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Message par Bédoulène Lun 8 Mai - 18:14

d'accord, mais on peut se souvenir d'autres livres  ou bien tu refermes la porte sur Sebald ?

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Message par Tristram Lun 8 Mai - 18:35

Oula rien à voir ! Ce que j'ai aimé de ses romans reste entièrement valable pour moi (mais c'est vrai que cet éclairage de prof de littérature me laisse dubitatif). En tout cas, toujours pas question personnellement de supputer sur ses tendances politiques, familiales ou sexuelles ! De plus je pense qu'il a veillé à ne pas se laisser enfermer dans une étroite optique bourgeoise ou œdipienne...

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Message par Bédoulène Mar 9 Mai - 13:18

"De plus je pense qu'il a veillé à ne pas se laisser enfermer dans une étroite optique bourgeoise ou œdipienne..." sauvé !

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Message par Pinky Mer 2 Aoû - 10:29

Les Anneaux de Saturne

historique - W.G. Sebald    - Page 4 97827412

Je ne reprendrai pas toutes les informations données dans son commentaire, avec pertinence, par Tristram mais je vais essayer de formuler quelques remarques sur cette lecture qui est, en fait, la deuxième que je fais à quelques années de distance. C’était alors ma découverte de Sebald.
Ce livre est un  voyage en digressions spatiales et historiques dans le Suffolk, illustré de photos de l’auteur. Voyage qui commence dans l’établissement où celui-ci est  hospitalisé. Il y évoque le  crâne de Thomas Browne, médecin né en 1605à Londres, ayant assisté à Amsterdam à une dissection publique réalisée par le Dr Tulp en 1632, ce qui a inspiré la leçon d'anatomie de Rembrandt; évocation également de ces musées d'hôpitaux conservant des membres ou spécimens anormaux dans des bocaux. Browne avait répertorié et réfuté l'existence d'un certain nombre de créatures fabuleuses. Borges s'est inspiré de ce travail dans son ouvrage Libro de los seres imaginarios. Compilations qui revient dans le dernier chapitre du livre, une sorte de métaphore du mélange entre imagination et réalité que nous apporte l’observation du monde et les documents qui la fonde- objets et livres- comme ce Museum Clausum or Bibliotheca Abscondita que Browne
« place au même rang que les cabinets d’histoire naturelle et d’art….qui détient entre autres ouvrages imprimés et écrits rares, un traité du roi Salomon sur les ombres de la pensée -document ayant appartenu aux ducs de Bavière- une correspondance en Hébreu entre Moinea de Sedan et Maria Schurman d’Utrecht, les deux femmes les plus érudites du XVIIe siècle, ainsi qu’un répertoire de botanique… »

Dans ce périple qui ne s’éloigne jamais beaucoup de Norwich, Sebald privilégie les lieux qui ont vécu et se meurent comme Lowestoft voire disparaissent comme Dunwich :
Lowestoft
"ville marquée de toutes parts des stigmates d'un marasme rampant, une ville qui du temps de sa splendeur n'avait pas seulement  l'un des plus importants ports de pêche du Royaume-Uni mais aussi une station balnéaire réputée most salubrious et vantée bien au-delà des frontières du pays."

Dunwich

« Mais au pied des récifs, sur un tas de terre noire gisaient les décombres d’une maison éventrée. Entre des morceaux de murs, des armoires disloquées, des rampes d’escaliers, des baignoires renversées et des conduites de chauffage tordues étaient coincés des cadavres singulièrement désarticulés de ceux qui, juste auparavant, dormaient encore dans leur lit ou étaient assis devant leur télévision ou occupés à vider un flet avec le couteau à poisson ».

