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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 27 Sep - 6:35

283 résultats trouvés pour historique

Gabriel de La Landelle

Aventures et embuscades, Histoire d'une colonisation au Brésil

Tag historique sur Des Choses à lire Aventu11

Première partie, En Portugal : Lisbonne, mi-XVIIIe : le roi Jean V meurt, son fils lui succède sous le nom de Joseph Ier, et l’ambitieux Sébastien Carvalho, comte d’Oeyras, et plus tard marquis de Pombal, opposé aux fidalgues (fidalgos, la noblesse portugaise), devient son premier ministre. Il est sur le point de faire arrêter le comte Pedro da Carvoa, conseiller de Jean V et disgracié, lorsque survient le grand tremblement de terre de Lisbonne ; le comte émigre au Brésil avec ses serviteurs, dont le fidèle José Péreira, forgeron, et son jeune fils, Joam.

Deuxième partie, Au Brésil : dans l’aldée de Crên-Bakuam, chef des Botocudos, sa femme Fleur-de-Liane vient d’être tuée par les Machaculis, qui ont aussi enlevé sa fille Zima. L’image donnée des Indiens est fort datée, malgré certaines observations apparemment correctes.
« Botoque ou batoque, signifie littéralement bonde de tonneau. De là le nom donné par les Portugais aux Aymorés, Tapuyas ou Botocudos, qui s’incrustent dans la lèvre inférieure et dans les lobes des oreilles, un disque de bois de barrigudo. »

« Les philosophes d’une certaine école, poétisant à plaisir le sauvage, oubliant ses instincts féroces, ses goûts dépravés, ses mœurs sanguinaires, ses préjugés stupides, ont essayé de placer l’homme de la nature au-dessus de l’homme civilisé, au-dessus du chrétien. »

« Parmi les Indiens du Brésil, le droit du chef est de marcher le premier sur le chemin de la guerre, − coutume barbare mais héroïque. »

(Certains regrettent parfois que nos propres généraux ne soient pas placés en première ligne, comme ce fut d'ailleurs le cas en des temps reculés de notre histoire.)
La petite expédition de dom Pedro s’enfonce dans l’intérieur des terres, loin de la colonie : organisation paramilitaire, ardeur à l’ouvrage et conscience religieuse, paternalisme (notamment avec les esclaves africains) …
« Il s’avançait non en conquérant, mais en fondateur ; il voulait créer au milieu du désert, dans des contrées inhospitalières, où il ne pouvait rencontrer que des peuplades hostiles aguerries, belliqueuses, féroces. »

Ils rencontrent les Machaculis, et l’ambitieux (lui aussi) Apocahi, leur maraca, une sorte de (faux) oracle qui s’intéresse à leurs armes à feu tandis qu’ils s’établissent dans la région, fondant la Fazenda d’Enchofre, c’est-à-dire habitation du soufre (qui entre dans la fabrication de la poudre).
Achim a lié amitié avec Préto, un jeune esclave − toutes proportions gardées :
« La soumission du jeune esclave et la douceur de Joam avaient fait naître entre eux une amitié qui ne détruisait pas cependant la distance rendue nécessaire par leurs positions respectives. C’était une de ces liaisons devenues si communes dans nos colonies, où chaque jeune fille créole est élevée avec une petite mulâtresse ou capresse, sa compagne, dont elle fait d’ordinaire son intime confidente, parfois sa victime.
Préto avait été constamment attaché au service de Joam depuis le départ de San-Salvador, il ne le quittait guère qu’aux heures d’étude. »

Préto ravit Zima aux Machaculis qui la retenaient captive. Amoureux d’elle, Achim sera capturé par les mêmes sauvages.
« Au milieu des territoires sans bornes qu’arrosent les Tucantins et l’Araguay, Joam subit le joug d’une peuplade barbare, naguère fraternellement accueillie par ses compatriotes, et qui se complaît maintenant à exercer sur lui une farouche vengeance. »

Puis « l’enfant de lait » deviendra « Jaguar bondissant » chez les Botocudos. Tout finira bien.
« Les monts Piauhis et les savanes sont défrichés et peuplés par une race d’un sang mêlé, il est vrai, mais qui sera un jour, n’en doutez pas, la véritable nation brésilienne, − fille de l’Afrique et du Nouveau Monde régénérée par le sang européen et par la foi catholique. »


\Mots-clés : #amérindiens #aventure #historique
par Tristram
le Sam 24 Sep - 13:11
 
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Sujet: Gabriel de La Landelle
Réponses: 2
Vues: 39

Nancy Huston

Instruments des ténèbres

Tag historique sur Des Choses à lire Instru10

Le titre est inspiré de Macbeth, cité en exergue, avec une allusion à la musique dans le terme « instruments ».
Alternance entre Le carnet scordatura (discordance en italien, jeu "désaccordé", dissonance volontaire en musique, « une manière d'accorder les instruments à cordes qui s'écarte de l'accord usuel », Wikipédia) et la Sonate de la Résurrection (d’après l'œuvre d'Heinrich Biber, compositeur baroque de Bohème) ; de fortes correspondances tissent des liens significatifs entre ces deux séries (le work in progress – plutôt coulisses, laboratoire, scriptorium, chambre d’écho − et son résultat).
Dans la première, journal intime tenu sur un an par la narratrice-auteure, Nadia (qui change son prénom en Nada, I étant "je" ; elle nomme son jumeau mort à la naissance Nothin’), États-unienne de quarante-neuf ans, commente son travail, sa documentation historique. Elle expose froidement son mépris pour ce qui est nature et vie, et choisit le diable contre Dieu : elle a pour muse son daimôn (génie, esprit, voix, inspiration) : « l’Autre », avec lequel elle converse parfois comme avec un psychothérapeute, et qui lui dicterait son œuvre. Elle discute avec Stella, violoncelliste et meilleure amie de sa mère Élise, sombrée dans la divagation mentale, et évoque son père Ronald, ivrogne qui engrossait sa femme régulièrement pour l’empêcher de jouer du violon.
« C’est une de mes "images au formol", comme je les appelle : des souvenirs qui ne changent pas, ne bougent ni ne s’évanouissent, mais restent là, alignés sur une étagère dans ma tête, muets et horribles tels les organes humains et animaux du siècle dernier qu’on voit exhibés dans des bocaux au Muséum d’histoire naturelle à Paris. »

Dans la seconde série, c'est-à-dire la fiction de Nadia, c’est le miséreux et superstitieux (et croyant) Berry sous l’Ancien régime : Barbe (née coiffée) et Barnabé sont des jumeaux séparés dès leur naissance, qui fut fatale à leur mère. Elle passe d’une famille d’accueil à l’autre, lui est élevé à Orsan, « prieuré où les femmes commandent et où les hommes obéissent », où il chante et a des visions de sa mère en attendant de devenir moine. Les jumeaux se sont retrouvés et s’aiment ; elle devient servante à l’auberge de Torchay, chez Hélène Denis (une guérisseuse, aussi grosse que Stella). Voix off :
« Je veux l’écrire ici et en avoir le cœur net : j’ai peur que Stella ne meure si je tue Hélène dans ma Sonate de la Résurrection. Ça a l’air insensé, mais c’est vrai. Et je n’oserais l’avouer à aucun être vivant. »

Là Barbe s’éveille.
« Les frontières de son univers reculent chaque jour un peu plus. »

Mais son amie Jeanne est foudroyée, elle est prise pour une sorcière et doit fuir. Elle est recueillie par Marguerite Guersant qui en fera sa servante, trop rebutante pour que son mari, Donat (« c’était un enfant donné, abandonné dès sa naissance »), ne l’engrosse comme les précédentes, par dépit qu’elle n’enfante pas ; mais il abuse quand même Barbe, qui devenue prégnante devra de nouveau s’enfuir, tentera d’avorter et donnera jour à un enfant mort-né (parallèlement, Nadia évoque son avortement, exécuté avec l’aide de sa mère : correspondance de Tom Pouce dans la scordatura et du Petit Poucet dans la Sonate ; alternent désir d’enfant et détestation de la maternité non voulue).
Le thème récurrent est l’injustice du sort (des femmes), sans Jugement, Dieu, « le Témoin », n’existant pas.
« Que, justement en raison du fait que la vie réelle existe, et qu’elle n’a pas de sens, il est indispensable que l’Art, qui tourne autour des inexistants, en ait. »

« Mais depuis que le monde est monde, la plus grande partie des passions humaines a tourné autour de choses inexistantes : Jéhovah, Belzébuth, Shiva, Isis, Damballah, la Vierge Marie, Hercule, Gatsby le Magnifique, Mme Bovary, la Fée bleue, mon frère jumeau, mon ange de fils, Sabina ma plus chère amie, Andrew le fils de Stella et Jack son mari… Ces êtres vivent et vibrent en nous, agissent sur nous, influencent nos gestes, nos pensées, nos états d’âme… Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents… »

L’indifférence pour se protéger du mal, de la violence dans le monde, « la lame froide, l’écart entre moi et le monde » chez Nadia évolue au fil du livre vers une acceptation de ce qui est.
« Je crois aux personnages de mon roman de la même façon que les paysans superstitieux croient aux fantômes, ou les mères en leurs enfants : non parce qu’ils espèrent en tirer quelque chose, mais parce qu’ils sont : de façon aussi irréfutable que miraculeuse. Le désespoir est exactement aussi débile que l’espoir, ne voyez-vous pas ? La vérité n’est ni la lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle ; mais des éclats d’amour, de beauté et de rire, sur fond d’ombres angoissantes ; mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres (oui, car la musique ne se perçoit que grâce au silence, le rythme grâce à l’étendue plane) [… »

Plutôt déconcertante de prime abord, Nancy Huston aime choquer, mais sa provocation n’est pas gratuite : les descriptions obsessionnelles d’accouchements gores mettent en relief le drame inhérent à la destinée féminine. Son écriture névrotique est assez bien décrite par un amant de Nadia :
« …] il ne raffole pas non plus de mes romans, il les trouve trop morbides, trop violents, "philopsychotiques" »

Le découpage en séquences assez courtes aide beaucoup à la lecture.
Ses échappées métaphysiques sont fort originales (même si elle m’a parfois ramentu Olga Tokarscuz).
« − Pourquoi le mot seconde, comme mesure de temps ? demandai-je à Sol.
− Hein ?
− On est dans les secondes, les secondes qui passent, tic tac, tic tac. Mais les premières ? Où sont-elles passées, tu peux me le dire ? On n’arrête pas de courir après les premières, toujours en retard, juste une seconde trop tard. »


\Mots-clés : #conditionfeminine #fratrie #historique #misere #mort #musique
par Tristram
le Lun 12 Sep - 13:10
 
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Sujet: Nancy Huston
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Jean-Louis Brunaux

Les Gaulois, Vérités et légendes

Tag historique sur Des Choses à lire Les_ga10

Où on apprend enfin ce qu’il en est exactement de la parenté entre ascendants des indépendantistes bretons et des gilets jaunes :
« Contrairement à ce que dit la rumeur actuelle, les Gaulois ne sont donc nullement une partie des Celtes. C’est tout le contraire : ces derniers ont formé le noyau primitif de la Gaule et se sont trouvés englobés dans l’ensemble plus vaste des Gaulois. »

« Il est donc temps de revenir à la réalité historique, décrite par les plus anciens auteurs grecs : les Celtes sont le plus ancien ensemble humain identifié en Gaule, correspondant à une partie de ses habitants. »

Par une relecture des textes anciens grecs et romains, et par l’apport des recherches archéologiques récentes, Brunaux corrige l’image fantasmagorique des Gaulois et de leur civilisation même si on peut regretter qu’apparemment nous n’en apprendrons jamais beaucoup sur cette culture sans écriture.
« Les druides qui régnaient non seulement sur le monde spirituel mais aussi dans la sphère sociale et politique, en même temps qu’ils avaient interdit l’usage de l’écriture, réprouvaient les figurations artistiques réalistes. À défaut de représentation plastique des humains et des dieux, le corps vivant des premiers devenait une véritable œuvre d’art. »

« Pour eux la vie humaine n’était qu’un stade transitoire dans le cycle permanent qu’accomplissaient les âmes. Le passage sur terre n’était pas particulièrement valorisé, ni plus ni moins que le séjour dans le monde souterrain. Seul comptait le paradis réservé aux guerriers morts sur le champ d’honneur, qui les faisait échapper au cycle des réincarnations. »

« Chaque fois, ils améliorèrent, brisèrent même leurs modèles pour les plier aux usages très spécifiques qu’ils voulaient en faire. Il faut plutôt reconnaître en eux un esprit inventif qui fut l’apanage de fort peu de peuples dans l’Antiquité. Leur imagination et l’intuition de ce qu’ils pourraient tirer des matériaux, des végétaux et des animaux devaient tout à la relation intime, voire charnelle, qu’ils entretenaient avec la nature. Le monde terrestre où ils vivaient ne leur était pas une contrainte à laquelle ils adaptaient leur existence. Ils vivaient en symbiose avec lui, en en tirant le meilleur et en n’hésitant pas à le transformer, à le maîtriser, à en faire leur égal. Aucune crainte religieuse ne semble leur avoir interdit quelque expérience. Certainement faut-il y reconnaître l’influence profonde des druides qui, philosophes et théologiens, avaient soumis le monde tout entier à leurs idées. »

Reste leur art :
« On n’a pas affaire, comme le croient encore quelques historiens d’art contemporains, à une simple réutilisation par les Gaulois de motifs grecs (la palmette, la lyre, la pelte, l’esse, etc.), mais plutôt à leur dissolution dans un mouvement linéaire, sans début ni fin. Ces motifs, que les analystes peinent à isoler pour mesurer la part de l’influence grecque, n’ont aucun sens en eux-mêmes. Ce qui compte est le mouvement perpétuel qu’ils créent, une métaphore des cycles qui régissent l’univers. L’image produite porte un message – et en ce sens elle se montre aussi œuvre d’art – précis et chaque fois nouveau, comme en témoignent quelques éléments à demi figuratifs (tête humaine, yeux, bourgeons, corps serpentin, feuille, etc.) qui sollicitent un commentaire à jamais perdu pour nous. »

