Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 11:58

100 résultats trouvés pour contemythe

Michel Rio

Merlin

Tag contemythe sur Des Choses à lire Merlin10

Ce roman est le premier d’une trilogie avec Morgane et Arthur, parus après celui-ci.
Centenaire, Merlin narre comment, « fils du Diable », il fit un nouveau monde, et le cycle arthurien, la légendaire Table Ronde, la maléfique Morgane à Brocéliande et Avalon, Viviane la Dame du Lac, etc.
Il est l’esprit de connaissance, inséparable de l’action guerrière.
« Tout ce qui vit est à jamais en guerre. »

(Tous ces héros, unanimement beaux et forts, forment finalement une aristocratie familiale (par la naissance, pour ne pas dire par les gènes.)
Le ton est épique, mais plus rationnel que merveilleux ; Michel Rio précise que cette interprétation est purement personnelle.
« …] en fin de compte, la poésie prévalait sur le pouvoir. Parce que la légende construisait inlassablement une éternité dont l’histoire s’évertuait à démontrer le mensonge. »


\Mots-clés : #contemythe #moyenage
par Tristram
le Mar 13 Juil - 12:51
 
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Sujet: Michel Rio
Réponses: 16
Vues: 870

Pierre Louÿs

Le Crépuscule des Nymphes

Tag contemythe sur Des Choses à lire Md306710

Cinq contes où la mythologie antique fait l'objet d'une reprise par Pierre Louÿs (ce ne sera pas la seule fois, loin s'en faut), où presque tous les personnages raconteront chacun leur tour l'une des histoires du livre. Presque, c'est-à-dire trois des quatre corinthiennes et seulement l'un des trois jeunes hommes qui leur tiennent compagnie...* étrangeté s'il en est venant de Pierre Louÿs, le seul conte raté de ce Crépuscule des Nymphes, est celui du jeune homme (La maison sur le Nil, ou les apparences de la vertu). Nombreuses sont les figures féminines, chez Pierre Louÿs, qui possèdent un ascendant sur les hommes, ou qui exaltent la fascination à plusieurs facettes que l'écrivain éprouvait pour elles. Aux vues des destins, triste et cruels, qui attendent les protagonistes féminins de ces contes, l'on pourrait dire que cette fois-ci, c'est uniquement en tant que conteuse qu'elles ont l'avantage. Elles foulent les terres sacrées d'Ovide avec un lyrisme qui frôle le talent de Bilitis. Le point essentiel dans Le Crépuscule des Nymphes est plutôt l'acmé que constituent ces jouissances éphémères, plaisirs des sens qui se mêlent à celui des larmes ; des conteuses qui, en dépit des vicissitudes, tendent toutes vers un bonheur secret.

*: reste un cinquième conte, celui de Thrasès qui est certes "il" mais n'est du reste pas humain.


\Mots-clés : #contemythe
par Dreep
le Sam 10 Juil - 19:41
 
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Sujet: Pierre Louÿs
Réponses: 4
Vues: 427

Herman Melville

Le Grand Escroc
Titre original: The Confidence-Man, his Masquerade

Tag contemythe sur Des Choses à lire Le_gra10

Roman, 1857, 400 pages environ.


Un vapeur d'une taille certaine, empli de passagers, descend en cabotage le Mississippi. Une affiche placardée près de la cabine du capitaine prévient ces passagers d'être sur leurs gardes, en raison de la présence d'un escroc à bord.
Ce sera la seule allusion à ce capitaine (et si l'escroc c'était lui ?).
Ces passagers rencontrent, sous des dehors de hasard, un caractère principal assez ambigü, peut-être unique, peut-être multiple, en tous cas insaisissable (parce que ne se laissant pas démasquer).

Le roman est articulé en tableaux ou scènes parfois enchaînées, parfois non. Il est d'une très grande richesse et d'une indiscutable modernité.
Tout repose sur la confiance dans le rapport imposé par l'escroc, mais, d'une certaine manière (ce qui est particulièrement moderne), sur le degré de confiance que nous-mêmes mettons dans les situations narrées, c'est-à-dire que nous sommes aussi, nous lecteurs, confrontés.
Il y a de la satire allégorique mais aussi métaphysique dans l'ouvrage.


L'abord d'une foultitude de sujets variés intimes ou universels, prégnants, fait défilé ou farandole, étourdit le lecteur.
Sujets tels le bien, la charité -bien sûr la confiance - la morale -ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique - le cynisme, la philanthropie, la misanthropie, le matérialisme, le réalisme, la théologie, l'amitié, l'économie sont par ex. autant d'accroches dont se sert le -ou les- grand(s) escroc(s) à bord.

À noter qu'il n'escroque pas toujours pour de l'argent, comme s'il poursuivait des desseins plus mystérieux (le diable n'a pas tenté Adam et Ève pour de l'argent, est-il dit, en substance, quelque part dans le roman).


Alors, un ouvrage remarquable et méconnu ?
Oui, si l'on veut.
Pourtant, pourtant...
Ce fut un échec complet, tant auprès de la critique que du public, et l'auteur, cinglé de plein fouet -sans doute parce qu'il avait "mis" énormément de lui, de temps, de réflexion, de matière dans ce livre-là- se retirera plus ou moins de la vie littéraire pour épouser une autre carrière, nettement moins en vue.

C'est aussi un ouvrage roboratif, un peu trop riche comme l'on dit d'un mets ultra-calorifique.
Si, en effet, le lecteur est étourdi, grisé par le déroulé, le côté incessant, il solliciterait parfois volontiers un tempo un peu moins enlevé, une pause.
Enfin peut-être Melville eût-il gagné à davantage de concision, de dépouillement, quelque chose de plus ramassé (avis au potentiel lecteur: s'engager dans ces pages est une entreprise d'une certaine haleine, pas seulement en raison du nombre de pages).

Et puis:
Je n'ai pas trouvé ce si fort alliage, que je prise tant chez Melville, entre la force et la grâce dans l'écriture (mais il est vrai qu'avec Melville, qui m'a tant transporté et que je porte volontiers au pinacle, je suis si peu indulgent): alliage dont sont sertis Benito Cereno, Moi et ma cheminée, Moby Dick, Bartleby et tant d'autres...

Mais malgré tout ce Grand Escroc, pour mitigé que je puisse paraître, reste un livre tout à fait à recommander.



Mots-clés : #absurde #amitié #contemythe #social #voyage #xixesiecle
par Aventin
le Jeu 24 Juin - 17:03
 
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Sujet: Herman Melville
Réponses: 71
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Pierre Michon

Abbés

Tag contemythe sur Des Choses à lire Abbzos10

Trois chroniques autour des premiers monastères bénédictins de l’Ouest.
Dernière phrase d’une chronique imputée à Pierre de Maillezais, cette antienne sera commune aux trois récits :
« Toutes choses sont muables et proches de l’incertain. »

Vers « l’an mille », l’abbé Èble se retire sur « l’île naine de Saint-Michel », et entreprend de démêler Tohu et Bohu, la terre et les eaux, asséchant les vases entre mer et rivières.
Les passions de la gloire et de la femme le hantent…
« Et cette grande femme qui est debout devant lui, qui déjà s’éloigne sur ses pieds de marbre, c’est la verticale sans frein de l’éclair. »

La seconde chronique évoque justement Maillezais, de ces abbayes qui aménagèrent le marais poitevin, celle-là fondée sur la bauge d’un sanglier, et la volonté d’une femme, Emma.
La troisième, typique de cette époque entichée de reliques, raconte l’histoire assez irrévérencieuse d’une dent de Jean-Baptiste qui, dérobée, s’avèrera fausse.
« Cette époque, on le sait, aime les os. Pas tous les os, ils ont grand soin de choisir, disputent et parfois s’entretuent sur ce choix : les os seulement qu’on peut revêtir d’un texte, le Texte écrit il y a mille ans ou les textes écrits il y a cent ans, ou le texte qu’on écrit à l’instant pour eux, les os que Cluny ou Saint-Denis a nommés et scellés, ceux qui à des signes patents pour nous illisibles, firent partie d’une carcasse d’où s’évasait la parole de Dieu, la carcasse d’un saint. »

Ces trois chroniques liées s’achèvent sur « le verset de l’Ecclésiaste où il est question de paroles et de vent », sans doute celui auquel répondit « la vox clamans in deserto » de Jean-Baptiste…
Lecture savoureuse, spécialement si on fait l’effort de se renseigner sur les sources.

