Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 9 Aoû - 5:35

89 résultats trouvés pour contemythe

Jean-Pierre Vernant

L’Univers, les Dieux, les Hommes

Tag contemythe sur Des Choses à lire L_univ10

La genèse de l’ouvrage est expliquée dans l’introduction :
« Il y a un quart de siècle, quand mon petit-fils était enfant et qu’il passait avec ma femme et moi ses vacances, une règle s’était établie entre nous aussi impérieuse que la toilette et les repas : chaque soir, quand l’heure était venue et que Julien se mettait au lit, je l’entendais m’appeler de puis sa chambre, souvent avec quelque impatience : « Jipé, l’histoire, l’histoire ! » …
Julien, à l’écoute paraissait heureux. Je l’étais, moi aussi. Je me réjouissais de lui livrer directement de bouche à oreille  un peu de cet univers grec auquel je suis attaché et dont la survie en chacun de nous me semble, dans le monde d’aujourd’hui, plus que jamais nécessaire. Il me plaisait aussi que cet héritage lui parvienne oralement sur le mode de ce que Platon nomme des fables de nourrice, à la façon de ce qui passe d’une génération à la suivante en dehors de tout enseignement officiel, sans transiter par les livres, pour constituer un bagage de conduites et de savoirs « hors texte » : depuis les règles de la bienséance pour le parler et l’agir, les bonnes mœurs et, dans les techniques du corps, les styles de la marche, de la course, de la nage, du vélo, de l’escalade.. »

C'est bien de raconter des histoires. Beaucoup de monde peut le faire. Montrer ce qui peut se cacher derrière les mythes nécessite d'autres compétences
"L'Univers, les Dieux, les Hommes" est un ouvrage qui pourrait se classer tout à la fois dans les catégories Histoire, Anthropologie, Littérature

L’origine de l’univers
Guerre des dieux, royauté de Zeus

Les premiers chapitres sont consacrés à la création du monde.
Ouranos, le ciel, est vautré sur Gaïa, la terre, dans un coït permanent empêchant celle-ci de libérer les enfants prisonniers de son ventre, les fameux Titans. Pour cette raison, le plus jeune d’entre eux, Chronos, va châtrer son père ; acte maudit d’une forme de parricide. En effet, du sang tombé du membre d’Ouranos, vont naître les Erinyes qui sauront bien réclamer vengeance.
Du reste, Chronos est un sale type (si on peut dire !) qui n’hésite pas à avaler sa progéniture, autre crime suprême dans la culture gréco-romaine : l’anthropophagie.
Il faudra la force et l’astuce (il a avalé Métis, la ruse, sous forme de goutte d’eau) de Zeus pour venir à bout des forces du mal, les Titans, Typhon et enfin les géants.
Longtemps donc  l’univers a hésité entre ordre et désordre, construction et chaos.

Le monde des humains
A l’origine, les hommes vivaient en parfaite harmonie avec les dieux. Ces temps bénis ont une fin. Maintenant, il convient que mortels et immortels soient séparés dans deux mondes différents.
Arrive alors un être ambigu, Prométhée, qui va jouer une partie de poker menteur avec Zeus.
Premier acte :
Lors de la préparation du sacrifice, Prométhée va constituer deux parts. La première est formée des os des animaux enrobés de bonne graisse (package séduisant mais décevant), la seconde part consiste en bonne viande enfermée dans la panse peu ragoutante du bovidé. Zeus va choisir la première part pour les dieux, la seconde ira aux humains.
Prométhée a essayé (et réussi) à tromper Zeus. Va s’engager alors un duel entre les deux, ou la ruse constitue l’élément principal.
Deuxième acte :
Prométhée va voler le feu, caché par Zeus ainsi que le blé, pour le donner aux hommes. Vous apprendrez notamment pourquoi Prométhée se promène pour cette action avec un fenouil à la main…

« Mais la lutte de ruse entre Zeus et Prométhée n’est pas terminée. Zeus a caché le feu. Prométhée le lui a volé ; Zeus a caché le blé, les hommes travaillent pour gagner leur pain. Mais Zeus n’est pas encore satisfait, il trouve que l’échec de son adversaire n’est pas total. En éclatant de rire, comme il aime à le faire, Zeus lui réserve une nouvelle déconvenue. Troisième acte. »


Cette nouvelle malédiction apportée aux hommes c’est la création de la femme !
Celle-ci est façonnée à partir d’argile et d’eau à l’image des déesses. Elle est splendide et s’appelle Pandora.

« Prométhée se voit à nouveau vaincu. Il comprend tout de suite ce qui pend au nez du pauvre genre humain qu’il a essayé de favoriser. Comme son nom l’indique, Prométhée, c’est celui qui comprend d’avance, celui qui prévoit, alors que son frère, qui se nomme Epiméthée, c’est celui qui comprend après, epi, trop tard, celui qui est toujours possédé et déçu, qui n’a rien vu venir… Or donc, Prométhée comprend ce qui va se passer et prévient son frère, en lui disant : « Ecoute-moi, Epiméthée , si jamais les dieux t’envoient un cadeau, surtout ne l’accepte pas, et renvoie-le d’où il est venu. » Epiméthée jure bien sûr qu’on ne l’y prendra pas. Mais voici que les dieux assemblés lui envoient la plus charmante personne qui soit. Voici devant lui Pandora, le cadeau des dieux aux humains. Elle frappe à sa porte, Epiméthée, émerveillé,  ébloui, lui ouvre la porte et la fait rentrer dans sa demeure. Le lendemain, il est marié et Pandora est installée en épouse chez les humains. Ainsi commence tous les malheurs. »


La femme se caractérise par son avidité. Elle a vite fait de mettre sur la paille le malheureux paysan qui a trimé sang et eau pour subvenir à ses besoins.
Elle est également dotée d’un appétit sexuel insatiable qui transforme son mari en peu de temps en vieillard exténué.

« Si Prométhée a ourdi une ruse qui consistait à voler le feu de Zeus, il s’attire une réplique incarnée par la femme, synonyme de feu voleur, que Zeus a créée pour tracasser les hommes. En effet, la femme, l’épouse, est un feu qui brûle son mari continûment, jour après jour, qui le dessèche et le rend vieux avant l’âge. Pandora est un feu que Zeus à introduit dans les maisons et qui brûle les hommes sans qu’il soit besoin d’allumer une flamme quelconque. Feu voleur répondant au feu qui a été volé. »


Enfin, la femme a le malheur d’être très curieuse. Ainsi, Pandora ne va pas résister à l'ouverture, malgré l’interdiction, de la jarre qui contient tous les maux.

Tag contemythe sur Des Choses à lire Pandor10
Spoiler:
Le commentateur précise qu'il essaie de donner un idée de l'esprit des mythes grecs. Il ne cautionne nullement les jugements de valeur émis par ceux qui les ont écrits et qui étaient des hommes  Very Happy  


La Guerre de Troie
Et revoilà Prométhée qui, en fin de compte, possède pas mal d’atouts dans la manche ! En échange d’être libéré de son supplice (l’aigle qui lui mange perpétuellement le foie), il révèle à Zeus un terrible secret.
Ce secret concerne une sacrée diablesse, d’une beauté éblouissante, sur laquelle Zeus et Poséidon ont jeté leur dévolu. Il s’agit de la Néréide Thétis. Or Prométhée sait que de la rencontre d’un dieu avec Thétis naîtra un fils qui renouvèlera le crime de Cronos sur Ouranos. Prudents, les dieux se défilent et refilent la belle naïade aux humains. Elle fera le bonheur du roi Pelée qui l’enserre de ses bras : malgré des transformations successives dont elle a le pouvoir, Thétis ne  peut s’échapper et s’avoue vaincu. De cette union naîtra le fameux Achille.

« Un des résultats de ce mariage inégal entre une déesse et un humain, c’est que toute la splendeur, toute la puissance qui s’attachent à la divine Thétis, viennent en partie auréoler le personnage d’Achille. En même temps sa figure ne peut être que tragique : sans être un dieu, Achille ne saurait ni vivre ni mourir comme le commun des hommes, en simple mortel ; mais échapper à la condition ordinaire de l’humanité ne fait pas pour autant de lui un être divin, assuré de l’immortalité. Son destin, qui pour tous les guerriers, tous les Grecs de ce temps, a valeur de modèle, continue à nous fasciner : il éveille en nous, en écho, la conscience de ce qui fait de l’existence humaine, limitée, déchirée, divisée un drame où la lumière et l’ombre, la joie et la douleur, la vie et la mort sont indissociablement mêlées. Exemplaire, le destin d’Achille est marqué du sceau de l’ambiguïté. D’origine à moitié humaine, à moitié divine, il ne peut être entièrement ni d’un côté ni de l’autre. »


Ulysse ou l’aventure humaine.
On sent que Vernant prend un grand plaisir à raconter les multiples épisodes de l’Odyssée. Il est vrai que l’ouvrage se prête particulièrement à cela. Toutefois, le discours s’enrichit de réflexions dévoilant le sens de ces aventures

« Mais, quand ils doublent le cap Malée, une tempête s’abat à l’improviste sur les Grecs. Elle va souffler sept jours durant, transportant la flottille dans un espace tout différent de celui où elle naviguait auparavant. Désormais Ulysse ne saura plus ou il se trouve, il ne rencontrera plus de gens comme les Cicones, qui sont des guerriers hostiles mais semblables à lui. Il sort en quelque sorte des frontières du monde connu, de l’oikoumené humaine, pour entrer dans un espace de non-humanité, un monde de l’ailleurs. »


Dionysos à Thèbes
Rupture avec le chapitre précédent. En effet, on passe de récits à caractère très littéraires à d’autres étroitement reliées à la religion. Dionysos est l’un des dieux les plus importants du panthéon gréco-romain.
C’est un dieu particulièrement ambigu. Il représente souvent une forme de désordre qui peut mener à la sauvagerie et à la folie meurtrière. Dionysos revient d’Orient accompagné des bacchantes qui dansent autour de lui. Il est efféminé, vêtu de vêtements chatoyants, boit jusqu’à l'ivresse. Bref, tout ce qu’un Grec policé ,mesuré, peut craindre et détester.
C’est ce qui arrive lorsque Dionysos revient à Thèbes sagement gouvernée par Penthée, engoncé dans ses principes. Le dieu y apporte une forme de désordre, notamment en libérant les femmes.