« La contrainte de la non-imitation de la nature aurait pu être fatale à cette expression ; elle a été, au contraire, sa plus grande chance. Les monnaies gauloises en livrent l’illustration la plus éclatante. Elles sont inspirées de monnaies grecques, particulièrement du statère en or de Philippe II de Macédoine qui, au début du IIIe siècle, fonctionna comme un dollar de l’Antiquité. Pour que les monnaies gauloises possèdent une quelconque valeur auprès de leurs utilisateurs, il fallait qu’elles reprennent les codes de leur modèle, à savoir, sur l’avers, le profil d’Apollon et, sur le revers, la représentation du char de Philippe II. Ces deux images contrevenaient évidemment à l’interdit pesant sur les représentations divine et humaine. Aussi, dès leurs premières copies, les artistes gaulois n’ont cessé de prendre des distances avec leur modèle avec une imagination qui ne s’est rencontrée qu’à l’époque contemporaine. C’est pourquoi les surréalistes ont tant apprécié ces productions. De multiples expériences ont, en effet, été menées par les artistes gaulois. Certains n’ont gardé que quelques détails de la figure originale : la chevelure, l’œil et la bouche. D’autres ont littéralement peuplé le profil d’Apollon des objets les plus incongrus : tête d’oiseau rapace, arrière-train de cheval, guirlande de perles, tête coupée, etc. Souvent, le graveur a procédé à un démembrement de l’image originale qui confine à une véritable décomposition, une réduction aux éléments constitutifs les plus simples : tubes, sphères qui font immanquablement penser aux œuvres de Fernand Léger. Les artistes d’Armorique, quant à eux, se sont plu à créer des êtres imaginaires, hybrides, entraînés dans des courses endiablées. Pour donner le sentiment de vitesse, les jambes du cheval se démultiplient, comme l’ont proposé longtemps plus tard les futuristes italiens. De même, le portrait semble se déplier, présentant côte à côte la face et le profil, comme sur les portraits de Dora Maar par Picasso. »


\Mots-clés : #historique
par Tristram
le Jeu 25 Aoû - 12:21
 
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Sujet: Jean-Louis Brunaux
Réponses: 11
Vues: 341

Régine Pernoud

Pour en finir avec le Moyen Âge

Tag historique sur Des Choses à lire Pour_e10

Ouvrage de vulgarisation assez succinct, qui eut au moins le mérite de faire le point sur notre perception de cette période d’"obscurité" à l’époque (livre paru en 1977) ; on peut craindre que ce louable effort de passerelle entre les récentes études et nous, le public, ne soit daté − mais les poncifs ont la vie dure.
« Moyen Âge signifie toujours : époque d’ignorance, d’abrutissement, de sous-développement généralisé, même si ce fut la seule époque de sous-développement pendant laquelle on ait bâti des cathédrales ! Cela parce que les recherches d’érudition faites depuis cent cinquante ans et davantage n’ont pas encore, dans l’ensemble, atteint le grand public. »

Régine Pernoud souligne la « loi d’imitation » de l’antique à la Renaissance, et les « procédés académiques » qui s’en suivirent, c'est-à-dire une inspiration tirée du modèle gréco-romain, qui escamote toute la culture du millénaire médiéval. Apparemment ce livre ne fait pas consensus, et il est vrai que, dans sa défense du Moyen Âge et de l’enseignement de son histoire à l’école, l’autrice avance des idées aussi polémiques que personnelles.
« Les générations à venir (le mouvement est déjà amorcé) ne seront sans doute pas peu scandalisées de constater que la nôtre avait amené l’art dans le giron de la spéculation, manifestant jusqu’en ce domaine la confiance naïve dans les chiffres qui semble caractériser notre XXe siècle ; sa gloire n’en sera pas rehaussée.
Et l’on peut se demander si ces jeunes qui voyaient dans l’œuvre d’art un moment d’extase, un happening, qu’on provoque et qu’on détruit au besoin une fois passé l’émoi, n’étaient pas, somme toute, plus proches des conceptions pré-classiques − à cela près toutefois qu’ils confondaient le présent avec l’instant. »

Pour en revenir à la société féodale, elle était basée sur les engagements personnels (vassalité et fidélité) et les traditions communautaires au travers de la coutume ; essentiellement rurale (avec les centres des châteaux et monastères), on était passé de l’esclave du droit romain au serf, attaché à la terre comme son seigneur qui le protège et ne peut l’exiler, et homme à part entière (avant qu’on ne revienne à l’esclavage avec les colonisations du XVIe).
Régine Pernoud expose comme la femme (ainsi que l’enfant) a perdu de ses libertés avec le revirement de l’époque classique.
« La réaction n’est venue qu’en notre temps. Elle est d’ailleurs, disons-le, fort décevante : tout se passe comme si la femme, éperdue de satisfaction à l’idée d’avoir pénétré le monde masculin, demeurait incapable de l’effort d’imagination supplémentaire qu’il lui faudrait pour apporter à ce monde sa marque propre, celle qui précisément fait défaut à notre société. Il lui suffit d’imiter l’homme, d’être jugée capable d’exercer les mêmes métiers, d’adopter les comportements et jusqu’aux habitudes vestimentaires de son partenaire, sans même se poser la question de ce qui est en soi contestable et devrait être contesté. À se demander si elle n’est pas mue par une admiration inconsciente, et qu’on peut trouver excessive, d’un monde masculin qu’elle croit nécessaire et suffisant de copier avec autant d’exactitude que possible, fût-ce en perdant elle-même son identité, en niant d’avance son originalité. »

« On touche ici du doigt ce qui fait la différence d’une époque à l’autre, c’est-à-dire les différences de critères, d’échelle de valeur. Et il est élémentaire en histoire de commencer par en tenir compte, voire de les respecter, faute de quoi l’historien se transforme en juge. »

« Loin de nous l’idée d’un éternel recommencement, et même de comparaisons forcément factices, subjectives et arbitraires entre telle époque et telle autre ; plus loin encore l’idée que l’Histoire puisse apporter une solution aux problèmes du jour : si l’on peut tirer une conclusion de l’étude de l’Histoire, c’est au contraire que la solution de la veille n’est jamais celle du jour. […]
Mais ne se trouve-t-on pas beaucoup plus à l’aise pour formuler semblables jugements lorsqu’on bénéficie du recul du temps ?… L’Histoire ne fournit pas de solution, mais elle permet − et permet seule − de poser correctement les problèmes. »

Pas la synthèse qu’on pourrait attendre, même partisan voire pamphlétaire (glorification de la culture médiévale, de la place que la femme y tint), cet ouvrage mérite notre lecture "facile", à défaut ou dans l’attente d’approfondir le sujet avec d’autres, plus approfondis.

\Mots-clés : #historique #moyenage
par Tristram
le Sam 13 Aoû - 16:50
 
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Sujet: Régine Pernoud
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Alain Corbin

Le Village des « cannibales »

Tag historique sur Des Choses à lire Le_vil10

Dans la foulée de Le Royaume de ce monde d’Alejo Carpentier, un autre massacre : étude d’un cas exemplaire de mouvement de foule (apparemment irrationnel), de complotisme (manipulation d’une croyance transformée en complot fantasmatique) et de rumeur publique, soit « les mécanismes de psychologie collective » qui y mènent − de quoi éclairer notre actualité (quoique les faits remontent à 1870, le livre à 1986). En fait, la genèse des évènements est, de façon caractéristique, bien plus complexe : Corbin démonte « le travail qui s’opère sur la représentation du passé et l’imaginaire social que celles-ci induisent ». Il y a la vieille haine populaire des riches, des nobles et curés (paradoxalement instrumentalisée par la bourgeoisie rurale contre ces adversaires de caste − "récupération" par « captation »), un profond sentiment démocratique, un grand appétit de liberté, la rébellion contre l’impôt, la nostalgie de l’Empire à côté de la crainte du retour de l’Ancien Régime (qui a même abouti à une antithétique « détestation du républicain » dans le bonapartisme local), et bien sûr l’« angoisse collective », avec évidemment l’exécration du « Prussien », ennemi ou traître "de l’intérieur", fantasmé en cette époque de guerre où partent les fils.
(Je soulignerais les contradictions dans le fait que la bourgeoisie est foncièrement le milieu des nantis, que des sentiments légitimes occasionnent un carnage a priori incompréhensible, et que la simplicité des représentations politiques entraîne l’horreur).
Le supplice d’Alain de Monéys a lieu dans un foirail, à l’écart de toute autorité, sans notables ni forces de l’ordre présentes ; c’est le lieu justement de la consolidation d’une identité paysanne.
« Délivrée de la tutelle de l’autorité dont elle constate l’effacement, la foule libère sa parole : "Il n’y a plus de loi, crient les meurtriers assemblés autour du bûcher, on peut maintenant tuer un noble comme une mouche ou comme un poulet." »

Curieusement (ou pas), Corbin ne donne pas d’explication définitive à cet ultime massacre de la fureur paysanne française, sinon celle d’une résurgence de la cruauté d’un passé barbare, à l’écart du changement des mentalités sur la souffrance et la mort (progrès de l’analgésie, mise à l’écart des abattoirs hors des villes, fin des supplices en place publique, refus généralisé de la vue du sang)…
On est vraisemblablement là aux sources de ma défiance (voire aversion) personnelle pour les rassemblements de masse et mouvements de foule, les défilés, marches de protestation-revendication et autres descentes dans la rue, le militantisme et en général la "politique" …
D’autre part, comme l’auteur, il faudrait savoir éviter les généralisations (je parle pro domo).

\Mots-clés : #historique
par Tristram
le Mer 27 Juil - 16:57
 
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Sujet: Alain Corbin
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Alejo Carpentier

Le Royaume de ce monde

Tag historique sur Des Choses à lire Le_roy10

Bref roman très dense, chronique menée tambour battant de la sanglante révolte des esclaves de Saint-Domingue, suivie de l'exil des colons à Santiago de Cuba. Suivant Ti Noël, victime de l’époque, Carpentier nous relate le quotidien des plantations, la mutinerie des Noirs menés par le Mandingue Mackandal, manchot rebelle qui marronne et qui, devenu puissance vaudou, empoisonne bétail et gens ; à ces croyances africaines (inspirant le « réalisme magique » de l’auteur) s’opposent celles des propriétaires, chrétiens qui refusent les idées nouvelles d’égalité humaine. Puis c’est Pauline Bonaparte, épouse du général Leclerc, beau-frère de Napoléon, ensuite le règne du roi Henri Christophe dans son palais de Sans-Souci, dans sa forteresse au mortier lié de sang de taureaux sacrifiés, indépendance haïtienne aussi dure pour les petits que la servitude précédente, avant que les mulâtres ne prennent le pouvoir et que la servitude ne se renouvelle. Une page d’histoire, brillamment étudiée et rendue : l’influence de la révolution française dans la région (que Carpentier reprendra dans Le Siècle des lumières) − un éblouissant raccourci du cours de la misère humaine dans les Caraïbes. Avec un vocabulaire fort riche, et des scènes anthologiques (comme l’épidémie, l’ambiance de fin du monde chez les colons, la mort d’Henri Christophe).
« Les pluies obéissaient aux conjurations des sages et lors des fêtes de la circoncision, quand les adolescentes dansaient, les cuisses laquées de sang, on frappait des pierres sonores qui faisaient une musique comme de grandes cascades assagies. »

« Mais avec l'âge M. Lenormand de Mézy était devenu maniaque et buvait. Une érotomanie perpétuelle lui faisait guetter à toute heure les jeunes esclaves, dont l'odeur l'excitait. »

« Soudain, Pauline se mit à marcher par la maison de façon étrange, évitant de mettre les pieds sur l'intersection des dalles qui, c'était notoire, ne formaient des carrés que sur l'instigation impie des francs-maçons désireux de voir les hommes fouler la croix à toute heure du jour. »

« Il fallait épuiser le vin, exténuer la chair, être de retour du plaisir avant qu'une catastrophe eût enlevé toute possibilité de jouissance. »

« Çà et là se dressaient des pans de murs, telles de grosses lettres brisées. »

« Il comprenait à présent que l'homme ne sait jamais pour qui il souffre ou espère. Il souffre, et il espère et il travaille pour des gens qu'il ne connaîtra jamais, qui à leur tour souffriront, espéreront, travailleront pour d'autres qui ne seront pas heureux non plus, car l'homme poursuit toujours un bonheur situé au-delà de ce qui lui est donné en partage. Mais la grandeur de l'homme consiste précisément à vouloir améliorer le monde, à s'imposer des tâches. Dans le royaume des cieux il n'y a pas de grandeur à conquérir, car tout y est hiérarchie établie, existence sans terme, impossibilité de sacrifice, repos, délices. Voilà pourquoi, écrasé par la douleur et les tâches, beau dans sa misère, capable d'amour au milieu des malheurs, l'homme ne peut trouver sa grandeur, sa plus haute mesure que dans le Royaume de ce Monde. »

Avec une pensée pour la terrible histoire d’Haïti, sempiternellement recommencée…

\Mots-clés : #ancienregime #colonisation #esclavage #historique #insurrection #misere #regimeautoritaire
par Tristram
le Mar 26 Juil - 13:31
 
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Sujet: Alejo Carpentier
Réponses: 12
Vues: 1112

Vassili Grossman

Carnets de guerre : de Moscou à Berlin, 1941-1945

Tag historique sur Des Choses à lire Carnet10

Le livre est composé d’extraits des carnets remplis par Vassili Grossman pendant le conflit entre l’URSS et l’Allemagne nazie, enrichis de lettres et d’articles, l’ensemble étant  mis en contexte par l’historien Antony Beevor.
Dès les débuts de l’invasion en juin 1941, Vassili Grossman se porte volontaire pour aller au combat. Il est refusé en raison de son piètre état physique.  En revanche, il est accepté comme correspondant de guerre de « Krasnoïa Zvezda », « L’Etoile rouge », journal officiel de l’Armée rouge.
La débâcle de 1941
Il part pour le front en début août à Goumel et Briansk. Il assiste, catastrophé, à l’effondrement de l’armée soviétique et échappe de peu à deux encerclements, surpris par la vitesse à laquelle les panzers foncent sur Moscou. Le récit de l’évacuation en urgence de la ville d’Orel est à proprement parler surréaliste :
« Toute la nuit la ville est en effervescence, des voitures, des charrettes filent à toute allure sans s’arrêter. Au matin, la ville est toute entière envahie d’effroi, d’agonie, comme une éruption de typhus. ».