\Mots-clés : #contemythe #historique #moyenage #religion
par Tristram
le Lun 31 Mai - 16:52
 
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Sujet: Pierre Michon
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Jacques Abeille

Les Voyages du Fils

Tag contemythe sur Des Choses à lire Les_vo11

« J’étais fatigué des livres, de ceux bien trop nombreux que j’avais lus autant que du seul que j’aie écrit et auquel il me semblait avoir sacrifié toute ma jeunesse. »

C’est l’incipit de la première partie, et j’ai déjà un doute sur la désinence de « que j’aie écrit » : pourquoi le subjonctif et pas l’indicatif ? Plus je lis et vérifie les formes du français, plus j’ai des doutes…
Le narrateur, le fils d’un bûcheron qu’il n’a pas connu et qui est le Veilleur du Jour du livre précédent, retrouve, dans les Hautes Brandes où les cavaliers barbares se sont sédentarisés, Barthélemy Lécriveur devenu vieux, qui lui raconte comment il rencontra une variante de Circé aux porcs et sa déchéance consécutive.
Puis sa quête d’identité le mène à suivre les traces du passage de Léo Barthe, le pornographe, jusqu’à apprendre que ce dernier avait un frère jumeau, Laurent, son père, qui fut victime d’un sacrifice rituel atroce.
Les lupercales forestières sont un rite coutumier où les vierges sont livrées à la chasse des charbonniers… ethnologie fantasmatique de nouveau…
Le thème de la mémoire et de l’oubli est marquant.
« Les hommes sont contraints de mettre beaucoup d’imagination dans les souvenirs qu’ils gardent de leur vie – c’est ça ou l’oubli – et même leurs gestes immédiats portent l’ombre de rêveries qui les redoublent. La vie est si plate, si peu réelle. »

Après avoir publié le livre précédent à la mémoire de son père, Ludovic le narrateur prend des notes pour rédiger le compte-rendu de ses voyages à son retour en Terrèbre ; l’écriture tient une place prépondérante dans les livres d’Abeille.
« Cette histoire que j’avais passé ma jeunesse à scruter pour la mettre au propre, avait précédé ma vie. Comme si la chose écrite pour moi bénéficiait en regard de l’existence d’une précellence tacite, je me trouvais, quant à mes actes, à mes sentiments aussi, dans la situation d’un auteur scrupuleux qui s’interdirait la répétition de certains mots ou de certaines tournures de langage pour en ménager l’éclat. Je m’avisais ainsi que chaque texte qui s’écrivait, selon l’axe de son propos, ne s’autorisait, si vaste soit-elle, qu’une réserve limitée de termes et que, celle-ci épuisée, le récit, l’essai ou la rêverie rencontrait son point final. À longue échéance, peut-être, certains retours du même étaient-ils admissibles, mais non sans parcimonie. »

« On ne devrait jamais se laisser conter l’histoire d’un manuscrit, soupira-t-il ; elle est toujours plus belle que son contenu. »

Nous retrouvons l’image de l’écrivain-médium d’une inspiration qui lui est étrangère, idée assez récurrente dans la littérature pour ne pas être totalement sans fondement.
« Mais le plus souvent les signes donnaient son tracé à l’œuvre sans que ma volonté prît la moindre part à cette opération. L’écriture se dévidait pour ainsi dire de son propre mouvement et avec une autorité qui m’en imposait. Je n’avais pas mon mot à dire. »

« J’étais habité par une pensée qui ne me visitait qu’à la condition que j’eusse la plume en main et qui, pour ainsi dire, me dictait le texte pour m’en offrir l’inlassable surprise. Oui, une pensée errante et forte, n’émanant de personne et qui, de temps à autre, m’élisait comme l’instrument de sa manifestation. Une grâce, en somme, car je suis bien sûr que je ne saurais, par mes seuls moyens, parvenir à une vérité si intense et vibrante. »

Il y a une certaine dimension érotique, mais aussi politique, avec notamment « les auteurs du second rayon » (libertins) et « la très ancienne et vénérable tradition anarchiste des métiers du livre ».
« Les discours, les écrits qui concernent les réalités du sexe ne peuvent rien avoir que de très commun. Les images qu’ils développent ne gravitent qu’autour d’un nombre fort limité de motifs qui appartiennent à tous. Le trait dominant de l’érotisme est la répétition et l’uniformité, inéluctablement. »

« …] sans hâte et par mille ruses, les pouvoirs politiques modelaient l’opinion et s’apprêtaient à régler avec une rigueur croissante le problème des livres, comme si la proche désuétude de ce véhicule de la pensée le rendait plus subversif. »

Avec toujours le même style soutenu, qui fait beaucoup du charme de ces récits.

\Mots-clés : #contemythe #ecriture #traditions #universdulivre #voyage
par Tristram
le Jeu 6 Mai - 0:35
 
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Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 12
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Valère Novarina

Le Jeu des Ombres

Tag contemythe sur Des Choses à lire Le_jeu11

Le Jeu c’est celui avec les mots (aussi en latin)…
« LA BOUCHE HÉLAS.
Avis aux Huminiâtres, aux Huminiacés ! Psaumes aux Théosaures, aux Penseurs Perpendiculaires, aux Anthropo-bisphoriques – et urbains de la même farine ! »

« LE CLAVIER.
Déchroniquons-le ! Mourons-y ! Tuons-le ! Mourons-y !
LE PHRASÉ.
Démourissons-le avant que nous y fûmes. »

… et les Ombres ce sont les morts, dans l’enfer mythologique de la Rome antique principalement (Hécate, Pluton, surtout Orphée et Eurydice), mais aussi le Dieu biblique, et même Mahomet chevauchant le Bourak.
« ORPHÉE.
"Les mots sont devenus dans les langues humaines comme autant de morts qui enterrent des morts, et qui souvent même enterrent des vivants. Ainsi l’homme s’enterre-t-il lui-même journellement avec ses propres mots altérés qui ont perdu tous leurs sens. Ainsi enterre-t-il journellement et continuellement la parole." »

Le discours est souvent de tendance métaphysique (le temps et l’espace, le jour/ lumière et la nuit).
« Je vais tracer au compas
La limite qui est invisible
Entre naître… et n’être pas
Entre n’être… et naître pas. »

« LE CONTRE-CHANTRE.
Tous les hommes sont des écriteaux égaux : homme et emmoh : égal est l’homme, légal le mot.
LE CHANTRE.
La parole est aux hennissements !
FLIPOTE.
Ôtez l’espace du lieu : rien ne reste. Prenez le temps, enlevez-lui chaque moment : l’instant est là. Ôtez-lui le mot : le temps file à vau-l’eau. »

« La nature est un jeu d’énergies, une phrase dite et respirée par toute la création, par toutes les créatures vivant ensemble : d’un souffle, en un geste pluriel, d’un seul tenant. Comme une donnée : l’apparition de tout. »

On pense tout de suite à Michaux, puis à Jarry, Audiberti, entr’autres.
Cette pièce est a minima une comédie bouffonne (avec des personnages comme l’Ambulancier Charon, Marcel-Moi-Même, etc.), où explose l’inventivité jubilatoire de Valère Novarina concernant la parole, du verbe, du langage.
« ANTIPERSONNE I.
Ce qui fait extrêmement peur, ce n’est pas le chaos d’ici, ni l’infini, ni le labyrinthe, ni la chair, ni le mystère de la matière – mais le rangement absolu de tout et l’apparition soudain de l’univers dans une langue ordonnée.
Ce n’est pas le chaos de la matière qui fait peur, c’est d’entendre un ordre dedans ; ce n’est pas une chose qui s’entend par la vue – puisque tout est désordre à voir, mais une chose que l’on entend dans l’ordre du souffle. Dans l’architecture du langage, nous entendons un ordre dans le langage. »

« Conclusion : Ceux qui ont tagué "La mort est nulle" au bord du canal de l’Ourcq ont bien fait.
Nous ne sommes pas du tout faits pour ça. Ce n’est pas une fin pour nous. Nous sommes dévorés par elle mais nous ne sommes pas ses sujets. »

Apparaissent une multitude de figures humaines ou mythologiques, dont de nombreux animaux, et des machines ; l’Huissier de Grâce annonce régulièrement l’entrée de nouveaux personnages, parfois en longues listes extraordinaires, comme celle qui clôt la pièce.
« L’HUISSIER DE GRÂCE.
Entrent Les Phases, Les Phrases, Les Ombres, Les Nombres, Les Âmes et Les Enfants Pariétaux. »

Des personnes réelles en font partie, dont nombre appartiennent au monde du spectacle.
« PIERRE BERTIN.
Je traversais ma mort à temps plein, et de plein jour comme en pleine nuit. Telles étaient mes scènes, qui n’avaient pas encore eu lieu à c’t’époque-là.
On ne voit ici dans la nuit noire plus que la nudité vraie de la lumière : sa force est écrasante tant elle se répand. Cependant le sol était là – et je continuais à vivre uniquement pour me venger d’exister. »

Il y a aussi des allusions littéraires, comme à Molière (Le vivant malgré lui, Le mort imaginaire), et une curieuse récurrence du chiffre huit, (qui rime avec nuit dans presque toutes les langues) et onze.
On retrouve la Dame autocéphale et le Valet de Carreau évoqués par Louvaluna dans sa lecture de L'Opérette imaginaire ; démonstration par l’inverse de ma méthode de lecture chronologique des auteurs, j’ai malencontreusement abordé Novarina par sa dernière pièce…

\Mots-clés : #absurde #contemythe #mort #philosophique #spiritualité #théâtre
par Tristram
le Mar 4 Mai - 20:35
 
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Sujet: Valère Novarina
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José Saramago

Le radeau de pierre

Tag contemythe sur Des Choses à lire Le_rad10

La péninsule Ibérique se sépare de l’Europe par « rupture des Pyrénées », et José Saramago nous raconte avec bonhomie cette scission fantastique, et les réactions des personnes comme des gouvernements et scientifiques.
« Il y eut une pause, on sentit passer dans l’air comme un grand souffle, la première et profonde respiration de celui qui se réveille, et la masse de pierre et de terre, couverte de villes, de villages, de rivières, de bois, d’usines, de forêts vierges, de champs cultivés, avec ses habitants et ses animaux, commença de bouger, barque qui s’éloigne du port et met le cap vers l’océan, une fois encore inconnu. »

