Enrique Vila-Matas

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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Quasimodo le Jeu 27 Juil - 15:29

Tristram a écrit:Remarques générales :
Le citationnisme, comme le name-dropping, est dans l’air du temps en littérature ; il participe en la prolongeant à la tendance de plus en plus évidente et/ou voulue, à exposer son ego, ses tripes de littérateur, et la machinerie de la création littéraire, qui s’inscrit évidemment dans un continuum où la forme change plus que le fond. Les écrivains parlent de l’écriture et des écrivains (ici avec humour), comme les journalistes parlent surtout de journalisme (ce qui peut devenir agaçant, effectivement).
Oui, c'est mauvais signe. Comme le procédé est un peu creux, on ne peut qu'être déçus par l'emploi qui est fait d'un nom plein de promesses. (je crois que Cercas donne pas mal là-dedans). Enfin si c'est bien fait, je suppose qu'on peut se prendre au jeu.

Tristram a écrit:Surtout, l’auteur semble avoir des lacunes en matière de belles-lettres !
On peut savoir ??

Tristram a écrit:Bien sûr, on peut ne pas adhérer à toutes les opinions exprimées :

« Je partage avec Maugham la croyance que dans l’héroïque courage avec lequel l’homme affronte l’irrationalité du monde, il y a plus de beauté que dans la beauté de l’art. » (II)
Paradoxalement, j’aurais plutôt la conviction que toute la beauté de l’art se retrouve patente dans l’opiniâtreté avec laquelle l’homme résiste à la rationalité du monde.
(bien d'accord !)

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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Jeu 27 Juil - 15:40

Quaimodo a écrit:@Tristram a écrit:
Surtout, l’auteur semble avoir des lacunes en matière de belles-lettres !
On peut savoir ??
Oui, il existe(rait) quelques auteurs auxquels Vila-Matas ne fait pas référence !!! Laughing
Je vais quand même lire bientôt un autre de ses livres...
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Dim 30 Juil - 20:37

Explorateurs de l'abîme



Suite à la présentation d’ArenSor, qui cite justement (dans le quatrième texte du recueil, le troisième étant de Kafka, un peu en manière d’épigraphe) :

« La tension la plus forte était provoquée par le dur effort à fournir pour raconter des histoires de personnes normales tout en luttant contre ma tendance à m’amuser avec des textes métalittéraires : en définitive, il me fallait faire un gros effort pour raconter des histoires de la vie quotidienne avec mon sang et mon foie, comme l’avaient exigé de moi mes contempteurs qui m’avaient reproché des excès métalittéraires et une "absence absolue de sang, de vie, de réalité, d’intérêt pour l’existence normale des gens normaux". »

Dans cette phrase apparaît deux fois le terme "métalittéraire", qu’il faut donc un peu expliciter, même si cela donne un faux air professoral à mon commentaire. Je n’ai pas trouvé de définition formelle, mais peux préciser, avec ce que j’ai pu glaner :
méta (hors, au-delà) du littéraire ; semble s’apparenter directement à la notion barthésienne de métalangue :

« Et puis, probablement avec les premiers ébranlements de la bonne conscience bourgeoise, la littérature s'est mise à se sentir double : à la fois objet et regard sur cet objet, parole et parole de cette parole, littérature-objet et méta-littérature. »
Barthes, Littérature et méta-langage

Il s'agit de ce qui, au sein même de l'œuvre littéraire, en vient à dépasser le cadre de la fiction littéraire : une parole qui se détourne du champ fictionnel pour s'interroger sur l'acte même d'écriture. Dans une certaine mesure, la rupture de l'illusion théâtrale, procédé fréquent chez des dramaturges tels que Pirandello, Beckett ou Anouilh, tient de la même logique ; c’est un procédé de mise en abyme, de jeu sur l'acte narratif ; c’est un amalgame de l'essai et du narratif (chez Borges) ; c’est une sorte de second niveau (supérieur, spéculaire) de l’œuvre se commentant elle-même. (Ce que je note est en grande partie tiré de l’intervention suivante).

Pour en revenir à Explorations de l’abîme, c’est d’entrée déroutant, voire abscons, avec décidément une jubilation toute borgésienne de l’auteur qui intervient directement à tout bout de champ, explicitant sans arrêt sa fiction, ou plutôt noyant sans cesse le poisson-lecteur. Il parle de son retour au genre littéraire de la nouvelle, tout en faisant évoluer des personnages fictifs. Des indices ou clins d’œil relient ces "nouvelles", fil d’Ariane, sorte de "motif dans le tapis" type Henry James, faisceau d’allusions comme autant de coïncidences qui feraient sens (après tout, la littérature tente souvent de nous réconforter d’une possibilité de signifiance dans l’existence, à l’exception notable de celle de l’absurde). Fascination pour l’abîme de la mort, puis pour les parterres vides et le silence de l’univers, le néant cosmique, le vertige de l’absence, le naufrage dans l’ennui, le vide littéraire ; répétitions de répétitions ; personnages « de sang », "normaux" ; astrophysique, funambules, convalescences, progénitures ingrates ; décalages spatio-temporels qui nous mènent jusque dans la science-fiction (rappelant par endroits certains textes d’Italo Calvino, comme ceux de Sous le soleil jaguar me semble-t-il).
Dans l’une des dernières nouvelles, Parce qu’elle ne me l’a pas demandé, déjà signalée par ArenSor, on retrouve notamment les îles açoriennes de Pico et Faial, déjà familières au lecteur de Le Mal de Montano, dans la mise en abyme de ce texte antérieur. L’« artiste narrative » Sophie Calle, connue pour faire de sa vie une œuvre, y joue son propre "rôle" sur un thème de filatures qui fait fort penser à Paul Auster. Puis, dans la seconde partie du texte, on apprend quel pacte extraordinaire lierait la performeuse à Vila-Matas, qui s’implique dangereusement dans son écriture. Comme je prends des notes au fur et à mesure de la progression de ma lecture (plutôt étourdissante), mon compte-rendu ne manque pas de trébucher dans les chausse-trappes ménagées par l’auteur : nombreux malentendus, ambiguïtés, signes mystérieux et références, imbroglios et sautes d’humeur…  

« Il venait sûrement de découvrir que le passé affleure n’importe quand, qu’il se manifeste dans le présent. Le temps n’est pas comme les tristes humains le croient, il ne rate jamais l’occasion de passer le temps. »

« Je me dit qu’en fait cette tension entre littérature et vie avait été dès le départ, à partir de Cervantès, le type de débat développé par le roman. Ce qu’on appelle roman est en fait ce débat. »


En définitive, commenter ce livre (tout en n’approchant pas de l’exhaustivité) serait beaucoup plus long et moins intéressant que le lire, ce que je vous recommande de faire par vous-mêmes !
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 31 Juil - 15:49

Je voulais prendre le temps de revenir sur le fil de Vila-Matas depuis qu'il y a eu plusieurs personnes qui ont commenté sur son œuvre. Encore une fois, j'ai l'impression qu'il s'agit d'un auteur qu'il faut fréquenter avec modération car il y a un risque de «trop-plein» et de saturation si on aligne ses œuvres à la suite. J'ai moi-même fait la connaissance de Vila-Matas en fréquentant les librairies et consultant la collection «Titres». Par la suite, j'ai eu la chance de lire des commentaires sur son œuvre au sein de la critique et de lire un essai de Patrick Tillard sur les écrivains négatifs, De Bartleby aux écrivains négatifs. Vila-Matas était l'un des auteurs centraux à sa présentation.

Quand nous évoquons Vila-Matas et que nous commençons à le fréquenter, il y a un risque que les attentes soient assez hautes dans la mesure où il semble faire un commentaire littéraire d'érudition sur le plan de la connaissance des auteurs qu'il chérit. En ce sens, il est possible de mieux comprendre les mises en garde de Tristram. Néanmoins, je garde à l'esprit que la littérature a beaucoup changé dans sa pratique, du moins depuis les dernières grandes époques. Je dirais que les structuralistes et les post-modernistes ont beaucoup changé la façon d'appréhender la littérature, de même que les adeptes des différentes théories littéraires et de la narratologie. Je garde à l'esprit des auteurs comme Vila-Matas, Bolano et certain-e-s en ont déjà nommé par ici. Au Québec, la maison d'édition Le Quartanier est friande des différentes applications d'une pratique d'écriture éclectique. J'ai moi-même mes réserves à propos de certains ouvrages qui y sont publiés.

Comme dans tout effet d'avant-garde, il y a une querelle entre anciens et modernes. Pour ma part, en ce qui concerne Vila-Matas, j'ai déjà lu Bartleby et cie, Abrégé de la littérature portative, une grande partie de Docteur Pasavento et Perdre des théories. Dans la mesure où Vila-Matas a beaucoup publié et qu'il a aligné les romans qui étaient quand même assez épais et volumineux (du moins pour certains), j'ai eu l'impression qu'à l'instar du Docteur Pasavento, il y avait un certain risque que ses romans tournent à vide un peu... Vila-Matas commente beaucoup, fait des montages de pseudo-théories et du «name-dropping» en plus de se lancer dans des élans narratifs... je trouve que son écriture fait partie davantage de ceux-celles qui repiquent ce qu'ils-elles ont déjà lu ailleurs, que d'être réellement innovante. Il faut quand même lui donner une plus-value lorsque vient le moment de donner un certain «éclat» à une littérature qui a besoin de s'innover. Il peut tous nous nourrir d'une certaine manière.

Je disais donc que la littérature du roman a beaucoup changé depuis quelques temps. Je dirais que les Calvino, Gombrowicz, Perec, Bolano et autres auteurs ont hissé la pratique du métier à un autre niveau. Nous pouvons penser aussi à Manuel Puig. La génération Internet a beaucoup changé la manière que les écrivains pratiquent le roman et l'écrivent dans une notion plus «instantanée». En ce sens, nous pouvons beaucoup voir plus d'écriture à fragments. Au Québec, nous avons déjà eu comme «ancêtre» du fragment, La Québécoite de Régine Robin. Enrique Vila-Matas utilise beaucoup de notion de divers registres d'écriture comme le journal littéraire, l'essai, les procédés narratifs entre autres choses. C'est dans ce dernier grand mouvement qu'il faut l'interpeller...
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Lun 31 Juil - 16:20

Merci de ce commentaire, Jack-Hubert. Cependant, je ne crois pas que Vila-Matas soit si avant-gardiste, plutôt dans la lignée de Borges (mais dont il n'a effectivement pas la dense concision), et d'ailleurs plusieurs des autres auteurs que tu cites n'écrivent plus, hélas. Et je n'ai pas pensé mes commentaires comme des "mises en garde", mais juste de petits compte-rendus avec quelques précisions peut-être utiles : je n'ai encore lu que 2 livres de Vila-Matas !
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Jack-Hubert Bukowski le Lun 31 Juil - 16:43

Salut Tristram,

Merci pour toutes ces précisions. Elles nous aident mieux dans la portée à donner à ton commentaire. Il y a certaines tournures de phrases qui me font penser aux analyses pointues de Nabokov. Smile Pour les auteurs que j'ai cités, je les ai inscrits dans la lignée de la contemporanéité de Vila-Matas et il en d'ailleurs cité lui-même dans ses livres, notamment Perec, Montaigne, Musil et cie. Il y a donc beaucoup d'écrivains qui n'écrivent plus. Parmi ceux que je suis le cheminement et qui écrivent encore, il y aurait peut-être Echenoz, Ernaux et des écrivains québécois. Il faut dire que je suis avant tout un amateur de poésie.
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Dim 3 Sep - 2:01

Dublinesca et Perdre des théories



Éditeur en faillite (fort dépité de n’avoir pas trouvé l’auteur génial) et alcoolique sevré, défini par « son autisme d’accro à l’informatique et sa forte gueule de bois sociale, séquelle de ses années d’éditeur », Samuel Riba est le personnage principal et le narrateur de ce roman (qui n’est pas présenté comme tel).
Mais, d’entrée, Vila-Matas nous joue une entourloupette borgésienne (par flemme d’écrire un essai), insérant l’anecdote d’un voyage à Lyon pour participer à une causerie sur les relations entre la fiction et la réalité, et où les organisateurs de l’évènement ne prennent pas contact avec lui :

« Dans sa chambre de Lyon, les heures de réclusion s’égrenant à l’infini, il s’est efforcé de mettre au point une théorie générale du roman qui, à partir des enseignements repérés dès le départ dans Le Rivage des Syrtes, établissait les cinq éléments selon lui indispensables pour le roman à venir. Ces éléments, d’après lui essentiels, tous présents dans le roman de Gracq, sont : intertextualité, connexions avec la haute poésie, conscience d’un paysage moral en ruine, légère supériorité du style sur l’intrigue, l’écriture perçue comme une horloge qui avance.
Une théorie audacieuse puisqu’elle faisait du roman de Gracq, jugé d’ordinaire désuet, le plus avancé de tous. Mais, sitôt son dur travail fini, il s’est souvenu de "l’instinct sacré de ne pas avoir de théories" dont parle Pessoa […]
Riba a enterré secrètement, dans l’intimité, sa théorie et toutes celles que le monde a connues, puis il a quitté Lyon sans s’être à aucun moment mis en contact avec ceux qui l’avaient invité pour parler de la gravité – peut-être pas si grave, a pensé Riba tout au long du voyage – de la situation de l’édition littéraire en Europe. […] Il a compris que le voyage n’avait eu qu’un seul objectif : mettre sur pied une théorie pour ensuite l’enterrer dans l’intimité. Il est reparti tout à fait convaincu que ce qu’il avait écrit et théorisé à propos de ce que devait être un roman avait eu pour seul but de lui permettre de se délester de ce même contenu. Ou plutôt de lui fournir l’indiscutable confirmation que ce qu’il y a de mieux au monde, c’est de voyager et de perdre des théories, de les perdre toutes. »


Mais j’ai découvert que cet essai, l’auteur l’avait en fait rédigé : l’histoire de ce voyage à Lyon est parue (à la première personne du singulier) simultanément sous le titre Perdre des théories, qui renvoie lui-même à un article de Vila-Matas dans le Magazine littéraire de juin 2007 sur la modernité de Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq (article qu’il reprend dans le chapitre 9 de l’essai ‒ qui lui aussi n’est pas présenté comme tel). Voilà de la belle mise en abyme. J’y ai découvert beaucoup à grappiller (mais en y laissant plus encore). Ainsi, mon auguste auteur, Laurence Sterne, maître pilloteur notoire, aurait (conditionnel de rigueur avec Vila-Matas) commis un plagiat d’un texte… condamnant le plagiat ! Aussi, il y apparaît que l’écrasant génie dudit Vila-Matas a ses limites : pour son seul repas dans la bonne ville de Lyon, il a choisi un restaurant… italien ! nul n’est parfait… J’y ai retrouvé encore des extraits d’En lisant, en écrivant et de Préférences (dont une que j’avais citée dans le fil de Gracq) Décidément, la littérature est réécritures, un vaste jeu de correspondances (pas tant les synesthésies baudelairiennes que l’écho qui fait communiquer les œuvres l’une après l’autre, les appels qu’elles se lancent, les signes du passé qu’elles ressuscitent, les synapses et connexions qu’elles occasionnent, les coïncidences qui font se télescoper des occurrences idoines à suggérer un sens à l’existence). Et ces réflexions sont au cœur de l’œuvre de Vila-Matas.

« Éditer et avoir donc à lire tant de manuscrits n’avait fait que renforcer et développer sa tendance à imaginer que se cachaient des associations métaphoriques et un code parfois hautement énigmatique derrière n’importe quelle scène de la vie quotidienne. »

Je prolonge une citation d’ArenSor, où Vila-Matas fait allusion, sans y faire référence, à la célèbre définition du roman selon Stendhal dans Le Rouge et le Noir, occasion d’une pertinence analyse de l’apport de Kafka, et d’un constat désabusé de notre société actuelle :

« On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.
Kafka en est un bon exemple parce qu’il perçut comment évoluerait la distance entre État et individu, machine du pouvoir et individu, singularité et collectivité, masse et citoyen. Kafka vit plus loin dans l’évolution. Ce qui explique qu’il ait tant aimé un autre livre au fort accent perceptif, Bouvard et Pécuchet, où il y a déjà un splendide diagnostic sur la façon dont la bêtise progressait inexorablement dans le monde occidental. Le livre de Gracq s’inscrit dans ce courant d’écrivains dotés de miroirs capables d’avancer. Il semble connaître le noyau de notre problème actuel : l’impuissance absolue, l’impuissance de l’individu face à la machine dévastatrice du pouvoir, du système politique. »


Vila-Matas réfléchit sur l’intérêt des théories littéraires (ne lui en déplaise, elles formulent quand même ce qu’on pense confusément), en dégageant la causalité (« le problème du sens a toujours été l’axe autour duquel a fonctionné le roman » : quête voire enquête, déchiffrement, ce que Robbe-Grillet n’aurait pas démenti), et en donnant des aperçus éclairants sur l’écriture (que Borges n’aurait pas contesté non plus) :

« …] je me suis ressouvenu de Fernando Pessoa et de "l'instinct sacré de ne pas avoir de théories" dont il parle dans son Livre de l’intranquillité. Je me suis alors demandé ce que signifiait mettre en pratique une théorie qui était en fait déjà écrite. La théorie ne suffirait-elle donc pas ? Tout compte fait l’écrire était une manière de me débarrasser d’elle, de laisser derrière moi une gestation oppressante, de pouvoir recouvrer la liberté si désirable de l’esprit vacant. Par ailleurs, ai-je pensé, toute théorie sur la construction de tel ou tel roman s’élabore toujours après l’avoir terminé. Parce qu’on écrit dans l’incertitude, c’est ce qui permet d’avancer, amuse et, en même temps, intrigue. Sinon, si tout est clair dès le départ, il n’y aura même plus à écrire le livre.
Comment se fait-il, ai-je pensé, que l’une des choses que les gens en général ne comprennent pas chez les écrivains ‒ du moins chez les écrivains sérieux ‒, c’est qu’on ne commence pas par avoir quelque chose à écrire pour ensuite passer à la pratique, mais que c’est le processus de l’écriture proprement dit qui permet à l’auteur de découvrir ce qu’il veut écrire ? »


Vila-Matas a donc procédé à une adaptation de son essai, recyclé dans le roman, ou paraphrasé cette idée, développée dans son essai… Mais revenons au roman (même s’il reste inséparable de l’essai).
Par ailleurs fasciné par New-York « centre du monde », se sentant observé, croisant des fantômes du passé, associant la littérature à Catherine Deneuve (sans en informer son épouse qui se convertit au bouddhisme), dans Barcelone sous la pluie Riba (dans la consternation de vieillir) acquiesce à « l’impulsion héroïque » de faire un « saut anglais », « tomber de l’autre côté » (pour s’émanciper de la littérature française qu’il admire et connaît de préférence) : aller à Dublin y « entonner un requiem de la galaxie Gutenberg » cédant la place à l’ère Google, lors du Bloomsday (voir l’enterrement au sixième chapitre de l’Ulysse de Joyce) avec Javier, Ricardo, Nietzky-Nietzsche, jeune auteur qu’il considère comme un père « complémentaire » ou un « angelo custode » (ange gardien), autant de « répliques vivantes des trois personnages ‒ Stephen Dedalus, Martin Cunninghan et John Power ‒ ».

Les aperçus originaux fusent, mêlant imagination, méditation et humour (mais quelques citations ‒ et j’en ai noté des pages ‒ ne remplaceront évidemment pas une lecture de l’ensemble) :

« …] le monde est toujours plus vaste au printemps.

Il y a déjà des années qu’il mène une vie de catalogue. »


À Dublin, Riba poursuit ses mélancoliques ruminations, tentant de se réinventer par le voyage, toujours hanté par la disparition de la littérature, regrettant maintenant le génie de sa propre enfance, et se plonge dans la biographie de Beckett, qui fait suite historiquement à Joyce ‒ mais dans l’appauvrissement décharné, la soustraction, le retranchement et le dépouillement laconique, épuré jusqu’à désacraliser le monde (perte de Dieu, et perte de l’auteur). Puis Riba imagine l’auteur débutant qui l’écrit, puis, variant sans cesse sa pensée, s’achemine vers le pire du pire... la fin de la littérature ?

Ce livre est aussi un appel au lecteur talentueux, qui me fait ramentevoir Umberto Eco jubilant lorsqu’un lecteur/ critique découvrait une facette de son œuvre (tout particulièrement s’il ne savait pas l’y avoir mise) :

« Il pense que, si l’on exige d’un éditeur de littérature ou d’un écrivain qu’ils aient du talent, on doit aussi en exiger du lecteur. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : ce voyage qu’est la lecture passe très souvent par des terrains difficiles qui exigent une aptitude à s’émouvoir intelligemment, le désir de comprendre autrui et d’approcher un langage différent de celui de nos tyrannies quotidiennes. »

Vila-Matas vaut cet effort ; le lire m’a plongé dans une divagation sur Internet et dans mes notes, redirigé vers Gracq, Auster, Perec et autres, vérifiant l’existence de ses auteurs inventés (et en trouvant que je ne connaissais pas), perdant mes marques par profusion de renvois intertextuels.
Un véritable régal, que je souhaite partager ! Quasimodo ? Topocl ? Jack-Hubert ? Ouliposuccion ? Animal ? d’autres ?
Essayons d’être les lecteurs que mérite Vila-Matas ! Après tout, ses ouvrages ont plusieurs niveaux de lecture, et il faut accepter qu’on ne pourra jamais en épuiser les sens (pas même l’auteur).
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Bédoulène le Dim 3 Sep - 7:42

" on doit aussi en exiger du lecteur. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : ce voyage qu’est la lecture passe très souvent par des terrains difficiles qui exigent une aptitude à s’émouvoir intelligemment, le désir de comprendre autrui et d’approcher un langage différent de celui de nos tyrannies quotidiennes. »

jamais lu cet auteur et je risque de ne pas être le lecteur supposé mais je t'ai lu, et me parait que toi tu mérites la lecture de l'auteur.

Je suis épatée par tes recherches et leurs correspondances découvertes.

merci Tristram ; si un jour je me lance dans une lecture de l'auteur, laquelle serait la plus accessible ?

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Re: Enrique Vila-Matas

Message par animal le Dim 3 Sep - 9:05

Peut-être est-il sage d'aborder l'oeuvre par d'autres titres ?

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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Bédoulène le Dim 3 Sep - 9:16

oui mais encore

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Re: Enrique Vila-Matas

Message par animal le Dim 3 Sep - 9:20

ah mais c'est une question que je pose aux spécialistes qui recommandent, je n'en sais rien moi

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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Dim 3 Sep - 12:04

J'ai fait un embrouillamini, et ce serait dommage que cela décourage par avance de la lecture de Vila-Matas, ce n'était pas le but !
Jusque maintenant, je n'ai lu que les livres dont j'ai parlé, et ne saurais pas conseiller par quoi commencer dans son oeuvre : peut-être par Abrégé d'histoire de la littérature portative et Suicides exemplaires, que Shanidar avait beaucoup aimés ?
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Arturo le Dim 3 Sep - 15:09

Tristram a écrit:

« …] je me suis ressouvenu de Fernando Pessoa et de "l'instinct sacré de ne pas avoir de théories" dont il parle dans son Livre de l’intranquillité. Je me suis alors demandé ce que signifiait mettre en pratique une théorie qui était en fait déjà écrite. La théorie ne suffirait-elle donc pas ? Tout compte fait l’écrire était une manière de me débarrasser d’elle, de laisser derrière moi une gestation oppressante, de pouvoir recouvrer la liberté si désirable de l’esprit vacant. Par ailleurs, ai-je pensé, toute théorie sur la construction de tel ou tel roman s’élabore toujours après l’avoir terminé. Parce qu’on écrit dans l’incertitude, c’est ce qui permet d’avancer, amuse et, en même temps, intrigue. Sinon, si tout est clair dès le départ, il n’y aura même plus à écrire le livre.
Comment se fait-il, ai-je pensé, que l’une des choses que les gens en général ne comprennent pas chez les écrivains ‒ du moins chez les écrivains sérieux ‒, c’est qu’on ne commence pas par avoir quelque chose à écrire pour ensuite passer à la pratique, mais que c’est le processus de l’écriture proprement dit qui permet à l’auteur de découvrir ce qu’il veut écrire ? »


C'est bien vrai ce qu'il dit. En tout cas, je l'ai perçu comme tel dans mes écrits.

J'essaierai de lire à nouveau Vila-Matas, comme tu y reviens souvent, Tristram. J'avais essayé Etrange façon de vivre, mais ça ne m'avait pas plus enthousiasmé que ça. Peut-être une mauvaise porte d'entrée.
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Dim 3 Sep - 15:28

Même perception, Arturo (qui fait partie des quelques avatars que j'ai oublié de convoquer au banquet vila-matasien)
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par bix_229 le Dim 3 Sep - 16:21

Arturo, je te conseillerais des livres comme Docteur Pasavento, Bartlby et Cie, Le Mal de Montano, que j'ai vraiment beaucoup aimé.
Mais, il y a un mais, plus je le lis et plus je me rends compte qu'il y a aussi un côté frimeur dans son oeuvre.
Et c'est gênant.

Il a été considéré comme un enfant terrible à ses débuts, volontiers provocateur et épate bourgeois.
Il était jeune, brillant et le milieu intello était alors plutot terne.

Mais çà l'a amené à écrire de temps en temps des livres apparemment très érudits avec paillettes et poudre aux yeux.
Mais qui réussissent quand même à éblouir les gogos et les happy few.
Et je ne suis pas certain qu'ils lui ont rendu service.

Un livre comme Chet Baker pense à son art est, de ce point de vue, un exercice de style vain, futile, narcissique et creux.
Et je me demande, si en vieillissant, il n'en vient pas à se parodier lui-même.

Vila Matas écrit beaucoup, il faut trier.
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Re: Enrique Vila-Matas

Message par Tristram le Dim 3 Sep - 16:33

Bix a écrit:Et je me demande, si en vieillissant, il n' en vient pas à se parodier lui-même.
Je crois bien qu'il le fait, voire qu'il l'assume !
Personnellement, j'ai malheureusement constaté une certaine impression de mou au milieu des livres que j'ai lu de lui. En faisant la part (conséquente) de ce que je n'ai pas saisi, il me semble qu'il gagnerait peut-être à ne pas s'étendre trop gratuitement. En cela, il ferait honneur à Borges, pilier de son oeuvre !
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Tristram

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Re: Enrique Vila-Matas

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