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Carlos Liscano

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Message par Tristram Ven 27 Jan - 12:26

Le lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc

Carlos Liscano - Page 3 97827110

Directement dans le prolongement de L'Écrivain et l'autre, et dans une sorte de journal intime à la campagne où il vit avec son chien, Liscano médite sur l’écriture. À l’isolement en prison il s’est inventé écrivain, délire et reconstruction à la fois, il a continué à incarner ce personnage, ce nouveau Liscano à sa sortie (et il réclame pour qu’on lui rende ses papiers confisqués en détention voilà un quart de siècle).
« Le contraire de la patience n’est pas l’impatience mais l’inquiétude. » 3

« Si le langage crée l’individu, l’écriture crée l’écrivain, puisqu’il n’existe qu’en écrivant. » 5

« L’indicible est à l’origine, c’est la raison de l’écriture, et il en sera toujours ainsi. Personne ne peut se proposer de dire l’indicible. On rôde autour, c’est la seule chose qu’on puisse faire. En tournant autour, on parvient à signaler sa présence. Il sera signalé, mais il restera toujours non dit. » 8

« Hier soir, j’ai rêvé d’un texte qui suivait l’ordre de la nature. Il était comme l’herbe, il poussait sans prétention, il était plein de détails, de ramifications. Des accidents survenaient, une brindille volait et changeait l’aspect d’un endroit qui avait déjà son ordre. Le vent faisait de petites vagues dans une flaque laissée par la pluie. Le texte poussait, telle une maille très fine, très délicate, il avançait, couvrait l’espace. Il ne se proposait rien, ne voulait rien démontrer, seulement pousser et s’étendre. Je le vois maintenant : le texte, c’était moi, qui me proposais seulement d’être là, plutôt que d’être tout court. » 16

« On écrit parce qu’il manque un livre. Parce qu’on croit qu’il manque un livre. Ça, je ne le savais pas quand j’ai commencé à écrire. La notion de "livre qui manque" est indispensable pour se mettre à écrire. Car si on ne croit pas que quelqu’un doit écrire ce livre qui n’existe pas, à quoi bon l’écrire ? » 16
Malgré son impuissance à écrire de la fiction depuis son retour de Suède voilà dix ans, il projette « le corbeau ».
« Juillet 2007. J’ai lu il y a quelques jours une petite fable de Tolstoï qui m’a fait rire. Je me suis tout de suite mis à la réécrire de différentes façons. Depuis, je continue. Le personnage (le mien) est un corbeau menteur qui raconte, comme s’il les avait vécues lui-même, des histoires qui ne lui sont jamais arrivées. Je prends des histoires écrites par d’autres et je les réécris. Une apologie du plagiat, en quelque sorte. Je trouve ça tellement bizarre de travailler sur un personnage non humain que ce seul fait me pousse à continuer. » 18
Liscano parle de son attirance pour le travail manuel (créatif ou pas).
« Pendant que je jouais avec mes mains, ma réflexion était toujours la même : comment faire pour raconter et se raconter ? C’est la seule chose que j’aie voulu faire depuis que je me connais. […]
Il n’y a rien au-delà du langage. Là finit la réflexion. Toute tentative de franchir la limite aboutit à l’incompréhensible, à la tâche sans signification, au silence. Mais la tâche et le silence s’intègrent au long récit qui me définit. Je suis toujours là où j’ai été ces trente dernières années, dans les mêmes questions. Je n’ai pas avancé. Avancer est une illusion. Celui que je serai demain est dans celui que je suis aujourd’hui.
L’écriture est un ordre qui traite de l’ordre du monde. Il faut créer un monde parallèle, complet, total, qui inclue tout ce que contient le monde, mais en dehors du monde. Il doit donc aussi m’inclure, moi. Je suis parce que je m’écris.
Ce devrait être la même chose avec le dessin : dessiner un monde qui soit aussi complet que le monde. Il faudrait tout dessiner, le monde et chaque chose du monde, les formes existantes et les formes imaginées, tous les triangles et l’idée de triangle, toute la Terre et chaque chose de la Terre, les plantes, les arbres, les animaux, les enfants, les femmes, les hommes, les vivants, les morts, les vêtements, les outils, les choses utiles et les choses inutiles, l’escalier, le hamac, le chemin empierré, la voiture, la cheminée, le bruit de l’extracteur de fumée qui tourne dans la cheminée, le soleil de cinq heures du matin et celui de trois heures de l’après-midi, l’accablement du soleil de trois heures de l’après-midi et le coucher du soleil sur le fleuve, le fleuve et les poissons du fleuve, les pêcheurs au bord du fleuve, la canne à pêche, la fumée de la cigarette du pêcheur, le poisson dans la poêle et le poisson avec du riz dans l’assiette, tous les nombres naturels et toutes les pendules à toutes les heures, les nombres entiers, les irrationnels, les réels, les imaginaires, les transfinis, tous les théorèmes et le désert, la mer et l’idée de l’eau, l’eau, la sensation de soif et le réservoir d’où je tire l’eau, toutes les victimes, tous les bourreaux, tous les innocents et tous les coupables, le chien qui dort, le chien quand il court dans la campagne et la fidélité du chien, la chaise sur laquelle je suis assis et l’atelier où se trouve la chaise, le jour que nous sommes et l’année 2008, le vent d’été qui n’apaise pas et la sécheresse, l’hiver et le givre sur la campagne, les pommes sur l’arbre et chaque arbre dans le champ de pommiers, les objets qui sont sur la table, la poussière sur les objets, le livre sur Matisse que personne n’ouvre et toutes les reproductions de Matisse qu’il y a dans le livre, un jour très lointain de l’enfance et demain, le matin et l’odeur du café du matin, le tango qui passe à la radio et le désir irréalisable d’écrire des paroles de tango, tout, absolument tout dessiné, sans passion, sans objet, faire que chaque chose qui existe soit fixée sur le papier. Ensuite, quand tout y sera, se dessiner soi-même. Alors chaque chose sera à sa place et le repos sera possible. » 21
Quelle belle liste !
« Raconter, c’est se mettre un masque. C’est créer celui qui va raconter. La vérité dépend de la façon dont on la raconte, elle dépend de la parole. Il faudrait être plus responsable avec la parole. » 49

« S’immerger dans le silence, seule façon d’essayer d’être. Partir du fait qu’on ne sait pas. Et même si à la fin on n’en sait pas plus qu’au commencement, il restera la trace de la tentative, de l’excursion vers le chaos des mots, vers l’obscurité. » 49

« Devenir écrivain, c’est développer l’art de la ventriloquie. C’est inventer une voix qui, en principe, pourra tout dire. Elle n’y réussit jamais mais, une fois trouvée, la voix assure la création de l’œuvre littéraire. » 51

« L’écriture est une façon de réfléchir. » 65
J’ai été frappé par le rapprochement que Liscano fait entre l’écriture et une patiente atteinte de logorrhée, côtoyée lorsqu’il a travaillé dans un hôpital psychiatrique, cette autre prison, à son arrivée à Stockholm après sa libération.
Curieux comme la Topocl de 2016 a été enchantée de cette lecture, alors que celle de 2022, lisant L'Écrivain et l'autre, pourtant le texte précédant celui-ci dans le même esprit, ait été lassée…

Le Lecteur inconstant est suivi de Vie du corbeau blanc, œuvre de fiction évoquée dans le premier, qui est un peu un essai : ce sont donc deux ouvrages à la fois différents et liés.
L’histoire est celle d’un jeune corbeau famélique qui a quitté sa patrie. Il est d’abord présenté comme s’étant peint en blanc pour tenter de se joindre aux pigeons ; rejeté, il le fut aussi par les siens à son retour (tel une sorte d’émigré économique en exil).
« Il ne ressemblait plus à un corbeau et n’arrivait pas à ressembler à un pigeon. C’est pourquoi personne ne voulait de lui. Depuis lors, le corbeau erre par le monde. Certains tirent une morale de cette histoire, mais ce n’est pas ce qui nous intéresse ici. »
Différentes versions sont proposées (expérience de pensée) dans ce récit loufoque : le corbeau parcourt le monde, subsistant comme chanteur de tango, bourrelier ou coiffeur, racontant son histoire dans des contes de plus en plus fabuleux. Ces avatars renvoient à nombre d’œuvres littéraires (on croise Beckett à Paris, etc.). « Le corbeau voyageur » se dit ami « du Grand Corbeau blanc, le justicier ». Chasse en Alaska, parodie de l’Odyssée, aventures farfelues, digressions et archaïsmes, « les énumérations géniales et la condamnation sans circonstances atténuantes des énumérations géniales », le prince qui chevaucha des années sans parvenir aux limites de son royaume… Moby Dick est revisité ; Manuscrit trouvé dans une bouteille, de Poe, y est mis en abyme, et la baleine blanche s’appelle « Vita Valen » (du suédois) … Totó, le (corbeau) Taché, tient une place centrale dans chaque histoire. Avec un épisode japonais où apparaît un Mishima au katana, il commence à évoquer ses doutes de conteur, de menteur.
Dans Le Lecteur inconstant, Liscano dit avoir relu « Balzac, José Mármol, Goethe, Poe, Darío, Borges, le journal de Christophe Colomb, Kafka, Dante, Kleist, José Eustasio Rivera, Acevedo Díaz et Rodó », « Akutagawa, Euclides da Cunha, Swift », ainsi que Calvino pour documenter ce texte, où il est aussi fait référence à « Moby Dick, Les Contes de l’Alhambra [Washington Irving], Le Dernier des Mohicans, les œuvres complètes de Poe, La Tempête », les poèmes de Walt Whitman, Wakefield et La Lettre écarlate de Hawthorne ; il s’agit bien de "relectures" dans son procédé de "réécriture" :
« Tout est déjà raconté. Ce qui est intéressant, c’est de reprendre les histoires connues. »
C’est un peu la même démarche que Coetzee et Robinson Crusoé.
Après une évocation de La Comédie humaine, c’est Peteco, c'est-à-dire Tarzan qui tient la vedette (mâtiné de Baron perché, de Hemingway et Maigret). Là aussi, on sent que Liscano jubile à composer ce mélodrame à la psychologie de vaudeville.
« C’était un visage très séduisant, l’archétype parfait de la vigueur masculine, non contaminé par la dissipation ni par de brutales passions dégradantes. Car même si Peteco tuait des hommes et des animaux, il le faisait comme le chasseur abat ses pièces, sans passion. Sauf dans les rares occasions où il avait tué par haine, mais point toutefois par cette haine récalcitrante et malveillante qui imprime son exécrable marque sur les traits de celui qui l’éprouve. La plupart du temps, quand il tuait, il le faisait avec le sourire. Et le sourire est la base de la beauté. »

\Mots-clés : #ecriture #essai

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par Bédoulène Ven 27 Jan - 14:03

merci Tristram (un indice incitatif : le chien)

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Message par topocl Ven 27 Jan - 17:02

Tristram a écrit:
Curieux comme la Topocl de 2016 a été enchantée de cette lecture, alors que celle de 2022, lisant L'Écrivain et l'autre, pourtant le texte précédant celui-ci dans le même esprit, ait été lassée…


C'est exactement ce que j'étais en train de me dire en te lisant... L'humain serait-il complexe?

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Message par Tristram Ven 27 Jan - 17:18

C'est certainement l'explication la plus politiquement correcte.

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Message par topocl Sam 28 Jan - 8:32

Ou bien: topocl est complètement à la masse, c'est connu ?

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Message par Tristram Sam 28 Jan - 11:46

Ne compliquons pas, restons-en à la complexité de l'âme humaine !

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