Elle a pris la mer comme une île, et la vision forte est à la fois rendue avec réalisme et poésie, un certain onirisme, du merveilleux et de l’humour sur un substrat de mythologie infernale (avec notamment les chiens).
Joana Carda griffe le sol avec une branche d’orme, Maria Guavaira dévide interminablement un bas de laine bleue, Joaquim Sassa fait ricocher une lourde pierre sur la mer, les étourneaux suivent José Anaiço, Pedro Orce est le seul à ressentir le tremblement de la terre, et tous vont se réunir pour voyager à travers l’ex-péninsule.
La foule va voir passer le rocher de Gibraltar, tandis que d’après les calculs l’archipel des Açores se trouve sur la route suivie…
La recherche stylistique novatrice, habituelle à Saramago, va vers un allégement de la ponctuation, moins marquée notamment dans les dialogues ; cette fois, elle ne gêne pas la compréhension du lecteur, souligne le flux de paroles ou pensées sans artificialité. De plus, le narrateur s’adresse directement au lecteur, et digresse volontiers sur l’écriture, le langage (et les noms, qui apparemment fascinent l’auteur). Saramago fait aussi de nombreuses allusions aux littératures espagnoles et lusophones, y compris à ses propres œuvres, et affectionne les dictons.
« Joaquim Sassa ne répondit pas, il fit taire son imagination, car le dialogue menaçait de tourner en rond, il allait devoir répéter, Je ne sais pas, et ainsi de suite, avec quelques légères variantes, d’ordre formel, en prenant malgré tout le maximum de précautions car, on le sait, la forme mène au fond, le contenant au contenu, le son d’un mot à son sens. »

« Une aura, une lueur sans éclat, une sorte de lumière non lumineuse semblait planer sur elle, mais cette phrase, composée comme toutes les autres presque uniquement de mots, peut-elle échapper à l’équivoque. »

« …] c’est le narrateur, amant de la justice, qui n’a pu résister à faire ce commentaire. »

« Enfin, le dernier car il en fallait bien un, Pedro Orce dit, Où on dira je vais, et cette phrase qui offense manifestement la grammaire et la logique par excès de logique et sans doute aussi de grammaire, restera telle quelle, peut-être finira-t-on par lui trouver un sens particulier qui la justifie et l’absolve, celui qui a l’expérience des mots sait qu’on peut tout en attendre. »

« …] tout ce que nous disons s’ajoute à ce qui est, à ce qui existe [… »

De mon point de vue, une belle réussite !

\Mots-clés : #contemythe #fantastique #insularite
par Tristram
le Mer 7 Avr - 13:40
 
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Sujet: José Saramago
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Charles Dickens

Cantique de Noël

Tag contemythe sur Des Choses à lire Cantiq10

Voici, dans un conte de cinq « couplets », Ebenezer Scrooge (quels noms de personnages, comme celui de son commis, Bob Cratchit !), un homme d’affaires âpre au gain ayant survécu à son associé, Jacob Marley, dont le spectre lui apparaît un soir de Noël typiquement londonien.
« Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était embarrassé ; et plus il s’efforçait de ne pas penser, plus il pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque fois qu’après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même, que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui cesse d’être comprimé, retournait en hâte à sa première position et lui présentait le même problème à résoudre : "était-ce ou n’était-ce pas un songe ?" »

Odieux avare endurci, trois esprits successifs (passé, présent et avenir) l’amènent à repentance au spectacle de la misère humaine qui fête malgré tout gaiement Noël en compagnie. L’acariâtre nanti découvre l’amour et la bonne humeur familiale. Après cette leçon nocturne, il rit et répand le bonheur.
C’est pathétique (la mort du petit Tiny Tim, les bons sentiments), d’une époque où cela était encore possible en littérature – encore neuf.
Dickens excelle tant dans la forme brève que dans ses longs feuilletons, et son œuvre appartient au fond commun des lettres. L'histoire fameuse de Scrooge fait partie de ses créations devenues légendaires outre-manche. J’ai moi-même l’impression de l’avoir déjà lu – ce qui n’est pas impossible…

\Mots-clés : #contemythe #fantastique #misere #social #xixesiecle
par Tristram
le Mer 3 Mar - 0:02
 
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Sujet: Charles Dickens
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Charles De Coster

Tag contemythe sur Des Choses à lire 51dmjm10

Légendes flamandes

Avec le quatrième de couverture ça reste mystérieux :

Au regard de l’histoire littéraire, Charles De Coster est l’homme d’une seule œuvre : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, considérée comme le texte fondateur des lettres belges. Mais de toute la production de Charles De Coster, il faut assurément détacher les Légendes flamandes.

Ces légendes nous content la création de la confrérie des courageuses femmes-archers d’Uccle, qui combattent l’ennemi pendant que leurs maris dorment (Les Frères de la Bonne Trogne), la fondation miraculeuse de l’église d’Haeckendover par trois pucelles (Blanche, Claire et Candide), la vengeance de la courageuse Magtelt contre le beau et cruel Halewyn, que le sang des vierges régénère (Sire Halewyn), le pacte avec le diable d’un forgeron ruiné et ses ruses pour déjouer ses émissaires (Smetse Smee).

Ces quatre contes sont le laboratoire des techniques littéraires qui feront de l’Ulenspiegel une œuvre unique.

espacenord.com


A la lecture dépaysement et déroutement. On sent le bon temps de la légende, le fantastique de la légende mais en prenant le chemin d'un humour et de ressorts ouvertement "populaires"... ou simples. On boit bien, on est un peu filous, les femmes ronchonnes... Et le texte joue la forme du vieillot. Oncques ne relèvera pourtant de trucs incompréhensibles. Ca se lit très bien avec une évidente curiosité, de la gourmandise même (avec ou sans bruinbier). Les chapitres, avec leurs introductions à l'ancienne sont courts et rythme le récit, les personnages sont de chatoyantes images de fables. Drôlerie, cruauté, justice, piété, tous les ingrédients sont là.

Ce qui fait qu'on se prend au jeu aussi, au fil des pages, c'est la poésie un rien archaïque qui nous baigne. Ce qui sans en avoir tant l'air, différencie le texte de "l'ancien authentique". Les touches qui discrètement mais naturellement place la femme en bonne place. Les appels à l'histoire (occupation et répression espagnole) aussi pour dessiner une force à ces bons caractères bonhommes.

Un drôle de mélange donc. Pas du régionalisme, du conte oui, de la poésie aussi, une recherche, de la diversité. Les joies du narration fluide et riche en images...

Énigmatique ce pays voisin !

Mots-clés : #contemythe #lieu #moyenage #xixesiecle
par animal
le Mer 27 Jan - 20:32
 
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Sujet: Charles De Coster
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Vues: 309

Hugo von Hofmannsthal

Andréas et autres récits

Tag contemythe sur Des Choses à lire 41qitz10

Neuf récits "dans l'atelier" de l'écrivain : Hugo von Hofmannsthal ébauche des nouvelles qui serviront de base à d'autres textes, plus tardifs. Mais pour l'essentiel ce recueil reconstitue un travail de réécriture, dans lequel l'autrichien reprend aventures et contes à son... conte si je puis me permettre. Hofmannsthal a le goût du suranné et je ne peux pas dire que la veine orientale ne le réussisse tout à fait. Andréas, Lucidor et le Conte de la femme voilée sortent du lot. Là où Hofmannsthal m'impressionne le plus, c'est lorsqu'il décompose la narration en plusieurs strates de consciences. Passant du rêve à la réalité, d'un personnage à un autre, d'une métamorphose à une autre, sans coupure nette. Dernier bémol, le français est souvent un peu lourd dans cette traduction.

Hugo von Hofmannsthal a écrit:Andréas, un peu plus tard, se trouvait seul dans sa chambre. Debout devant la table il serrait les attaches de son portemanteau. Il y avait un briquet devant lui mais il n'avait que faire de la lueur d'une bougie ; la lune, par la fenêtre, donnait en plein dans la pièce et chaque chose se trouvait partie en noir et blanc. Il avait retiré ses bottes ; il écoutait les bruits de la maison. Il ne savait pas ce qu'il attendait. Il le savait pourtant et soudainement il se trouva dans le couloir, devant une porte. Il retint son souffle : deux êtres couchés côte à côte parlaient entre eux d'une voix étouffée et affectueuse. Ses sens étaient aiguisés, il pouvait entendre que la fermière, tout en parlant, nattait ses cheveux et, en même temps, qu'en bas dans la cour le chien se déplaçait et mangeait quelque chose. « Qui peut donner à manger au chien, maintenant, en pleine nuit ? »


Mots-clés : #contemythe #nouvelle #reve
par Dreep
le Mer 16 Déc - 14:40
 
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Sujet: Hugo von Hofmannsthal
Réponses: 11
Vues: 1351

Pierre Clastres

La Société contre l'État ‒ Recherches d’anthropologie politique

Tag contemythe sur Des Choses à lire La_soc10

Cet ouvrage, publié en 1974, est un recueil d’études parues antérieurement, sauf la conclusion.
Chapitre 1 : Copernic et les sauvages
L’anthropologie constate que les sociétés (dites) primitives et/ou archaïques seraient sans dimension politique (et historique) :
« On se trouve donc confronté à un énorme ensemble de sociétés où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hiérarchique, où, en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-obéissance. »

« …] les sociétés à pouvoir politique non coercitif sont les sociétés sans histoire, les sociétés à pouvoir politique coercitif sont les sociétés historiques. »

Clastres pulvérise d’emblée la croyance en leur supposée « économie de subsistance » (elles ont proportionnellement beaucoup plus de ressources que celles d’Occident).
Il pourfend ensuite l’attitude traditionnelle des ethnologues :
« Décider que certaines cultures sont dépourvues de pouvoir politique parce qu’elles n’offrent rien de semblable à ce que présente la nôtre n’est pas une proposition scientifique : plutôt s’y dénote en fin de compte une pauvreté certaine du concept. »

Chapitre 2 : Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne
Prenant l’exemple de l’Amérique du Sud, il établit que le chef est caractérisé par la générosité, le droit à la polygynie et le don oratoire, que son rôle est d’un pacificateur sans moyen de contrainte. Il incarne l’absence d’autorité, l’impuissance du pouvoir, « charge instituée pour ne pas s’exercer », rupture dans le cycle des échanges de biens, de femmes et de mots, qui définissent la société.
Son analyse est que « la culture appréhende le pouvoir comme la résurgence même de la nature. »
« La même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement : c’est ainsi que la culture utilise contre le pouvoir la ruse même de la nature ; c’est pour cela que l’on nomme chef l’homme en qui vient se briser l’échange des femmes, des mots et des biens. »

(On peut se demander ce que devient cette brillante démonstration maintenant que Descola a remis en question le dualisme nature-culture.)

Chapitre 3 : Indépendance et exogamie
Bilan des études ethnologiques sur les structures sociales des tribus de la Forêt Tropicale, maloca et famille étendue, règles de résidence et filiation.
Clastres dénonce encore les préjugés ethnocentriques :
« Les sociétés primitives, tout comme les sociétés occidentales, savent parfaitement ménager la possibilité de la différence dans l’identité, de l’altérité dans l’homogène ; et en ce refus du mécanisme peut se lire le signe de leur créativité. »

« Car c’est finalement à la conquête d’un équilibre constamment menacé que tendent, d’une manière directe ou détournée, les forces qui "travaillent" ces sociétés primitives. »

« Doit-on pour autant qualifier d’immobiles des cultures dont le devenir ne se conforme pas à nos propres schémas ? Faut-il voir en elles des sociétés sans histoire ? »

Chapitre 4 : Élément de démographie amérindienne
Il reprend ensuite les calculs démographiques, pour estimer une population de ces régions bien plus importante qu’avancé auparavant.

Chapitre 5 : L’arc et le panier
Enfin, il retrace la société des nomades Guayaki, vivant de chasse et de collecte (l’« arc », distinctif des hommes), les femmes gérant le campement et se chargeant du portage (le « panier »). Il est tabou pour les chasseurs de consommer leurs propres proies, et ils doivent se partager les femmes, moins nombreuses que les hommes : cela va dans le sens de l’échange social.
« Le tabou alimentaire et le déficit en femmes exercent, chacun sur son propre plan, des fonctions parallèles : garantir l’être de la société par l’interdépendance des chasseurs, en assurer la permanence par le partage des femmes. »

Seuls deux hommes ne touchent pas à l’arc et portent un panier : un veuf pané (malchance désastreuse à la chasse) et un homosexuel assumé.
Les hommes compensent le côté négatif de leur condition par des chants en solo, panégyriques d’eux-mêmes (après les niveaux des biens et des femmes, celui des mots) :
« Or, il est bien évident que si le langage, sous les espèces du chant, se désigne à l’homme comme le lieu véritable de son être, il ne s’agit plus du langage comme archétype de l’échange, puisque c’est de cela précisément que l’on veut se libérer. En d’autres termes, le modèle même de l’univers de la communication est aussi le moyen de s’en évader. Une parole peut être à la fois un message échangé et la négation de tout message, elle peut se prononcer comme signe et comme le contraire d’un signe. Le chant des Guayaki nous renvoie donc à une double et essentielle nature du langage qui se déploie tantôt en sa fonction ouverte de communication, tantôt en sa fonction fermée de constitution d’un Ego : cette capacité du langage à exercer des fonctions inverses repose sur la possibilité de son dédoublement en signe et valeur. »

« …] le chant guayaki, c’est la réflexion en soi du langage abolissant l’univers social des signes pour donner lieu à l'éclosion du sens comme valeur absolue. »

« L’homme est un animal politique, la société ne se ramène pas à la somme de ses individus, et la différence entre l’addition qu’elle n’est pas et le système qui la définit consiste en l’échange et en la réciprocité par quoi sont liés les hommes. Il serait inutile de rappeler ces trivialités si l’on ne voulait marquer que s’y indique le contraire. À savoir précisément que, si l’homme est un « animal malade », c’est parce qu’il n’est pas seulement un « animal politique », et que de son inquiétude naît le grand désir qui l’habite : celui d’échapper à une nécessité à peine vécue comme destin et de repousser la contrainte de l’échange, celui de refuser son être social pour s’affranchir de sa condition. Car c’est bien en ce que les hommes se savent traversés et portés par la réalité du social que s’originent le désir de ne point s’y réduire et la nostalgie de s’en évader. L’écoute attentive du chant de quelques sauvages nous apprend qu’en vérité il s’agit là d’un chant général et qu’en lui s’éveille le rêve universel de ne plus être ce que l’on est. »

Chapitre 6 : De quoi rient les Indiens
Puis Clastres expose deux mythes des Indiens Chulupi, pour démontrer « qu’un mythe peut à la fois parler de choses graves et faire rire ceux qui l’écoutent. » : « L’homme à qui on ne pouvait rien dire » et « Les aventures du jaguar », dans les deux cas parodie du périlleux voyage du chamane-jaguar (respecté, redouté) vers le Soleil. (C’est aussi l’occasion de rencontrer un étonnant homologue d’Icare, le jaguar qui vole muni d’ailes fixées au corps avec de la cire, et s’écrase quand celle-ci fond !)

Chapitre 7 : Le devoir de parole
« Parler, c’est avant tout détenir le pouvoir de parler. […] Toute prise de pouvoir est aussi un gain de parole.
Il va de soi que tout cela concerne en premier lieu les sociétés fondées sur la division : maîtres-esclaves, seigneurs-sujets, dirigeants-citoyens, etc. »

En ce qui concerne le droit à la parole, il s’agit des « sociétés à État », à « violence légitime » (comme l’actualité nous rattrape ! Rappelons que police dérive de polis, la cité-État…) Dans ces sociétés de « Sauvages », le discours du chef (qui ne peut commander) est un devoir rituel (garantie de son impuissance), dont la teneur rabâchée est en substance :
« Nos aïeux se trouvèrent bien de vivre comme ils vivaient. Suivons leur exemple et, de cette manière, nous mènerons ensemble une existence paisible. »

(Le conservatisme paraît typique de ces sociétés traditionnelles, repoussant le "changement".)

Chapitre 8 : Prophètes dans la jungle
Le cas des Mbya, tribu tupi-guarani étant parvenue à conserver son identité tribale au travers de sa religion :
« À la surprenante profondeur de leur discours, ces pa’i, qu’on est tenté de nommer prophètes et non plus chamanes, imposent la forme d’un langage remarquable par sa richesse poétique. Là d’ailleurs s’indique clairement la préoccupation des Indiens de définir une sphère de sacré telle que le langage qui l’énonce soit lui-même une négation du langage profane. »

Clastres parle de la forme humaine « adornée », c'est-à-dire sacrée d’après l’ethnologue Jean Monod (dans Wora, la déesse cachée).

Chapitre 9 : De l’Un sans le Multiple
Toujours d’après les Guarani, « qui se nomment eux-mêmes, d’altière et amère certitude, les Derniers Hommes », l’espiègle Dieu créateur veut la terre imparfaite, mauvaise : c’est parce que toutes choses sont une : finies, incomplètes.
« Nommer l’unité dans les choses, nommer les choses selon leur unité, c’est aussi bien leur assigner la limite, le fini, l’incomplet. »

« Le Mal, c’est l’Un. Le Bien, ce n’est pas le multiple, c’est le deux, à la fois l’un et son autre, le deux qui désigne véridiquement les êtres complets. »

Chapitre 10 : De la torture dans les sociétés primitives
« La dureté de la loi, nul n’est censé l’oublier. Dura lex sed lex. Divers moyens furent inventés, selon les époques et les sociétés, afin de maintenir toujours fraîche la mémoire de cette dureté. Le plus simple et le plus récent, chez nous, ce fut la généralisation de l’école, gratuite et obligatoire. Dès lors que l’instruction s’imposait universelle, nul ne pouvait plus sans mensonge – sans transgression – arguer de son ignorance. Car, dure, la loi est en même temps écriture. L’écriture est pour la loi, la loi habite l’écriture ; et connaître l’une, c’est ne plus pouvoir méconnaître l’autre. Toute loi est donc écrite, toute écriture est indice de loi. »

« Le but de l’initiation, en son moment tortionnaire, c’est de marquer le corps : dans le rituel initiatique, la société imprime sa marque sur le corps des jeunes gens. »

Chapitre 11 : La société contre l’État
Reprises :
« Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité paisible suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. »

« La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. »

« La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance. »

« Les choses ne peuvent fonctionner selon le modèle primitif que si les gens sont peu nombreux. »

Et retour sur le cas des Mbya :
« Le prophétisme tupi-guarani, c’est la tentative héroïque d’une société primitive pour abolir le malheur dans le refus radical de l’Un comme essence universelle de l’État. »

« Les prophètes, armés de leur seul logos, pouvaient déterminer une "mobilisation" des Indiens, ils pouvaient réaliser cette chose impossible dans la société primitive :  unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. »

« Dans le discours des prophètes gît peut-être en germe le discours du pouvoir et, sous les traits exaltés du meneur d’hommes qui dit le désir des hommes se dissimule peut-être la figure silencieuse du Despote. »

Contestation de l’autorité, "violences policières", journée ouvrée de trois heures… On conçoit aisément le retentissement d’un tel ouvrage dans notre société : un des majeurs apports de l’ethnologie à notre réflexion sociologique, économique, écologique et politique !
Merci à Bix et Arturo pour m’avoir incité à cette lecture, manifestement une des sources de certains courants de pensée très actuels !

