Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 11:53

314 résultats trouvés pour famille

Jean-Luc Lagarce

Juste la fin du monde

Tag famille sur Des Choses à lire Lagarc10

Pièce de théâtre, 80 pages environ, 1990, éditions Les Solitaires Intempestifs.

Cinq acteurs en tout, Louis 34 ans, sa sœur Suzanne 23 ans, Antoine, leur frère 32 ans, Catherine, épouse d'Antoine 32 ans, La Mère (de Louis, Suzanne et Antoine) 61 ans.

Louis, le frère aîné qui a quitté le giron familial depuis belle lurette et vit sinon loin, dans un ailleurs où l'on suppose que l'on s'occupe d'écriture (journalisme ? littérature ?) et ne se manifeste que par l'envoi de courtes cartes postales à l'occasion des évènements familiaux, choisit de s'en retourner dans sa famille afin d'annoncer sa mort prochaine.
Prologue a écrit: dire,
seulement dire,
ma mort prochaine et irrémédiable,
l'annoncer moi-même, en être l'unique messager,
et paraître pouvoir là encore décider,
me donner et donner aux autres, et à eux, tout précisément,
toi, vous, elle, ceux-là encore que je ne connais
pas (trop tard et tant pis),
me donner et donner aux autres une dernière fois
l'illusion d'être responsable de moi-même et d'être,
jusqu'à cette extrémité, mon propre maître.


Seulement cet acte d'anti-fils prodigue  -en somme-, Louis n'y parviendra pas. Cela m'a fait penser à cette nouvelle d'Emmanuel Bove où le héros/narrateur s'en revient à la maison familiale après une interminable absence/désertion, va jusqu'au loquet de la porte d'entrée et s'enfuit à toutes jambes au tout dernier instant.

Louis incarne l'exogène, l'étrangeté. Et, jusqu'à un certain point, il est déjà un spectre qui apparaît dans le petit cercle familial. On peut aussi tout à l'opposé, par un jeu de tiroirs, considérer qu'il est le seul vivant devant cette petite assemblée de morts-vivants.

L'ensemble, c'est-à-dire l'interaction des personnages, des dialogues, des interruptions et soliloques, procède d'une certaine incommunicabilité décousue - un débraillé chic.
Là est (à mon humble avis) tout le sel de la pièce, plutôt que dans le synopsis, la dimension dramatique (dramatique et par là-même classique, s'agissant de théâtre).
Je n'ai pas vu la pièce, mais par moments ça doit être bonheur d'acteurs, il y a la place pour un jeu tout en mouvements suggestifs, regards et tons employés.


Mots-clés : #famille #mort #théâtre #xxesiecle
par Aventin
le Dim 6 Juin - 7:56
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jean-Luc Lagarce
Réponses: 19
Vues: 1477

Tobias Smollett

L'Expédition de Humphry Clinker


Tag famille sur Des Choses à lire L_expz10

Roman épistolaire qui retrace les pérégrinations du sieur Matthew Bramble, hobereau rendu aux eaux de Bath avec une partie de sa maisonnée ; évidemment son point de vue contraste avec ceux de sa sœur Tabitha (accompagnée de son chien Chowder et de sa suivante, Winifred), de sa nièce Lydia et de son neveu Jery.
Ce personnage d’« humeur bilieuse » semble rappeler l’auteur ; misanthrope, hypocondriaque, ses ennuis de santé le rendent acerbe, mais il est foncièrement généreux.
« Voilà, je dois l’admettre, un sujet à propos duquel je ne peux rien écrire sans perdre tout à fait patience, car la foule est un monstre dont je ne saurais souffrir ni la gueule, ni la queue, ni l’estomac, ni les membres : je l’abhorre dans son entier, comme un amas d’ignorance, de présomption, de méchanceté et de brutalité : et l’expression de ma réprobation s’adresse de même aux personnes des deux sexes qui en affectent les manières et en goûtent la société, sans distinction de rang, de condition ni de qualité. »

Malgré ce dégoût marqué de la populace, le petit peuple n’est pas oublié, par exemple avec le personnage de Win :
« Ah ! ma bonne femme ! Si tu pouvé seulmant te douter du plaisir que nous avons nous autre laitrès, de pouvoir lire les maux les plus entortillonnés sur le boue des dois, et de savoir écrire les maux étrangers sans devoir chercher dans la baissédère. »

(À son anglais, qu’elle partage d’ailleurs avec sa maîtresse, on mesure aussi le manque d’instruction des femmes au XVIIIe).
C’est satirique, et drôle, non sans finesse :
« Quant à Higgins, c’est assurément un braconnier notoire, et je trouve ce mauvais sujet bien impudent de vouloir ainsi venir poser ses collets jusque dans mon propre enclos. Il me semble bien qu’en mon absence, il s’est cru quelque droit à prendre sa part de ce que la nature semble avoir promis à l’usage général ! »

Les politiques, les écrivains, les gens de justice, roturiers comme aristocrates, toute la société est dénigrée.
C’est écrit dans le style feuilleton à épisodes et rebondissements, et d’ailleurs réapparaît Ferdinand, comte de Fathom, d’un précédent roman. Smollett s’inscrit dans la veine picaresque de Sterne, auquel il fait un clin d’œil : à propos de « correspondances de voyageurs », il cite « le voyage sentimental de Shandy ». D’ailleurs Tristram s’y retrouve :
« Il a beaucoup lu, mais sans jugement ni méthode, de sorte qu’il n’en a rien digéré. Il croit tout ce qu’il lit, surtout lorsqu’il y a décelé une part de merveilleux, et sa conversation est un étonnant fatras d’érudition et d’extravagance. »

Au quart du livre, Bramble et les siens partent pour Londres, et à cette occasion est engagé comme valet de pied Humphry Clinker, un jeune infortuné assez ingénu. Il devient prêcheur méthodiste, puis prisonnier accusé de brigandage ; ensuite la compagnie fait route vers le pays de Galles, et l'Écosse.
Savoureux passage où Matt discute l’inspiration sarrasine des cathédrales, mal conçues, inesthétiques et insalubres. Parmi les personnages de rencontre, un Écossais haut en couleur ayant combattu les Indiens en Amérique et ardent défenseur de sa langue rappelle Don Quichotte, et peut-être aussi l’auteur :
« L’esprit de contradiction est naturellement si ancré chez Lismahago que je suis convaincu qu’il a fouillé, lu, étudié avec une infatigable attention à seule fin de pouvoir réfuter les idées établies et s’octroyer des trophées en récompense de son orgueil de polémiste. Son amour-propre est si aiguisé qu’il ne tolérera pas le plus léger compliment, qu’il soit adressé à son pays ou à lui-même. […]
Cependant, s’il s’en prenait librement à ses compatriotes, il ne pouvait souffrir d’entendre qui que ce fût lancer impunément le moindre sarcasme à leur endroit. »

Le séjour calédonien est occasion de curiosités tant touristiques qu’historiques et folkloriques, notamment chez les Highlanders, ainsi que de rendre visite au « Dr Smollett »…
L’expression d’une langue soutenue n’est pas le moindre plaisir procuré par cette lecture. Autant qu’il est possible sans accéder à l’original, ce livre m’est apparu comme excellemment traduit par Sylvie Kleiman-Lafon (un premier traducteur fut Giono) ; il convient de signaler les traductions bien faites, presque autant que les mauvaises.
Happy end de rigueur.
« Le plus grand avantage qu’il y a à voyager et à observer l’espèce humaine en chair et en os est sans aucun doute de pouvoir ensuite dissiper le honteux brouillard qui obscurcit les facultés de l’esprit et nous empêche de juger avec franchise et précision. »


\Mots-clés : #aventure #correspondances #famille #voyage
par Tristram
le Ven 28 Mai - 13:55
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Tobias Smollett
Réponses: 6
Vues: 309

Honoré de Balzac

La maison du chat qui pelote

Tag famille sur Des Choses à lire 4172q610

Cette maison d'un autre siècle abrite en son rez-de-chaussée le magasin du drapier : Monsieur Guillaume, digne successeur de Mr Chevrel dont il a épousé la fille.

Or depuis plusieurs jours un passant s'arrête pour regarder attentivement la vieille maison, son regard est le plus souvent dirigé vers une fenêtre du 3ème étage ; celle de la chambre de mademoiselle Augustine. Tentant d'apercevoir l'objet de son désir.

Mais dans la vitrine du magasin un objet a toute son attention, un tableau dont la vue l'amuse mais aussi le navre. Sentiments que l'on comprend car ce passant est un jeune peintre qui a été primé ; il revient d'un long séjour en Italie.

"Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau représentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres modernes n’inventerait pas de charge si comique. L’animal tenait dans une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs, accessoires, tout était traité de manière à faire croire que l’artiste avait voulu se moquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture naïve, le temps l’avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui devaient inquiéter de consciencieux flâneurs. Ainsi la queue mouchetée du chat était découpée de telle sorte qu’on pouvait la prendre pour un spectateur, tant la queue des chats de nos ancêtres était grosse, haute et fournie. "

Augustine et Théodore se rencontrent lors de l'exposition de ce dernier, ils correspondent et se retrouvent en rusant. Après des concessions,  (bien évidemment les règles et valeurs de la famille Guillaume doivent être respectées et diffèrent totalement de la société dont Théodore fait partie) et grâce à l'intervention d'une cousine des Guillaume le mariage entre Augustine et le peintre - Théodore de Sommervieux - a lieu.

