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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 9:06

121 résultats trouvés pour contemythe

Roland Barthes

Mythologies

Tag contemythe sur Des Choses à lire Mythol11

Dans ce recueil de 53 textes, catalogue sociologique dans un premier volet avant une analyse du phénomène du mythe lui-même, il s’agit surtout de démystifier.
Un des soucis de ces textes qui ont mon âge, c’est qu’ils font référence à des actualités datées (médias, publicité, sports, transports, politique, guerre d’Algérie, etc.), nuisant ainsi à leur valeur d’illustration des significations sous-jacentes de notre quotidien – mais en les réactualisant, c'est-à-dire en les projetant dans notre société actuelle, ils demeurent très parlants ; et cette déperdition retire finalement peu à la fécondité de ces réflexions.
Quelques extraits :
« Marcher est peut-être - mythologiquement - le geste le plus trivial, donc le plus humain. Tout rêve, toute image idéale, toute promotion sociale suppriment d'abord les jambes, que ce soit par le portrait ou par l'auto.) »

« Il y a dans toute démarche d'Elle ce double mouvement : fermez le gynécée, et puis seulement alors, lâchez la femme dedans. Aimez, travaillez, écrivez, soyez femmes d'affaires ou de lettres, mais rappelez-vous toujours que l'homme existe, et que vous n'êtes pas faites comme lui : votre ordre est libre à condition de dépendre du sien ; votre liberté est un luxe, elle n'est possible que si vous reconnaissez d'abord les obligations de votre nature. Écrivez, si vous voulez, nous en serons toutes très fières ; mais n'oubliez pas non plus de faire des enfants, car cela est de votre destin. Morale jésuite : prenez des accommodements avec la morale de votre condition, mais ne lâchez jamais sur le dogme qui la fonde. »

« La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l'erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d'ordre. »

« Le monde des gangsters est avant tout un monde du sang-froid. Des faits que la philosophie commune juge encore considérables, comme la mort d'un homme, sont réduits à une épure, présentés sous le volume d'un atome de geste : un petit grain dans le déplacement paisible des lignes, deux doigts claqués, et à l'autre bout du champ perceptif, un homme tombe dans la même convention de mouvement. Cet univers de la litote, qui est toujours construit comme une dérision glacée du mélodrame, est aussi, on le sait, le dernier univers de la féerie. L'exiguïté du geste décisif a toute une tradition mythologique, depuis le numen des dieux antiques, faisant d'un mouvement de tête basculer la destinée des hommes, jusqu'au coup de baguette de la fée ou du prestidigitateur. L'arme à feu avait sans doute distancé la mort, mais d'une façon si visiblement rationnelle qu'il a fallu raffiner sur le geste pour manifester de nouveau la présence du destin ; voilà ce qu'est précisément la désinvolture de nos gangsters : le résidu d'un mouvement tragique qui parvient à confondre le geste et l'acte sous le plus mince des volumes. »

« L'imagination du voyage correspond chez Verne à une exploration de la clôture, et l'accord de Verne et de l'enfance ne vient pas d'une mystique banale de l'aventure, mais au contraire d'un bonheur commun du fini, que l’on retrouve dans la passion enfantine des cabanes et des tentes : s'enclore et s'installer, tel est le rêve existentiel de l'enfance et de Verne. L'archétype de ce rêve est ce roman presque parfait : L'Ile mystérieuse, où l'homme-enfant réinvente le monde, l'emplit, l'enclôt, s'y enferme, et couronne cet effort encyclopédique par la posture bourgeoise de l'appropriation : pantoufles, pipe et coin du feu, pendant que dehors la tempête, c'est-à-dire l'infini, fait rage inutilement.
Verne a été un maniaque de la plénitude : il ne cessait de finir le monde et de le meubler, de le faire plein à la façon d'un œuf ; son mouvement est exactement celui d'un encyclopédiste du XVIIIe siècle ou d'un peintre hollandais : le monde est fini, le monde est plein de matériaux numérables et contigus. L'artiste ne peut avoir d'autre tâche que de faire des catalogues, des inventaires, de pourchasser de petits coins vides, pour y faire apparaître en rangs serrés les créations et les instruments humains. »

« Le journalisme est aujourd'hui tout à la technocratie, et notre presse hebdomadaire est le siège d'une véritable magistrature de la Conscience et du Conseil, comme aux plus beaux temps des jésuites. Il s'agit d'une morale moderne c'est-à-dire non pas émancipée mais garantie par la science, et pour laquelle on requiert moins l'avis du sage universel que celui du spécialiste. Chaque organe du corps humain (car il faut partir du concret) a ainsi son technicien, à la fois pape et suprême savant : le dentiste de Colgate pour la bouche, le médecin de "Docteur, répondez-moi" pour les saignements de nez, les ingénieurs du savon Lux pour la peau, un Père dominicain pour l'âme et la courriériste des journaux féminins pour le cœur. […]
Dans ce que le Courrier veut bien nous livrer d'elles, les consultantes sont soigneusement dépouillées de toute condition : de même que sous le scalpel impartial du chirurgien, l'origine sociale du patient est généreusement mise entre parenthèses, de même sous le regard de la Conseillère, la postulante est réduite à un pur organe cardiaque. Seule la définit sa qualité de femme : la condition sociale est traitée ici comme une réalité parasite inutile, qui pourrait gêner le soin de la pure essence féminine. […]
Ainsi, quelles qu'en soient les contradictions apparentes, la morale du Courrier ne postule jamais pour la Femme d'autre condition que parasitaire : seul le mariage, en la nommant juridiquement, la fait exister. »

« BANDE (de hors-la-loi, rebelles ou condamnés de droit commun). - Ceci est l'exemple même d'un langage axiomatique. La dépréciation du vocabulaire sert ici d'une façon précise à nier l'état de guerre, ce qui permet d'anéantir la notion d'interlocuteur. "On ne discute pas avec des hors-la-loi." La moralisation du langage permet ainsi de renvoyer le problème de la paix à un changement arbitraire de vocabulaire.
Lorsque la "bande" est française, on la sublime sous le nom de communauté.
DÉCHIREMENT (cruel, douloureux). - Ce terme aide à accréditer l'idée d'une irresponsabilité de l'Histoire. L'état de guerre est ici escamoté sous le vêtement noble de la tragédie, comme si le conflit était essentiellement le Mal, et non un mal (remédiable). La colonisation s'évapore, s'engloutit dans le halo d'une lamentation impuissante, qui reconnaît le malheur pour mieux s'installer. »

Barthes dénonce de façon récurrente l’essentialisation, forme de généralité qui gomme notamment les classes sociales des individus.
« Ce mythe de la "condition" humaine repose sur une très vieille mystification, qui consiste toujours à placer la Nature au fond de l'Histoire. Tout humanisme classique postule qu'en grattant un peu l'histoire des hommes, la relativité de leurs institutions ou la diversité superficielle de leur peau (mais pourquoi ne pas demander aux parents d'Emmet Till, le jeune nègre assassiné par des Blancs, ce qu'ils pensent, eux, de la grande famille des hommes ?), on arrive très vite au tuf profond d'une nature humaine universelle. L'humanisme progressiste, au contraire, doit toujours penser à inverser les termes de cette très vieille imposture, à décaper sans cesse la nature, ses "lois" et ses "limites" pour y découvrir l'Histoire et poser enfin la Nature comme elle-même historique. »

Dans la seconde partie (dernier quart du livre), Barthes théorise le mythe (de nos jours) comme parole, c'est-à-dire message (verbal ou visuel) et système sémiologique.
« …] dans le mythe […], le signifiant est déjà formé des signes de la langue. »

« …] en passant du sens à la forme, l'image perd du savoir : c'est pour mieux recevoir celui du concept. »

« Si paradoxal que cela puisse paraître, le mythe ne cache rien : sa fonction est de déformer, non de faire disparaître. »

« La sémiologie nous a appris que le mythe a pour charge de fonder une intention historique en nature, une contingence en éternité. Or cette démarche, c'est celle-là même de l'idéologie bourgeoise. »