Ce sont aussi de riches demeures souvent prétentieuses et aujourd’hui plus ou moins abandonnées.  C’est le cas du manoir de Somerleyton construit au XIXe siècle par sir Morton Peto, un entrepreneur qui a fait fortune en particulier dans les chemins de fer ; manoir qui se meurt et ne survit que grâce à quelques visites touristiques comme le port et la ville balnéaire toute proche, Lowestoft.
« Mais la merveille des merveilles, à en croire un article de l’époque, c’était de voir Somerleyton par une nuit d’été, lorsque les serres incomparables, portées par des piliers et des nervures de fonte, filigranées au point de paraître dénuées de pesanteur, rayonnaient et scintillaient de l’intérieur.
[….]
Au visiteur d’aujourd’hui, Somerleyton ne fait plus l’effet d’un palais oriental de légende. Les galeries vitrées et la serre aux palmiers dont la haute coupole illuminait autrefois les nuits, ont été rasées peu après avoir été ravagées par un incendie survenu en 1913 à la suite d’une explosion de gaz, les domestiques, sommeliers, cochers, chauffeurs, jardiniers, cuisinières, couturières et femmes de chambre qui maintenaient tout en état, congédiés depuis des lustres. […] Dans une malle de camphrier avec laquelle un ancien occupant de la maison s’est rendu autrefois au Nigeria ou à Singapour, gisent de vieux maillets de croquet et des boules de bois, des cannes de golf, des queues de billard et des raquettes de tennis pour la plupart si petites qu’on croirait qu’elles ont été conçu pour des enfants ou qu’elles ont rétréci au fil des années. »

Disparition des villes, des maisons de maître liée au cours du temps, à la modernisation ou à la guerre stupide dans sa grossièreté. Le passage de l’un à l’autre se fait souvent tout doucement, discrètement au détour d’une phrase comme cette allusion à Algernon Swinburne, poète britannique (1837-1909) qui  réfugié près de Dunwich à l’écart de Londres
« avait cru voir briller une lueur verte très loin, à la surface de la mer, alors qu’il visitait le cimetière d’All Saints par un beau soir d’été, en compagnie de Watts Dunton. Cette lueur lui avait rappelait le palais de Kublai Khan qui avait été construit sur la place du futur Pékin à l’époque même où Dunwich était devenu l’une des plus grandes communes du royaume d’Angleterre. Si je ne m’abuse, il était question, dans ladite étude, de la manière dont Swinburne, ce soir-là, avait décrit les moindres détails afférents à ce palais de rêve. »

Palais de rêve détruit par les Anglais et les Français en 1860 :
« Défiant à la fois les règles de la discipline militaire et toute raison, l’effroyable œuvre de destruction, menée à bien en quelques jours dans ce jardin de rêve, n’est pas seulement la conséquence de la colère suscitée par les dérobades chinoises. Le véritable motif du saccage du jardin de Yuan Ming Yuan tenait, comme il faut l’admettre, à la provocation inouïe que ce monde paradisiaque, échappant à la réalité terrestre et opposant d’emblée le plus cinglant des démentis à l’idée de l’inculture des Chinois, constituait pour des militaires rejetés à des distances incommensurables de chez eux, habitués uniquement aux contraintes, aux privations et à la mortification de leur nostalgie. »

Victor Hugo a laissé un très beau texte sur ce sac dans sa Lettre au capitaine Butler, texte que les Chinois ont fait graver sur du bronze.
« ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée qui produit l’art européen, et la Chimère qui produit l’art oriental. […]
Cette merveille a disparu.
Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié.
[…]
Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. »
Le texte dans son entier est publié sur le site du Monde diplomatique
https://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/HUGO/11563

Après l’évocation de ce palais de rêve, Sebald revient à un de ses thèmes favoris, la sériculture et les vers à soie
« A plusieurs reprises, poursuit ce même visiteur, il n’avait pu s’empêcher en voyant Swinburne, de penser au ver à soie gris cendre, Bombyx mori, notamment à cause de sa manière de broyer et d’ingurgiter la nourriture qui lui était présentée, mais aussi après le repas, lorsqu’une nouvelle vie, traversée d’un éclair d’un éclair d’énergie électrique, le tirait soudain du demi-sommeil qui le gagnait après le repas de midi et le précipitait sur sa bibliothèque comme un papillon effrayé, les mains en éventail… »

