Guillermo Cabrera Infante

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Guillermo Cabrera Infante

Message par Chamaco le Lun 5 Déc - 19:48

Guillermo Cabrera Infante
(1929-2005)



Guillermo Cabrera Infante est né à Gibraro dans le sud tropical de Cuba en 1929, mort en 2005 en exil à Londres. Il suivit les débuts de la révolution cubaine avant de s'en séparer en 1983.

Bibliographie française

1960 Dans la paix comme dans la guerre, nouvelles
1967 Trois tristes tigres, roman
1974 Premières lueurs du jour sous les tropiques, roman
1975 Orbis oscillantis, récits et essais
1979 La Havane pour un Infante défunt
1986 Holy Smoke, texte écrit en anglais
1995 Coupable d’avoir dansé le cha-cha-cha
1999 Le Miroir qui parle


Dernière édition par Chamaco le Dim 11 Déc - 18:48, édité 2 fois
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Re: Guillermo Cabrera Infante

Message par Chamaco le Lun 5 Déc - 19:54

Trois tristes tigres :



Le mot de l'éditeur
"Somme culturelle qui rassemble tous les types urbains de La Havane nocturne et dépravée, ce livre est avant tout le roman du langage. Les trois tigres des Tropiques pas si tristes sont, en fait, quatre comme nos Mousquetaires : Silvestre l'écrivain, Arsenio Cué l'acteur, Códac le photographe et Eribó le joueur de bongo, qui gravitent autour d'un personnage emblématique, Bustrófedon - que l'on ne perçoit pratiquement que comme une voix. Tous ces personnages évoluent dans le même monde : La Havane d'avant la Révolution, métropole nocturne, monde trouble, humide, torride, déliquescent, clos sur lui-même."


Faire connaissance avec Guillermo Cabrera Infante en écoutant un disque d’Omara Portuondo, et on est transporté loin, tres loin.  Et si l’on choisit le passage» elle chantait des boléros» c’est l’accord complet entre musique (pas trop fort le son, j’ai dit le son pas le «son'» Laughing ) et l’écrit.
On suit Codàc le photographe des chanteurs et théâtreux, qui hante les hotels et cabarets, tel le Las Vegas (devenu de nos jours cabaret de transformistes, eh oui Fidel a fini par vieillir) punto




Avant la Revolution le personnage de Cabrera Infante y écoutait les chanteuses de boléro. Ce passage que j’ai choisi en premier en souvenir du mois passé à Santiago à hanter la Casa de la Trova près de la Cathédrale m’a replongé dans ce que je cherchais à Cuba, ce retour dans le passé que les cubains vivent contraints et forcés, mais aussi souvent consentants car ce sont leurs racines,qu’ils entretiennent tant bien que mal, comme a su le demontrer Ry Cooder en ressussitant le Buena Vista Social Club (dire clou ça fait branché bravo ). Cabrera Infante avec ses personnages nous fait replonger dans cette époque, grâce à son verbiage,à la foultitude de ses mots et expressions, sa truculence, son rythme souvent trivial, imagé, asphyxiant, qui vous laisse tout juste respirer. Un zest de Gutierrez avant l’heure. pour émerger au delà de la Révolution, mais le mieux c’est que je mette un extrait, pour découvrir le Cuba profond, celui que l’on trouve encore au fond des coeurs, à La Havane, à Santiago, mais aussi au fond des campagnes (avec les chants paisanos) comme à Melena del sur, province de Mayabeque,où en soirée le village avait organisé une fête de la chanson, des chansons que les cubains ont encore au fond des coeurs, malgré notre modernisme, celui qui parle à l’âme et qui est éternel, celui que l’on côtoie lorsque l’on ne cherche pas à juger, mais que l’on cherche l'âme
, l’extrait :

«C’est fini, place à la musique. Et sans musique, je veux dire, sans orchestre, sans accompagnateur, elle s’est mise à chanter une chanson inconnue, nouvelle, qui sortait de sa poitrine, de ses deux énormes mamelles, de sa bedaine bidonnante, de ce corps monstrueux, et elle m’a fait  presque oublier l’histoire  de la baleine qui chanta à l’opéra, parcequ’elle mettait quelque chose de plus qu’un sentiment faux, feint, sucré, sentimental dans sa chanson, sans aucune niaiserie sirupeuse, aucun sentiment commercialement fabriqué du feeling, mais un sentiment véritable et sa voix était douce, pâteuse, liquide, d’huile maintenant, une voix colloïdale qui s’écoulait de son corps comme le plasma de sa voix et soudain j’ai eu le frisson. Cela faisait longtemps que quelque chose ne me touchait ainsi et j’ai commencé à sourire à haute voix, parceque je venais de reconnaître la chanson, à rire aux éclats parce que c’était Nuit Blanche, et j’ai pensé, Agùstin Lara, tu n’as rien inventé, tu n’as rien composé, cette femme est entrain d’inventer ta chanson maintenant : viens demain, recueille-la, copie-la et donne-lui à nouveau ton nom : Nuit Blanche est en train de naître cette nuit.»

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Re: Guillermo Cabrera Infante

Message par shanidar le Mer 11 Jan - 13:59

Trois Tristes Tigres



Impossible de ne pas rapprocher Cabrera de deux autres figures majeures de la littérature latino à savoir Alejo Carpentier (qui est d'ailleurs cité au moins deux fois dans le roman ) et Julio Cortazar, rapprochement inévitable en raison des thèmes évoqués et celui en particulier de la musique dont on connait l'impact fabuleux sur Carpentier comme sur Cortazar mais aussi en raison du travail sur la langue et sur le texte ainsi que sur l'exercice toujours périlleux d'écrire un roman. Il est également question à plusieurs reprises dans ce fabuleux (parce que plein de fables et de merveilleux) roman de la figure d'Hemingway (mais ne l'ayant jamais lu ou il y a fort longtemps je ne me permettrai aucune comparaison).

Trois tristes tigres ne racontent pas une histoire mais des histoires, lesquelles juxtaposées les unes aux autres peuvent ressembler à un roman, du moins à une entité tentaculaire pleine de musique et de langues. Qu'il s'agisse de tumba ou de boléro, de quintet de jazz ou de rumba, d'actrices blondes bien que cubaines aux vrais cils et aux yeux verts, Cabrera joue avec le lecteur à qui sera le plus ivre. Côtoyant les énormes divas d'un soir (et ne serait-ce que pour cette 'matinée' durant laquelle tel un bateau ivre, Codac, le photographe, rencontre la Baleine Estrella ce livre vaut la peine d'être lu), les différents narrateurs, se relayant comme de fascinant coureurs aux foulées de panthères, nous font pénétrer dans les cabarets cubains, lieux de toutes les perditions, aux daïquiris diaboliques, aux beautés démoniaques.

La description gigantesque, maritime et livresque d'Estrella, la diva déviante, amène le lecteur au paroxysme du délire et du désir. Il est alors impossible de lâcher ce roman de l'absolu, du rythme nocturne, des boissons alcoolisées, des femmes auxquelles on ne dit pas : Le blond te va très bien (…). Cela on ne le dit jamais à une femme (à qui alors, à Jean Marais ?)... Mais des femmes auxquelles on dit : Mais je vous aime par-dessus tout, mon Etoile, vous me plaisez plus que toutes les autres machines ensemble, je préfère L'Etoile aux montagnes russes, à l'hydravion, aux chevaux de bois, et elle s'est remise à rire aux éclats, elle s'est dandinée et finalement elle a frappé une de ses cuisses infinies avec une de ses mains interminables et le claquement rebondit sur les murs comme si on avait tiré le coup de canon de 21 heures sur La Havane, ce matin, dans ce bar, et elle m'a demandé alors, Malgré mon air décrépé, et je lui ai dit, Pas décrépit, passionnément, à la folie et avec amour, et elle m'a dit, non, non, je demandais si tu m'aimais avec ma crépitude, avec ma négritude, et elle a porté la main à ses cheveux et je lui ai dit, Je vous aime tout entière, et elle a semblé soudain l'être le plus heureux de la terre.


Livre des tentations, érotiques, musicales, dansantes et évanescentes, livre des rêves, de liberté, de sensations atomisées par le désir et par l'alcool. Livre à la langue incroyable, à la fois vernaculaire et noble, enjambée de jeux de mots et caractéristique du milieu nocturne de la Havane, avec des tons tantôt burlesque, léger et tantôt rare, qui donnent à voir toutes les couleurs du spectre de la langue littéraire. Un pur produit de la littérature latino, celle qui tend à décrire en un mot le cosmos et la femme, l'universel et sa musique, l'harmonie et sa dissonance, le noir et la blanche, la fête et son éternel tourbillon. Et le lecteur, à l'instar d'un petit cheval de bois sur un manège interminable, ne veut plus s'arrêter, avide de maté et de décapotable, de robe mauve et de rumba...
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Re: Guillermo Cabrera Infante

Message par shanidar le Sam 15 Avr - 12:24

J'ai fini à regret Trois tristes tigres, lecture dépaysante, survoltée, révoltée et aussi cinématographique, puisque Cabrera a fondé la Cinémathèque de Cuba. On ne sera donc pas étonné de lire sous sa plume sa fascination pour certaines figures emblématiques du septième art : le vampire, le loup-garou, le monstre... et ceux qui ont lu le formidable roman de Manuel Puig, Le Baiser de la femme araignée, retrouverons avec plaisir une nouvelle description du film de Jacques Tourneur, La Féline, comme si ce film emblématique d'un certain cinéma (mais lequel ?) permettait aux auteurs latinos d'exprimer leur inquiétude face aux femmes.

Extrait :

L'adulte peut penser que ces mythes sont des fantaisies de l'impuissance, car la tradition depuis King-Kong oblige toujours le monstre à enlever l'héroïne, mais à ne pas savoir qu'en faire ensuite, si ce n'est gaspiller toute la poudre de l'amour dans les balles à blanc du soupir. L'enfant, cet enfant qui me ressemble tellement, subissant assis une délicieuse torture ne voit que le corps blanc, beau, inerte de Nina Foch. Non, pas Nina Foch, car Nina est aussi loup, la femme-loup, la louve, caNina Fox, tout comme la délicieuse, petite, influençable Simone Simon est la femme-panthère qui rôde en silence près de la piscine d'eau tiède, dans le gymnase/gynécée, et laisse son peignoir au bord et fait retentir les battants des portes par son invisible présence et traverse les armoires où je la devine noire, féline et sauvage : jetant du feu par les yeux qui séduisent Kent Smith et de la bave par la bouche toute pleine de crocs et d'haleine bestiale qui baise Kent Smith et dans ses serres manucurées qui caressent, pétrissent, serrent, déchirent, détruisent l'âme amoureuse et le corps en rut du pauvre Kent Smith, et c'est pitié, c'est un crime que cette mignonne ait des manies aussi félines, comme c'est un malheur épouvantable que dans Le Retour de la Femme-Panthère la pauvre fille mexicaine doive par-dessus le marché sortir faire les commissions dans la nuit sombre et hostile et quand elle revient presque chez elle, de retour, après avoir marché terrifiée, seule au monde, dans les rues solitaires, suivie par ces pas feutrés qui se rapprochent et elle va plus vite, plus vite, s'élance, court et court et court et arrive chez elle en courant et cogne à la porte et cogne et cogne et personne n'ouvre, comme dans les cauchemars, et les pas deviennent une présence noire et méchante et féroce et le fauve la déchire devant la porte fermée, injustement, et les traces atroces restent sur le bois et le sang épouvantable de l'innocente coule sur le pauvre gond tandis que le fauve s'éloigne, nocturne et traître, sa méchanceté noire protégée par la nuit noire et le scénario, et quand je suis allé au cinéma Actualidades le 21 juillet 1944 il y avait huit à dix personnes disséminées dans la salle, mais peu à peu, sans nous en rendre compte, on s'est rapprochés, on s'est groupés et au milieu du film on était pelotonnés, les yeux exorbités et les mains crispées et les nerfs en marmelade, réunis là dans les délices de la peur falsifiée du cinéma, tout comme quand j'ai vu au Radiociné le 3 janvier 1947 La Chose d'un Autre Monde, où la même chose se produisit, mais c'était une terreur différente que j'éprouvai, qu'on éprouva, qu'éprouva le groupe pelotonné au milieu des gradins, une terreur que je sais maintenant moins atavique, une terreur actuelle, presque politique, qui surgit dès le départ quand les savants et les aviateurs et les spectateurs, nous tous, avec une audace folle, nous tâchions de déterminer la taille de l'objet tombé du ciel et enterré dans la glace et resté là exposé dans l'aquarium, dans sa vitrine polaire, quand on se planta tous par-dessus, sur les bords et on vit, nous vîmes tous, je vis que c'était rond, que cela ressemblait à une soucoupe que c'était, oui, cela : un vaisseau de l'espace extérieur. Eux !

Que c'est bon qu'il fasse jour dehors.

Et pour finir, je découvre avec fascination l'un de ces hasards si bizarres qui donnent à l'existence une saveur d'étrangeté : le 23 février 2005, Guillermo Cabrera Infante décède en Angleterre d'une septicémie et deux jours plus tard, l'actrice Simone Simon qui interprétait le rôle de La Féline dans le film de Jacques Tourneur le rejoint dans le ciel des 'stars'. Je me demande quel dialogue imaginaire, Cabrera aurait écrit entre l'actrice et son factotum. De quoi rêver encore...
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Re: Guillermo Cabrera Infante

Message par Bédoulène le Sam 15 Avr - 14:52

trop tard pour moi pour commenter ma lecture, mais j'ai beaucoup apprécié ce livre plein de richesses, humaines, culturelles, sociales...........sans oublier "la langue" !

La composition du livre est intéressante.

merci à Chamaco pour avoir porté ce livre à ma connaissance.

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