Chamaco_VilaMatas

On sait que l’un des aspects les plus séduisants de la littérature est sa possibilité d’être une sorte de miroir qui avance ; un miroir qui, comme certaines horloges peut avancer.

Enrique Vila-Matas, Perdre des théories

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    Georges Bernanos

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    Fancioulle

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    Georges Bernanos

    Message par Fancioulle le Mer 7 Déc - 21:58

    Georges Bernanos - 1888-1948



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    Né en 1888, Bernanos passa son enfance dans le Pas-de-Calais. La guerre de 14, qu'il fit au VIe régiment
    de dragons, interrompit sa carrière naissante de journaliste. Plusieurs fois blessé, il survit aux tranchées
    mais rompit, après la guerre, avec l'Action française dont il avait été jusqu'alors un fervent militant.

    Ses premiers romans, Sous le soleil de Satan tout particulièrement, lui valurent un grand succès qui le
    résolut à se consacrer entièrement à l'écriture. Dans la gêne financièrement, il se trouva contraint de
    s'exiler en Espagne dès 1934
    . Il signa là-bas une violente charge contre l'Espagne franquiste, qui con-
    nut un grand retentissement au-delà des Pyrénées. Sa chronique de la guerre d'Espagne l'exposa aux
    menaces du général Franco ainsi qu'à la haine de la droite nationaliste. Revenu en France en 1937, il
    reprit le chemin de l'exil quelques mois plus tard face à l'aboulie du gouvernement Français devant le
    péril nazi : il s'installa au Brésil, d'où il soutint, par voie de presse notamment, le mouvement résistant
    près l'appel du général de Gaulle. Rappelé en France par ce dernier à la Libération, il refusa les honneurs
    comme les postes ministériels.
    Il se montra déçu par l’atmosphère politique de la libération et l’opportunisme qui le grévait et manifesta,
    dans plusieurs conférences, son inquiétude à l'égard de la civilisation vers laquelle s'acheminait sa génération
    (machinisme, culte du profit, monde de la vitesse). Il fit, en 1947, par s'exiler en Tunisie.

    Il mourut en 1948 d'un cancer du foie.

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    Biographie

    Romans
    Sous le soleil de Satan, 1926.
    L'Imposture, 1927.
    La Joie,1928.
    Un crime, 1935.
    Journal d'un curé de campagne, 1936.
    Nouvelle histoire de Mouchette, 1937.
    Monsieur Ouine, 1943.
    Un mauvais rêve, 1950.

    Théâtre
    Dialogues des Carmélites, 1949.

    Pamphlets, essais
    La Grande Peur des bien-pensants, 1931.
    Les Grands Cimetières sous la lune, 2014.
    Scandale de la vérité, 1939.
    Nous autres, 1939.
    La France contre les robots, 1944.
    Les Enfants humiliés, 1949.
    La Liberté, pour quoi faire ?, 1952.
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    Re: Georges Bernanos

    Message par Fancioulle le Sam 10 Déc - 12:18

    Quelques mots sur les Dialogues des Carmélites...



    Mais que dissimule la sérénité olympienne de saint Sébastien ? Le regard absent, tout entier remis à Dieu,
    il nous offre le spectacle de qui a triomphé de la mort... Au martyr saisi dans l'instant suprême du sacrifice,
    nul tremblement : à l'inhumanité de ses bourreaux, il oppose un courage surhumain. Voilà de quoi déconcerter
    Bernanos : parvenu au crépuscule de la vie, il se remémore la soudaine détresse du Sauveur citant sur sa croix le
    psaume du désespoir, et décide de gratter la lisse surface du marbre pour dépasser la face hiératique
    de ces athlètes du Christ que nous donnent à voir les martyrologues chrétiens.

    Il s'empare d'un sujet traditionnel de l'apologétique : les derniers moments des Carmélites de Compiègne,
    exécutées en 1794 par le Tribunal Révolutionnaire pour "fanatisme et sédition". Dans l'espace claustral du
    couvent, mal préservé du brouhaha iconoclaste de la Révolution, le lecteur assiste les sœurs dans leurs
    (pré)occupations les plus triviales, dans leurs doutes et leurs renoncements. Un personnage, forgé de toutes
    pièces, constitue la clé de voûte de l'édifice : une jeune postulante qui se nomme ironiquement Blanche de la
    Force ; son calvaire est sa terreur ("la crainte refoulée au plus profond de l'être, le gel au plus profond de l'arbre"),
    et sa lâche faiblesse, sa malédiction.