Sériculture qui est à la fois l’occasion de mettre en parallèle des modes d’installation puis de diffusion contrastés en Chine et en Allemagne et l’exploitation des artisans qui y étaient astreints.
On retrouve cette confrontation entre mode d’exploitation et qualité voire valeur artistique de la production en ce qui concerne la création de grands musées occidentaux comme la Tate et le Mauritshuis
« C’est Cornelis de Jong qui m’a rendu attentif au fait que nombre de musées remarquables tels que le Mauritshuis à la Haye, ou la Tate Gallery, à Londres, ont vu le jour grâce à des donations de dynasties sucrières ou sont liées de quelque manière au commerce du sucre. Le capital accumulé au XVIIIe siècle et au XIXe siècle en vertu de diverses formes d’économie esclavagiste, dit De Jong, continue à fructifier…. J’ai parfois l’impression, dit De Jong, que toutes les œuvres d’art sont recouvertes d’une lasure de sucre ou, même, qu’elles sont en sucre massif."

Réduire Les Anneaux à une suite d’érudition serait une erreur, c’est aussi un voyage vers le rêve :
« Sans doute sont-ce des souvenirs enfouis qui confèrent un caractère singulièrement hyperréaliste à ce que nous voyons en rêve.  Mais peut-être aussi que c’est autre chose, une sorte de brume, de voile à travers lequel, paradoxalement, tout nous apparaît plus nettement en rêve. Une petite nappe d’eau devient un lac, un souffle de vent se transforme en tempête, une poignée de poussière en désert, un grain de soufre dans le sang en une éruption volcanique »

Même sans avoir voulu rendre compte de la totalité de l’ouvrage, ce commentaire est trop long. C'est un livre qu’on peut relire encore et encore et dans lequel on trouvera toujours de nouvelles informations, de nouveaux liens, de ces « affinités électives » qu’évoque l’auteur. Bref, il faut le lire pour s’en donner une idée.
Les liens à Borges sont explicites. On peut aussi penser à une écrivaine qui peut en être proche comme Olga Tokarczuk  dans Les Pérégrins.
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Message par Tristram Mer 2 Aoû - 12:00

Merci beaucoup pour ce commentaire, qui n'est pas trop long à mon goût (ainsi que pour le renvoi au texte de Hugo). Il illustre une lecture qui m'a beaucoup plu, et la pensée morose et passéiste de Sebald.

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Message par Bédoulène Mer 2 Aoû - 16:31

merci Pinky pour ce commentaire fouillé !

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Message par Tristram Mer 27 Sep - 12:16

De la destruction comme élément de l'histoire naturelle

historique - W.G. Sebald    - Page 4 De_la_11

Sebald constate que la destruction des villes allemandes par les raids aériens à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’a pas été mémorisée en Allemagne, leur reconstruction ayant occulté le souvenir du passé historique avec le présent miracle économique.
« L’aptitude des hommes à oublier ce qu’ils ne veulent pas savoir, à détourner le regard de ce qu’ils ont devant eux, a rarement été mise à l’épreuve comme dans l’Allemagne de cette époque. On se décide, dans un premier temps sous l’emprise de la panique à l’état pur, à continuer comme si rien ne s’était passé. […]
Par ailleurs, le moyen le plus naturel et le plus sûr de “raison garder”, comme l’on dit, était encore de passer outre aux catastrophes survenues et de renouer avec la routine quotidienne, que ce soit en confectionnant un gâteau au four ou en continuant d’observer les rituels. »
À preuve le peu de témoignages recueillis, et le silence presque complet de la littérature allemande d’après-guerre à ce propos, à part notamment L’effondrement d’Hans Erich Nossack et Le Silence de l’ange d’Heinrich Böll, publié quarante ans plus tard ; Sebald cite aussi Automne allemand de Stig Dagerman, voir https://deschosesalire.forumactif.com/t300-stig-dagerman).
Il évoque « les errances de millions de sans-abri », en « profonde léthargie » et comme insensibles dans les ruines, et considère que cet anéantissement a été aussi illégal et immoral qu’illogique et militairement vain.
Le rapprochement avec la réaction japonaise à une situation en partie similaire n’est qu’à peine esquissé.
L’essai comporte trois parties (la troisième répondant aux attaques suscitées par les premières), et est suivi de L’écrivain Alfred Andersch, article très critique sur cet auteur de l’après-guerre.
Ces questions sont taraudantes, tant de la destruction de cités de l'Axe que du rebond des vaincus de la Seconde Guerre mondiale, et cet ouvrage permet au moins de les exposer, voire de leur apporter des éléments de réponse.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #essai #historique #xxesiecle