« Au gynécée, on sait encore à peu près ce que les femmes font – on ne sait jamais complètement ce qu’elles  fabriquent, ces diablesses, mais, en gros, on les contrôle – tandis que là-bas, livrées à elles-mêmes, non plus dans la ville, non plus entre les temples et les rues, où tout est bien ciblé, mais là-bas, en pleine nature, sans témoin, qui sait jusqu’où elles peuvent aller. »


Le retour de Dionysos à Thèbes et un échec qui se termine en drame. On peut en tirer une leçon toujours valable de nos jours :

« Le retour de Dionysos chez lui, à Thèbes, s’est heurté à l’incompréhension et a suscité le drame aussi longtemps que la cité est demeurée incapable d’établir le lien entre les gens du pays et l’étranger, entre les sédentaires et les voyageurs, entre sa volonté d’être toujours la même, de demeurer identique à soi, de se refuser à changer, et, d’autre part, l’étranger, le différent, l’autre. Tant qu’il n’y a pas possibilité d’ajuster ces contraires, une chose terrifiante se produit : ceux qui incarnaient l’attachement inconditionnel à l’immuable, qui proclamaient la nécessaire permanence de leurs valeurs traditionnelles face à ce qui est autre qu’eux, qui les met en question, qui les oblige à porter sur eux-mêmes un regard différent, ce sont ceux-là mêmes, les identitaires, les citoyens grecs sûrs de leur supériorité, qui basculent dans l’altérité absolue, dans l’horreur, et le monstrueux. »


Les deux derniers chapitres sont consacrés à deux autres mythes : Œdipe à contretemps et Persée, la mort, l’image

Je termine sur ce beau récit de la naissance du corail :

« Persée dépose la tête de Méduse sur le sable de telle sorte que les yeux du monstre dépassent un petit peu de la besace.  Le regard de Méduse s’étend au raz des eaux ; les algues qui flottaient souples, mobiles, vivantes, sont solidifiées, pétrifiées, transformées en coraux sanglants. Voilà pourquoi il y a dans la mer des algues minéralisées : le regard de Méduse les a changées en pierre au milieu des vagues. »


Mots-clés : #antiquite #contemythe
par ArenSor
le Mar 4 Aoû - 14:50
 
Rechercher dans: Histoire et témoignages
Sujet: Jean-Pierre Vernant
Réponses: 9
Vues: 98

Carlos Drummond de Andrade

Tag contemythe sur Des Choses à lire Andrad12

Carlos Drummond de Andrade  : Conversation extraordiniare avec une dame de ma connaissance. - Métailié

Poète en vers, Carlos Drummond de Andrade l'est  aussi dans sa prose, ses contes et récits, il parvient à donner vie et couleurs à un Etat du Brésil plutot ingrat et replié sur lui même, le Minas Gerais.

Une amie que j'avais, a failli y perdre la raison, tant ce pays de mines, et de rues et de maisons en pente la déprimait, elle qui, carioca de coeur, ne revait que de Rio. 
 
Carlos Drummond a sublimé le réel, même si son regard sur l'humain est plutot acerbe. N'y font défaut ni les simagrées religieuses, ni la  cruauté enfantine, ni les cas de conscience de collégiens.

La nouvelle la plus drôle met en scène des notables assemblés face à un prisonnier qui vient de s'évader.
Ou encore cette histoire de vampire, où un trop respectable gérant de banque mange les doigts des dames. Des  dames seulement, pas des jeunes filles ! Imaginez !
Mais ce qui séduit et retient le plus, c'est la beauté du style de certaines métaphores. Sa prose est souvent lyrique et elle atteint une transparence magique. Il y a aussi de très belles evocations de l'enfance et de la ville du poète.

Un des meilleurs livres de l'année.


Mots-clés : #contemythe #fantastique
par bix_229
le Ven 10 Avr - 19:56
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Carlos Drummond de Andrade
Réponses: 6
Vues: 186

Francis Jammes

Le Roman du Lièvre

Tag contemythe sur Des Choses à lire Roman_10
Nouvelle, écrite en 1902, parue en 1903, une cinquantaine de pages.

Exceptionnelle entame, risquée (débuter par une phrase aussi longue, c'est audacieux !), le trajet du lièvre est rendu de façon remarquable par le rythme, syncopé mais irrégulier de cette phrase (les "et", utilisés en pas très académique mais efficace liant) laquelle pourtant "coule" avec une telle fluidité que c'en est incroyable, le lecteur est dans la peau du lièvre !
Le "à cause que" de la seconde phrase, dites-le à la béarnaise sans élider le "e" final de cause, pas acoske quoi, sinon patatras !

Chapitre I a écrit:Parmi le thym et la rosée de Jean de la Fontaine, Lièvre écouta la chasse, et grimpa au sentier de molle argile, et il avait peur de son ombre, et les bruyères fuyaient derrière sa course, et des clochers bleus surgissaient de vallon en vallon et il redescendait, et il remontait, et ses sauts courbaient les herbes où s’alignaient des gouttes, et il devenait le frère des alouettes dans ce vol rapide, et il traversait les routes départementales, et il hésitait au poteau indicateur avant de suivre le chemin vicinal qui, blême de soleil et sonore au carrefour, se perd dans la mousse obscure et muette.

Ce jour-là, il manqua se butter à la douzième borne kilométrique, entre Castétis et Balansun, à cause que ses yeux ahuris sont placés de côté. Net, il s’arrêta ; sa gencive, naturellement fendue, eut un imperceptible tremblement qui découvrit ses incisives. Puis, ses guêtres de routier, couleur de chaume; se détendirent ainsi que ses ongles usés et rognés. Et il bondit par la haie, boulé, les oreilles à son derrière.

Tag contemythe sur Des Choses à lire Lizovr10

C'est l'histoire de François d'Assise revenu sur terre en mission, afin de guider quelques animaux de rencontre en fin de vie, lesquels sont subjugués d'amour pour lui, vers leur doux Paradis animal, interdit aux humains.

Il pérégrinent ainsi durant la belle saison, puis l'automne, et nous allons de tableaux savoureux en délicatesses de style et de sentiments, douceur, prosodie bucolique mais aussi de louange discrète de la part du poète rustique.  

Vient l'hiver et les privations, il est temps pour les animaux de quitter François en de bien déchirants adieux et de rejoindre le Paradis des animaux. Pour la mission délicate consistant à servir de guide aux autres animaux, François choisit Lièvre, le dernier arrivé...

Il y a, bien sûr, une allusion au Roman de Renart dès le titre, et à l'œuvre de Jean de La Fontaine dès la première ligne:
Nous ne sommes pas surpris que les animaux parlent, soit doués de sentiments, de raisonnements.
Comme dans le Roman de Renart ou dans l'œuvre de Jean de La Fontaine, le choix de tel animal pour illustrer telle situation, tendance outrait de caractère est bien sûr effectué avec la finesse nécessaire.

Peut-être Jammes va-t-il plus loin encore dans l'animalité ressentie et restituée, du moins en tous cas avec Lièvre, le personnage principal.

Nouvelle poétique à souhait, je n'ai pas aimé le final, non que celui-ci baisse en qualité littéraire, non, c'est juste sentimental de ma part, Jammes a cru bon de le raidir, peut-être afin de ne pas se faire taxer de mièvrerie (?).

Tag contemythe sur Des Choses à lire Edouar10
Édouard-Paul Mérite, aquarelle sur papier.



Mots-clés : #contemythe #nouvelle #poésie
par Aventin
le Lun 6 Avr - 19:35
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Francis Jammes
Réponses: 22
Vues: 390

[Anonyme] Le livre des ruses

Tag contemythe sur Des Choses à lire 71yqdj11

Le livre des ruses, La stratégie politique des Arabes

Texte malheureusement incomplet, une moitié environ de la totalité, traduit depuis manuscrits par R. Kawham probablement connu des adeptes de la collection Phébus.

Quatrième de couverture a écrit:Cet ouvrage, écrit cent ans avant Machiavel, et à sa façon non la moins divertissante - la meilleur réponse aux Occidentaux étonnés qui découvrent aujourd’hui. avec une stupéfaction que n'excuse guère leur scandaleuse ignorance. l'extraordinaire habileté, politique des responsables du monde musulman : ministres mandatés par les puissances du pétrole, émir du désert à la tête de fortunes de plusieurs milliers de millions de dollars, porte-parole de pays " pauvre " bien décidés à prendre leur revanche aux dépens des pays " riches " qui les ont d'abord exploités...

Chacun feint la surprise : " Ils n'ont pas mis, longtemps à apprendre. " Erreur : " Ils, savait " Et depuis longtemps.

Ce que montre à suffisance le présent recueil, découvert et publié par René R.Khawam un 1976 et considéré aujourd'hui comme un classique. Non point un essai abstrait (l'imaginaire arabe répugne à cela) mais un fin tissu d'histoires colorées dont les leçons, visibles ou cachées, s'entrecroisent comme autant de fils, ingénieusement agencés. Pour notre édification. Et pour notre émerveillement.


Le genre de texte qu'on peut aborder pour tout un tas de curiosités différentes et complémentaires : culturelle, historique... pratique ? un goût pour l'exotisme (ça peut aussi être positif non ?), ou pourquoi pas tout simplement une faiblesse pour les "petites histoires". Il s'agit d'ailleurs d'une compilation de ruses historiques ou entre l'historique et le légendaires classées par domaine, par exemple Les ruses des anges et des djinns ou Les ruses des vizirs, des gouverneurs et des gens de l'administration. De quelques lignes à quelques pages vous êtes partis pour des dizaines d'histoires, d'exemples, de matière à réflexion et à s'instruire. Quand on y connait rien, comme moi, on découvre un peu de ce vaste "monde arabe" qui va aller de l'Espagne à l'Irak et plus loin s'il le faut. On y découvre ou retrouve aussi une grande proximité de fond par des personnages communs aux religions juive et chrétienne.

Et puis l'humanité de la ruse. La ruse qui aboutit ou non, du puissant ou du plus petit mais ne s'agit-il pas aussi de spiritualité et de sagesse ? Un parallèle que je ferai avec un classique comme L'Art de la Guerre de Sun Tsu, le titre peut inquiéter mais c'est beaucoup plus compliqué dans sa finalité. L'humanité du divertissement aussi bien sûr, du conte. Certaines trames reviennent; se font écho.