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #economie #essai #politique #social
par Tristram
le Mar 11 Aoû - 0:34
 
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Sujet: Pierre Clastres
Réponses: 9
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Jean-Pierre Vernant

L’Univers, les Dieux, les Hommes

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La genèse de l’ouvrage est expliquée dans l’introduction :
« Il y a un quart de siècle, quand mon petit-fils était enfant et qu’il passait avec ma femme et moi ses vacances, une règle s’était établie entre nous aussi impérieuse que la toilette et les repas : chaque soir, quand l’heure était venue et que Julien se mettait au lit, je l’entendais m’appeler de puis sa chambre, souvent avec quelque impatience : « Jipé, l’histoire, l’histoire ! » …
Julien, à l’écoute paraissait heureux. Je l’étais, moi aussi. Je me réjouissais de lui livrer directement de bouche à oreille  un peu de cet univers grec auquel je suis attaché et dont la survie en chacun de nous me semble, dans le monde d’aujourd’hui, plus que jamais nécessaire. Il me plaisait aussi que cet héritage lui parvienne oralement sur le mode de ce que Platon nomme des fables de nourrice, à la façon de ce qui passe d’une génération à la suivante en dehors de tout enseignement officiel, sans transiter par les livres, pour constituer un bagage de conduites et de savoirs « hors texte » : depuis les règles de la bienséance pour le parler et l’agir, les bonnes mœurs et, dans les techniques du corps, les styles de la marche, de la course, de la nage, du vélo, de l’escalade.. »

C'est bien de raconter des histoires. Beaucoup de monde peut le faire. Montrer ce qui peut se cacher derrière les mythes nécessite d'autres compétences
"L'Univers, les Dieux, les Hommes" est un ouvrage qui pourrait se classer tout à la fois dans les catégories Histoire, Anthropologie, Littérature

L’origine de l’univers
Guerre des dieux, royauté de Zeus

Les premiers chapitres sont consacrés à la création du monde.
Ouranos, le ciel, est vautré sur Gaïa, la terre, dans un coït permanent empêchant celle-ci de libérer les enfants prisonniers de son ventre, les fameux Titans. Pour cette raison, le plus jeune d’entre eux, Chronos, va châtrer son père ; acte maudit d’une forme de parricide. En effet, du sang tombé du membre d’Ouranos, vont naître les Erinyes qui sauront bien réclamer vengeance.
Du reste, Chronos est un sale type (si on peut dire !) qui n’hésite pas à avaler sa progéniture, autre crime suprême dans la culture gréco-romaine : l’anthropophagie.
Il faudra la force et l’astuce (il a avalé Métis, la ruse, sous forme de goutte d’eau) de Zeus pour venir à bout des forces du mal, les Titans, Typhon et enfin les géants.
Longtemps donc  l’univers a hésité entre ordre et désordre, construction et chaos.

Le monde des humains
A l’origine, les hommes vivaient en parfaite harmonie avec les dieux. Ces temps bénis ont une fin. Maintenant, il convient que mortels et immortels soient séparés dans deux mondes différents.
Arrive alors un être ambigu, Prométhée, qui va jouer une partie de poker menteur avec Zeus.
Premier acte :
Lors de la préparation du sacrifice, Prométhée va constituer deux parts. La première est formée des os des animaux enrobés de bonne graisse (package séduisant mais décevant), la seconde part consiste en bonne viande enfermée dans la panse peu ragoutante du bovidé. Zeus va choisir la première part pour les dieux, la seconde ira aux humains.
Prométhée a essayé (et réussi) à tromper Zeus. Va s’engager alors un duel entre les deux, ou la ruse constitue l’élément principal.
Deuxième acte :
Prométhée va voler le feu, caché par Zeus ainsi que le blé, pour le donner aux hommes. Vous apprendrez notamment pourquoi Prométhée se promène pour cette action avec un fenouil à la main…

« Mais la lutte de ruse entre Zeus et Prométhée n’est pas terminée. Zeus a caché le feu. Prométhée le lui a volé ; Zeus a caché le blé, les hommes travaillent pour gagner leur pain. Mais Zeus n’est pas encore satisfait, il trouve que l’échec de son adversaire n’est pas total. En éclatant de rire, comme il aime à le faire, Zeus lui réserve une nouvelle déconvenue. Troisième acte. »


Cette nouvelle malédiction apportée aux hommes c’est la création de la femme !
Celle-ci est façonnée à partir d’argile et d’eau à l’image des déesses. Elle est splendide et s’appelle Pandora.

« Prométhée se voit à nouveau vaincu. Il comprend tout de suite ce qui pend au nez du pauvre genre humain qu’il a essayé de favoriser. Comme son nom l’indique, Prométhée, c’est celui qui comprend d’avance, celui qui prévoit, alors que son frère, qui se nomme Epiméthée, c’est celui qui comprend après, epi, trop tard, celui qui est toujours possédé et déçu, qui n’a rien vu venir… Or donc, Prométhée comprend ce qui va se passer et prévient son frère, en lui disant : « Ecoute-moi, Epiméthée , si jamais les dieux t’envoient un cadeau, surtout ne l’accepte pas, et renvoie-le d’où il est venu. » Epiméthée jure bien sûr qu’on ne l’y prendra pas. Mais voici que les dieux assemblés lui envoient la plus charmante personne qui soit. Voici devant lui Pandora, le cadeau des dieux aux humains. Elle frappe à sa porte, Epiméthée, émerveillé,  ébloui, lui ouvre la porte et la fait rentrer dans sa demeure. Le lendemain, il est marié et Pandora est installée en épouse chez les humains. Ainsi commence tous les malheurs. »


La femme se caractérise par son avidité. Elle a vite fait de mettre sur la paille le malheureux paysan qui a trimé sang et eau pour subvenir à ses besoins.
Elle est également dotée d’un appétit sexuel insatiable qui transforme son mari en peu de temps en vieillard exténué.

« Si Prométhée a ourdi une ruse qui consistait à voler le feu de Zeus, il s’attire une réplique incarnée par la femme, synonyme de feu voleur, que Zeus a créée pour tracasser les hommes. En effet, la femme, l’épouse, est un feu qui brûle son mari continûment, jour après jour, qui le dessèche et le rend vieux avant l’âge. Pandora est un feu que Zeus à introduit dans les maisons et qui brûle les hommes sans qu’il soit besoin d’allumer une flamme quelconque. Feu voleur répondant au feu qui a été volé. »


Enfin, la femme a le malheur d’être très curieuse. Ainsi, Pandora ne va pas résister à l'ouverture, malgré l’interdiction, de la jarre qui contient tous les maux.

Tag contemythe sur Des Choses à lire Pandor10
Spoiler:
Le commentateur précise qu'il essaie de donner un idée de l'esprit des mythes grecs. Il ne cautionne nullement les jugements de valeur émis par ceux qui les ont écrits et qui étaient des hommes  Very Happy  


La Guerre de Troie
Et revoilà Prométhée qui, en fin de compte, possède pas mal d’atouts dans la manche ! En échange d’être libéré de son supplice (l’aigle qui lui mange perpétuellement le foie), il révèle à Zeus un terrible secret.
Ce secret concerne une sacrée diablesse, d’une beauté éblouissante, sur laquelle Zeus et Poséidon ont jeté leur dévolu. Il s’agit de la Néréide Thétis. Or Prométhée sait que de la rencontre d’un dieu avec Thétis naîtra un fils qui renouvèlera le crime de Cronos sur Ouranos. Prudents, les dieux se défilent et refilent la belle naïade aux humains. Elle fera le bonheur du roi Pelée qui l’enserre de ses bras : malgré des transformations successives dont elle a le pouvoir, Thétis ne  peut s’échapper et s’avoue vaincu. De cette union naîtra le fameux Achille.

