Des Choses à lire
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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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282 résultats trouvés pour famille

Wallace Stegner

En lieu sûr

Tag famille sur Des Choses à lire Cvt_en10

À ranger dans le (grand) rayonnage "les universitaires parlent des universitaires" ‒ question de fond qui me taraude : écrivent-ils parce qu’ils sont universitaires, ou deviennent-ils universitaires pour écrire ? Même question pour les journalistes qui parlent des journalistes ‒ mais je tâterais bien des terrassiers qui parlent des terrassiers, pour changer…
De nouveau également le « vieux » (l’auteur avait 78 ans à la parution du livre, et Larry le narrateur a mon âge) qui parle de vieillesse et de souvenirs, et même un vieux couple ‒ pas nouveau, notamment chez Stegner…
A propos, Larry est un écrivain, qui parle donc… d’écriture. Aussi d’une certaine élite intellectuelle, privilégiée ‒ volontiers réfugiée dans son « pensoir »… Et le propos est toujours d’actualité.
« Les écrivains sont-ils reporters, prophètes, agitateurs, amuseurs, prédicateurs, juges, quoi d’autre encore ? Qui les nomme porte-parole ? Et s’ils s’autoproclament tels, ce qui est manifestement le cas, quelle est la validité de ce mandat ? Si, comme le pensait Anatole France, c’est exclusivement la durée qui fait les chefs-d’œuvre, alors les grands écrits ne sont que tâtonnements ayant surmonté l’épreuve du temps ; et, s’ils se ramènent à cela, il faut par-dessus tout qu’ils soient libres, qu’ils procèdent du talent et ne résultent pas de contraintes extérieures. Le talent est sa propre justification, et l’on ne saurait dire avec certitude, avant le pourvoi devant la postérité, s’il vaut vraiment quelque chose ou bien n’est que l’expression éphémère d’un engouement ou d’une tendance, l’expression d’un stéréotype. »

« Une écriture longuement travaillée est gage d’une lecture facile. »

« ‒ Je croyais justement que la fiction était l’art de rendre la vérité à partir du factice. »

Donc un certain entre-soi :
« L’amicitia dure mieux que la res publica et au moins aussi bien que l’ars poetica. »

Langage d’initiés des gens cultivés ; j’ai suivi approximativement les références mythologiques (beaucoup moins celles à la littérature anglo-saxonne de l’époque).
« …] ma Sally au regard placide et au front de Déméter. »

« …] des vaches jersiaises, belles comme des biches, les regardent passer avec des yeux de Junon. »

Larry s’est hissé avec beaucoup d’efforts dans la sphère de ce gotha, est c’est peut-être pourquoi il défend les valeurs méritocratiques :
« Il n’empêche que, lorsque j’ai vent du dénigrement actuel de l’ambition et de l’éthique du travail, cela me hérisse. C’est plus fort que moi. »

« L’ambition est une voie, non une destination, et cette voie est essentiellement la même pour tout le monde. »

À noter que Charity, l’autoritaire planificatrice qui régente, a de l’ambition pour Sid, son mari. De fait, le roman tourne autour de cette dépendance et de…
« …] l’ascension sociale. Il appelait cela le “péristaltisme vertical au sein de la société”. »

La devise du père de Larry me plaît davantage :
« Fais ce que tu aimes faire et cela s’avérera probablement être ce que tu fais le mieux. »

Le milieu académique donc, entre précarité et titularisation :
« Je me suis dit que je ne donnerais pas dans cette attente, cette espérance et cette angoisse. J’ai fait mon boulot. Si on m’aime bien et que l’on juge bon de me reconduire dans ma fonction, tant mieux. Dans le cas contraire, je me débrouillerai. D’ici là, j’ai des devoirs à corriger.
Foutaises, oui ! Sid avait raison : je serais prêt à mettre mon joli corps d’albâtre aux enchères sur la place publique pour conserver mon poste. »

« Ici règnent l’endogamie intellectuelle, la paresse et la peur. »

C’est aussi un roman plein de bons sentiments ‒ sauvé par le style de Stegner, qui glisse malicieusement, en guise d’adroite mise en abyme :
« Comment, à partir d’existences aussi paisibles que celles-ci, faire un livre qui trouverait des lecteurs ? »

La question du manque d’attrait littéraire du bonheur et autres aspects plaisants de l’existence (ou après, confer Dante) est développée plus loin.
« Les méchants et les malheureux ravissaient la vedette parce que le péché et la souffrance étaient le lot universel. Techniquement, le Christ était le héros du Paradis perdu [de Milton] ; en réalité, c’était Satan. La grandeur déchue s’est toujours révélée plus instructive que la perfection. »

Évocation donc de deux jeunes couples très proches, malgré des milieux d’origine très différents ; curieux matriarcat, parfois un peu trop dominateur peut-être ; plaisir dans la nature lors de cette randonnée en Nouvelle-Angleterre ‒ et tout cela rapporté avec beaucoup de finesse, esprit et sensibilité. Les portraits psychologiques sont très fouillés, peu réductibles à des types génériques (mais ils évoquent certains membres de la famille !)
Le serpent n’apparaît dans l’éden qu’à la moitié du livre, et c’est alors seulement que surgira le drame (l’"action" ?)
Une fois encore, c’est en avançant dans le livre qu’il m’a conquis, malgré que j’en eusse…
Stegner reste décidément le grand maître des romans qu’il faut lire jusqu’au bout pour les mériter.

Mots-clés : #famille
par Tristram
le Lun 20 Juil - 13:04
 
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Marguerite Yourcenar

L'Œuvre au noir

Tag famille sur Des Choses à lire Yource10

Roman, 1968, 330 pages environ.  

(relecture)

Magnifique roman, ne cède en rien en altitude aux Mémoires d'Hadrien.

Fine, élégante écriture pseudo-classique, de haute volée.
Marguerite Yourcenar sollicite, à sa façon, le lecteur pour qu'il développe à partir de ses riches énoncés (et c'est régal).

Style remarquable:
On sort du "je" narratif (toujours en comparaison avec les Mémoires d'Hadrien). Une sorte d'impersonnalité narrative, qui peut passer, en trompe-l'œil, pour de la froideur, mais c'est pour mieux poser quelques écrins de tournures et mots rares ou se raréfiant à l'usage de nos jours, la froideur tempérant l'accusation de pédantisme ou d'excès de frivolité dans la recherche fouillée.

Classicisme de la syntaxe (merci, Mme Yourcenar, d'employer dans un roman francophone post Céline/Sartre, des temps de conjugaison peu usités de nos jours en langue française, au lieu de s'en tirer par des périphrases ou des découpes à un point tous les cinq mots !), sur laquelle se greffent des images qu'on dirait baroques, ou bien issues des tableaux des maîtres de la Renaissance.

La Renaissance, justement: Sa mystique, sa violence, ses espérances, ses grands anonymes, ses savants cachés, ses couvents, ses banquiers, ses autorités, ses bourgeois, ses peuples, ses soudards, ses guerres permanentes, ses juges... l'époque nous est brossée sans la moindre complaisance, et de façon très érudite: à ce propos, la note de l'auteur, qui clôt l'ouvrage, est précieuse et fort éclairante, on en regretterait presque que d'autres auteurs ne se plient pas au jeu de laisser sur un coin de table la genèse de leurs créations, leurs recherches...

Une certaine matière médiévale n'est point absente de ces pages, comme une vigueur crue, qui sûrement colle à un regard sagace sur l'époque de narration, la Renaissance n'est pas une rupture avec le monde tel qu'il existait précédemment effectuée en un jour.


Au commencement, deux cousins se rencontrent par hasard sur une route des Flandres: l'un est militaire et s'en va quérir gloire, honneurs et vie de camp, l'autre la science et la sapience, ainsi qu'une quête explorative du monde. On ne sait pas, durant tout le début, lequel d'entre Zénon le philosophe et Henri-Maximilien le soldat sera le héros principal, à supposer qu'il n'y en ait pas deux...

Les thèmes de la recherche, de l'intelligence opposée à la bêtise crue, le combat contre les dogmes et les vérités admises parce qu'assénées, la médecine, la singularité, la Foi et l'athéisme, l'alchimie non traitée de façon farfelue, grotesque ou romantique, la quête de savoir, la médecine et le soin apporté à autrui de façon plus générale, la rébellion, l'audace, la transgression, les erreurs aussi, les découvertes aux conséquences néfastes si ce n'est meurtrières, la solitude et la discrétion, tout ceci compose avec puissance dans le creuset de l'auteur.
Les dialogues sont, parfois, d'une dureté sans nom, bien que d'une grande sobriété.

Le travail d'auteur, L'Œuvre à l'Encre Noire est tellement ciselé qu'on ressent la perfection comme but à atteindre, pour un livre que Marguerite Yourcenar a porté pendant une quarantaine d'années avant de le publier, et qui prendra dix années de dur labeur à sa compagne et traductrice Grace Frick, dans leur maison du Maine, avant d'apposer le point final à la traduction anglais: dix années...

