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Léon-Paul Fargue

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Message par ArenSor Lun 15 Mar - 16:31

Léon-Paul Fargue
1876 - 1947

Léon-Paul Fargue Fargue10

Fils naturel d'un ingénieur issu de l'École centrale et d'une modeste couturière, Fargue ne fut reconnu par son père que très tardivement. Cette circonstance influa notablement sur son existence, et pourrait être à l'origine de sa mélancolie chronique et de sa sensibilité exacerbée.
Après des études secondaires brillantes au lycée Jeanson de Sailly, au cours desquelles il eut des professeurs prestigieux (Mallarmé notamment), Faguet et Parizot, Fargue entre en khâgne au lycée Henri-IV, au même moment qu'Alfred Jarry, où il reçut les cours de Bergson. Il déçoit les attentes de sa famille, qui le voulait normalien, pour choisir l'oisiveté : sensible à la peinture ou au piano, il est passionné par la poésie.
Il s'introduit rapidement dans les salons littéraires, notamment aux « mardis » de Mallarmé grâce à Régnier, où il rencontre l'élite intellectuelle et artistique du début du siècle, Valéry, Schwob, Claudel mais aussi Debussy ou Gide. Il fut membre de la Société des Apaches et se lia d'amitié avec Maurice Ravel qui mit plus tard en musique son poème Rêves (1929).
Il fonde avec Larbaud et Valéry la revue « Commerce ».
Après quelques poèmes publiés en 1894, Fargue donne « Tancrède » en 1895, puis « Poèmes » en 1912 et « Pour la musique » en 1914.
Fargue s'exprime le plus souvent en vers libre, voire en prose, dans un langage plein de tendresse et de tristesse, sur des sujets simples, parfois cocasses, plus rarement absolument onirique (voir « Vulturne » en 1928 cependant). Parisien amoureux de sa ville (« D'après Paris », 1932 ; « Le Piéton de Paris », 1939), il écrit aussi la solitude oppressante et noyée de nuit et d'alcool (« Haute solitude », 1941). Fargue était également un chroniqueur étincelant de la société parisienne (« Refuges », « Déjeuners de solei »l, 1942, ou encore « La lanterne magique » 1944). Il est frappé d'hémiplégie, au cours d'un repas avec Picasso, en 1943 et meurt en 1947 à Montparnasse, au domicile de sa femme, le peintre Chériane, sans avoir cessé d'écrire cependant. Il fut membre de l'Académie Mallarmé dès 1937

Poésie
Tancrède (première publication en 1895 dans la revue Pan)
Poèmes (Premier cahier), Nancy, Royer, 1907
Poëmes, Paris, NRF-Marcel Rivière & Cie, 1912,  
Pour la musique, Paris, NRF, 1914
Banalité, Paris, NRF, 1928,  
Vulturne, Paris, NRF, 1928
Suite familière, Paris, Émile-Paul, 1928
Sur un piano bord, Paris, NRF, 1928
Épaisseurs, Paris, NRF, 1928
Sous la lampe, Paris, NRF, 1929
Espaces, Paris, NRF, 1929
Ludions, Paris, J.-O. Fourcade, 1930
D'après Paris, Paris, Librairie de France, 1931
Haute solitude, Paris, Émile-Paul, 1941  
Trois poèmes, Paris, Textes Prétextes, 1942