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Message par ArenSor Mer 27 Sep - 18:55

C'est peut-être dans ce livre que Sebald parle de Hans Erich Nossack et de son roman "Nekyia", transposition allégorique du bombardement de Hambourg ?
( edit : J'ai lu un peu rapidement. Tu cites effectivement Nossack, mais pour un autre roman "L'Effondrement")
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Message par Tristram Mer 27 Sep - 20:26

Voilà ce qu'en dit Sebald :
Outre Heinrich Böll, dont le sombre roman des ruines, Le Silence de l’ange, est resté quarante ans inaccessible au public, seuls Hermann Kasack, Hans Erich Nossack et Peter de Mendelssohn ont à proprement parler écrit sur la destruction des villes et la survie dans un pays en ruine. [...]
Nossack, lui aussi, cède dans Nekyia à la tentation d’escamoter l’effroyable réalité de son temps derrière l’abstraction de l’art et la supercherie métaphysique. Nekyia, tout comme La Ville au-delà du fleuve, est la relation d’un voyage au royaume des morts, et comme chez Kasack, il y a également ici des professeurs, des mentors, des maîtres, de lointains ancêtres et des mères primitives, énormément de discipline patriarcale et de ténèbres prénatales. Nous sommes donc au cœur de cette province pédagogique allemande qui part de la vision idéale de Goethe, passe par L’Étoile de l’alliance pour aboutir à Stauffenberg et finalement à Himmler. Si, pour éclairer ceux qui ont réchappé de la destruction totale avec leur vie pour tout bagage, des écrivains se réclament encore une fois, bien qu’ils se soient définitivement compromis dans la pratique sociale, de ce modèle d’une élite détentrice d’un savoir secret, exerçant une action efficace avant et au-dessus de l’État, c’est bien là le signe d’une permanence idéologique dont l’opiniâtreté dépasse leur conscience, et à laquelle ils n’auraient pu faire pièce qu’en gardant les yeux rivés sur la réalité.
En dépit de sa fatale tendance à la sublimation philosophique et à la fausse transcendance, c’est le mérite incontestable de Nossack d’avoir été le seul d’entre eux à vouloir consigner avec aussi peu de fioritures que possible ce qu’il avait réellement vu. Certes, il arrive que, dans le constat qu’il dresse de l’effondrement de Hambourg, perce parfois la rhétorique du fatalisme, que le visage de l’homme soit sanctifié “grâce à cette brèche ouverte aux choses éternelles”, que les événements prennent pour finir la tournure allégorique des contes de fées. Mais dans l’ensemble, il est d’abord question de réalité concrète : les saisons et le temps, le point de vue de l’observateur, le bruit de moulin des escadrilles en approche, l’éclat rouge des feux à l’horizon, l’état physique et psychique de ceux qui ont fui la ville, les décors calcinés, les cheminées qui étrangement sont restées debout, le linge qui sèche sur l’étendoir devant la fenêtre de la cuisine, le rideau déchiré qui flotte devant une véranda vide, le canapé du salon avec sa couverture au crochet ; et toutes ces innombrables choses perdues à jamais, ces décombres sous lesquels elles sont enfouies, cette ahurissante vie nouvelle qui s’y agite et cette envie soudaine de parfum. L’impératif moral imposant qu’il y ait au moins un témoin pour consigner ce qui s’est passé dans cette nuit de juillet à Hambourg incite à renoncer dans une large mesure au reste, à l’art et à ses effets. Le “discours” est “dénué de passion”, comme si l’on relatait “un événement atroce des temps préhistoriques”. Dans cette cave à l’épreuve des bombes, un groupe est mort grillé parce que les portes s’étaient coincées et que la réserve de charbon dans les pièces d’à côté avait pris feu. Cela s’était passé ainsi : “La chaleur des murs les avait repoussés au centre de la cave. C’est là qu’on les a retrouvés entassés. Leurs corps étaient gonflés par la chaleur.” Le ton est ici celui du messager de la tragédie. Nossack sait que souvent, les messagers porteurs de telles nouvelles sont pendus. Dans son mémorandum sur l’effondrement de Berlin, il intègre la parabole d’un homme soutenant qu’il doit raconter comment cela s’est passé et que ses auditeurs assomment parce qu’il répand un froid mortel. En général, ceux qui arrivent à trouver un sens métaphysique à la destruction échappent à ce sort ignominieux. Ils exercent un métier moins dangereux que celui qui consiste à se souvenir concrètement. Dans un essai qu’il dédie au journal du Dr Hachiya, d’Hiroshima, Elias Canetti se demande ce que signifie survivre à une catastrophe d’une telle ampleur ; et il répond qu’on ne peut s’en faire une idée qu’en lisant un texte qui, comme les notes de Hachiya, se caractérise par la précision et le sens de la responsabilité. “S’il n’était pas absurde, écrit Canetti, de se demander quelle forme de littérature est aujourd’hui indispensable, je dirais : celle-ci.” On pourrait en dire autant de cette relation de Nossack, qui occupe une place singulière dans son œuvre. L’idéal de vérité qui, dans son récit de l’effondrement de Hambourg, se dégage du texte, ou pour le moins d’amples passages du texte écrits avec une objectivité dénuée de toute prétention, s’avère, au vu de la destruction totale, la seule raison légitime de continuer à faire œuvre de littérature. À l’inverse, tirer des ruines d’un monde anéanti des effets esthétiques ou pseudo-esthétiques est une démarche faisant perdre à la littérature toute légitimité.