« Un des résultats de ce mariage inégal entre une déesse et un humain, c’est que toute la splendeur, toute la puissance qui s’attachent à la divine Thétis, viennent en partie auréoler le personnage d’Achille. En même temps sa figure ne peut être que tragique : sans être un dieu, Achille ne saurait ni vivre ni mourir comme le commun des hommes, en simple mortel ; mais échapper à la condition ordinaire de l’humanité ne fait pas pour autant de lui un être divin, assuré de l’immortalité. Son destin, qui pour tous les guerriers, tous les Grecs de ce temps, a valeur de modèle, continue à nous fasciner : il éveille en nous, en écho, la conscience de ce qui fait de l’existence humaine, limitée, déchirée, divisée un drame où la lumière et l’ombre, la joie et la douleur, la vie et la mort sont indissociablement mêlées. Exemplaire, le destin d’Achille est marqué du sceau de l’ambiguïté. D’origine à moitié humaine, à moitié divine, il ne peut être entièrement ni d’un côté ni de l’autre. »


Ulysse ou l’aventure humaine.
On sent que Vernant prend un grand plaisir à raconter les multiples épisodes de l’Odyssée. Il est vrai que l’ouvrage se prête particulièrement à cela. Toutefois, le discours s’enrichit de réflexions dévoilant le sens de ces aventures

« Mais, quand ils doublent le cap Malée, une tempête s’abat à l’improviste sur les Grecs. Elle va souffler sept jours durant, transportant la flottille dans un espace tout différent de celui où elle naviguait auparavant. Désormais Ulysse ne saura plus ou il se trouve, il ne rencontrera plus de gens comme les Cicones, qui sont des guerriers hostiles mais semblables à lui. Il sort en quelque sorte des frontières du monde connu, de l’oikoumené humaine, pour entrer dans un espace de non-humanité, un monde de l’ailleurs. »


Dionysos à Thèbes
Rupture avec le chapitre précédent. En effet, on passe de récits à caractère très littéraires à d’autres étroitement reliées à la religion. Dionysos est l’un des dieux les plus importants du panthéon gréco-romain.
C’est un dieu particulièrement ambigu. Il représente souvent une forme de désordre qui peut mener à la sauvagerie et à la folie meurtrière. Dionysos revient d’Orient accompagné des bacchantes qui dansent autour de lui. Il est efféminé, vêtu de vêtements chatoyants, boit jusqu’à l'ivresse. Bref, tout ce qu’un Grec policé ,mesuré, peut craindre et détester.
C’est ce qui arrive lorsque Dionysos revient à Thèbes sagement gouvernée par Penthée, engoncé dans ses principes. Le dieu y apporte une forme de désordre, notamment en libérant les femmes.

« Au gynécée, on sait encore à peu près ce que les femmes font – on ne sait jamais complètement ce qu’elles  fabriquent, ces diablesses, mais, en gros, on les contrôle – tandis que là-bas, livrées à elles-mêmes, non plus dans la ville, non plus entre les temples et les rues, où tout est bien ciblé, mais là-bas, en pleine nature, sans témoin, qui sait jusqu’où elles peuvent aller. »


Le retour de Dionysos à Thèbes et un échec qui se termine en drame. On peut en tirer une leçon toujours valable de nos jours :

« Le retour de Dionysos chez lui, à Thèbes, s’est heurté à l’incompréhension et a suscité le drame aussi longtemps que la cité est demeurée incapable d’établir le lien entre les gens du pays et l’étranger, entre les sédentaires et les voyageurs, entre sa volonté d’être toujours la même, de demeurer identique à soi, de se refuser à changer, et, d’autre part, l’étranger, le différent, l’autre. Tant qu’il n’y a pas possibilité d’ajuster ces contraires, une chose terrifiante se produit : ceux qui incarnaient l’attachement inconditionnel à l’immuable, qui proclamaient la nécessaire permanence de leurs valeurs traditionnelles face à ce qui est autre qu’eux, qui les met en question, qui les oblige à porter sur eux-mêmes un regard différent, ce sont ceux-là mêmes, les identitaires, les citoyens grecs sûrs de leur supériorité, qui basculent dans l’altérité absolue, dans l’horreur, et le monstrueux. »


Les deux derniers chapitres sont consacrés à deux autres mythes : Œdipe à contretemps et Persée, la mort, l’image

Je termine sur ce beau récit de la naissance du corail :

« Persée dépose la tête de Méduse sur le sable de telle sorte que les yeux du monstre dépassent un petit peu de la besace.  Le regard de Méduse s’étend au raz des eaux ; les algues qui flottaient souples, mobiles, vivantes, sont solidifiées, pétrifiées, transformées en coraux sanglants. Voilà pourquoi il y a dans la mer des algues minéralisées : le regard de Méduse les a changées en pierre au milieu des vagues. »


Mots-clés : #antiquite #contemythe
par ArenSor
le Mar 4 Aoû - 14:50
 
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Sujet: Jean-Pierre Vernant
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Carlos Drummond de Andrade

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Carlos Drummond de Andrade  : Conversation extraordiniare avec une dame de ma connaissance. - Métailié

Poète en vers, Carlos Drummond de Andrade l'est  aussi dans sa prose, ses contes et récits, il parvient à donner vie et couleurs à un Etat du Brésil plutot ingrat et replié sur lui même, le Minas Gerais.

Une amie que j'avais, a failli y perdre la raison, tant ce pays de mines, et de rues et de maisons en pente la déprimait, elle qui, carioca de coeur, ne revait que de Rio. 
 
Carlos Drummond a sublimé le réel, même si son regard sur l'humain est plutot acerbe. N'y font défaut ni les simagrées religieuses, ni la  cruauté enfantine, ni les cas de conscience de collégiens.

La nouvelle la plus drôle met en scène des notables assemblés face à un prisonnier qui vient de s'évader.
Ou encore cette histoire de vampire, où un trop respectable gérant de banque mange les doigts des dames. Des  dames seulement, pas des jeunes filles ! Imaginez !
Mais ce qui séduit et retient le plus, c'est la beauté du style de certaines métaphores. Sa prose est souvent lyrique et elle atteint une transparence magique. Il y a aussi de très belles evocations de l'enfance et de la ville du poète.

Un des meilleurs livres de l'année.


Mots-clés : #contemythe #fantastique
par bix_229
le Ven 10 Avr - 19:56
 
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Sujet: Carlos Drummond de Andrade
Réponses: 6
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Francis Jammes

Le Roman du Lièvre

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Nouvelle, écrite en 1902, parue en 1903, une cinquantaine de pages.

Exceptionnelle entame, risquée (débuter par une phrase aussi longue, c'est audacieux !), le trajet du lièvre est rendu de façon remarquable par le rythme, syncopé mais irrégulier de cette phrase (les "et", utilisés en pas très académique mais efficace liant) laquelle pourtant "coule" avec une telle fluidité que c'en est incroyable, le lecteur est dans la peau du lièvre !
Le "à cause que" de la seconde phrase, dites-le à la béarnaise sans élider le "e" final de cause, pas acoske quoi, sinon patatras !

Chapitre I a écrit:Parmi le thym et la rosée de Jean de la Fontaine, Lièvre écouta la chasse, et grimpa au sentier de molle argile, et il avait peur de son ombre, et les bruyères fuyaient derrière sa course, et des clochers bleus surgissaient de vallon en vallon et il redescendait, et il remontait, et ses sauts courbaient les herbes où s’alignaient des gouttes, et il devenait le frère des alouettes dans ce vol rapide, et il traversait les routes départementales, et il hésitait au poteau indicateur avant de suivre le chemin vicinal qui, blême de soleil et sonore au carrefour, se perd dans la mousse obscure et muette.

Ce jour-là, il manqua se butter à la douzième borne kilométrique, entre Castétis et Balansun, à cause que ses yeux ahuris sont placés de côté. Net, il s’arrêta ; sa gencive, naturellement fendue, eut un imperceptible tremblement qui découvrit ses incisives. Puis, ses guêtres de routier, couleur de chaume; se détendirent ainsi que ses ongles usés et rognés. Et il bondit par la haie, boulé, les oreilles à son derrière.

Tag contemythe sur Des Choses à lire Lizovr10

C'est l'histoire de François d'Assise revenu sur terre en mission, afin de guider quelques animaux de rencontre en fin de vie, lesquels sont subjugués d'amour pour lui, vers leur doux Paradis animal, interdit aux humains.

Il pérégrinent ainsi durant la belle saison, puis l'automne, et nous allons de tableaux savoureux en délicatesses de style et de sentiments, douceur, prosodie bucolique mais aussi de louange discrète de la part du poète rustique.  

Vient l'hiver et les privations, il est temps pour les animaux de quitter François en de bien déchirants adieux et de rejoindre le Paradis des animaux. Pour la mission délicate consistant à servir de guide aux autres animaux, François choisit Lièvre, le dernier arrivé...

Il y a, bien sûr, une allusion au Roman de Renart dès le titre, et à l'œuvre de Jean de La Fontaine dès la première ligne:
Nous ne sommes pas surpris que les animaux parlent, soit doués de sentiments, de raisonnements.
Comme dans le Roman de Renart ou dans l'œuvre de Jean de La Fontaine, le choix de tel animal pour illustrer telle situation, tendance outrait de caractère est bien sûr effectué avec la finesse nécessaire.

Peut-être Jammes va-t-il plus loin encore dans l'animalité ressentie et restituée, du moins en tous cas avec Lièvre, le personnage principal.

Nouvelle poétique à souhait, je n'ai pas aimé le final, non que celui-ci baisse en qualité littéraire, non, c'est juste sentimental de ma part, Jammes a cru bon de le raidir, peut-être afin de ne pas se faire taxer de mièvrerie (?).

Tag contemythe sur Des Choses à lire Edouar10
Édouard-Paul Mérite, aquarelle sur papier.



Mots-clés : #contemythe #nouvelle #poésie
par Aventin
le Lun 6 Avr - 19:35
 
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Sujet: Francis Jammes
Réponses: 22
Vues: 891

[Anonyme] Le livre des ruses

Tag contemythe sur Des Choses à lire 71yqdj11

Le livre des ruses, La stratégie politique des Arabes

Texte malheureusement incomplet, une moitié environ de la totalité, traduit depuis manuscrits par R. Kawham probablement connu des adeptes de la collection Phébus.

Quatrième de couverture a écrit:Cet ouvrage, écrit cent ans avant Machiavel, et à sa façon non la moins divertissante - la meilleur réponse aux Occidentaux étonnés qui découvrent aujourd’hui. avec une stupéfaction que n'excuse guère leur scandaleuse ignorance. l'extraordinaire habileté, politique des responsables du monde musulman : ministres mandatés par les puissances du pétrole, émir du désert à la tête de fortunes de plusieurs milliers de millions de dollars, porte-parole de pays " pauvre " bien décidés à prendre leur revanche aux dépens des pays " riches " qui les ont d'abord exploités...

Chacun feint la surprise : " Ils n'ont pas mis, longtemps à apprendre. " Erreur : " Ils, savait " Et depuis longtemps.

Ce que montre à suffisance le présent recueil, découvert et publié par René R.Khawam un 1976 et considéré aujourd'hui comme un classique. Non point un essai abstrait (l'imaginaire arabe répugne à cela) mais un fin tissu d'histoires colorées dont les leçons, visibles ou cachées, s'entrecroisent comme autant de fils, ingénieusement agencés. Pour notre édification. Et pour notre émerveillement.


Le genre de texte qu'on peut aborder pour tout un tas de curiosités différentes et complémentaires : culturelle, historique... pratique ? un goût pour l'exotisme (ça peut aussi être positif non ?), ou pourquoi pas tout simplement une faiblesse pour les "petites histoires". Il s'agit d'ailleurs d'une compilation de ruses historiques ou entre l'historique et le légendaires classées par domaine, par exemple Les ruses des anges et des djinns ou Les ruses des vizirs, des gouverneurs et des gens de l'administration. De quelques lignes à quelques pages vous êtes partis pour des dizaines d'histoires, d'exemples, de matière à réflexion et à s'instruire. Quand on y connait rien, comme moi, on découvre un peu de ce vaste "monde arabe" qui va aller de l'Espagne à l'Irak et plus loin s'il le faut. On y découvre ou retrouve aussi une grande proximité de fond par des personnages communs aux religions juive et chrétienne.

Et puis l'humanité de la ruse. La ruse qui aboutit ou non, du puissant ou du plus petit mais ne s'agit-il pas aussi de spiritualité et de sagesse ? Un parallèle que je ferai avec un classique comme L'Art de la Guerre de Sun Tsu, le titre peut inquiéter mais c'est beaucoup plus compliqué dans sa finalité. L'humanité du divertissement aussi bien sûr, du conte. Certaines trames reviennent; se font écho.

C'est très riche, très difficile à synthétiser, plutôt épais mais pas ennuyeux, très curieux et stimulant pour l'imaginaire mais pas seulement. Un ensemble qui gardera nécessairement sa part de mystère. Ce qui est sûr en refermant ce livre c'est que si la fin justifie parfois les moyens la ruse n'est pas qu'un mauvais tour. A décanter, méditer...


Mots-clés : #contemythe #initiatique #spiritualité
par animal
le Ven 20 Mar - 21:09
 
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Sujet: [Anonyme] Le livre des ruses
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Italo Calvino

Forêt-Racine-Labyrinthe

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Bref conte dans le ton de la trilogie des Ancêtres.
« ‒ Les branches nous empêchent d’avancer. Il faut que nous passions par-dessus ou par-dessous.
L’écuyer s’étonna :
‒ Les branches ? Mais ce sont des racines, Majesté.
‒ Si ces choses-là sont des racines, répliqua le Roi, alors nous sommes en train de marcher sous la terre !
‒ Si ce sont des branches, insista le vieil Amalbert, alors nous avons perdu le sol de vue et nous sommes suspendus en l’air. »

« Dis-moi, tu n’as pas une idée de l’endroit où nous sommes ? Je descendais dans les racines et je me retrouve dans les branches…
‒ Je ne sais pas. Je grimpais dans les branches… et je me retrouve enfoncé dans un labyrinthe. »


Mots-clés : #contemythe #moyenage #nouvelle
par Tristram
le Sam 14 Mar - 20:10
 
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Sujet: Italo Calvino
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Raymond Queneau

Saint Glinglin, précédé de Gueule de pierre et Temps mêlés

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I Les poissons : Pierre, adolescent boursier venu de la Ville Natale dans la Ville Étrangère pour en apprendre la langue, préfère s’interroger sur la vie au travers des poissons et autres formes « d’aiguesistence » (ou « eggzistence » pour ce jeune homme en devenir).
II Le Printanier : Revenu dans la Ville pour cette fête où se pressent « Urbinataliens », « Ruraux » et « Touristes », festivités marquées par un potlatch de vaisselle (qui m’a ramentu les camelots des marchés d’autrefois, bateleurs fracassant la céramique pour attirer le chaland et déclencher ses pulsions d’achat), référence ethnologique mêlée à d’autres allusions érudites, littéraires (à Bouvard et Pécuchet notamment), philosophiques, religieuses (spécialement les ancien et nouveau testaments), et même freudiennes (souhait de la mort du père, qui est le maire, l’autorité locale ; « le grand Nabonide, le puissant »), concepts qui sous-tendent le récit. Un effluve érotique parcourt tout le livre :
« Mais dans le fond de la vallée, la ville impudique serrait le sec oued entre ses cuisses. »

Il y a aussi une teinture de science-fiction avec le chasse-nuages qui maintient le beau temps (et on pense à Boris Vian, son ami dont Queneau était le mentor).
III Le caillou : Puis Jean, frère de Pierre, narre leur poursuite du père dans les Collines Arides, grandiloquente parodie de drame mythique qui s’achève par la chute de la figure paternelle, tombée dans la Fontaine Pétrifiante pour devenir la Gueule de pierre
« Redescends donc montrer aux faibles cette gueule calcaire.
Je quitte ce Grand Homme, ce Grand Minéral informe, ce négalithe véritable. »

IV Les ruraux : Paul (troisième frère, le cadet) décline une ode hilarante contre la campagne, puis à la gloire de la cité avec ses cinématographes « en langue étrangère » (il y est tombé amoureux d’une étoile, Alice Phaye) et ses boutiques de mode féminine (il est ému par les gaines) :
« Autour de moi s’étend la cambrousse dans toute son horreur, le long drap d’ennui et de chlorophylle dans lequel s’enroulent jour et nuit les Ruraux. Comment m’y suis-je encore laissé prendre... ces tapis pouilleux des herbages, ces paillassons des graminées comestibles, les touffes ignoblement poilues des boqueteaux, l’érection grenue des grands arbres... Ah, le silence des champs... les cris informes des bêtes parasites, vaches agrippées au sainfoin comme des morpions dans les poils pubiens, troupeaux d’animaux larvaires au point qu’on dirait des racines sorties de terre et broutant... le son mol et malfaisant du balancement des branches, ce bruissement passif et bêlant, cette inclination constante dans le sens du vent que c’en est à vomir... la parole hurlée des travailleurs, le patois des Ruraux... Je déteste cette marge de verdure qui se répand autour de notre Ville, l’albumine flasque dont le jaune doit se nourrir. C’est chez nous, derrière les pierres de nos constructions ou sur celles de nos rues, que l’on peut percevoir la vie ; et c’est de là qu’elle rayonne vers l’obscurité des campagnes. »

V Les touristes : Alice Phaye et l’ethnologue Dussouchel visitent la Ville à la veille du Printanier annuel, avec la statue de l’ancien maire pétrifié, et Pierre son remplaçant, qui jette le chasse-nuages dans le fourre-tout, ce qui provoque la pluie qui liquéfie son père. Queneau joue des ambiguïtés de temps "qu’il fait" et temps "qui passe" (ce dernier cyclique ou historique), et aussi des rapports entre passé, présent et futur (les Temps mêlés).
VI Les étrangers : Hélène, lunatique fille séquestrée par le père, donne sa vision d'insectes et de la société dans une sorte de monologue intérieur joycien, voire faulknérien, rendu en brèves phrases :
« Pour entrer chez les Étrangers, il faut s’enduire d’identité. Une substance gluante. Poisseuse. Indélébile. On prouve l’efficacité de ce barbouillage au moyen de papiers. Ils les appellent les papiers d’identité. Il y a des Étrangers qui croient que le Monde est fait de cette substance et ils l’ont élevée à la hauteur d’un principe. […]
Les papiers de propriété s’appellent biais de banque. Ils peuvent se transformer en toute autre chose. Immédiatement. On donne un biais de banque et voilà une pomme. On donne un biais de banque et voilà un verre d’eau. On donne un biais de banque et voilà un morceau de pain. […]
Il y a des Étrangers qui croient que la propriété est une substance dont le monde est fait et ils l’ont élevée à la hauteur d’un principe. »

VII Saint Glinglin : Ayant jeté le chasse-nuages, Pierre perd sa place de maire au profit de Paul ; il pleut sans cesse sur la Ville, ce qui alimente les conversations :
« "Quel temps, soupira Paracole. On dirait encore que c’est de l’eau.
‒ Ça en a tout l’air", dit Catogan. »

« ‒ Mais est-ce vrai, dit Rosquilly.
‒ Quoi, dit Machut.
‒ Propos de chaircuitier, dit Marqueux.
‒ Il faudrait en sortir, dit Zostril.
‒ Ou plutôt y entrer, dit Saimpier.
‒ Dans quoi, dit Machut.
‒ Dans le vif du sujet, dit Marqueux.
‒ Pas d’obscénités, dit Rosquilly.
‒ Pas de quoi ? dit Marqueux.
‒ Nous perdons notre temps, dit Zostril. »

« ‒ Paraît qu’il pleut, dit Jean.
‒ M’en parlez pas. Rien que de l’eau, du matin jusqu’au soir et ainsi de suite ekcètéra.
‒ C’est mouillant.
‒ Tout juste, dit mame Sahul, c’est l’expression qu’il fallait usager. Ah, meussieu Jean, vous n’avez pas changé : vous avez toujours le mot pour dire.
‒ Je vous remercie, dit Jean.
‒ Pas de quoi. Ça part de ma confidence sans egzagération. »

Pierre sculpte la statue du père en marbre (avec les poils), tandis qu’Alice, qui a épousé Paul, offre une prestation de nage pour le nouveau printanier…

La lettre x est systématiquement remplacée par une approximation phonétique ‒ sauf pour le dernier mot du livre, « fixe » ! La connotation christique de cette lettre me paraît patente.
Le fond de cet exercice d’anthropologie imaginaire, c’est finalement la forme : celle que Queneau donne à la langue, en jouant avec sa mythique matière de mots.

Mots-clés : #contemythe #ecriture
par Tristram
le Ven 28 Fév - 8:53
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

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Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
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Sujet: Jacques Abeille
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[Anonyme] Huon de Bordeaux

Huon de Bordeaux

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Aux éditions Champion Classiques, 2003, un peu plus de 600 pages y compris adaptation/traduction, glossaire, notes, appareil critique, tables et bibliographie. Le corpus lui-même est de l'ordre de 10800 vers à peu près.

Le genre est la chanson dite de geste, donc assonancée, en décasyllabes quasi systématiquement, se groupant en laisses (des strophes présentant la même assonance). Attention, au cours des siècles on trouve aussi une version intégralement en prose.

Mais restons sur la version versifiée.
Elle émane d'un trouvère-jongleur, probablement, par conséquent s'accompagnant d'un instrument de musique (viéle à peu près certainement), ou plusieurs instruments, plusieurs musiciens.
La version utilisée par l'édition ci-dessus reproduite, n'est pas la plus ancienne version attestée, elle utilise la langue d'oïl.

La plus ancienne conservée est l'édition dite M, conservée à la bibliothèque municipale de Tours, estimée en datation au milieu du XIIIème, ce devait être la deuxième ou troisième génération de propagation de ce texte, suivant toujours les mêmes experts.
C'est le support de l'ouvrage de référence de Pierre Ruelle (Huon de Bordeaux, 1960, aux Presses Universitaires de France), aujourd'hui épuisé et ardu à trouver d'occasion (et conséquemment onéreux bien entendu).

Le second, dit T, est conservé à Turin, daté de 1311 et émane d'un copiste picard, il a été très endommagé par le feu en 1904.

Le troisième, P de son petit nom, est conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. C'est l'œuvre d'un copiste lorrain du XVème, et sert de base à la version que j'ai entre les mains.


Tag contemythe sur Des Choses à lire Vizole10


Mots-clés : #contemythe #fantastique #moyenage #poésie
par Aventin
le Lun 13 Jan - 15:43
 
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Sujet: [Anonyme] Huon de Bordeaux
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César Aira

La robe rose ‒ Les brebis

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Éditions Maurice Nadeau a écrit:César Aira considère la Robe comme son premier conte et Les Brebis comme son premier roman.


La robe rose
Conte où l’on découvre le monde mental d’Acis, un idiot ; la vieille de la famille qui l’a recueilli l’envoie porter la minuscule robe rose qu’elle a cousue pour une nouveau-née, et il est capturé par les Indiens de la pampa après que le fils de la famille lui eut subtilisé la robe.
« Il découvrit, émerveillé, que penser était une autre manière de ne pas penser. »

Les Indiens lancent un raid mythique à la recherche de la robe rose, les personnages errent sans but (le voyage est du temps élaboré à partir de répétition), et le récit (au fil de la plume, tel pure digression) prend une dimension picaresque en revisitant l’histoire argentine, entre dans la légende en suivant les aventures de la petite robe qui passe alors d’un gaucho à deux enfants fugitifs, pour parvenir finalement à La Pensée (un hameau faisant apparemment partie de la jeunesse d’Aira).
Les Indiens, et leur « roi » :
« Ils couraient beaucoup, ou s’abandonnaient à la mollesse. Et ils s’égaraient tous les jours, au coucher du soleil. Tant et si bien que le voyage commença par durer des jours, puis des semaines, et enfin des mois. Les saisons, heureusement, changèrent. On perdait le fil du temps, et le sens de l’orientation. Les directions se superposaient, s’accumulaient. La vie était éminemment inutile. »

« Son pouvoir avait beau être purement abstrait, il s’appuyait tout de même sur lui pour vivre, sans l’exercer. Anarchisants, les Indiens nourrissaient la substance d’un individu qui remplissait en quelque sorte les fonctions d’une musique, un intercesseur du temps, un politicien de l’agencement des heures. »


Les brebis
Sur les terres de La Pensée, le bétail abandonné souffre de la sécheresse, et les brebis sont l’objet d’une étude écologico-éthologique (et d’une facétie évolutionniste), le sujet d’une analyse socialo-psychologique et d’une anthropomorphisation fantaisiste, la matière d’un drame eschatologique, d’une divagation poético-onirico-surréaliste, d'une pseudo-allégorie (quoique...), d’une quête hallucinée et d’une méditation philosophico-métaphysique. Les innocentes brebis assoiffées sont devenues nocturnes pour fuir la chaleur solaire, et elles observent la mystérieuse, la fascinante constellation du Bélier…
Cela tient du réalisme magique et de Raymond Roussel et Cortázar, tout en étant sans pareil.
« De toute façon, la survie s’annonçait difficile, puisqu’il n’y avait plus rien à quoi l’on pût s’adapter. »

« À cette heure-là, le ciel avait perdu tout vestige de couleur. Il irradiait l’épouvante, une blancheur antique. »

« L’une des brebis, jeune, très corpulente, Rosie, ressemblait à un piano immobile : elle n’attendait rien, tout en ne cessant d’attendre. Elle avait été jadis une enfant très heureuse, lorsque la campagne était en fleurs. À présent, son esprit régressait graduellement vers le blanc. »

« Les pans du ciel se transformaient. Un crépuscule d’abord véloce, puis lent, caractéristique du sud de la province, s’abattait comme une hyène albinos sur l’étendue sans forme de La Pensée. L’espace ne retenait que la rotation de la lumière, sans objets. Soudain, apparut l’étoile du Berger ; les yeux qui peuplaient la plaine se fixèrent sur elle, comme sur un grand citron vert. Une brise imperceptible soufflait en cercles, faisant jaillir de l’ombre du sol des tours immatérielles qui se dissolvaient. Au centre se lovait une femme-serpent, la lumière, se dressant vers un ciel très fin, immobile. »

« Vingt minutes plus tard, elle ajouta, devançant les objections :
‒ Cependant, dira-t-on, rien n’est plus facile que d’imaginer des arbres dans un pré ou des livres dans une bibliothèque, sans que nul auprès d’eux ne les perçoive. Rien de plus facile, en effet. Mais, je vous le demande, qu’avez-vous fait, sinon former en esprit quelques idées que vous appelez livres ou arbres, omettant dans le même temps l’idée d’un être qui les perçoit ? Vous-mêmes, pendant ce temps, ne les pensiez-vous pas ? Je ne nie point que l’esprit soit capable de concevoir des idées, ce que je nie, c’est que les objets puissent exister hors de l’esprit.
[…]  
J’ai accumulé des transcriptions de l’idéalisme ovin, j’ai prodigué leurs paysages canoniques, je me suis montré itératif ou explicite, j’ai censuré Cathy (non sans ingratitude), afin que mon lecteur pénètre peu à peu dans cet univers mental vacillant ; un univers d’impressions évanescentes ; un univers sans esprit ni matière, ni objectif ni subjectif, un monde privé de l’architecture idéale de l’espace ; un monde fait de temps, de ce temps absolu, uniforme de La Pensée, un monde que l’on aurait amputé de ses géométries parfaites ; un labyrinthe inépuisable, un chaos, un rêve. Proche de la désagrégation parfaite, comme à la fin les brebis. »


Superbe cadeau de Noël que cet auteur original !

Mots-clés : #absurde #aventure #contemythe
par Tristram
le Jeu 26 Déc - 15:26
 
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Sujet: César Aira
Réponses: 32
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