Chroniques, essais
Le Piéton de Paris, Paris, Gallimard, 1939  
Déjeuners de soleil, Paris, Gallimard, 1942
Refuges, Paris, Émile-Paul, 1942
Bagatelle sur la beauté, 1943
Lanterne magique, Marseille, Robert Laffont, 1944
Composite, Paris, O.C.I.A., 1944
De la mode, Paris, Éditions Littéraires de France, 1945
Méandres, Genève, Milieu du monde, 1946  
Poisons, Paris, Daragnès, 1946  
Portraits de famille, Paris, Janin, 1947
Cirque, texte pour la suite de vingt-cinq gravures originales de Gabriel Zendel, édité aux dépens de Gabriel Zendel, 1947
Hernando de Bengoechea ou l'âme d'un poète, Paris, Amiot-Dumont, 1948
Les grandes heures du Louvre, Paris, Les deux Sirènes, 1948
Etc…., Genève, Milieu du monde, 1949
Maurice Ravel, Paris, Domat, 1949
Les XX arrondissements de Paris, Lausanne, Vineta, 1951
Dîners de lune, Paris, Gallimard, 1952  
Pour la peinture, Paris, Gallimard, 1955
Vivre ensemble, Cognac, Le Temps qu'il fait, 1992
Première vie de Tancrède Fata Morgana, 2001
Marie Pamelart ou La rue Lepic, Montpellier, Fata Morgana, 2003
Charme de Paris, Montpellier, Fata Morgana, 2003
Un désordre familier, Montpellier, Fata Morgana, 2003
Fantôme de Rilke, Montpellier, Fata Morgana, 2007
Merveilles de Paris, Montpellier, Fata Morgana, 2009
Autre piéton : Rêveries d'une mémoire solitaire, Montpellier, Fata Morgana, 2010
Passants considérables, Montpellier, Fata Morgana, 2012
Paris contrastes, Montpellier, Fata Morgana, 2014
Boussoles particulières, Montpellier, Fata Morgana, 2014
Mon Quartier et autres lieux parisiens, Paris, Folio, 2017
L'Esprit de Paris, éditions du Sandre, 2020
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Message par ArenSor Lun 15 Mar - 16:45

Le Piéton de Paris suivi de D'après Paris

Léon-Paul Fargue Pizoto10

Les éditions récentes comprennent, ce n’est pas mentionné sur la couverture, deux ouvrages,  « Le Piéton de Paris » et « D’après Paris ». Bien que les deux livres soient très dissemblable, le second étant un ouvrage de poésie, ne nous plaignons pas d’avoir deux livres au lieu d’un.
Léon-Paul Fargue a arpenté les quartiers de Paris du nord au sud et de l’est à l’ouest, il a fréquenté un nombre ahurissant de cafés, brasseries restaurants, rencontré une quantité de personnalités de la vie culturelle et artistique de l’époque. Autant dire qu’il connait la ville comme sa poche.
Mais avant tout, Léon-Paul Fargue est un magnifique poète et c’est ce qui rend la lecture du « Piéton de Paris » délectable plus de 80 ans après sa publication.
Il a de bien belles images pour évoquer son quartier d’origine, le 10e arrondissement, les gares du Nord et de l’Est, les bords du canal Saint-Martin :

« Il est bon d’avoir à la portée de l’œil une eau calme comme un potage de jade à la surface duquel cuisent des péniches, des passerelles aux courbes d’insectes amoureux, des quais robustes et désespérés, des fenêtres fermées sur des misères violentes, des boutiques pour lesquelles le métro aérien imite Wagner et Zeus, des garnis lourds et bruns comme des algues, de belles filles de boulevard poussées dans ce jardin sévère avec la grâce littéraire des ancolies, des bougnats, des trains qui ont la longueur d’un instant de cafard, des chats qu’on sent lourds de moulins à café, des potassons sédentaires, des bouifs centenaires, des dentistes quaternaires… le tout auréolé des fumées des trains et des bateaux qui barbouillent les ponts de savon à barbe et font penser à la géographie. Bâle, Zurich, Bucarest, Coire, Nancy, Nuremberg, Mézières-Charleville, Reims et Prague, tous ces jouets de la mémoire me viennent de la gare de l’Est… »

La poésie de Fargue est un mélange singulier, un peu sur le fil du rasoir, entre engagement et désinvolture. La pirouette n’est jamais loin, comme un tour de passe-passe ou une blague faite au lecteur. Le rire est tout aussi proche. S’y mêle un fort sentiment de mélancolie et de nostalgie qui en fait toute la profondeur :

« Moi, je me suis laissé appeler par les géographies secrètes, par les matières singulières, aussi par les ombres, les chagrins, les prémonitions, les pas étouffés, les douleurs qui guettent sous les portes, les odeurs attentives et qui attendent, sur une patte, le passage des fantômes ; des souvenirs de vieilles fenêtres, des fumets, des glissades, des reflets et des cendres de mémoire. »