« Je pensais savoir ce qu’est une retraite, mais une chose pareille, non seulement je ne l’avais jamais vue, mais je n’en avais pas même l’idée. L’Exode ! La Bible ! »


Lors du repli sur Moscou, Grossman fait une halte émouvante à Iasnaïa Poliana, le domaine de Tolstoï
« La tombe de Tolstoï. Au dessus d’elle les avions de chasse hurlent, les explosions sifflent. En cet automne majestueux et calme. Comme c’est dur. J’ai rarement ressenti une douleur pareille. »


Quelques jours plus tard, le général Guderian y installera son QG pour diriger la prise de Moscou.
Finalement, c’est le facteur climatique qui va sauver la capitale. Dès le début d’octobre, la succession de quelques jours de gel et de dégel entraîne le phénomène de la « rapoutitsa », saison des boues, qui enlise littéralement les véhicules blindés allemands.
« Une pareille gadoue, personne n’en a vu, c’est sûr : la pluie, la neige, une soupe, liquide, un marécage sans fond, une pâte noire, touillée par des milliers et des milliers de bottes, de roues, de chenilles. »


Stalingrad
Grossman est envoyé à Stalingrad en août 1942. Il va couvrir une grande partie de la fameuse bataille.  Expérience majeure en ce qui le concerne et pour tous ceux qui l’ont vécu. Ses récits sont passionnants. Le correspondant interroge aussi bien les officiers supérieurs que les simples soldats, s’intéresse aux pilotes de chasse, aux snippers, aux tankistes….
Grossman fournit probablement le témoignage le plus véridique et le plus poignant du terrible affrontement sur les rives de la Volga. Ses reportages sont attendus avec impatience par tous les militaires, ce qui le protège d’un Staline qui ne l’aime pas. Il se plaint néanmoins des modifications que l’on fait dans ses articles :
« Mais si tu voyais comment on coupe et comment on défigure [mes textes], comment on va même jusqu’à ajouter des phrases entières à mes pauvres articles, tu serais à coup sûr navrée plutôt que réjouie de ce que mes articles, finalement voient le jour. »


Toutefois, au printemps  43, au moment de la contre-attaque, Grossman est écarté de Stalingrad et envoyé dans le sud en Kalmoukie.  Il vit très mal cet éloignement d’une ville où il laissait une partie de son âme :
« Au soir du Nouvel An nous quittons Stalingrad, nous appartenons désormais au front sud. Quelle tristesse ! D’où me vient ce sentiment de séparation ? Pas une fois je ne l’avais éprouvé à la guerre. »


Lors du séjour en Kalmoukie, Grossman s’intéresse à la façon dont a été vécue l’occupation allemande pour ce peuple qui vient d’être libéré. Il y a des informations intéressantes sur la façon dont les occupants avaient modifié les programmes scolaires.

La reconquête, la découverte de l’extermination des juifs
Grossman va suivre les armées dans leur reconquête du territoire envahi, puis de la Pologne et enfin de l’Allemagne jusqu’à la chute de Berlin.
Il découvre, avec épouvante, l’ampleur des massacres juifs : ceux de Babi Yar à Kiev et ceux de Bertidchev qui le marquent personnellement puisque sa mère fait partie des victimes. Grossman s’en doutait mais il a confirmation sur place.
« Et il n’y a plus personne à Kazary pour se plaindre, personne pour raconter, personne pour pleurer. Le silence et le calme règnent sur les corps des morts enterrés sous des tertres calcinés, effondrés et envahis d’herbes folles. Ce silence est plus terrible que les larmes et les malédictions. Et il m’est venu à l’esprit que, de même que se tait Kazary, les Juifs se taisent dans toute l’Ukraine. »


Plus tard, c’est la découverte des camps de Maïdanek  et de Treblinka. Là encore, son témoignage est capital.
« La terre rejette des fragments d’os, des dents, des objets, des papiers, elle refuse de garder le secret. Et des objets s’échappent de la terre, de ses blessures mal refermées. »


Impossible de tout dire, mais il y a également des pages étonnantes sur la bataille de Berlin.
Grossman n’hésite pas à parler, malgré de grands risques, de sujets qui « fâchent » : le comportement de soudard d’une partie de l’armée qui est saoule nuit et jour, tue les civils, pille sans vergogne, viole les femmes… Les témoignages sont accablants, en particulier des Russes qui avaient été emmenés en otage et qui sont considérés comme des traites.


Mots-clés : #deuxiemeguerre #historique
par ArenSor
le Jeu 14 Juil - 14:04
 
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Sujet: Vassili Grossman
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Claude Gauvard

Jeanne d'Arc
Héroïne diffamée et martyre

Tag historique sur Des Choses à lire Produc12


Un bon livre d’histoire qui ne raconte pas comme si on pouvait tout savoir du passé mais qui confronte les sources et n’hésite pas à évoquer les zones d’ombre.  Le personnage choisi, bel emblème de l’histoire de France, invoqué par tous les courants politiques mais en ce moment par les plus traditionalistes pour ne pas dire plus, n’est en aucun cas l’occasion d’une nostalgie de l’histoire d’antan, celle qui était indispensable pour un être un bon Français. Ce n’est pas non plus une nouvelle bondieuserie.
Claude Gauvard, spécialiste de la justice médiévale et de ses archives, cite la source qui l’a incitée à entreprendre ce nouvel ouvrage consacré à Jeanne d’Arc.

« Il [ce livre] ne reprend pas non plus les avatars historiographiques de son personnage. Le retour aux sources sur lequel il s’appuie ne prétend pas dire qui elle fut réellement, mais comment ses contemporains ont pu la juger. Un document de 1461, conservé aux Archives Nationales dans la série des registres criminels du parlement de Paris, m’y a incitée. Il état jusqu’alors inconnu des historiens. Au moment où François Villon chantait pour la postérité « Jeanne la bonne Lorraine », un noble nivernais, Jean II des Ulmes, né à peu près en même temps que la Pucelle, la traitait de « putain, ribaude », l’injure préférée des Anglais et des Bourguignons qu’on voyait ainsi resurgir, intacte, trente ans après sa mort. Dans la bouche de certains, peut-être n’avait-elle jamais disparu quand ils parlaient d’elle. »


Le livre, assez court 180 pages, passe au crible les éléments qui questionne cette fama, la renommée qui caractérise chacun au Moyen Age.
Le supplice : pourquoi brûler Jeanne d’Arc ? Il s’agissait, pour les Anglais, de faire disparaître le corps de cette femme qui avait permis à Charles VII de reprendre des villes et de se dresser contre la nouvelle double monarchie d’Henri VI, associant depuis 1431, la France et l’Angleterre.
Le procès associe politiques et religieux et nous plonge dans les relations compliquées qui lient les intérêts politiques des Anglais, les convictions bourguignonnes de l’Université, les rouages du procès religieux : hérétique, sorcière ….
Le roi et le royaume évoque le rôle de Jeanne qui a vécu sur la frontière lorraine du royaume dans son odyssée pour faire sacrer Charles VII et ce que l’on sait de la confiance que les politiques lui ont accordée.
Prophétesse ou sorcière  nous permet de saisir les croyances aux prophéties des hommes de cette fin du Moyen Age alors que la chasse aux sorcières n’a pas vraiment commencé.
L’opinion revient sur la réhabilitation nécessaire à Charles VII pour asseoir son pouvoir qui ne pouvait lui venir d’une « putain, ribaude » tandis que les Anglais qui avaient perdu la partie continuaient à y voir les actions maléfiques d’une « sorcière ».

Claude Gauvard conclut ainsi son livre
«  Au terme de ce livre, je reste convaincue qu’il est difficile d’écrire sur Jeanne d’Arc. Je me suis modestement contentée de décrire ce que les louanges ou les accusations dont elle fut l’objet révèlent des croyances et des peurs de la société de son temps. Les stéréotypes réducteurs dans lesquels on l’enferma, en particulier les chefs d’accusation de son procès en hérésie et sorcellerie ou les injures comprises de tous et véhiculées facilement partout répondaient aux attentes et aux pratiques de ses contemporains. Au sommet du pouvoir, à la cour du roi, elle suscita des jugements divers, et dans l’opinion, crainte, amour et haine à la fois, tout en étant sans doute ignorée du plus grand nombre. Il en ressort une image finalement contrastée et ambigüe dans le devenir d’un royaume où se mêlaient étroitement le religieux, le magique et le politique.
Il fallut donc attendre longtemps, à la fin du XIXe siècle, pour que la nation s’empare de Jeanne d’Arc et croie qu’elle avait fait la France. »



\Mots-clés : #biographie #historique
par Pinky
le Dim 29 Mai - 10:29
 
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Sujet: Claude Gauvard
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Kurt Vonnegut, jr

Nuit Mère

Tag historique sur Des Choses à lire 41rtme10

(Déjà lu dans la traduction de 1976 avant celle-ci, de 2016. J’ai comparé certains passages des deux traductions, et celui que je cite juste après l’ouverture du fil est globalement identique dans les deux versions, comme Nadine les a montrées. J’avais oublié de répondre à Bédoulène : c’est le moment où la belle-sœur du narrateur préfère, avant de partir dans la débâcle devant l’armée russe, supprimer son vieux chien gâté.)
Nadine, il me semble que le titre porte une majuscule, et même deux, comme celui en anglais, et puisqu’il est inspiré du Faust de Goethe, tel que cité dans la « Note de l’éditeur ». Le même « éditeur » déclare :
« Et, sur ces propos relatifs au mensonge, je risquerai d’avancer l’opinion que les mensonges prononcés au nom de l’effet artistique (au théâtre, par exemple, et dans les confessions de Campbell, peut-être) sont parfois, dans un sens plus profond, les formes de vérités les plus envoûtantes. »

Dans son introduction, Vonnegut rappelle son expérience vécue de la guerre en Allemagne, et donne une morale de l’histoire qu’il raconte :
« …] nous sommes ce que nous feignons d’être, aussi devons-nous prendre garde à ce que nous feignons d’être. »

Il précise de plus :
« Si j’étais né en Allemagne, je suppose que je serais moi-même devenu nazi, bousculant les juifs et les gitans et les Polonais, laissant des paires de bottes dépasser des congères, me réchauffant grâce à mes entrailles secrètement vertueuses. Ainsi va la vie. »

Les confessions de Howard W. Campbell Jr. est un document rédigé par celui-ci en manière de témoignage sur le Seconde Guerre mondiale tandis qu’il est emprisonné à Jérusalem en attendant son jugement.
« J’étais un radio-propagandiste nazi, un odieux et habile antisémite. »

« Sous quel motif voulaient-ils me juger ? Complicité pour le meurtre de six millions de juifs. »

États-unien élevé en Allemagne et y vivant à la déclaration de guerre, ses « émissions transmettaient d’Allemagne des informations codées » à l’intention des services de renseignement américains, et c’était donc un agent états-unien – mais c’est impossible à prouver.
Ce livre, qui ne se rattache effectivement pas au genre SF, mais plutôt espionnage, est très dense (on pourrait en citer d’innombrables extraits). Sur un ton ironique, paraissant proche du cynisme, l’humour macabre n’émousse pas les pointes groupées contre la culture occidentale, frappant à répétition là où ça fait mal. Les nombreux personnages évoqués sont autant de facettes de l’ignominie humaine.
« −Vous êtes le premier homme dont j’ai connaissance, me disait Mengel ce matin, qui ait mauvaise conscience de ce qu’il a fait pendant la guerre. Tous les autres, quel que soit leur camp, quoi qu’ils aient fait, sont persuadés qu’un homme bon n’aurait jamais pu agir autrement. »

Le thème central est donc celui des conséquences effectives de sa "couverture" de zélateur nazi ; ainsi s’exprime son beau-père, qui l’a soupçonné :
« − Parce que vous n’auriez jamais pu servir l’ennemi mieux que vous nous avez servis, nous. J’ai pris conscience que presque toutes les idées qui sont aujourd’hui les miennes, qui m’ôtent tout scrupule vis-à-vis de tout ce que j’ai pu ressentir ou faire dans ma vie de nazi, me viennent non pas de Hitler, non pas de Goebbels, non pas de Himmler… mais de vous. (Il me prit la main.) Vous seul m’avez empêché de conclure que l’Allemagne était devenue folle. »

La femme de son ami Heinz (qu’il va trahir) :
« Les gens qu’elle estimait réussir dans ce meilleur des mondes, après tout, se voyaient récompenser pour leur savoir-faire en matière d’esclavage, de destruction et de mort. Je ne considère pas ceux qui travaillent dans ces domaines comme des gens qui réussissent. »

Campbell est écrivain à l’origine, et voici un de ses poèmes :
« Un énorme rouleau compresseur approcha,
Le soleil s’en trouva éclipsé.
Il passa sur les gens couchés là ;
Personne ne voulait y échapper.
Ma bien-aimée et moi contemplions sidérés
Le mystère de ce destin de sang.
“Couchez-vous, criait l’humanité,
Cette machine est l’Histoire de notre temps !”
Ma bien-aimée et moi nous enfuîmes,
Bien loin des rouleaux compresseurs,
Nous partîmes vivre sur les cimes,
À l’écart de ces temps de noirceur.
Devions-nous rester en bas pour mourir ?
Mais non, la vie nous retenait !
Nous sommes descendus voir ce qu’était devenue l’Histoire ;
Et bon sang, comme les cadavres empestaient. »

Il a donc vécu le grand amour avec sa femme Helga, Une nation à deux, titre d’une de ses pièces, sans se préoccuper des horreurs de la guerre, de la folie schizophrène de l’époque.
« J’avais espéré, comme radiodiffuseur, me limiter au burlesque, mais nous vivons dans un monde où le burlesque est un art difficile, avec tant d’êtres humains si réticents à rire, si incapables de penser, si avides de croyance et de rogne et de haine. Tant de gens voulaient me croire ! »

« Je doute qu’il ait jamais existé une société sans sa part de jeunes gens fort avides de faire l’expérience de l’homicide, pourvu que les sanctions impliquées ne fussent pas trop graves. »

« Je n’ai jamais assisté à une démonstration aussi sublime de l’esprit totalitaire, un esprit que l’on pourrait assimiler à un mécanisme d’engrenage dont les dents ont été limées au hasard. Une machine à penser équipée d’une dentition si chaotique, alimentée par une libido moyenne voire inférieure, tourne avec l’inanité saccadée, bruyante et tape-à-l’œil d’un coucou de l’enfer. […]
Les dents manquantes, bien sûr, sont des vérités simples, évidentes, des vérités accessibles et compréhensibles même pour un enfant de dix ans, dans la majorité des cas. Le limage volontaire de certaines dents de l’engrenage, la mise à l’écart volontaire de certaines données évidentes… […]
Voilà comment Rudolph Hoess, commandant d’Auschwitz, avait pu faire alterner dans les haut-parleurs du camp de la grande musique et des appels aux porteurs de cadavres…
Voilà comment l’Allemagne nazie avait pu ne percevoir aucune différence notable entre civilisation et hydrophobie… »

« “Les bonnes raisons de se battre ne manquent pas, dis-je, mais rien ne justifie jamais la haine sans réserve, l’idée que Dieu Tout-Puissant partage cette haine. Où est le mal ? C’est cette part importante en tout homme qui voudrait haïr sans limites, qui voudrait haïr avec Dieu à ses côtés. C’est cette part en tout homme qui trouve un tel charme à toutes sortes de laideurs.
“C’est cette part en tout imbécile, dis-je, qui punit et diabolise et fait la guerre de bon cœur. »

Un chef-d’œuvre qui allie improbablement humour franc et réflexion sur le pourquoi du nazisme et de la guerre.

\Mots-clés : #antisémitisme #deuxiemeguerre #espionnage #historique #regimeautoritaire #xxesiecle
par Tristram
le Ven 27 Mai - 12:17
 
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Sujet: Kurt Vonnegut, jr
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Howard Fast

La Dernière Frontière

Tag historique sur Des Choses à lire La_der11

1878, les guerres indiennes sont déjà du passé, ainsi que les grands troupeaux de bisons. Les diverses tribus indiennes, vaincues par l’armée états-unienne, sont regroupées dans une zone aride de ce qui deviendra l'Oklahoma. L’agent John Miles, un quaker, dirige l’agence civile de Darlington en Territoire indien, épaulé par la garnison de Fort Reno. Affamée, la tribu (ou village) cheyenne des deux vieux chefs Dull Knife et Little Wolf, environ 300 personnes dont 85 à 90 guerriers (les redoutés Dog Soldiers), décide de retourner sur son ancien territoire, les Black Hills, à 1600 km au Nord, en traversant l’immense Prairie.
« Les plaines qu’ils voulaient traverser n’étaient plus les plaines de leurs pères et de leurs aïeux. Elles étaient coupées de clôtures, ponctuées de fermes. Il y avait des routes, des lignes télégraphiques et, surtout, trois voies ferrées d’est en ouest enserraient d’une triple ceinture de fer le pays tout entier. »

Le capitaine Murray, homme irascible mais prudent (et personnage inventé par Fast), part à leur poursuite avec deux compagnies de cavalerie.
« Mais ce peuple qui tenait tête à des événements plus forts que lui, qui se battait inlassablement, même contre tout espoir, le stupéfiait. Murray n’arrivait pas à croire que ces Indiens avaient un idéal de liberté et d’indépendance semblable à celui des Blancs. Il attribuait leur résistance à un entêtement primitif, à une volonté de suicide racial, et il se jugeait un peu responsable de leur attitude. »

Les Cheyennes affrontent et bernent la cavalerie de Murray, un détachement d’infanterie montée (sur des mules), l’impulsive milice de Dodge City. Sur leur route, aussi des cow-boys, des chasseurs de bisons (seulement pour la peau).
« Pendant des kilomètres et des kilomètres, sur les plaines flottait l’odeur de charnier que dégageait la viande pourrie ; les coyotes eux-mêmes, gorgés de nourriture, dédaignaient cette proie. L’Amérique n’avait jamais été le théâtre d’un tel massacre ; et il n’est pas sûr que dans toute l’histoire de l’humanité on eût jamais vu pourrir ainsi sous le soleil brûlant tant de milliers de tonnes de viande. Les bisons étaient extraordinairement nombreux, mais à force de massacres on finit par en venir à bout. Lorsque les chemins de fer commencèrent à sillonner le continent, les trains attendaient parfois un jour entier qu’un troupeau eût traversé les voies. Cinq ans plus tard, les bisons étaient rares. Dix ans après, ils avaient pratiquement disparu, il n’en restait que le souvenir : un million de squelettes blanchis. »

Les Indiens des Plaines dépendaient de la chasse au bison.
« Certains sont morts de faim, d’autres de malaria, d’autres encore sont partis chasser le bison là où il n’y a plus de bisons. Mais que pouvais-je faire ? Les Indiens chrétiens, ceux qui n’étaient même qu’à demi civilisés, j’ai dû les favoriser… »

Ils sont donc traqués par des centaines d’hommes, mais passent entre les mailles du filet des télégraphistes « aux fronts surmontés de visières vertes » et des lignes de chemin de fer qui transportent les troupes militaires.
Fast rapporte les réactions et atermoiements de l’état-major et de Washington ; les journalistes de tous les États-Unis en font une affaire retentissante, et sans lendemain. Globalement, les Indiens sont considérés comme des sauvages à exterminer, à la fois insondables et dangereux. Mais ils sont aussi dignes et déterminés.
« Le Kansas recouvra son sang-froid et découvrit qu’il n’existait pas un cas, pas un seul et unique cas, d’un citoyen assassiné ou molesté par les Cheyennes, pas une seule maison incendiée : des chevaux avaient été enlevés, du bétail abattu, rien de plus. »

La tribu se sépare en deux : une moitié qui sera épuisée par le froid, la faim, le manque d’eau, et finalement massacrée ; l’autre qui parviendra aux Black Hills.
Dans ce « requiem d’une race condamnée », expression sans outrance puisque d’une part les Cheyennes chantent leur chant de mort quand ils comprennent qu’ils vont périr, et que d’autre part leur peuple est indubitablement condamné, tout dialogue est impossible et c’est l’incompréhension réciproque qui prévaut.
« − Ils sont déjà morts, traduisit le Sioux. Ils vont chez eux, chez eux, chez eux, s’en vont… Sont morts, s’en vont. »

M’a gêné le côté exploit surhumain, peut-être un peu d’exagération dans ce qui paraît constituer un exposé assez factuel d’une épopée sans issue.
Je pense que Bix connaissait ce livre, en tout cas il l’aurait passionné.
« Le mot freedom – liberté –, savez-vous d’où il vient ? Du vieux saxon, free (libre), et doom (mort). Alors, songeons à ce qu’il a signifié : le droit pour tout homme de choisir la mort plutôt que la servitude. Ainsi aucun homme ne pouvait être réduit en esclavage, puisque le pouvoir de mourir demeurait entre les mains de chacun. Même si on lui confisquait tout le reste, il restait maître de son destin. »


\Mots-clés : #amérindiens #colonisation #discrimination #historique #minoriteethnique
par Tristram
le Lun 16 Mai - 12:31
 
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Ariana Neumann

Tag historique sur Des Choses à lire 97823610

Ombres portées Souvenirs et vestiges es la guerre de mon père

L’auteure, comme il est dit plus haut, est née à Caracas. Son père ne lui a jamais parlé de son passé, comme beaucoup de survivants, elle savait à peine qu’elle était juive et qu’il était né ailleurs. Mais il a pris soin de lui laisser à sa mort une boîte pleine d’archives, pour qu’il ne lui reste plus qu’à prendre son bâton de marche, et retrouve toute une famille éparpillée aux 4 coins du monde, toute une histoire familiale tragique ancrée dans l’Histoire à travers ces destins de juifs tchèques face au nazisme.

C’est toujours la même histoire et jamais la même, c’est toujours saisissant, surprenant, invraisemblable et bouleversant. C’est toujours des secrets bien gardés mais qui se transmettent d’une génération à l’autre. Il y  a toujours à apprendre.

Ca me fait toujours penser à Marie, évidemment.


\Mots-clés : #famille #historique #regimeautoritaire
par topocl
le Lun 18 Avr - 19:51
 
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Sujet: Ariana Neumann
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W.G. Sebald

Les Anneaux de Saturne

Tag historique sur Des Choses à lire Les_an10

Sebald regroupe ses notes du temps où il fut hospitalisé pour être opéré, puis pendant ses pérégrinations dans le Suffolk, face à « l’océan allemand » (la mer du Nord) ; l’ouvrage est sous-titré en allemand : Eine englische Wallfahrt, le pèlerinage anglais. Après Michael Parkinson, fasciné par Ramuz, il évoque Janine Dakyns, spécialiste de Flaubert. Voici le début d’une belle description du bureau de cette dernière :
« Il m’est souvent arrivé de m’entretenir avec Janine de la conception flaubertienne du monde ; cela se passait en fin de journée, dans sa chambre où les notes, lettres et écrits de toute sorte s’entassaient en si grand nombre que l’on était pour ainsi dire immergé dans un flot de papier. Sur le bureau, point d’ancrage et foyer initial de cette merveilleuse multiplication du papier, il s’était formé au fil du temps un véritable paysage de papier, un paysage de montagnes et de vallées qui s’effritait progressivement sur les bords, à la manière d’un glacier ayant atteint la mer, donnant lieu sur le plancher, tout autour, à des entassements toujours nouveaux qui se déplaçaient eux-mêmes, imperceptiblement, vers le milieu de la pièce. »

Ensuite il parle de Thomas Browne et de La Leçon d’anatomie du Dr Nicolaas Tulp, de Rembrandt, dont il donne une brillante analyse (partiale et discutable). Il raconte son périple à pied dans le nord-est de l’Angleterre, une étrange société de pêcheurs « dos tourné à la terre, avec rien que le vide devant soi », les mœurs du hareng – et il vaut sans doute mieux présenter la table (Actes Sud la servait encore en ce temps-là) pour donner un aperçu des flâneries tant géographiques qu’intellectuelles d’un Sebald éclectique et curieux de tout :
Chapitre I
À l’hôpital – In memoriam – Errances du crâne de Thomas Browne – Leçon d’anatomie – Lévitation – Quinconce – Créatures fabuleuses – Incinération

Chapitre II
L’autorail diesel – Le palais de Morton Peto – En visite à Somerleyton – Les villes allemandes en flammes – Le déclin de Lowestoft – Station balnéaire d’autrefois – Frederick Farrar et la petite cour de Jacques II

Chapitre III
Pêcheurs sur la grève – Contribution à l’histoire naturelle du hareng – George Wyndham Le Strange – Un grand troupeau de porcs – La reduplication de l’homme – Orbis Tertius

Chapitre IV
La bataille navale de Sole Bay – Irruption de la nuit – Rue de la Gare à La Haye – Mauritshuis – Scheveningen – Tombeau de saint Sebald – Aéroport de Schiphol – Invisibilité de l’homme – Sailor’s Reading Room – Images de la Première Guerre mondiale – Le camp de Jasenovac

Chapitre V
Conrad et Casement – Le petit Teodor – Exil à Vologda – Novofastov – Mort et funérailles d’Apollo Korzeniowski – La mer et l’amour – Retour hivernal – Le cœur des ténèbres – Panorama de Waterloo – Casement, l’économie esclavagiste et la question irlandaise – Procès pour haute trahison et exécution

Chapitre VI
Le pont sur la Blyth – Le cortège impérial chinois – Soulèvement des Taiping et ouverture de l’empire du Milieu – Destruction du jardin Yuanmingyuan – Fin de l’empereur Xianfeng – L’impératrice Cixi – Secrets du pouvoir – La ville engloutie – Le pauvre Algernon

Chapitre VII
La lande de Dunwich – Marsh Acres, Middleton – Enfance berlinoise – Exil anglais – Rêves, affinités électives, correspondances – Deux histoires singulières – À travers la forêt de pluie

Chapitre VIII
Conversation sur le sucre – Boulge Park – Les FitzGerald – Chambre d’enfant à Bredfield – Les passe-temps littéraires d’Edward FitzGerald – A Magic shadow show – Perte d’un ami – Dernier voyage, paysage d’été, larmes de bonheur – Une partie de domino – Souvenirs irlandais – Sur l’histoire de la guerre civile – Incendies, appauvrissement et chute – Catherine de Sienne – Culte des faisans et esprit d’entreprise – À travers le désert – Armes secrètes – Dans un autre pays

Chapitre IX
Le temple de Jérusalem – Charlotte Ives et le vicomte de Chateaubriand – Mémoires d’outre-tombe – Au cimetière de Ditchingham – Ditchingham Park – L’ouragan du 16 octobre 1987

Chapitre X
Le Musæum clausum de Thomas Browne – L’oiseau à soie Bombyx mori – Origine et développement de la sériciculture – Les soyeux de Norwich – Maladies psychiques des tisserands – Échantillons de tissu : nature et art – La sériciculture en Allemagne – La mise à mort – Soieries de deuil

Méditations diverses,
« Qu’est-ce donc que ce théâtre dans lequel nous sommes tout à la fois dramaturge, acteur, machiniste, décorateur et public ? Faut-il, pour franchir les parvis du rêve, une somme plus ou moins grande d’entendement que celle dont on disposait au moment de se mettre au lit ? »

… souvent historiques et/ou littéraires, mais aussi géographiques, comme la description frappante du marécage hivernal de Vologda où le jeune Konrad est exilé avec ses parents, la désillusion et prise de conscience du même dans les ténèbres du Congo, une vue baudelairienne de la Belgique, le rapport du consul britannique Casement sur les méfaits du colonialisme en Afrique ; guerres de colonisation également en Chine, dont voici l’impératrice douairière Cixi :
« Les silhouettes minuscules des jardiniers dans les champs de lys au loin, ou celles des courtisans patinant en hiver sur le miroir de glace bleutée, loin de lui rappeler le mouvement naturel de l’homme, la faisaient plutôt penser à des mouches dans un bocal de verre, déjà subjuguées par l’arbitraire de la mort. Le fait est que des voyageurs, s’étant déplacés en Chine entre 1876 et 1879, rapportent que durant la sécheresse qui régna plusieurs années de suite, des provinces entières leur avaient fait l’effet de prisons ceintes de parois de verre. Entre sept et vingt millions de personnes – il n’existe aucun décompte précis à ce sujet – seraient mortes de faim et d’épuisement, principalement dans les provinces du Shaanxi, du Shanxi et du Shandong. Entre autres témoins, le pasteur baptiste Timothy Richards nous rapporte que la catastrophe s’accomplit progressivement, au fil des semaines, sous la forme d’un ralentissement de plus en plus prononcé de tout mouvement. Isolément, en groupes ou en cortèges clairsemés, les gens avançaient en vacillant dans la campagne, et il n’était pas rare que le plus faible souffle d’air les renversât et les laissât couchés à jamais au bord du chemin. Il semblait parfois qu’un demi-siècle se fût écoulé alors qu’on avait tout juste eu le temps de lever la main ou de baisser les paupières ou de respirer profondément. Et la dissolution du temps entraînait celle de tous les liens. Parce qu’ils n’en pouvaient plus de voir souffrir et mourir leurs propres enfants, nombre de parents les échangeaient contre ceux de leurs voisins. »

Il est difficile de limiter les extraits à citer, Sebald approfondissant ses réflexions digressives, et décidément rien ne vaut la lecture intégrale du livre.
Il décrit Dunwich comme un port jadis illustre qui sombre peu à peu dans la mer. Il montre cette partie de l’Angleterre, tout particulièrement les anciennes zones industrielles, comme une contrée ruinée, has been, dont les changements sont dus à l’épuisement des ressources naturelles, et abandonnée dans une sorte de décrépitude généralisée.
« Notre propagation sur terre passe par la carbonisation des espèces végétales supérieures et, d’une manière plus générale, par l’incessante combustion de toutes substances combustibles. De la première lampe-tempête jusqu’aux réverbères du XVIIIe siècle, et de la lueur des réverbères jusqu’au blême éclat des lampadaires qui éclairent les autoroutes belges, tout est combustion, et la combustion est le principe intime de tout objet fabriqué par nous. La confection d’un hameçon, la fabrication d’une tasse de porcelaine et la production d’une émission de télévision reposent au bout du compte sur le même processus de combustion. Les machines conçues par nous ont, comme nos corps et comme notre nostalgie, un cœur qui se consume lentement. Toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître ni à partir de quand il commencera à décliner. »

À ce propos, l’abandon de l’énergie éolienne (moulins, voiles) au profit de la vapeur (charbon) me laisse pensif.
Mais voici la seule allusion au titre :
« – Ce soir-là, à Southwold, comme j’étais assis à ma place surplombant l’océan allemand, j’eus soudain l’impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. En Amérique, nous dit Thomas Browne dans son traité sur l’enfouissement des urnes, les chasseurs se lèvent à l’heure où les Persans s’enfoncent dans le plus profond sommeil. L’ombre de la nuit se déplace telle une traîne hâlée par-dessus terre, et comme presque tout, après le coucher du soleil, s’étend cercle après cercle – ainsi poursuit-il – on pourrait, en suivant toujours le soleil couchant, voir continuellement la sphère habitée par nous pleine de corps allongés, comme coupés et moissonnés par la faux de Saturne – un cimetière interminablement long pour une humanité atteinte du haut mal. »

L’évocation de la vie de l’excentrique Edward FitzGerald me fait considérer ce livre aussi comme un recueil de biographies, certes romancées.
« Je ne me suis endormi que vers le matin, le cri d’un merle résonnant à mon oreille, pour me réveiller peu après, tiré d’un rêve dans lequel FitzGerald, mon compagnon de la veille, m’était apparu en bras de chemise et jabot de soie noire, coiffé de son haut-de-forme, assis dans son jardin, à une petite table bleue en tôle. Tout autour de lui fleurissaient des mauves plus hautes que la taille d’un homme, dans une dépression sablonneuse, sous un sureau buissonnant, des poules grattaient le sol et dans l’ombre était couché le chien noir Bletsoe. Pour ma part, j’étais assis, sans me voir moi-même, donc comme un fantôme dans mon propre rêve, en face de FitzGerald, jouant avec lui une partie de dominos. Au-delà du jardin de fleurs, s’étendait jusqu’au bout du monde, où se dressaient les minarets de Khoranan, un parc uniformément vert et totalement vide. »

Voilà une transition typique, ici vers l’Irlande, dans une riche propriété en pleine déchéance.
« Peut-être était-ce pour cette raison que ce qu’elles avaient cousu un jour, elles le décousaient en règle générale le lendemain ou le surlendemain. Peut-être aussi rêvaient-elles de quelque chose de si extraordinairement beau que les ouvrages réalisés les décevaient immanquablement, en vins-je à penser le jour où, à l’occasion de l’une de mes visites à leur atelier, elles me montrèrent quelques pièces qui n’avaient pas été décousues ; car l’une d’entre elles, au moins, à savoir une robe de mariée suspendue à un mannequin de tailleur sans tête, faite de centaines de morceaux de soie assemblés et brodée ou, plutôt, brochée comme d’une toile d’araignée de fils de soie, était une véritable œuvre d’art, si haute en couleur qu’elle en devenait presque vivante, un ouvrage d’une splendeur et d’une perfection telles que j’eus à l’époque, en le découvrant, autant de mal à en croire mes yeux que j’en ai aujourd’hui à en croire ma mémoire. »

Après une évocation de Chateaubriand, via les arbres (dont la disparition des ormes), Sebald en arrive à témoigner des ravages de la tempête de 1987.
Dans le dernier comme le premier chapitre, il revient sur Thomas Browne et son « musée brownien », sorte de cabinet des merveilles bibliophile.
« Dans un recueil d’écrits variés posthumes de Thomas Browne où il est question du jardin potager et d’agrément, du champ d’urnes aux environs de Brampton, de l’aménagement de collines et de montagnes artificielles, des plantes citées par les prophètes et les évangélistes, de l’île d’Islande, du vieux saxon, des réponses de l’oracle de Delphes, des poissons consommés par notre Seigneur, des habitudes des insectes, de la fauconnerie, d’un cas de boulimie sénile et de bien d’autres choses, il se trouve aussi, sous le titre de Musæum clausum or Bibliotheca Abscondita un catalogue de livres remarquables, tableaux, antiquités et autres objets singuliers dont l’un ou l’autre a dû effectivement figurer dans une collection de curiosités constituée par Browne en personne, tandis que la plupart ont manifestement fait partie d’un trésor purement imaginaire n’existant qu’au fond de sa tête et uniquement accessible sous forme de lettres sur le papier. »

La démarche éclectique de Browne (et de Borges, fréquemment convoqué) est fortement rapprochable de celle de Sebald, qui passe à la sériciculture, venue de Chine en Europe et qui, selon lui, introduit une forme de dégénérescence de la population asservie par l’industrie textile débutante (soit une nouvelle variante sur la notion de décadence qui parcourt tout le livre comme un fil directeur).
L’écriture est belle ; j’ai pensé aux textes de Magris et d’autres écrivains voyageurs. Et j’ai beaucoup plus apprécié ces flâneries (une sorte de "rurex", comme il y a l’urbex, dans la lignée des promenades rudérales des Romantiques) que Les émigrants, ma seule autre lecture de Sebald à ce jour ; je comprends maintenant l’admiration que plusieurs Chosiens portent à son œuvre.

\Mots-clés : #autofiction #biographie #essai #historique #nostalgie #voyage
par Tristram
le Dim 10 Avr - 12:18
 
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Sujet: W.G. Sebald
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Bruno Latour

Où atterrir − Comment s’orienter en politique

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Incipit de cet ouvrage de 2017 :
« Cet essai n’a pas d’autre but que de saisir l’occasion de l’élection de Donald Trump, le 11 novembre 2016, pour relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien − et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement.
Au début des années 1990, juste après la "victoire contre le communisme" symbolisée par la chute du mur de Berlin, à l’instant même où certains croient que l’histoire a terminé son cours, une autre histoire commence subrepticement.
Elle est d’abord marquée par ce qu’on appelle la "dérégulation" et qui va donner au mot de "globalisation" un sens de plus en plus péjoratif ; mais elle est aussi, dans tous les pays à la fois, le début d’une explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, ce qui est moins souvent souligné, débute à cette époque l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. ("Climat" est pris ici au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.)
Cet essai propose de prendre ces trois phénomènes comme les symptômes d’une même situation historique : tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les "élites") était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants.
Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où "tous les hommes" pourraient également prospérer. Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »

« Aux migrants venus de l’extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d’immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter ces migrants de l’intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c’est qu’elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d’une épreuve commune à tous : l’épreuve de se retrouver privés de terre. »

« Si l’hypothèse est juste, tout cela participe du même phénomène : les élites ont été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité − c’est la dérégulation ; qu’il fallait construire une sorte de forteresse dorée pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s’en tirer − c’est l’explosion des inégalités ; et que pour, dissimuler l’égoïsme crasse d’une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace à l’origine de cette fuite éperdue − c’est la dénégation de la mutation climatique.
Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses, afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! »

La parade des « élites obscurcissantes » est l’expression « réalité alternative ».
Cet essai constitue là une approche salutaire des problèmes actuels d’identité et de migration – dans la société globale : l’illusion des frontières étanches, tant pour les tenants de la mondialisation que pour ceux du local, les progressistes et les réactionnaires.
Le vecteur qui allait de l’ancien au nouveau, du Local au Global, n’est plus le sens de l’histoire (de même la différence Gauche-Droite). Un troisième attracteur se dégage, « Terrestre » (ou écologique, et opposé au Hors-Sol) : c’est le fameux « pas de côté ». À l’aune de la lutte des classes se substituent les conflits géo-sociaux.
L’erreur épistémologique à propos de la notion de nature, confusion entre nature-univers et nature-processus :
« On va se mettre à associer le subjectif avec l’archaïque et le dépassé ; l’objectif avec le moderne et le progressiste. Voir les choses de l’intérieur ne va plus avoir d’autre vertu que de renvoyer à la tradition, à l’intime, à l’archaïque. Voir les choses de l’extérieur, au contraire, va devenir le seul moyen de saisir la réalité qui compte et, surtout, de s’orienter vers le futur. »

L’hypothèse Gaïa :
« Si la composition de l’air que nous respirons dépend des vivants, l’air n’est plus l’environnement dans lequel les vivants se situent et où ils évolueraient, mais, en partie, le résultat de leur action. Autrement dit, il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement, mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée. »

« La simplification introduite par Lovelock dans la compréhension des phénomènes terrestres n’est pas du tout d’avoir ajouté de la "vie" à la Terre, ni d’avoir fait de celle-ci un "organisme vivant", mais, tout au contraire, d’avoir cessé de nier que les vivants soient des participants actifs à l’ensemble des phénomènes bio- et géochimiques. Son argument réductionniste est l’exact contraire d’un vitalisme. »

« Dire : "Nous sommes des terrestres au milieu des terrestres", n’introduit pas du tout à la même politique que : "Nous sommes des humains dans la nature." »

La nécessaire cohabitation sur un territoire renvoie à Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme les notions d’économie à Piketty, la notion de nature à Descola, l’apport des pratiques d’autres cultures à Nastassja Martin… qui ont leur fil sur le forum, prêt à être tissé avec d’autres.

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #immigration #mondialisation #nature #politique #science #social
par Tristram
le Sam 12 Mar - 13:02
 
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Charles Stépanoff

L'animal et la mort – Chasses, modernité et crise du sauvage

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Essai anthropologique (et historique) portant sur les rapports à la nature dans la société occidentale actuelle.
Dans l’introduction :
« L’Occident moderne a inventé un mode d’exercice de la violence anthropique caractérisé par l’articulation de deux formes originales de relation au vivant : l’une s’est appelée l’amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre l’exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l’abondance et du progrès. »

« Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, est réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie est nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. »

« La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est le pendant écologique du binôme métaphysique nature-culture. »

« Ancré dans son propre monde, l’animal-gibier n’est ni sacralisé comme un animal-enfant ni transformé en animal-matière. »

« Conceptuellement, la chasse implique nécessairement une altérité qui résiste. Dans un monde totalement domestiqué et artificialisé, il n’y a plus de place pour la chasse. »

Abondamment documentée, l’étude repose sur « une enquête d’immersion menée entre 2018 et 2020 aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines auprès d’habitants locaux pratiquant des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans" ou appartenant à des équipages de chasse à courre, mais aussi auprès de militants hostiles à la chasse. »
« Aujourd’hui, les perceptions des chasseurs ruraux qui imprègnent de colorations affectives contrastées l’hirondelle, la perdrix, le coucou ou la buse restent marquées par une cosmologie prénaturaliste, ce qui permet de mieux comprendre leur antagonisme avec la sensibilité des militants écologistes. »

La disparition de la perdrix dans le bocage est prise en exemple, peut-être plus due à la dégradation du biotope qu’aux prélèvements des chasseurs, et aggravée par une politique gouvernementale qui a essayé de « faire mieux que la nature » en promouvant la réinsertion d’animaux domestiqués. La destruction des haies par le remembrement a considérablement accéléré cette tendance et appauvri la biodiversité.
« La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes. »

« Au total, on estime que la France a perdu 70 % de ses haies et 90 % de ses mares au cours du XXe siècle. »

Simultanément, la surface de forêt a augmenté, ainsi que le nombre de sangliers : la chasse paysanne au petit gibier disparaît, la chasse au gros gibier, géré et agrainé dans les bois, est économiquement rentable (sauf pour les agriculteurs à cause des dégâts), et réservée aux actionnaires. Pour ces derniers la chasse est un sport, et le gibier est marchandisé : il y a industrialisation rationnelle de la production de gibier.
Le gibier de la chasse populaire est cuisiné, partagé ; cela favorise aussi une autolimitation, et participe à une relative autonomie alimentaire, comme à la socialité.
« Manger ce que l’on tue est un principe fortement revendiqué, non seulement pour des raisons éthiques mais comme affirmation d’une identité collective [… »

« La chasse au petit gibier est une relation socio-écologique de réciprocité avec des espèces qui se sont adaptées aux biotopes agraires, qui se nourrissent de l’activité humaine et dont les humains se nourrissent à leur tour. »

« Dans les collectifs indigènes, le rapport à l’animal sauvage ne se résume jamais à l’acte de prédation. »

Stépanoff évoque le partage d’un territoire entre hommes et animaux sauvages, les rapports familiers avec le gibier, (dont des apprivoisements), et les (nouveaux) rituels.
« Ces apprivoisements ont été interprétés par l’anthropologue Philippe Descola comme une forme d’absorption sociale de l’altérité faisant pendant à l’absorption physique que représentent la chasse et la consommation. »

« On peut voir dans ces innovations rituelles une forme de réponse sans langage mais par les gestes aux stigmatisations des élites, la revendication collective d’un rapport à l’animal et au sauvage qui n’est fondé ni sur la production gestionnaire (l’exploitation de la nature) ni sur la protection dominatrice (l’amour de la nature), mais sur la circulation de la chair et du sang. Il s’agit d’exhiber avec une démesure scandaleuse ce que l’éthique et la pudeur modernes cherchent à dissimuler : la violence, la mort et la part sauvage d’une humanité qui, loin d’être autonome et fermée sur le sentiment de sa dignité et de son exceptionnalité, se nourrit, par incorporation physique, d’une altérité non humaine. »

On retrouve souvent l’opposition rural-citadin (et néorural), populaire-noble/ bourgeois, entre bien communautaire et chasse commerciale privée, de la « mosaïque de relations » à l’univocité du rejet.
La chasse à courre s’est en fait démocratisée au XXe siècle, surtout la petite vénerie à petite meute (lièvre), la plus répandue ; elle n’est plus élitiste. Là encore, ne connaissant pas personnellement ce dont il est question, je mesure comme la perception "hors-sol" est défectueuse :
« De façon pour le moins paradoxale, les statistiques indiquent que les cerfs survivent plus facilement à une chasse à courre qu’à un sauvetage. »

Les militants anti-chasse, souvent animalistes, généralement issus de la classe moyenne, sont dans l’émotion, à la base d’une (nouvelle) culture de l’empathie. Les affrontements ont lieu avec les suiveurs, qui forment une communauté populaire festive.
« Comment expliquer ces incidents à répétition ? Le conflit de valeurs s’incarne dans un conflit d’éthos [us et coutumes d’un groupe] qui crée une mécanique de l’incident. »

« Les militants s’introduisent avec leurs caméras dans ce monde d’habitués en se soustrayant au cérémoniel des salutations et en s’abstenant généralement de tout échange verbal avec les participants. »

Les lieux de passage séculaires des cervidés sont maintenant situés en milieu périurbain.
Je suis allé de découverte en découverte (rejoignant cependant des lectures, comme celles de Genevoix), tels les rituels et la dimension éthique de cette pratique.
« Pour les veneurs, quand le cerf se tient aux abois, immobile face aux chiens et aux hommes, et qu’il cesse définitivement de fuir, ce n’est pas qu’il est physiquement épuisé comme on le croit généralement. Si le cerf cesse de fuir, c’est qu’il admet que la partie est perdue et que, plutôt que de se traîner lamentablement, il préfère affronter la mort. »

« Selon les veneurs, les cerfs auraient les qualités nécessaires pour faire face à la poursuite de la meute puisqu’ils en réchappent dans la majorité des cas et qu’un même animal peut être chassé sans succès quatre ou cinq fois de suite. »

Conclusion :
« Au cours de cette enquête, il nous est apparu que l’enjeu véritable du conflit entre les veneurs et leurs détracteurs n’est pas tant la défense des cerfs ou de la forêt que l’affrontement de mises en scène différentes du rôle de l’homme dans la nature. La sensibilité animaliste promeut une attitude empathique fondée sur l’attention à la souffrance de chaque animal, individu unique et irremplaçable. De ce point de vue, la mort de tout animal revêt une dimension tragique qui interdit à l’humain, seul être de la nature conscient de cette tragédie, de la provoquer volontairement. L’homme se distingue du reste du vivant par cet impératif moral de protection et de sauvetage auquel ne sont pas tenues les autres espèces.
La sensibilité des adeptes de la vénerie met l’accent non sur l’individu, mais sur les relations éco-éthologiques entre les espèces vivantes, invoquant la réalité de la prédation et de la mort dans la nature. Ils envisagent l’humain comme un prédateur parmi d’autres, intégré à un grand cycle de vie et de mort. Ils s’opposent à une vision de la nature dont l’humain serait exclu, une menace pour le mode de vie rural selon eux. Militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient : l’amour de la forêt et l’admiration pour la grande faune sauvage, mais ils sont séparés par des conceptions différentes des continuités et des discontinuités entre humanité et nature. La vénerie se heurte frontalement à la cosmologie moderne de deux manières : en introduisant au cœur du monde sauvage une tradition culturelle avec costumes, fanfares et cérémonies, elle contrevient à la séparation entre nature et culture. D’autre part en associant protection, identification morale et confrontation sanglante avec le cerf, elle entretient une zone trouble de relation à l’animal qui résiste à la séparation des êtres, des lieux et des attitudes entre les deux grands schèmes relationnels de l’amour protecteur et de l’exploitation extractive. »

Le veneur communique avec ses chiens par un « pidgin trans-espèces », et comprend leur « musique » ; Zoé, interrogée, confie : « Qu’attendre d’un maître qui vous appelle "chien d’imbécile" quand ce n’est pas "Belle-de-dos" ? Plus récemment, c’est devenu "Palafox", mais ch’sais pas c’que ça veut dire. »
« Le chien est le seul animal domestique présent dans toutes les sociétés humaines, sur tous les continents. En conséquence, aucune société ne peut être considérée comme composée exclusivement d’humains ; toutes sont hybrides, intégrant le chien dans leurs habitats, leur vie économique, religieuse et émotionnelle. »

« Une étude comportementale récente est pourtant venue souligner que la faculté d’accomplir librement des choix et d’utiliser ses capacités olfactives dans des tâches sont des dimensions essentielles de l’épanouissement mental et émotionnel du chien. Or l’étude observe que ces conditions trouvent difficilement satisfaction dans le mode de vie captif associé au statut d’animal de compagnie. »

Rien qu’un bref chapitre comme Vies de chiens à travers le monde est passionnant.
« L’intimité des liens entre les Inuit et leurs chiens se manifestait dans le fait qu’on leur donnait à manger le corps des défunts et à travers une relative tolérance pour les unions sexuelles d’hommes ou de femmes avec des chiens. »

Paradoxalement, le chasseur serait un « prédateur empathique » se mettant à la place de sa proie pour deviner ses ruses :
« Les chasses rurales impliquent une projection mentale dans l’espace et dans l’esprit des animaux chassés. »

… et Stépanoff y débusque des aptitudes remontant à notre préhistoire, depuis les chasseurs-collecteurs du paléolithique.
« Le scénario du divorce néolithique est la projection dans l’évolution sociale d’une division conceptuelle entre nature et culture : si le Paléolithique est l’âge de l’état de nature, l’homme aurait franchi le seuil de l’âge de la culture avec le Néolithique. Or cette division nature-culture n’est pas une réalité de la vie des paysans néolithiques, ni des éleveurs sibériens, ni des horticulteurs amazoniens, ni des paysans-chasseurs percherons, c’est une fiction mythique. »

« Le Néolithique est au contraire cet âge où, dans les économies, l’alimentation, l’habillement, les figurations artistiques, les paysages, se tisse un réseau inextricable d’hybridations entre ce qui est spontané et naturel et ce qui est artificiel et domestique. »

Chasses royales et privilèges régaliens depuis Assurbanipal (et jusque Giscard ?) :
« Dans les sociétés anciennes, la chasse relève également de la souveraineté en tant qu’expression d’un monopole sur la violence, au même titre que la guerre et la justice. »

« Entre le Néolithique et notre époque, une innovation majeure a lieu : la naissance de la ville et de l’État. »

Le loup, de conflits "individuels" à une guerre d’extermination :
« C’est bien la modernité et non l’ancienne société rurale qui voit dans le loup une sauvagerie à éradiquer de la face de la terre. »

« Le système d’indemnisation des pertes parmi les troupeaux attaqués, calqué sur le modèle des dégâts de sangliers dont nous avons vu l’invention dans les années 1960, tend à faire des éleveurs ovins des nourrisseurs de loups rémunérés par l’État, comme les cultivateurs sont devenus des éleveurs passifs de sangliers. Paradoxalement, le mythe du prédateur sauvage est peut-être en train de transformer le loup en animal domestique, protégé et nourri par la puissance publique. »

La part du corbeau dans le partage de la dépouille du gibier :
« De nombreux observateurs ont en effet constaté que les corbeaux peuvent indiquer aux prédateurs, qu’ils soient loups ou chasseurs, la présence de gibier en vue de prendre part au festin. »

Stépanoff voit des reliquats de pensée animiste dans les rituels des chasseurs français, leur confronte des observations qu’il a faites en Sibérie ; il dégage une convaincante « communion dans le sang sauvage qui fait un pendant forestier au sacrifice de la messe », une « mystique de l’incorporation physique de l’altérité » et même un mythe de régénération.
« À l’issue d’une curée, un vieux veneur m’approcha et me dit : "La curée, c’est très beau, c’est le triomphe de la vie sur la mort, une forme de résurrection. Eh bien, moi, quand je serai mort, je ne veux pas être incinéré ou enterré, je souhaite être mangé par mes chiens, comme le cerf." »

Le point de vue est souvent politique, reflétant une lutte des classes.
« Il est frappant de constater que, contrairement à la légende tenace qui veut que la Révolution ait accordé à tous le droit de chasser en tout lieu, la nouvelle législation transfère le privilège cynégétique des seigneurs suzerains aux propriétaires fonciers. La paysannerie pauvre perd en réalité des droits puisque sont rendues illégales les coutumes provinciales de chasse banale qui faisaient du gibier un bien communautaire. »

Avec Montaigne, chasseur plein de compassion pour les larmes du cerf, et la place des femmes dans la chasse, on (ré)apprend beaucoup de choses.
« Le fonds de protection de la faune WWF est l’œuvre de princes chasseurs [… »

L’historique du sentiment anti-chasse est particulièrement intéressant.
« …] alors que les animalistes défendent les animaux en tant qu’individus, les écologistes entendent préserver des espèces et des communautés. »

« L’historien Rémi Luglia a récemment noté à juste titre que, chez ces défenseurs de la nature, "seules les causes directes et surtout illégales de destruction sont envisagées, en négligeant les transformations des “milieux” (biotopes) et des pratiques culturales". »

Avec le cas exemplaire de la vache sacrée en Inde (« l’un des premiers producteurs mondiaux de viande bovine »), on mesure toute la posture d’évacuation des contacts directs avec la mort sur les « impurs » Intouchables.
« L’enjeu profond n’est pas dans l’existence de catégories telles que sauvage et domestique, nature et culture, car tous les collectifs humains produisent des catégories ; il est dans la nature des limites entre catégories : interfaces poreuses permettant de troubles circulations chez les non-modernes ; frontières à protéger des incursions étrangères pour les modernes. »

« La valorisation de l’idéal moral de bienveillance religieuse envers la vache en Inde n’a pas impliqué sa soustraction à l’exploitation et à la mort, mais a entraîné un déplacement de la violence : désocialisée et stigmatisée, elle se brutalise et s’amplifie, tout en réifiant les inégalités sociales dans une hiérarchie morale. »

Ce sujet qui nous divise (et sur lequel je m’interroge depuis longtemps sans parvenir à un avis tranché) apporte beaucoup d’éclairage sur nos relations avec l’animal, nos rapports actuels à la nature et à la mort – à la chasse comme mort socialisée. Il y une grande diversité de chasses et, une fois encore, toute généralisation est impossible, même si on peut distinguer par exemple les viandards et les chasseurs traditionnels. Ce livre permet de dépasser la fracture "culture identitaire" et "passéisme barbare" : il semble bien qu’il y ait quelque chose d’"atavique" dans la chasse, malheureusement trop souvent vue de loin, sans vraie connaissance de ses réalités et de ses "ressorts secrets".
Peut-être eut-il mieux valu étudier le savoir-faire de l’agriculteur retraité de 76 ans récemment condamné à de la prison ferme pour avoir braconné à la glu des petits oiseaux protégés ?
Toutefois, j’aimerais trouver confirmation (ou contestation) de certaines interprétations données dans ce livre.
L’ethnologie démontre une fois encore sa capacité à expliciter nos goûts et dégoûts dans un cadre social.
Un aperçu, en 23 minutes :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-19-novembre-2021

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #mort #nature #ruralité #social #traditions #violence
par Tristram
le Jeu 3 Mar - 14:48
 
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Umberto Eco

L’île du jour d’avant

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1643, Roberto de la Grive, naufragé lucifuge et noctivague, aborde la Daphne, vaisseau désert mouillé entre une île et un continent tropical.
Le « chroniqueur » qui narre ses aventures dans un pastiche de vieux français-italien d’ailleurs cosmopolite, tout en évoquant les lettres de Roberto à sa dame, feint à la première personne du singulier d’organiser sa restitution digressive, qui rend en miroir la démarche de l’écrivain.
« Il écrivait alors pour lui, ce n’était pas de la littérature, il était vraiment là à écrire comme un adolescent qui poursuit un rêve impossible, sillonnant la page de pleurs, non point pour l’absence de l’autre, déjà pure image même quand elle était présente, mais par tendresse de soi, énamouré de l’amour… »

« Ou mieux, il n’y va pas tout de suite. Je demande grâce, mais c’est Roberto qui, dans son récit à sa Dame, se contredit, signe qu’il ne raconte pas de point en point ce qui lui est arrivé mais cherche à construire la lettre comme un récit, mieux, comme salmigondis de ce qui pourrait devenir lettre et récit, et il écrit sans décider de ce qu’il choisira, dessine pour ainsi dire les pions de son échiquier sans aussitôt arrêter lesquels déplacer et comment les disposer. »

Il raconte du point de vue de Roberto le siège de la forteresse de Casal avec son vaillant père le vieux Pozzo (c’est aussi un roman historique), et en parallèle son exploration de la Daphne avec sa cargaison-cathédrale, jardin-verger et sonore oisellerie, aussi horloges. De plus, Roberto a un frère imaginaire, Ferrare – l’Autre, et un « Intrus » semble être présent sur le navire… Eco rapproche sa situation dans la Daphne (comparée à l’arche du Déluge) à celle qui fut la sienne dans Casal assiégée. Roberto se remémore ses amis, le pyrrhonien Saint-Savin (qui rappelle Cyrano de Bergerac et son L’Autre Monde ou les États & Empires de la Lune) et le savant père jésuite Emanuele, avec « sa Machine Aristotélienne » (c’est également un roman de formation).
L’amour chevaleresque et platonique de Roberto, la Novarese, virtuelle comme un portulan :
« Si c’est une erreur des amants que d’écrire le nom aimé sur l’arène de la plage, que les ondes ensuite ont tôt fait de raviner, quel amant prudent il se sentait, lui qui avait confié le corps aimé aux arrondis des échancrures et des anses, les cheveux au flux des courants par les méandres des archipels, la moiteur estivale du visage au reflet des eaux, le mystère des yeux à l’azur d’une étendue déserte, si bien que la carte répétait plusieurs fois les traits du corps aimé, en différents abandons de baies et promontoires. Plein de désir, il faisait naufrage la bouche sur la carte, suçait cet océan de volupté, titillait un cap, n’osait pénétrer une passe, la joue écrasée sur la feuille il respirait le souffle des vents, aurait voulu boire à petits coups les veines d’eau et les sources, s’abandonner assoiffé à assécher les estuaires, se faire soleil pour baiser les rivages, marée pour adoucir le secret des embouchures… »

Puis son amour se portera, dans le salon d’Arthénice-Catherine de Rambouillet, sur « la Dame », Lilia (c’est aussi un roman d’amour, et même épistolaire – quoiqu’à sens unique).
D’avoir péroré sur la poudre d’attraction, « la sympathie universelle qui gouverne les actions à distance », lui valut d’être envoyé par le Cardinal Mazarin (Richelieu étant mourant) vers la Terra Incognita Australe du Pacifique pour résoudre le mystère des longitudes, en espionnant le savant anglais Byrd sur l’Amaryllis, également une flûte (navire hollandais), en quête du Punto Fijo (point fixe du monde terrestre). Sur celle-ci est expérimentée la comparaison de l’heure locale à celle de Londres, convenue d’avance, en notant les réactions d’un chien emmené à bord tandis qu’on agit sur l’arme qui le blessa en Angleterre…
l’Amaryllis naufragea, et c’est sur la Daphne que Roberto découvre le père jésuite Caspar Wanderdrossel (« la grive errante » ?), rescapé de l’équipage dévoré par les cannibales, et savant qui lui explique qu’ils sont aux Îles de Salomon, sur le « méridien cent et quatre-vingts qui est exactement celui qui la Terre en deux sépare, et de l’autre part est le premier méridien » : il y a toujours un jour de différence entre un côté et l’autre. L’histoire se poursuit, entre machineries abracadabrantes et autres technasmes (artifices) de Casper, apprentissage de la natation pour Roberto, et conversations philosophico-scientifiques entre les deux. Ce n’est pas tant l’étalage plaisant de la superstition du XVIIe que les balbutiements de la connaissance basée sur la réflexion, et plus récemment sur l’expérience. Ensuite la Cloche Aquatique doit permettre d’atteindre l'Île en marchant sur le fond de la mer :
« Pendant quelques minutes Roberto assista au spectacle d’un énorme escargot, mais non, d’une vesse-de-loup, un agaric migratoire, qui évoluait à pas lents et patauds, souvent s’arrêtant et accomplissant un demi-tour sur lui-même quand le père voulait regarder à droite ou à gauche. »

Grand moment du livre :
« Et puis, tout à coup, il eut une intuition radieuse. Mais qu’allait-il bougonnant dans sa tête ? Bien sûr, le père Caspar le lui avait parfaitement dit, l’Île qu’il voyait devant lui n’était pas l’Île d’aujourd’hui, mais celle d’hier. Au-delà du méridien, il y avait encore le jour d’avant ! Pouvait-il s’attendre à voir à présent sur cette plage, qui était encore hier, une personne qui était descendue dans l’eau aujourd’hui ? Certainement pas. Le vieux s’était immergé de grand matin ce lundi, mais si sur le navire c’était lundi sur cette Île c’était encore dimanche, et donc il aurait pu voir le vieux n’y aborder que vers le matin de son demain, quand sur l’Île il serait, tout juste alors, lundi… »

Avec la Colombe Couleur Orange, Emblème et/ou Devise, le narrateur-auteur évoque le goût du temps pour les symboles et signes :
« Rappelons que c’était là un temps où l’on inventait ou réinventait des images de tout type pour y découvrir des sens cachés et révélateurs. »

Roberto souffre toujours du mal d’amour, jaloux de Ferrante (c’est aussi un roman moral, psychologique).
« Roberto savait que la jalousie se forme sans nul respect pour ce qui est, ou qui n’est pas, ou qui peut-être ne sera jamais ; que c’est un transport qui d’un mal imaginé tire une douleur réelle ; que le jaloux est comme un hypocondriaque qui devient malade par peur de l’être. Donc gare, se disait-il, à se laisser prendre par ces sornettes chagrines qui vous obligent à vous représenter l’Autre avec un Autre, et rien comme la solitude ne sollicite le doute, rien comme l’imagination errante ne change le doute en certitude. Pourtant, ajouta-t-il, ne pouvant éviter d’aimer je ne peux éviter de devenir jaloux et ne pouvant éviter la jalousie je ne peux éviter d’imaginer. »

Il disserte sur le Pays des Romans (de nouveau le roman dans le roman), puis élabore le personnage maléfique de Ferrante, perfide « sycophante double » (et c’est encore un roman de cape et d’épée). S’ensuivent de (très) longues considérations philosophico-métaphysiques.
Il y a beaucoup d’autres choses dans ce roman, comme de magnifiques descriptions (notamment de nuages, de coraux à la Arcimboldo), une immersion dans la mentalité du Moyen Âge tardif (sciences navale, cartographique, obsidionale, astronomique, imaginaire des monstres exotiques, etc.), et bien d’autres.
Le livre est bourré d’allusions dont la plupart m’a échappé, mais j’ai quand même relevé, par exemple, Tusitala, surnom donné en fait à Stevenson en Polynésie. C’est un peu un prolongement de Le Nom de la rose (confer le renvoi avec « l’histoire de personnes qui étaient mortes en se mouillant le doigt de salive pour feuilleter des ouvrages dont les pages avaient été précisément enduites de poison ») et presque un aussi grand plaisir de lecture (avec recours fréquent aux dictionnaires et encyclopédies idoines).

\Mots-clés : #aventure #historique #insularite #lieu #merlacriviere #renaissance #science #solitude #voyage
par Tristram
le Lun 28 Fév - 10:43
 
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Sujet: Umberto Eco
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Albert Londres

L’Homme qui s’évada
(Adieu Cayenne ! serait une nouvelle version de 1932.)

Tag historique sur Des Choses à lire L_homm12

Camille-Eugène-Marie Dieudonné, ébéniste proche de la mouvance anarchiste, est accusé d'appartenir à la bande à Bonnot, et d'avoir participé à l'attaque d'un agent de change ; probablement innocent, il est condamné à la guillotine et gracié par Poincaré, puis envoyé aux travaux forcés dans le bagne de Cayenne, où Londres le rencontre en 1923 (voir son enquête Au bagne).
Comme dans Une journée d'Ivan Denissovitch (Soljenitsyne) et les autres camps de concentration,
« Ce ne sont pas les gardiens qui gardent les forçats au bagne, ce sont les forçats qui se gardent mutuellement. »

Londres retrouve Dieudonné en 1927 au Brésil, comme sa troisième tentative d’évasion a réussi. Il le laisse parler, et le livre est leur dialogue. Sa relation est haute en couleur : naufrage en pirogue et séjour dans la mangrove, puis en forêt, traqués par les « chasseurs d’hommes », nouveau départ avec l’étonnant Strong Devil, de Sainte-Lucie, « au nom du Diable » :
« Comptez. Dans la première pirogue : six. L’un est mort ; trois autres sont repris ; Jean-Marie rentre au bagne sur le Casipoor [extradé par le Brésil] ; moi, je suis assis sur mes dalles, derrière mes barreaux.
Cinq dans la seconde pirogue. Ne parlons plus de Jean-Marie et de moi ; le troisième : mort ; les deux autres : pas encore à Belém après quatre mois, ce qui signifie qu’ils n’ont pas réussi. »

On assiste à la noyade de l’un, à l’agonie de « l’Autre ».
« L’Autre vit encore. »

Expérience vécue, avec la confusion des faits véridiques, mais aussi de véritables qualités humaines.
« Quelques maisons.
(Ceux qui n’ont pas entendu Dieudonné – c’est-à-dire vous tous – prononcer à cette minute ces deux mots : quelques maisons, n’entendront jamais tomber du haut de lèvres humaines la condamnation du désert !) »

Quelques inexactitudes cependant, et des faits difficiles à croire.
« – On se nourrissait. L’homme peut manger ce que le singe mange. On les observait. Vous ne pouvez imaginer comme c’est rigolo à regarder vivre les singes ! Ainsi, ils craignent l’eau. Savez-vous comment ils passent les criques ? Le plus fort s’attache à une branche haute ; un autre se pend après le premier, et tous se pendent à la suite, de manière à faire juste la longueur de la crique, dix mètres, vingt mètres, ça dépend. Jamais ils ne se trompent.
Quand ils sont le nombre qu’il faut, ils se mettent à se balancer, le singe de queue attrape une branche de l’autre côté de la crique. Le pont suspendu est établi. Toute la tribu le traverse, dos en bas. Quand elle a passé, le singe de tête, celui qui soutenait la guirlande, lâche tout. Et le "pont" ainsi détaché franchit l’eau redoutée. »

Profitant d’un imbroglio politique, le forçat est paradoxalement protégé par la police brésilienne, qui refuse de le renvoyer à l’administration pénitentiaire française ; il pourra revenir en France avec Londres, gracié.

\Mots-clés : #captivite #exil #historique #temoignage
par Tristram
le Sam 19 Fév - 11:24
 
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Sujet: Albert Londres
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Alexandre Soljenitsyne

Une journée d'Ivan Denissovitch

Tag historique sur Des Choses à lire Une_jo10

Une journée de Choukhov, matricule CH-854, dans un goulag où, condamné à dix ans (au moins) pour avoir été fait prisonnier par les hitlériens pendant la Seconde Guerre mondiale (il aurait pu avoir été retourné comme espion...), il est maçon dans la construction d’une centrale électrique, depuis huit ans (on est en 1951). Le texte, extrêmement factuel et prosaïque, très lisible, est chronologique, rapportant les échanges des prisonniers, avec quelques passages en italiques qui explicitent des situations. Parmi ses compagnons, il y a des intellectuels, comme Vdovouchkine, mais aussi Senka, un rescapé de Buchenwald, et bien sûr on rapproche les deux usines à broyer des hommes ; au goulag, les gardiens sont plus proches des détenus que dans les camps nazis. Une certaine solidarité dans les brigades coexiste avec les comportements égoïstes, dans un quotidien de petites combines au jour le jour (les déportés eux aussi s’organisent).
« Au camp, on a organisé la brigade pour que ce soit les détenus qui se talonnent les uns les autres et pas les gradés. C’est comme ça : ou bien rabiot pour tous, ou bien on la crève tous. Tu ne bosses pas, fumier, et moi à cause de toi, je dois la sauter ? Pas question, tu vas en mettre un coup, mon salaud ! »

Parmi leurs maux de déportés luttant pour leur survie, le froid…
« Il fait moins 27. Choukhov, lui, fait 37,7. C’est à qui aura l’autre. »

« Ça s’est réchauffé, remarque tout de suite Choukhov. Dans les moins 18, c’est tout ; ça ira bien pour poser les parpaings. »

… et la faim, la kacha, claire bouillie de céréales, étant distribuée en maigres rations…
« Ce qu’il a pu en donner, Choukhov, d’avoine aux chevaux depuis son jeune âge... il n’aurait jamais cru qu’un beau jour il aspirerait de tout son être à une poignée de cette avoine ! »