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Message par Pinky Jeu 28 Sep - 17:37

La question des ruines des villes allemandes est en effet souvent peu présentées  On peut citer deux films réalisés en 1948 dans les villes détruites :
Berlin Express de Jacques Tourneur tourné à Francfort et Berlin. J'ai  été impressionnée par les images de Unter der Linden, la Porte de Brandebourg, le Reichstag tels qu'ils étaient alors et comparés à ce que j'avais vus en 2004.
Le Troisième Homme  de Carol Reed filmé à Vienne la même année est aussi impressionnant pour ce que l'on voit de la ville.
Je suis allée voir dans le manuel d'histoire franco-allemand édité par Nathan et Klett en 2007. La seule photo de ville détruite représente Le Havre en 1945 et au début des années 2000. Aucune photo de ville allemande mais ce serait à creuser dans les manuels français ou allemands.
Enfin pour terminer un souvenir. Étant dans une famille allemande à la fin des années 1980, je me souviens que le père de famille qui était enfant pendant la seconde guerre mondiale et qui recevait la télé française, avait témoigné de son irritation face à l'addiction des Français pour les films situés pendant cette période, comédie ou drame. Lui se souvenait des avions, des bombardements et je pense de la suite....
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Message par Albert Jeu 28 Sep - 18:56

Je me souviens d'une visite à Cologne, et de ma stupéfaction de ne voir que des maisons récentes, en dehors de la cathédrale. C'est à ce moment que j'ai pris conscience de la destruction qu'avait pu subir l'Allemagne, et des souffrances de la population.
Les images de la destruction du Havre au musée de Caen n'avait pas engendré la même prise de conscience.