Dans la première année, la beauté et l'amour d'Augustine suffisent à Théodore, mais intellectuellement et socialement la jeune femme ne s'adapte pas à la société de son époux et cela lassera le jeune peintre.
Malgré ses efforts, son envie de plaire à son mari, elle ne sera jamais à ses yeux à la hauteur de sa classe ; le mariage n'apparait plus à Augustine que comme difficilement vivable. Une ultime tentative de sa part auprès  la Duchesse de Carigliano, adulée par son mari, et malgré ses judicieux conseils, ne fera que précipiter la fin.


Je pense que cet échec peut s'illustrer dans les deux tableaux dont le style et la technique s'opposent : celui représentant "le chat qui pelote" et le portait couronné d'Augustine fait par Théodore.

C'est un drame de la différence de classes.

L'ambiance feutrée et restreinte de la maison Guillaume, son éducation ne pouvaient permettre à Augustine d'évoluer vers une autre société et notamment celle de Théodore et son monde qui ne lui pardonnait pas son extraction.




Extraits :

" les deux toiles furent exposées. La scène d’intérieur fit une révolution dans la peinture. Elle donna naissance à ces tableaux de genre dont la prodigieuse quantité importée à toutes nos expositions, pourrait faire croire qu’ils s’obtiennent par des procédés purement mécaniques. Quant au portrait, il est peu d’artistes qui ne gardent le souvenir de cette toile vivante à laquelle le public, quelquefois juste en masse, laissa la couronne que Girodet y plaça lui-même. Les deux tableaux furent entourés d’une foule immense. On s’y tua, comme disent les femmes. Des spéculateurs, des grands seigneurs couvrirent ces deux toiles de doubles napoléons, l’artiste refusa obstinément de les vendre, et refusa d’en faire des copies."

"Un soir, elle fut frappée d’une pensée qui vint illuminer ses ténébreux chagrins comme un rayon céleste. Cette idée ne pouvait sourire qu’à un cœur aussi pur, aussi vertueux que l’était le sien. Elle résolut d’aller chez la duchesse de Carigliano, non pas pour lui redemander le cœur de son mari, mais pour s’y instruire des artifices qui le lui avaient enlevé ; mais pour intéresser à la mère des enfants de son ami cette orgueilleuse femme du monde ; mais pour la fléchir et la rendre complice de son bonheur à venir comme elle était l’instrument de son malheur présent"



Mots-clés : #amour #famille #relationdecouple #xixesiecle
par Bédoulène
le Ven 28 Mai - 13:43
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Honoré de Balzac
Réponses: 93
Vues: 5433

Pierre Bergounioux

Miette

Tag famille sur Des Choses à lire Miette10


Le narrateur, sculpteur en « ferrailles » comme l’auteur, a repris la propriété d’une famille paysanne du plateau limousin (quasiment de nos jours), qu’il nous présente au travers de ses membres, Baptiste l’opiniâtre, massif et impétueux maître-esclave de la terre, négociant voyageur et paysan planteur d’arbres, sa femme Jeanne, la douce institutrice sans dot « que la possession ne possédait pas » et que sa belle-famille déteste, les trois autres membres de la fratrie, Adrien le benjamin, Octavie la chipie à « l’air d’ajonc » et Lucie, enfin Miette (diminutif de Marie) la parcimonieuse, la mère si présente bien qu’il l’eut à peine croisée.
Au travers des photos de famille et des suppositions avouées par le « je » qui narre, mais aussi ses rencontres avec les survivants, se reconstitue le destin de chacun, « jouet de la nécessité sans faille du temps immobile et des lieux clos. »
Ce que Pierre Bergounioux relate, ce sont les règles de la vie dans cette région âpre, où le granit semble être aussi trait de caractère : l’abnégation, la dureté, le silence impassible et la maîtrise de soi des individus régis par la primogéniture et le statut de bru (autrement dit d’origine "allogène" dans un mariage de raison), dans le cadre traditionnel de l’usage.
Bergounioux développe une dialectique « du non et du oui », de l’acceptation et du refus de son sort désigné.
Il revient fréquemment sur « les choses, de la terre d’abord et ensuite des outils pour la travailler », « les choses, la maison, les terres », celles que Baptiste s’est fait devoir de perpétuer, celles qui brisèrent Octavie promise à une carrière de mathématicienne en Amérique :
« Elle avait bûché avec l’énergie qui apparentait l’effort, la peine, le vouloir à des propriétés matérielles, ce qu’à la limite ils étaient en un lieu qui ne souffrait la présence humaine qu’asservie à son despotique vouloir. »

« Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter. »

De l’importance d’être « gens du haut » :
« Ça paraît compliqué alors que c’est très simple, d’une évidence tangible : c’est l’endroit. Dès lors qu’on s’établissait à demeure au-dessus du grand pré, face à la chaîne des puys, à sept cents mètres d’altitude, avec le granit sous les pieds, la brande et les bois autour et le silence posé là-dessus comme une chape, on avait tout le reste, l’inflexible volonté qu’ils dictaient aux hommes, l’oppression que, par leur truchement, ils exerçaient sur les femmes, le calcul d’utilités infimes, le non, le oui, le désespoir, l’inutile fidélité. »

On apprend qu’on enrésinait déjà en Douglas dans cette région dès les années 10 ; Baptiste aurait planté un million de résineux, prévoyant, ayant compris qu’au bout de « trois mille ans » leur mode d’existence devait changer.
« Mais quoiqu’on ait fait en prévision de l’éternité d’absence où l’on va entrer, comment ne pas s’attrister, secrètement, de la venue du temps où l’on sera sorti du temps. »

Le narrateur, venu de la plaine, explicite son approche de ces « trois millénaires » incarnés :
« J’ai vu ce qui, de prime abord, avait été pour moi un mystère et le resta longtemps, la filiation profonde, l’identité secrète entre cet homme [Baptiste] né de la terre, pareil à elle, à la lande, aux bois et la grâce farouche, singulière, des filles qu’il avait engendrées après que, femmes, elles l’eurent porté.
Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

Le récit s’achève comme cette génération disparaît.
Il m’a semblé que les circonlocutions de la langue châtiée de Bergounioux le distanciaient un peu de ses considérations sur la parentèle, en contrepoint de ce témoignage à la valeur ethnographique sans en avoir le ton.
Je ne suis pas le seul à avoir pointé cette curieuse convergence thématique contemporaine que certaines œuvres de Bergounioux partagent avec d’autres de Michon, Millet, Marie-Hélène Lafon, Jourde, qui gravite autour des petites gens dans un proche passé du centre de la France – notre centre de gravité national ?
Sinon, Quasimodo, tu peux te lancer sans crainte dans ce livre : m’étonnerait qu’il te déçoive !

\Mots-clés : #famille #fratrie #lieu #relationdecouple #relationenfantparent #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 26 Avr - 12:45
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 30
Vues: 1614

Richard Millet

La Gloire des Pythre

Tag famille sur Des Choses à lire La_glo10

« En mars, ils se mettaient à puer considérablement. »

Première phrase, qui se rapporte aux morts de l’hiver, attendant le printemps pour être enterrés en terre consacrée.
Ces cadavres entreposés « dans les pilotis » empestent tout le début du roman, et l’odeur revient souvent par la suite.
Celui qui parle, c’est « nous », les « pauvres bougres », les petites gens (en l’occurrence des paysans) qui constituent le fond de tout un pan de littérature contemporaine, des Vies minuscules de Michon à Les derniers Indiens de Marie-Hélène Lafon en passant par Bergounioux, également originaires du Massif central. Sous le plateau (de Millevaches) que les vents rabotent, ce sont ici les gourles (galoches, et par extension personnes gourdes en patois auvergnat, voir https://escoutoux.net/Mots-usites-a-Thiers, https://www.regardsetviedauvergne.fr/2012/09/petit-abecedaire-du-langage-auvergnat.html), dont la vie est « promise à la puanteur des humbles ».
Et Chat Blanc, c’est André, le jeune Pythre, devenu orphelin dans la combe de Prunde, qui doit recueillir la grande Aimée Grandchamp, l’innocente, pour profiter d’une donation, des terres à Veix.
C’est toute une rustre, brute ruralité à la limite de l’humanité (de la chrétienté) et de l’animalité (les bêtes, leur bétail).
« …] la fille de Vedrenne, laquelle n’avait d’ailleurs pas fait de vieux os, plus innocente qu’Aimée, et avait passé plus de dix années près de l’étable à cochons parce qu’on ne parvenait pas à la faire taire dans la maison, devenue à peu près comme eux, en tout cas par sa façon de réclamer pitance, ou d’avoir peur, et devenue, quand on la délivra, aussi fine et méfiante qu’eux, avec, disait-on, le même petit œil rond, fixe et malin – affinée plus que rabaissée, disait-on encore, par cette proximité, et néanmoins perdue pour les humains, et mourant à dix-sept ans de ne savoir vivre avec eux ni sans eux. »