Maintenant, les deux branches de la parabole se rejoignaient; la mors philosophica s'était accomplie: l'opérateur brûlé par les acides de la recherche était à la fois sujet et objet, alambic fragile et, au fond du réceptacle, précipité noir.
L'expérience qu'on avait cru pouvoir confiner à l'officine s'était étendue à tout. S'en suivait-il que les phases subséquentes de l'aventure alchimique fussent autre chose que des songes, et qu'un jour il connaîtrait aussi la pureté ascétique de l'Œuvre au Blanc, puis le triomphe conjugué de l'esprit et des sens qui caractérise l'Œuvre au Rouge ?
Du fond de la lézarde naissait une Chimère.
Il disait Oui par audace, comme autrefois par audace il avait dit Non.  



Mots-clés : #culpabilité #exil #famille #historique #medecine #philosophique #renaissance #violence
par Aventin
le Lun 6 Juil - 19:36
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Earl Thompson

Tag famille sur Des Choses à lire Jds_10

Un jardin de sable

Un roman captivant et fiévreux, parfois outrancier mais souvent bouleversant. Earl Thompson dévoile dans Un jardin de sable le récit de l'enfance de Jacky, né dans le Kansas au coeur de la Grande Dépression. Après la mort accidentelle de son père et abandonné par sa mère, il est élevé par ses grands-parents : confronté à la pauvreté du quotidien, il est ballotté de maisons en maisons durant plusieurs années, quelques instants de tendresse ne parvenant à masquer de constantes désillusions. Jacky retrouve après plusieurs années sa mère avec un beau-père violent et cruel, et noue alors avec elle une relation tourmentée et fébrile, virant à l'inceste au bout d'une colère, d'un manque affectif, d'un rejet de soi et de l'autre. Annonçant alors une entrée dans l'adolescence avec la sensation d'un vide béant.

L'héritage de la crise de 1929 a inspiré de nombreux textes d'une grande puissance émotionnelle, et Earl Thompson impressionne par la dimension chaotique, passionnée et auto-destructrice de son écriture. La violence est omniprésente, et chaque journée semble être un combat perdu d'avance face à un monde qui engloutit chaque promesse d'un renouveau, d'un équilibre. Dans ces conditions, l'enfance a perdu d'entrée son innocence et les maladresses, les éclats de fureur de Jacky sont avant tout les reflets d'une détresse, d'une recherche de compréhension. L'évocation d'une souffrance à travers la sexualité, jusqu'à l'inceste, est alors une fuite en avant, difficilement soutenable et pourtant jamais scabreuse.

Mais au-delà d'une noirceur,  Earl Thompson parvient, dans l'excès, à sublimer des moments de désespoir pour saisir une forme d'obstination, de courage, de force vitale. Un jardin de sable reste ainsi un temps fort de mon année littéraire.


Mots-clés : #enfance #famille #historique #social #violence
par Avadoro
le Sam 27 Juin - 23:59
 
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Sujet: Earl Thompson
Réponses: 2
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Sibylle Lewitscharoff

Apostoloff

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Originale : Allemand, 2009
description du livre a écrit:
Deux sœurs, installées en Allemagne, acceptent l'offre d'un riche membre de leur communauté d'origine : il leur propose une importante somme d'argent pour l'exhumation de leur père car il veut réunir dans un même tombeau les dépouilles de ses amis bulgares morts en exil.
Un convoi de limousines les conduit donc à Sofia et leur chauffeur, Apostoloff, entreprend de leur faire découvrir les richesses du pays : la céramique... à base de bleu de cobalt toxique, le littoral de la mer Noire… défiguré ou l'architecture locale (un crime contre l'esthétique).
Les péripéties de cette odyssée, racontées avec un humour corrosif, sont l'occasion pour Sibylle Lewitscharoff de mener une réflexion sans concession sur des questions existentielles comme les racines des migrants, le sentiment de nostalgie ou la famille.


REMARQUES :
A vrai dire j’aurais presque jeté le livre dans un coin de ma chambre ! Quel démonstration haineuse  des rapports de la narratrice envers son père, puis le pays de celui-ci, d’où il s’est exilé dans les années 40 ! Amer, plein de « préjugés », - semble-t-il. Plus que méchant ! Pour les amateurs du genre par contre probablement un bonheur !

Et puis je me suis dit : avec le Prix reçu comme meilleur livre de l’année, il doit y avoir autre chose ? Continuons à lire !
Et puis rapidemment apparaissait quelque chose, une lecture possible, de cette amertume sous la lumière de la mélancolie de l’exilé , de l’émigrant. Et cela pas juste dans la première génération, mais même, comme transmise mystèrieusement, dans celle de la deuxième, voir troisième. J’y reconnaissais quelque chose de mon vécu.

D’un coup cette vue acerbe, le criticisme envers la Bulgarie, son père, presque tout le monde, deviennent comme par magie et secrètement une expression d’un désir de plus, d’un inaccomplissement. Et une attente d’autre chose : pour les pays de l’ancien bloc de l’Est, mais aussi soi-même ?

CES sujets sont suggérés et en quelque sorte sécrets. Mais évident et incontournable est (j’ai lu le livre en allemand) l’incroyable art de manier la langue de l’auteure ! La langue est riche, inventive, laconique, aussi « mèchante ». Mais toujours originale. Ce serait intéressant ce qu’un lecteur francophone en tire de la traduction française !

C’est avec effroi presque que nous réconnaissons dans cette écriture de poison tellement de parallèles avec la biographie de l’auteure. Aïe ! Mais reconnaissons alors aussi derrière cette amertume le souffle d’une mélancolie. Celle-là resonne d’une façon merveilleuse parfois. Qu’est-ce qu’on attend, qu’est-ce qu’attend un tel pays ? C’est par le négatif que Lewitscharoff dit ce qui manque, ou ce qu’il faudrait : de l’âme. Le pays aurait été déâmisé… Et pas juste la Bulgarie, j’ajoute, peut-être la maladie d’aujourd’hui ?


Mots-clés : #famille #humour #immigration
par tom léo
le Mer 17 Juin - 7:51
 
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Sujet: Sibylle Lewitscharoff
Réponses: 6
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Amit CHAUDHURI

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Les immortels

Avec son talent pour les chants dévotionnels, Mallika Sengupta eut pu devenir une chanteuse classique reconnue. Elle a préféré se satisfaire de sa conditions de femme de dirigeant d’entreprise, des obligations mondaines et du prestige qui en découlent. Son amour du chant, elle l’assouvit désormais en prenant des cours avec un maître de musique : Shyamji. Plus encore que Mallika, Shyamji aurait pu briller au firmament. Mais le rôle d’enseignant s'avère finalement plus rentable, et Shaymji a toute une famille élargie à entretenir... Il prête donc indifféremment son sourire et son talent aux puristes comme aux jeunes ambitieux, avides de prêter leurs voix aux héros de Bollywood susurrant de mièvres romances en technicolor...

Au fil des ans, les relations entre Shyamji et les Sengupta s’intensifient, se complexifient. Relations de maître à élèves, mais aussi d’employé à employeurs, de débiteur à bienfaiteurs. Proches et lointaines à la fois. Ambigues. Ca et là, les rêves de gloire des uns et des autres ressurgissent. Mais pour combien de temps, et avec quel espoir de succès face aux réalités de leurs vies respectives ?
Nirmalya, le fils des Sengupta, observe les renoncements et compromissions des adultes avec toute l’intransigeance de l’adolescence. Il en vient à rejeter son milieu d’origine sans vraiment parvenir à se priver de ses nombreux avantages, et, se piquant désormais de philosophie autant que de musique traditionnelle, traîne ostensiblement son spleen à travers les rues de Bombay…

Avec les relations imbriquées de ces deux familles aux antipodes, Amit Chadhuri tenait là matière à de belles études de caractères, et j’aurais aimé qu’il approfondisse les contradictions intimes de ses personnages. Au lieu de cela, il semble avoir privilégié la musicalité de la langue, dans un élégant survol des années qui passent. Pourtant, par petites touches impressionnistes, se dessine le tableau complexe de vies entrelacées tout autant qu'à jamais séparées par les clivages sociétaux. L’air de rien, Les immortels en dit beaucoup sur l'Inde et les mutations fulgurantes de Bombay dans les années 80. Et malgré mes quelques réserves, c’est une lecture que j’ai finalement beaucoup aimée et qui, un mois après, me laisse encore une impression durable.
Ce n’est pas le livre que je conseillerais d’emblée à qui ne connaît rien de la société indienne : trop d’allusions resteraient alors lettre morte. Mais si vous avez quelque appétence pour ce curieux pays, alors il est bien possible que cet univers tout en bémols et demi tons ne vous laisse pas insensible...