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Message par Tristram Ven 22 Déc - 11:06

Amère patrie − À propos de la littérature autrichienne

historique - W.G. Sebald    - Page 4 Amzore10

Ces essais constituent une sorte de suite, ou plutôt un pendant, à La Description du malheur, d’ailleurs aussi sous-titré À propos de la littérature autrichienne. Cette fois, il s’agit dans cette « tradition d’écriture » de ce qui tourne autour du concept de Heimat, la « (petite) patrie », « qui s’était imposée dans l’Autriche des années 1930 ».
« Ce qu’on essayait d’accomplir à l’époque, c’était de gommer la moindre différence, d’ériger l’étroitesse de vue en programme et la délation en morale publique. »
Il s’agit des auteurs du XIXe (et début XXe), et sont notamment évoqués les Juifs, l’exil, les migrations, la disparition culturelle, la perte et le passé.
Intéressante découverte de Peter Altenberg, le poète bohème et flâneur viennois (rapproché de Baudelaire).
Comme pour le précédent essai, une connaissance approfondie de l’histoire et de la littérature autrichiennes serait fortement souhaitable. De même, je n’ai pas été en mesure d’apprécier vraiment la validité de la « dimension messianique » juive attribuée au Château de Kafka.
Concernant Joseph Roth, sa conscience de la destruction à venir d’un monde où les Juifs avaient leur place est significative de l’élaboration fasciste qu’il dénonce dès 1927.
« Dans le domaine de l’esthétique, il en va toujours en dernier ressort de problèmes éthiques. »
Suit un article (fort) critique sur Hermann Broch.
« Le kitsch est le pendant concret de la désensibilisation esthétique ; ce qui se manifeste en lui est le résultat d’une erreur de programmation de l’utopie, une erreur de programmation qui mène à une nouvelle ère où les substituts et les succédanés prennent la place de ce qui a été un jour le réel, y compris dans le domaine de la nature et de l’évolution naturelle. »
Je ne connaissais pas Jean Améry :
« …] le jour de l’Anschluss ne sonnait pas seulement le glas de sa patrie, de son enfance et de sa jeunesse, mais aussi, de jure, celui de sa personne [… »

« Améry endossa ce qu’on a un jour appelé le vice du peuple juif, l’être ailleurs [en français dans le texte], et devint un “apatride de métier”. »
L’essai s’achève en évoquant Peter Handle :
« Si l’idée de Heimat s’est développée au XIXe siècle à l’épreuve de plus en plus inévitable de l’étranger, l’idéologisation de la Heimat, inspirée de la même façon par l’angoisse de la perte, conduit au XXe siècle à vouloir l’expansion la plus grande possible de cette Heimat, si nécessaire par la violence et aux dépens des autres patries. »
Et si je suis loin d’avoir tout saisi, certains passages trouvent une résonance…
« À partir des mythes indiens, Lévi-Strauss a montré que leurs inventeurs ne craignaient rien tant que l’infection de la nature par l’homme. La compréhension du monde qui en résulte a pour précepte central que rien n’est plus important que d’effacer les traces de notre présence. C’est une leçon de modestie diamétralement opposée à celle que notre culture s’est proposé d’appliquer. »

\Mots-clés : #biographie #communautejuive #ecriture #essai #exil #historique #nostalgie

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Message par Bédoulène Sam 23 Déc - 0:05

merci Tristram, revenir à Sebald

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Message par Tristram Lun 19 Fév - 11:20