Devenu maître, de terres et de femmes, Pythre ne sera jamais accepté par la méchante petite communauté de son nouveau pays, aura des enfants de plusieurs lits − puis il se voit dépossédé, et s’installe à Siom. Jean, un de ses fils, prend la première place dans l’histoire ; illégitime, malaimé, lui aussi benêt, ses puantes « fientaisons » sont d’importance, et avec lui s'éteindront les Pythre.
C’est je pense Millet qui parle quand est évoquée la (gloire de la) langue :
« …] la façon qu’avait le maître de plier les mots de l’autre langue [le français vis-à-vis du patois] (comme le curé les linges de l’autel ou les femmes les habits des morts) et d’en faire des constructions aussi solides qu’une barge ou un fournil, quoiqu’ils n’imaginassent pas qu’une œuvre de langage pût durer plus qu’une meule de foin ou un nuage […]
Ils seraient quelques-uns à comprendre que c’était aussi beau, justement, qu’une meule de foin qui entre dans la nuit d’été entourée d’or et d’insectes bourdonnants ; à comprendre aussi que les mots sont la seule gloire des disparus – et le français la belle langue des morts, comme le latin celle de Dieu et le patois celle des bêtes et des gourles. »

« …] en patois ou en français, le plus souvent dans les deux en même temps et surtout dans ce bruit qui rôde au fond des langues et qui est, au-delà des mots et de ce qu’ils disent, le vrai bruit de gloire [… »

« …] ce que disait l’aumônier de la Légion, que les mots sont comme Dieu ou comme les femmes : ils se dérobent dès lors qu’on les cherche et surgissent dans toute leur gloire après qu’on a renoncé. »

Pauvres destinées paysannes, à la piètre « gloire » :
« …] pris dans la torpeur d’être au monde sans bien savoir pourquoi, dans l’imbécillité forcenée de vivre qui serait leur lot à presque tous, sinon leur vraie joie, malgré la rudesse des tâches, les chagrins, la terre ingrate [… »

« Pauvre gloire que celle qui les rassemblait à jamais par ordre alphabétique [sur le monument aux morts], non pas comme ils étaient tombés, là-bas, dans les jours de colère et les nuits d’acier, mais de la façon qu’on les appelait, chaque matin, à l’école et, comme on les avait hélés, sur le quai de la gare, pour les embarquer dans les wagons ! »

« Or nous n’avions pour tout rêve, nous autres, que des liqueurs brutales, l’entrecuisse de nos femmes, nos pauvres souvenirs, ou encore la grande lande du plateau où l’on s’était mis à planter de ces sapins de Douglas qui appelaient la nuit, non seulement celle des sous-bois mais la fin de ce que nous avions été pendant tant de siècles ; et nous nous disions que ce n’était pas plus mal, que nous n’y pouvions plus tenir, qu’il fallait en finir – ce qui ne nous empêchait pas de nous répéter que notre plus grande gloire était encore de tenir bon, ici, tapis contre cette table de pierre froide où l’hiver régnait plus longtemps que partout ailleurs, oubliés de Dieu, quoi qu’en dît l’abbé Trouche, en sursis dans les combes, les vallées, sur la lande, oui, dans la seule gloire de nos noms, que ceux qui nous avaient précédés avaient mués en terre, en arbres, en rocs, en métiers, en villages même [… »

Ils ont conscience d’appartenir à un monde de déréliction, et en voie de disparition :
« Nous comprenions que la terre même ne valait rien, que la propriété n’est pas plus éternelle que celle d’un corps ou d’un nom, et que nous étions vraiment les derniers. »

Avec ce puissant roman, la langue trouve une vraie grandeur dans le sordide.

\Mots-clés : #famille #ruralité #xxesiecle
par Tristram
le Mar 13 Avr - 21:34
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Richard Millet
Réponses: 11
Vues: 544

Daniel Pennac

La Saga Malaussène, I, Au bonheur des ogres

Tag famille sur Des Choses à lire Au_bon10

Attentats à la bombe dans un grand magasin (livre paru en 1985, mais ça choque quand même). Au centre de l’affaire, le narrateur, Benjamin Malaussène, Contrôle Technique au Magasin, Bouc Emissaire « endossant la faute originelle de la société marchande », « un saint » prenant soin de la famille, ses plus jeunes frères et sœurs, tandis que maman batifole. Quant au bouc : en épigraphe, deux citations de René Girard, Le Bouc Emissaire, livre qui m’a aussi marqué. La version Pennac, c’est cet employé qui concentre toutes les réclamations de la clientèle, évitant déboires et débours aux propriétaires de l’établissement.
« − Voyez-vous, le Bouc Emissaire n’est pas seulement celui qui, le cas échéant, paye pour les autres. Il est surtout, et avant tout, un principe d’explication, monsieur Malaussène.
(Je suis un « principe d’explication » ?)
− Il est la cause mystérieuse mais patente de tout événement inexplicable. »

Positionnement socio-politique nettement affiché (et critique), on est à Belleville, et on y vit avec des personnes de couleur et des homosexuels, assez heureux d'ailleurs. Les ogres, ce sont de vrais méchants, mais on est aussi dans l'univers du conte avec la famille Malaussène, tous des enfants, du Petit à l’aîné, Benjamin…
Quelques belles saillies entr’autres :
« Avec cette résignation à la richesse que donne la pratique séculaire des mariages efficaces. »

« Et ils rient du rire carnassier de l’ignorance, le rire féroce du mouton aux mille dents ! »

Polar plein d’esprit, de références littéraires (et à Tintin), d’amour des autres et surtout des enfants.

\Mots-clés : #famille #humour #polar
par Tristram
le Mer 31 Mar - 0:40
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Daniel Pennac
Réponses: 15
Vues: 1403

Dezsö Kosztolányi

Tag famille sur Des Choses à lire 97828711

Alouette

Ils sont arrivés à la gare. Le petit tortillard haletait déjà sur ses rails. La cloche invitait les gens à monter.


Alouette, une semaine avec un couple de retraités reparaissant dans les rues de Sárszeg après le départ en vacances de leur fille unique âgée de trente-cinq ans. Ils sont libres, à nouveau, et perdus, aussi, sans elle/sans ailes – Alouette. On découvre ce qu’ils redécouvrent enfin dans les différents lieux en vogue de cette ville provinciale hongroise à la fin du dix-neuvième siècle. Et l’on suit les méandres de leurs sentiments complexes, voire contradictoires, à l’égard de leur fille si laide, seule et malheureuse. Quelques jours hors de leur schéma habituel, telle une errance d’éléphant dans un magasin de porcelaine, à prendre au sens propre, un instant pachydermique dans leur vie apparemment si douce, qui brise tous les repères, dévoile les faux-semblants, exhume un profond chagrin soigneusement refoulé.

Ils ont repris leur marche plus lentement. Ákos a plissé le front. Combien les enfants peuvent souffrir à cause de leurs parents, et les parents à cause de leurs enfants.


Alouette, un roman écrit par un poète et nouvelliste, on le perçoit très vite. Un style lumineux, fluide et nerveux. Une structure impeccable, tant au niveau de la phrase qu’à l’échelle du récit, notamment avec des constructions symétriques qui semblent venir contenir cette rêverie sur la platitude et la banalité de l’existence pour la rendre encore plus intense et mordante.

À tire-d’aile notre petit oiseau nous est revenu.


Le deuxième chapitre et l’avant-dernier, par exemple, se reflètent l’un dans l’autre, avec la description de cette trop longue attente angoissée à la gare, pour des motifs différents. Ils encadrent cette semaine singulière dans la vie du vieux couple, cette crise où le cœur explose, de colère comme de pitié. Au départ comme à l’arrivée du train, les parents débordent d’amour pour leur fille, la couvent, Alouette, et souffrent d’en être séparés. Tout finit donc par rentrer dans l’ordre, chacun retrouvant sa place dans le même système bancal, mais familier.

C’était un vrai vacarme, au restaurant, les garçons couraient à fond de train parmi les cliquetis des assiettes, et le maître d’hôtel voletait de-ci de-là, comme une hirondelle, dans le battement d’ailes de son frac. […] Le maître d’hôtel, brièvement, leur a dit quelques mots d’excuse et de nouveau il s’est envolé dans le battement d’ailes de son frac, comme une hirondelle.


Et un corniste, un Tchèque à face apoplectique et tout petit nez, qui se produisait habituellement dans les cortèges funèbres, était en train de se passer autour du cou son cuivre aux courbes tortueuses, aux prises avec lui comme avec une pieuvre en or qui chercherait à l’étrangler.


Ici et là, derrière les palissades, des chiens aboyaient, réveillés brusquement dans cette lumière et dans cette inquiétude. Avec une rage vieille comme le monde, en écartant de biais à chaque fois leurs pattes postérieures longues et maigres, ils jappaient, lorgnant vers le haut, vers cette lune qui les rendait malades, ce fromage d’or plein de trous que, depuis des millénaires, ils auraient aimé pouvoir à pleines dents arracher du ciel. Leur fureur s’en allait mourant dans un grondement sourd.

Mots-clés : #famille #psychologique
par Louvaluna
le Dim 21 Mar - 0:06
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Dezsö Kosztolányi
Réponses: 4
Vues: 393

Anne Pauly

Avant que j’oublie

Tag famille sur Des Choses à lire 31yd8i10

Anne Pauly raconte le deuil de son père, cet homme qui fut alcoolique, violent, égocentrique, mais qui n’en était pas moins un père touchant, sensible, bref, un  père, cet homme unique pour chacun.e d’entre nous.

J’ai été réellement touchée par ce récit tendre, attentif, plein d’humour et de tristesse mêlés. Avec une remarquable économie de moyens, une attention aux petites choses, un réel sens du récit, il nous ouvre le cœur d’Anne Pauly,  sonde les mystères de l’identité et nous fait partager cette épreuve que nous serons presque tou.tes amené.es à traverser un jour.