Mots-clés : #famille #musique
par Armor
le Jeu 21 Mai - 3:03
 
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Sujet: Amit CHAUDHURI
Réponses: 9
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Wallace Stegner

L'Envers du temps

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Bruce Mason, ancien ambassadeur, rédacteur en chef, spécialiste des hydrocarbures du Moyen-Orient, revient à Salt Lake City où il vécut « l’innocence » paradisiaque de ses enfance et adolescence mormones dans l’Utah des années vingt et trente. Et le passé resurgit à quarante-cinq années d’écart, par bouffées d’intenses sensations.
« Il connaissait cette rue, mais celle-ci le mettait mal à l’aise. Cela tenait-il à ce que, bien que pourvus des mêmes yeux, celui qui voyait et celui qui se souvenait n’étaient pas les mêmes ? »

« Prenant simultanément conscience de l’endroit où il se trouve et de son caractère familier, ralentissant le pas afin de poursuivre cette conversation imaginaire sur la pelouse de Joe, il ressent comment la somme du passé, massée en un désordre qui n’a rien de chronologique, flotte derrière le rideau du présent, rattachée à un parfum, à un son, à un contact ou à tel ou tel mot, qui va lui ouvrir les portes et la laisser revenir. Alors qu’une bouffée plus forte agite les frondaisons en contrebas, il s’immobilise pour écouter. Le souvenir est instantanément tangible, une giclée d’adrénaline dans le sang, une sensation de chair de poule sur les bras. »

« Or ici, il avait passé l’après-midi et la soirée à arpenter les contours de cette réserve de la mémoire, fasciné par des images extraites de son immaturité et par la fragrance des possibilités perdues. »

Il retrouve avec gêne le souvenir de celui qu’il fut, « maladif et chétif », affligé d’un complexe d’infériorité et « affamé de reconnaissance », ses premières amours, « l’impatiente, spirituelle et fébrile Holly » et surtout la radieuse Nola au regard insondable, qu’il aimait tant et devait épouser, et son ami Joe Mulder, qui l’initia au tennis et l’introduisit dans la communauté de son âge, aussi Jack Bailey, le perpétuel « sujet de scandale ».
Est bien décrit l’espèce de monstrueux "allumage" permanent que constituent les rapports des jeunes Nord-Américains entr’eux, l’optimisation fébrile et assez absurde de l’excitation sexuelle de jeunes gens sportifs, étirée jusqu’au supplice…
« Il vivait dans les livres et dans sa tête, tête engourdie par les drogues altérant la perception que secrète la physiologie adolescente. »

« L’obsession érotique ordinaire. »

Son père avait fait du salon un bar clandestin, puis était devenu bootlegger, et la mésentente, le conflit sourd qui les oppose ne se sont jamais éteints ; on retrouve des éléments autobiographiques déjà présents notamment dans La Bonne grosse montagne en sucre (outre le père dans l’alcool, les frères Bruce et Chet, Salt Lake City, etc.)
Stegner développe l’idée que le choix de sa destinée par Bruce fut en fait casuel (ce que je crois plus fréquent qu’on ne l’admet généralement) :
« Certains d’entre nous n’en savaient pas assez pour être insatisfaits et ambitieux. Certains d’entre nous avaient une expérience et des aspirations si limitées que seulement le hasard ou l’intervention d’autrui ou peut-être on ne sait quelle inéluctable destinée psychosociale furent capables de nous éjecter hors de notre ornière. »

« Il n’est pas né pour fonder Rome, il n’a pas de compulsion particulière à devenir riche et célèbre, il est incapable de calcul et de stratégie. Tout au contraire, ses aspirations et son avenir visible coïncident. »

« Il n’avait pas eu plus d’initiative relativement à sa carrière que l’eau n’en a lorsqu’elle dévale une pente. »

J’ai aussi apprécié le rendu des rêves de Bruce, et d’une manière générale la façon habile de présenter l’histoire.
(Une fois encore avec cet auteur, c’est arrivé presque à la moitié du livre que son intérêt jaillit. J’avais déjà noté que c’était une œuvre mineure, après l’impression de déjà vu due à son histoire familiale.)
Le titre original, Recapitulation, a les mêmes acceptions qu’en français, notamment celles de "sommaire", etc. Le Merriam-Webster précise l’une d’elles : “the hypothetical occurrence in an individual organism's development of successive stages resembling the series of ancestral types from which it has descended so that the ontogeny of the individual retraces the phylogeny of its group”, et Le Grand Robert confirme : « Loi de récapitulation, d'après laquelle l'ontogénie répète la philogénie (et l'embryologie correspond à l'anatomie comparée). » Voilà qui éclaire me semble-t-il l’approche de Wallace Stegner révélée dans la seconde partie (sur quatre) de ce roman :
« Vu et invisible, éclairé et enténébré, tout était présent sans effort. C’était un espace de vie jadis accepté et utilisé, sur lequel il s’était reposé sans incertitude, sans même s’en rendre compte, une sécurité figée comme l’expression d’un visage au moment d’un instantané photographique. Ce territoire contenait et limitait une histoire, personnelle et sociale, dans laquelle il s’était jadis construit. C’était sa place – d’abord son problème, puis son huître et aujourd’hui le musée ou le diorama où étaient conservées des versions antérieures de lui-même. »

Bruce reste le dernier de la famille… Par contre, je n’ai pas de vraie raison au titre en français ; je ne sais pas non plus pourquoi les éditions Gallmeister ont publié ce livre dans la collection "nature writing". Le véritable thème, outre un retour de l’auteur sur son existence, est celui de l’élaboration des souvenirs. Bruce à coutume de noter dans un carnet noir ce qu’il doit faire, et de le caviarder lorsque c’est fait :
« Ce qui ne lui plaisait pas, il pouvait soit le biffer soit le corriger. La mémoire, tantôt agent de conservation, tantôt tampon du censeur, pouvait être aussi un art. »


Mots-clés : #famille #relationenfantparent
par Tristram
le Jeu 7 Mai - 0:44
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Yves Ravey

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Dieu est un steward de bonne composition

Editions de Minuit a écrit:Le dancing Chez Malaga est en émoi. Alfredo, le fils de la patronne est de retour après seize ans passés à l'étranger.
Mais Alfredo ne revient pas dans la seule intention de revoir ses proches. Il doit récupérer un document de la plus haute importance.


J'ai choisi de lire cette pièce en apprenant que Jean-Michel Ribes, que j'estime sans bien le connaître, s'est chargé de la mise en scène, ce qui m'a paru de bon augure. L'intrigue tient à rien, et l'on se moque du document qui motive le retour du fils. La pièce m'a rappelé La visite de la vieille dame de Dürrenmatt, et plus lointainement, Ghelderode. Ce qui doit advenir ne compte pas : tous les regards sont dirigés vers le passé, toutes les conversations le ruminent et le découvrent par pans. L'action de la pièce est terminée avant que celle-ci commence, il n'en manque que le dénouement. C'est une pièce à l'arrêt, une ronde poussive autour d'un personnage dérobé, une tragédie exsangue. Les caractères recréent par le dialogue les tensions de cette intrigue presque achevée qu'ils se révèlent les uns aux autres, et à nous, lecteurs. Il faut reconnaître à Yves Ravey, je n'ose pas affirmer un talent (il faudrait pour cela que je lise un autre de ses livres), mais un certain savoir-faire de dialoguiste. La plupart du temps, peut-être au détriment du sens, le style est naturel (bien qu'artificiel de bien des manières) : les phrases s'enchaînent sans heurts, portent juste, et la semi-oralité est correctement négociée. Artificiel, car certaines répliques sont comme rêvées (elles sonneraient faux prononcées nettement dans le dialogue), il s'y trouve un léger ton d'irréel, comme une sécrétion de la mémoire qui travaille, du passé qui vient au jour. Mais ces réminiscences (peut-être la trace de la logorrhée qui te fait fuir, @Tristram ?) ne sont pas envoûtantes, elles possèdent une dimension romanesque qui en rend la lecture assez agréable. Il y a en outre chez cet auteur une affection pour le vieillot, une nostalgie du passé qu'il place chez l'un de ses personnages mais que je soupçonne être à lui (après la lecture de quelques pages du Cours classique, dans un cadre qui semble emprunté au Petit Nicolas). J'aime croire que cela lui vient de ses origines franc-comtoises. J'ajoute par scrupule, car ça ne m'a guère intéressé, que l'un des sujets principaux de la pièce est celui de l'exil (l'identité de l'exilé).

Une remarque importante pour qui serait intéressé : ne soyez pas influencé (en bien ou en mal) par la couverture, il n'y a que peu de traces du "maniérisme de Minuit".

Je vous parlais des coiffeuses. C’est comme les caissières, il y en a de nouvelles, un lot, chez Billa, deux rues plus loin direction le cimetière, dans le nouveau magasin. Vous ne le connaissez pas ce magasin-là, monsieur Alfredo, il n’empêche, vous en avez de nouvelles. Par cinq elles arrivent. Vous savez que certaines ne savent même pas vous débiter une tranche de jambon...? Le client dit : « Je voudrais du jambon sec. » Elle vous découpe un morceau d’un centimètre d’épaisseur avec la machine à jambon, alors le client lui dit : « Madame, je ne vais pas payer deux cents euros pour une tranche de jambon, je voulais un demi-millimètre d’épaisseur, pas un centimètre, vous avez déjà vu du jambon de Parme épais comme une planche de contreplaqué? C’est du bois, de la sciure solidifiée, ça fait cher le mètre carré, un bois pareil, c’est du sapin, nom de dieu. » Et elle est là, elle vous regarde les yeux en chien de faïence.