Fargue nous entraîne successivement à Montmartre, Montparnasse, au « Bœuf sur le toit », dans les cafés des Champs-Elysées, sur les quais, dans le quartier de Passy-Auteuil, le Marais, Saint-Germain-des-Prés, le Jardin des Plantes et la Halle aux Vins, les palaces et hôtels de luxe de la capitale.
Mais tout le livre est un regret d’un Paris disparu, celui d’avant la Grande Guerre, des grandes heures de Montmartre, du « Lapin à Gilles » et du « Rat mort », du règne des demi-mondaines, Liane de Pougy, la belle Otéro ou Cléo de Mérode, ou plus populaires, ces femmes aux surnoms imagés, Grille d’Egout, la Goulue, Rayon d’Or, la Môme Fromage, Mélinite, Demi-Siphon. C’est l’époque de la jeunesse de l’auteur et de ses amis, Lugné-Poe, Alfred Jarry, Jean de Tinan et Charles-Louis Philippe, l’auteur de « Bubu de Montparnasse ».

« Et souvent avec « des crocodès, des crevés, des gommeux, des copurchics » que suivaient des « dégrafées », des « frôleuses » et des péripatéticiennes telles qu’une Yolande de la Bégudes ou une Marcelle de Saint-Figne, toujours ravissantes, toujours stupides et parfaitement renseignées sur le pouvoir de tel ministre ou le crédit bancaire de tel diplomate. »

Mais c'est un Paris évanoui et dans les années 30 l’ambiance a bien changée :

« Voici qu’ils bâillent à côté d’eux, bouffis de suffisance et marinés dans la même nullité, deux jeunes représentants du cinéma français, et quand je dis cinéma, c’est pour être poli. Elle, très femme de chambre de grande grue de chef-lieu, mais gentille, et d’une bêtise de fraise à la crème. Lui, plus solennel : c’est l’escroquerie à particule, les dents lavés à la poudre de riz. Il s’entraîne au genre flegmatique de seigneur d’Hollywood et porterait, s’il osait, du caviar en guise de pochette. Sur la même banquette sommeille un marchand de cigares mexicain, orné d’un pif aux narines énormes et semblable à une carabine à deux coups. Enfin, voici le directeur d’une feuille de chantage, sorte de grand lâche intoxiqué de fonds secrets, en compagnie d’une fille de cuisine qui a tourné à Joinville, qui est douée de charme slave et qu’on a « refilée » comme vrai. »

« Boîtes pour les nouveaux riches du snobisme, pour la noblesse ruinée, lourde et dépensière de l’Europe Centrale, restaurants faussement langoureux où se retrouvent chaque nuit, comme un banc d’esturgeons, ce qu’il y a de plus fignolé dans le genre pimbêche, de plus endetté dans le genre métèque, de plus prétentieux dans le genre cinéma, de plus aigre dans le genre intellectuel. »
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Message par Bédoulène Lun 15 Mar - 18:04

ce sont des flanneries urbaines donc ?

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Message par Invité Lun 15 Mar - 18:11

Ces surnoms... Léon-Paul Fargue 1390083676 pirat

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Message par animal Lun 15 Mar - 20:13

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Message par ArenSor Lun 15 Mar - 21:20

Bédoulène a écrit:ce sont des flanneries urbaines donc ?

Oui. A la fois géographiques et thématiques (des chapitres sur les Parisiens, les Parisiennes, les fiacres...)
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Message par Tristram Lun 15 Mar - 21:22

Ça a l'air très bien.
J'ai vu que c'était un copain à Audiberti, également.

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Message par Jack-Hubert Bukowski Lun 15 Mar - 21:35

À ce que je vois, cette atmosphère pourrait être rapprochée de celle du Red Light à Montréal avant la 2e guerre mondiale et au temps de la Prohibition des États-Unis.

Il me tarde d'aller plus loin dans l'exploration de l'oeuvre de Léon-Paul Fargue. J'ai Haute solitude dans ma bibliothèque.
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Message par ArenSor Lun 15 Mar - 21:40

Jack-Hubert Bukowski a écrit:À ce que je vois, cette atmosphère pourrait être rapprochée de celle du Red Light à Montréal avant la 2e guerre mondiale et au temps de la Prohibition des États-Unis.

Il me tarde d'aller plus loin dans l'exploration de l'oeuvre de Léon-Paul Fargue. J'ai Haute solitude dans ma bibliothèque.

Si tu as l'occasion de lire "Le Piéton de Paris", Jack-Hubert, j'aimerais bien avoir l'opinion d'un poète et d'un "flâneur urbain" comme toi. "Haute solitude" se trouve également dans une de mes piles à lire.
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Message par Jack-Hubert Bukowski Lun 15 Mar - 23:04

Il me semble qu'on parle surtout d'un prosateur exceptionnel. Je le dis dans la mesure où sa prose exprime une sensibilité flânée qui me parle beaucoup.

Par exemple dans les Poèmes, j'ai pu apercevoir cet extrait :

Le vent remuait ses bras forts pour aller tourner plus tard, ailleurs une ronde sableuse en forme de crosse, avec un bruit fin et qui se calme... Un parti de folioles traînait s'enfuir sur les paumes tièdes de l'air si dense qu'on eût cru le voir. De l'autre côté de la scène, fermé d'une porte épaisse et sombre, une rue pleurait sa chanson mate. Une balançoire qu'on venait de quitter glissait la plainte d'une bête qu'on tourmente...

(p. 17-18)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1523611q/f32.item
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Message par Tristram Dim 18 Avr - 0:23

Le Piéton de Paris

Léon-Paul Fargue Le_piz10

Petit complément à la présentation d’ArenSor.
Paru en 1939, ce livre évoque pour partie un Paris qui appartenait déjà au passé, et des quartiers qu’on regrette de ne pas mieux connaître afin de suivre leur parcours ; cette mémoration reste cependant pleine de charme.
Une sorte d’avant-propos, Par ailleurs, forme un beau texte présentant ce compte-rendu d’innombrables promenades dans les rues parisiennes, où Léon-Paul Fargue expose sa (non-)méthode, si ce n’est une attitude d’écoute sensible :
« Qu’on veuille bien m’excuser de risquer ici quelques semble-paradoxes auxquels je tiens comme à la racine de mes yeux. Je ne me fie pas trop à l’inspiration. Je ne me vois pas, tâtonnant parmi les armoires et les chauves-souris de ma chambre, à la recherche de cette vapeur tiède qui, paraît-il, fait soudain sourdre en vous des sources cachées d’où jaillit le vin nouveau. L’inspiration, dans le royaume obscur de la pensée, c’est peut-être quelque chose comme un jour de grand marché dans le canton. Il y a réjouissance en quelque endroit de la matière grise ; des velléités s’ébranlent, pareilles à des carrioles de maraîchers ; on entend galoper les lourdes carnes des idées ; les archers et les hussards de l’imagination chargent le papier net. Et voici que ce papier se couvrirait, comme par opération magique, et comme si, à de certaines heures, nous sentions, sur cette plage qui va d’une tempe à l’autre, le crépitement d’une mitrailleuse à écrire ? L’inspiration, en art, me fait l’effet d’un paroxysme de facilité. Et je lui préférerais encore l’intention, autre microbe, mais plus curieux. »