J’étais déjà pleinement séduite par ce bouquin, dans cet état plaisant que je ressens quand je me sens en pleine empathie avec un auteur ou une autrice, et il se trouve que j’ai enchaîné, par un total hasard (si on croit au hasard) avec la Place, d’Annie Ernaux qui traite du même sujet, mais dont la froideur revendiquée m’a laissée totalement à distance. Contraste saisissant !

Je crois que c’est Louvaluna (?) qui m’a conduite à ce livre, merci beaucoup !


Mots-clés : #addiction #famille #mort
par topocl
le Lun 8 Mar - 13:08
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Anne Pauly
Réponses: 3
Vues: 465

Vénus Khoury-Ghata

L'adieu à la femme rouge

Tag famille sur Des Choses à lire L_adie10
Roman, 2017, 165 pages environ.

Quelque part en Afrique sub-saharienne (en Érythrée apprendrons-nous au fil du roman), une jeune femme suit, de gré, un photographe aux cheveux jaunes qui la mitraille de son appareil photo.

Son mari et ses enfants la recherchent jusqu'en Andalousie (Séville), où elle trône sur les affiches publicitaires. Puis elle quitte le photographe pour un écrivain, et sa truculente femme de ménage Amalia.
S'ensuit une histoire complètement hallucinante, dans laquelle les enfants, aidés d'un géant noir nommé Baobab, habillent la nuit les affiches dénudées montrant leur mère, tandis que le père se fond dans la masse plus ou moins ingénieuse des clandestins et autres sans-papiers pour gagner sa vie.
Après bien des péripéties, les top-models de couleur noire s'avèrent ne plus être à la mode, laquelle s'est reportée sur les slaves éthéreés...

Livre non dénué de tendresse, ni d'amour, ni d'humour.

Vénus Khoury-Ghata en mode foutraque a décidé de s'amuser, bien que le thème soit de première lourdeur, et, tour de force, sans escamotage, sans galvauder la profondeur du sujet; à titre personnel je lui en sais gré.

Un style imagé, servi par une écriture maîtrisée à la technique éprouvée (l'avantage de ces auteurs qu'on dit avancés en âge, sans doute...?), des touches réellement poétiques, une peinture des âmes dites simples, un rendu d'ensemble très facile et coulé au service d'une cocasserie qui rend léger ce petit ouvrage, lequel avait pourtant tout pour ne pas l'être:
S'il l'on confiait le sujet douloureux et les protagonistes fragiles à toute autre plume, n'obtiendrions-nous pas un mélo dans neuf productions sur dix ?      

Marcher sur la pointe des pieds pour ne pas alerter le maître qui n'aime pas les enfants, dormir le plus souvent possible, sortir de la chambre et manger quand il dort.
Zina et Zeit hochent la tête pour dire qu'ils ont compris.
Mais la secouent lorsque la mère leur annonce qu'ils iront dans peu de temps dans un pensionnat.
"C'est quoi un pensionnat ?
- Une école où on dort et mange trois fois par jour.
- Dormir trois fois par jour ?"
Autant leur dire que la lune a mangé toutes les étoiles du ciel et roté leurs arêtes sur le désert.
De sa voix brutale, la mère énumère les exigences d'admission en pensionnat.
Des enfants propres, des habits propres. Des cahiers et des chaussures propres, un crayon à papier taillé et surtout pas de poux dans la tête.
Zina et Zeit sont d'accord pour le spoux, les cahiers, les crayons et les chaussures mais à condition de ne pas s'éloigner de la mère. Ils ont eu tant de mal pour la retrouver.
Et pourquoi le pensionnat ?
Ils sont assez grands pour remplir trois cahiers avec les mots qu'ils ont appris depuis leur arrivée dans le pays.
Conocer, no conocer, bono, no bono. Auxquels il faudra ajouter gracia Señor el filosofo appliqué au maître des lieux.
Dire qu'ils le prenaient pour un escritor.
"Un gran escritor, précise Amalia dans sa cuisine, son crayon est si long qu'il touche le plafond."


\Mots-clés : #enfance #exil #famille #immigration #misere #social
par Aventin
le Dim 14 Fév - 16:25
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 23
Vues: 3048

Irène Frain

Tag famille sur Des Choses à lire Phpyxg10

Un crime sans importance


La sœur d’Irène Frain , femme âgée vivant en zone pavillonnaire pas très loin de Paris, a été sauvagement assassinée.

L’autrice ne l’avait pas vue depuis des années, connaissait à peine ses enfants : cette femme atteinte de troubles bipolaire avait trouvé une place (laquelle ? ) hors du cercle familial, lequel semble avoir bien laissé faire, un psy plutôt bizarre avait conseillé à Irène de ne plus voir sa sœur, des dénis et des silences obscures s’en sont mêlés… une histoire familiale étrange et regrettable parmi tant d’autres. Mais voila, l’enfance et les regrets remontent vite à  la gorge devant le drame.

Plus d’un an après les faits, inexplicablement, l’enquête n’a pas avancé, Irène n’arrive pas à obtenir d’informations  sur ce décès (peut-être lié à d’autres assassinats de vieilles personnes), elle va de la rage au désespoir et utilise ce qu’elle a comme arme pour faire face, et, qui sait faire bouger la justice ( … ?? ) : l’écriture.

Voilà ; le livre n’apporte pas grand chose de plus que ce résumé, pas de suspense, pas de progression, pas de réponses, pas de vraie écriture, des zones qui restent franchement pas claires ; sans doute salvateur pour l’autrice mais plutôt fade pour la lectrice qui reste sur sa faim, et comprend mal le prix Interallié.


Mots-clés : #autobiographie #faitdivers #famille #justice
par topocl
le Mar 9 Fév - 14:28
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Irène Frain
Réponses: 4
Vues: 315

Camille de Toledo

Tag famille sur Des Choses à lire Thesee10

Thésée, sa vie nouvelle

Le frère de Thésée, Jérôme est retrouvé pendu. Dans les années qui suivent ses deux parents meurent prématurément. Thésée, l’alter ego de Camille de Toledo, fuit à Berlin, où il croit, « l’idiot » pouvoir faire table rase. Ce n’est qu’au bout de treize ans qu’il est rattrapé par ces démons, s’effondre, se délite, puis connaît une difficile reconstruction en reconstituant une histoire familiale délétère où le déni, le silence et l’occultation de fait tragiques cruciaux (morts prématurées, suicide d’un grand oncle notamment) laissaient la place au culte de la réussite et à une  course en avant.

Autofiction ou autobiographie, qu’importe, cette histoire familiale renvoie à des personnalités qui ont été en vue :
wikipedia a écrit:Camille de Toledo est le fils de Gérard Mital, producteur de cinéma, et de Christine Mital, qui fut rédactrice en chef au Nouvel Observateur. Il est le petit-fils d'Antoine Riboud20, fondateur et président du groupe Danone, et le petit-neveu du photographe Marc Riboud qui l’a initié à la photographie. Son oncle maternel, Franck Riboud, a été le PDG de Danone de 1996 à 2014.


… mais on peut tout à fait lire hors de ce contexte. Camille de Toledo en appelle largement – et parfois naïvement ? - à  la psychogénéalogie pour montrer comment son histoire, et celle de tout un chacun, a été marquée par les générations antérieurs, ce qui a été vécu et caché, et par les grands traumatismes du XXème siècle, dan un récit d’une poésie sauvage et assumée.


\Mots-clés : #autofiction #famille #mort
par topocl
le Mar 9 Fév - 13:58
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Camille de Toledo
Réponses: 2
Vues: 463

Yasmina Reza

Serge

Tag famille sur Des Choses à lire 413-fa10

Dédicace : "À mon Vladichka    À Magda et Imre Kertész, amis chéris"

 
 
Jean, Anna (Nana pour la famille) et Serge, une fratrie, une famille d'origine juive ; le père est disparu il y a quelque temps et la mère malade s'éteint aussi.

"Assis au bord du lit matrimonial dans la chambre sombre quelques mois plus tard, Serge avait dit, tu veux être enterrée où maman ?
      — Nulle part. Je m’en fiche pas mal.
      — Tu veux être avec papa ?
      — Ah non pas avec les juifs !
      — Tu veux être où ?
— Pas à Bagneux.
      — Tu veux être incinérée ?
      — Incinérée. Et on n’en parle plus.
      On l’a incinérée et on l’a mise à Bagneux dans le caveau des Popper. Où d’autre ? Elle n’aimait ni la mer ni la campagne. Aucun endroit où sa poussière aurait fait corps avec la terre."


Il y a aussi le cousin Maurice et les enfants de Nana et Ramos (Victor et Margot), la fille de Serge (Joséphine) ; les ex de Serge et Jean.

Le narrateur, Jean, est à la piscine avec Luc l'enfant de Marion son ex-maîtresse, il aime beaucoup cet enfant différent et aime s'occuper de lui.