Campo Santo

historique - W.G. Sebald    - Page 4 Campo_10

D’abord quatre « petites proses » sur la Corse.
Intéressante réflexion, dans le texte éponyme du recueil, sur l’idée que la multitude de l’humanité actuelle n’a plus de place pour les défunts, le passé.
Les Alpes dans la mer évoque les hautes futaies qui couvraient encore la Corse au XIXe ; la faune aussi a disparu en grande partie, mais pas les chasseurs, apparemment revêches.
Suivent de brefs essais.
Dans L’étranger, intégration et crise, à propos de Gaspard Hauser, de Peter Handke :
« Car les choses n’ont-elles pas seulement un nom pour qu’on puisse mieux s’en emparer, un peu comme si les espaces laissés en blanc sur notre atlas du monde réel devaient disparaître à seule fin que l’esprit étende son empire colonial ? »
Entre histoire et histoire naturelle – Sur la description littéraire de la destruction totale préfigure De la destruction comme élément de l'histoire naturelle (thème de la destruction des villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, aussi abordé dans Les Anneaux de Saturne).
Dans Constructions du deuil – Günter Grass et Wolfgang Hildesheimer, Sebald prolonge cette réflexion sur les « carences de la littérature d’après-guerre » en Allemagne, le « deuil impossible ».
Le cœur mortifié – Souvenir et cruauté dans l’œuvre de Peter Weiss évoque une œuvre apparemment terrifiante.
Avec les yeux de l’oiseau de nuit – Sur Jean Améry semble prolonger ce qu’en disait Sebald dans Amère patrie (et m’incite davantage à découvrir cet auteur).
« Dans la pratique de la persécution, de la torture et de l’extermination d’un ennemi désigné arbitrairement, il ne voit pas un accident regrettable du pouvoir totalitaire mais, sans la moindre restriction, l’expression de son essence. Il rappelle “leurs visages (…) recueillis et concentrés sur une autoréalisation meurtrière” et précise : “C’est de toute leur âme qu’ils menaient leur affaire et celle-ci s’appelait puissance, domination sur l’esprit et la chair, auto-expansion démesurée que rien ne venait brider.” Le monde imaginé et réalisé par le fascisme allemand était pour Améry “l’univers de la torture où l’homme n’existe que du fait même qu’il brise l’autre”. Dans sa démarche Améry se réfère à Georges Bataille. La position radicale qu’il adopte ainsi exclut tout compromis avec l’histoire. C’est ce qui fait la spécificité de son travail, notamment en ce qui concerne la confrontation littéraire avec le passé allemand, laquelle, d’une manière ou d’une autre, présentait toujours une certaine tendance au compromis. […]
Et Améry est ainsi resté le seul à avoir dénoncé l’obscénité d’une société psychiquement et socialement dénaturée, ainsi que le fait, scandaleux, que l’histoire ait pu ensuite reprendre son cours pratiquement sans heurts, comme si tout cela n’avait pas existé. »
Textures de rêve – Note sur Nabokov.
« C’est à la fin d’Autres rivages, et c’est le récit d’une scène qui se produit assez souvent à Vyra : vers midi en général, quand les Nabokov étaient assis à table dans leur salle à manger du rez-de-chaussée, les paysans venaient devant la maison de maître pour présenter une requête quelconque. Si l’affaire pouvait se régler à la satisfaction de la délégation, la coutume voulait que de toutes ses forces réunies on lançât trois fois en l’air M. Vladimir Dimitrievitch, qui s’était levé de table et était sorti auprès des solliciteurs afin d’écouter leur requête, pour le rattraper quand il redescendait. “De ma place à table, je voyais soudain à travers l’une des fenêtres à l’ouest un merveilleux cas de lévitation. Là, durant un instant apparaissait la silhouette de mon père, dans son costume d’été blanc que le vent faisait onduler glorieusement étendu de tout son long, les membres dans une posture curieusement nonchalante, son beau visage imperturbable tourné vers le ciel. Trois fois, au puissant «oh hisse !» de ses invisibles lanceurs, il s’élevait de cette façon, et la deuxième fois il allait plus haut que la première, pour enfin, dans son dernier et plus haut envol, reposer, comme pour de bon, sur le fond cobalt d’un midi d’été, tel un de ces personnages paradisiaques que l’on voit planer confortablement, avec un tel luxe de plis à leurs vêtements, sur le plafond en voûte d’une église, tandis qu’au-dessous, un par un, les cierges de cire tenus par des mains mortelles s’allument et forment un essaim de flammes menues au milieu de l’encens, et que le prêtre psalmodie les chants du repos éternel, et que les lis funéraires cachent le visage de celui qui gît là, parmi les lumières flottantes, dans cette bière ouverte.” »
Inégales miscellanées, où on peut trouver de quoi approfondir les pensées de Sebald en histoire et en littérature.

\Mots-clés : #ecriture #essai

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Message par Bédoulène Lun 19 Fév - 11:47

merci Tristram, encore un livre que je me proposais de lire

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