Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot


Rutebeuf

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Message par Aventin le Dim 3 Nov 2019 - 9:53

Rutebeuf
NB: Peut se retrouver, dans les manuscrits comme sur les poèmes transcrits, orthographié Rustebeuf, Rutebuef, Rutebuès, etc...

né vers 1230 et mort vers 1285

Rutebeuf Rutebe10


Biographie:

Champenois, dont la vie se déroule principalement à Paris semble-t-il, sous les règnes de Saint-Louis et de Philippe III le Hardi (on attribue à Rutebeuf la même année de décès que ce souverain).

Rutebeuf est un nom de scène, ou peut-être un surnom, que l'auteur utilise lui-même pour se qualifier dans ses vers.
Nous ne connaissons pas son identité d'état civil. Clerc sans doute, sachant le latin, lire et écrire, jongleur c'est à peu près certain, musicien peut-être, ménestrel qui n'a pu trouver une cour et un protecteur attitré peut-être aussi.
Rien n'interdit de considérer, au reste, que ses performances ou spectacles étaient complets, avec jonglages, musique, vers déclamés/vers chantés alternativement, peut-être effets d'éclairages et d'ombres via torches, bougies et rideaux on tentures: l'imagination, la nôtre, peut courir.

C'est le Rude Bœuf (le bœuf vigoureux et âpre, impétueux), ce qui est antinomique: Ces qualificatifs-là sont applicables au taurillon, au taureau non castré.
Au reste, si doux est l'opposé de rude, adoucir a longtemps signifié, en termes choisis, châtrer.
Peut-être rencontrons-nous là un effet comique à vocation de pseudonyme, jouant sur l'oxymoron rude + bœuf. L'auteur ne laisse planer aucune ambigüité sur l'association des termes, par exemple dans les vers 44 à 47 de Ci encoumence la lections d'ypocrisie et d'umilitei (le dit d'hypocrisie):
- "Sire, sachiez bien sans doutance
Que hom m'apele Rutebuef
Qui est dit de "rude" et de "buef".
- Rutebuef, biaux trez douz amis,"


(- "Seigneur, sachez que, sans ambages,
Les gens m'appellent Rutebeuf
Qui vient de "rude" et de "bœuf".
- Rutebeuf, bel et très doux ami,")

Bien que nul ne soit sûr de l'iconographie, la référence bovine vient peut-être de son cou, qui semble massif.
On note aussi que le bœuf est associé à l'évangéliste saint Luc (comme le lion à saint Marc, l'aigle à saint Jean, par exemple), et que le bœuf est un animal emblématique de la Nativité (de la crèche).
Enfin c'est l'animal domestique force-motrice par excellence, ainsi que celui dont la proximité réchauffe au froid de l'hiver, ce n'est pas, je crois, extrapoler cette dernière utilité que de la voir, aussi, dans l'allégorie de sa présence dans la crèche.
Le poète Rutebeuf a vocation a être à la fois tous ces symboliques bœufs-là.
Sa rudesse viendrait-elle de son Art, ou du couple art-conditions misérables de vie ?  
Source: divagation perso


Bibliographie:

Une douzaine de manuscrits nous ont conservé au total cinquante-six de ses poèmes, soit environ quelque quatorze mille vers.
Poèmes de foi, satires et polémiques d'ordres et de hiérarchies ecclésiales, et de l'Université [de Paris et des Jacobins], chansons de croisade, complaintes funèbres, poème tragi-comique, fabliaux...

Source principale: Larousse.fr  
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Message par Aventin le Dim 3 Nov 2019 - 9:54

De Brichemer,
ou

C’EST DE BRICHEMER

I


Rimer m’estuet de Brichemer
Qui jue de moi à la briche:
Endroit de moi je l’ doi amer ;
Je ne l’ truis aeschars ne chiche.
N’a si large jusqu’outre mer,
Quar de promesse m’a fet riche :
Du forment qu’il fera semer
Me fera anc’ouan flamiche.

II

Brichemer est de bel afère ;
N’est pas uns hom plains de desroi :
Cortois et douz et debonère
Le trueve-on, et de bel aroi ;
Mès n’en puis fors promesse atrère,
Ne je n’i voi autre conroi :
Autele atente m’estuet fère
Com li Breton font de lor roi.

III

Ha, Brichemer ! biaus très doux sire,
Paié m’avez cortoisement,
Quar vostre bourse n’en empire,
Ce voit chascuns apertement ;
Mès une chose vos vueil dire
Qui n’est pas de grand coustement :
Ma promesse fetes escrire ;
Si soit en votre testament.



Explicit de Brichemer.


Alternance d'une rime en -iche, féminine et en -roi, masculine, entre I et II, et joli glissement d'une rime en -ère en II vers -ire en III.

Brichemer a-t-il été le débiteur de Rutebeuf, est-ce bien son vrai nom ? Si c'est le cas, fort décapante entame:
Rimer m’estuet de Brichemer
Qui jue de moi à la briche:


Le ton me semble humoristique, mais rejoint une préoccupation majeure de Rutebeuf: faire entrer un minimum l'argent.
Dans cet ordre d'idées:
Est-il si curieux qu'on ne trouve pas un vers sur le roi Saint-Louis, alors que Rutebeuf en fit sur son successeur, Philippe III le Hardi, bien que la juxtaposition des dates présumées de naissance et de décès de Rutebeuf épousent davantage, dans le temps, celles de Saint-Louis ?
Pas tant que ça.
Roi iconique pour ses sujets, Rutebeuf a pu estimer qu'il serait tabou de l'égratigner, ou, à tout le moins, si périlleux...
Or, sous l'influence des Ordres Mendiants naissants (en premier lieu les franciscains), Saint-Louis prône une vie nettement plus dépouillée que celles de ses prédécesseurs, et les activités des bateleurs, ménestrels, jongleurs, montreurs d'ours et autres sont regardées comme futiles, si ce n'est néfastes, en ce sens qu'elles ne contribuent pas au Salut de l'âme, voire l'en détournent.
Rutebeuf 12-22m10

Le grand Saint d'Assise, à l'origine de cette déferlante, celle des nouveaux Ordres (mendiants) pourtant fort musicien et compositeur, canonisé en 1228 seulement deux ans après sa mort, préconise qu'on se suffise de la Lectio Divinas, jeûne sans cesse et, sinon, se contente d'une très faible nourriture mendiée.

La grande affaire de la vie terrestre étant de réussir sa mort (comme dirait Fabrice Hadjadj), arriver impeccable au Jugement Dernier:
Comme les moines des Ordres Mendiants ne sont plus cantonnés dans les monastères, ainsi que l'étaient, par exemple, bénédictins et clunisiens, ni les ermites dans leurs Déserts, mais sillonnent les chemins et vivent de l'aumône, il y a, pour Rutebeuf et ses confrères, compétition perdue d'avance.
Quant à l'argent proprement dit, n'est-ce pas déjà coupable de courir un tant soit peu après ?

Adaptation (traduction ?) maison:

De Brichemer

I

Il m'échoit de rimer sur Brichemer
Qui se joue de moi par tromperie.
Pour ma part je l'apprécie,
Ne l'estimant ni mesquin ni chiche;
Jusqu'en outre-mer on n'en trouve de si prodigue,
Car de promesses il me fit riche:
Du froment qu'il fera semer
L'an prochain me cuira une galette.

II

Brichemer est un homme d'importance,
N'est pas homme accablé:
Courtois et doux et débonnaire
Le rencontre-t-on, et en belles dispositions,
Mais je n'en puis obtenir que des promesses,
Et je n'y rencontre que cette disposition:
Je dois attendre de façon similaire
À celle des Bretons le retour de leur roi.

III

Ha ! Brichemer, beau sire très doux,
Vous m'avez payé avec courtoisie,
Sans que votre bourse ne se délie,
Ce que voit ouvertement chacun;
Mais je veux vous dire une chose
Qui ne vous coûtera pas beaucoup;
Écrire la promesse à moi faite,
Qu'ainsi elle figure en votre testament.



Dénouement de Brichemer.




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Message par Aventin le Dim 3 Nov 2019 - 18:19

Précisions, quelques clics plus loin: Brichemer est le cerf dans l'anonyme Roman de Renart (Renart figure dans plusieurs poèmes de Rutebeuf):
Rutebeuf Cerf10

La briche est un jeu, qui se pratique en cercle. Au centre de celui-ci, le meneur doit remettre discrètement un bâtonnet (la briche) à un joueur de son choix dans le cercle; au sein de ce cercle, certains peuvent l'avoir vu ou deviné.
Entre le joueur qui doit trouver le possesseur de la briche, il peut poser des questions aux joueurs du cercle, tout en étant induit en erreur le plus possible par le meneur: on comprend l'allégorie...
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Message par Quasimodo le Dim 3 Nov 2019 - 18:40

Passionnant fil, merci Aventin ! (Dès que j'ai un moment, je reviens lire le poème à la lumière de ton adaptation.)

_________________
Entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin, il eut le temps d'appeler une mouche : "Madame".
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Message par bix_229 le Dim 3 Nov 2019 - 19:09

Rutebeuf, en tant que trouvère fut plus enclin à la satire de la noblesse et du clergé.
Il est aussi l'un des premiers à etre personnel. A nous parler de ses misères et déceptions, de ses tribulations quotidiennes.
"La Complainte Rutebeuf" est un poème qu'on connait parcequ'il a été mis en 
musique et chanté.
Le poème complet est plus long.


Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
 
 Rutebeuf (1230-1285)
Adaptation en Français moderne
de la Griesche d'Hiver.
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Message par Bédoulène le Lun 4 Nov 2019 - 7:50

merci Aventin c'est bien plaisant !

_________________
"Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

"Il n'y a pas de mauvais livres. Ce qui est mauvais c'est de les craindre." L'homme de Kiev Malamud
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Message par Aventin le Lun 4 Nov 2019 - 17:53

@bix_229 a écrit:
"La Complainte Rutebeuf" est un poème qu'on connait parce qu'il a été mis en 
musique et chanté.
Le poème complet est plus long.


Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
 
 Rutebeuf (1230-1285)
Adaptation en Français moderne
de la Griesche d'Hiver.
Merci Bix, un petit point:  le poème qu'on dénomme aujourd'hui La Complainte Rutebeuf, c'est celui-ci.

Tandis que La griesche d'yver c'est celui-là.


Dernière édition par Aventin le Mar 5 Nov 2019 - 15:45, édité 1 fois
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Message par Bédoulène le Lun 4 Nov 2019 - 18:57

n'est-ce point le même Aventin ? ou bien c'est un souci de lien ?

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Message par Aventin le Mar 5 Nov 2019 - 15:46

Erreur de manip', merci de l'avoir noté, Bédoulène, c'est modifié.
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Message par bix_229 le Mar 5 Nov 2019 - 16:20

OK, merci, je connaissais les deux mais sans le distinguo.
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Message par Bédoulène le Mar 5 Nov 2019 - 16:21

merci j'aime bien lire ce vieux langage !

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Ven 8 Nov 2019 - 8:12

Difficile de trouver des citations en français moderne... Wink
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Message par Bédoulène le Ven 8 Nov 2019 - 13:18

je pensais à la musique des mots Jack ! Smile

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Message par Aventin le Dim 10 Nov 2019 - 7:39

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:Difficile de trouver des citations en français moderne... Wink

Alors on trouve environ une trentaine de poèmes (certains sont longs), avec la transcription (& annotations) en français contemporain dans l'inévitable nrf Poésie/Gallimard:
Rutebeuf Rutebe11

La transcription, dans cette édition, est souvent précieuse à l'amateur de sens, et les notes éclairantes, mais pèche dans le rendu poétique, l'envie qui peut prendre le lecteur de façonner par soi-même la transcription en langue française actuelle -j'y succombe joyeusement - permet de bien scruter les poèmes, mais ne dit pas mieux en termes de résultat, avec toutefois une conséquence:
À s'arrêter beaucoup sur les termes, locutions et expressions de Rutebeuf, on en apprécie d'autant mieux ses jeux de rimes, assonances et aussi le bâti des poèmes proprement dit (telle strophe amenant ou mettant en valeur telle autre, etc...).

Mon impression toute personnelle est que la scansion des poèmes de Rutebeuf devait aller de pair avec un accompagnement musical, ça me semble plus destiné à être chanté que dit, sauf sans doute les Poèmes pour prier Notre-Dame, et bien sûr les fabliaux.  

_______________________________________________________________________________________________________________________________________________________



De la Griesche d’Yver,
ou ci encoumence
LI DIZ DE LA GRIESCHE D’YVER


Je me sers de ce glossaire  qui a pour défaut une consultation, un maniement très peu commodes.
Et déplore de ne pas bien rendre la subtilité de certains termes (comme enviail, enviau).
Autre exemple, il doit y avoir un jeu de mots dans Li dé que li decier ont fet, que je rends en Les dés que les fabricants ont façonnés, et que vous trouverez transcrit en Les dés que les fabricants ont fait dans le nrf/poésie Gallimard, or nous passons au travers de ce jeu de mots, allègrement.

Idem la transcription fossoie les magnifiques 9 pieds / 5 pieds de Rutebeuf, et toute la richesse de ses rimes plates et ouvertes, souvent triplées, par exemple ce passage, très judicieusement élaboré:

[...]
Au premier giel.
En moi n'a ne venin ne fiel :
Il ne me remaint rien souz ciel.
Tout va sa voie.
Li enviail que je savoie
M'ont avoié quanques j'avoie
[...]

Le fait de n'utiliser que des mots qui soient mono, bi ou tri syllabes (souffrez que je m'extasiasse !) permet sans doute une scansion moins corsetée, plus apte à une liberté en matière de rythme à la diction (ou, plus vraisemblablement, au chant), lequel change peut-être, si ce n'est sûrement, au long du poème.
Les allitérations sont innombrables, le jeu prosodique se flûte assez bien, l'ensemble a une belle unité de facture, en sus d'une légèreté générale, qui contribue à souligner que, bien que le sujet soit grave, le ton est léger, et l'humour ne manque pas de poindre.

Un mot sur l'insistance, dans les termes vents et dés, figurant l'un un élément, l'autre une addiction, la manière de les répéter et de les faire tournoyer en quelque sorte (il y a baudelairienne correspondance là-dessous, ne trouvez-vous pas ?), est d'un rendu prosodique exceptionnel, on sent véritablement les assauts du vent de toutes parts, à l'identique plus loin la fatalité du jeu de dés:


[...]
Et povre rente.
Et froit au cul quant bise vente.
Li vens me vient, li vens m’esvente,
Et trop sovent
Plusors foies sent le vent.
Bien le m’ot griesche en covent
Quanques me livre ;
Bien me paie, bien me délivre :
Contre le sout me rent la livre
[...]



[...]Fors que bien fet.
Li dé qui li détier ont fet
M’ont de ma robe tout desfet ;
Li dé m’ocient,
Li dé m’aguetent et espient,
Li dé m’assaillent et deffient,
[...]

Sur l'entame, elle n'est pas sans rappeler un autre poème de Rutebeuf, avec l'allégorie de l'arbre qui se dépouille et du pauvre en hiver; en effet ici nous avons:
Contre le tens qu’arbre deffueille,
Qu’il ne remaint en branche fueille
Qui n’aut à terre,
Por povreté, qui moi aterre,
Qui de toutes pars me muet guerre,
Contre l’yver

Ci-dessous le bref poème Ci Encoumence Li Diz des Ribaux de Greive (alias Le dit des gueux de Grève):



Ribaut, or estes-vos à point :
Li aubre despoillent lor branches
Et vos n’aveiz de robe point ;
Si en aureiz froit à voz hanches,
Queil vos fussent or li porpoint
Et li seurquot forrei à manches.
Vos aleiz en estei si joint,
Et en yver aleiz si cranche,
Vostre soleir n’ont mestier d’oint,
Vos faites de vos talons planghes.
Les noires mouches vos ont point,
Or vos repoinderont les blanches[1].


Explicit.







Petite tentative de mise en langage actuel de La griesche d'yver, lien vers l'original dans un message un peu plus haut sur le fil:

La dèche d'hiver


Au temps où l'arbre se dépouille,
Qu'il ne demeure feuille sur branche
Qui ne soit au sol,
Par la pauvreté qui me saisit
Qui de toutes parts me déclare la guerre
Pendant l'hiver,
Qui modifie beaucoup le cours de ma vie
Mon poème commence par trop enclin
À une histoire d'indigence.
Ce sont pauvre talent et pauvre mémoire
Que me donna Dieu, le roi de gloire,
Et pauvres biens,
Et froid au cul quand la bise vente:
Le vent vient à moi, le vent m'évente
Et trop souvent
Je ressens les assauts du vent.
La dèche m'avait bien promis
Ce qu'elle me livre:
Elle me paie comptant, et bien s'acquitte,
Contre un sou me rend une livre
De grande indigence.
Sur moi la pauvreté revient:
La porte m'en est ouverte chaque jour,
J'y suis chaque jour
Pas une fois ne m'en suis-je désenglué.
Par la pluie mouillé, par le soleil brûlé:
Que voilà un homme fortuné !
Je ne dors que le premier somme,
De mon avoir je ne connais la somme,
N'en ayant point.
Dieu me règle si bien les saisons
Qu'en été la mouche noire me pique,
La blanche en hiver.
Je suis telle l'oseraie franche
Ou comme l'oiseau sur la branche:
En été je chante,
En hiver je pleure et me lamente
Et me dépouille aussi tel le rameau
Au premier gel.
Il n'y a en moi ni venin ni fiel:
Il ne me reste aucun bien sous le ciel,
Tout suit son cours.
Mes finesses de jeu
Ont eu raison de mon avoir,
Et fourvoyé,
Hors du droit chemin.
J'ai tenté des coups insensés,
Je m'en souvient à présent,
À présent je vois bien que tout vient, tout va;
Il convient que tout aille et vienne,
Sauf les bienfaits.
Les dés que les fabricants ont façonnés
M'ont ôté jusqu'à mon vêtement.
Les dés m'assassinent,
Les dés me guettent et m'épient,
Les dés m'assaillent et me défient,
Cela m'accable.
Je n'en peux plus et m'émeut:
Je ne vois venir ni avril ni mai,
Voici la glace.
Or je suis sur une mauvaise pente,
Les fourbes de la pire espèce
M'ont dépouillé de mes vêtements.
Le monde est si empli de sournoiserie !
Qui a quelque avoir s'en gave;
Mais que puis-je faire
Sous le joug de la misère ?
La dèche ne me laisse pas en paix
M'égare beaucoup,
M'assaille et me combat tout autant,
Jamais de ces maux je ne guérirai
Dans une telle situation.
J'ai trop arpenté de lieux mauvais;
Les dés m'ont pris et enfermé:
Je réclame que nous soyons quitte !
Fou est celui qui s'y installe:
De sa dette incapable de s'acquitter,
Ainsi s'alourdit;
De jour en jour elle croît en nombre.
En été il ne recherche pas l'ombre,
Ni la fraîcheur d'une pièce,
Sur un lit nu sont souvent ses membres:
Du fardeau de son voisin il ne s'occupe,
Mais pleure le sien.
Sur lui la dèche s'est abattue,
L'a dépouillé en vitesse,
Et nul ne l'aime.
Celui qui l'appelait son cousin auparavant
Lui dit en riant: "Ici se rompt la trame,
Usée par la débauche".
Par la foi que tu dois à Sainte Marie,
Va donc à la Draperie,
Emprunter du tissu;
Si le drapier ne veut pas
Alors file droit à la foire
Et va chez les Changeurs.
Et si tu jures par Saint Michel l'archange
Que tu n'as sur toi ni lin ni linge
Qui vaille de l'argent,
Là te verront de beaux sergents,
Et les gens te verront tel quel:
On te croira.
Quand de ces lieux tu te retireras,
Argent ou haillon emporteras."
Voilà la paye du jour.
C'est ainsi que l'on m'appointe,
Je n'en peux plus.



Dénouement de La dèche d'hiver



Mots-clés : #addiction #humour #moyenage #poésie
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Message par Tristram le Dim 10 Nov 2019 - 11:38

@Aventin a écrit:Autre exemple, il doit y avoir un jeu de mots dans Li dé que li decier ont fet, que je rends en Les dés que les fabricants ont façonnés, et que vous trouverez transcrit en Les dés que les fabricants ont fait dans le nrf/poésie Gallimard, or nous passons au travers de ce jeu de mots, allègrement.
A l'époque, le décier est tout bonnement le fabricant de dés ; noms de métiers qui ont disparu avec ces derniers... Le mot est proche des formes de déchirer, dessirer, etc., verbe opposable à faire, fabriquer.
Encore bravo et merci pour faire l'effort de revisiter le fonds d'ancien français, et partager avec nous !

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par Bédoulène le Dim 10 Nov 2019 - 18:44

merci Aventin pour ton investissement !

Je ne sais pourquoi mais cette langue a pour moi des résonances de la langue provençale

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 11 Nov 2019 - 4:50

J'ai beaucoup apprécié «Le dit d'Aristote» dans Poèmes de l'infortune... Comme le poème fait trois pages, je vous invite à le lire dans le recueil... Wink
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Message par Aventin le Lun 11 Nov 2019 - 5:48

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:J'ai beaucoup apprécié «Le dit d'Aristote» dans Poèmes de l'infortune... Comme le poème fait trois pages, je vous invite à le lire dans le recueil... Wink

"C’est le Dit d’Aristotle", que vous trouverez ici.
Pouvoir se procurer un ouvrage d'Aristote, et être capable de le lire (traduit en latin ? Directement en grec ?) accrédite une condition de lettré poussée très avant, dans le contexte du XIIIème:
Ses poèmes polémistes sur l'université, par exemple, sont, sans être probants, une indication sur le fait qu'il a dû à tout le moins en suivre l'enseignement.
Alors, Rutebeuf, fils illégitime de noble ?
Adopté enfant par des nobles ?
Enfant recueilli par un couvent ?
Clerc défroqué ?
Ce n'est pas extrapoler exagérément que considérer que, quelque fut son extraction, sa condition, il dut être assez brillant pour être admis là où seule une petite élite avait accès.
Et qu'ensuite, pour une ou plusieurs causes de rupture (dispute, goût personnel, addiction au jeu, à la débauche, manquement aux règlements ?) il épousa la condition de trouvère dit jongleur.

Rutebeuf Trouba11
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Message par Aventin le Lun 11 Nov 2019 - 10:10

Le premier béguinage du royaume fut institué à Paris par et sous la protection de Saint-Louis en 1264,  là nous avons une indication historique, le poème ci-dessous est à plutôt dater de la fin de la vie de Rutebeuf.

Rutebeuf Bzogui10

Le Dit des Béguines

Spoiler:
Le béguinage naît à la fin du XIIème à Liège dans l'actuelle Belgique, existe encore aujourd'hui et paraît même connaître un regain non seulement d'intérêt, mais de vitalité, après une histoire toute en éclipses et discontinuités.

Pourtant, c'est un peu un pis-aller, une moins mauvaise solution à l'origine:

Les couvents ne pouvaient absorber toutes les vocations (un numerus clausus fut même promulgué, en 1215 au Concile de Latran, tellement les candidatures à la vie monacale étaient nombreuses !), surtout féminines, lesquelles ne pouvaient, en somme, pas être reversées dans le clergé séculier et donc difficilement dans le clergé régulier, à peine dans les nouveaux ordres mendiants, en particulier la branche franciscaine - les Clarisses -:
Ce sont ces ordres mendiants qui ont, sinon peut-être "inventé", du moins protégé et cherché à propager le béguinage.
S'ajoutent aux candidates de vocation un gros afflux venu du veuvage et du célibat féminin non choisi de manière générale, conséquence des guerres, épidémies, rapines et de l'insécurité (le royaume de France étant un peu plus épargné que ses voisins, ce qui peut expliquer une diffusion plus tardive du mouvement du béguinage).

Les béguines optent pour une vie communautaire (repas, prières, soins, travaux...), logent chacune dans un petit habitat individuel le plus souvent, lesquels habitats sont contigus et groupés autour d'une chapelle, ou d'une église, le béguinage étant sous la direction d'une Maîtresse entourée de son Conseil, cette hiérarchie étant le plus souvent élue, mais pouvant être nommée.
Elles ne prononcent pas de vœux et se confortent à un règlement souple qui n'est pas une Règle, à l'instar de celles de Saint-Benoît ou de Saint-François, mais tend à s'en approcher.
C'est une manière d'entraide, quelques garanties de sécurité, la protection royale et des ordres mendiants, une bonne façon de vivre sa foi tout en conservant son autonomie, en restant économiquement actif et en vivant dans le Siècle et non cloîtré: bref, ce n'est pas rien au XIIIème, on comprend l'engouement et la rapide propagation (une ville comme Strasbourg en comptera vite plusieurs dizaines !).

La réaction ne se fait pas attendre: Le Concile de Vienne de 1312 interdit les béguinages, qui subsistent toutefois en Flandre, protégés par quatre évêques n'ayant pas froid aux yeux...

Avant ceci, les béguinages provoquent l'ire de Rutebeuf, qui n'a ni argent, ni logement confortable ou adapté, ni vêtement, ni protection, ni revenu, ni perspectives, et leur reproche ouvertement de n'être pas tout à fait des religieuses mais de bénéficier du respect dû à celles-ci, idem, sinon de pouvoir faire tout ce qu'elles veulent, du moins de jouir d'une certaine liberté alliée à une grande considération, et de changer de vie si elles le désirent, bref, tout ce qui lui manque...



Allez, assez bavassé, en avant pour un joli morceau satirique et drôle !

Li Diz des Béguines a écrit:

Des Béguines,


ou ci encoumence


LI DIZ DES BÉGUINES





En riens que Béguine die
N’entendeiz tuit se bien non ;
Tot est de religion
Quanque hon trueve en sa vie :

Sa parole est prophécie ;
S’ele rit, c’est compaignie ;
S’el’ pleure, dévocion ;
S’ele dort, ele est ravie ;
S’el’ songe, c’est vision ;
S’ele ment, non créeiz mie.

Se Béguine se marie,
S’est sa conversacions :
Ces veulz, sa prophécions
N’est pas à toute sa vie.
Cest an pleure et cest an prie,
Et cest an panrra baron.
Or est Marthe, or est Marie ;
Or se garde, or se marie,
Mais n’en dites se bien non :
Li Rois no sofferroit mie.


Explicit des Béguines.

Proposition de transcription:

Le dit des Béguines

En chaque chose qu'une Béguine dit
N'entendez rien sauf du bien:
Tout est conforme à la religion
Quoi qu'on puisse trouver dans sa vie.

Sa parole est prophétie;
Si elle rit, c'est convivial;
Si elle pleure, dévotion;
Si elle dort, elle est en extase;
Si elle songe, c'est vision;
Si elle ment, n'en croyez rien.

Si elle se marie,
C'est sa nouvelle conversion:
Ses vœux, sa profession de Foi
N'est pas édictée pour la vie.
Cette année elle pleure et cette année elle prie,
Et cette année elle prendra baron pour mari:
Elle est Marthe, elle est Marie,
Elle est chaste, elle se marie,
Mais n'en dites que du bien sinon:
Le Roi ne le souffrirait point.


En somme Rutebeuf reproche que les Béguines aient l'avantage d'une vie ecclésiale, et l'approbation des puissants, sans en connaître les inconvénients: j'ai failli cocher #Jalousie parmi les mots-clefs suggérés.
Il préfigure la décision d'interdiction qui les frappera au siècle suivant.

Lui qui ne connaît que la paille, la misère, les expédients doit trouver que le béguinage, c'est le comble du bien-être, du nantissement en sus d'une vie orans et laborans, qui est le nec plus ultra rêvé du temps...
D'où ce ton persiffleur, cette charge, ce coup de griffe destiné à écorcher.

On est loin du raffinement, de l'aboutissement formel extraordinaire de La griesche d'yver.
Cette prosodie est rendue acérée via le balancement très incisif des S..., quasiment sur les douze vers qui précèdent les deux Or...  proches des vers finaux.
Ces deux vers "Or..." marquent un ralentissement préparatif à la touche terminale du dernier vers, osée, et qui constituerait peut-être une indication de datation à mettre au conditionnel:
Ce serait sous le règne de Philippe III Le hardi et non de Saint-Louis que ce Dit des Béguines fut composé.

Mots-clés : #conditionfeminine #humour #moyenage #poésie
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