Ni tout à fait séduit, ni irrémédiablement rebuté, la prochaine fois je lirai un de ses romans.


Mots-clés : #exil #famille #huisclos #immigration #théâtre
par Quasimodo
le Dim 3 Mai - 14:24
 
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Sujet: Yves Ravey
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Angélique Villeneuve

Grand Paradis

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Dominique Lenoir travaille chez une fleuriste dans une petite station balnéaire, elle a toujours été passionnée par les plantes et la nature.
Un jour, sa soeur, Marie, la somme de reprendre les affaires qu'elle a laissées chez elle depuis le décès de leur mère. Au milieu des cahiers et de quelques livres, Dominique trouve une enveloppe portant l'inscription " Leontine L" et contenant trois photos d'une femme à trois âges différents de sa vie et la photo de l'adulte est "signée" Albert Londe, le photographe qui officiait aux cotés du Docteur Charcot à la Salpêtrière.
C'est le début d'une quête pour redonner vie à la femme photographiée, pour retracer l'enfance de Dominique et de sa soeur au milieu d'une famille brisée.
De l'évocation des consultations du Docteur Charcot  à celle des journées passée en pleine nature parce que la solitude est son refuge, Dominique essaye de recoller les souvenirs de son enfance et d'imaginer la vie des femmes soignées dans cet hôpital parisien.


C'est un roman sur la folie, l'"hystérie" étudiée par Charcot et ses confrères, un roman sur les choses tues, enfouies, cachées, sur la solitude, l'indifférence au sein d'une famille.
C'est une lecture parfois éprouvante mais qui dégage une grande émotion qui persiste une fois le livre refermé.
Un beau, mais triste, récit de la vie de plusieurs femmes.


Mots-clés : #conditionfeminine #enfance #famille #medecine
par janis
le Dim 26 Avr - 22:39
 
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Sujet: Angélique Villeneuve
Réponses: 3
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Jocelyne Saucier

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Les héritiers de la mine


Originale : Français/Canada, 2001

« Notre famille est l'émerveillement de ma vie et mon plus grand succès de conversation. Nous n'avons rien en commun avec personne, nous nous sommes bâtis avec notre propre souffle, nous sommes essentiels à nous-mêmes, uniques et dissonants, les seuls de notre espèce. Les petites vies qui ont papillonné autour s'y sont brûlé les ailes. Pas méchants, mais nous montrons les dents. Ca détalait quand une bande de Cardinal décidait de faire sa place. - Mais combien étiez-vous donc ? La question appelle le prodige et je ne sais pas si j'arrive à dissimuler ma fierté quand je les vois répéter en chour, ahuris et stupides : - Vingt et un ? Vingt et un enfants ? Les autres questions arrivent aussitôt, toujours les mêmes, ou à peu près : comment nous faisions pour les repas, comment nous parvenions à nous loger, comment c'était à Noël, à la rentrée des classes, à l'arrivée d'un nouveau bébé, et votre mère, elle n'était pas épuisée par tous ces bébés ? Alors je raconte. Eux, c'est la tribu Cardinal. Ils n'ont peur de rien ni de personne. Ils ont l'étoffe des héros. et leur fragilité. »

La famille Cardinal, vingt et un enfants plus turbulents les uns que les autres, vit à proximité d’une mine désaffectée à Norco, en Abitibi, au Québec. Dans le paysage de broussailles et de maisons à l’abandon, la mine est leur unique terrain de jeux. Le père est persuadé qu’il finira par y trouver du zinc et, ce jour-là, adieu misère et quignons de pain rassis! Tous partagent son rêve et Geronimo, le meneur, impose sa loi au clan. Jusqu’à ce qu’un accident les plonge dans une insoutenable omerta.


REMARQUES :
Ce roman est remarquablement construit. La citation en haut est en fait seulement un extrait d’une première perspective d’une totale d’une demie-douzaine sur ce que la famille a vécu, de l’enfance des uns, jusqu’à « la catastrophe » et la disperions plus tard au début des années 60 et une rencontre après une trentaine d’années, dans les années 90. Chque chapitre est narré par un autre membre de la famille. Tragédie dramatique, dans un certain sens : tôt on comprendra qu’il y a une personne qui manque(ra) à l’appel. Pourquoi ? Qu’est-ce qui est arrivé ? D’où le sentiment d’une culpabilité ou d’une ignorance ? C’est peu à peu que se dévoile cette histoire qui ve seulement trouver « la réponse » dans les dernières lignes. Quelle construction admirable !

Les identités des narrateurs (tous alors dans le « je ») vont se révéler par déduction et allusions, ou le mention du nom. Chaque chapitre est comme un trampolin vers le prochain, le prolongeant, le complémentariant.

Au début je soupçonnais soit une hymne (voir en haut) soit une critique de la famille nombreuse. Probablement c’est ni l’une ni l’autre. Ou l’une ET l’autre ? Mais il y a bien l’antagonisme de bien se savoir UNE famille, unie, rassemblée, luttant s’il faut pour «son droit, sa place». Et de l’autre coté ce sentiment si on est vraiment une personne unique dans un tel troupeau. Quand est-ce que je suis perçu comme personne unique dans mon individalité ? Est-ce que je me perds ? Malgré l’apparence il me semble qu’à travers le regard des uns et des autres – et surtout de la mère - on soupçonne bien que chacun(e) reste unique...

Mais au centre la question qu’est-ce qui a bien pu se passer ce jour fatal… Impressionnant comment Saucier s’en approche et laisse le suspense jusqu’au bout. A découvrir !


Mots-clés : #famille
par tom léo
le Ven 24 Avr - 15:08
 
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Sujet: Jocelyne Saucier
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Perumal MURUGAN

Suite à une vendetta menée par des nationalistes hindous, Perumal Murugan avait dû renoncer à l’écriture. Il est heureux qu’il y soit finalement revenu, toujours fidèle à ses convictions. A travers lui, l'on ne peut que saluer le courage de tous ces auteurs qui, malgré les menaces, continuent inlassablement de dénoncer l’indéfendable.

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Le bûcher

Inde du sud, état du Tamil Nadu. Kumuresan a quitté son village pour apprendre un métier en ville. Là, il a rencontré Saroja, et ils sont tombés fous amoureux. Saroja a accepté de s’enfuir avec lui, et voilà que les deux jeunes gens, fraîchement mariés, arrivent au village.
En Inde, il est de coutume d’épouser un conjoint d’une caste bien précise, soigneusement choisi par la famille. L’amour n’a que peu de place là dedans. Kumuresan se doute donc bien que la nouvelle de son mariage avec Saroja ne sera pas accueillie avec des cris de joie. Mais il reste optimiste : orphelin de père, il a été particulièrement choyé par sa famille maternelle, et est intimement convaincu qu’une fois les premières récriminations passées, Saroja sera acceptée comme l’une des leurs. Sauf que les choses ne se passent pas du tout comme prévu…

D’emblée, la mère de Kumuresan entre dans une colère folle et se répand en imprécations et en mélopées funèbres dont elle prend jour après jour le village à témoin. La méfiance est de mise face à cette inconnue… Il faut dire que la peau claire de Saroja crie à tous ce que Kumuresan se refuse à leur avouer : elle n’est pas de leur caste. Alors les ragots vont bon train, les insultes et les sarcasmes fusent, et la colère ne cesse d’enfler. Bientôt ce n’est pas seulement à une famille offensée que le jeune couple doit faire face, mais aux habitants de tout un village, convaincus qu’en épousant une femme d’une autre caste, Kumuresan a bafoué leur honneur à tous...

Même si les mentalités évoluent, aujourd’hui encore, en Inde, des jeunes gens sont bannis, inlassablement pourchassés ou assassinés pour avoir osé aimer une personne d’une autre caste. Le bûcher est le cri du coeur d’un auteur révolté contre ces us archaïques. Avec un don indéniable pour restituer l’âpreté des dialogues et des situations, Perugal Murugan s’élève contre la bêtise humaine, la violence de l’esprit de groupe et le poids des traditions. Une fois le livre refermé, certaines images resteront imprégnées en nous, et pour longtemps.


Mots-clés : #amour #famille #lieu #traditions #violence
par Armor
le Lun 20 Avr - 1:35
 
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Sujet: Perumal MURUGAN
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Vikram CHANDRA

Ce livre est à l’image de Bombay, à l’image de son sujet : un monstre. Plus de 1000 pages, 1,2 kg sur la balance, écrit pas bien gros. Une aberration d’édition. Ce livre, je le regarde en chien de faïence depuis des années. Très tentée de le lire, incapable d’en arriver à la seule solution envisageable pour en venir à bout, à savoir le tronçonner. Et abîmer un livre, ça, je déteste. Mais je me suis dit que cette période si particulière était l’occasion de vaincre mes réticences. Et donc, j’ai tronçonné gaiement.