"Il sautillait en faisant le bruit, tchout tchout tchout, sans se lier avec des amis. Je restais un peu, en retrait à regarder à travers la grille. Personne ne lui parlait.
      J’aime bien ce gosse. Il est plus intéressant que d’autres. Je n’ai jamais su exactement qui j’étais pour lui. Pendant un temps il me voyait dans le lit de sa mère. Je garde un lien avec Marion pour ne pas le perdre lui. Mais ça je ne pense pas qu’il le sache. Et ce n’est peut-être pas complètement vrai. Il m’appelle Jean. C’est mon nom. Prononcé par lui, il a l’air encore plus court"


Alors que Serge, superstitieux, se demande comment renouer avec Valentina qui l'a quitté récemment :

"Elle farfouille dans la valise, trouve le Ganesh protecteur qu’il croyait avoir mis à l’abri au creux d’une manche et le projette de toutes ses forces sur le carrelage de la cuisine. La statuette vole en éclats. Serge contemple le dieu désagrégé. Passé la seconde d’horreur et de sidération, il s’accroupit pour ramasser fébrilement tous les morceaux, tous, y compris les plus infimes, y compris la poussière de terre qu’il met dans un torchon.
Qu’avait-il déclenché en jurant sur la tête de sa fille ? N’avait-il pas attiré sur l’enfant des forces maléfiques ? Il avait en tête l’image vague de serpents s’enroulant autour des jambes de la personne désignée. Comment annuler ces paroles irréfléchies ? Elles avaient répondu à l’urgence du moment, elles comptaient pour du beurre ! Que faire pour que rien ne s’abatte sur Joséphine ? Il allait booster son propre système de conjuration.
Et tandis qu’à quatre pattes dans la cuisine il furète sur le carrelage, il se sent comme délivré d’un poids terrible. Je suis puni, pense-t-il, c’est moi Serge Popper qui suis puni et non ma fille innocente ! C’est pourquoi il ramasse avec tant de soin le Ganesh en miettes, convaincu de la clémence et de la persistance des forces de la divinité modifiée. "

La  fille de Serge, Joséphine  convainc la fratrie de l'accompagner à Auschwitz. Lors de ce voyage Nana et Serge, qui fera la gueule pendant toute la visite du camp, se disputent  à propos de l'attitude de son fils Victor. Retour morne. Ce que chacun aura retenu ou pas de ce retour dans le passé restera personnel. Mais Nana et Joséphine se sont intérêssées, quant à Jean, comme le lui reproche Nana il est le "dévot" de Serge et s'est donc attaché à le réconforter.

"Je retourne m’asseoir au volant. Serge fume. Je dis, c’est la Judenrampe.
      — C’est quoi la Judenrampe ? Vous me faites chier avec la Judenrampe.
— C’est là où les juifs sont arrivés en grande majorité.
      — Bon. Je la vois. Je vois tout ça de la bagnole.
      — Je te dis juste ce que c’est.
      — Elles font chier à vouloir bouffer du malheur toutes les deux.
      — Tu pourrais être plus gentil avec Jo.
      — C’est une obsessionnelle. Hier l’académie de sourcils, aujourd’hui l’extermination des juifs. Tout le monde doit rentrer dans ses délires. En dehors de ça c’est une fille qui ne donne pas signe de vie sauf quand elle veut de l’argent ou un appartement."

Nana à Serge : "— Tu pourrais juste humblement regarder. Non, il faut constamment que tu te démarques. Qu’est-ce que tu veux prouver ? Que tu as déjà intégré tout ça ? Que tu n’es pas un touriste ? On a compris que tu étais là à reculons. Tu n’as pas besoin de le faire savoir à chaque instant. Moi je regrette, j’ai pris l’avion pour Cracovie pour voir de mes yeux les lieux où des milliers de gens sont morts abominablement, des gens de notre famille des gens avec qui on aurait pu être liés. Serge Popper a tiré les leçons de l’horreur, tant mieux, je te félicite, mais pas moi, et pas ta fille. Et Jean on ne sait pas, il est ton dévot. Mais si, tu es son dévot "


Jean : " Je vois Nana toute seule à l’avant, la bandoulière rouge lui barre le dos. Je suis pris d’un élan pour cette petite femme vieillie. Il s’en faut de peu que je coure lui faire peur et l’embrasser dans le cou. Mon frère et ma sœur je nous vois sur cette route bordée de cheminées et de pierres mortes et je me demande ce qui nous a fait tomber fortuitement dans le même nid, pour ne pas dire dans la vie même."

Au retour le quotidien revient avec , les interrogations sur le sens de leur vie ; réussite ou échec ?

Bref comme dans toutes les familles des partages ou des reproches, des rancunes que se soit dans la fratrie ou dans la parentèle. Mais quand Serge apprend qu'il a un cancer, ils sont trois à attendre dans le couloir de l'hôpital, le lien fraternel qui n' était que distendu se ressere.

" Nous sommes trois dans le bunker. Collés au mur sur la banquette industrielle, les trois enfants Popper. Nous serons toujours pour nous-mêmes les trois enfants Popper.
      Nana dit, la dernière fois qu’on était ensemble c’était à Auschwitz, maintenant PET-scan à Madeleine-Brès. Il faudrait qu’on trouve un truc plus marrant à faire.
      Il se tourne vers elle (il est assis au milieu), l’attire à lui par sa queue-de-cheval et l’embrasse dans le cou.
Elle se déporte pour se presser contre lui et lui caresser le dos de la main mais ces sièges ne sont pas faits pour l’intimité"


Une très bonne lecture.  Est-il besoin de visiter les lieux de cette tragédie pour accomplir notre devoir de mémoire ? me semble que c'est la question que pose Serge implicitement.

Qu'en est-il de nos liens familiaux ?  

De beaux portraits des personnages. Les extraits sont parlant je pense.
 


Mais je pense que topocl vous en dira plus.

Je lirai encore cette auteure que je rencontre pour la première fois.


Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #famille #fratrie
par Bédoulène
le Jeu 4 Fév - 14:25
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Yasmina Reza
Réponses: 13
Vues: 857

Louise Erdrich

La Chorale des maîtres bouchers

Tag famille sur Des Choses à lire La_cho11

À la fin de la Première Guerre mondiale, le jeune Fidelis Waldvogel rentre du front et rencontre Eva, la fiancée enceinte de son ami mort au combat, et l’épouse. Puis, quittant l’Allemagne défaite, il part en Amérique, avec une valise de saucisses fumées pour payer le voyage (et ses couteaux de boucherie) jusqu’à Argus, Dakota du Nord, où Eva et Frank le rejoindront. Ils rencontreront ensuite Cyprian Lazarre l’équilibriste et sa partenaire Delphine, Roy le père ivrogne de cette dernière, et son amie d’enfance Clarisse l’embaumeuse. Les protagonistes hauts en couleur sont souvent remarquables, comme Un-Pas-Et-Demi la chiffonnière, mais « Tante » est caricaturale.  
Au début, Fidelis paraît être le personnage principal (qui sera plutôt Delphine), et semble trop parfait :
« Avant de le rencontrer, elle sentit sa présence, tel un afflux de courant électrique dans l’air lorsque les nuages sont bas et que la foudre passe en bondissant sur la terre. Puis elle sentit une pesanteur. Un champ de gravité lui traversa le corps. Elle essayait de se lever, de chasser cette sensation, lorsqu’il remplit brusquement tout l’encadrement de la porte. Puis il entra et remplit toute la pièce.
Ce n’était pas sa taille. Il n’était pas extraordinairement grand, ni large. Mais de lui émanait une puissance, comme s’il contenait un homme plus grand tassé à l’intérieur. Ou était-ce, pourquoi pas, qu’il était bourré de hurlements d’animaux ? C’était peut-être ses épaules musclées, ou son silence attentif. »

C’est un roman à la fois classique et original sur le rêve américain, relevé de quelques scènes épouvantables et surtout de bizarreries dont on ne sait si elles sont des maladresses dues à la traduction :
« …] il devait abattre une truie primée appartenant aux Mecklenberg, et la décréer en côtelettes, filet, jambons, jarrets, pieds en saumure, lard maigre, bacon et saucisses. »

« D’un coup de talon, il referma avec soin la porte derrière eux, puis déposa Delphine sur le couvre-lit jaune d’or, froid et glissant. »

Il y a une évidente part d’inspiration puisée par Erdrich dans son vécu (mari allemand, etc.), et la Seconde Guerre mondiale sera un dilemme pour les États-Uniens d’origine allemande ; le livre critique par moments la société états-unienne.
« Une réclame pour du chewing-gum laissant entendre qu’une tablette dans chaque lettre combattrait la solitude, et aviverait même les facultés d’observation des troupes. "Voilà comment nous sommes dans ce pays, cria-t-elle. La destruction est une façon de vendre du chewing-gum !" »

Les odeurs (pas forcément agréables) sont prégnantes.
« Elle sentait les érables, les pins, le suintement de la rivière plutôt que l’odeur crue, primitive et caverneuse des bœufs que l’on ouvre. »

Certaines observations psychologiques me paraissent douteuses :
« Par contraste, Clarisse réservait sa précision à son métier et négligeait sa maison, tenait les lieux dans un état de désordre féminin. »

Erdrich a une sensibilité particulière, qui occasionne de beaux passages.
« En entrant dans la cuisine d’Eva, quelque chose de profond arriva à Delphine. Elle ressentit une fabuleuse expansion de son être. Prise de vertige, elle eut l’impression d’une chute en vrille et puis d’un silence, à la façon d’un oiseau qui se pose. »

On peut s’interroger sur une influence amérindienne de sa perception du monde.
« Si je meurs, ne soyez pas trop tristes, leur recommanda-t-elle, la mort n’est qu’une partie de choses plus vastes que ce que nous pouvons imaginer. Nos cerveaux entament simplement ce qui est grand, pour apprendre comment faire des choses telles que voler. Et après ? Vous verrez, et vous verrez que votre mère fait partie du plan d’ensemble. Et je serai toujours composée de choses, et les choses seront toujours composées de moi. Rien ne peut se débarrasser de moi parce que je suis déjà contenue dans le motif. »

Mais j’ai regretté une certaine outrance, et une sorte de manque de cohérence dans l’ensemble.
Il me semble que l’œuvre de Louise Erdrich s’apparente à celle de Joyce Carol Oates (mais je n’ai pas assez lu celle-ci pour être affirmatif), ou plus largement à Jean-Christophe Grangé et consorts (même remarque).