C'est très riche, très difficile à synthétiser, plutôt épais mais pas ennuyeux, très curieux et stimulant pour l'imaginaire mais pas seulement. Un ensemble qui gardera nécessairement sa part de mystère. Ce qui est sûr en refermant ce livre c'est que si la fin justifie parfois les moyens la ruse n'est pas qu'un mauvais tour. A décanter, méditer...


Mots-clés : #contemythe #initiatique #spiritualité
par animal
le Ven 20 Mar - 21:09
 
Rechercher dans: Sciences humaines
Sujet: [Anonyme] Le livre des ruses
Réponses: 3
Vues: 288

Italo Calvino

Forêt-Racine-Labyrinthe

Tag contemythe sur Des Choses à lire Forzot10


Bref conte dans le ton de la trilogie des Ancêtres.
« ‒ Les branches nous empêchent d’avancer. Il faut que nous passions par-dessus ou par-dessous.
L’écuyer s’étonna :
‒ Les branches ? Mais ce sont des racines, Majesté.
‒ Si ces choses-là sont des racines, répliqua le Roi, alors nous sommes en train de marcher sous la terre !
‒ Si ce sont des branches, insista le vieil Amalbert, alors nous avons perdu le sol de vue et nous sommes suspendus en l’air. »

« Dis-moi, tu n’as pas une idée de l’endroit où nous sommes ? Je descendais dans les racines et je me retrouve dans les branches…
‒ Je ne sais pas. Je grimpais dans les branches… et je me retrouve enfoncé dans un labyrinthe. »


Mots-clés : #contemythe #moyenage #nouvelle
par Tristram
le Sam 14 Mar - 20:10
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 41
Vues: 2239

Raymond Queneau

Saint Glinglin, précédé de Gueule de pierre et Temps mêlés

Tag contemythe sur Des Choses à lire Saint_10

I Les poissons : Pierre, adolescent boursier venu de la Ville Natale dans la Ville Étrangère pour en apprendre la langue, préfère s’interroger sur la vie au travers des poissons et autres formes « d’aiguesistence » (ou « eggzistence » pour ce jeune homme en devenir).
II Le Printanier : Revenu dans la Ville pour cette fête où se pressent « Urbinataliens », « Ruraux » et « Touristes », festivités marquées par un potlatch de vaisselle (qui m’a ramentu les camelots des marchés d’autrefois, bateleurs fracassant la céramique pour attirer le chaland et déclencher ses pulsions d’achat), référence ethnologique mêlée à d’autres allusions érudites, littéraires (à Bouvard et Pécuchet notamment), philosophiques, religieuses (spécialement les ancien et nouveau testaments), et même freudiennes (souhait de la mort du père, qui est le maire, l’autorité locale ; « le grand Nabonide, le puissant »), concepts qui sous-tendent le récit. Un effluve érotique parcourt tout le livre :
« Mais dans le fond de la vallée, la ville impudique serrait le sec oued entre ses cuisses. »

Il y a aussi une teinture de science-fiction avec le chasse-nuages qui maintient le beau temps (et on pense à Boris Vian, son ami dont Queneau était le mentor).
III Le caillou : Puis Jean, frère de Pierre, narre leur poursuite du père dans les Collines Arides, grandiloquente parodie de drame mythique qui s’achève par la chute de la figure paternelle, tombée dans la Fontaine Pétrifiante pour devenir la Gueule de pierre
« Redescends donc montrer aux faibles cette gueule calcaire.
Je quitte ce Grand Homme, ce Grand Minéral informe, ce négalithe véritable. »

IV Les ruraux : Paul (troisième frère, le cadet) décline une ode hilarante contre la campagne, puis à la gloire de la cité avec ses cinématographes « en langue étrangère » (il y est tombé amoureux d’une étoile, Alice Phaye) et ses boutiques de mode féminine (il est ému par les gaines) :
« Autour de moi s’étend la cambrousse dans toute son horreur, le long drap d’ennui et de chlorophylle dans lequel s’enroulent jour et nuit les Ruraux. Comment m’y suis-je encore laissé prendre... ces tapis pouilleux des herbages, ces paillassons des graminées comestibles, les touffes ignoblement poilues des boqueteaux, l’érection grenue des grands arbres... Ah, le silence des champs... les cris informes des bêtes parasites, vaches agrippées au sainfoin comme des morpions dans les poils pubiens, troupeaux d’animaux larvaires au point qu’on dirait des racines sorties de terre et broutant... le son mol et malfaisant du balancement des branches, ce bruissement passif et bêlant, cette inclination constante dans le sens du vent que c’en est à vomir... la parole hurlée des travailleurs, le patois des Ruraux... Je déteste cette marge de verdure qui se répand autour de notre Ville, l’albumine flasque dont le jaune doit se nourrir. C’est chez nous, derrière les pierres de nos constructions ou sur celles de nos rues, que l’on peut percevoir la vie ; et c’est de là qu’elle rayonne vers l’obscurité des campagnes. »

V Les touristes : Alice Phaye et l’ethnologue Dussouchel visitent la Ville à la veille du Printanier annuel, avec la statue de l’ancien maire pétrifié, et Pierre son remplaçant, qui jette le chasse-nuages dans le fourre-tout, ce qui provoque la pluie qui liquéfie son père. Queneau joue des ambiguïtés de temps "qu’il fait" et temps "qui passe" (ce dernier cyclique ou historique), et aussi des rapports entre passé, présent et futur (les Temps mêlés).
VI Les étrangers : Hélène, lunatique fille séquestrée par le père, donne sa vision d'insectes et de la société dans une sorte de monologue intérieur joycien, voire faulknérien, rendu en brèves phrases :
« Pour entrer chez les Étrangers, il faut s’enduire d’identité. Une substance gluante. Poisseuse. Indélébile. On prouve l’efficacité de ce barbouillage au moyen de papiers. Ils les appellent les papiers d’identité. Il y a des Étrangers qui croient que le Monde est fait de cette substance et ils l’ont élevée à la hauteur d’un principe. […]
Les papiers de propriété s’appellent biais de banque. Ils peuvent se transformer en toute autre chose. Immédiatement. On donne un biais de banque et voilà une pomme. On donne un biais de banque et voilà un verre d’eau. On donne un biais de banque et voilà un morceau de pain. […]
Il y a des Étrangers qui croient que la propriété est une substance dont le monde est fait et ils l’ont élevée à la hauteur d’un principe. »

VII Saint Glinglin : Ayant jeté le chasse-nuages, Pierre perd sa place de maire au profit de Paul ; il pleut sans cesse sur la Ville, ce qui alimente les conversations :
« "Quel temps, soupira Paracole. On dirait encore que c’est de l’eau.
‒ Ça en a tout l’air", dit Catogan. »

« ‒ Mais est-ce vrai, dit Rosquilly.
‒ Quoi, dit Machut.
‒ Propos de chaircuitier, dit Marqueux.
‒ Il faudrait en sortir, dit Zostril.
‒ Ou plutôt y entrer, dit Saimpier.
‒ Dans quoi, dit Machut.
‒ Dans le vif du sujet, dit Marqueux.
‒ Pas d’obscénités, dit Rosquilly.
‒ Pas de quoi ? dit Marqueux.
‒ Nous perdons notre temps, dit Zostril. »

« ‒ Paraît qu’il pleut, dit Jean.
‒ M’en parlez pas. Rien que de l’eau, du matin jusqu’au soir et ainsi de suite ekcètéra.
‒ C’est mouillant.
‒ Tout juste, dit mame Sahul, c’est l’expression qu’il fallait usager. Ah, meussieu Jean, vous n’avez pas changé : vous avez toujours le mot pour dire.
‒ Je vous remercie, dit Jean.
‒ Pas de quoi. Ça part de ma confidence sans egzagération. »

Pierre sculpte la statue du père en marbre (avec les poils), tandis qu’Alice, qui a épousé Paul, offre une prestation de nage pour le nouveau printanier…

La lettre x est systématiquement remplacée par une approximation phonétique ‒ sauf pour le dernier mot du livre, « fixe » ! La connotation christique de cette lettre me paraît patente.
Le fond de cet exercice d’anthropologie imaginaire, c’est finalement la forme : celle que Queneau donne à la langue, en jouant avec sa mythique matière de mots.

Mots-clés : #contemythe #ecriture
par Tristram
le Ven 28 Fév - 8:53
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Raymond Queneau
Réponses: 33
Vues: 1618

Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

Tag contemythe sur Des Choses à lire Les_ja10


Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 5
Vues: 208

[Anonyme] Huon de Bordeaux

Huon de Bordeaux

Tag contemythe sur Des Choses à lire Huon10
Aux éditions Champion Classiques, 2003, un peu plus de 600 pages y compris adaptation/traduction, glossaire, notes, appareil critique, tables et bibliographie. Le corpus lui-même est de l'ordre de 10800 vers à peu près.

Le genre est la chanson dite de geste, donc assonancée, en décasyllabes quasi systématiquement, se groupant en laisses (des strophes présentant la même assonance). Attention, au cours des siècles on trouve aussi une version intégralement en prose.

Mais restons sur la version versifiée.
Elle émane d'un trouvère-jongleur, probablement, par conséquent s'accompagnant d'un instrument de musique (viéle à peu près certainement), ou plusieurs instruments, plusieurs musiciens.
La version utilisée par l'édition ci-dessus reproduite, n'est pas la plus ancienne version attestée, elle utilise la langue d'oïl.

La plus ancienne conservée est l'édition dite M, conservée à la bibliothèque municipale de Tours, estimée en datation au milieu du XIIIème, ce devait être la deuxième ou troisième génération de propagation de ce texte, suivant toujours les mêmes experts.
C'est le support de l'ouvrage de référence de Pierre Ruelle (Huon de Bordeaux, 1960, aux Presses Universitaires de France), aujourd'hui épuisé et ardu à trouver d'occasion (et conséquemment onéreux bien entendu).

Le second, dit T, est conservé à Turin, daté de 1311 et émane d'un copiste picard, il a été très endommagé par le feu en 1904.

Le troisième, P de son petit nom, est conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. C'est l'œuvre d'un copiste lorrain du XVème, et sert de base à la version que j'ai entre les mains.


Tag contemythe sur Des Choses à lire Vizole10


Mots-clés : #contemythe #fantastique #moyenage #poésie
par Aventin
le Lun 13 Jan - 15:43
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: [Anonyme] Huon de Bordeaux
Réponses: 63
Vues: 1415

César Aira

La robe rose ‒ Les brebis

Tag contemythe sur Des Choses à lire La_rob10

Éditions Maurice Nadeau a écrit:César Aira considère la Robe comme son premier conte et Les Brebis comme son premier roman.