« Choukhov avait moins de difficulté pour nourrir toute sa famille quand il était dehors qu’à se nourrir tout seul ici, mais il savait ce que ces colis coûtaient et il savait qu’on ne pouvait pas en demander à sa famille pendant dix ans. Alors, il valait mieux s’en passer. »

À noter aussi la résilience des zeks, et la dignité humaine préservée de certains, comme Choukhov qui ne parvient pas à se départir de son inclination pour le travail bien fait…
Témoignage d’une expérience vécue par l’auteur, cette novella (que j’ai lue dans sa première traduction française) révéla le Goulag en Occident en 1962 ; on y prend la mesure du système concentrationnaire planifié, quel que soit le régime politique.
« Ce qu’il y a de bien dans un camp de travaux forcés, c’est qu’on est libre à gogo. Si on avait seulement murmuré tout bas à Oust-Ijma qu’on manquait d’allumettes au-dehors, on vous aurait fichu en taule et donné dix ans de mieux. »

« Choukhov regarde le plafond en silence. Il ne sait plus bien lui-même s’il désire être libre. Au début, il le voulait très fort et il comptait, chaque soir, combien de jours de son temps étaient passés, et combien il en restait. Mais ensuite, il en a eu assez. Plus tard, les choses sont devenues claires : on ne laisse pas rentrer chez eux les gens de son espèce, on les envoie en résidence forcée. Et on ne peut pas savoir où on aura la vie meilleure, ici ou bien là-bas.
Or, la seule chose pour laquelle il a envie d’être libre : c’est retourner chez lui.
Mais chez lui, on ne le laissera pas. »

La fin du texte :
« Choukhov s’endort, pleinement contenté. Il a eu bien de la chance aujourd’hui : on ne l’a pas flanqué au cachot ; on n’a pas collé la brigade à la “Cité socialiste”, il s’est organisé une portion de kacha supplémentaire au déjeuner, le chef de brigade s’est bien débrouillé pour le décompte du travail, Choukhov a monté son mur avec entrain, il ne s’est pas fait piquer avec son égoïne à la fouille, il s’est fait des suppléments avec César et il a acheté du tabac. Et, finalement, il a été le plus fort, il a résisté à la maladie. Une journée a passé, sur quoi rien n’est venu jeter une ombre, une journée presque heureuse.
De ces journées, durant son temps, de bout en bout, il y en eut trois mille six cent cinquante-trois.
Les trois en plus, à cause des années bissextiles. »


\Mots-clés : #campsconcentration #captivite #historique #politique #regimeautoritaire #temoignage #xxesiecle
par Tristram
le Jeu 27 Jan - 15:40
 
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Sujet: Alexandre Soljenitsyne
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Ernst Lothar

Tag historique sur Des Choses à lire 41inma10

Revenir à Vienne

On est dans un milieu de riches banquiers autrichiens, qui il y a 8 ans, en 1938, ont fui aux Etats-Unis l’arrivée du nazisme. Il sont déchirés par la confrontation de leur amour de la patrie, de leur haine pour ceux qui sont restés et s’en trouvent compromis, et leur envie de s’assimiler à leur pays d’accueil.

Felix, un jeune homme romantique et idéaliste, revenant dans cette Vienne adulée, est bouleversé. mai il est vite  confronté avec une réalité beaucoup plus complexe : des Autrichiens exsangues de misère et famine, une culpabilité qui a sans doute parfois des excuses, des nazis pas si éliminés que ça de la société, des Américains imbus d’eux-mêmes et peu scrupuleux, vécus comme des occupants et non comme des sauveurs. Et l’amour, assez pathétique,  s’en mêle pour ajouter à sa confusion...

La louable ligne directrice du livre est de montrer une réalité plus nuancée que les préjugés le laisseraient croire, de montrer comme le monde est complexe et les émotions ambivalentes. Mais j’ai trouvé le propos souvent confus et plutôt bavard, souvent porté par une certaine exaltation enflée. Une lecture en demi-teinte , donc (ou peut-être même en quart de teinte  Cool ...)


\Mots-clés : #historique
par topocl
le Sam 8 Jan - 15:59
 
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Sujet: Ernst Lothar
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Pascal Quignard

La Raison

Tag historique sur Des Choses à lire La_rai10

« Marcus Porcius Latron était né dans la cité de Cordoue en 696 de Rome (en - 57 de notre ère) dans une famille de rang équestre. »

C’est de sa vie que Quignard nous entretient. Impétueux, Porcius aimait par-dessus tout les forêts et la chasse. Il se rendit à Rome où, penseur provocateur et même insolent, il s’en prit au logos des Grecs (de l'influence desquels il dégagea sa réflexion), c'est-à-dire la ratio des Romains, la raison. Contempteur de la rationalité et déclamateur apprécié, il était doué d’une mémoire extraordinaire de ses nombreuses lectures.
« S'il doutait que la raison fût rationnelle, il contestait qu’elle fût même raisonnable. »

« Il est possible que les guerres européennes de 1914 et de 1940 aient rendu peu convaincante la distinction entre civilisation et non-civilisation. Elles ont en tout cas éteint la possibilité d’opposer rationalité et désordre meurtrier. »

Latron se retira au bord du Tibre, avant d’être exilé en Espagne et de s’y suicider.
« Il disait : "Cette eau jaune qui coule, ce peuplier, la grenouille qui saute, le chevesne qui chasse, un bruit lointain d’abois et d’enfants qui se mouillent en lançant des gouttes d’or sur l’ombre des feuillages, mon pied qui pénètre l’eau : quand le bonheur commence à venir, la phrase perd toute extrémité. Elle n’a pas plus de verbe que de fin". »

À travers ce bref récit Quignard fait découvrir une personnalité insolite et méconnue, et revivre un pan de notre héritage civilisationnel ; personnellement, j’apprécie aussi ses commentaires étymologiques.

\Mots-clés : #historique #philosophique
par Tristram
le Mar 14 Déc - 11:10
 
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Sujet: Pascal Quignard
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Pascal Picq

La Marche. Sauver le nomade qui est en nous

Tag historique sur Des Choses à lire La_mar10

La marche – et la bipédie −, voilà le propre de l’homme qui pense (sujet déjà évoqué maintes fois sur le forum). Pascal Picq va plus loin :
« Cet essai commence pour sa première partie avec l’étude de la nature actuelle pour revisiter les diversités des bipédies et des modes de locomotion associés. Puis il nous entraîne dans le monde des mythes et de la science-fiction où se rencontrent les canons de l’anthropomorphisme qui hantent les esprits philosophiques et anthropologiques autour de la bipédie et de la marche. Ensuite, dans sa deuxième partie, il s’aventurera chez les espèces éteintes avant d’arriver à la lignée humaine. On verra alors que ce n’est pas la bipédie qui fait l’homme, mais que l’homme fait et adapte sa bipédie. En effet, la famille des grands singes pratique des formes de bipédies arboricoles et parfois terrestres depuis plus de dix millions d’années, alors que tous vivaient dans le monde des forêts. »

L’influence néfaste de convictions métaphysiques et philosophiques en science est donc pointée :
« Hélas, deux fois hélas, l’excellence de la biologie française comme le génie de ses écrivains passe à côté de la révolution darwinienne. C’est aux contextes sociaux et aux caractères des personnages que s’applique le naturalisme. Loin d’être une biologie, même de l’âme, il est au contraire lié à l’émergence d’une science de l’Homme et de la société, une sociologie stimulée par le positivisme d’Auguste Comte. Aujourd’hui, l’ennui du naturalisme se mesure à la pléthore des romans de chaque rentrée littéraire, aux centaines de livres sur les affres et les introspections d’auteurs qui nous offrent leurs états d’âme. Qu’ils aillent donc prendre l’air ! »

« …] (ce n’est pas la jungle qui produit des monstres, mais les regards portés aux bêtes). »

L’évolution rapide des espèces sous contrainte anthropique est discrètement soulignée :
« Espérons que notre siècle comprendra tout ce que l’homme partage avec les grands singes, notamment à propos de la bipédie et de la marche, car ils auront tous disparu d’ici la fin du XXIe siècle et il en va de la dernière possibilité d’édifier un récit universel des origines de toute l’humanité [… »

Le fameux « chaînon manquant » :
« À la manière des chevaliers en quête du Saint Graal, rien n’a jamais fait autant courir les paléoanthropologues partis à la recherche de ce qui, de toute évidence, n’a jamais existé : une forme fossile du passé, intermédiaire entre deux formes vivantes et contemporaines, l’homme et un grand singe élu de la nature actuelle selon les hypothèses en lice. »

L’ouvrage ne manque pas d’humour, rapportant des points de vue "scientifiques" farfelus (et erronés), comme non-scientifiques ou interdisciplinaires, tel le DAC, célèbre humoriste et Dernier Ancêtre Commun :
« Et il m’arrive souvent de penser que seule la pataphysique peut sauver la paléoanthropologie de la métaphysique. »

En dehors des contraintes structurales/ historiques et de plasticité des organismes des espèces dites "complexes",
« …] les sources des adaptations se trouvent dans les variations génétiques et l’environnement n’affecte jamais ces variations, mais les sélectionne. »

Pour l’homme,
« On retrouve le couple variation/sélection au cœur de la théorie darwinienne de la sélection naturelle qui, dans notre affaire, ne repose pas sur des variations génétiques, mais sur des contraintes historiques et sur la plasticité. Lucrèce l’avait bien vu au début de notre ère et Gould l’a conceptualisé magistralement à la fin du XXe siècle. Quel paradoxe (apparent) : des caractères qui apparaissent grâce à des contraintes ! Ou, comme nous verrons à propos de notre bipédie, comment une spécialisation peut proposer de nouvelles plasticités/potentialités. »

Quelques savoureux coups de gueule :
« Comme trop longtemps dans le cadre de la justice française, l’intime conviction balaie avec mépris toutes les preuves matérialistes, même celles de la police scientifique. Voilà un des travers de l’esprit humain cause de tant de malheurs : le "ce que je crois" prévaut toujours sur "ce qui est démontré". La charge de la preuve revient toujours à ceux qui observent et non pas à ceux qui revendiquent leurs convictions, ce qu’on appelle une "immunité épistémique" selon l’expression du philosophe Jean-Marie Schaeffer. C’est toute la différence entre être cartésien et scientifique : la réfutabilité. »

« Un tel aveuglement du monde de la paléoanthropologie, préférant s’accrocher aux certitudes ontologiques et anthropocentriques plutôt qu’aux grands singes et aux pionniers de la biomécanique, est tout simplement consternant. »

Et ce que je ne peux m’empêcher de voir comme des allusions à l’actualité :
« De même pour les cris de nos bébés et les jeux bruyants de nos enfants, sans oublier les colères et les cris qui sont les premières négociations de la vie avec les adultes. Tous ces comportements sont vite atténués chez les jeunes chimpanzés par les mères et les grands mâles pour éviter d’attirer des prédateurs ou des groupes de chimpanzés hostiles. Pour qu’une espèce admette de tels comportements, il faut un minimum de sécurité (et depuis deux décennies, jamais nos sociétés n’ont été aussi néoténiques avec des "adultes" continuant à se comporter comme de grands enfants jamais contrariés). »

J’ai découvert l’arboricolisme (auquel j’adhère sans modération), et des auteurs que je compte lire, des projets :
« Le projet Danser avec l’évolution a été une aventure scientifique et artistique digne de l’évolution : une rencontre inattendue, un "bricolage" entre science et danse, la mise en évidence de la plasticité et de caractères non mobilisés par les corps et les traditions chorégraphiques, des improvisations, les unes sélectionnées et perfectionnées, les autres abandonnées. »

Le secret du destin particulier de l’homme :
« Alors que toutes les sortes de proies se sont adaptées à des prédateurs bondissant soudainement sur elles, mais en étant capables de maintenir leur course rapide que sur quelques centaines de mètres, voici qu’arrive un nouveau prédateur avec une stratégie prédatrice inédite : la traque ou chasse par épuisement. »

« Car le prédateur humain associe trois caractéristiques redoutables : l’endurance, la capacité d’attaquer et de se défendre en lançant des objets et la coopération. Seuls les canidés, comme les lycaons en Afrique, les dholes en Inde ou les loups dans l’hémisphère nord adoptent de telles stratégies de traque ; et quand les hommes et les loups, qui deviennent des chiens, se rencontrent il y a plus de 30 000 ans, plus aucune espèce ne peut leur résister. »

« L’Homme a inventé une nouvelle course de l’évolution qui, on le sait maintenant, procède par élimination de trop de diversité, à commencer par les espèces les plus proches ou les plus grandes. »

L’avenir est sombre :
« À la fin du dernier âge glaciaire, des sociétés humaines s’orientent vers des économies de production et inventent deux fléaux qui affectent durement nos sociétés actuelles : le travail et la sédentarité. »

« Quand deux espèces proches exploitent les mêmes niches écologiques, ou elles divergent écologiquement, ou l’une des deux disparaît. »

Une question qui m’a toujours turlupiné :
« Mais d’où viennent ces rêves, ces pensées qui poussent notre espèce Homo sapiens à aller par-delà les horizons, les plaines, les déserts, les montagnes… […] C’est plus certainement une curiosité doublée d’une volonté d’aller marcher par-delà de grands espaces. »

En conclusion, après avoir rappelé le traitement peu enviable des femmes, Pascal Picq pointe une régression humaine depuis le début de l’Histoire (taille du cerveau, etc.) – et nous incite à renouer avec la marche. Une des choses que j’apprécie le plus chez lui, c’est le bon sens dans une vulgarisation accessible ; fréquemment on se dit : c’est évident, et pourtant je serais tombé dans ce biais !
Je voudrais encourager à cette lecture, qui intéresserait un lectorat plus vaste qu’on ne pourrait croire, tant on y trouve d’idées, d’observations, d’images aussi pertinentes qu’inattendues !
« Et dire qu’il y en a qui persistent à dire que la science désenchante le monde. »


\Mots-clés : #essai #historique #science
par Tristram
le Ven 29 Oct - 17:35
 
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Sujet: Pascal Picq
Réponses: 15
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