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Le Seigneur de Bombay

Le Seigneur de Bombay est un livre monstre sur un homme monstrueux vivant dans une ville monstre. Nous voilà bien partis. Comme il va de soi dans une ville monstre, à Bombay, la corruption est partout. Même la police est concernée, très concernée même. Il y a ceux qui usent de la corruption « raisonnablement », et ceux qui mangent à tout les rateliers, y compris celui de la pègre, dans une relation amis-ennemis dont l’ambiguïté est savamment entretenue. A ce petit jeu-là certains sont rois, mais Sartaj Singh n’en est pas. Il n’est qu’un policier de quartier qui penche du côté plutôt honnête de la force. Le voilà donc bien étonné lorsqu’un appel anonyme lui livre Ganesh Gaitonde, l’un des plus gros parrains de Bombay. Mais Gaitonde se suicide avant son arrestation, entraînant avec lui dans la mort une femme inconnue. C'est une grosse affaire, même les services secrets s'en mêlent. Sartaj est chargé d'enquêter. On ne lui dit qu’une chose : la sécurité de la nation est en jeu, pas moins.

Donc, Sartaj enquête tout en menant sa vie de flic de quartier, ses affaires routinières, ses visites à sa mère, et ses éventuelles amours. Sartaj est un type plutôt bien, fatigué de la vie mais pas encore tout à fait désabusé. La flamme ne demande, peut-être, qu’à être réanimée. Le récit alterne entre le quotidien de Sartaj et le récit d’outre-tombe de Gaitonde. Car même mort, le parrain tient à sa légende. Alors, quand Sartaj se repose, il se raconte, dans une logorhhée méticuleuse qui ne nous épargne rien de ses faits d’arme ; son premier crime, sa première trahison, puis la gloire, l’or et les femmes, les boys fidèles à la vie à la mort, et la lutte acharnée contre son concurrent, Suleman Isa. Le tout matiné d’un chouilla de patriotisme hindou, puisqu’il y avait une place à prendre de ce côté là…

Ganesh use des hommes comme on écosse des petits pois. A chaque cosse ouverte, ce sont 4 ou 5 grains bien ronds et charnus que l’on s’attend à voir rouler dans l’assiette. Mais il arrive qu’il y en ait d’autres, des grains menus et mal fichus qui se cachaient dans les coins. On les accepte quand même dans la pitance, on n’est pas chien. Ganesh Gaitonde les accepte aussi. Sauf que lui n’a que faire des petits pois, ce sont les têtes qu’il fait rouler. S’il y en a plus que prévu, eh bien c’est qu’il devait y avoir des dommages collatéraux. Et bas.
Cela dit, Ganesh a aussi des états d’âme. C’est un homme qui réfléchit, qui a une vision, une pensée, une spiritualité. Il voit loin, il n’est pas fait du même bois que le commun des mortels, et il met tout en oeuvre pour nous en persuader dans ces pages où il expose en détail ses succès et aussi, parfois, quelques faiblesses moins avouables… Fascinante plongée dans la psychée d’un parrain...

Bien qu’essentiellement centré sur Gaitonde et Sartaj, le récit ne néglige pas pour autant les autres protagonistes. Vikram Chandra se délecte à nous raconter par me menu la vie de chacun des personnages rencontrés : policiers, femmes au foyer ou femmes d’affaire, politiciens, délinquants, et même Miss Monde… Un luxe de détails qui pourrait être fastidieux et se révèle au contraire fascinant. Au travers des multiples aspects de ces vies minuscules imbriquées, c’est le portrait de Bombay, l’énigmatique ville monstre, qui se dessine en creux. Avec ses contradictions, ses rêves enfouis, ses amours ravis ou déçus, ses meurtres et sa crasse.
Les nombreux termes hindi, gujarati, marathi, bengali, etc. qui parsèment le récit, et que le formidable travail de traduction nous rend instinctivement compréhensibles, participent de la sensation d'immersion. (Le recours au (très bon) glossaire s'avère évidemment utile, par exemple pour établir la subtile distinction entre maderchood et bhenchood, dont Gaitonde et ses sbires ponctuent la moindre hrase...)
J’y étais, à Bombay, aux côté de Ganesh Gaitonde et de ses boys, de Sartaj et de son adjoint, et même de Miss monde. Un regard, un éclat de rire, et puis une tête qui roule…

1000 pages. Il y a forcément des longueurs, dans un tel pavé, me direz-vous. Je n’en ai pas vu une seule. Ces 1000 pages ont passé comme un éclair. Même tronçonné et désormais moche comme tout, ce livre, je l’aime. J'ai pour lui les yeux de Chimène. Trois jours que je l'ai terminé, et il me manque. Tout me paraît fade, en comparaison. Il fera date, c'est certain.
Vous aurez compris, je crois, que je le recommande vivement, ce Seigneur de Bombay, si vous êtes prêts à découvrir les entrailles de la ville monstre, ses recoins obscurs et ses magouilles, son charme inexplicable et son bouillonnement. Un roman fascinant, palpitant. Même si au final, de ce tourbillon de vies humaines, ne reste que la vacuité et l’impermanence. Un petit tour sur terre, et bas.


Mots-clés : #famille #urbanité #violence
par Armor
le Sam 11 Avr - 16:59
 
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Sujet: Vikram CHANDRA
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Leah Hager Cohen

Des gens comme nous

Tag famille sur Des Choses à lire Extern23

Comment dire...

Ça parle d'une maison et d'une famille  alors forcément cet aspect-là m'a plus, d'autant qu'il y a plein de jolies choses drôles et tendre, des personnages très bien campés, et un travail sur les instants et la mémoire.

C'est parfaitement maitrisé comme récit. Mais c’est là que le bâts blesse: trop. Toujours le truc qui est là au bon moment, la petite blague après le moment tendu, la chose qui fait sens, la symbolique tape à l’œil, le melting polt parfaitement réparti.

Donc beaucoup de petits plaisirs, mais pas un grand plaisir.
(et j'imagine que le film qui en a été tiré insiste dans le mauvais sens  Tag famille sur Des Choses à lire 575154626 )

Et dans cette période de solidarité, je vais faire plaisir à Tristram.
Quand la  jeune générations ne craint pas d'offenser la précédente, pense-t-il, cela présage bien de l'avenir de l'espèce. Et pas seulement ça : c'est l'hommage ultime. Une façon pour les enfants de dire à leurs aînés : Savourez votre succès. Vous nous avez appris à être libres.



Mots-clés : #famille
par topocl
le Dim 22 Mar - 20:26
 
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Sujet: Leah Hager Cohen
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Robert Louis Stevenson

Olalla

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Le narrateur est un jeune officier écossais qui part en convalescence dans l’austère residencia, à l’écart dans la sierra espagnole, d’une famille de « Grands ». Les rejetons tarés de cette race (le topos de l’aristocratie génétique, et donc dégénérescente, donne à plein) sont au nombre de trois : le fils, innocent et hyperactif, la mère, stupide et satisfaite, puis la fille, Olalla.
« Le sang de la famille avait été appauvri, peut-être par longue non-génération, que je savais être une erreur commune parmi les orgueilleux et les exclusifs. »

Mais le narrateur s’éprend à la première vue de la belle Olalla, qui elle ne manque pas d’esprit et d’âme, décidant immédiatement d’en faire sa femme ‒ un vrai coup de foudre :
« Je tendis les bras et l’appelai par son nom ; et elle bondit vers moi et se cramponna à moi. Les collines tremblèrent autour de nous, la terre faiblit. Une secousse comme d’un coup reçu me traversa et me laissa aveugle et étourdi. Et le moment d’après, elle m’avait repoussé, s’était échappée brutalement de mes bras, et s’enfuyait avec la vitesse d’un daim parmi les chênes-lièges. »

Le pivot de cette novella reste l’hérédité dilemmatique d’une « race d’élite des Espagnols » « à son déclin » génique.
Alfred Jarry, le traducteur, s’est un peu lâché :
« Un rauque roucoulement de colombes rôdait aux gouttières. »

J’ai jeté un coup d’œil sur la notice dans Wikipédia ; le narrateur y relève d’une tuberculose, alors qu’il a été blessé au combat dans la version que j’ai lue… On savait déjà les quatrièmes de couverture souvent douteuses : généralement elles ne sont pas conformes à ce qu’on perçoit comme linéaments du livre (ou de son début) ; je note de plus en plus fréquemment des inexactitudes dans l’encyclopédie libre (et notamment en matière de littérature, où il se trouve des articles constituant de vraies promotions sans objectivité, la généralisation d’avis individuels, des commentaires disproportionnés, cet ouvrage ne respectant par ailleurs aucune pondération des sujets d’un même domaine), avec parfois un français fautif. Le pire est que Wikipédia est devenu une référence reprise partout sur la Toile et au-delà. Que ferions-nous sans Des Choses à lire ?!

Mots-clés : #amour #famille
par Tristram
le Jeu 19 Mar - 14:06
 
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Sujet: Robert Louis Stevenson
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Louise Erdrich

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Le jeu des ombres

"Quand Irène America découvre que son mari, Gil, lit son journal intime, elle en commence un autre qu'elle met en lieu sûr. C'est dans ce nouveau carnet qu'elle livre sa vérité sur son mariage et sur sa vie tandis qu'elle utilise l'ancien pour se venger de son mari et s'amuser à ses dépens."