La robe rose
Conte où l’on découvre le monde mental d’Acis, un idiot ; la vieille de la famille qui l’a recueilli l’envoie porter la minuscule robe rose qu’elle a cousue pour une nouveau-née, et il est capturé par les Indiens de la pampa après que le fils de la famille lui eut subtilisé la robe.
« Il découvrit, émerveillé, que penser était une autre manière de ne pas penser. »

Les Indiens lancent un raid mythique à la recherche de la robe rose, les personnages errent sans but (le voyage est du temps élaboré à partir de répétition), et le récit (au fil de la plume, tel pure digression) prend une dimension picaresque en revisitant l’histoire argentine, entre dans la légende en suivant les aventures de la petite robe qui passe alors d’un gaucho à deux enfants fugitifs, pour parvenir finalement à La Pensée (un hameau faisant apparemment partie de la jeunesse d’Aira).
Les Indiens, et leur « roi » :
« Ils couraient beaucoup, ou s’abandonnaient à la mollesse. Et ils s’égaraient tous les jours, au coucher du soleil. Tant et si bien que le voyage commença par durer des jours, puis des semaines, et enfin des mois. Les saisons, heureusement, changèrent. On perdait le fil du temps, et le sens de l’orientation. Les directions se superposaient, s’accumulaient. La vie était éminemment inutile. »

« Son pouvoir avait beau être purement abstrait, il s’appuyait tout de même sur lui pour vivre, sans l’exercer. Anarchisants, les Indiens nourrissaient la substance d’un individu qui remplissait en quelque sorte les fonctions d’une musique, un intercesseur du temps, un politicien de l’agencement des heures. »


Les brebis
Sur les terres de La Pensée, le bétail abandonné souffre de la sécheresse, et les brebis sont l’objet d’une étude écologico-éthologique (et d’une facétie évolutionniste), le sujet d’une analyse socialo-psychologique et d’une anthropomorphisation fantaisiste, la matière d’un drame eschatologique, d’une divagation poético-onirico-surréaliste, d'une pseudo-allégorie (quoique...), d’une quête hallucinée et d’une méditation philosophico-métaphysique. Les innocentes brebis assoiffées sont devenues nocturnes pour fuir la chaleur solaire, et elles observent la mystérieuse, la fascinante constellation du Bélier…
Cela tient du réalisme magique et de Raymond Roussel et Cortázar, tout en étant sans pareil.
« De toute façon, la survie s’annonçait difficile, puisqu’il n’y avait plus rien à quoi l’on pût s’adapter. »

« À cette heure-là, le ciel avait perdu tout vestige de couleur. Il irradiait l’épouvante, une blancheur antique. »

« L’une des brebis, jeune, très corpulente, Rosie, ressemblait à un piano immobile : elle n’attendait rien, tout en ne cessant d’attendre. Elle avait été jadis une enfant très heureuse, lorsque la campagne était en fleurs. À présent, son esprit régressait graduellement vers le blanc. »

« Les pans du ciel se transformaient. Un crépuscule d’abord véloce, puis lent, caractéristique du sud de la province, s’abattait comme une hyène albinos sur l’étendue sans forme de La Pensée. L’espace ne retenait que la rotation de la lumière, sans objets. Soudain, apparut l’étoile du Berger ; les yeux qui peuplaient la plaine se fixèrent sur elle, comme sur un grand citron vert. Une brise imperceptible soufflait en cercles, faisant jaillir de l’ombre du sol des tours immatérielles qui se dissolvaient. Au centre se lovait une femme-serpent, la lumière, se dressant vers un ciel très fin, immobile. »

« Vingt minutes plus tard, elle ajouta, devançant les objections :
‒ Cependant, dira-t-on, rien n’est plus facile que d’imaginer des arbres dans un pré ou des livres dans une bibliothèque, sans que nul auprès d’eux ne les perçoive. Rien de plus facile, en effet. Mais, je vous le demande, qu’avez-vous fait, sinon former en esprit quelques idées que vous appelez livres ou arbres, omettant dans le même temps l’idée d’un être qui les perçoit ? Vous-mêmes, pendant ce temps, ne les pensiez-vous pas ? Je ne nie point que l’esprit soit capable de concevoir des idées, ce que je nie, c’est que les objets puissent exister hors de l’esprit.
[…]  
J’ai accumulé des transcriptions de l’idéalisme ovin, j’ai prodigué leurs paysages canoniques, je me suis montré itératif ou explicite, j’ai censuré Cathy (non sans ingratitude), afin que mon lecteur pénètre peu à peu dans cet univers mental vacillant ; un univers d’impressions évanescentes ; un univers sans esprit ni matière, ni objectif ni subjectif, un monde privé de l’architecture idéale de l’espace ; un monde fait de temps, de ce temps absolu, uniforme de La Pensée, un monde que l’on aurait amputé de ses géométries parfaites ; un labyrinthe inépuisable, un chaos, un rêve. Proche de la désagrégation parfaite, comme à la fin les brebis. »


Superbe cadeau de Noël que cet auteur original !

Mots-clés : #absurde #aventure #contemythe
par Tristram
le Jeu 26 Déc - 15:26
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: César Aira
Réponses: 25
Vues: 662

Yves Bonnefoy

Tag contemythe sur Des Choses à lire 31n8v610

Dans le recueil Les planches courbes (2001), le poème éponyme:

Les planches courbes

L’homme était grand, très grand, qui se tenait sur la rive, près de la barque. La clarté de la lune était derrière lui, posée sur l’eau du fleuve. A un léger bruit l’enfant qui s’approchait, lui tout à fait silencieusement, comprenait que la barque bougeait, contre son appontement ou une pierre. Il tenait serrée dans sa main la petite pièce de cuivre.

"Bonjour, monsieur", dit-il d’une voix claire mais qui tremblait parce qu’il craignait d’attirer trop fort l’attention de l’homme, du géant, qui était là immobile. Mais le passeur, absent de soi comme il semblait l’être, l’avait déjà aperçu, sous les roseaux. "Bonjour, mon petit, répondit-il, qui es-tu ?

-Oh, je ne sais pas dit l’enfant.

- Comment, tu ne sais pas ? Est-ce que tu n’as pas de nom ?”

L'enfant essaya de comprendre ce que pouvait être un nom . "Je ne sais pas" dit-il à nouveau assez vite .

"Tu ne sais pas mais tu sais bien ce que tu entends quand on te fait signe , quand on t'appelle?

-On ne m'appelle pas .

-On ne t'appelle pas quand il faut rentrer à la maison , quand tu as joué dehors et que c'est l'heure pour ton repas , pour dormir ? N'as-tu pas un père ? Une mère ? Où est ta maison ? Dis-moi ."

Et l'enfant de se demander maintenant ce que c'est qu'un père , une mère ou une maison .

"Un père , dit-il , qu'est-ce que c'est ?"

Le passeur s'assit sur une pierre près de sa barque . Sa voix vint de moins loin dans la nuit . Mais il avait eu d'abord une sorte de petit rire .

"Un père ? Eh bien, celui qui te prend sur ses genoux quand tu pleures, et qui s’assied près de toi le soir lorsque tu as peur de t’endormir, pour te raconter une histoire. "

L'enfant ne répondit pas .

"Souvent , on n'a pas eu de père , c'est vrai , reprit le géant comme après quelque réflexion . Mais alors il y a ces jeunes et douces femmes , dit-on , qui allument le feu , qui vous assoient près de lui , qui vous chantent une chanson. et quand elles s'éloignent , c'est pour faire cuire des plats , on sent l'odeur de l'huile qui chauffe dans la marmite.

-Je ne me souviens pas de cela non plus ", dit l'enfant de sa légère voix cristalline . Il s'était approché du passeur qui maintenant se taisait ; il entendait sa respiration égale , lente . "Je dois passer le fleuve , dit-il , j'ai de quoi payer le passage ."

Le géant se pencha , le prit dans ses vastes mains , le plaça sur ses épaules , se redressa et descendit dans sa barque qui céda un peu sous son poids . "Allons , dit-il . Tiens toi bien fort à mon cou !" D'une main il retenait l'enfant par une jambe , de l'autre , il planta la perche dans l'eau . L'enfant se cramponna à son cou d'un mouvement brusque , avec un soupir . Le passeur put prendre alors la perche à deux mains , il la retira de la boue , la barque quitta la rive , le bruit de l'eau s'élargit sous les reflets , dans les ombres .

Et un instant après un doigt toucha son oreille . "Écoute , dit l'enfant, veux-tu être mon père ?" Mais il s'interrompit aussitôt la voix brisée par les larmes .

"Ton père ! Mais je ne suis que le passeur ! Je ne m'éloigne jamais d'un bord ou de l'autre du fleuve .

-Mais je resterais avec toi , au bord du fleuve.

-Pour être un père il faut avoir une maison, ne comprends-tu pas ? Je n'ai pas de maison , je vis dans les joncs de la rive .

-Je resterais si volontiers auprès de toi sur la rive .

-Non , dit le passeur , ce n'est pas possible . Et vois , d'ailleurs !"

Ce qu'il faut voir , c'est que la barque semble fléchir de plus en plus sous le poids de l'homme et de l'enfant , qui s'accroît à chaque seconde . Le passeur peine à la pousser en avant . L'eau arrive à hauteur du bord , elle le franchit , elle emplit la coque de ses courants , elle atteint le haut de ses grandes jambes qui sentent se dérober tout appui dans les planches courbes . L'esquif ne coule pas , cependant , c'est plutôt comme s'il se dissipait , dans la nuit , et l'homme nage maintenant , le petit garçon toujours agrippé à son cou . "N'aie pas peur, dit-il, le fleuve n'est pas si large, nous arriverons bientôt.

-Oh, s'il te plaît, sois mon père ! Sois ma maison !

- Il faut oublier tout cela, répond le géant, à voix basse. Il faut oublier ces mots. Il faut oublier les mots."

Il a repris dans sa main la petite jambe, qui est immense déjà, et de son bras libre il nage dans cet espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles.



Dit par l'auteur lui-même:


______________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Texte faiblement chargé en prosodie, on peut l'estimer à peu près dépourvu d'apprêts, d'enjolivements.
Est-il, néanmoins, constitutif de poésie ?
Question d'archivage, de classement, de définition stricte ou plus relâchée, mais aussi de point de vue, sans doute.