    Il ne fait pas de doute qu'elle a embrassé la vie monastique pour échapper aux tourments du monde et aux
    vicissitudes de son temps, par "attrait d'une certaine manière de vivre qui [lui] paraît - bien à tort - devoir
    rendre l'héroïsme plus facile"
    . Nulle condamnation cependant, entendu que cette tare rend sa trajectoire
    d'autant plus sublime ; la Prieure ne s'y trompe pas du reste :
    LA PRIEURE : De grandes épreuves vous attendent, ma fille...
    BLANCHE : Qu'importe, si Dieu me donne la force.
    LA PRIEURE : Ce qu'il veut éprouver en vous, n'est pas votre force, mais votre faiblesse...

    De manière significative, Blanche choisit pour nom de religieuse "Blanche de l'Agonie du Christ", plaçant
    consciemment ou non sa propre vie dans le sillage du parcours christique. Agonie, telle est bien la vérité
    profondément humaine du martyr : c'est une lutte (du grec agônia) de tous les instants, la dernière lutte.
    Dans les hésitations de Blanche, dans les atermoiements de la communauté face à la marche irrésistible
    qui les conduit à l'échafaud, se lit la terrible exigence de la foi. Le mystère restera pourtant entier qui soutient la
    la conversion de Blanche au supplice. La pièce s'achève sur les notes émouvantes du Veni creator spiritus,
    cantique de l'intercession divine, de la grâce rayonnante qui ouvre à l'homme grevé de faiblesses la voie
    de la sainteté : "Son visage semble dépouillé de toute crainte." Les noeuds de notre condition prend ses
    replis et ses tours dans un abîme, disait Pascal...
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    Fancioulle

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    Re: Georges Bernanos

    Message par Fancioulle le Sam 10 Déc - 12:44

    Peut-on devenir moniale par seule inadéquation au Monde ? Et ne rien chercher dans le Carmel qu'un refuge ?
    Je ne méprise pas le monde, il est à peine vrai de dire que je le crains, le monde est seulement pour moi comme un élément où je ne saurais vivre. Oui, mon père, c'est physiquement que je n'en puis supporter le bruit, l'agitation ; les meilleures compagnies m'y rebutent, il n'est pas jusqu'au mouvement de la rue qui ne m'étourdisse, et lorsque je m'éveille la nuit, j'épie malgré moi, à travers l'épaisseur de nos rideaux et de nos courtines, la rumeur de cette grande ville infatigable, qui ne s'assoupit qu'au petit jour. Qu'on épragne cette épreuve à mes nerfs, et on verra ce dont je suis capable. (...) Oh ! par pitié, laissez-moi croire qu'il est un remède à cette horrible faiblesse qui fait le malheur de ma vie ! Hélas ! (...) Si je n'espérais pas que le Ciel a quelque dessein sur moi, je mourrais ici de honte à vos pieds. Il est possible que vous ayez raison, que l'épreuve n'ait pas été poussée jusqu'au bout. Mais Dieu ne m'en voudra pas. Je lui sacrifie tout, j'abandonne tout, je renonce à tout pour qu'il me rende l'honneur.

    La première partie de la pièce narre la mort de la prieure, mère Henriette de Jésus ; loin d'arborer un visage
    paisible comme le médecin l'escomptait d'une moniale, elle trépasse elle aussi, dans la souffrance et la détresse -
    cet effet de redoublement spéculaire qui met en abîme l'ensemble de la pièce décrit l'universelle misère de l'homme
    confronté à sa propre vanité. Un spectacle insoutenable :
    MERE MARIE : Ne vous inquiétez plus désormais que de Dieu.
    LA PRIEURE : Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m'inquiéter de Lui ! Qu'il s'inquiète donc d'abord de moi !

    Et plus loin : "Oh ! Oh ! Dieu nous délaisse ! Dieu nous renonce ! (...) Qu'importe ce que je dis ! Je ne commande pas
    plus à ma langue qu'à mon visage. L'angoisse adhère à ma peau comme un masque de cire... Oh ! que ne puis-je
    arracher ce masque avec mes ongles !"
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    Re: Georges Bernanos

    Message par Bédoulène le Sam 10 Déc - 14:07

    Sullien a écrit:Peut-on devenir moniale par seule inadéquation au Monde ? Et ne rien chercher dans le Carmel qu'un refuge ?
    Je ne méprise pas le monde, il est à peine vrai de dire que je le crains, le monde est seulement pour moi comme un élément où je ne saurais vivre. Oui, mon père, c'est physiquement que je n'en puis supporter le bruit, l'agitation ; les meilleures compagnies m'y rebutent, il n'est pas jusqu'au mouvement de la rue qui ne m'étourdisse, et lorsque je m'éveille la nuit, j'épie malgré moi, à travers l'épaisseur de nos rideaux et de nos courtines, la rumeur de cette grande ville infatigable, qui ne s'assoupit qu'au petit jour. Qu'on épragne cette épreuve à mes nerfs, et on verra ce dont je suis capable. (...) Oh ! par pitié, laissez-moi croire qu'il est un remède à cette horrible faiblesse qui fait le malheur de ma vie ! Hélas ! (...) Si je n'espérais pas que le Ciel a quelque dessein sur moi, je mourrais ici de honte à vos pieds. Il est possible que vous ayez raison, que l'épreuve n'ait pas été poussée jusqu'au bout. Mais Dieu ne m'en voudra pas. Je lui sacrifie tout, j'abandonne tout, je renonce à tout pour qu'il me rende l'honneur.

    La première partie de la pièce narre la mort de la prieure, mère Henriette de Jésus ; loin d'arborer un visage
    paisible comme le médecin l'escomptait d'une moniale, elle trépasse elle aussi, dans la souffrance et la détresse -
    cet effet de redoublement spéculaire qui met en abîme l'ensemble de la pièce décrit l'universelle misère de l'homme
    confronté à sa propre vanité. Un spectacle insoutenable :
    MERE MARIE : Ne vous inquiétez plus désormais que de Dieu.
    LA PRIEURE : Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m'inquiéter de Lui ! Qu'il s'inquiète donc d'abord de moi !

    Et plus loin : "Oh ! Oh ! Dieu nous délaisse ! Dieu nous renonce ! (...) Qu'importe ce que je dis ! Je ne commande pas
    plus à ma langue qu'à mon visage. L'angoisse adhère à ma peau comme un masque de cire... Oh ! que ne puis-je
    arracher ce masque avec mes ongles !"

    une réflexion très terre à terre ! Smile lucidité


    _________________
    "Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

    "Il n'y a pas de mauvais livres. Ce qui est mauvais c'est de les craindre." L'homme de Kiev Malamud
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    Re: Georges Bernanos

    Message par Fancioulle le Sam 10 Déc - 15:03

    @Bédoulène a écrit:
    Sullien a écrit:Un spectacle insoutenable :
    MERE MARIE : Ne vous inquiétez plus désormais que de Dieu.
    LA PRIEURE : Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m'inquiéter de Lui ! Qu'il s'inquiète donc d'abord de moi !

    Et plus loin : "Oh ! Oh ! Dieu nous délaisse ! Dieu nous renonce ! (...) Qu'importe ce que je dis ! Je ne commande pas
    plus à ma langue qu'à mon visage. L'angoisse adhère à ma peau comme un masque de cire... Oh ! que ne puis-je
    arracher ce masque avec mes ongles !"

    une réflexion très terre à terre ! Smile lucidité

    Absolument. J'ai peut-être laissé de côté cette dimension de l'oeuvre : les personnages de Bernanos, dans ses
    romans comme dans cette pièce, ne sont jamais des esprits éthérés ; ils paraissent bien plutôt des tâcherons de la foi,
    en proie au doute et à l'angoisse.  C'est là peut-être la désillusion de Blanche : pour être hors du monde, le couvent
    n'échappe jamais tout à fait au monde et les tourments de la Révolution en sont l'illustration sanglante.
    Heureusement, l'intensité du drame est frangée de scènes très pittoresques qui donnent à voir une simplicité touchante.

    Bernanos est un formidable dialoguiste ; jamais, si ce n'est à quelques occasions solennelles, je n'ai eu le sentiment
    de lire une pseudo-conversation pontifiante. Le drame et la réflexion que j'ai essayé de déployer sont instillés avec maestria dans
    des instants d'un grand dépouillement et d'une rare beauté.
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    Re: Georges Bernanos

    Message par tom léo le Jeu 15 Déc - 22:52

    Merci, Sullien, pour toutes ses remarques fortes intéressantes sur cette pièce! Si on parle à juste titre de la grande peur, elle fait en fait partie de la demarche... Quand en 1951 on mettait en scène en Suisse la pièce, elle était même appelée: "Die begnadete Angst", alors quelque chose comme "La grâce de la peur".

    Beaucoup ne savent pas que Bernanos avait adapté une nouvelle de l'écrivaine Gertrud von Le Fort, parue déjà en 1931 et intitulée en allemand "Die Letzte am Schafott" et traduite an français sous le titre "La derniere a l'echafaud". Pour les amateurs de la pièce cela vaudrait le détour: Le Fort est un bon auteur!

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    Re: Georges Bernanos

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