« Sans doute, il y a une première prise de contact. Des matières, des images sûres, des odeurs irréfutables, des clartés péremptoires viennent à ma rencontre. J’en écris, soit. C’est un premier jet. J’installe ces couleurs de préface sur un large écran. Je tisse une toile. Le stade second consiste à percevoir plus loin, à m’arrêter devant le même spectacle, à me taire plus avant, à respirer plus profond devant la même émotion. »
Le « ghetto parisien » :
« Des détritus croupissent dans les ruisseaux, mêlés aux enfants chétifs, aux chats eczémateux. Une odeur de beignets, de cuisses chaudes, de poireaux traîne à la hauteur des rez-de-chaussée. Des silhouettes ornées de tresses traversent les rues étroites et vont s’approvisionner en sirops ou en chaussons de moujik dans les librairies-restaurants. »
Les bistrots et cafés tiennent une large place, notamment les établissements recevant les noctambules.
« La chromo, en allemand le kitch, existe dans le domaine des cabarets de nuit. Restaurants bizarres, généralement slaves, qui sont à la fête nocturne ce que la quincaillerie catholico-lugubre de la place Saint-Sulpice est à l’art. Nous n’aimons pas beaucoup ça. Entr’ouvrons pourtant ensemble ce velours décoré, ces tonnes de soie parfumée qui tiennent lieu de portes dans deux de ces bars : Shéhérazade et Casanova, aux noms qui troublent l’éternel calicot. »
Fargue fait référence à nombre de personnes dont le nom, lorsqu’il le donne, a été oublié depuis.
« Je le trouvais généralement nu, déambulant dans sa chambre et s’arrêtant soudain pour crayonner les murs, comme faisait Scribe quand il avait besoin de répliques vraies. Mais le Portugais n’improvisait aucune scène : il était à la recherche d’un art nouveau qui devait, dans son esprit, réunir les avantages de la peinture, de la littérature et du papier peint. »
Il n’y a pas que la bohème et les artistes de Montmartre :
« Montparnasse est un des endroits du monde où il est le plus facile de vivre sans rien faire, et parfois même de gagner de l’argent. Il y suffit, la plupart du temps, de porter un pull-over voyant, de fumer une pipe un peu compliquée, et de danser en croquenots à clous. En revanche, le moindre talent se trouve plutôt gênant : il est même le seul moyen de crever carrément de faim. »

« Le véritable état-major de Montparnasse se composait de Moréas, de Whistler, de Jarry, de Cremnitz, de Derain, de Picasso, de Salmon, de Max Jacob, haut patronage de morts et de vivants qui donne encore le ton aux débutants dans l’art d’avoir du génie. »
Des quais de Seine aux grands hôtels, on visite l’Histoire et des histoires que souvent j'ignorais.
L’expression de la langue est heureuse, vraisemblablement fort travaillée, avec recours à des expressions et mots rares ou qui ne s’entendent plus.
À rapprocher bien sûr de Le Vin des rues, de Robert Giraud, voir ICI, et d’Antoine Blondin, voir .
Facile de regretter de ne pas avoir connu les lieux à l’époque, ainsi que les contemporains qui figurent dans ce livre…

\Mots-clés : #lieu #urbanité #xxesiecle

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Message par Aventin Dim 18 Avr - 6:31

Merci Tristram  Léon-Paul Fargue 1304972969  !

Poète sensible ce Léon-Paul, amateur de jeux de mots, buveur, oiseau de nuit parisien et épris de sa ville...
Colette a, paraît-il, prétendu: Je ne l'aurais peut-être pas reconnu, si je l'avais rencontré au clair de jour.

Il signe une poésie à l'âcre légèreté, ou à l'insouciance pesante, comme dans ce magnifique extrait (qui ouvre le recueil Espaces Vulturnes - Épaisseurs, 1928) en pleine hype surréaliste et pourtant complètement engagé sur une voie différente.

C'est un poème sonore et imagé, avec son premier vers introductif de l'espace (la ville), poème énonçant la condition existentielle du poète Fargue, lequel doit certainement être l'homme à l'encre sympathique, poème qui donne la mission assignée: être l'œil quêteur de ces va-et-vient urbains.



La ville ouvre ses compas
Ses couleurs, ses tire-lignes.
Sur les grèves étagères
L'homme à l'encre sympathique
Contemple avec méfiance
Les signes de son bonheur.
Hachures de chair qui dansent
Aux confins de la rumeur,
Cette allure verticale,
Ce saut interrogateur
Dans les rues qui se démaillent
Piétinées par les troupeaux
Que faisande le menteur

\Mots-clés : #poésie #urbanité #xxesiecle
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Message par Tristram Dim 29 Jan - 23:19

« Gare de la douleur, j’ai fait toutes tes routes.
Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.
J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.

Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir
Le masque sans regard qui roule à ma rencontre
Sur le crassier livide où je grimpe vers lui,

Quand le convoi des jours qui brûle ses décombres
Crachera son repas d’ombres pour d’autres ombres
Dans l’étable de fer où rumine la nuit. »
Cité par Patrice Delbourg, dans Les Désemparés

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Message par Bédoulène Dim 29 Jan - 23:47

merci

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