Bien que situé vers la fin de recueil, il en a un rôle pivot. Nous avons là un rappel au père, dans ces espèces de limbes mi-imaginaires ou rêvées (sans surréalité), mais à expression concrète: le père, la ou les pierre(s) -on peut y voir le pondéreux-, l'eau sont omniprésents dans ce recueil.

À l'entame, l'enfant est-il mort ?
Oui, certainement, si l'on se remémore l'obole (une pièce de cuivre, en général, comme ici) que plaçaient les Anciens grecs sous la langue des défunts, afin qu'ils acquittassent le trajet de la traversée du Styx auprès de Charon, le passeur, en quelque sorte le taxi d'Hadès.
Oui, certainement encore, par ce qu'on peut extrapoler de l'indication amnésique (pas de nom, pas de père, pas de mère), suggérant que le temps de la vie terrestre est révolu.

Mais: Il y a refus de l'enfant, qui veut au fond rester là, dans l'entre-deux, sur les berges de la mort et de la vie. Et qui formule une demande considérable, qui ne paraît pas spontanée, mais calculée, et qui est de l'ordre de la paternité adoptive auprès du géant passeur.  

Vu sous un autre angle, mais non, l'enfant est en vie. Sinon le géant n'aurait guère été surpris qu'il ne se remémore ni son nom, ni son père, ni sa mère. Il ne l'aurait guère questionné, ni marqué la moindre surprise, s'il avait été le passeur menant de la rive de la vie à la rive de la mort.  

Si nous ne sommes pas sur les rives de la mort, avec le passeur qui y mène (littéralement: au bord du tré-pas), comment ne pas songer alors à l'histoire de saint Christophe ?

La Tradition nous dit qu'il s'agissait d'un géant vivant en Asie Mineure aux alentours des années 250. Il s'était établi passeur d'une rivière. Il transporta un jour un enfant qui, au fur et à mesure de la traversée, devint de plus en plus lourd, au point qu'il ne pouvait plus le porter. L'enfant lui dit alors qu'il était le Christ portant le poids du monde.

Sauf que l'enfant-Christ, en quelque sorte chargé de mission céleste et portant le poids du monde, n'eût pas été désemparé, sa piécette à la main, à demander au passeur d'être, dorénavant, son père de substitution.

Le pondus in mundo, disais-je ?
Mais alors ne peut-on voir dans cet équipage enfant + géant s'enfonçant, comme terrassés, le Titan Atlas, condamné par les dieux de l'Olympe à porter le poids du monde après la défaite des siens ?  
Mais non, Atlas est posé sur du stable, il n'a pas les pieds sur un esquif empli d'eau et qui se dérobe (qui se "dissipe", dit Bonnefoy).

Idem, imaginer dans ce texte la moindre allusion à la barque des morts de Râ, solaire et aérienne, des Anciens égyptiens peut être tentant, sauf que, sauf que...l'au-delà et la demeure des dieux étaient, pour eux, situés sous terre.
Dès lors "s'enfoncer" n'a plus la terrible connotation du texte de sombrer, en toute hypothèse de ne pas parvenir à l'au-delà...

Revenons au texte, nous en sommes là, à ce point de tension et de perplexité, à la fois de non-retour et de faible perspective d'avancer, l'enfant réitère sa supplique désespérée une dernière fois, déchirante, le géant a une réponse qui se veut définitive, terrible à écrire pour qui fait, comme Bonefoy, profession de Lettres: il faut oublier les mots...  

Jusqu'au bout le texte demeure ambigu, la petite jambe qui est immense déjà nous ramène plutôt à Christophe, l'espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles peut bien sûr suggérer une allégorie de l'au-delà, mais aussi tout simplement figurer la vie terrestre, les épreuves et les beautés de celle-ci, avec le géant-guide tâchant d'avancer, lié à l'enfant grandissant...

-Oh, s'il te plaît, sois mon père ! Sois ma maison !

- Il faut oublier tout cela, répond le géant, à voix basse. Il faut oublier ces mots. Il faut oublier les mots."

Il a repris dans sa main la petite jambe, qui est immense déjà, et de son bras libre il nage dans cet espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles.






Mots-clés : #contemythe #poésie
par Aventin
le Dim 1 Déc - 7:11
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Yves Bonnefoy
Réponses: 1
Vues: 132

Pierre Clastres

Chronique des Indiens Guayaki, Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay

Tag contemythe sur Des Choses à lire Chroni10

Le texte de Pierre Clastres paraît d’abord assez brouillon : observations en immersion chez les Guayaki (en 1963), présentation historique de ceux-ci découverts par le monde extérieur (mais sans suivre le cours chronologique), récit de sa venue chez eux s’entremêlent avec des réflexions sur notre civilisation, y compris sa thèse d’un pouvoir politique séparé de la violence, c'est-à-dire en occurrence où le chef parle mais n’ordonne pas (finalement pas si éloigné de notre société).
Les Guayaki sont des chasseurs-cueilleurs nomades qui auraient régressé et se seraient réfugiés dans la forêt (en perdant l’agriculture) sous la pression de l’expansion des Guarani plus nombreux (leurs langues sont apparentées) ; ce sont des « "gens de la forêt", des selvages ». Toute leur existence ressortit à la chasse ; le chasseur ne consomme pas le gibier qu’il flèche, mais le distribue dans une économie d’échanges courtois ; si l’arc est viril, le panier est féminin (passionnant épisode du cas d’un homosexuel). Ils sont assez souvent d’un teint clair et d’une pilosité inusités chez les Amérindiens, ce qui suscite quelques mythes non-amérindien. A propos, ils sont aussi cannibales, « mangeurs de graisse humaine » ‒ « endocannibales, en ce qu’ils font de leur estomac la sépulture ultime des compagnons », régime nourrissant, excellent au goût, même rapproché de l’amour.
« Parce que manger quelqu’un c’est, d’une certaine manière, faire l’amour avec lui. »

Certaines extrapolations interprétatives m’ont paru audacieuses, surtout après un séjour d’à peine 8 mois chez les Guayaki (groupe hélas éteint dans les années qui suivirent), et peut-être datées après les travaux Lévi-Strauss et Descola ‒ bien sûr mon incompétence ne peut avancer que des impressions, moi je suis seulement venu pour la ballade en forêt, grignoter quelques larves de palmier pinto, tâter du miel de l’abeille irö (dilué d’eau), chatouiller les femmes en kivay coutumier.
C’est donc l’habituelle opposition nature et culture, la violence devant rester en-dehors de la communauté qui s’applique à maintenir l’ordre, l’équilibre entre excès et manque.
« Là-même gît le secret, et le savoir qu’en ont les Indiens : l’excès, la démesure sans cesse tentent d’altérer le mouvement des choses, et la tâche des hommes, c’est d’œuvrer à empêcher cela, c’est de garantir la vie collective contre le désordre. »

Sinon, la grande affaire est de posséder des femmes, que ce soit par rapt guerrier ou liaison consentie qu’on se les procure. Ils pratiquent le meurtre d’enfant par vengeance-compensation d’un autre décès ; ils tuent aussi les vieillards qui ne peuvent plus marcher ‒ et, bien sûr, ils les mangent.
Revigorante, cette comparaison d'une autre société à la nôtre, avec peut-être plus de rapprochements à faire que de différences à pointer.

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #essai #identite #minoriteethnique #mort #social #temoignage #traditions
par Tristram
le Lun 14 Oct - 1:14
 
Rechercher dans: Sciences humaines
Sujet: Pierre Clastres
Réponses: 2
Vues: 430

Novalis

Henri d’Ofterdingen : un roman

Tag contemythe sur Des Choses à lire Henri_10


Ce roman condense toutes les thématiques typiques du romantisme, comme l’âge d’or, le rêve, les alternances juvéniles d’exaltation et de mélancolie :
« J’ai un jour entendu ce qu’on raconte des temps anciens, et comment les rochers, dans ce temps-là, les arbres et les bêtes s’étaient entretenus avec les hommes ; [… »

« Le rêve, à ce qu’il me paraît, est une défense et notre sauvegarde contre la routine et la banalité de notre existence, les libres vacances de l’imagination enchaînée, où elle s’amuse à mettre sens dessus dessous toutes les façons de la vie et à couper d’un jeu d’enfant joyeusement folâtre le perpétuel sérieux affairé de l’adulte. »

Date et lieu de naissance de la célèbre Fleur Bleue, ce livre est difficilement lisible en cette époque de désillusion… Il paraît puéril et mièvre au premier abord, il faut faire la part des amours béates, y compris filiale, patriotique et divine, bref voilà encore une œuvre qui demande un effort de la part du lecteur !
« ‒ Votre élève, je le resterais bien toujours, alors que Klingshor regardait ailleurs.
Elle se pencha vers lui subrepticement ; il la prit par le cou et mit un baiser sur la bouche douce de la jeune fille rougissante. Elle s’écarta de lui avec une délicieuse lenteur, et non sans lui tendre, d’un geste gracieux et enfantin, la rose qu’elle avait à son corsage. Elle s’affaira ensuite à ranger son panier. Henri, dans une muette extase, ne la quittait pas des yeux. Il porta la rose à ses lèvres, puis l’épingla à sa poitrine, et s’en fut retrouver Klingshor qui regardait au loin, là-bas, du côté de la ville. »

Il s’agit grosso modo d’une suite de contes vraisemblablement initiatiques, et hermétiques dans le sens qu’on devine qu’ils correspondent à des codes allégoriques (voire alchimiques) échappant au lecteur contemporain ; à ce propos, une édition critique avec des commentaires ne serait pas superflue ‒ peut-être la Pléiade, qui dans sa publication des Romantiques allemands n’a pas retenu le traducteur de Henri d’Ofterdingen dans l’Imaginaire du même éditeur, c'est-à-dire Armel Guerne, qui paraît discuté.
Donc ode à la Poésie et à l’Amour, rêve et réalité, vie et mort, ombre et lumière, légendes et mythologies, aussi d’un Dante qui serait partagé entre Sophie et Mathilde, les deux femmes de la vie de l’auteur.
Une appréciation assez étonnante de la guerre, un peu jungerienne et fort éthérée :
« ‒ La guerre, dit Henri, me paraît somme toute une expression poétique. Les gens croient qu’il leur faut se battre pour quelque misérable possession et ne se rendent pas compte que c’est l’esprit romantique qui les soulève afin qu’en s’entre-dévorant, les inutiles méchancetés s’anéantissent d’elles-mêmes. En prenant les armes, ils servent la cause de la poésie, et c’est sous le même étendard invisible que marchent les deux armées. »