\Mots-clés : #famille #immigration #viequotidienne #xixesiecle
par Tristram
le Ven 29 Jan - 13:17
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Louise Erdrich
Réponses: 33
Vues: 1508

Paule du Bouchet

Emportée

Tag famille sur Des Choses à lire Du-bou10
Parution augmentée mars 2020 (1ère édition Actes Sud 2011), édition des femmes - Antoinette Fouque, 120 pages environ, suivies de 80 pages environ de correspondances entre Tina Jolas et Carmen Meyer.


Cet Emportée est poignant, en ce sens que Paule du Bouchet nous fait toucher du doigt, sans fard ni emphase, toute la souffrance et la détresse de la vie des du Bouchet, en premier lieu la sienne.
Résumons:
Août 1949, André du Bouchet et Tina Jolas s'épousent, fraîchement débarqués de New-York.
Naissent Paule et 1951 et Gilles en 1954.
En 1956, c'est le début pour Tina Jolas-du Bouchet d'une liaison passionnée avec René Char, ami d'André du Bouchet.
Tout en devenant une ethnologue relativement en vue, Tina Jolas est aux côtés de René Char, un appui sans faille, pas vraiment un rôle de muse, René Char finira pourtant, octogénaire, à un an de son décès, par en épouser une autre, Marie-Claude Le Gouz de Saint-Seine, éditrice, aujourd'hui Mme veuve Char.

Tina Jolas survivra à Char une dizaine d'années à Faucon (Vaucluse) avant de s'éteindre en septembre 1999, soit un peu moins de deux ans avant le décès d'André du Bouchet.        

Paule du Bouchet a énormément souffert. André du Bouchet aussi, pour Gilles du Bouchet on ne sait pas: peut-être dans un prochain opus de sa sœur (ce serait le continuum des deux que je commente sur ce fil), à moins, bien sûr, que l'intéressé...

J'ai toujours su qu'il faudrait la mort. Enfant, je pensais que celle de Char me rendrait ma mère. Il y avait dans leur amour quelque chose d'irrémédiable comme la mort. [...] Petite fille, j'ai souhaité ardemment, de façon constante, qu'il disparaisse, prié tous les dieux du ciel et de la terre, fabriqué et piqué d'aiguilles des poupées de chiffon pour qu'il meure. "Mon Dieu, faites qu'il meure". Il ne mourait pas, et il était le Dieu de ma mère.


Ma mère a été l'incarnation de ma détresse et l'incarnation de la lumière.


Un jour, mon père m'a rapporté une formule qui lui était venue autrefois, au temps de la grande souffrance. Une pensée avait surgi, qui l'avait frappé et soulagé, comme l'évidence, parfois, a ce pouvoir de cautériser. Énoncée ainsi: "la souffrance n'est pas un argument". Surtout, il m'avait dit cela, à moi. Sur le moment, je n'ai pas compris. Je l('ai entendu alors, mais compris des années plus tard. Ma souffrance, je l'ai certainement utilisée comme un "argument", un levier qui a justifié tous mes errements, tout le poids que j'ai fait peser à ceux qui m'aimaient, elle en particulier, ma mère.   


(avec sa mère, les avant-bras tailladés après une tentative de suicide)
- Tu aurais préféré que je meure plutôt que de t'appeler quand tu es chez lui.
- oui.


Reste la fin, très belle, poétique, je me retiens -parce que c'est la fin- de reproduire ici un extrait, j'ai vraiment été étonné de trouver ça là, et l'ai beaucoup apprécié.

Les missives de la correspondance Tina Jolas -Carmen Meyer viennent faire contrepoint. Tina Jolas nous échappe, d'ailleurs, n'a-t-elle pas échappé à tous, sauf à René Char ? Mais, l'espèce de vivacité solaire de sa plume, sa liberté, son ton - du moins avec son amie, cela illustre un caractère, une personnalité hors normes.

Et puis je vais peut-être redonner une chance aux écrits de René Char - à commencer par ceux que Tina Jolas indique, qui n'étaient pas ceux sur lesquels mes tentatives avant permis personnel d'inhumer m'avaient conduit...  





Mots-clés : #famille #portrait #relationdecouple #relationenfantparent #temoignage
par Aventin
le Mar 5 Jan - 20:45
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Paule du Bouchet
Réponses: 4
Vues: 418

Flannery O'Connor

Merci Tristram  cheers  !

Flannery O'Connor est vraiment la Grande Dame des Lettres du Sud US !

Voici ce que j'en bafouillais antan:

___________________________________________________________________________________________________________________

Et ce sont les violents qui l'emportent

Tag famille sur Des Choses à lire The_vi10

Titre original: The violent bear it away, 1955 pour l'écriture, 1960 pour la parution en langue originale.

Roman (195 pages environ, trois parties, douze chapitres), qui a la particularité d'avoir été son premier opus publié post-mortem en français, comme dans pas mal d'autres langues.

Un écrit-malaise. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ? En refermant "Et ce sont les violents qui l'emportent" ne répond pas "oui, peut-être", mais oui.  
L'histoire elle-même nous peint quelques-unes d'entre les tares, plus ou moins familières, susceptibles d'apparaître au sein du Bible Belt comme de l'humanité entière, qui sont autant d'incompréhensions prospectives de Flannery O'Connor.

Une figure de père possédé enlève sans succès un neveu (Rayber) dans son antre de Powerhead (tout un patronyme !).
Celui-ci lui échappe et un petit neveu (Tarwater, tout un patronyme également !) est à son tour pris sous la coupe (ou la coulpe ?) du vieillard.

En de paroxystiques scènes, Flannery O'Connor nous dépeint un quotidien où des effluves de Bible mal digérées tiennent lieu de règles de conduite, érigées par un vieil homme se parant des attributs de prophète et désireux de continuer sa lignée prophétique.

Puis nous assistons au trépas du vieillard, ponctué par une cuite de Tarwater, qui croit incendier le corps (sacrilège) et la maison avant de s'enfuir rejoindre, à la ville (Atlanta ?), Rayber.
Rayber qui incarnerait (cela reste fort hypothétique !) une certaine normalité. Du moins au sens où nous l'entendons, et d'ailleurs sens où s'était entendu à la date de parution.
Mais, Rayber...un autre désemparé, un autre cabossé de la vie, un autre déconnecté, pas seulement par son appareillage auditif, lien vers autrui et le monde, qu'il branche...ou parfois non.
Rayber, une femme en fuite, un enfant anormal à charge (nommé Bishop, cet innocent, ce qu'il y a de moins innocent ne serait-il pas, de la part de l'auteur, le choix du nom ?), Rayber, des convictions, un process analytique qui lui tient lieu de pensée, mais ce n'est parfois pas si loin de l'illumination que ne l'est son oncle, et ça, c'est fort, en termes de perte de repères lectoraux, chère Flannery O'Connor.

Bishop, l'innocent, l'anormal, le petit garçon et ses yeux, son physique rappelant sans coup férir le vieux fou.

Rayber demi-sourd, conséquence d'un tir au fusil du vieux psychopathe qui lui emporta une oreille.

Arrivé en ville, alors qu'il n'est pas du tout adapté à l'univers urbain, Tarwater frappe à la porte de Rayber son oncle. Quelques jours suffisent, qui sont le prétexte à l'action du roman.

Rayber, ambitieux, le félicite de son choix et l'héberge, pensant amener Tarwater à la normalité, enfin, telle que Rayber la conçoit.
Quelques scènes, qui ont dû faire jubiler l'écrivain à l'écriture, sont immanquables et d'une profondeur des plus rares. Vraiment de très haute volée. Obsédé par le fait de se défaire du vieux taré, qui l'a modelé sinon corps du moins âme, Tarwater entre d'emblée dans l'opposition la plus déroutante envers Rayber, qui pourtant désire autant que lui ce but, mais par d'autres voies que celles, brouillonnes, sanguines et aliénées, de son neveu. Et Tarwater poursuit son legs, son idée fixe, à savoir baptiser Bishop, afin qu'il continue la lignée prophétique de l'ancêtre. Six journées de vie commune, et...

Farfelu ? Sans aucun doute. Mais fébrile, nauséabond jusqu'au nauséeux, le livre se laisse continuer avec un plaisir malsain, celui du voyeur. On ne peut pas dire qu'on ne soit pas tenté de lâcher de telles pages, si l'on est un être humain constitué. Mais on est pris. Quelle force d'écriture, tout de même, Flannery O'Connor. Juste un grand auteur...

Le roman ne s'étiole jamais. Une analyse de l'eau, du feu, de la faim rapportées à cet ouvrage doit avoir nourri force pages savantes et universitaires, du moins je le présume (il y a matière, large !!).

Tarwater dépassera Rayber; accomplira ce dont il ne s'est pas senti la force. Reviendra sur le lieu de son méfait par un cheminement (géographiquement) long, un chemin signifié. Les eaux du baptême (par effraction) sont celles de la mort du summum de l'innocent incarné, donc une crucifixion supplémentaire de Jésus, sans doute, si j'analyse bien.
Tarwater probablement violé (le texte, sans doute pour éviter une censure de l'époque, et c'est un texte déjà borderline, est tout en suggestion magistrale). Tarwater trompé, comme cocufié dans son immolation de préférence à une inhumation, Tarwater qui se (re) dirige à la ville pour conclure.