(Ce développement, exposé de façon claire, m’a paru constituer une excellente introduction à la sémiologie ; il est aussi applicable en anthropologie.)
Évidemment, ces bribes picorées mériteraient une analyse bien plus approfondie.
À noter également le lexique barthien, des mots… signifiants, à l’acception parfois subtilement altérée… Là encore, un glossaire serait précieux ; sans doute a-t-il déjà été établi, et par plus compétent : étymologique, néologique, baudelairien, détourné… Il faudrait aussi interroger les termes non employés, qui viennent pourtant à l’esprit à cette lecture, comme "conservateur"…

\Mots-clés : #contemythe #essai #social
par Tristram
le Mer 31 Aoû - 13:08
 
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Sujet: Roland Barthes
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René Daumal

Le Mont Analogue − roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques

Tag contemythe sur Des Choses à lire Le_mon12

Théodore, le narrateur est l’auteur d’une « fantaisie littéraire » parue dans la Revue des Fossiles, un article de spéculation sur « la signification symbolique de la montagne dans les anciennes mythologies », qui a été pris au sérieux par le père Pierre Sogol, un étonnant professeur d'alpinisme, mais aussi chercheur dans les sciences les plus diverses, « un Mirandole du XXe siècle ».
« "Pour qu'une montagne puisse jouer le rôle de Mont Analogue, concluais-je, il faut que son sommet soit inaccessible, mais sa base accessible aux êtres humains tels que la nature les a faits. Elle doit être unique et elle doit exister géographiquement. La porte de l'invisible doit être visible." »

Sogol détermine que cette montagne doit exister, qu’elle est invisible à cause d’une courbure de l'espace et qu’elle est située sur une île du Pacifique sud, en contrepoids de la masse continentale émergée et connue de la planète. Une expédition est décidée, avec huit membres (plus quatre hommes d’équipage), et Théodore devient le rédacteur de son journal lorsqu’ils parviennent au pied du Mont Analogue.
« Les explorateurs emportent en général avec eux, comme moyen d'échange avec d'éventuels "sauvages" et "indigènes", toute sorte de camelote et de pacotille, canifs, miroirs, articles de Paris, rebuts du concours Lépine, bretelles à poulies et fixe-chaussettes perfectionnés, colifichets, cretonnes, savonnettes, eau-de-vie, vieux fusils, munitions anodines, saccharine, képis, peignes, tabac, pipes, médailles et grands cordons, − et je ne parle pas des articles de piété. »

Ce continent "inconnu" est sous l’autorité de guides de haute montagne, et l’équivalent de l’étalon-or de la contrée est un cristal courbe, le péradam
Au fil du récit sont insérés des contes, comme Histoire des hommes-creux et de la Rose-amère
« Ils ne mangent que du vide, ils mangent la forme des cadavres, ils s'enivrent de mots vides, de toutes les paroles vides que nous autres nous prononçons. Certaines gens disent qu'ils furent toujours et seront toujours. D'autres disent qu'ils sont des morts. Et d'autres disent que chaque homme vivant a dans la montagne son homme-creux, comme l'épée a son fourreau, comme le pied a son empreinte, et qu'à la mort ils se rejoignent. »

… des mythes…
« Au commencement, la Sphère et le Tétraèdre étaient unis en une seule Forme impensable, inimaginable. Concentration et Expansion mystérieusement unies en une seule Volonté qui ne voulait que soi. »

… des descriptions de flore et faune locale…
« Parmi celles-ci, les plus curieuses sont un liseron arborescent, dont la puissance de germination et de croissance est telle qu'on l'emploie − comme une dynamite lente − pour disloquer les rochers en vue de travaux de terrassement ; le lycoperdon incendiaire, grosse vesse-de-loup qui éclate en projetant au loin ses spores mûres et, quelques heures après, par l'effet d'une intense fermentation, prend feu subitement ; le buisson parlant, assez rare, sorte de sensitive dont les fruits forment des caisses de résonance de figures diverses, capables de produire tous les sons de la voix humaine sous le frottement des feuilles, et qui répètent comme des perroquets les mots qu'on prononce dans leur voisinage ; l'iule-cerceau, myriapode de près de deux mètres de long, qui, se courbant en cercle, se plaît à rouler à toute vitesse du haut en bas des pentes d'éboulis ; le lézard-cyclope, ressemblant à un caméléon, mais avec un œil frontal bien ouvert, tandis que les deux autres sont atrophiés, animal entouré d'un grand respect malgré son air de vieil héraldiste ; et citons enfin, parmi d'autres, la chenille aéronaute, sorte de ver à soie qui, par beau temps, gonfle en quelques heures, des gaz légers produits dans son intestin, une bulle volumineuse qui l'emporte dans les airs ; elle ne parvient jamais à l'état adulte, et se reproduit tout bêtement par parthénogenèse larvale. »

… des considérations pseudo-ethnologiques, dialectiques, mathématiques, philosophiques, métaphysiques, ou plus générales :
« L'Animal, fermé à l'espace extérieur, se creuse et se ramifie intérieurement, poumons, intestins, pour recevoir la nourriture, se conserver et se perpétuer. La Plante, épanouie dans l'espace extérieur, se ramifie extérieurement pour pénétrer la nourriture, racines, feuillage. »

C’est donc une sorte de livre de science-fiction, entre Raymond Roussel et Jules Verne métissés de Poe, Vian et Jacques Abeille, et dans la lignée de Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien (roman néo-scientifique), d'Alfred Jarry ; on pense même à Novalis !
On ne peut que déplorer que le récit reste inachevé, mais je pense aussi que d'autres histoires s’achèvent bien… platement, et que certaines gagnent à rester ouvertes.
À ce propos, l’allusion au titre du livre dans La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès faisait suite au dernier sourire de Bastien, à la vue d’une photo de mérou ; une allusion au mont Mérou des Hindous m’avait traversé l’esprit, mais je l’avais jugée trop capillotractée ! …
Car ce qui est prégnant dans ce livre, c'est surtout l'humour, même s'il est empreint d'alpinisme, de géométrie et de mysticisme, et que surtout il enflamme l'imagination.

\Mots-clés : #contemythe #humour #initiatique #lieu #spiritualité
par Tristram
le Jeu 18 Aoû - 13:03
 
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Sujet: René Daumal
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Pascal Quignard

Les Larmes

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À la charnière des VIII et IXe siècles en Francie, entre raids des Normands et razzias des Sarrasins, Hartnid fut accouché par Sar la Sorcière (« la Chamane ») après son jumeau Nithard, de la princesse Berthe fille du futur Charlemagne, et du comte Angilbert, père abbé laïc de l’abbaye de Saint-Riquier en baie de Somme. Dans ce monastère, l’excellent copiste Frater Lucius, qui était amoureux de son chat, appris leurs lettres aux deux frères. Hartnid est toujours accompagné d’un geai, a la passion des chevaux ; il part courir le monde à la recherche d’un visage de femme. Nithard, devenu moine copiste, est celui qui prend note du premier texte en français.
« La première trace écrite de la langue française date du vendredi 14 février 842, à Strasbourg, sur les bords du Rhin.
La première œuvre de la littérature française date du mercredi 12 février 881, à Valenciennes, sur les bords de l’Escaut. »

Cette première œuvre est un poème dédié à sainte Eulalie, s’achevant sur l’envol d’une colombe de son cou coupé, tel le français du latin ; ce passage du livre est remarquable.
« Le premier livre où notre langue fut écrite est le premier livre brûlé de notre langue. »

Puis au travers de la vieille Sar est évoquée l’origine de l’écriture dans les grottes ancestrales.
Quignard renoue dans ce "roman" − on pourrait dire chronique de France (et d’Europe), des merveilles, légendaires et poétiques, de l’époque carolingienne −, avec sa méthode de juxtaposition de petits textes d’apparence indépendants (épisodes, scènes − détails d’une tapisserie ?) qui forment une mosaïque dont la vue globale est d’abord malaisée, mais qui bientôt enchante.
« Ce qu’il y a de plus affreux, dans l’existence que mènent les femmes, c’est que nous aimons les hommes alors qu’ils nous désirent. Chacune d’entre nous se donne tout entière à l’un d’eux alors qu’ils oublient qu’ils sont dans nos bras aussitôt qu’ils nous ont pénétrées et courent apprendre partout ce qu’ils ne savent jamais. »

« Il y a de la colère dans le désir comme il n’y a rien d’autre que de la destruction dans la faim. »

« Les sapins sont les arbres préférés des nuages.
Ils poussent spontanément vers eux leurs cimes. Les nuages viennent, ils tournent, ils s’approchent, ils s’accrochent. Soudain ils pèsent. Ce sont des compagnons sûrs et certainement de merveilleux amants. »


\Mots-clés : #contemythe #moyenage #universdulivre
par Tristram
le Lun 1 Aoû - 12:56
 
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Sujet: Pascal Quignard
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Pedro Cesarino

L’attrapeur d’oiseaux

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Un anthropologue brésilien retourne une fois de plus dans sa famille adoptive amérindienne qu’il étudie, haut sur un fleuve amazonien de Colombie, mais cette fois il est las et mélancolique, quoique toujours torturé par le désir sexuel et obsédé par le mythe de l’attrapeur d’oiseaux, qu’il n’a jamais pu appréhender.
« …] je vais enfin pouvoir de nouveau m’empêtrer dans les trames des rivières et des histoires, en premier lieu celle qui me manque, celle de l’attrapeur d’oiseaux, ce récit étrange dont, pour une raison ou une autre, les racines d’un arbre obscur et inaccessible m’enveloppent. »

Avec la remontée du fleuve, je retrouve une fois encore cet univers fascinant, ces images rares qui ont demandé heures et journées de navigation pour devenir de justes métaphores.
« À ce stade du voyage, le fleuve n’est plus l’immense miroir du début, il est désormais mesurable. Nous apercevons ses deux rives qui forment peu à peu un couloir sinueux et interminable, un couloir-estomac qui nous aspire dans son tempo. »

« Des berges à n’en plus finir, des marigots et des lignes droites qui commencent à altérer la vue et l’ouïe. Le fleuve semble pénétrer comme un ver dans les concavités du cerveau et en modifier les axes. »

Cesarino cite « le vieux Français », Lévi-Strauss, dont la pensée et Tristes tropiques (ainsi que Saudades do Brasil) hantent le texte.
« En vérité, le mythe de référence n’est rien d’autre, comme nous essaierons de le montrer, qu’une transformation d’autres mythes provenant soit de la même société, soit de sociétés proches ou éloignées. »

Il commente :
« La variation des récits constitue pourtant une gymnastique mentale. Elle n’aurait de sens que si elle était motivée par quelque chose de plus – l’expérience de raconter une histoire, peut-être, ou d’être traversé par elle –, par autre chose se trouvant derrière les mots, par un monde singulier. »

Avec la fatigue, le paludisme, les rêves nocturnes, quelques substances absorbées, l’atmosphère est onirique, divinatrice (on peut penser Au cœur des ténèbres de Conrad) ; ainsi le rêve de Pasho, le nain :
« Il a rêvé des chairs et des os de sa mère éparpillés partout dans le ciel. La voûte bleue avait été envahie des os et des chairs de sa défunte mère, qu’il n’a pourtant pas connue, comme s’il s’agissait d’une couverture en patchwork ensanglantée. L’image m’impressionne, un ciel constellé d’os et de chairs, une mère-monde à l’envers. »

Un vague mal-être ronge l’anthropologue parvenu aux malocas de ses amis, dont il partage le quotidien et parle la langue, tandis que des prédictions apocalyptiques annoncent de proches perturbations. S’interrogeant sur le monde extérieur, « Manaus, Europe, Jérusalem », les caciques se réunissent pour choisir un nouveau « président » (et demandent au narrateur de leur ramener une fusée pour voyager plus vite qu’en pirogue), tandis que meurt le vieux pajé (chaman), le « grand épervier » :
« Quand une personne de la valeur d’Apiboréu meurt, il est interdit de faire le moindre effort. On s’allonge.
Les arbres semblent grandir derrière nous, tandis que nous passons devant d’autres villages et sommes suivis par toutes les pirogues qui descendent sans pagaies ni moteur, juste portées par le courant. Au-dessus de nos têtes, un phénomène inhabituel : des oiseaux de proie, qui d’ordinaire volent seuls, nous accompagnent en bande, comme si c’étaient des urubus. Harpies féroces, faucons aplomado, caracas huppés, ils assombrissent le ciel grisâtre de cette étrange journée. »

La cosmologie, c'est-à-dire le mythe en tant que façon de penser l’Autre, est bien sûr au centre du livre.
Le nom du benjamin des quatre frères fondateurs du monde, Amatseratu, le jeune « décepteur » mythique, le gâcheur, d’ailleurs entouré d’allusions au Japon, ne serait-il pas une référence facétieuse à la déesse solaire japonaise ?
L’anthropologue se sent seul, malmené entre ses incompréhensions et ses maladresses en passant par les malentendus, partagé entre la poursuite de son travail et le retour aux siens – enfin, ses autres proches. Cette autre civilisation se résumera aux aventuriers malfaiteurs rencontrés au départ et à la grotesque visite des missionnaires fondamentalistes nord-américains.

\Mots-clés : #amérindiens #autofiction #contemythe #merlacriviere #minoriteethnique #ruralité #temoignage #traditions
par Tristram
le Dim 31 Juil - 12:48
 
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Sujet: Pedro Cesarino
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Sonia Ristić

Une île en hiver

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Dans « la ville » et « le village » au centre de « l’île », sorte de refuge à l’écart du continent (et de la guerre), dans une manière de réalisme magique où les prophéties et destinées s’accomplissent, se croisent au fil d’un temps un peu mythique et suspendu Abel, Salomé, Ulysse, Pandora, Cassandre, et aussi la Vieille, la Comtesse, le Maire et l’Apothicaire, le Docteur… Abel est venu voir la maison de ce dernier, dont il hérite, et peu à peu semble reconnaître le lieu, la « musique de l’île » ; nombreux sont ceux qui y débarquèrent, souvent de façon étrange, ainsi Kaya, « la jeune femme qui s’est nommée toute seule », qui trouvera la mort en mettant au monde Abel.
« Instant éphémère qui file à toute allure et où la mémoire est le luxe de ceux qui n’ont que du temps. »

« Déjà que depuis longtemps, très longtemps, depuis que la Vieille avait dit que le temps été cassé et que les saisons ne seraient plus, l’île vivait dans un éternel été indien [… »

« Le temps même détourna les yeux de l’île pour laisser ces gens naître, vivre et mourir comme bon leur semblait. »

Le bercement des redites et reprises marque le cours de ce conte.
L’atmosphère mystérieuse, les Gitans m’ont ramentu ceux d’Henri Bosco ; à propos du rapport au temps sur plusieurs générations notamment, j’ai songé plus évidemment à Gabriel García Márquez.

\Mots-clés : #contemythe #exil
par Tristram
le Ven 22 Juil - 15:59
 
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Daniel Mendelsohn

L’Étreinte fugitive

Tag contemythe sur Des Choses à lire L_zotr11

En complément au commentaire de Topocl, qui présente bien le livre.
Un long développement sur l’identité gay, et notamment Narcisse à son miroir, le désir des corps de garçons et statues grecques, la répétition ludique à l’identique, vanité, multiplicité et plaisir sexuel.
« …] à chercher le visage qui hante votre imagination, flottant au loin, au bord des choses, le visage de la beauté et de l’impossibilité, celui dont vous savez que vous ne pouvez pas tout à fait l’avoir, à l’instant même où vous cherchez à l’atteindre, traversant les corps qui vont avec les visages, retombant sur vous-même encore et encore. »

Puis une famille « étrange et compliquée », un père et une mère fort différents et hauts en couleur, de même les grands-parents et la grand-tante Rachel, « la jeune épouse de la mort », décédée une semaine avant son mariage forcé et décisif pour la lignée (récit rapproché d’Antigone, la pièce de Sophocle) – et bien sûr la judaïté, et la tragédie, l’Histoire et le mythe, la beauté et la perte.
Encore l’étonnant parrainage d’un bébé fasciné par la lune (mis en parallèle avec Ion, la pièce d’Euripide « où il est question d’un garçon qui a deux pères »).
« C’est précisément au cours de la difficile rédaction de L’Étreinte fugitive que m’est venue l’idée de cette technique, qui fait depuis lors la marque de fabrique de mon style d’autofiction : l’entrelacement de la narration personnelle et du commentaire de textes anciens. »

C’est captivant, bien écrit, et bien construit ; ça ne m’a pas paru confus, car on distingue clairement l’un de l’autre les fils entrelacés pour entrer en résonnance entr’eux.

\Mots-clés : #autofiction #contemythe #identite
par Tristram
le Lun 9 Mai - 13:23
 
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Vladimir Korolenko

Le Rêve de Makar

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Makar le malchanceux est un pauvre hère qui vit au petit village de Tchalgane dans la taïga de Sibérie, chez les « sales iakoutes » et les Tartares.
« Makar travaillait comme un forçat, vivait misérablement, souffrant de la faim et du froid. En dehors du souci de sa galette grossière et de son thé, avait-il d’autres pensées ? Oui, il en avait. »

Quand il est ivre de mauvaise vodka, il s’apitoie sur son triste sort et rêve d’une montagne éloignée de tous, où il pourrait « sauver son âme ».
Il meurt, est rejoint par son compère le pope mort lui-même voilà quatre ans de cela, qui le guide interminablement vers le grand Toyone (seigneur, maître : Dieu) pour qu’il le juge. Ils laissent sur place les voleurs de chevaux, entr’autres âmes en peine cheminant comme eux.
« Et il s’aperçut que dans la plaine, il dépassait bien d’autres cavaliers. Tous allaient du même train que le premier, les chevaux volaient comme des oiseaux, les hommes étaient couverts de sueur et pourtant Makar les dépassait. À chaque pas, il en laissait un derrière lui. »

Makar comparaît devant Dieu, et met éloquemment le fardeau de sa misère dans la balance, en contrepoids de ses péchés.
Un conte humaniste.

\Mots-clés : #contemythe #misere
par Tristram
le Lun 25 Avr - 12:46
 
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Sujet: Vladimir Korolenko
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Jacques Abeille

Les Mers perdues, illustrations de François Schuiten

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Le narrateur est recruté pour tenir le journal de voyage d’une expédition vers l’est, au-delà des contrées reconquises, avec un dessinateur, une belle géologue et leur guide, un chasseur de grand gibier (et un groupe de natifs du désert, les Hulains, pisteurs et domestiques).
Aux confins des terres connues, ils parviennent à un rivage, puis à des installations industrielles gigantesques et des mines abandonnées (où le chasseur disparaît).
« Le délire technicien fonctionnait en circuit fermé. Les richesses arrachées au sous-sol, pour leur plus grande part, étaient réinvesties dans leur transformation en moyens supplémentaires d’exploitation de la nature jusqu’à épuisement de toutes les ressources. »

Puis c’est ensuite une mystérieuse tour sculptée dans une aiguille rocheuse, le désert, enfin une légendaire cité en ruine où des géants de pierre sont incomplètement sortis de terre (croissance qui renvoie aux Jardins statuaires du premier volume du cycle des contrées) jusqu’à s'être figés et s’ébouler partiellement.
« Disons donc que tout minéral comporte une structure intime qui peut livrer, pour ainsi dire, l’histoire ou le sens de sa gestation. »

Suit l’exploration d’un immense promontoire taillé en forme d’ours dressé et creusé de passages débouchant sur l’extérieur, premier de nombreux colosses vandalisés, enlaidis, « le spectacle figé dans la pierre d’un combat sans merci entre les œuvres humaines et le surgissement des statues ».
« Nous nous avancions sur de vastes avenues que bordaient d’immenses édifices dressés à de telles hauteurs que leurs sommets se perdaient dans les nuées. Comme le premier monument que nous avions visité, ces immeubles ne comportaient nul aménagement habitable. Ils constituaient seulement un cauchemardesque décor plein, taraudé de galeries obscures et de rampes servant à dégager le matériau rejeté par le façonnage de vaines et fausses modénatures. »

« Je me garderai bien de rapporter dans le journal de l’expédition le sentiment profond qui me porte à croire que ces éruptions minérales furent, d’une manière que je ne puis concevoir et en des temps très lointains, vivantes comme une indécision de la terre entre des règnes encore mal différenciés. Comme si la terre dans ses intentions obscures n’avait pas toujours accepté les lois de la nature, alors que nous, les hommes, sommes restés aveugles aux signes qu’elle nous adressait. »

« …] la coutume de crever la peau des statues en y découpant des baies aveugles afin que leur élan vital fût dispersé et leur intériorité privée de tout ressort. De plus, en imposant en creux la marque de leurs méfaits sur le paysage qui les entoure, les hommes, depuis des temps fort reculés, se sont assurés que perdurerait la honte qui est le vrai chemin de la barbarie. »

Viennent ensuite des statues monumentales d’hommes-léopards surmontés de pylônes électriques qui les blessèrent, encore des rivages, des forteresses, et la révélation par les Hulains du mythe originel des éleveurs de statues à partir de semences des géants de roche.
C’est une quête aux visions fortement graphiques, idoine pour un rêve de pierre, et propre à inspirer l’illustrateur (qui rappelle les gravures de Vivant Denon dans son Voyage dans la basse et la haute Égypte, ou les aquarelles ultérieures de David Roberts).
« …] ce lieu de la pensée où les cristallisations du songe épousent la pure rigueur des mathématiques. »


\Mots-clés : #aventure #contemythe #fantastique #voyage
par Tristram
le Dim 17 Avr - 13:24
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Jacques Abeille

Les Carnets de l'explorateur perdu

Tag contemythe sur Des Choses à lire Les_ca11

Divers textes ethnologiques étudiant la légende et les faits en marge de l’invasion barbare de Terrèbre, dans le Cycle des Contrées, et attribués à Ludovic, le narrateur des Voyages du fils.
Les cavalières : le corps franc de cavalières alliées aux barbares fut-il mythique ? Cinq témoins confirment leur existence, variant de façon souvent érotique autour du thème des Amazones.
Beaucoup d’évocation de trahisons, comme dans L’arbre du guerrier.
Contacts de civilisations entre les steppes et les jardins statuaires imagine une origine possible de la culture des statues.
Deux mythes du désert : Sur l'origine de la parole et Sur l'origine des images.
« Il y eut une histoire quand Inilo s’assura que de tout ce qui existe on trouve trace. Et cela l’effraya car celui qui regarde une trace, si c’est à la chasse, il est derrière sa proie, mais celle-ci est absente. Quand il rejoint sa proie, il n’y a pas de trace ; c’est la proie qui se dresse sur la place de sa trace. Enfin, quand la proie n’est plus, la trace reste bien que le chasseur accroisse ses forces. Et voici ce qui effraya Inilo davantage encore : quand le chasseur a atteint sa proie et qu’il s’en nourrit et en nourrit les siens, ce n’est plus vers la proie que mène la trace mais vers le chasseur. Et chaque jour de nouvelles traces vont vers le chasseur qui, au fur et à mesure qu’il avance en âge, traîne à sa suite tout un réseau de traces toujours plus innombrables. »

« On dit aussi que les hommes, longtemps avant de se soucier de construire, ébauchèrent des ruines. »

Bonda la lune, cosmogonie et littérature chez les minorités désertiques : sur le thème de la lune et du soleil, pôles féminin et masculin.

Dans l'ensemble, c’est toujours la même anthropologie fictive servie par un français châtié, poétique.

\Mots-clés : #contemythe #fantastique #nouvelle
par Tristram
le Dim 13 Fév - 10:55
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Janusz Korczak

Le roi Mathias 1er

Tag contemythe sur Des Choses à lire Le_roi10

L’ouvrage est publié en 1922 alors que la Pologne est devenue indépendante à l’issue de la Première guerre mondiale (1918). Le récit est rédigé à hauteur d’enfant.
Face à sa photo enfant, Korczak écrivait :

Tag contemythe sur Des Choses à lire Korcza10

« Quand j’étais ce tout jeune garçon que l’on voit sur cette photographie, je voulais faire moi-même tout ce qui est raconté dans ce livre. Ensuite, je l’ai oublié, et à présent, me voilà vieux. Je n’ai plus le temps ni les forces de mener des guerres, ni de partir chez les cannibales. »
……………………………………………
« Je pense qu’il est préférable de montrer des photos de rois, de voyageurs ou d’écrivains sur lesquelles ils ne sont pas encore vieux. Autrement, on pourrait croire qu’ils ont toujours été aussi sages, et qu’ils n’avaient jamais été petits. Et les enfants penseraient à tort qu’ils ne peuvent pas devenir ministre, voyageur ou écrivain.
«Les adultes ne devraient pas lire mon livre ; il y a des chapitres inconvenants, ils ne comprendraient pas et ils s’en moqueraient. Mais s’ils tiennent absolument à le lire, qu’ils essaient. Le leur interdire ne servirait de toute façon à rien.. Ils n’obéiraient pas ! »


Mathias devient roi à la mort de son père. Il n’a que dix ans et désire gouverner personnellement malgré l’avis de ses ministres.  Il commence à partir à la guerre, en cachette, avec son ami Félix. Une guerre qui ressemble à celle qui vient de se terminer et où il découvre la réalité  de la vie au front, loin de l’imagerie héroïque dont il rêvait :
« C’est vrai ! les civils peuvent comme bon leur semble obéir ou non, trainer, rouspéter, mais un militaire n’a qu’une chose à faire : exécuter les ordres sur le champ ! »


Il découvre aussi, ce qui reviendra plusieurs fois dans le livre, que ses administrés ne sont pas tous en admiration devant ceux qui les gouvernent. Force de l’opinion et des médias qui les influencent voire les manipulent :

« Tous les rois sont pareils, autrefois c’était peut-être différent mais les temps ont changé.
- Qu’est-ce que nous en savons ? Peut-être qu’autrefois se prélassaient-ils aussi sous un édredon, mais comme personne ne s’en souvient, on nous raconte des bobards !
- Pourquoi nous mentirait-on ?
- Dis-nous alors combien de rois sont morts à la guerre, et combien de soldats ?
- Ce n’est pas comparable, le roi est un, alors qu’il y a beaucoup de soldats !
- Et toi, tu voudrais peut-être qu’il y en ait plus qu’un ? avec un seul, on a déjà bien assez de tracas …
Mathias n’en croyait pas ses oreilles. Il avait tant entendu parler de l’amour de la nation, et surtout de l’amour de l’armée, pour leur roi. Hier encore, il croyait qu’il devait se cacher afin que par excès d’amour on ne lui fît du mal. Et il voyait à présent que si l’on découvrait qui il était, cela n’éveillerait aucune admiration ! »


La guerre terminée Mathias désire introduire ses trois réformes essentielles  qui émanent quasi directement des enfants mais avec une vision qui est celle de son époque. On aurait du mal à souhaiter à tous ces animaux de vivre dans des cages :

«
1. Faire construire dans les forêts, les montagnes et au bord de la mer beaucoup de maisons où les enfants pauvres pourraient passer leur été.
2. Installer dans toutes les écoles des balançoires et des kiosques à musique.
3. Créer dans la capitale un grand jardin zoologique où il y aurait dans des cages un tas d’animaux sauvages : lions, ours, éléphants, singes, serpents et animaux exotiques. »


Sa vision des cannibales, chez qui il se rend, navigue entre approche bienveillante et ce qui nous semblerait une condescendance proche du racisme. On y retrouve aussi ce qui pourrait être une des racines du colonialisme :

« Il voulait aider ses amis cannibales mais il voulait aussi se procurer de l’argent pour les réformes qu’il comptait introduire dans son Etat.
Il visitait justement une grande mine d’or. Mathias demanda au roi Boum-Droum s’il ne pouvait pas lui en prêter un peu. Le roi fut pris d’un fou rire : il n’avait que faire de tout cet or … »


Mathias pense aussi à faire une œuvre civilisatrice :

« Que Boum-Droum fasse venir ici une centaine de Noirs, nos tailleurs leur apprendront à coudre les vêtements, nos cordonniers à faire des chaussures, nos maçons leur diront comment construire des maisons. Nous leur enverrons des phonographes pour qu’ils apprennent de jolies mélodies, puis des tambours, des trompettes et des flutes et encore des violons et des pianos…et aussi du savon et des brosses à dents. Et nous leur apprendrons nos danses. Une fois qu’ils auront assimilé tout ça, ils ne seront peut-être plus aussi noirs. Quoi qu’à vrai dire, ça ne fait rien qu’ils aient un aspect un peu différent. »


Klou-Klou, fille du roi Boum-Droum est un des personnages essentiels du récit. Face au roi, petit garçon, elle représente la petite fille et la petite fille émancipée qui donne une véritable peignée aux petits machistes qui essaient de faire la loi dans le Parlement des enfants.

« Mon cher Mathias, permets-moi d’assister à la prochaine séance. Je vais leur dire ce que j’en pense ! D’ailleurs, pourquoi n’y a-t-il pas de filles dans votre Parlement ?
- Si, il y en a,  mais elles ne disent rien.
- Alors, je parlerai pour toutes. Comment ça ? Parce que dans une cour il y a une fille insupportable, il faudrait qu’il n’y ait plus de filles du tout ? Ils sont combien, les garçons insupportables ? Devraient-ils disparaître eux aussi pour cette raison ? Je ne comprends comment les hommes blancs qui ont inventé tant de bonnes choses peuvent être encore aussi sauvages et stupides ? »


A l’issue de la bataille qui l’oppose aux garçons, l’auteur revient sur ce que Klou-Klou a pensé de ce qui lui est arrivé :
« Qu’ils sachent donc ce qu’elle pense d’eux ! Ils lui avaient dit qu’elle était noire ? Elle le savait. Qu’elle aille rejoindre les singes dans leur cage ? Eh bien, elle y avait été mais qu’ils essaient à nouveau de l’y forcer à nouveau ! »

On pense alors à ces expositions exhibant des « cannibales » quasiment en cage, sorte de musées humains. Cf entre autres, une exposition du musée du Quai Branly en 2012 : Exhibitions, l’invention du sauvage.

C’est avant tout une fable écrite pour les enfants, abordant des demandes de leur âge :

« - Je veux élever des pigeons !
- Et moi un chien !
- Qu’il soit permis aux enfants de téléphoner !
- Qu’on ne nous embrasse pas !
- Qu’on nous lise des contes
- Qu’on puisse manger du saucisson !
- […]
- Qu’il n’y ait jamais d’examens blancs !
- …ni de dictées ! »


Et des thèmes politiques : la guerre, la démocratie représentative avec le rôle du Parlement, de la Presse, des relations avec les autres États, les autres cultures…
Le livre a été un immense succès. Il a été publié en France, entre autres, dans la collection Folio Junior, sans doute abrégé car il fait tout de même 300 pages.
Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir car je m’intéresse à la littérature de jeunesse et aussi à l’éducation politique au sens large du terme. Certains pourront le trouver peu littéraire, trop didactique, daté. A chacun sa lecture.


Mots-clés : #contemythe #initiatique #litteraturejeunesse #xxesiecle
par Pinky
le Mar 7 Déc - 13:57
 
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Sujet: Janusz Korczak
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Jean-Marie Blas de Roblès

La Mémoire de riz

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Vingt-deux nouvelles, généralement avec une part de fantastique (au moins d’après la perception du lecteur) et souvent situées en mer (Méditerranée et Bretagne), ou dans le passé (même si ce n’est parfois qu’une impression). Aussi une large part de recours à la mythologie, à la folie, aux associations et autres coïncidences, toujours avec une grande précision de vocabulaire, une imagination débordante et l’emploi de "faits divers" peu connus mais fort curieux.
Le scénario à la Borges de la nouvelle éponyme m’a paru irrecevable : qu’on puisse faire tenir une page de texte sur chacun des cinq mille grains de riz, soit ; qu’on puisse lire ces pages en désordre en leur trouvant toujours un sens est plausible (les 155 chapitres de Marelle, de Julio Cortázar, peuvent déjà être lus selon deux agencements), mais que les combinaisons de lecture restituent les œuvres perdues de maîtres anciens est inconcevable, même pour constituer une réponse aux « questions essentielles ». Dommage, ce conte a beaucoup de charme.
Loi Cioran est une intéressante anticipation de la profusion des livres : « elle stipulait que l’auteur d’un livre devrait payer de sa vie l’honneur d’une édition », ce qui calma le flux des parutions, tandis que la pléthore des livres existants est archivée en orbite − jusqu’à explosion de cette bibliothèque céleste, avec cette belle variation d’autodafé :
« Pour une minorité, dont je fais partie, la loi Cioran reste un souvenir empreint de nostalgie. Par nuit claire, nous sommes encore quelques rhapsodes à sortir dans les clairières. Nous allumons un feu de joie avec les nouvelles parutions de la semaine, et pendant que l’un d’entre nous récite, les autres regardent tomber les livres. Ils brûlent un à un au contact de l’atmosphère comme de minuscules étoiles filantes, plus ou moins lumineuses ou colorées. Le phénomène est rare, mais certains d’entre eux laissent dans le ciel d’éblouissantes traînées qui scintillent d’une façon singulière avant de disparaître. »

Le Quartette d’Alexandrie est un hommage à l’Alexandrie de Cavafy et Durrell.
L’Échiquier de Saint Louis, c’est celui sur lequel joue le roi, revenu de la septième croisade, contre un mystérieux Arabe ; le conte comme l’échiquier de cristal contiennent un vertigineux emboîtement d’ensorcelantes mises en abyme dans le genre des Mille et Une Nuits.
« Une accélération vertigineuse, et ce sont les sauriens, les lourdes hésitations diluviennes et leurs projets de mammifères avortés, les naissances tératologiques avec leurs cathédrales d’os enlisées dans la neige, et, tout à coup, l’homme, la bête nue, comme un paroxysme d’erreur à cet absurde foisonnement de monstres. »

Félix est l’histoire d’un homme heureux et sage, qui vieillit ; il apprécie les personnes selon leur nature, pas leurs opinions.
« En eux il appréciait les hommes et non les supporters d’une quelconque politique, persuadé qu’en la matière les choses se jouaient dans la façon d’être des gens plutôt que dans leurs velléitaires affirmations de force ou de générosité. »

J’eus d’emblée une impression de rapprochement tant stylistique que thématique avec Michel Rio ; d’un autre côté, je me suis aussi fréquemment ramentu Jules Barbey d’Aurevilly.
De beaux morceaux !

\Mots-clés : #contemythe #nouvelle
par Tristram
le Sam 27 Nov - 11:34
 
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Sujet: Jean-Marie Blas de Roblès
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Marguerite Yourcenar

En pèlerin et en étranger

Tag contemythe sur Des Choses à lire En_pzo10

Brèves pochades, sur la mythologie, les marionnettes, datant des années trente et reprises au début des années soixante-dix (Grèce et Sicile), puis réflexions métaphysiques sur la finitude humaine (L’improvisation sur Innsbruck, 1929) :
« La mémoire choisit ; c’est le plus ancien des artistes. »

« Là est le privilège des personnages de l’histoire : ils sont, parce qu’ils furent. Tandis que nous ne sommes pas encore : nous commençons, nous essayons d’exister. »

« Seuls, les peintres d’autrefois, les Brueghel, les Dürer, surent éviter l’orgueil dans le tracé des perspectives : de petits êtres rampants combattent ou s’étreignent dans un coin de paysage, au bord de fleuves sans cesse écoulés, mais pourtant plus fixes qu’eux-mêmes, au pied de montagnes qui changent si lentement qu’elles paraissent ne pas changer. »

Dans Forces du passé et forces de l’avenir, Marguerite Yourcenar prédit (ou espère) en 1940 une renaissance de la civilisation après la guerre contre Hitler.
Puis c’est une Suite d’estampes pour Kou-Kou-Haï, dédiée à son pékinois (1927, texte de jeunesse).
« La nuit tombe, ou plutôt s’étale comme une onde. La nuit, dame de toutes les magies tristes, efface le temps comme la distance. »

Yourcenar nous parle ensuite de Virginia Woolf, dont elle a traduit Vagues, et qu’elle a rencontrée :
« Le regard est plus important pour elle que l’objet contemplé, et dans ce va-et-vient du dedans au dehors qui constitue tous ses livres, les choses finissent par prendre l’aspect curieusement irritant d’appeaux tendus à la vie intérieure, de lacets où la méditation engage son cou frêle au risque de s’étrangler, de miroirs aux alouettes de l’âme. »

Wilde :
« Bizarre absence de prescience ! Dans Intentions, Wilde affirmait que les œuvres parfaites sont celles qui concernent le moins leur auteur : sa gloire à lui est autobiographique. Il s’était voulu païen, au sens où ce mot passe pour signifier une vie couronnée de roses ; son De Profundis est traversé d’un glas chrétien. Il avait maudit le vieux culte de la Douleur, qui s’est vengée de lui. »

« Tout poète tient un peu du roi Midas : celui-ci dore le sordide où s’achève sa vie. »

Faust ; puis Böcklin (après Dürer et Holbein) :
« Chaque peuple a fait du christianisme catholique un paganisme différent. Celui d’Allemagne tourne autour de la danse des morts. »

« La vie porte en soi la mort, comme chacun porte son squelette. »

Caillois :
« Caillois lui-même a passionnément argué qu’il exaltait, au contraire, un anthropomorphisme à rebours, dans lequel l’homme, loin de prêter, parfois avec condescendance, ses propres émotions au reste des êtres vivants, participe avec humilité, peut-être aussi avec orgueil, à tout ce qui est inclus ou infus dans les trois règnes. »

Henry James, dont Yourcenar a traduit Ce que savait Maisie, puis Ruysdael, Rembrandt, et enfin Borges.

Hétéroclite, et même inégal, mais aussi de belles choses, comme toujours avec Yourcenar ; l’idée de la mort est omniprésente.

\Mots-clés : #contemythe #essai #mort #peinture
par Tristram
le Dim 14 Nov - 13:20
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Jean Giono

Le noyau d'abricot et autres contes

Tag contemythe sur Des Choses à lire Le_noy10

Quatre brefs contes anté-Naissance de l’Odyssée et Colline, que Giono appelait des « images », sortes d’illustrations marginales des Mille et Une Nuits.
Le noyau d'abricot : Paquette enferma un lutin dans un tel fruit, dont s’empare la fille du Calife, Dzïss, que transforme en sifflet sa favorite, Grain d’anis, permettant sa tonitruante libération.
C’est déjà le style facétieux, sensuel, au riche lexique (parfois archaïque). Voici une belle expression de l’ennui qu’entraîne la satisfaction, « les tristes sagettes que dardent les désirs à l’heure de leur mort » :
« − J’ai peur, disait Dzïss, car si je mets une nouvelle tunique, ou si je pends au-dessus de mes seins des perles fraîches pêchées, ou si je mange les belles confiseries, il me reste après une immense tristesse, un vide dans la tête, un goût de cendre sur la langue, jusqu’au moment où je désire une autre chose qu’hélas ! je prévois suivie de mêmes mélancolies. »

Le buisson d’hysope : d’inspiration plus biblique (avec aussi celle du roman courtois), les aventures d’une graine d’hysope dans un paysage plutôt méditerranéen, et surtout d’autres histoires en abîme, dont un mythe d’introduction de l’olivier en Provence.

Le prince qui s’ennuyait : il a détruit les deux roses qui pouvaient le soigner d’une fée et des dogues d’un ogre qui lui sont entrés dans l’œil…

La princesse ayant envie… : un pâtre retour des hauts pâturages regonfle de son haleine parfumée les peaux de raisins dont une Princesse aspira le jus…
Déjà une grande puissance de merveilleux, même si le style s’épurera par la suite, et quelle puissance imaginative !

\Mots-clés : #contemythe #nouvelle
par Tristram
le Mer 27 Oct - 13:35
 
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Sujet: Jean Giono
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Patrick Chamoiseau

Le papillon et la lumière

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Un jeune papillon fringant converse avec un vieux papillon mélancolique dans une ville la nuit, tandis que les lumières massacrent leurs semblables qui s’y précipitent.
Le vieux papillon ne s’est pas jeté dans la lumière, cette connaissance, ce qui lui a permis de survivre, mais sans avoir connu la vie ; son tour de pensée, plutôt circulaire, empêche le jeune de le suivre dans sa méditation philosophique virevoltant, papillonnant autour des possibles.
« – Donc, mourir n’est pas une affaire de vieillesse. »

« Et quand on pense avoir raison, on est très proche de la bêtise. »

« La moindre lumière vive est pour nous un haut degré d’impossible, d’impensable, d’inatteignable. »

« – Préciser, c’est toujours fatiguer ce que l’on a voulu dire. »

« …] l’observation est l’âme du silence. »

Là encore on est proche du conte oral créole.
« Le silence est le cœur de l’écoute et l’énergie de l’attention. »

Se dégage progressivement une conception presqu’intransmissible du sens de l’existence :
« – Qu’y a-t-il d’essentiel alors ?
– Tout est essentiel.
– Alors, où se trouve l’important ?
– L’important, c’est ta vie. C’est ce que tu en fais, ce que tu en exiges, la tension avec laquelle tu l’inclines au bon moment vers des moments sublimes.
– L’action juste ?
– L’action juste.
– Comment reconnaître le bon moment pour tenter l’action juste ?
– On ne peut pas le reconnaître. Le bon moment surgit au bout de la haute attention.
– Et c’est quoi, la haute attention ?
– Le grand désir de la beauté. Désir sans sueur ni volonté de besogneux, mais grand désir. Désir terrible ! »

Ça m'a un peu rappelé Paulo Coelho − mais en moins creux et fumeux. La puérilité est peut-être le tropisme du conte philosophique... mais là on n'y tombe pas.

\Mots-clés : #contemythe #philosophique
par Tristram
le Jeu 7 Oct - 15:47
 
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Sujet: Patrick Chamoiseau
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Jean Giono

Colline

Tag contemythe sur Des Choses à lire Collin10

Aux Bastides Blanches, « un débris de hameau », le vieux Janet déparle ; il tire de ses doigts des serpents qu’il est le seul à voir, et augure du réveil du monde (naturel).
« "La colline ; tu t’en apercevras, un jour, de la colline.
"Pour l’heure elle est couchée comme un bœuf dans les herbes et seul le dos paraît ; les fourmis montent dans les poils et courent par-ci, par-là.
"Pour l’heure elle est couchée, si jamais elle se lève, alors tu me diras si je déparle… »

(Giono parlera souvent de poil pour évoquer la végétation.) Cette image de la colline animée reviendra dans tout le roman, justifiant son titre.
« "Contre nous, c’est toute la colline qui s’est dressée, le corps immense de la colline ; cette colline ondulée comme un joug et qui va nous écraser la tête. »

Le thème central est un panthéisme où le monde entier forme un tout divin ; tout est animé, vivant, et c’est la montagne de Lure, encore couchée comme une bête, qui incarne « La grande force des bêtes, des plantes et de la pierre. »
« "Le crapaud qui a fait sa maison dans le saule est sorti.
"Il a des mains d’homme et des yeux d’homme.
"C’est un homme qui a été puni. »

Janet l’a « partagé d’un coup de bêche », et de même Gondran son gendre tue un lézard : et si tout est vivant dans le monde, et que l’homme y répande la douleur au moindre geste ? Cette humanité du crapaud m’a toujours ramentu le poème de Max Jacob.
Pan, c’est aussi la peur panique, cet effroi qui s’abat sur les hommes. Une mystérieuse inquiétude grandit dans le silence ; d’abord la fontaine tarie, puis la fille d’Arbaud doit s’aliter ; le Jaume croit pouvoir diriger la résistance, mais la discorde s’installe ; la superstition fausse les jugements. Puis c’est l’incendie qui ravage les environs, et nous vaut une description d’épouvante, dont voici un passage :
« Déjà, en dessous, les bois crépitent. Une lame de vent glisse entre les murs de Lure, déchire la fumée. La flamme bondit comme une eau en colère. Le ciel charrie une lourde pluie d’aiguilles de pin embrasées. Le vol claquant des pignes traverse la fumée d’un trait de sang. Un grand nuage d’oiseaux monte droit, vers l’aigre hauteur de l’air, se saoule de vent pur, retombe, remonte, tourbillonne, crie. Le souffle terrible du brasier emporte des ailes entières, arrachées, encore saignantes, qui tournent comme des feuilles mortes. Un torrent de fumée jaillit, écrase le ciel, oscille un moment dans le vent, puis, gonflant ses muscles boueux, résiste, s’étale, et dans sa chair grésille l’agonie des oiseaux. »

Un des premiers textes (écrits et publiés) de Giono, qui annonce aussi Le serpent d’étoiles.
Cette novella, lue il y a longtemps, conserve toute l’épaisseur juteuse du style imagé de Giono (même s’il a gagné en finesse plus tard) ; avec le recul, on pourrait y lire une prémonition allégorique – ou un avertissement – du rejet de l’homme par la nature, cette lecture de notre temps. Facile à dire après, quand ne restent que les livres… et justement, celui-là me semble à la racine de nombre d’autres belles écritures, souvent provençales.

\Mots-clés : #contemythe #lieu #nature #ruralité
par Tristram
le Jeu 30 Sep - 21:35
 
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Sujet: Jean Giono
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Pierre Michon

Mythologies d'hiver

Tag contemythe sur Des Choses à lire Mythol10

Trois prodiges en Irlande rapportent autant d’historiettes du temps des petits royaumes belliqueux, à l’époque où saint Patrick survint, apportant le christianisme.

Neuf passages du Causse, entaillé par le Tarn, relient vaguement autant de parcelles d’histoire et d’hagiographie locales, y compris Bertran de Marseille chargé par l’évêque Guillaume de traduire en langue vulgaire la vie de sainte Énimie :
« Ce que tu écriras doit être absolu comme la puissance de Dieu, clair comme l’eau de Burle, et visible comme un arbre ou un plat de lentilles. Rends visible et clair ce qui est absolu. Décris à la perfection un plat de lentilles et l’appétit qu’on en a ; et sans reprendre souffle, décris avec les mêmes mots l’appétit que Dieu a pour la fontaine de Burle. Les barons ne doutent pas des lentilles, ils ne douteront pas de Dieu. Ils ne doutent pas de la propriété de leur écuelle, ils ne douteront pas que Dieu a son écuelle à Burle. » Il ajoute : « Pour que ces rustres t’entendent, tu vas devoir dire le vrai et cependant mentir. J’agirai avec toi comme si tu n’avais pas menti, mais je ne pourrai t’en absoudre. Le vrai que tu mettras au cœur de ton mensonge pourra seul t’absoudre. Tu en seras le maître devant Dieu. »


\Mots-clés : #contemythe #historique
par Tristram
le Mer 29 Sep - 19:34
 
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Sujet: Pierre Michon
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Michel Rio

Arthur

Tag contemythe sur Des Choses à lire Arthur10

Quoique toujours amoureux de sa demi-sœur Morgane, que seul le temps peut vaincre, Arthur le puissant combat ses ennemis au nord et en Armorique (ce troisième tome est davantage "de cape et d’épée"), et organise son royaume autour de la Table Ronde, dont Morgane est « l’envers noir ». Le conquérant étend l’empire tandis que son épouse délaissée, Guenièvre, le trompe avec Lancelot, qui est déchiré entre désir et loyauté : le manichéisme se dissout dans un imbroglio de contraires assemblés qui culmine en Mordred, fils de Morgane et Arthur.
Ainsi s’achève la trilogie de Michel Rio (plus tard refondue en un volume, Merlin, le faiseur de rois), où il donne sa version personnelle (plus philosophico-métaphysique et cartésiano-scientifique que merveilleuse, plus historico-logique que magique) d’un mythe mal figé en légendes, tant les variantes s’entremêlent dans l’histoire qui nous est parvenue de Merlin, Morgane et Arthur.
« Seul Merlin a compris que la sagesse, pour être sage, doit se teinter d’un peu de folie, sous peine d’être folle. »

Une certaine grandiloquence de ton, quoique congrue à cette épopée, m’a un peu lassé tout au long du récit, alors que ce sont justement les style et dialogues surréels de Rio qui valorisent ses autres ouvrages.
« Rêve inlassable de vaincre la mort, toujours assassiné par les choses, toujours renaissant dans l’esprit. Pour moi, c’est cela, avant tout, la littérature. »


\Mots-clés : #contemythe
par Tristram
le Lun 27 Sep - 13:26
 
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Michel Rio

Morgane

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Belle et sensuelle demi-sœur d’Arthur, elle est formée par Merlin qu’elle dépassera en connaissance. Son règne totalitaire et cruel domine l'île d'Avalon, révolte et chaos, opposition ambigüe à la Table Ronde, cette utopie que Merlin a fondée, et à Viviane, la Dame du Lac, qui partage l’exil volontaire de ce dernier.
« La révélation et la métaphysique ne sont pas parentes, mais contraires, car la première est une réponse toute faite, une imposture de manipulateur menant le crédule à l'esclavage, et la seconde une question de penseur menant à une incertitude qui peut être source de libre arbitre. C'est toute la différence entre le prêtre et le philosophe. »

« Et ne pouvant détruire le temps lui-même, elle fut poussée à anéantir ce qui était à la fois son témoin éloquent et sa victime. »


\Mots-clés : #contemythe
par Tristram
le Lun 27 Sep - 13:12
 
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Walter Raleigh

El Dorado


The Discovery of the Large, Rich, and Beautiful Empire of Guiana, with a Relation of the Great and Golden City of Manoa (which the Spaniards call El Dorado), performed in the Year 1595 (édition 1848 annotée par Sir Robert Hermann Schomburgk, lui-même explorateur dans cette région d’Amérique du Sud).

À titre de comparaison, voici la carte de Guyane dans l’édition Hulsius, 1599, et une vue actuelle Google de la côte de l'Orénoque à l'Amazone. Raleigh semble ne pas avoir eu le temps d’établir la carte qu’il promet maintes fois dans son compte-rendu.
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Il reprend les chimères considérées comme certaines à son époque, que ce soit venues de la mythologie gréco-romaine ou des affabulations de ses prédécesseurs, comme la cité légendaire de Manoa et le lac Parimé, mais entretient peut-être surtout la fièvre de l’or, motivation des hommes pour aller explorer ces mirifiques contrées (et influencer les mécènes). D’ailleurs les élucubrations qu’on rencontre actuellement chez certains contemporains ne le cèdent pas aux croyances aux Indiens sans tête et autres Amazones ; elles sont juste moins excusables. Par exemple, ce qu’il dit des Indiens du delta de l’Orénoque vivant dans les arbres a beaucoup été moqué, et s’est depuis avéré exact.
« Ces Tivitivas sont un peuple de très belle apparence et de très grand courage. Ils ont un parler le plus viril et le plus réfléchi que j’aie jamais entendu où que ce soit. En été ils logent dans des maisons bâties sur le sol, mais en hiver ils demeurent sur les arbres dans des villages très habilement construits, comme il est écrit, dans l’histoire espagnole des Indes occidentales, des peuples qui vivent dans les basses terres proches du golfe d’Urabá. Car, entre mai et septembre, le niveau de l’Orénoque monte de trente pieds et le sol de ces îles se retrouve noyé sous vingt pieds d’eau, à l’exception, en leur milieu, de quelques terres surélevées. Et c’est ce qui les force à vivre de cette manière. »

Voici une illustration dans l’édition Hulsius Levinas, malheureusement une médiocre reproduction de la belle gravure les représentant.
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Reste un récit mêlé d’expérience vécue et de fable, où il est intéressant de tenter de débrouiller le vraisemblable (la légende d’une importante population amérindienne a été encore récemment rejetée parce que le territoire n’aurait pas pu subvenir à ses besoins ; de nos jours, les scientifiques pensent plutôt qu’il n’y a plus de forêt vierge depuis longtemps parce que l’agriculture était partout répandue).
« Si Dieu ne nous était pas venu en aide, nous aurions pu errer une année entière dans ce labyrinthe de rivière avant de trouver une issue, en particulier quand, au bout de quatre jours, nous atteignîmes la zone où le mouvement des marées n’est plus perceptible. Car je sais que nulle part ailleurs la terre n’offre un tel enchevêtrement de cours d’eau, tous si beaux, si larges et si semblables les uns aux autres que personne ne peut dire lequel prendre. Lorsque nous nous dirigions avec le soleil ou la boussole, nous ne faisions que tourner en rond au milieu d’une multitude d’îles et au bord de chacune d’elles poussaient des arbres si hauts qu’on ne pouvait voir plus loin que la largeur de la rivière ou la longueur de la trouée. »


\Mots-clés : #amérindiens #aventure #contemythe #historique
par Tristram
le Sam 18 Sep - 23:51
 
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Darcy Ribeiro

Utopie sauvage Souvenirs de l’innocence perdue Une fable

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Fable donc, celle du lieutenant Carvalhal de l’Armée Brésilienne au nord de l’Amazonie devenu Pitum chez les Amazones, ces femmes guerrières à un seul sein, où il passe ses nuits à « sururuquer », s’interrogeant sur son destin dans une région où les hommes sont les Cannibales. Reprise donc des légendes amazoniennes (y compris l’Eldorado) avec des aspects anthropologiques des populations existantes. La « Guerre de Guyane » est occasion d’une critique de l’armée brésilienne, toujours sur le mode plaisant.
« Elles comprennent parfaitement la stratégie préventive de la guerre permanente, qui consiste à mener les forces armées brésiliennes au combat, sans but aucun mais sans trêve dans les terres du Nord. »

Après les « monotétines », Pitum passe aux mains des Galibis, dont le chef est Caliban : ce sont les Kali’nas, comme on les désigne désormais d’après leur propre langue, Indiens du groupe caraïbe qu’on croise à Kourou par exemple. Ces Indiens sont catéchisés et alphabétisés par deux nonnes, et les conceptions du ou des mondes (« Brésils ») cohabitent mal (les Galibis usent du langage pour échanger des « bobards », ils apprécient les rapports sexuels, les rêves et la défonce).
À ce propos, une étonnante image qui ramentoit Les jardins statuaires de Jacques Abeille :
« …] le missionnaire est un jardinier d’un jardin de statues de myrte ; tous les jours il s’occupe de chaque plante et de chaque figure ; s’il ne le fait pas bien, entre les cinq doigts de la main, il en pousse un sixième ; s’il est négligent, une autre jambe ou une autre tête peuvent même pousser. »

Devenu Zoreilles, Pitum (qui est noir) a un argument intéressant à propos du regard porté sur les sauvages :
« Le Noir semble avoir raison. – On ne peut croire que Dieu ait créé au Brésil tous ces indigènes païens, qu’on a si mal utilisés depuis le jour de la "découverte", et dont la seule utilité aurait été de tester et de sanctifier des missionnaires par le martyre. Tout cela me paraît douteux. Les missionnaires passent des années, des vies entières à cette pieuse obstination pour rien. Chaque nouvelle génération d’Indiens – comme de juifs ou de gitans – naît indienne et demeure indienne au plus profond de son cœur. Elle voit en nous autres des chrétiens. Serait-ce que parce que nous-mêmes ne les voyons que comme des sauvages ? »

Puis Darcy Ribeiro décrit une Utopie (toujours façon études ethnologiques foutraques et faisant référence à Thomas More entr’autres, dont évidemment Shakespeare), « civilisation nouvelle » structurée autour de deux pouvoirs, l’Empereur Immaculé et Próspero, pour mener le peuple informé dans le bonheur. Le programme est peut-être questionnable : de même que les hommes ont « mis de l’ordre » dans la nature, il s’agit maintenant « de défaire et de refaire aussi radicalement la nature humaine ».
Ribeiro use d’un procédé typique de certaines fictions, l’intervention de l’auteur s’adressant directement au lecteur (ou, de préférence, à la lectrice) :
« À ce point du récit, mon devoir est de mettre en garde le lecteur qui m’a accompagné jusqu’ici au travers de tant de sujets abordés. »

Puis il aborde divers thèmes comme l’homosexualité, l’euthanasie, l’eucharistie (cette forme d’anthropophagie), etc.
« − C’est la communion sauvage, mes amis. La consommation de la viande des parents morts déshydratés sur la braise, agglomérée avec beaucoup de farine et bien pimentée. Ainsi, dans leur genre et à leur niveau de civilisation, nos Indiens recherchent l’immortalité. Les morts, bien morts, deviennent vivants pour toujours car ils continuent d’être des vivants heureux dans le corps des vivants. »

Des notes renseignent sur les personnages historiques évoqués. Un glossaire précise les termes amérindiens, mais en fait n’éclaire pas le lecteur non averti ; ainsi, le guariba, c’est en fait l’alouate, appelé singe hurleur, singe rouge ou encore baboune en Guyane. De plus il y a des erreurs ; ainsi, le jenipapo (que nous nommons genipa) fournit une teinture bleu nuit et non rouge, la sucuri est l’anaconda et pas le boa, etc.

\Mots-clés : #amérindiens #contemythe
par Tristram
le Sam 18 Sep - 0:21
 
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Sujet: Darcy Ribeiro
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