De belles fulgurances cependant :
« …] la bouche est seulement une oreille qui parle et qui répond. »

Cette définition me paraît représentative de la pensée de Novalis, voire de son projet littéraire :
« …] l’histoire : la coordination en un tout agréable et instructif de la multiplicité des incidents divers. »

J’ai personnellement été touché par l’imaginaire cailloisien des minéraux (Novalis était géologue), mais aussi des plantes, et notamment les arbres, comme êtres pratiquement vivants.
« "Comment ? s’interrogeait-il dans sa pensée : serait-il donc possible que là, sous nos pieds, se remuât monstrueusement la vie d’un autre monde ? Que des naissances sans nom se fissent dans les entrailles de la terre et s’y multipliassent, mûrissant et croissant au feu intérieur du ventre ténébreux pour devenir des créatures géantes de corps et puissantes d’esprit ? […] Ces ossements, ici, sont-ils des restes de leurs migrations vers la surface, ou sont-ils les signes d’une fuite vers les profondeurs ?" »

« C’est aussi que les plantes sont le langage tout immédiat du sol, que chaque feuille nouvelle, chaque fleur en elle-même est un certain secret qui veut se dire et qui, n’arrivant pas à trouver le mouvement et les mots de son amour et de son désir, se fait plante muette et en repos. »

Le roman est resté inachevé, mais Tieck, un ami de l’auteur, a laissé une notice concernant la suite que ce dernier entendait lui donner ; le moins qu'on puisse dire est qu'il manque une grande part, sans doute essentielle, de cet ouvrage.

Mots-clés : #contemythe #initiatique #jeunesse
par Tristram
le Lun 29 Juil - 13:19
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Novalis
Réponses: 3
Vues: 843

Ryûnosuke AKUTAGAWA

Rashômon et autres contes

Tag contemythe sur Des Choses à lire Rashzm10


Ces contes relèvent du fantastique, comme l’éponyme, et même du policier comme le fameux Dans le fourré, mais aussi d'un humour qui fait songer à Gogol, et pas seulement à cause des évocations de nez…
Les Kappa est une longue nouvelle, une satire sociale rappelant Swift ; Akutagawa y donne aussi un aperçu de son intéressante perception des écrivains occidentaux :
« ‒ C’est un de nos saints… saint Strindberg, qui se révoltait contre tout. »




Mots-clés : #contemythe #fantastique #humour #nouvelle #polar
par Tristram
le Ven 12 Juil - 14:03
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Ryûnosuke AKUTAGAWA
Réponses: 12
Vues: 952

André Hardellet

Le parc des archers
Suivi de Lady Long Solo

Tag contemythe sur Des Choses à lire Parc_d10

- Le parc des archers: roman, 1962, 215 pages environ.
- Lady Long Solo: nouvelle, 1971, 35 pages environ.
__________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Le parc des archers













Roman écrit au "je", et ce "je" se prénomme André et est écrivain de profession, donc le héros-narrateur n'est pas même masqué !
Idem, au reste, en ce qui concerne les noms propres utilisés (Vincerennes pour Vincennes, Saint-Macloud pour Saint-Cloud, etc...- seul Cortezzo, sur la riviera italienne à ce qu'il semble, m'échappe et semble une contraction de Cortina d'Ampezzo, qui n'a...rien à voir).


Au retour "d'un long voyage à l'étranger" André Miller, écrivain, se fait alpaguer dans le bois de Vincerennes par des membres des forces de l'ordre au bord d'un étang où il souhaitait retrouver un moment de son enfance. S'ensuit une plongée critique dans un monde en devenir ("La Gale") à la fois déshumanisé, policier, et attentant au moindre petit plaisir de l'existence.

Une soirée mondaine permet la rencontre avec deux personnages principaux, Frank Blake et Florence van Acker; caractères très fouillés qu'Hardellet dévoile peu à peu au fur et à mesure du déroulement du livre.  

Le peintre "Stève" Masson, personnage qui semble un peu fil-rouge chez Hardellet (il est le héros principal du Seuil du jardin, et c'est sous ce pseudo qu'Hardellet fit paraître Lourdes, lentes), fait quelques apparitions dans ce roman (il est devenu aliéné, sous camisole chimique et traitements).


Du mélange couple - insurrection - amitié - combats de rue - monde totalitaire sortent bien des péripéties, qu'on évitera de narrer ici. Roman attrayant, fort bien mené, même si c'est presque dans les séquences un peu digressives que je trouve que le bonheur de lire Hardellet atteint son summum.

Je regrette, certes avec mon regard d'occidental de 2019, le traitement de l'homosexualité - même si bien sûr les propos tenus par André Miller doivent être ramenés à l'époque d'écriture, etc... Et puis cela permet de se remémorer le chemin parcouru depuis ce temps-là, quand même pas si éloigné.

Jeter un coup d'œil aux actualités de 1962 et années précédentes pour essayer de trouver des correspondances entre cette fiction et ce temps-là n'a rien donné (peut-être n'ai-je pas bien cherché ?) - je pense qu'il est impossible de voir dans ces lignes-là une évocation ou une allégorie des guerres d'Indochine et d'Algérie, par exemple. De même une référence à l'occupation nazie ne fonctionne pas: je pense qu'Hardellet a vraiment tenté de signifier un avertissement au générations futures, dont la nôtre.

Chapitre XII La Section psychologique a écrit:"Vous êtes un petit joueur de banlieue, et c'est pour vous le démontrer que nous vous avons prié de venir faire un tour à la D.S. Vos amis politiques, eux, ont un programme et des buts définis, une organisation qui les soutient, vous, vous enfourchez des nuages. Ils vous utilisent provisoirement à cause de votre talent. Le romantisme est mort depuis pas mal d'années, monsieur Miller.
- Est-ce pour m'en faire part que vous m'avez prié de vous rendre visite ?"
Il haussa les épaules; il suait un mépris écrasant dans toute sa personne.  
"Vous ne vous nommez pas André Miller mais Durand et vous exercez l'emploi de comptable dans une compagnie d'assurances. Vous sortez d'une clinique psychiatrique où l'on vous a traité pendant six mois pour troubles mentaux. Votre état civil, votre profession, votre passé, c'est nous qui en disposons, qui vous les attribuons comme il nous plaît. Des témoignages, nous en produirons autant qu'il le faudra. [...]"  
 


La séquence du Parc des Archers proprement dite (c'est le titre de l'un des chapitres en plus d'être le titre de l'ouvrage), très chargée en onirisme, en symbolique, est un pur régal "hors tout". En prime, un érotisme léger, suggéré, flotte sur l'ensemble du livre.

  

Mots-clés : #erotisme #insurrection #intimiste #jalousie #politique

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Lady Long Solo







En voici l'entame:
Je revenais d'une banlieue spongieuse où Fulcanelli m'avait donné rendez-vous.
À la station, j'attendis en vain le car qui devait me ramener à Paris et que j'avais pris plusieurs fois auparavant; je voulus me renseigner dans un café distant de quelques centaines de mètres, mais il était fermé.
Plus d'une heure s'écoula ainsi, puis survint un très vieux taxi, semblable à ceux de la Marne, et je fis signe au chauffeur dont l'aspect s'accordait à l'antique guimbarde "À Paris, lui dis-je, Place de la Concorde. - Je sais", me répondit-il.  


Nouvelle un peu fantastique, un peu libidineuse, assez onirique. Hardellet semble y reprendre le pseudonyme de "Stève" (Masson). Il y a un autre rappel aux thématiques du Seuil du jardin (voir plus haut): les images emmagasinées, donnant la possibilité à des scènes de se revivre, ou de se vivre fictivement. Et qui se couple à la fuite du temps...



Fats Waller, avec, évoqué comme "titre préféré" I've got to write myself a letter - bon, c'est I'm gonna sit right down and write myself a letter le vrai titre, on ne va pas chipoter !




Mots-clés : #contemythe #erotisme #intimiste #reve
par Aventin
le Mer 3 Juil - 15:29
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: André Hardellet
Réponses: 16
Vues: 732

Claudio Morandini

Le chien, la neige, un pied

Tag contemythe sur Des Choses à lire Cvt_le14


Il était une fois…….. un vieil homme qui vivait seul dans  l’alpage, l’ étable est vide, il n’y a plus de bêtes, seulement de la nourriture, assez pour lui permettre de tenir tout l’hiver ; depuis des années il ne descend plus dans la vallée qu’une fois par an pour compléter son approvisionnement, la viande c’est la nature qui lui fournit. Il s’est isolé depuis que pendant la guerre il avait trouvé  un refuge là-haut dans une mine abandonnée. Il y a donc quelques années, quand il descendait plus souvent il aimait bien écouter la musique :

« La musique monte indistincte, un brouillamini d’échos de grosse caisse, de tubas et de sons aigus de clarinette qui oscillent dans le vent, mais ça lui suffit, et parfois il lui arrive de reconnaître une mélodie et il lui vient même l’envie de la fredonner, alors il le fait, mais tout bas, parce qu’il ne voudrait pas être découvert par quelqu’un qui passe par là, prêt à venir vers lui et à lui serrer la main et à ne plus la lâcher et à lui demander des choses qu’il ne sait pas, ne se rappelle pas ou ne veut pas savoir ou ne veut pas dire. »

Au fil des  saisons, il s’est éloigné, isolé, encore plus de la ville, du bruit, des gens, il jette des pierres aux touristes qui s’aventurent en été dans « son » vallon.

« Il n’a rien à cacher l’homme qui parle tout seul. Ce chalet est à lui. Cette civette est à lui. Et tout le vallon est à lui. Il peut y faire ce qui lui chante. Les animaux sont à lui, de même que les roches, l’herbe, l’eau, la glace. Et si, parfois, il a tiré sur des chamois pour se procurer un repas, il n’a de compte à rendre à personne. Les chamois sont à lui. Peau, viande, os, cornes, tout est à lui. Il a acheté tout ça avec son frère en même temps que la terre, il y a des  années avec l’argent de la vente de l’autre vallon, plus beau, où une grosse agence immobilière de la ville a fait construire des infrastructures et des hôtels. »

IL a la tête embrouillé à présent, ne se souvient plus qu’il est descendu au magasin hier, et sur le retour voilà qu’un chien, aussi pouilleux que lui,  le suit, s’accroche à ses pas, même les coups de pieds ne l’éloignent pas ;  il persiste à rester à côté de l’homme, Almedo, et ce dernier cèdera à ce  compagnon, lui ouvrira la porte,  s’amusera de son habitude de renifler les odeurs dans le chalet, même celles de l’homme  lequel ne se lave plus depuis des années.