Je défends ce roman, et le défendrai loin. Mais je ne suis pas sûr de le conseiller à des yeux non avertis. Manière de dire que je suis sûr de ne pas le faire. Il y a là de la très haute littérature. Avis net de chef d'œuvre en ce qui me concerne, s'il me faut jauger l'ouvrage.  

Chapitre IX a écrit:
Il réfléchit avec amertume qu'elle n'avait même pas réussi à vivre avec le visage de Bishop où il n'y avait rien d'arrogant. Le petit garçon s'était relevé et avait grimé sur la banquette arrière et, penché en avant, il lui soufflait sa respiration dans l'oreille. Par nature et par entraînement elle était qualifiée pour prendre en charge un enfant exceptionnel mais pas un enfant aussi exceptionnel que Bishop, portant son nom de famille et le visage de "cet horrible vieillard". Elle était revenue une seule fois au cours de ces deux dernières années et lui avait enjoint de placer Bishop dans une institution parce que, disait-elle, il était incapable de l'élever comme il fallait - néanmoins il était évident, rien qu'à le regarder, qu'il prospérait comme une plante au soleil. La façon dont Rayber s'était conduit en cette occurrence était encore pour lui une source de satisfaction. D'une bourrade, il avait envoyé sa femme rouler presque au milieu de la chambrée.

 A cette époque, il savait déjà que sa propre stabilité dépendait de la présence du petit garçon. Il pouvait contrôler son terrifiant amour aussi longtemps qu'il le concentrait sur Bishop, mais si quelque chose arrivait à l'enfant, c'est à cet amour même qu'il lui faudrait faire face. Alors le monde entier deviendrait son fils idiot. Il lui faudrait, par un suprême effort, résister à l'admission; avec chaque nerf, chaque muscle, chaque pensée, il lui faudrait résister au moindre sentiment, à la moindre pensée. Il lui faudrait anesthésier sa vie.


Première phrase du chapitre I de la première partie (entame du roman) a écrit:
L'oncle de Francis Marion Tarwater n'était mort que depuis quelques heures quand l'enfant se trouva trop soûl pour achever de creuser sa tombe, et un nègre nommé Buford Munson, qui était venu faire remplir sa cruche, fut obligé de la finir et d'y traîner le cadavre qu'il avait trouvé assis à table devant son petit déjeuner, et de l'ensevelir d'une façon décente et chrétienne, avec le signe du Sauveur à la tête de la fosse et assez de terre par-dessus pour empêcher les chiens de venir le déterrer.




Rafistolé d'un message sur [i]Parfum du 11 août 2014[/i]


Mots-clés : #famille #religion #satirique
par Aventin
le Dim 3 Jan - 10:50
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Flannery O'Connor
Réponses: 55
Vues: 2809

Flannery O'Connor

Et ce sont les violents qui l'emportent

Tag famille sur Des Choses à lire Et_ce_10

Tarwater a quatorze ans lorsque meurt son grand-oncle, avec qui il vivait seul, à l’écart de la ville. Le vieillard l’a enlevé à sa naissance (ses parents ayant disparu dans un accident) pour l’éduquer afin d’en faire le continuateur de sa mission prophétique ; il avait déjà tenté de ravir son neveu, Rayber, devenu maître d'école et père de Bishop, enfant idiot que Tarwater a le devoir de baptiser. Ce dernier, après avoir incendié leur maison (métaphore du feu mystique), rejoint Rayber en ville ; plein de méfiance, dialoguant avec soi-même sous la forme d’un étranger (puis un ami) qui lui parle, il oscille entre l’emprise du vieillard qui l’a conditionné et la révolte contre celle-ci.
D’entrée, les scènes de la mort et l’enterrement du vieux prophète donnent le ton : il est féroce, puissant, impitoyable, d’une noirceur sans échappatoire.
« Ou s’il n’était pas exactement fou, ça revenait au même, mais d’une façon différente : il n’avait qu’une chose en tête. C’était l’homme d’une seule idée. Jésus. Jésus ceci, Jésus cela. »

« Ce n’est pas Jésus ou le diable, c’est Jésus ou toi. »

« Les prophètes, c’est bon qu’à ça – à trouver que les gens sont des ânes ou des putains. »

« Quand il en avait plein le dos du Seigneur, il se soûlait, prophète ou pas prophète. »

L’incarnation des personnages est impressionnante, et pour cela aussi j’ai pensé à Steinbeck.
Sur quatre générations, les quatre membres de cette famille se voient les uns dans les autres comme dans un miroir ‒ avec haine, comme des monstres répugnants ‒ la malédiction de la folie dans leur sang.
Ce roman (1960) reprend la dénonciation de La Sagesse dans le sang (1952) à propos des fanatiques, faux prophètes et illuminés qui imposent leurs convictions religieuses (fondamentalistes, bibliques, évangélistes) dans un prosélytisme abusif, exploitant jusqu’aux enfants ‒ en fait, Flannery O’Connor défend ou illustre moins un point de vue qu’elle semble être emportée par une vision, à l’instar de Faulkner ; à l’opposé de toute démonstration, elle présente sans explication jusqu’aux menues incohérences et confusions qui caractérisent l’existence.
Laïque et même athée, le maître d’école, qui à sept ans a été subjugué par les « yeux fous de poisson mort » de son oncle le vieux prophète et l’a rejeté à quatorze ans, qui adulte se débat avec l’amour et veut aider, sauver, guérir, surveiller son neveu (ainsi que l’étudier), est aussi un porteur de certitude à sa manière, mais qui ne peut agir.
« La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient. »

« La grande dignité de l’homme, dit l’oncle, c’est qu’il peut dire : Je suis né une fois et ça suffit. Ce que je peux voir et faire pour moi et pour mon prochain dans cette vie, ça ne regarde que moi et je m’en contente. C’est bien suffisant pour un homme. »

Le baptême d’eau qui est nouvelle naissance constitue la trame du récit comme l’augure du drame que le lecteur regarde survenir.

\Mots-clés : #famille #misère #religion
par Tristram
le Sam 2 Jan - 23:45
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Flannery O'Connor
Réponses: 55
Vues: 2809

Ismet Prcic

Ismet Prcic
Né en 1977

Tag famille sur Des Choses à lire Avt_is10

Ismet Prcic (prononcer ISS-met PER-sick) est un écrivain né en 1977 à Tuzla, en Bosnie Herzégovine. Il a émigré en Amérique en 1996. Diplômé de théâtre de l'université de Californie, auteur de nombreuses pièces et professeur de théâtre, il a travaillé comme réalisateur et acteur aussi bien aux États-Unis qu'à l'étranger. Ismet Prcic vit actuellement avec sa femme à Portland, dans l'Oregon. Son premier roman, California Dream, est d'inspiration autobiographique.


Ouvrage traduit en français :

- California dream, ed. 10/18, 2014





Tag famille sur Des Choses à lire Prcic10

Ismet Prcic : California Dream. - Les Escales

Avant moi, deux autres Prcic avaient fait le même voyage: mon grand-oncle Bego avait échappé aux nazis en passant par Paris et s'était installé dans un appartement de Flushing Meadows, où il était mort seul; et mon oncle Irfan avait fui les communistes en 1969 et s'était installé en Californie, où il m'invitait à le rejoindre vingt-six ans plus tard.
Nous étions tous trois originaires de la même ville bosniaque, mais nous avions quitté trois pays différents: Bego avait fui le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes; Irfan avait fui la République socialiste fédérative de Yougoslavie; et moi, je fuyais le jeune Etat de Bosnie-Herzégovine.
Ce qui donne une petite idée de la situation dans les Balkans: les régimes se succèdent, aucun ne dure, mais tous poussent à la fuite.


A dix huit ans, Ismet subit la guerre qui sévit dans son pays, la Bosnie et cette autre guerre entre son père (un imbécile irresponsable) et sa mère, très aimante et très aimée.
Le théatre est une diversion bienvenue. Elle l'amène à quitter le pays pour se rendre en Ecosse d'abord, puis en Californie. Mais il ne se sent nulle part à sa place. Partout il a laissé un être qu'il aime et qu'il a laissé pourtant.
Des images du conflit bosniaque le hantent. La culpabilité le mine.
Entre son destin particulier et l'Histoire, il se sent dépossédé d'un véritable choix. Poussé toujours ailleurs et toujours rejeté.

Dans ce livre en partie autobiographique, Ismet, a écrit un texte qui reflète la violence, le désespoir, l'attente vaine, une rage bouillonnante et autodestructrice.
Très moderne. La guerre, la sale guerre de Bosnie est vue comme celle du Vietnam, entre réalité atroce et cauchemars speedy.
Un texte fort, cru et brutal mais puissant.


Mots-clés : #exil #famille #guerre
par bix_229
le Lun 16 Nov - 15:40
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Ismet Prcic
Réponses: 2
Vues: 181

Carl Aderhold

Rouge

Tag famille sur Des Choses à lire Extern71

Avec comme sous-titre roman, Carl Aderhold raconte comment à la mort de son père, la cinquantaine venue, la colère a fait remonter un mal-être qui l’a mené à une hospitalisation en psychiatrie. Celle-ci lui permet, enfin, de parler de son enfance à ses enfants. Il raconte sans tendresse son père communiste primaire, violent, alcoolique, qu’il situe dans une malédiction des hommes Aderhold, de génération en génération.

L’intérêt de la description de cet homme qui ne respire que par le Parti, préfère les dates anniversaires de Marx à celles de ses enfants, est noyée dans les excès de violence d’un père immature et égocentrique. Assez répétitif, parfois drôle, pas toujours très clair…


Mots-clés : #addiction #famille #relationenfantparent
par topocl
le Sam 14 Nov - 10:47
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Carl Aderhold
Réponses: 4
Vues: 116

Paule du Bouchet

Debout sur le ciel

Tag famille sur Des Choses à lire Paule_12
Récit, 2018, 110 pages environ.


Alors évidemment, j'en conviens, il faut se mettre un peu à ma place:
Quand l'on a vent que la fille d'André du Bouchet a fait paraître un ouvrage dont le sujet principal est l'évocation de son enfance avec son père, et que le père en question est, ni plus ni moins, parmi vos poètes préférés -allez, même votre poète préféré- votre petit cœur, déjà si sensible, est tout prêt à fondre lorsque, rendu à la maison, la première page s'ouvre.  

Belle maîtrise d'écriture, au demeurant, que les premiers chapitres: À consulter sa biblio, on se doute que Paule du Bouchet sait parler à l'enfance, oui, mais de l'enfance, la sienne de surcroît, c'est autre chose, en rendant compte comme elle essaie de le dire, tournant autour de la formule, autre chose d'assez périlleux même, non ?

Ai-je extrapolé ?
Il me semble aussi avoir ressenti la musicienne dans ses propositions de phrase - de phrasé -, sa recherche d'harmonie dans les brèves et les longues - dans le style, disons.    
Et puis on en apprend -sans voyeurisme, sur l'homme André du Bouchet, le poète qui écrivait debout, "sur le ciel" si l'on veut.

La simplicité, la pauvreté sans doute, mais pas la dèche, plutôt une façon démunie avec de la joie, des bons moments, de l'attention.
Une lumineuse complicité passe dans ces pages: André du Bouchet, père aimant et père aimé.  

Chapitre Nourritures a écrit:Ce fut la grande vie de mon père. Pris dans l'étau d'un quotidien où tout se précipitait comme à contretemps, le désespoir d'une séparation, l'impératif des jours avec deux jeunes enfants, le travail difficile - il y eut pourtant, au cœur de tout cela, le miracle d'une éducation sauvage et raffinée dont nous fûmes les bénéficiaires insouciants.
 Il avait trente-deux ans. La vie le fuyait d'un coup, l'écrit se prenait en glace, petite fille, je guettais un œil qui parfois s'emplissait de larmes, devinais, au matin, l'impossible du jour qui commençait. Pourtant, il était là, avec la vie matérielle pour adversaire et pour alliée. Il le fallait parce que nous étions là, et que nous étions part de sa présence au monde. Admirable, ce père le fut. À ce point précis de son existence, attelé à cette vie solitaire avec ses enfants.

Comme dit Paule, mais à propos d'elle-même, bien plus loin dans le récit:
pleurer longtemps solitaire mène à quelque chose

Quelques constructions curieuses, comme la troisième phrase ci-dessous (le scond paragraphe):
Chapitre Eaux a écrit:
Cette eau rare et profonde, mon père en tire deux seaux chaque jour. L'un pour boire, l'autre pour laver. Elle nécessite des gestes précis, comme puiser avec un gobelet dans le seau de l'eau à boire, ou cueillir avec le creux de la main dans l'autre seau de quoi rafraîchir le visage ou rincer un bol.

 Suivant son usage, on jette cette eau parcimonieuse tout près de la maison - l'eau presque propre du débarbouillage du matin, l'eau où les poissons ont été lavés ou celle des légumes terreux, avec lesquelles on donne à boire aux hortensias-, ou plus loin sur la lande - l'eau grasse de la vaisselle ou l'eau savonneuse du linge. Même si nous ne sommes que trois, il faut laver le linge chaque semaine, mettre les vêtements très sales à tremper dans un baquet, changer cette eau de trempage quand le beau temps tarde, puis frotter dehors dès que le soleil est là, rincer plusieurs fois à l'eau claire du puits, mette à sécher sur les buissons en arrimant le petit linge à cause du vent qui souffle en continu.

 Le soir, nous descndons jusqu'au fond du vallon. De hautes fougères bordent un lavoir abandonné traversé par une source bruissante. Cette fougère que nous cueillons rituellement, c'est "maman". Nous la choissons avec soin, grande et souple, de manière à ce qu'une fois fixée au-dessus de mon lit, elle ploie sur mon sommeil. Au matin, un léger pollen orange poudre mon visage. Papa m'assure que c'est elle. Il dit aussi que la poussière bleutée qui recouvre les quetsches reproduit le même phénomène que le bleu du ciel sur le noir de la nuit éternelle. LA nuit est poudrée de bleu et la dent qui mord la qutsche noire ouvre sur une chait verte. Je ne comprends pas l'image, je cherche la nuit dans la prune.




Les chapitres finaux, en dépit de quelques éclairs, sont en-deçà, du moins à mon goût - mais j'ai assez apprécié quelques instants d'écriture - et l'ensemble jusqu'à un large trois-quart - pour avoir envie de me plonger dans Emportée, un de ces jours.


Si vous avez le temps:
France Cult. "par les temps qui courent"

\Mots-clés : #enfance #famille #relationenfantparent #viequotidienne #xxesiecle
par Aventin
le Ven 6 Nov - 20:56
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Paule du Bouchet
Réponses: 4
Vues: 418

Honoré de Balzac

Ursule Mirouët

Tag famille sur Des Choses à lire Nemour10
Vue de Nemours

Roman, écrit en 1841, paru en 1842, dans les Études de mœurs, section des Scènes de vie de province de La Comédie humaine.

Une première partie dense, très habituelle chez Balzac, dans laquelle le lecteur sait qu'il ne faut pas lâcher, toute pétrie d'un fourniment de personnages, de caractères, de lieux campés, de multiples débuts de fils noués qui pourraient faire pelote plus tard.
Balzac vous l'a déjà faite, vous avez tenu ?

Bon, alors allons-y.

Le sujet:
Le roman commence en 1829, à Nemours.
Ursule a quinze ans et son parrain, le Docteur Minoret, plus de quatre-vingts. Elle est la fille légitime du demi-frère bâtard de la femme du Docteur Minoret (vous suivez ?).
Ursule est elevée entre trois vieillards de statuaire, qui se chargent de son éducation, autant de muses, autant d'exemples: le Docteur Minoret (la Raison, la Science), un ami de celui-ci, militaire à la retraite (la Droiture, l'Engagement), et l'abbé de la ville (la Foi, la Spiritualité). Les trois hommes sont, en outre, partenaires de trictrac.
L'enseignement dispensé par un professeur de musique vient compléter cette belle éducation.

Mais Ursule, au regard des lois de l’époque, n’est pour le Docteur Minoret ni une parente ni une étrangère, et tout testament en sa faveur un peu trop exclusive pourrait déboucher sur une action en justice de la part des héritiers plus directs: or le Docteur Minoret, bien que vivant simplement, est supposé être à la tête d'une jolie petite fortune.
Déjà, tous ces ayants-droits se méfient de la foi retrouvée du Docteur Minoret, en ignorant la cause, et craignent qu'il ne lègue à l'Église une part importante de ses avoirs...
Il s'inquiètent aussi pour le voisinage, tout en pensant que la noblesse de la maison d'en face est la meilleure protection face à une union qui serait mésalliance, avec la roturière Ursule Mirouët.
Ce qu'ils ne savent c'est que, parade à tout, le Docteur Minoret cache des titres au porteur d’une valeur considérable dans un livre de sa bibliothèque, à l'insu de tous...

Les portraits des ayants-droits héritiers du Docteur Minoret sont particulièrement gratinés, dans ce roman-là, Balzac fait dans le féroce, la caricature à gros traits.

Puis, histoire d'emmêler un peu le lecteur et de donner une petite dimension supplémentaire à l'opus, Balzac nous emmène, sans grande conviction pour ma part, sur les voies du Magnétisme, la transmission de pensée, les rêves prémonitoires, les visions, y voyant là une alliance Foi et Raison, lesquelles campaient au temps de Balzac plutôt dans des camps opposés, nous donnant au passage la clef de la métamorphose du Docteur Minoret.

Le jeu du préjugé face à la vérité, les dessous inattendus, les dons d'Ursule, on pressent Balzac en pleine prise de risque alors qu'il pouvait se cantonner à une sombre histoire d'héritiers avides dans une petite ville de province, comme on disait alors, et faire ronronner son roman, juste une brique de plus dans La comédie humaine: cela aurait pu être "et pour quelques pages de plus...", en somme.

Mais ça ne l'est pas. Et le final, avec l'issue de la belle histoire d'amour -un peu à l'eau de rose, juste ce qu'il faut- entre Ursule et son prince charmant, peut désarçonner bien des lecteurs balzaciens: ce n'est pas à quoi ils sont rompus !
Pourtant, l'avant-propos de l'auteur aurait pu mettre la puce aux plus aiguisées d'entre leurs oreilles...   


Tag famille sur Des Choses à lire H-300010
Un exemplaire de l'édition originale

Mots-clés : #amour #famille #jalousie #trahison #vieillesse #xixesiecle
par Aventin
le Mar 3 Nov - 18:27
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Honoré de Balzac
Réponses: 93
Vues: 5433

Revenir en haut

Page 1 sur 16 1, 2, 3 ... 8 ... 16  Suivant

Sauter vers: