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Jean de La Croix (Juan de La Cruz)

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Message par Aventin Ven 18 Déc - 17:17

Juan de La Cruz (Jean de La Croix)
Né le 24 juin 1542 à Fontiveros, décédé le vendredi 13 décembre 1591 à Ubeda.

Jean de La Croix (Juan de La Cruz) Jean_d10

Juan de Yepes Álvarez naquit le 24 juin 1542 à Fontiveros en Vieille-Castille, province d'Avilà, dans une famille noble, mais pauvre à un degré flirtant avec la misère, conséquence du fait que son père, de vieille lignée tolédanne, parce qu’il s’était mésallié avec la belle et vertueuse Catherine Alvarez, fut rejeté de sa famille et opta pour un métier, celui de tisserand.
Cette très grande pauvreté eut, sans doute, un rôle, en engendrant ce dépouillement qu'il sublimera en vocation, et qui, pour certains commentateurs (dont Max Milner) est "la clef de son ascension mystique".  
Après la mort dudit père (1544), Catherine et ses deux enfants se retirent à Arevala où Juan est tour à tour apprenti charpentier, tailleur, sculpteur sur bois et peintre. De là probablement son aptitude à traduire en dessins rapides, ou en sculptures, certains de ses ressentis.

Vers 1554, la famille s’installe à Medina del Campo, important centre de commerce, où Juan apprend à lire et à écrire au collège des Enfants de la Doctrine dont, à la longue, les religieuses lui confient la fonction de quêteur. Puis il suit l'enseignement dispensé par un ordre jeune, nouveau: les Jésuites (création: 1539). Composition, dissertation, disputatio dirigée et même joutes verbales y étaient à l'honneur - est-ce là qu'il a puisé la base de son talent pour la conviction ?

Chez les Jésuites de Medina del Campo, il ne passe qu'une partie de ses journées, assortissant ses études d'un travail d'infirmier à l'hôpital, travaillant sans relâche selon son frère Francisco: "notre mère contait que, si l'on venait le chercher la nuit pour quelque service urgent à l'hôpital, on le trouvait en train d'étudier au milieu des fagots".

Mais Medina, c'est aussi une autre dimension, dans le cadre quotidien: la plus importante foire dure 90 jours, à Medina del Campo !
C'est un lieu de grand brassage humain, le va-et-vient de marchands et de chalands venus de l'Espagne entière, parfois de beaucoup plus loin (Portugal, France, pays Flamands, et même Suisse ou Angleterre), avec le lot usuel de maquignonnage, de tromperies, de chapardages, de fortunes vite établies et de ruines et banqueroutes instantanément précipitées. Peut-être -sûrement- voit-il même des curiosités rapportées d'Amérique. Une vaste vision du monde et des hommes, sans illusion sur les comportements toutefois, lui est esquissée au quotidien, lui dont le dialogue avec le monde se limitait aux horizons de sierras ocres et à l'aridité de la meseta castillane natale.

Après avoir refusé une chapellenie, par rejet d'une vie trop facile et trop tracée, il entre chez les Frères de la Vierge, au couvent Sainte-Anne de Medina del Campo où il prend un premier nom de religion, Jean de Saint-Matthias (Juan de San Matías).
Il poursuit ses études de philosophie à Salamanque, où il se perfectionne aussi en théologie, et reçoit l’ordination sacerdotale (1568).

Salamanque ? C'était, alors, un centre universitaire européen couru, presque névralgique, de tout premier plan en tous cas; songez, il y avait, à l'époque où le futur Juan de la Cruz y étudiait, dans les cinq mille étudiants !
Le tout brassant les grands courants intellectuels d'alors, dont une lutte très vive pour imposer le castillan (dit le "romance") comme langue de création littéraire d'usage courant.
À lire Jean de La Croix, on sait quel était son camp !
Poursuivant ses "humanités" (Latin, Grec, Hébreu, Rhétorique...), il verra en guise de triste conclusion l'emprisonnement de nombre de ses professeurs et/ou maîtres à penser lors d'une répression, en 1572.
Outre ceux-là, une quantité non négligeable d'autres enseignants-auteurs sont placés dans le fameux Index.

Il faut sans doute y voir la raison pour laquelle, plus tard, Jean de La Croix n'usera de références d'auteurs qu'avec la plus extrême parcimonie, et même parviendra à s'en abstenir totalement, méthode de résistance qui permet de ne "mouiller" personne d'autre que soi.

Mais, nous n'en sommes pas encore là.  
Conquis par sainte Thérèse d’Avila (et vice-versa) qu’il a rencontrée en 1567, celle-ci lui confie une mission de prime importance, qu'aujourd'hui encore on peine à croire. Thérèse, 52 ans, reconnue, notoire, avec laquelle il faut composer qu'on soit Archevêque ou Grand d'Espagne, confie rien moins que la restauration de la règle primitive des Carmes (pour les moines, sur le modèle de ce qu'elle réalisa elle-même pour les moniales) à un jeune de 25 ans, sans accomplissement, ni preuves effectuées, ni faits notoires, alors qu'elle avait tout le gratin des Carmes masculins à disposition !
Chose curieuse, tout en le choisissant alors que c'était plus qu'inattendu, Thérèse n'a laissé aucun de ces brefs portraits qui jalonnent son oeuvre, à chaque fois qu'elle rencontre quelqu'un de marquant.

Juan de San Matías, exalté, se donne complètement à ce dessein immense. Pour souligner ce changement d'orientation, il prend un nouveau nom en religion, ce sera désormais Juan de La Cruz, Jean de La Croix.

Parcourant les monastères et les centres d'enseignement, il éprouve le besoin de méditer l'œuvre à venir, de prendre du recul.

En novembre 1568, Jean de La Croix obtient la permission de vivre, avec deux compagnons, à Duruelo, dans une ancienne masure paysanne transformée en maison de prière, une nouvelle Thébaïde.
Il se conforme aux anciennes austérités et s’adonne à quelques prédications.

Maître des novices à Pastrana (1570), Recteur du collège des étudiants Carmes à Alcade de Henares (1571), de 1572 à 1577, il dirige les religieuses du Carmel d’Avila.
Ascension irrésistible, sur la voie imaginée par Thérèse.

Mais, au Chapitre Général des Carmes qui se tient à Piacenza (Plaisance), en Italie en 1575, les primitifs de Castille sont sévèrement jugés comme "désobéissants, rebelles et contumaces".
En conséquence, dans la nuit du 3 au 4 décembre 1577, Jean de la Croix et un de ses compagnons sont enlevés pour être enfermés au monastère de Tolède où il reste neuf mois dans un cachot, isolé, sans que nul ne sache à l'extérieur où il se trouve, et sans bien sûr qu'il ne puisse communiquer.
captivité:
Son cachot est un ancien débarras, d'un peu plus d'1,80 mètre sur un peu plus de 3 mètres, avec une haute et petite fenêtre depuis laquelle il ne peut voir ni l'extérieur ni un coin de ciel. Tous les soirs on amène le prisonnier au réfectoire, où il prend par terre une ration de pain et d'eau, en subissant torse nu les coups, en plus des injures, des Frères. Il y gagne le surnom de "Lime sourde" tant son mutisme exaspère.  
Le cachot regagné, il doit encore subir les assauts de ceux qui espèrent lui arracher une rétractation.
"Je ne sais quel sort fait qu'il n'y ait jamais personne qui se souvienne de ce saint", se lamente Thérèse d'Avila.
Les fois où Jean n'est pas traîné au réfectoire, mais qu'on lui apporte sa pitance dans son cachot, Jean redoute que ce soit l'ultime moment, celui qui précède le trépas. C'est là qu'on dû être conçus les vers, plutôt libérateurs, de La nuit obscure et du Cantique spirituel.
Du moins leur germe est à rechercher dans le cachot de Tolède.  

Un miracle -la Vierge, selon l'intéressé- le fait évader le 15 août 1578. Il trouve refuge chez les moniales Carmélites de Tolède, qui s'occupent de le soigner, il confie quelques vers, deux moniales les couchent par écrit.
La vie reprend.
Nommé Supérieur du Calvaire (Calvario), près des sources du Guadalquivir en Andalousie, il confesse les Carmélites de Beas, petite mais ardente communauté. Ce sont elles qui le poussent à continuer le Cantique spirituel, et le pressent de questions quant aux symboles déconcertants qu'elles y rencontrent. Là, à Beas, au milieu d'une poignée de moniales Carmélites, Jean de La Croix-poète éclot définitivement à son art.

Jean travaille ses textes, les corrige, tient compte des commentaires, remet l'ouvrage sur le métier, en compagnie d'esprits de haut niveau (bien qu'elles ne fissent pas nombre); ne dit-on pas d'Anne de Jésus qu'elle égale Thérèse d'Avila, de Françoise de la Mère de Dieu qu'elle lui inspire cinq strophes du "Cantique" (à vingt ans !), sans compter les témoignages de Jean lui même sur la qualité, et l'apport, de plusieurs autres ?  
Il ressort de Beas que Jean de La Croix ne compose pas seul dans son coin, mais soumet son œuvre, laisse une part non négligeable à l'interaction. Il ressort aussi -quel contraste après les neuf mois de Tolède- qu'il est à nouveau en selle, mais pas seulement sur le seul cheval spirituel, le poète est là, dorénavant.
suite de sa vie:
En 1579, il fonde le collège Carme de Baeza ; en 1582, il est élu prieur du Carmel des Martyrs, à Grenade où il travaille de ses mains à construire un aqueduc et un cloître ; deuxième définiteur et vicaire général de l’Ordre en Andalousie (1585), il est Prieur de Ségovie (1588).
Entretemps, Thérèse d'Avila meurt en 1582. C'est un ancien banquier de Philippe II, Nicolas Doria, qui est nommé Provincial des Carmes en 1585. Il mène une campagne frontale et opiniâtre contre l'"esprit thérésien".  

Et il parvient à ses fins. Pour Jean, le rejet suit une fois encore l'ascension, et le Chapitre Général de Madrid (1591) le dépouille de toute charge, de tout titre et de toute dignité, et l’écarte, en poste à La Peñuela, "au Désert", en quelque sorte. Difficile de ne pas faire l'analogie avec François d'Assise, rejeté de l'Ordre qu'il avait fondé (les Franciscains).

La Peñuela, ce fut la douleur, la jambe prise par un mal "qui lui met à nu l'os du tibia" (sic) et de surcroît ayant à subir les avanies et vexations d'un Prieur délibérément choisi pour lui être très hostile.  
Envoyé au couvent d’Ubeda pour ses derniers jours, lorsqu'il n'y a plus rien à faire, il y meurt, le vendredi 13 décembre 1591, un peu après minuit.

Béatifié le 25 janvier 1675 par le Pape Clément X.
Canonisé le 27 décembre 1726 par le Pape Benoît XIII.
Elevé au rang de Docteur de l'Eglise le 24 août 1926 par le Pape Pie XI.
Fêté les 14 décembre.
 

Bibliographie:

Œuvres Complètes.
On ne compte pas les éditions. La totalité des textes sont facilement disponibles en ligne et en français.


Sources: variées et croisées.
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Message par Aventin Ven 18 Déc - 17:19

Ce fil sera sûrement l'occasion d'évoquer à quelle tradition poétique et à quelle source mystique Jean de La Croix puise, pour autant que ces deux points puissent être établis avec certitude, mais, assez de présentation, de la poésie, du texte !


¡ Oh llama de amor viva !

1
¡ Oh llama de amor viva,
que tiernamente hieres
de mi alma en el más profundo centro ! ;
pues ya no eres esquiva,
acaba ya, si quieres ;
rompe la tela de este dulce encuentro.

2
¡ Oh cauterio suave !
¡ Oh regalada llaga !
¡ Oh mano blanda ! ¡ Oh toque delicado !,
que a vida eterna sabe
y toda deuda paga ;
matando, muerte en vida la has trocado.

3
! Oh lámparas de fuego,
en cuyos resplandores
las profundas cavernas del sentido,
que estaba oscuro y ciego,
con estraños primores
calor y luz dan junto a su querido !

4
! Cuán manso y amoroso
recuerdas en mi seno
donde secretamente solo moras,
y en tu aspirar sabroso
de bien y gloria lleno
cuán delicadamene me enamoras !

Traduction:

O flamme d’amour vive !

O flamme d’amour vive
Qui tendrement me blesses
Au centre le plus profond de mon âme,
Toi qui n’es plus rétive,
Si tu le veux bien, laisse,
De ce doux rencontre brise la trame.

O brûlure de miel,
O délicieuse plaie,
O douce main, ô délicat toucher
Qui a goût d’éternel
Et toute dette paie,
Tuant la mort, en vie tu l’as changée.

O torches de lumière,
Dans vos vives lueurs
Les profondes cavernes du sentir
Aveugle, obscur naguère,
Par d’étranges faveurs,
Chaleur, clarté à l’ami font sentir.

O doux et amoureux
Tu t’éveilles en mon sein
Où toi seul en secret as ton séjour,
Ton souffle savoureux
Tout de gloire et de bien,
O délicat, comme il m’emplit d’amour.



La mystique de Juan de La Cruz ne verse jamais dans les travers technico-littérateurs, ou dans les vers mystiques tendant sur le fumeux: comme par exemple l'illuminisme, ou l'encodage extrême, ou encore cette espèce de façon de tendre en énigmes, les lubies démonstratives de mages ou de d'intercesseurs.
C'est pour cela, je pense -opinion très personnelle et toute entière discutable, un rien tiré par la tonsure j'en conviens- qu'il est encore si lu, si apprécié, et par des gens -un "public" si vous voulez- très divers.

Un symbole donc ici, le feu.
Réminiscence du feu métaphorique, tel qu'on le trouve dans la Révélation de Jean (l'Apocalypse selon Saint-Jean), ou encore dans Le Cantique des Cantiques.
De là à évoquer le buisson ardent, YVH lui-même...
La flamme désigne aussi, couramment, en symbolique chrétienne, le "troisième élément" de la Trinité, l'Esprit.

Le poème Flamme d’amour vive et son commentaire ont été composés au couvent Los Martires de Grenade, lorsque Jean de la Croix était vicaire provincial d’Andalousie.
Ils répondaient à une demande d’une de ses filles spirituelles, Doña Ana de Penalosa, devenue veuve de Juan de Guevara à Ségovie en 1579.
Elle perdit aussi sa fille unique, et possédait de grands biens, devenant bienfaitrice en 1586 pour le couvent Carmélite de Ségovie.
C'est à sa demande que le corps de Jean de La Croix sera transféré en 1593 d’Ubeda à Ségovie (mais ceci est une autre histoire...).

Le poème Flamme d’amour vive est composé de quatre "chansons de l’âme en l’intime communication d’union d’amour de Dieu".
L'âme [du poète, sans aucun doute] répond par des "O", et des "Combien", signes de louange, donc un peu quelque part de réception, plutôt que d'élévation vers...

Le genre, d'usage répandu en Espagne à l'époque, se nomme Cancion, pluriel Canciones:
"Chanson", la traduction ne gêne pas. La forte musicalité de ces vers, si vous avez quelques notions de la prononciation du Castillan, nous y invite, au reste, ne trouvez-vous pas ?

Jean de La Croix (Juan de La Cruz) Christ11
Christ en croix, dessin de Juan de la Cruz - on note la perspective peu usuelle, et les traits plutôt vigoureux.

\Mots-clés : #poésie #spiritualité
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Message par Aventin Sam 19 Déc - 6:44

NB: La présentation, le message précédent et sans doute les deux ou trois qui vont suivre celui-ci sont décloîtrés et arrangés du fil dédié que j'avais ouvert sur "Parfum" (décembre 2014-janvier 2015).

Printemps 2017, en compagnie de mon épouse, nous circulions dans les parages sud-est de Castille-et-León, j'avais rendez-vous avec un copain de cordée pour aller nous frotter au granit de La Pedriza, haut lieu de l'escalade pour les madrilènes, un des berceaux historiques de l'escalade ibérique.
La tête que j'avais faite quand, poussant la porte d'un magasin spécialisé histoire d'acquérir le topo, il me fut répondu: "lequel" ? Et je dus constater qu'il y en avait deux tomes, chacun avoisinant les 900 pages...!

L'endroit est classé/protégé, sans embarras du choix nous nous sommes installés au seul et folklorique camping réellement attenant au massif -il mériterait un message complet sur je ne sais quel fil- avant que je ne doive sympathiser en opportuniste avec un aragonais puis un slovène histoire de dégourdir doigts et cordes, le copain de la minutieuse préparation de cette virée nous ayant posé un lapin de 500 kilomètres !

Puis, repu de granit à parcours énigmatique et déconcertant, ce fut le temps de reprendre le volant, et moi d'évoquer, puisque nous sommes au sud-est de Castille-et-León, Ávila, Segovia, Salamanca...
Mon épouse, à la patience d'ange, supputait bien quelque intérêt invétéré de ma part et motif à flâner tête en l'air pour le combo art roman - littérature, en plein dans le mille évidemment.
Et je me mis à faire l'auto-radio en blablatant sur Thérèse d'Ávila et sur Jean de La Croix, recyclant en guise de préambule la vieille, odieuse, méprisante boutade (ne la ressortez pas à votre tour !) suivant laquelle la littérature classique espagnole, c'est facile, il n'y a qu'un romancier, Cervantès, et un poète, Jean de La Croix - histoire de bien situer la place de Jean de La Croix dans les Lettres espagnoles.

À un couvent hors-les-murs de Segovia, j'arrête la voiture - se pourrait-il ?
En effet, une plaque l'atteste, ici vécut Jean de La Croix... et moi de gravir les marches, d'aller toucher le pilier de la porte, d'ouvrir la porte qui a l'air d'époque, tel un fanboy ridicule, pitresque avec le malaise que la conscience de soi ne manque pas d'induire en la circonstance, songeant que la main qui a écrit La nuit obscure de l'âme et Le Cantique spirituel a dû se poser sur ce loquet, cette pierre, ce bois maintes et maintes fois...

Après deux bons quarts d'heure à me subir à rêvasser stupidement tel le plus basique d'entre les songe-creux, madame me tire par la manche: "j'ai faim..." - signifiant retour au réel.
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Message par Bédoulène Sam 19 Déc - 8:54

c'est bien sympa ton expérience de cette région Aventin (et Madame a besoin d'autres nourritures) Smile

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Message par Aventin Sam 19 Déc - 16:45

Un de mes poèmes préférés de Jean de La Croix, à présent. Il s'agit de "Qué bien sé yo la fonte", daté de 1578.
Après le feu et l'air, un seul élément, à nouveau, cette fois-ci c'est l'eau.

Veuillez me pardonner pour l'adjonction de numéros au début des strophes, c'est uniquement pour faciliter la référence en commentaire:

Qué bien sé yo la fonte...

Qué bien sé yo la fonte que mana y corre,
aunque es de noche.


1. Aquella eterna fonte está ascondida,
qué bien sé yo do tiene su manida,
aunque es de noche.

2. Su origen no lo sé, pues no le tiene,
mas sé que todo origen della viene,
aunque es de noche.

3. Sé que no puede ser cosa tan bella,
y que cielos y tierra beben della,
aunque es de noche.

4. Bien sé que suelo en ella no se halla,
y que ninguno puede vadealla,
aunque es de noche.

5. Su claridad nunca es escurecida,
y sé que toda luz de ella es venida,
aunque es de noche.

6. Sé ser tan caudalosos sus corrientes.
que infiernos, cielos riegan y las gentes,
aunque es de noche.

7. El corriente que nace de esta fuente
bien sé que es tan capaz y omnipotente,
aunque es de noche.

8. El corriente que de estas dos procede
sé que ninguna de ellas le precede,
aunque es de noche.

9. Aquesta eterna fonte está escondida
en este vivo pan por darnos vida,
aunque es de noche.

10. Aquí se está llamando a las criaturas,
y de aquesta agua se hartan, aunque a oscuras
porque es de noche.

11. Aquesta viva fuente que deseo,
en este pan de vida yo la veo,
aunque es de noche.

Vous trouverez, notamment sur la Toile, des traductions en castillan (espagnol) contemporain, certes l'évolution est légère, mais la phonétique est de prime importance à ce qu'il me semble, surtout dans un poème si concis, si musical, si calibré/soupesé.

Les voici:
Le texte original (Romance) donne "escurecida" alors que vous trouverez souvent "oscurecida" (strophe 5), la contraction "della" alors que vous trouverez "de ella" (strophes 2 et 3), "fonte" au lieu de "fuente" (titre, strophe 1 et 9).
Fonte (fontaine en français, font en oc) il faut absolument le garder, le terme a d'autant plus d'importance que le texte d'origine indique..."fuente" dans les strophes 9 et 11 !!  
Même emploi du Romance "ascondida" (strophe 1), castillanisé selon les versions en "escondida", mais Jean de La Croix utilise "escondida" en cette strophe 9 décidément irrémédiablement castillane (je cherche encore le sens que cela fait, mais ce n'est pas là par hasard) !!

"El corriente" au lieu de "La corriente" (strophes 7 et 8 ), ce qui induit l'accord "caudalosos" au lieu de "caudalosas" (se rapportant à "corrientes") strophe 6.
"aquesta" mis pour "questa" strophe 10, ce qui souligne son ré-emploi à correspondance évidente en tête de strophe 11.

On remarque:
- Les deux premiers vers de chaque strophe sont de onze syllabes, c'est le vers dit "italien" classique.

- La forme est proche de la Séguédille, comme une invite à chanter ces vers, et bien sûr à danser (mais sans manières, la Séguédille est une danse populaire !). C'est aussi cette transmission orale -probablement sous forme récitée, mais aussi sous forme chantée- qui explique les petites variations Castillanes sur le texte tel qu'il nous parvient aujourd'hui.

- Les aspérités volontairement laissées:
Tel l'unique "porque es de noche", au refrain de la strophe 10, au lieu de  "aunque es de noche"): mais la seule fois où "aunque" est utilisé hors refrain, c'est précisément dans le vers tout juste précédent, allitéré avec le "que" de "aquesta": "y de aquesta agua se hartan, aunque a oscuras".
Ou encore, vous avez noté que ce sont des rimes plates, plus favorables à quelque diction sonore et coulante (à la manière d'une fontaine, en somme). Pour accentuer cela, la rime s'achève sur une voyelle elle aussi choisie pour être sonore, sauf quatre vers, deux qui riment en "entes", et deux qui riment en "uras" (strophes 6 et 10). Jean de la Croix aurait facilement pu faire l'économie de ces "s" finaux (ce ne sont que des "s" de pluriel) et éviter ainsi de paraître dysharmoniser l'ensemble - aspérité laissée volontairement, du moins en ai-je la conviction.
Isolons-les, ces rimes si musicales, pour y voir plus clair. Nous avons 1-"ida", 2-"iene", 3-"ella", 4-"alla", 5 à nouveau -"ida", 6-"entes" et donc s'il n'y avait pas le "s" nous aurions un "ente" (celui de 7) qui suivrait un autre "ente", 8-"cede", 9 encore un "ida", le troisième !, 10-"uras" et enfin 11-"eo".

- Revenons un instant sur ces sont "que", ils parsèment le poème, comme autant de claques dans les mains destinées à rythmer les pas de danseurs, ou accompagner le récitant. Cela évoque aussi le clapotis de l'eau vive '"viva fuente", de la fontaine qui sourd "la fonte que mana y corre".
Vous avez noté toute la tristesse concise de "aunque es de noche", le bref refrain, le rendu lancinant est bien sûr accentué par sa position en finale de strophe, systématisation traduisant la permanence des ténèbres, et aussi qu'elles sont le réel, autrement dit le réel est l'obscur.
Notez "que", accolé à "aun" (aounn), plaintif, et à la bagatelle de quatre "e" fermés (rien que ça !), amplifiant l'effet.
Les "qu" sont omniprésents ( aquella, aquesta double, sé que employé à...six reprises !) et sont augmentés de "c" durs à prononciations similaires (comme dans corre, ascondida, escondida, caudalosos, cosa, claridad, corriente, capaz, nunca, criaturas, oscuran, etc...). "Corriente(s)" est triplé, le dur "c" est suivi d'un "o" ouvert, le double "r" qui s'ensuit est roulé en prononciation, suivi d'un ie" ouvert où se place l'accent tonique, et la finale "nte" achève d'évoquer l'eau vive pétillante et galopante sur des galets.



En ce qui concerne le sens, une fois que vous aurez fait le rapprochement entre la nuit du cachot de Tolède et la sapience, le "sé que" l'extérieur existe et c'est lui le réel, peut-être aurez-vous envie de ne pas mettre un point final à votre réflexion, d'aller plus loin.
Le fait que la source soit cachée (ou secrète) interpelle. Aussi le rapport flagrant qu'entretient ce poème avec "La noche oscura del alma" -la nuit obscure de l'âme, qui, est, avec le Cantique spirituel, le texte de Jean de La Croix le plus connu - ou commenté. La symbolique de l'eau courante, de la source...mais ne vous arrêtez pas à ça. Ce poème permet d'aller beaucoup, vraiment beaucoup plus loin....Je serais ravi d'échanger...

Traduction:

Je sais bien moi la fontaine...

Je sais bien, moi, la fontaine qui coule et court
                   malgré la nuit.

Cette éternelle fontaine est secrète,
je sais bien, moi, où elle a sa retraite,
                   malgré la nuit.

Son origine je l'ignore, point n'en a-t-elle,
mais je sais que toute origine vient d’elle,
                   malgré la nuit.

Je sais qu'il ne peut y avoir chose aussi belle,
et que le ciel et la terre s'abreuvent en elle,
                   malgré la nuit.

Je sais bien qu'on y saurait trouver pied,
et que nul ne la peut passer à gué,
                   malgré la nuit.

Sa clarté jamais n’est obscurcie,
et je sais que d’elle toute lumière est sortie,
                   malgré la nuit.

Je sais que ses courants sont si riches,
qu’ils arrosent les enfers, et le ciel, et les peuples,
                   malgré la nuit.

Le courant qui naît de cette fontaine,
Je sais bien qu'il est aussi vaste qu'elle et tout-puissant,
                   malgré la nuit.

Le courant qui de ces deux procède,
je sais qu’aucun deux ne le précède,
                   malgré la nuit.

Cette fontaine éternelle est cachée,
dans ce pain vivant pour nous donner la vie,
                   malgré la nuit.

En lui elle appelle toutes les créatures,
et elles se rassasient de cette eau, mais dans le noir,
                   car c’est la nuit.

Cette fontaine vivante que je désire,
je la vois dans ce pain de vie,
                   malgré la nuit.

Remarque: Je préfère(rai) "bien que ce soit la nuit" à "malgré la nuit" pour traduire "aunque es de noche". L'emploi du "que" français est plus proche du "que" ("qué") de "aunque", et aussi, ainsi le vers-refrain traduit compte le même nombre de pieds que le vers original.

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Message par Bédoulène Sam 19 Déc - 19:48

la fontaine c'est Dieu ?

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Message par Aventin Dim 20 Déc - 6:19

Qui sait ? J'interprète plutôt comme l'espérance et son corollaire la joie (?).

Dans la cellule (plutôt un exigu débarras ré-affecté) de Tolède, la nuit, on n'en doute pas, atteint des niveaux cavernicoles extrêmes, les ténèbres y sont plus absolus qu'ailleurs. On ne peut y recevoir la lumière du soleil, ni même entr'apercevoir un coin de ciel.
Jean de La Croix y sublime les éléments, ici, l'eau, dans ¡ Oh llama de amor viva ! le feu.

Peut-être que, parmi les très rares bruits extérieurs -hors ceux générés par les geôliers- qui lui parviennent, y-a-t-il quelque bruit d'eau, même minime, eau courante et libre (?).

L'eau manifeste un contraste-opposition entre la sécheresse, celle des conditions d'incarcération, des doutes, angoisses et effet divers de la solitude totale générée par la privation de liberté et de dignité par ses semblables, et l'abondance.

Enfin l'eau, en thématique chrétienne, possède une inépuisable symbolique, du déluge au baptême -Jean-Baptiste et le Jourdain-, en passant par la source jaillie du bâton dans le désert de l'Exode, le bain rituel  et purifiant -cf le paralytique de la piscine de Siloé-, les miracles christiques de guérison d'aveugles via l'eau -et parfois la salive et la boue, cette dernière étant l'élément terre et l'élément eau mêlés-, les démons changés en porcs et se précipitant du haut d'une falaise dans un lac d'eau douce, la Samaritaine et le puits, l'Éternel est la source de vie etc., etc. (on n'en finirait pas).

Jean de La Croix (Juan de La Cruz) Source10


Dernière édition par Aventin le Dim 20 Déc - 6:40, édité 1 fois
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Message par Aventin Dim 20 Déc - 6:27

Un autre poème à un seul élément - cette fois-ci, c'est l'air.
On peut le lire comme le renversement de la proposition du prédateur (= du nobiliaire, du moins le conçois-je ainsi) et cela procède d'une certaine logique disons, d'analogies, puisque la fauconnerie a inspiré maint texte médiéval, cependant c'est osé, là, un sens mystique est donné au symbole profane, mais inversé !

C'est plus qu'audacieux en termes d'allégorie, puisque Dieu est la proie, et le faucon, Juan lui-même.
Une ivresse de détenu, conquête céleste et règne aérien.

Jean de La Croix (Juan de La Cruz) Faucon10

Tras de un amoroso lance

Tras de un amoroso lance

y no de esperanza falto
volé tan alto tan alto
que le di a la caza alcance.

Para que yo alcance diese
a aqueste lance divino
tanto volar me convino
que de vista me perdiese
y con todo en este trance
en el vuelo quedé falto
mas el amor fue tan alto
que le di a la caza alcance.

Cuanto más alto llegaba
de este lance tan subido
tanto más bajo y rendido
y abatido me hallaba
dije: "No habrá quien alcance".
Abatíme tanto tanto
que fui tan alto tan alto
que le di a la caza alcance.

Por una extraña manera
mil vuelos pasé de un vuelo
porque esperanza del cielo
tanto alcanza cuanto espera
esperé solo este lance
y en esperar no fui falto
pues fui tan alto tan alto,
que le di a la caza alcance.



Traduction:

Pressé d'un élan amoureux

Pressé d'un élan amoureux
Et d'espérance sans défaut,
Je m'envolai si haut, si haut,
Qu'en ma proie, je fus victorieux.


En tel élan, pour que je puisse
Atteindre cet amour divin,
Il fallut qu'en mon vol, j'en vins
À ce que de vue, me perdisse ;
Et cependant, à cette crête,
En cours de vol, je fis défaut :
Mais l’amour s’en alla si haut
Que de ma proie, fis la conquête.



Alors que plus haut je montais,
Ma vue en restait éblouie,
Et la plus forte des saisies
Dans l’obscurité se faisait ;
Comme d’amour allait la quête
Aveugle, je fis l'obscur saut :
Et je volai si haut, si haut,
Que de ma proie, fis la conquête.



Alors qu'au plus haut j'arrivais
Dans cette quête si indue,
Qu'au plus bas et entier rendu,
Abattu, je me retrouvais.
Je dis : inutile requête !
Et je m’abattis, holà oh !
Que je volai si haut, si haut,
Que de ma proie, fis la conquête.



De façon extraordinaire,
En un vol, j’en fis plus de mil,
Car du ciel, l’espérance habile
Acquiert tout autant qu’elle espère ;
Espérer cette seule quête,
Et je l'espérai sans défaut :
Puisque j'allai si haut, si haut,
Que de ma proie, fis la conquête.

\Mots-clés : #poésie
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Message par Chamaco Dim 20 Déc - 15:47

Cet auteur est contemporain de grands mouvements de l'Eglise tels la Réforme qui a mené au Protestantisme et à la Contre Reforme catholique avec le Concile de Trente (1545 - 1563),  il a dû en résumé en pâtir au vu des évènements pénibles de sa vie, l'Histoire des Religions pourrait aider à le comprendre..?


Dernière édition par Chamaco le Dim 20 Déc - 15:51, édité 1 fois (Raison : ))
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Message par Aventin Lun 21 Déc - 20:19

@Chamaco a écrit:Cet auteur est contemporain de grands mouvements de l'Eglise tels la Réforme qui a mené au Protestantisme et à la Contre Reforme catholique avec le Concile de Trente (1545 - 1563),  il a dû en résumé en pâtir au vu des évènements pénibles de sa vie, l'Histoire des Religions pourrait aider à le comprendre..?

Oui j'aurais dû faire plus long, plus riche, plus dense, plus étoffé en biographie, mais ça outrepasse le réglement déjà, pourtant parler hors contexte de Jean de La Croix c'est risquer peu comprendre, et bien entendu peu apprécier - je te rejoins là-dessus, et merci de l'avoir souligné.

Comme c'est long je mets sous spoiler, ainsi aussi ça ne choquera pas le bot qui passe impromptu:

Spoiler:
Sinon oui toujours, tu as tout à fait raison, c'est l'esprit de Trente qui souffle sur Salamanque, de l'interminable concile de Trente en réaction contre Luther, mais l'un et l'autre se rejoignent sur le besoin de réforme. Un changement profond, un mouvement de réformes s'enclenche dans les diverses couches de l'Église catholique, évoquons surtout l'effet sur quelques-uns d'entre les principaux Ordres:

- Les Bénédictins ont un chapitre en 1500, lequel introduit la réforme, et c'est justement en Espagne que se trouve un des réformateurs les plus actifs, L'Abbé de Montserrat, Jimenez de Cisneros.

- Chez les Franciscains, ce sont encore deux espagnols, Francisco de Osuna (l'œuvre ascétique et mystique de celui-ci a beaucoup guidé les débuts de Thérèse d'Avila) et Bernardino de Laredo, qui développent la voie du "Recueillement" et seront des artisans d'un renouveau franciscain.

- Les Dominicains, ordre fondé lui aussi par un espagnol, Saint Dominique Nuñez de Guzman, sont marqués par leur rôle dans l'Inquisition -surtout bien sûr en Espagne-, vont aussi se réformer sous influences italiennes, par un retour à une pauvreté plus rigoureuse, et à une prédication plus interpellante.

- Un nouvel Ordre de prime importance -les Jésuites - naît en 1539, à l'instigation s'un autre saint majeur espagnol, Ignace de Loyola, sûrement tout aussi étudié et lu aujourd'hui que ne le sont Thérèse d'Avila et jean de La Croix. Le futur Jean de La Croix a d'ailleurs étudié chez eux, comme signlé en bio.

- Un des confesseurs de Thérèse d'avila, saint Jean d'Avila, un prêtre diocésain, sera l'initiateur de la réforme du clergé, en Andalousie notamment et son œuvre inspirera les Pères du Concile de Trente.

- 1562, c'est le début de la réforme thérésienne chez les Carmélites qui "adoube" en quelque sorte ce jeunot inconnu qui deviendra Jean de la Croix pour l'introduire ches les Carmes en 1568.

Peut-être un éclairage sur l'Ordre des Carmes est-il nécessaire:

Ce que fonde Jean de La Croix, c'est l'Ordre des Carmes Déchaux (= "déchaussés") - Un des signes symboliques de la Réforme de sainte Thérèse d’Avila était que les Carmes allaient pieds nus dans des sandales.
Ordre religieux catholique contemplatif et apostolique, il appartient à la catégorie des Ordres Mendiants.

Les frères Carmes Déchaux partagent avec les sœurs Carmélites Déchaussées, moniales cloîtrées, le même rythme de prière.
S’ils consacrent ainsi deux heures chaque jour à la prière silencieuse, leur mission est plus particulièrement d’annoncer l’Évangile par la prédication à la lumière de la riche tradition spirituelle du Carmel.
Comme dit, l'Ordre du Carmel est un ordre religieux catholique contemplatif, c'est-à-dire qu'ils suivent une Règle parfois un rien distincte de la Règle de Saint Benoît, qui est la Règle usuelle pour les Ordres cloîtrés.
Ainsi le travail manuel, bien que non évacué en totalité, est plus réduit, remplacé par davantage de prière, d'oraison, de méditation. Y compris ces fameuses prières silencieuses, accomplies dans la pénombre de l'église, le capuchon sur la tête, un peu l'image d'Epinal de l'Ordre. L'oraison est tout particulièrement soignée et développée. La discrétion est de mise. La consommation de viande est strictement réduite aux seuls cas d'extrême nécessité (voyage en bateau et rien d'autre à bord, etc...). Sinon, chasteté, pauvreté, abandon à Dieu, Liturgie des Heures, obéissance, esprit des Béatitudes, annonce de l'Evangile, etc...

Les Carmes Déchaux ne sont pas cloîtrés stricto sensu, et c'est une singularité. On peut d'ailleurs en rencontrer aux abords de leurs monastères, de moins en moins souvent il est vrai en France - trop d'agressions, verbales dans le meilleur et le plus rare des cas. Cette invisibilité nouvelle est en partie compensée par l'accueil de retraitants, phénomène prenant de l'ampleur, ce qui peut surprendre, il ne "fait" pas trop "époque".

L'origine des Carmes ? Oh, elle est lointaine, très lointaine. La fondation provient d'ermites vivant sur le mont Carmel en Palestine depuis des temps...patristiques.
Mais, à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, ces Carmes "premiers" quittent leurs ermitages, persécutés par l'Islam, pour se réfugier en Europe. Après bien des tribulations et des évolutions, cet Ordre, érémitique, se transforme en Ordre monastique.

À partir, donc, de Thérèse d'Avila et de Jean de La Croix, l'Ordre se scinde en Grands Carmes et Grandes Carmélites (= fidèles à l'ancienne règle), et Carmes Déchaux et Carmélites Déchaussées (qui suivent la réforme de Thérèse d'Avila et Jean de La Croix).

Et les vues de Thérèse et de Jean n'étaient pas erronées, elles fonctionnent encore bien à notre époque, si j'en crois Wikipedia:
Citation :
Aujourd'hui, les Carmes déchaux et les Carmélites déchaussées, issus de la réforme de Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, sont au nombre d'environ 4 000 frères et 12 000 sœurs sur les cinq continents. En 2011, on dénombre en France 89 monastères de Carmélites déchaussées.

Pour ce qui concerne la France, ce nombre en apparence élevé ne doit pas masquer que ces monastères sont parfois -souvent- composés d'un nombre très ténu de membres, se comptant sur les doigts d'une main, et âgés si ce n'est très âgés.
Mais au final, c'est tout de même remarquable, il est fort possible que ce soit le seul Ordre présent avant la révolution française à être implanté dans davantage de sites, avec davantage de membres, qu'avant 1789, en dépit des massacres, confiscations, spoliations, exils, qui résultèrent de la révolution proprement dite.

Et pas que, loin s'en faut, c'est aussi avoir survécu au passage aveugle de la faux sur la spiritualité cloîtrée que furent les Lois Combe du début du XXème. De très nombreux couvents, centaines ou milliers d'hommes et de femmes, n'ont pas même espéré une autorisation -qui ne serait pas venue, ils n'ont pas eu tort- et ont quitté la France pour l'exil dans l'été 1901.
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Message par Chamaco Lun 21 Déc - 21:32

saludos, mon commentaire etait un simple questionnement et non une enquête inquisitoriale Laughing Laughing Laughing (pour plonger dans l'époque Wink ) , en effet les ordres mendiants ont faconné les mentalités et donc par extension les écrits de l'époque, merci de ton historique, personnellement je pense que l'oeuvre de Juan de la Cruz est pétrie d'humanité, d'humilité comme les aspirations de l'eglise de l'époque loin des ors et des pompes et c'est ce qui me plait dans sa poétique...
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Message par Aventin Mar 22 Déc - 19:34

@Chamaco a écrit:saludos, mon commentaire etait un simple questionnement et non une enquête inquisitoriale Laughing Laughing Laughing  (pour plonger dans l'époque Wink ) , en effet les ordres mendiants ont faconné les mentalités et donc par extension les écrits de l'époque, merci de ton historique, personnellement je pense que l'oeuvre de Juan de la Cruz est pétrie d'humanité, d'humilité comme les aspirations de l'eglise de l'époque loin des ors et des pompes et c'est ce qui me plait dans sa poétique...

Après, là où Juan de La Cruz est réellement singulier, c'est -ce n'est que mon opinion- cette concision dans l'expression, couplée au choix de s'exprimer en vers, ce qui le démarque de la plupart des mystiques (Anne-Catherine Emmerich et son foisonnement total et quelque peu roboratif quoique brillant, par ex., ou encore Catherine de Sienne), concision qu'il partage un peu à mon sens avec Hildegarde de Bingen.

Et puis -à mon avis toujours- cette extraordinaire musicalité, en termes de poétique, de prosodie proprement dite, il est peu égalé voire même peu approché, quelques soient les époques, du moins pour les langues que j'arrive à lire, ce qui n'est pas une bien grande aune pour mesurer, j'en conviens volontiers Laughing !
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Message par Aventin Mar 22 Déc - 19:35

Son poème le plus connu, peut-être, En una noche oscura (del alma), Dans une nuit obscure (de l'âme).
Date d'écriture probable: autour de son évasion (15 août 1578), avec des vers composés sans être encore couchés sur le papier, dans le cachot de Tolède.

Le poème initial s'arrêtait aux quatre premières strophes. La suite sera effectuée en trois ajouts distincts. En fait, ne peut-on dire qu'ils correspondent à des phases ultérieures de la vie de Jean de La Croix ?
En tous cas, la nuit aux quatre premières strophes, et l'amour aux quatre dernières...
La nuit, autrement dit l'obscur, le ténébreux peints dans le poème précédent (dont l'élément était l'eau) devient à son tour élément.
À noter qu'il s'agit encore d'une "Cancion".


En una noche oscura

En una noche oscura,
con ansias en amores inflamada,
¡oh dichosa ventura!,
salí sin ser notada,
estando ya mi casa sosegada.


A escuras y segura,
por la secreta escala, disfrazada,
¡oh dichosa ventura!,
a escuras y en celada,
estando ya mi casa sosegada.


En la noche dichosa,
en secreto, que nadie me veía,
ni yo miraba cosa,
sin otra luz y guía
sino la que en el corazón ardía.


Aquesta me guïaba,
más cierto que la luz del mediodía,
donde me esperaba
quien yo bien me sabía
en parte donde nadie parecía.


¡Oh noche que guiaste!,
¡Oh noche amable más que la alborada!,
¡Oh noche que juntaste
Amado con amada,
Amada en el Amado transformada!


En mi pecho florido,
que entero para él sólo se guardaba,
allí quedó dormido,
y yo le regalaba,
y el ventalle de cedros aire daba.


El aire de la almena,
cuando yo sus cabellos esparcía,
con su mano serena
en mi cuello hería
y todos mis sentidos suspendía.


Quedéme y olvidéme,
el rostro recliné sobre el Amado,
cesó todo y dejeme,
dejando mi cuidado
entre las azucenas olvidado.

Ce sont des strophes dites "en lyre" en poésie espagnole, composées de cinq vers, vers heptamètres ou de dix pieds, croisées-alternées de façon rigoureuse. On voit, après un échantillon basique de quelques poèmes, que Jean de La Croix n'est pas le poète d'un seul style, tout au contraire il utilise les différentes possibilités communes à sa langue, à son temps et à son lieu, avec un égal bonheur allié à la maestria de celui qui possède son art, au gré de ce qu'il souhaite mettre en œuvre.

Les rimes s'achèvent par la lettre "a", sauf partiellement en strophes 5 et 6, et pas du tout en dernière strophe; on remarque la totale symétrie des quatre premières strophes, celles qui composaient le poème en première mouture:
Strophes 1 et 2: -ura, -ada, -ura, -ada, -ada. Strophes 3 et 4 - ía, aba,  ía, aba, aba. Strophe 5 -aste, aba, -aste, -aba, -aba. Le -aba se retrouve en strophe 6; -ido, -aba, -ido, -aba, -aba. Strophe 7 -ena, -Ia,  -ena, -ia, -ia. Dernière strophe, -eme, -ido, -eme, -ido, -ido.

Comme tous ne sont peut-être pas au fait des bases de la prononciation en espagnol, rappelons que chaque lettre se prononce, (donc le "i" est détaché du "a" dans "ia"), et que l'accent tonique est situé sur l'avant-dernière syllabe en traînant sur la voyelle de celle-ci, sauf indication contraire, donnée par un accent aigu sur la -ou une des- voyelle(s) de la syllabe en question, comme par exemple dans "También" ou "corazón", ou "guía", qui du coup rime bel et bien avec "veía" en strophe 3, même chose pour "esparcía", "hería" et "suspendía" dans l'avant-dernière strophe.  

Un petit exemple de l'envergure des allitérations, à présent:
Rien moins que onze "s" durs dans la première strophe, et treize dans la seconde !
Ces "s" soulignent la tortueuse et discrète évasion nocturne, telle cette note musicale aigüe mais sourde que les réalisateurs croient bon de placer dans les films à suspense avant une scène d'action, ou encore telle la reptation d'un serpent, cette façon de se faufiler est, d'ailleurs, suggérée par le graphisme de la lettre. L'emploi de quelques "t" accentue encore l'effet, pour une diction qu'on devine très susurrée (plutôt que déclamée - en tous cas est-ce là un point d'interprétation auquel je conclus).

Quelques répétitions, parfois anaphoriques, viennent aussi renforcer les allitérations, exemple:
En una noche oscura,
con ansias en amores inflamada,
¡Oh dichosa ventura!,
salí sin ser notada,
estando ya mi casa sosegada

a escuras y segura,
por la secreta escala disfrazada,
¡Oh dichosa ventura!
a escuras y en celada,
estando ya mi casa sosegada;

en la noche dichosa,
en secreto, que nadie me veía,
ni yo miraba cosa,
sin otra luz y guía
sino la que en el corazón ardía.

Ou bien aussi, en manière de procédé répétitif/allitératif, à chantonner sur les cahots poudreux en compagnie de son âne:
Amado con Amada,
Amada en el Amado transformada!




La symbolique en général est exceptionnelle, mettons en avant celles contenues dans des formules aujourd'hui encore fraîches et mystérieuses, comme "En mi pecho florido" (sur mon sein fleuri), El aire del almena (l'air -ou la brise- du créneau) il s'agit de deux vers sont placés bien en évidence, en tête de strophes. Mais les fins de strophes aussi ont leurs charges de symboles, prenons "y el ventalle de cedros aire daba" (l'air était agité par l'éventail des cèdres), ou encore:
"dejando mi cuidado
entre las azucenas olvidado".
(abandonnant mon souci
oublié parmi les lys.)

Vous trouverez via "vidéos" sur votre moteur de recherches web une ribambelle de versions de ce poème -c'est, sans doute, la rançon du succès pour un des poèmes les plus connus de la littérature espagnole- versions parfois déclamées, parfois chantées, parfois mises en musique, parfois pas. Mon goût me porte plutôt -on peut bien sûr en discuter- vers une diction ou un chant susurré pour les deux premières strophes, j'ai indiqué pourquoi, et surtout vers les voix féminines, que la version soit chantée ou déclamée.

Une curiosité:
A part en rattachant "del alma" à "En una noche oscura", ce qui est fréquemment fait, ou bien en modifiant le titre en: "La noche oscura del alma", ce qui est encore plus souvent effectué, on ne voit pas une seule fois le mot "alma", qui signifie âme, dans ce poème, Jean de La Croix ne l'emploie pas.
Et l'on pourrait parfaitement effectuer une lecture très premier degré de ce poème, en songeant à une femme sortant, de nuit, rejoindre en douce son amant...

Est-ce, par exemple, à rapprocher du fait qu'il n'emploie pas les termes "spiritualité" ou "mystique" dans aucun de ses ouvrages ?
Pas si sûr.

Mais, pourtant, direz-vous, il s'agit bien de l'âme.
Je formule cette hypothèse: en ne la nommant pas, du moins était-il possible de ne pas encourir grand chose, la prudence était plus de mise que la provocation pour l'évadé du cachot de Tolède (où il pétrira ces vers, du moins les premières strophes, tout comme ceux du poème posté juste avant sur ce fil).  

En dépit de cela, une fois de plus Jean de La Croix est très audacieux:
El alma, l'âme, est masculin en espagnol. Or, ici, il la rend féminine, en utilisant un "je" ("yo"), toujours accordé au féminin, dans la trajectoire pour rejoindre l'"époux" plutôt que de se servir du mot "alma", procédé incroyable, qui ne nous saute peut-être pas aux yeux à nous lecteurs francophones (puisqu'on dit "une âme" en français) !

A noter l'unique césure employée lors des quatre premières strophes, sur le vers de dix pieds "en secreto, que nadie me veía," (2ème vers de la 3ème strophe) son utilisation n'est pourtant pas de prime importance à la diction, pourquoi vouloir "marquer" ce vers ? Je suis enclin à considérer qu'il s'agit de souligner le furtif, le côté dérobé, en mettant en relief "en secreto".

Que nous dit-il de l’âme, ce poème ?
L’amante - l’âme, (de façon hypothétique, l’humanité, je n'ose extrapoler jusque là ?), s’esquive hors de sa maison (de sa demeure pour utiliser un terme thérésien), à la recherche de son bien-aimé (les quatre premières strophes) ; guidée par un seul rai de lumière, ténu, elle trouve enfin dans la rencontre le repos de l’amour (les quatre dernières). Au cœur de la nuit, la lumière mène à l’amour qui mène à un état extatique où l'on pressent un infini de paix.

L’aventure nocturne de l’emprisonnement physique de son corps, et indicible de son âme, font place à l’expérience amoureuse: je trouve beaucoup de volupté réellement sensuelle dans la seconde partie du poème. La rencontre, en s'extirpant de la nuit, est une expérience amoureuse du divin:
Encore une fois, l'élément de ce poème-ci est la grande nuit cosmique, celle qui enveloppe l'univers entier, par définition infini - exfiltré de cette nuit se vit l'union "lumineuse".

Avant d’avoir atteint la précieuse union divine, elle ne faisait pas sens, elle était plongée dans l’ombre, quels référents bibliques mettre en exergue ?
J'ai un peu farfouillé (très sommairement) et n'ai pas trouvé grand chose, accréditant l'idée suivant laquelle Jean de La Croix faisait vraiment du neuf.

A vrai dire, je suis dubitatif envers presque toutes mes trouvailles, à l'exception d'une seule.
Ancien Testament, au tout début de celui-ci: Genèse (1,2 et 1,3) nous dit qu'avant que le Seigneur dise "que la lumière soit !" (le célèbre "Fiat lux !") le monde "était plongé dans les ténèbres".
Certes, mais bon, non, ça n'est pas satisfaisant !

Du moins pas si on considère la cinquième strophe, car la nuit est aussi bénéfique - disons qu'elle a aussi ses bénédictions.
Je pense à la Veilleuse du Saint-Sacrement.
Vous savez, cette petite lampe signalant dans une église où se situe le tabernacle renfermant les hosties consacrées. Quelques passages magnifiques dans Bosco...
Et, en tout premier lieu, au Cantique des Cantiques, un des textes les plus prodigieusement mystiques de l'Ancien Testament, peut-être surtout
Voici mon bien-aimé qui vient !
il escalade les montagnes,
il franchit les collines,
il accourt comme la gazelle,
comme le petit d’une biche.

Le voici qui se tient derrière notre mur ;
il regarde par la fenêtre,
il guette à travers le treillage.

Mon bien-aimé a parlé ;
il m’a dit : « Lève-toi, mon amie,
viens, ma toute belle.

Ma colombe, blottie dans le rocher,
cachée dans la falaise,
montre-moi ton visage,
fais-moi entendre ta voix ;
car ta voix est douce,
et ton visage est beau. »

Mon bien-aimé est à moi,
et moi je suis à lui.

Il m’a dit :
« Que mon nom soit gravé dans ton cœur,
qu’il soit marqué sur ton bras. »
Car l’amour est fort comme la mort,
la passion est implacable comme l’abîme.
Ses flammes sont des flammes brûlantes,
c’est un feu divin !

Les torrents ne peuvent éteindre l’amour,
les fleuves ne l’emporteront pas.

Dans un autre texte, notoire, que peut-être l'on postera et/ou commentera sur ce fil, "Subida del Monte Carmelo" (Montée au Mont-Carmel), Jean de la Croix propose à l’âme d’ "arriver à la divine lumière de l’union parfaite avec Dieu par amour, autant qu’elle est possible en cette vie."
Voilà qui est éclairant, si j'ose écrire  honte , sur "En la noche oscura".

Mais l'art poétique de Jean de La Croix ne puise ni beaucoup, ni qu'aux référents de l'Art Sacré dans ce poème.
Ici comme dans d'autres textes, il oscille entre arts profane et sacré, et j'ai tenté plus haut d'étayer la conviction qu'en matière d'art sacré, il ne fait pas du neuf avec du vieux, mais pour ainsi dire que du neuf. Ce n'est pas le moindre de ses charmes, et est peut-être une clef d'explication au fait que la vogue de son art poétique ne se soit pas encore ralentie !

La forme de ses poèmes est, au reste, profane, et (j'ai essayé de commencer à montrer pourquoi) il posait quelques bornes à un art purement sacré, s'il y a une raison à chercher, ce qui n'est pas sûr !

Et puis, comment oublier qu'il fut l'ado de Medina, l'étudiant de Salamanque (à l'époque où les autorités firent interdire la guitare et les chants en Romance...), et à ce titre Juan de La Cruz a tous les airs en vogue alors dans la tête, même ceux qu'il vaut mieux ne pas fredonner en public !
Au reste, des témoignages de Carmélites de son temps nous disent qu'il cheminait à pied, toujours chantant, et pas que des airs sacrés, loin de là.
La critique et les biographes citent généralement comme poètes référents, auprès desquels Jean de La Croix a pu puiser, Boscàn et Garcilaso. Mais il faudrait recenser l'ensemble des airs populaires de ce temps et de ce lieu, ce qu'on entendait dans les auberges, les refrains qui passaient sur les lèvres des muletiers, ce qu'on entonnait à plusieurs sur un marché, sur un coin de place de village...


Traduction:

Dans une nuit obscure

Dans une nuit obscure,
brûlante d’amour anxieux,
oh, L’heureuse fortune !
je sortis sans être remarquée,
alors que ma maison était déjà paisible.

Dans le noir et assurée,
par l'échelle secrète, déguisée,
oh, L’heureuse fortune !
dans le noir et en cachette,
alors que ma maison était déjà paisible.

Dans la nuit bienheureuse,
en secret, car nul ne me voyait,
moi, je ne regardais rien non plus,
sans autre guide ni lumière,
que celle qui dans le cœur brûlait.

Elle me conduisait
plus sûrement que la lumière de midi
là-bas on m'attendait
un que je savais bien,
en un pays où nul ne paraissait.

Ô nuit qui conduisis,
ô nuit aimable plus que l'aube,
ô nuit qui réunis,
l'Aimé avec l'Aimée,
l'Aimée en Aimé transformée !

Sur mon sein fleuri,
que je gardais tout entier pour lui seul,
là il s'est endormi,
moi je le caressais,
l'air était agité par l'éventail des cèdres.

La brise du créneau,
lorsqu'avec ses cheveux je jouais,
de sa main sereine au cou me blessait
et suspendait tous mes sens.

Je demeurais et m'oubliai,
je posais sur l'Aimé mon visage,
tout cessa, je m'abandonnai,
abandonnant mon souci
oublié parmi les lys.


Bien que l'on trouve un nombre assez élevé de traductions sur la Toile, je préfère vous copier celle-ci d'un livre, et que je n'ai pas rencontrée sur le net, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'y est pas !
Je ne sais même pas avec certitude qui la signe, par déduction au vu du bouquin je l'estime ancienne, le plus vraisemblable est qu'elle provient du Père Cyprien (alias Cyprien de la Nativité, 1605–1680, considéré comme le probable premier traducteur de Jean de La Croix en français).
Elle offre comme avantages d'être assez littérale, et élégante dans les choix de mots, qui, s'ils n'ont pas pour ambition de restituer toute la musicalité couplée à la rigueur du bâti du poème de Jean, sonnent agréablement en langue française.
Pour avoir tenté de rendre ce qu'il y a de plus essentiel dans l'impossible travail de traduction de poésie, on ne tiendra certes pas rigueur du "rendu", de la forme: absence de rimes, ponctuation modifiée, nombre de pieds négligés, allitérations toutes passées à la trappe - d'autres traductions privilégient plutôt un ou plusieurs de ces aspects formels.

\Mots-clés : #poésie
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Message par Chamaco Mar 22 Déc - 20:36

Beau travail Aventin

(j'ai aussi pensé à Hildegarde de Bingen)...
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Message par Arturo Ven 1 Jan - 15:07

Bravo Aventin, j'ai lu avec grand intérêt ce fil. Jean de La Croix (Juan de La Cruz) 1252659054
Jean de La Croix sera une de mes prochaines lectures, à n'en pas douter, je tourne autour depuis bien longtemps...
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Message par Arturo Sam 2 Jan - 10:05



 Quand je l'ai rencontrée, Simone Weil ne connaissait pas saint Jean de la Croix. Je lui en ai prêté la petite édition popular que j'avais achetée dans ma prime jeunesse. A l'époque je ne savais pas l'espagnol, mais la langue de saint Jean est assez facile, et le dictionnaire et un peu de bonne volonté aidant, j'avais pu m'en débrouiller. Simone Weil ne savait pas l'espagnol mieux que moi dans ma jeunesse, mais elle avait une très grande intuition des langues, si bien qu'elle a pu découvrir saint Jean de la Croix avec une profonde admiration et une adhésion non moins profonde. Sans doute est-il de tous les mystiques chrétiens — avec peut-être les mystiques rhénans — celui qui correspondait le mieux à sa propre spiritualité : le dépouillement total, la présence de Dieu se manifestant d'abord par une absence, qu'il appelle la nuit obscure. Nuit obscure à quoi Simone Weil tenait beaucoup, comme à un instrument nécessaire de purification de l'intelligence. Quand je lui ai communiqué mes premiers essais, elle les a jugés très sévèrement, m'écrivant : « Certainement vous avez déjà traversé de la nuit obscure, mais à mon avis il vous en reste encore à traverser, beaucoup peut-être, avant de donner votre vraie mesure ; car par suite aussi dans la pensée, le degré de dépouillement, de nudité et de force perçante indispensable au genre qui est le vôtre... Je ne sais d'ailleurs pas quoi vous souhaiter : car la nuit obscure n'est pas précisément quelque chose d'agréable. » Vous voyez donc quel prix elle y attachait...
 Quant à saint Jean de la Croix, je n'oserai pas dire que je me suis retrouvé en lui comme en mon pays natal — se comparer à ces géants serait déjà follement téméraire, toute comparaison supposant une certaine ressemblance. Je peux dire cependant qu'il y a dans saint Jean de la Croix ce qui me paraît exprimer le mieux, comment dire, l'appel le plus profond qui est en moi concernant les choses divines.
 Curieuse Espagne, en vérité : le pays des dévotions les plus particulières, des superstitions les plus colorées a donné aussi la mystique la plus dépouillée de tout cela. Saint Jean de la Croix en arrivait à regarder toutes les dévotions, et même les illuminations, tout ce qui dans la mystique est de l'ordre de la sensibilité et même de l'ordre du concept, comme des choses dont il fallait se débarrasser au plus vite, des commencements qui deviennent des pièges pour peu qu'on s'y attarde... La spiritualité espagnole est faite de ce contraste saisissant entre la piété la plus sensible et le dépouillement le plus total.

Gustave Thibon, Entretiens avec Philippe Barthelet, p 178-180.
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Message par Bédoulène Sam 2 Jan - 10:14

Simone Weil, je dresse l'oreille, une femme complète, intelligente, solide, si j'ai le temps je la relirai.

merci pour vos échanges.

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Message par Arturo Sam 2 Jan - 11:53

Je pense que je relirai également Simone Weil.
Dans ce livre, Gustave Thibon parle presque davantage de Weil que de lui-même, elle l'a durablement marqué.
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