Almedo parle à ce chien et celui-ci lui répond. Une certaine complicité s’installe, le chien est prêt sur commande à éloigner le garde-champêtre qui rode dans l’alpage depuis quelques jours ; il m’espionne dit Almedo, il pense que je braconne.

« Où est le problème, dit-il au chien qui est enfin réapparu. Ces bêtes mourraient de toute façon. Tu vois comme elles sont, elles sont faibles, elles boitent, elles se plaignent. Je leur rends un service.
- Et puis ajoute le chien, tout le monde doit mourir tôt ou tard, non ? Tu le disais l’autre jour. Mais si on parlait d’autre chose ?

Le chien n’aime pas parler de ça. La dernière fois qu’ils ont aborder ce thème, Adelmo Farandola a fait allusion au fait que, s’il n’avait pas d’autres bêtes à portée de tir, il n’y réfléchirait pas à deux fois avant de tuer le chien pour le manger.

Et puis, s’il n’y avait pas ces bêtes, qu’est-ce que je ferais ? Je serais obligé de te manger, dit en effet l’homme avec un bref ricanement.
- Ecoute, ce n’est plus très drôle, dit le chien. Ce n’était déjà pas très drôle au début.
- Non, c’est vrai ce n’est pas drôle.
- Voilà. »


L’hiver est là des mois durant, l’homme, le chien ne peuvent plus sortir du chalet enseveli sous la neige ; ils sont isolés et cet hiver et particulièrement dur car la nourriture fait défaut, le chien est une part de plus, même si les repas sont chiches.

« Les pas crissent avec difficulté sur la neige fraîche, et chaque pas ressemble à un sanglot. Chaque flocon frappe les fenêtres et toute  surface avec un petit bruit nerveux, similaire à celui de pages tournées dans un livre trop long. Et quand la température s’adoucit, voilà que les blocs de glace hurlent jusqu’à fissurer, ils sont en proie à des quintes de toux, ils se laissent aller à des éclats de tonnerre ou de flatuosité. »

Puis vient la délivrance, ils peuvent enfin sortir, et le chien renifle une forte odeur, il en parle à Almedo et ils font une macabre découverte, sous la neige.

« Ce n’est pas un sabot, mais un pied humain que l’homme et le chien voient pointer de l’avalanche. Il pointe exactement comme une jeune pousse qui aurait traversé des épaisseurs de terre, au prix d’effort et d’obstination, et se déploierait à l’air et au soleil, pour grandir avec plus de force. Il est gris et violacé »

Lorsqu’ils s’aperçoivent que vraisemblablement le cadavre a reçu des coups de fusil, Almedo tente de voir clair dans sa pauvre tête embrouillée, il croit possible que ce soit lui qui ait tiré sur cet homme. Il demande au chien s’il est fou ? le chien convient qu’il est bizarre. C’est à cause des fils à haute tension dit Almedo, toujours suspendu au-dessus du village de son enfance.

Almedo décide de cacher dans l’ancienne mine où il s’était réfugié durant la guerre, le cadavre, le chien est sceptique, il préférerait que les gendarmes soient prévenus, mais Almedo  refuse. Le chien attendra devant l’entrée de la mine que son compagnon, dont il ne veut pas être séparé, sorte.

Tous nous connaissons la fidélité du chien, celui-ci restera aimant jusqu’à la fin.

***

Je sors bouleversée de cette lecture ! Ces deux êtres enfermés, isolés durant un hiver et qui dialoguent, se cherchent et se méfient à la fois,  on passe du conte au drame. Drame de la solitude ? peut-être, mais là cette solitude est voulue, alors pourquoi la société croit devoir ramener cet homme parmi les « siens » ?
En fait on ne connait pas grand chose de la vie de cet homme, à quel moment a-t-il décidé de sa solitude ? pourquoi ?

je vous engage à lire ce petit livre, puissant.

L'auteur explique comment il a eu l'idée de ce sujet, je ne vais rien dévoiler, sauf qu'il cite Ramuz, Chessex, notamment.


Mots-clés : #contemythe #solitude
par Bédoulène
le Ven 10 Mai - 17:53
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Claudio Morandini
Réponses: 7
Vues: 319

Liliana Lazar

Terre des affranchis

Tag contemythe sur Des Choses à lire 51cxla10

S'il est maléfique, comme tout le village en est convaincu, pourquoi le lac de Slobozia, au fin fond de la forêt moldave, protège-t-il Victor, l'enfant battu, l'adolescent meurtrier ? Et pourra-t-il venir en aide à l'homme recherché, reclus chez sa mère, s'il sort la nuit de son refuge pour errer dans les bois ? Dans cette région de Roumanie où les légendes populaires cohabitent avec le culte orthodoxe, les popes sont surveillés de près par le régime communiste, et les livres saints sont brûlés. Pour expier sa faute, laver le sang sur ses mains, Victor accepte la mission que lui confie le père IIIe : il devient copiste de textes sacrés. Enfermé dans le secret de son travail, dans la tourmente de ses pulsions, dans la naïveté de sa foi, il espère une rédemption... Ancré dans l'histoire roumaine - de la fin du règne du dernier roi à l'avènement de Ceauescu, puis à sa chute -, Terre des affranchis est un roman envoûtant et inspiré, aussi palpitant qu'un récit policier, aussi inquiétant qu'un conte.

Résumé de l'éditeur.

Si vous aimez les contes, ceux qui laissent la place aux légendes locales, si vous aimez la nature et son emprise sur l'Homme, si vous aimez découvrir quelques traits de l'Histoire d'un pays, si la religion et la politique et leurs emprises respectives vous questionnent, alors il faut lire ce livre.
Et il vous faudra certainement le relire tant chaque mot du texte a son importance dans le récit des événements.
Un style poétique et qui va vous envoûter - les personnages tout autant ! - vous empêchera de quitter ce roman avant son dénouement.

Une peu de la Roumanie à découvrir...


Mots-clés : {#}contemythe{/#} {#}fantastique{/#} {#}regimeautoritaire{/#}
par Invité
le Mer 10 Avr - 20:57
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Liliana Lazar
Réponses: 1
Vues: 295

LU Xun

Tag contemythe sur Des Choses à lire Lu_xun10

La Véritable Histoire de Ah Q

C'est une longue nouvelle, moderne et au ton humoristique ou plutôt satirique. Ah Q est une sorte d'idiot du village, à cela prêt que l'idiot du village est généralement plutôt gentil. Ah Q n'est pas gentil, envieux, pas doué mais méchant, aussi bête que rusé... Finalement il ressemble beaucoup à ses congénères à la différence qu'il a moins de sous dans la poche.

Au fil des chapitres on découvre le village, les influences extérieures et les mouvements politiques... Un joli paysage-portrait de communauté ouvertement grinçant mais vivifiant. Surtout ça arrive à ne pas sonner vache, ça touche mais sans donner l'impression d'un coup bas.

Il va falloir que je trouve autre chose de Lu Xun à lire !


Mots-clés : #contemythe #nouvelle #revolution #satirique
par animal
le Sam 23 Mar - 21:34
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: LU Xun
Réponses: 5
Vues: 636

Gérard Prévot

Tag contemythe sur Des Choses à lire Contes10

Contes de la mer du Nord

Aux côtés de Jean Ray, Thomas Owen et Jean Muno, Gérard Prévot est considéré comme l’une des plus grandes voix du fantastique belge. Parus en 1986, dix ans après la mort de l’auteur, ses Contes de la mer du Nord consistent en une sélection de onze récits réalisée par Jean-Baptiste Baronian, au départ du Démon de février (1970), de Celui qui venait de partout (1973) et de La Nuit du Nord (1974). C’est ce recueil introuvable et largement commenté que nous avons souhaité restituer pour la première fois dans son intégralité. Les Contes de la mer du Nord comportent des textes écrits à différents moments, mais qui ont pour point commun, outre un cadre évocateur des brumes nordiques ou germaniques, de faire ressortir le jeu d’alternance propre à Gérard Prévot : entre métaphysique et carnavalesque, entre déploiement du mystère troublant et plaisanterie étrangement inquiétante. Une pièce maîtresse de la littérature fantastique du XXe siècle.


De la variété mais pas de déception dans ce recueil. L'atmosphère "nord" est la constante alors que la part de fantastique ou de conte est variable. J'ai eu un gros faible pour les petites touches de contemporanéité qui rappellent qu'on ne lit pas un conte du passé mais bien un écrit d'aujourd'hui, sans faire nunuche-pop comme un truc canadien lu il y a quelques mois et sans trancher les repères, le décor ou le moment. On ne sort pas du mouvement du texte, on profite de l'humour noir un soupçon revanchard... jusqu'aux chutes ou dénouements qui ne laissent pas un goût différent.

Bien belle surprise encore chez cet éditeur et bien vu aussi pour l'appareil critique qui en dit un peu plus sur la biographie de l'auteur et sur cet univers littéraire du fantastique belge. Et je vois qu'ils ont publié d'autres textes : Le Démon de Février et Les tambours de Binche.

Une lecture qui mêle détente et curiosité à de réelles qualités littéraires.


Mots-clés : #contemythe #fantastique #nouvelle
par animal
le Mer 20 Mar - 22:00
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Gérard Prévot
Réponses: 6
Vues: 271

Laurent Gaudé

Salina les trois exils

Tag contemythe sur Des Choses à lire 41yf1o10

Salina est un bébé déposé par un voyageur mystérieux chez les Djimba, un peuple du désert , et adoptée à contrecœur. Son enfance s’interrompt le jour de ses premières règles, où elle est donnée en pâture au méchant fils du chef, le frère de son amour d’enfance.
Déchirement, souffrance, l’enfantement ne la sortira pas de cette détresse, la vengeance amènera contre elle  des bannissements itératifs. L’histoire est  racontée de façon rétrospective par son dernier fils  qui l’emmène vers un curieux empire des morts, où le ticket d’entrée se paie à coup d’histoires contées.