Une guerre psychologique s'ouvre dans un couple amour/haine....une famille de trois enfants, dont les parents sont Irène le modèle favori de Gil, le mari et peintre renommé...une personnalité trouble....sujet aux accès de violences....tous deux d'origine amérindienne....avec un passé familial pas simple....

C'est un bon roman, bien construit, comme un thriller.... on s'attend toujours au pire.....la tension monte au fil des chapitres....la narration est extrêmement bien maîtrisée......

Peut-on à force de voyeurisme et de représentation d'un être humain....le déstabiliser ....comme les indiens qui pensaient qu'on volait leur âme en les peignant ou en les photographiant ? Le déposséder de son identité en quelque sorte.... ???

( Georges Catlin est  un artiste-peintre américain spécialisé dans la représentation des Indiens d'Amérique ainsi que de leurs us et coutumes.
1796-1872)

Extrait :

Aux Etats-Unis, le travail de George Catlin ne plaisait pas, il fit donc emballer et embarquer toute sa collection sur un navire à destination de Londres, où il exposerait et donnerait des conférences. Il laissa sa famille à grand regret, mais emporta un curieux trésor. A bord, une cage contenait deux grizzlis qu'il avait capturés quand ils étaient, selon ses propres termes, 'pas plus gros que mon pied". Les oursons étaient maintenant presque adultes. Catlin avait l'intention de les exposer, eux aussi.

Les deux grizzlis, dont le rayon d'action habituel couvre des centaines de kilomètres et qui comptent certainement parmi les créatures les plus puissantes au monde, étaient enfermés, sur le pont supérieur d'un bateau à voiles, dans une cage en fer de la taille d'une petite chambre à coucher..........Si les ours n'étaient pas devenus fous avant d'avoir pris la mer, le voyage leur fit certainement perdre la raison.......... Ce fut encore pire pour les ours, une fois arrivés à Londres, où ils se retrouvèrent entourés à tous moments par une foule qui les bombardait de cailloux pour les entendre brailler et gronder................. Enfin, sans grand discernement, il notait "qu'en raison des foules qui les entouraient sans cesse et pour lesquelles ils avaient la plus grande aversion, ils semblèrent dépérir chaque jour, jusqu'à ce que l'un meure d'extrême dégoût...et l'autre, souffrant de symptômes semblables, ajoutés peut-être à la solitude et au désespoir, quelques mois plus tard."

Irène avait écrit sur des fiches ses réflexions concernant cet épisode. les ours étaient morts de dégoût d'avoir été regardés sans cesse; Plus elle y songeait, plus une telle mort était logique. Elle paraissait légitime. Les gens semblaient avoir oublié combien il est affreux d'être regardé ; puis elle commença à s'imaginer qu'en livrant ainsi son image, à force d'être regardée, sans relâche, en quelque sorte elle se tuait de dégoût......"


Les deux principaux personnages, Irène et Gil, montrent leur côté sombre au fil des pages....leurs enfants complètement aspirés par leurs personnalités rayonnantes et destructrices à la fois....

Bref, pas très gai, mais qui m'a impressionnée.....en bien évidemment.


Mots-clés : #famille #psychologique
par simla
le Mer 11 Mar - 5:10
 
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Sujet: Louise Erdrich
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Wallace Stegner

Angle d’équilibre

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« Lyman Ward qui épousa Ellen Hammond et engendra Rodman Ward », infirme vieillissant et solitaire, décide de consacrer son reste d’existence à explorer l’histoire de sa grand-mère, Susan Burling, dessinatrice douée qui s’exila de l’univers mondain et artistique de l’Est en pleine époque victorienne pour suivre son mari, ingénieur, dans l’Ouest.
Pour en savoir beaucoup plus, voir notre LC, avec Bédoulène et Romain, ici !

Mots-clés : #aventure #culpabilité #famille #psychologique #relationdecouple #social #xixesiecle
par Tristram
le Ven 6 Mar - 12:21
 
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Sujet: Wallace Stegner
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David Vann

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David Vann : Impurs. - Gallmeister



P12 l’air était irrespirable. Si brulant que sa gorge était un tunnel desséché, ses poumons fins comme du papier, incapables de se gonfler, et il ne savait pas pourquoi il ne parvenait pas à partir, tout simplement. Elle avait fait de lui une sorte d’époux, lui, son fils. Elle avait chassé sa propre mère, sa sœur et sa nièce, et il ne restait plus qu’eux deux, et chaque jour il avait le sentiment qu’il ne pourrait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait.

… Et tout est dit.
Pourquoi donc Galen 22 ans, ne peut-il quitter   sa mère et le
reste de sa famille, à laquelle rien ne le relie, sinon une sorte de névrose
de fixation.
Vann va plus loin. Il écrit que cette familleest "soudée par la violence",
et la haine. Une haine ancienne et viscérale.
Ils sont incapables de faire la paix ni de se séparer.
Tous les jours ou presque, ils se réunissent autour d'une tasse de thé
Et c'est toujours le meme rituel, la meme danse de mort.
Ou plutôt non. Les sentiments s'exacerbent et  semblent mijoter
dans la chaleur torride de ce coin de Californie du Sud.
Cette famille est un nœud de serpents, un piège morbide et fatal.
Comme l'écrivait David Cooper dans Mort de la famille, dans une famille névrosée,
c'est le plus fragile psychologiquement qui craque, victime et bouc émissaire
de l'atmosphère anxiogène ambiante.
Et bien entendu; c'est Galen qui s'y enlise.
Sa mère et sa tante se déchirent depuis l'enfance à cause du traitement inégal imposé  par leur propre mère.
Quant à la fille de sa tante, sa cousine, elle souffle sur les  braises et
l'entrainent dans une liaison sexuelle frustrante et perverse.
Galen perd pied.
Toutes ses tentatives pour émerger se heurtent à une réalité compacte
et incompréhensible.

Tout ce qu'il voulait atteindre était juste hors de sa portée,
invariablement.
Le monde, un vide  minuscule, comme observé à travers le mauvais coté
d'un télescope.


Le déchainement  de violence qui s'ensuit est inéluctable.
L'auteur a su prolonger la crise  jusqu'à la suffocation du lecteur.
Pari réussi et de main de maitre.

Mots-clés : #famille #relationenfantparent #violence
par bix_229
le Lun 13 Jan - 19:13
 
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Sujet: David Vann
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Lars Mytting

Les seize arbres de la Somme

Tag famille sur Des Choses à lire 97823312

Dans la série « à la recherche de ses racines », voici une version norvégienne, qui lance ses lignes jusqu’à la bataille de la Somme.

Lars Mytting,   dans son  ambition d’ancrer son histoire dans le siècle, ne recule pas devant les rebondissements et recoupements tortueux. Cela reste néanmoins le roman initiatique souvent subtil, d’un personnage attachant,  entre enquête sur le terrain et réminiscences intuitives, et qui fait la part belle aux paysages.

De magnifiques pages sur le bois, à la fois émouvantes et instructives,  font envie de se confronter à "L’homme et le bois" , entièrement consacré au bois de chauffe en Norvège, présenté comme un best-seller international.

Mots-clés : #famille #identite #initiatique #premiereguerre
par topocl
le Lun 6 Jan - 17:13
 
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Sujet: Lars Mytting
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Siri Hustvedt

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Un monde flamboyant

L'avant-propos fictif constitue peut-être mon seul regret quant à ce livre, qu'il enclôt tout entier, qu'il résume quoique d'une manière toute allusive et énigmatique, et que l'on peut isoler de lui comme un chef d'œuvre de la nouvelle digne de celles de Borges. Ce texte, rédigé par l'universitaire I.V. Hess, raconte sa découverte de l'artiste Harriet Burden et de son projet artistique prométhéen à travers un article scientifique puis par le biais de ses vingt-quatre journaux intimes, qui forment une œuvre colossale, tentaculaire, érudite et d'une vitalité hors-normes. Rejetée, selon ses mots, par le milieu artistique new-yorkais pour des raisons extérieures à l'art (une femme, immense et sculpturale, d'une culture sans bornes et dépourvue des notions élémentaires du tact, autant de critères apparemment disqualifiants), elle conçoit une expérience par laquelle, ayant conquis l'accès à la reconnaissance qu'on lui refusait jusque alors, elle exhiberait et les mettrait à mal les différents préjugés de race, de genre, de préférences sexuelles et de notoriété à travers lesquels est appréhendée toute œuvre d'art. Pour cela, elle décide d'exposer trois œuvres dont la paternité est confiée à trois hommes, Anton Tish, Phineas Q. Eldridge et Rune, qui deviennent ce qu'elle appelle ses masques. Ces trois expositions deviennent donc l'œuvre d'une entité hybride, et ces masques, en tant que "personnalités poétisées" de Burden (l'idée lui vient de Kierkegaard), deviennent une composante fondamentale de l'œuvre exposée (ce que le public ignore). I.V. Hess, professeur d'esthétique dont les travaux sont proches de la pensée de Burden, décide d'écrire un livre centré sur cette expérience tripartite et sur la controverse qui l'entoure, qui est celui que le lecteur s'apprête à lire.

Au terme de ce bref avant-propos fictif, il me paraît possible au lecteur de décider de la poursuite ou de l'abandon de sa lecture.

L'une des principales singularités de cette œuvre tient à sa forme, qui amalgame et perturbe de nombreux genres littéraires et artistiques : elle tient de l'étude universitaire qui toutefois ne défend aucune thèse, de l'art du portrait - d'un portrait diffracté par la multiplicité des regards -, du roman de l'artiste (l'une des principales illustrations du roman contemporain); elle est à la fois le récit d'une controverse et l'histoire d'une famille, un roman qui s'auto-interprète sans en confisquer le sens, et pour finir, une invitation à l'analyse. Elle réunit articles savants et comptes rendus d'exposition, journaux intimes, entretiens, témoignages, et brasse des disciplines aussi diverses que l'histoire de l'art, la philosophie, la psychologie, la littérature et les neurosciences. Puisque son personnage est une artiste, Siri Hustvedt se prête elle-même à la création plastique, qui demeure en puissance puisqu'elle n'est que du texte, mais qui prend vigoureusement corps dans l'esprit du lecteur tant elle est rigoureusement et puissamment composée. De même, elle introduit ponctuellement dans son œuvre des créations littéraires extérieures (la nouvelle d'Ethan, les histoires enfantines de Fervidlie) élaborées avec le plus grand soin.

Harriet Burden est une femme tumultueuse, encyclopédique, écorchée vive, prométhéenne à tous égards : elle brûle sans se consumer, elle est la créatrice démiurge d'humanoïdes calorifères, et pour que ceux-ci puissent obtenir un permis d'existence, elle se lance dans un projet secret, interdit, séditieux, porté par elle seule contre le monde des dieux de l'art. Il s'agit d'un projet tantôt militant, tantôt revanchard (selon les témoins qui le qualifient), destiné à confondre ceux qui l'ont méconnue tout en s'élevant à leur rang. Cette expérience se déroule selon trois temps destinés à faire varier les regards sur son œuvre en changeant le masque qui en endosse la paternité. Le premier est un homme blanc, médiocre, psychologiquement fragile; le deuxième, métis et homosexuel, est une figure de la scène underground nocturne de New-York, et le troisième est un artiste célèbre, avatar moderne de Warhol, et manipulateur qui se retourne contre Burden. Ces masques, je l'ai dit, sont destinés à modifier la perception de l'œuvre par le public : ainsi sont-ils (se pensent-ils) créateurs et sont-ils œuvre; ils la créent par ce qu'ils sont et dans le même mouvement sont englobés par elle. L'œuvre comprend également tout article, tout compte rendu, tout livre qui la prend pour objet (y compris le livre que nous sommes en train de lire), en ce qu'ils révèlent le biais de perception qu'empruntent public et critiques. Par ces ajouts qu'elle appelle "proliférations", au nombre potentiellement infini, Burden crée une œuvre ouverte qui subvertit et phagocyte la critique spécialisée, prise au piège et non plus seulement prescriptive. Ainsi aboutit-on au paradoxe suivant :
J'appelle A l'ouvrage appelé Un monde flamboyant, B l'expérience de Harriet Burden. A contient B (cela tombe sous le sens), et comme on vient de le voir, B contient A. Donc A=B. Et pourtant, B contient tout ce qui s'intéresse à l'expérience y compris ce qui se trouve hors de A (mon compte rendu, par exemple). L'expérience contenue dans ce livre non seulement le contient mais est plus vaste que lui.
Inversement, les divers personnages interrogés ne peuvent s'empêcher de parler d'eux-mêmes, ce qui n'entretient de relation avec l'expérience de Burden que dans la mesure où ils expriment quelque chose de leur individualité, c'est-à-dire quelques uns des facteurs de biais dans la perception d'une œuvre d'art. Mais il s'agit également de créer des caractères complexes qui se révèlent à travers des langages propres à chacun, ce que Siri Hustvedt réussit merveilleusement. Ainsi, chaque personnage devient à l'autrice un masque qui lui permet d'exprimer dans un dialogue permanent et tourmenté avec ses autres masques ce qu'elle n'a pu dire qu'avec celui-ci (comme le faisaient Harriet Burden dans son journal, et sa maîtresse à penser, Margaret Cavendish, dans son ouvrage intitulé Le monde flamboyant, faute de trouver pour leurs joutes de partenaires suffisamment talentueux ou assez peu condescendants).
Or ces personnages ne proviennent pas tous du luxueux microcosme de l'art new-yorkais. Le personnage d'Harriet Burden relie entre eux de riches collectionneurs, des scientifiques, des clochards, des artistes millionnaires, des marginaux parmi lesquels des fous et des artistes, ainsi que l'un des personnages les plus humains qu'il m'ait été donné de connaître, celui d'une jeune voyante à moitié allumée mais parfaitement lucide. C'est ainsi que Siri Hustvedt, bien loin du "pur esprit" dans sa tour d'ivoire, élabore une véritable comédie humaine qui suppose une intime compréhension des gens. De même, c'est par honnêteté intellectuelle qu'elle multiplie les points de vue sur cette controverse dans laquelle de vrais salauds tiennent leur rôle. En réalité, et c'en est le principal moteur, c'est à la destruction des catégories et à la dissolution de toute cloison que nous assistons dans ce roman. Sexe, genre, orientation sexuelle, origine biologique et origine sociale, différence psychologique, c'est toute norme qui affecte notre perception de l'art et notre regard sur la vie que par l'art Harriet Burden, partant Siri Hustvedt, nous révèle et condamne. C'est précisément, mais au sein de l'art, à la même notion stérilisante de catégorie normative que s'attaque Siri Hustvedt, en amalgamant dans ce livre hybride la multitude des genres littéraires et artistiques que j'ai déjà évoqués et qui la font imploser.

L'universitaire I.V. Hess découvre l'existence de Harriet Burden dans une revue spécialisée, lorsque celle-ci publie un texte d'un certain Richard Brickman résumant et commentant une longue lettre que lui a envoyé l'artiste. Richard Brickman (qui n'est autre qu'un pseudonyme de Burden elle-même) parle tantôt avec admiration, tantôt avec ironie d'Harriet Burden et de ses références. Références parmi lesquelles "une obscure romancière et essayiste, Siri Hustvedt", qualifiée de "cible mouvante".
Il y a là beaucoup de chose.
Premièrement, deux niveaux d'ironie se déploient. Burden dissimulée derrière Brickman se moque d'elle-même (peut-être aussi pour provoquer la sympathie du public). Puis, ce qui est fortement problématique, Brickman qualifie Siri Hustvedt d'obscure. Tant que c'est Brickman qui le fait, cela n'étonne en rien; pas davantage si Burden l'avait fait en son nom propre; en revanche, que Burden cachée derrière Brickman distingue Siri Hustvedt parmi une foule de références en la qualifiant elle seule, entre toutes les autres, d'obscure (ce qu'au passage elle n'est pas du tout), voilà qui est hautement perturbant. Sans doute est-ce là l'extrême pointe du roman par où l'autrice, Hustvedt, affleure et se laisse deviner au travers de ses différents masques.
Enfin, l'expression "cible mouvante" fait référence aux études sur la vision aveugle et le masquage : une cible (stimulus visuel) peut être intégralement masquée par l'interférence d'autres stimuli. Ainsi, sautant de masque en masque, revêtant la personnalité et maniant la parole de ses différents personnages, Siri Hustvedt peut-elle être qualifiée de cible mouvante.
Ce qui nous fournit une chaîne extrêmement complexe : selon Brickman, Burden estime que Siri Hustvedt est une cible mouvante, et suggère qu'elle se déplace de masque en masque. Or Brickman est Burden, qui par ailleurs note l'obscurité de Siri Hustvedt d'une façon extrêmement ambiguë. Tout ceci est rapporté par I.V. Hess, qui est, comme on va le voir, presque l'anagramme de Siri Hustvedt, et qui se superpose à elle en tant que responsable du livre que nous lisons. Par l'intermédiaire de masques successifs, Siri Hustvedt nous révèle le principe même de son livre, qui est le même que celui qui dirige la grande expérience d'Harriet Burden.

À la fin du roman, j'ai soudain remarqué que les lettres composant le nom de I.V. Hess, le grand ordonnateur du recueil, se retrouvent toutes dans le nom de Siri Hustvedt. Ce n'est certainement pas une coïncidence : l'autrice semble affectionner ce genre de cryptage, et sans doute y en a-t-il d'autres que je n'ai pas remarqués. C'est alors que je me suis rendu compte que j'attribuais à I.V. Hess une identité masculine sans que le moindre indice m'y ait incliné; car en réalité, tout indice dans le roman quant à l'identité de I.V. Hess a été soigneusement gommé (dans l'avant-propos, les notes de bas de page attribuées à lui/elle, et les interview menées par lui/elle). Qu'est-ce donc qui m'a conduit à construire une figure masculine, et ce dès les premières lignes ? Voilà une question parfaitement digne de l'expérience de Harriet Burden, qui reproduite sur moi constitue une preuve de l'efficacité concrète de la littérature, et dont la réponse risque fort d'être à charge pour la société dans laquelle on se construit (en plus de remettre en question la construction elle-même).

Si ce roman m'a passionné d'emblée, c'est que les œuvres de Burden (des poupées et des maisons, sortes d'ex voto) correspondent à ce que je préfère dans l'art et qui me vient de ma mère. Lorsque je lui ai fait lire l'avant-propos fictif, elle m'a dit, un peu vexée : "c'est à moi que te fait penser l'artiste, n'est-ce pas ? mais elle est à moitié folle !"
Eh bien folle ou non, là n'est précisément pas la question. C'est un personnage fondamentalement ambigu, et d'une profonde bonté.


Mots-clés : #contemporain #creationartistique #discrimination #famille #identite #insurrection #romanchoral
par Quasimodo
le Sam 4 Jan - 18:34
 
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Sujet: Siri Hustvedt
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John Fante

Les Compagnons de la grappe

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The Brotherhood of the Grape aurait peut-être été mieux traduit par « la fraternité de la vigne », comme il est dit dans le roman lui-même ? La traduction de Brice Matthieussent m’a aussi paru douteuse par endroits (comme ces « briques rouges immaculées »)…
Le narrateur, Henry Molise, est un écrivain quinquagénaire qui évoque ses relations familiales, notamment avec son père, Nick, immigré des Abruzzes, ancien maçon et tailleur de pierre de soixante-seize ans, autoritaire ‒ un tyran domestique ‒, buveur, joueur, coureur et violent. Les rapports entre ce dernier, sa femme et les quatre enfants sont toujours conflictuels, dans une alternance passionnée de haine et d’amour, haute en couleur et typiquement ritale. C’est en fait la même saga familiale que Fante raconte dans ses précédents romans, avec l’exubérance, l’infantilité, la sentimentalité, la rage latines.
« Un peu d’ail écrasé sous ses narines lui fit reprendre conscience, et avec le courage d’une sainte Bernadette elle se mit à vaciller dans la cuisine pour poser du vin et des tartes génoises sur la table, où une discussion de ses problèmes avec papa s’ensuivit. »

« De fait, nous formions un clan impulsif, imprévisible, imbattable pour les décisions prises à chaud et les remords lancinants. »

« Le cimetière de Valhalla grouillait d’anges en marbre blanc sculptés par mon père, les ailes déployées, leurs bras et leurs longs doigts tendus, graves et concentrés comme des oiseaux de proie, figés en une posture menaçante, tels des vautours protégeant leur charogne. Perchés un peu partout, on avait l’impression qu’ils avaient déjà profané les tombes. »

« Mon père n’avait jamais désiré d’enfants. Il avait désiré des poseurs de briques et des tailleurs de pierre. Il a eu un écrivain, un comptable dans une banque, une fille mariée, et un serre-freins. En un sens il a essayé de faire de ses fils des maçons comme on façonne la pierre – en cognant dessus. »

C’est la lecture qui permit à Henry de s’évader de l’emprise paternelle, lui révélant sa vocation :
« Alors c’est arrivé. Une nuit que la pluie tambourinait sur le toit indigné de la cuisine, un grand esprit s’est glissé à jamais dans ma vie. Je tenais son livre entre mes mains tremblantes tandis qu’il me parlait de l’homme et du monde, d’amour et de sagesse, de souffrance et de culpabilité, et j’ai compris que je ne serais plus jamais le même. Il s’appelait Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Personne n’en savait autant que lui sur les pères et les fils, les frères et les sœurs, les prêtres et les fripons, la culpabilité et l’innocence. Dostoïevski m’a changé. L’Idiot, les Possédés, les Frères Karamazov, le Joueur. Il m’a bouleversé de fond en comble. J’ai découvert que je pouvais respirer, voir des horizons invisibles. La haine que j’éprouvais pour mon père a fondu. Je me suis mis à l’aimer, cette pauvre épave livrée à ses obsessions et à la souffrance. J’ai aussi découvert mon amour pour ma mère, et pour toute la famille. L’heure était venue de devenir un homme, de quitter San Elmo pour m’ouvrit au monde. Je voulais penser et sentir comme Dostoïevski. Je voulais écrire. »

S’ensuivit une période de vagabondage à Los Angeles, narrée avec humour, avant un piteux retour au foyer où il s’initie à l’écriture.
Mais l’emprise paternelle est telle qu’Henry suit aujourd’hui son père pour l’aider à construire un fumoir de granit dans les montagnes…
« Agenouillés près du torrent, nous avons tété le cruchon en tournant nos visages hâves vers le résultat de nos efforts – une petite bâtisse trapue qui ressemblait à un bunker arabe dans le Sinaï. Ce fumoir était mal fichu et tout de guingois. On aurait dit que les pierres avaient été jetées dans le mur plutôt que posées l’une sur l’autre. Les murs ondulaient comme du linge qui claque au vent, tantôt convexes, tantôt concaves, pleins de bosses et de creux, et puis ils étaient très épais, beaucoup plus épais que ce qu’avait promis papa. Le mortier dégoulinait de partout et maculait la pierre. Malgré tous ces défauts esthétiques, ce fumoir semblait indestructible. […]
Ça ne ressemblait pas du tout à un bâtiment, davantage à une charretée de pierres déversées en vrac. Fatigué, ivre, en proie à des hallucinations, je me suis mis à voir une ancienne tombe indienne. Puis un iceberg. J’ai cligné des yeux et regardé encore. Maintenant c’était un ours polaire. Puis le mont Whitney, puis une formation rocheuse sur la lune. Le brouillard envahissait la clairière tandis que je roulais les tuyaux et rassemblais les outils. Quand j’ai regardé de nouveau la chose, c’était un navire qui avançait lentement dans la brume. »

C’est l’occasion de célébrer le fruit de la vigne, le vrai sang italien.
« Nous pénétrions dans les vignobles d’Angelo Musso, la terre sacrée de mon père et de ses amis. Depuis cinquante ans ils éclusaient le Chianti et les crus authentiques produits par ces collines rocheuses. Ils étaient non seulement les clients d’Angelo, mais aussi ses esclaves, éperdus d’inquiétude quand la récolte s’annonçait mauvaise, car ce vin était le lait de leur seconde enfance, livré une fois par mois à la porte du client en cruchons d’un gallon, tandis que les verres vides étaient rapportés à la propriété.
Tous les cinq ans environ le gel détruisait les vignes ou bien le vin nouveau tournait mystérieusement à l’aigre, et les paisani devaient se rabattre sur une autre marque. Pareille catastrophe semait le désespoir parmi eux, ainsi que l’insomnie et les rhumatismes. Jusqu’au dernier, les clients d’Angelo vivaient dans la terreur qu’il ne mourût avant eux. […]
Angelo Musso était incapable de parler, car dix ans plus tôt on lui avait retiré les cordes vocales à cause d’un cancer. La cendre de ses cigarettes laissait un sillage gris sur le devant de sa chemise bleue, et il toussait par intermittence, car il fumait sans discontinuer ; sur la table, devant lui, étaient posés deux paquets de Camel à côté d’une carafe de vin, d’un briquet et d’un cendrier plein à ras bord. Mon père et la plupart des Italiens qui habitaient depuis longtemps le comté de Placer considéraient Angelo Musso comme un être extraordinaire, un oracle antique qui ne dispensait aucune sagesse, un sage qui ne donnait aucun conseil, un prophète sans prédictions, un dieu qui faisait fermenter le vin le plus magique du monde sur un minuscule vignoble de trente âcres généreusement doté de gros cailloux et de ceps sublimes. Cela faisait de lui un être divin. Son mutisme obligé contribuait aussi à cette métamorphose. Parce qu’il ne pouvait parler, tout le monde venait lui soumettre ses problèmes. Et chacun trouvait sa solution dans les yeux jaunâtres d’Angelo. »

« J’étais fait pour être fils. »


Mots-clés : #famille #immigration #relationenfantparent
par Tristram
le Ven 3 Jan - 23:10
 
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Sujet: John Fante
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Tag famille sur Des Choses à lire Ltdli10

Le Temps de l'innocence, adaptation du roman d'Edith Wharton par Martin Scorsese (distribution : Daniel Day-Lewis, Michelle Pfeiffer, Winona Ryder, Geraldine Chaplin...)

Type de l'adaptation qui se pense fidèle et n'est que frileuse, dont les charmants décors et les élégants costumes "d'époque" sont un cache-misère qui ne trompe pas plus de cinq minutes. La voix over monopolise la narration en se contentant de reprendre des éléments du roman condensés et reformulés, tue dans l'œuf tout élan, tout désir, toute aspiration, toute spontanéité. Le film est à l'image de cette société finissante de la bourgeoisie new-yorkaise de la fin du XIXe : corseté, symboliquement mort, paralysé dans des rites vides de sens… Quel gâchis insipide. Nous avons interrompu le film au bout d'une heure.


Mots-clés : #amour #famille #identite #psychologique
par Quasimodo
le Mar 19 Nov - 19:18
 
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