Reprenant une pièce de théâtre de 2003, Laurent Gaudé a voulu sans doute l’enrichir, car sinon, pourquoi reprendre un ancien texte ?  Gaudé veut écrire sa nouvelle  tragédie grecque en terre africaine, soit. C’est assez dommage qu’il n’en ressorte qu’un roman de moins de 150 petites pages, pleines de malheurs liés à la méchanceté des hommes face à la bonté des femmes. C’est lent et solennel, l’auteur en rajoute même un peu en sérieux et en grandiloquence. Cela donne un exercice de style que certains trouveront enchanteur, qui m’a paru un peu ampoulé, mauvaise que je suis, voire pesant, malgré la légèreté du bouquin (0.17kg chez Decitre, Armor!)


mots-clés : #conditionfeminine #contemythe #mort #relationenfantparent
par topocl
le Mer 27 Fév - 13:32
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Laurent Gaudé
Réponses: 36
Vues: 1602

Nicolas Gogol

Les veillées du hameau II

Tag contemythe sur Des Choses à lire Sorcie10


L'avant-propos signé de l'apiculteur Panko le Rouge précise que, ce coup-ci, la plupart des narrateurs sont inconnus "à l'exception du seul Foma Grigoriévitch", chantre principal des veillées du hameau I.
Cette petite farce de mise en scène préliminaire n'est pas sans importance, Gogol entend sans doute plonger plus avant dans la mémoire anonyme, orale, des Cosaques et des villageois.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________

La nuit de Noël
En russe Ночь перед Рождеством, nouvelle écrite vers 1835 environ, 42 pages.

Peut se lire ici.


Accrochez-vous, le volume II des veillées du hameau démarre sur les chapeaux de roues !
Cet alliage du folklore, du burlesque et du fantastique est une réussite, d'une grande théâtralité.
Nouvelle vivante, colorée, qui a, du reste, inspiré à Nikolaj Andreevič Rimskij-Korsakov un Opéra éponyme.

Diable, sorcière en balai, lune décrochée, tsarine, comique de situation et de répartie, méprises, jeune premier amoureux transi idéal allant quérir l'impossible, tout y passe...

De ce tourbillon oscillant entre cocasse et merveilleux, le tout savamment dosé, passé l'étourdissement, on retient -encore une fois- la grande qualité technique de l'écrivain, là c'est une vraie prouesse en matière de conte, de conte entre autres populaire.  

Si au même instant avait glissé par là, en traîneau attelé de trois chevaux de front réquisitionnés chez des particuliers, l’assesseur au tribunal de Sorochinietz avec son bonnet bordé d’astrakan et taillé sur le patron des coiffures de uhlans, avec sa peau de mouton noir, recouverte de drap bleu, et ce fouet à tresse diaboliquement compliquée dont il encourageait son postillon, il l’aurait certainement remarquée, cette sorcière, car pas une au monde n’échappe à l’œil du susdit assesseur. Il sait sur le bout du doigt à combien de gorets se monte la portée de la truie chez telle ou telle bonne femme, combien de pièces de toile logent dans le coffre de chaque paysanne, quelles parties de sa garde-robe ou quels instruments aratoires exactement un brave homme a mis en gage le dimanche à l’auberge. Mais l’assesseur de Sorochinietz n’était point de passage ; pourquoi d’ailleurs aurait-il fourré le nez dans le secteur d’autrui ? Il avait bien assez de chats à fouetter dans son propre canton. Pendant ce temps, la sorcière poursuivait son ascension, à une telle hauteur qu’elle n’apparaissait plus que comme une tache minuscule, aperçue par éclipses, tout au fond des cieux. Mais à quelque endroit que se montrât cette tache infime, les étoiles se décrochaient de la voûte, et bientôt la sorcière en eut plein sa manche. Il n’y en avait plus que trois ou quatre dans le ciel. Et soudain, du côté opposé, surgit une seconde tache exiguë, qui grandit, s’étala, et cessa d’être une tache de rien. Même en chaussant son nez de roues empruntées, en guise de lunettes, à la calèche du commissaire, un myope n’aurait pu distinguer au juste ce que c’était.


__________________________________________________________________________________________________________________________________



Une terrible vengeance

Titre original: Страшная месть. Vers 1832 environ, 40 pages.  

Peut se lire ici.

Fantastique ou d'horreur, gothique assurément.
Je ne vais pas tourner autour du pot, il s'agit d'éviter l'écueil nouvelle dramatique, lourde = profonde, par opposition à nouvelle légère, enlevée, comique = superficielle.
Celle-ci est réellement dramatique, poignante et profonde, réellement exceptionnelle !

Gogol a sans doute encore dû puiser quelque part dans le tréfonds des traditions orales populaires (je ne vais pas aller vérifier), mais là il a extirpé une nouvelle, très allégorique, écrite magistralement, comme gravée dans l'airain à l'antique.

Les rêves (sublimes passages), la magie démoniaque, l'allégorie montagnarde et les trépassés, le personnage qui glace d'effroi les invités à une noce et finit par ruiner le mariage de sa fille, le Dniepr, les maisons de maître, le Mal dissimulé...
Quelle puissance !


Un peu après Kiev, on vit apparaître un prodige inouï: les gentilshommes et les hetmans venaient tous le contempler. Soudain l'horizon s'était élargi à l'infini aux quatre coins de la terre. Au loin, on apercevait les flots bleus du Liman; au-delà du Liman s'étendait la mer Noire; ceux qui avaient roulé leur bosse reconnurent même la Crimée, montagne émergeant de la mer, ainsi que le Sivach marécageux. À gauche on apercevait la Galicie.
"Et cela, qu'est-ce que c'est ? demandait la foule assemblée aux vieilles gens, en montrant des sommets gris et blancs qui se dessinaient au loin dans le ciel et qui ressemblaient plutôt à des nuages.
- Ce sont les monts Carpathes, disaient les vieilles gens: on trouve là des montagnes où la neige ne fond jamais, et où les nuages vont se poser pour la nuit".
À ce moment, un nouveau miracle se produisit: les nuages découvrirent la plus haute montagne, et sur son sommet apparut, dans son armement de paladin, un homme à cheval qui gardait les yeux clos, et qui se voyait aussi distinctement que s'il avait été tout près.
Alors, au milieu de la foule saisie d'étonnement et de terreur, un homme bondit à cheval et, regardant autour de lui avec des yeux hagards comme s'il cherchait à voir s'il n'était pas poursuivi, éperonna hâtivement sa monture et s'élança à bride abattue. C'était le sorcier.

___________________________________________________________________________________________________________________________________________


Ivan Fiodorovitch Chponka et sa tante

Titre original: Иван Федорович Чпонка и его тетя. Pas trouvé de date d'écriture, 25 pages.

Nouvelle légère, comique, assortie de splendides tableaux campagnards (comme ci-dessous) et aussi de familles de maîtres agricoles croquées avec maestria.
Ivan Fiodorovitch Chponka, homme sérieux, posé, assez solitaire, quitte l'armée arrivé à un grade d'officier pour venir prendre possession de son petit -mais prospère- domaine, tenu par sa tante, un personnage haut en couleur...

La carriole s'engagea sur la digue, et Ivan Fiodorovitch vit, toujours la même, la vieille maisonnette au toit de roseaux; toujours les mêmes, les pommiers et les cerisiers sur lesquels il grimpait jadis en cachette. À peine était-il entré dans la cour que des chiens de toutes sortes, bruns, noirs, gris, pies, accoururent de tous côtés. Quelques-uns se jetaient en aboyant sous les pieds des chevaux, d'autres, ayant remarqué que l'axe des roues était graissé avec du saindoux, couraient derrière la carriole; un chien se tenait près de la cuisine et, la patte posée sur un os, hurlait à plein gosier; un autre aboyait de loin et courait çà et là en remuant la queue, avec l'air de dire:"Regardez, bonnes gens, quel brillant jeune homme je fais !". Des gamins en chemises crasseuses accourraient pour voir le spectacle. Une truie, qui déambulait à travers la cour avec ses treize gorets, leva le groin d'un air interrogateur, et grogna plus fort que d'habitude. Dans la cour, on voyait s'étaler par terre quantité de bâches couvertes de froment, de millet et d'orge qui séchaient au soleil. Sur le toit également on faisait sécher beaucoup d'herbes de toutes sortes: chicorée sauvage, piloselle et autres.



_____________________________________________________________________________________________________________________________

Le Terrain ensorcelé

Titre original: Заколдованная земля . Pas trouvé de date d'écriture, 8 pages.

Très bref, cela renforce l'aspect "bonnes histoires" à se raconter en petit comité.
Donne dans le registre de la farce, du loufoque pimenté de sorcellerie ou de diablerie, conférant tout de suite une dimension de l'ordre du fantastique.

Le personnage principal est un paysan, grand-père, qui cultive une melonnière dont il vend la récolte aux rouliers de passage.
Mais des phénomènes étranges surviennent, pris par ceux-ci, le paysan croit avoir trouvé un trésor...

Le lendemain, dès qu'il commença à faire nuit dans les champs, le grand-père mis sa casaque, noua sa ceinture, prit une bêche et une pelle sous le bras, se coiffa de son bonnet, vida un cruchon de kvas, s'essuya les lèvres avec un pan de son vêtement, et marcha tout droit vers le potager du pope. Voilà qu'il a dépassé la clôture et le petit bois de chênes. Entre les arbres serpente un petit chemin qui mène dans les champs; c'est bien le même endroit, dirait-on: voilà justement le pigeonnier; mais d'aire à battre - point. "Non, ce n'est pas l'endroit. Ça doit être un peu plus loin; il faut sans doute tourner du côté de l'aire". Il rebroussa chemin, prit une autre direction: on voyait bien l'aire, mais pas le pigeonnier ! Il revint pour s'approcher du pigeonnier - et voilà l'aire qui disparaît. Comme par hasard, la pluie se met à tomber. Il courut de nouveau vers l'aire; le pigeonnier n'était plus là; vers le pigeonnier, et c'est au tour de l'aire de disparaître.  



mots-clés : #contemythe #nouvelle #xixesiecle
par Aventin
le Mer 20 Fév - 21:15
 
Rechercher dans: Écrivains Russes
Sujet: Nicolas Gogol
Réponses: 16
Vues: 1069

Revenir en haut

Page 1 sur 5 1, 2, 3, 4, 5  Suivant

Sauter vers: