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Message par Tristram Dim 11 Juil - 22:28

Aventures de Huckleberry Finn (le camarade de Tom Sawyer)

enfance - Mark Twain - Page 2 Aventu10

Je l’ai lu dans la traduction de Bernard Hœpffner (texte intégral), pas dans celle de William Little Hughes (adaptation pour la jeunesse datant de la seconde moitié du XIXe), que Bédoulène semble avoir lue. J’ai essayé de prendre des points de comparaison entre les deux textes, qui sont fort différents, y compris dans leur découpage ; voici la variante du texte cité (en gras) par Bédoulène, où l’on mesure toute la différence dans le rendu du parler oral.
« Les gens vont dire que je suis qu’un salaud d’ablitionniste et ils me mépriseront pasque j’ai rien dit – mais c’est du pareil au même. Je vais pas cafarder, et de toute façon je retourne pas là-bas. »
(Aucune trace de « je n’appartiens à personne ; on ne m’a pas acheté » ou approchant dans la version intégrale !)
J’ai aussi mis en parallèle quelques passages du début, et remarqué une édulcoration dans l’adaptation (Jim le nègre prétend avoir chevauché un balai, et non plus avoir été chevauché par des sorcières, ce qui est plus vraisemblable ethnographiquement parlant, etc.).
Suite de Les Aventures de Tom Sawyer, narrée par Huck lui-même, cette lecture a malheureusement été polluée par le souvenir que je garde de la série télévisée suivie avec passion lors de jeudis après-midi de mon enfance. C’est le cas de grandes œuvres comme L’Odyssée ou la Bible, dont les adaptations plus ou moins simplifiées les font découvrir à la jeunesse, mais n’en donnent qu’une pâle teinture, et l’impression fallacieuse de les connaître.
Le fleuve (Mississipi) est un vrai personnage (comme a dit Giono) ; les aventures de Huck (et Jim !) en révèlent plusieurs aspects :
« On a dormi presque toute la journée, et on est repartis à la nuit tombée, pas loin derrière un train de flottage monstrueux qui a mis autant de temps à passer qu’une procession. Il avait quatre lourds avirons à chaque extrémité, et on a donc estimé qu’il devait transporter au moins trente hommes, apparemment. Il y avait cinq grands wigwams, séparés les uns des autres, et un feu de camp à ciel ouvert au milieu, et un mât de bonne taille aux deux bouts. C’était là vraiment du grand style. Travailler comme flotteur sur un tel radeau, ça voulait vraiment dire quelque chose. »

« C’était un gros vapeur, et il arrivait à toute vitesse, il ressemblait à un gros nuage avec des rangées de vers luisants tout autour ; mais tout à coup il s’est enflé, énorme et effrayant, avec une longue rangée de portes de fourneaux ouvertes très grandes comme des dents chauffées au rouge, tandis que sa proue monstrueuse et sa rambarde étaient suspendues juste au-dessus de nous. On nous a hurlé quelque chose, et les cloches ont carillonné pour arrêter les machines, tout un brouhaha de jurons et de sifflements de vapeur – puis, tandis que Jim tombait dans l’eau d’un côté et moi de l’autre, il coupe le radeau en plein milieu. »

« Les autres endroits paraissent vraiment un peu trop à l’étroit et étouffants, mais pas un radeau. On se sent vraiment libre et à l’aise et confortable sur un radeau. »
Les terreurs sont nombreuses dans cette histoire d’enfance, et Huck y réagit souvent… en s’endormant !
Un temps, Huck y vit sur une île avec Jim, l’esclave qui s’est enfui (remake de Robinson Crusoé avec Vendredi ?) ; ils partagent les mêmes superstitions, dans leur manque d’instruction sont plus proches l’un de l’autre que des autres personnages, bien que l’esclavage soit une institution inquestionnable à l’époque (on a l'impression d'un système social admis de tous, y compris de ses victimes).
« Tous ceux qui croient toujours pas que c’est une idiotie de toucher une peau de serpent, après tout ce que cette peau de serpent avait fait contre nous, sont bien obligés de le croire maintenant, s’ils continuent à lire et voient ce qu’elle a encore fait contre nous. »
L’humour de Mark Twain fonctionne au second degré : leurs tribulations sont à l’évidence dues à la peau de serpent que Huck a touchée, ce qui, comme chacun sait, porte malheur. De même, lorsque Huck se reproche de ne pas avoir dénoncé Jim, qui aspire à devenir libre et récupérer sa famille :
« Ce nègre que j’avais pour ainsi dire aidé à s’enfuir, voilà qu’il disait tout à trac qu’il allait voler ses enfants – des enfants qui appartenaient à un homme que je connaissais même pas ; un homme qui m’avait jamais fait de mal. »
Cela ne retire rien à l’empathie pour son ami esclave :
« Il pensait à sa femme et à ses enfants, là-haut très loin, et il avait des idées noires et de la nostalgie ; pasqu’il avait jamais été loin de chez lui de toute sa vie ; et je suis certain qu’il avait autant d’affection pour sa famille que les blancs en ont pour la leur. Ça a pas l’air bien naturel, mais je crois bien que c’est vrai. »
Des lecteurs, notamment jeunes, peuvent-ils prendre de telles phrases au premier degré (surtout de nos jours) ? Faut-il adapter le texte, ou le munir d’un appareil critique, pour qu’un certain lectorat n’y voie pas du cynisme ou du racisme, mais de l’esprit, espiègle et subtil, propre à faire réfléchir par soi-même ?
À un moment Huck et Jim découvrent une maison emportée par la crue, qui recèle outre un homme tué tout un butin de fournitures, occasion d’une belle liste à la Prévert (ou Lautréamont) :
« On a pris une vieille lanterne en étain, et un couteau de boucher sans manche, et un canif Barlow tout neuf d’une valeur de vingt-cinq cents dans n’importe quel magasin, et une grosse quantité de chandelles de suif, et un bougeoir en fer-blanc, et une gourde, et une tasse en étain, et un vieux couvre-lit miteux qu’était sur le lit, et un réticule contenant des aiguilles et des épingles, de la cire d’abeille, des boutons et du fil et plein d’autres choses, et puis une hachette, des clous, une ligne de pêche aussi grosse que mon doigt avec des hameçons monstrueux dessus, et un rouleau de peau de daim, et un collier de chien en cuir, et un fer à cheval, et quelques fioles de médicament qu’avaient pas d’étiquette ; et au moment où on allait partir, j’ai trouvé une étrille en assez bon état, et Jim, il a trouvé un vieil archet de violon tout tordu et une jambe en bois. Les courroies étaient cassées mais, à part ça, c’était vraiment une belle jambe, malgré qu’elle était trop longue pour moi et trop courte pour Jim, et on n’a pas pu trouver l’autre jambe, pourtant on a vraiment cherché partout. »
Épisode très fort également (et qui manque non seulement dans la version corrigée mais aussi dans les premières éditions), celui où Jim raconte son aventure avec un cadavre que son maître de l’époque lui avait demandé de réchauffer pour le préparer à la dissection…
Grands moments que la découverte des œuvres d’Emmeline Grangerford, les tours des deux escrocs et acteurs qui les accompagnent un temps, ou encore ce roi Henry huit qui passait chaque nuit avec une femme différente, qu’il faisait décapiter au matin :
« Et il obligeait chacune d’elles à lui raconter une histoire toutes les nuits ; et il a continué ça jusqu’à ce qu’il ait rassemblé mille et une histoires de cette façon, et après ça il les a toutes mises dans un livre, et il a appelé ça le Livre du Graal – ce qui était un bon titre, et il a expliqué les choses. »
Ce voyage au fil du Mississipi est aussi initiatique : Huck apprend au cours de ses tribulations :
« Je me suis dit : je crois bien que quelqu’un qui se met à dire la vérité quand il est coincé prend pas mal de gros risques ; malgré que j’en aie pas vraiment l’expérience et que je puisse pas en être certain ; mais c’est l’impression que j’ai, de toute façon ; et pourtant voilà un cas où je veux bien être pendu si la vérité semble pas la meilleure solution, et si elle est pas moins risquée qu’un mensonge. Il faut que je mette ça dans un coin de mon esprit et que j’y réfléchisse un jour ou l’autre, car c’est plutôt étrange et pas naturel. J’ai jamais rien vu de pareil. »
L’intention principale de Twain est peut-être de secouer la culture esclavagiste, ce qu’il fait sans ménagement :
« Je me serais pas tiré sans mon nègre, quand même ? – le seul nègre que j’ai au monde, et mon seul bien. »

« − Bonté divine ! c’était grave ?
− Non, madame. Un nègre tué.
− Eh bien, c’est une chance ; parce que quelquefois il y a des tués. »
J’ai aussi trouvé un peu longuette la partie finale avec Tom Sawyer s’employant laborieusement à compliquer l’évasion de Jim par souci de se conformer à la culture romanesque conventionnelle.
En considération de l’effort de Twain pour rendre les parlers populaires, la traduction de Hœpffner translate cet argot en créant quelques néologismes, comme ce joli mot d’enfant, « en retôt », sur le modèle de « en retard ».
Je conseillerais cette (re)lecture dans une traduction récente, plus proche apparemment de l'esprit de l'auteur que les versions affadies destinées à un jeune lectorat.

\Mots-clés : #enfance #voyage

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Message par Armor Lun 12 Juil - 0:08

Je suis contre l'adaptation des textes. Par contre appareil critique et notes en bas de page, oui !

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Message par Tristram Lun 12 Juil - 1:06

Moi aussi, en principe : je ne suis pas qualifié pour affirmer que le texte "brut" est convenable (et compréhensible) pour des enfants (quoique les contes soient parfois bien durs quand on y songe) ; de toute façon, il est intolérable d'utiliser des textes littéraires pour inculquer de la morale : j'ai trouvé "l'original" plein de force, et en soi il ne devrait même pas être question de le modifier.
Je me suis aperçu que les deux passages qui ont été "omis" étaient parmi ceux qui avaient particulièrement retenu mon attention !

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Message par Bédoulène Mar 13 Juil - 11:27

zut, je ne savais pas que le livre lu était une version "jeunesse" et édulcorée, dommage.

merci Tristram pour les extraits

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Message par Tristram Mar 13 Juil - 11:53

C'est ce qu'en dit Bix à ce propos au début du fil qui a attiré mon attention sur le choix de l'édition (utile, le forum ! Plein de précieuses informations).
Evidemment, il n'est pas porté sur les jaquettes les mentions "texte non-intégral" ou "édulcoré", parfois "jeunesse", et c'est bien dommage.

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Message par Tristram Dim 10 Oct - 0:25

La vie sur le Mississippi
(Tomes 1 & 2)

enfance - Mark Twain - Page 2 La_vie14

« Il me restait trente dollars ; j’allais partir et terminer l’exploration de l’Amazone ; ce fut là toute la réflexion que j’accordai à cette question. Je n’ai jamais été très bon en ce qui concerne les détails. J’ai bouclé ma valise et j’ai pris un billet pour New Orleans sur un vieux rafiot, le Paul Jones. Pour seize dollars, j’ai bénéficié pratiquement pour moi tout seul des splendeurs dévastées et ternies de son salon principal, car cette créature avait du mal à attirer l’œil des voyageurs plus avisés. »
Le jeune Mark Twain renonce à explorer l’Amazonie lorsque Mr. Bixby, fameux pilote de bateau à roues à aubes sur le Mississippi, accepte de lui apprendre à naviguer sur le long fleuve qui le fait rêver depuis son enfance : mémoriser tous ses amers et sondages, d’ailleurs changeants au fil du temps, afin d’être capable de savoir en toute circonstance où il est (y compris de nuit).
« Il était évident que je devais apprendre la forme du fleuve de toutes les manières possibles et imaginables – à l’envers, par le mauvais bout, du dedans vers l’extérieur, de l’avant vers l’arrière, et "en travers" –, et puis qu’il me fallait savoir aussi quoi faire les nuits de brouillard, lorsqu’il n’avait pas la moindre forme. »

« Lorsque j’eus appris le nom et la position de chaque caractéristique visible du fleuve ; lorsque j’eus si bien maîtrisé sa forme que j’aurais pu fermer les yeux et en suivre le cours de Saint Louis à New Orleans ; lorsque je sus lire la surface de l’eau comme on lit les nouvelles dans le journal du matin ; et lorsque, enfin, j’eus entraîné ma mémoire peu douée à conserver précieusement une quantité infinie de sondages et de repères de traversée et à les tenir bien solidement, j’estimai que mon éducation était terminée. »
Mais il lui reste à apprendre les « couloirs » lors des crues, et bien d’autres choses sur le monde fascinant du grand fleuve, comme naviguer dans la fumée de bagasse...
« On a du mal à comprendre à quel point il est extraordinaire de connaître chaque petit détail de douze cents miles de fleuve et ce avec une exactitude absolue. »
Ce parcours mnémotechnique rappelle l'art de mémoire ou méthode des lieux, et le fonctionnement de la mémoire elle-même, comme on commence à l’expliquer de nos jours.
Ce livre est aussi un témoignage sur le monde méconnu du Mississippi au milieu du XIXe, un récit souvent autobiographique, un recueil d’aventures et d’anecdotes "parlantes", qui rendent ses habitués, des mariniers des radeaux de bois aux voyageurs de Saint Louis à New Orleans en passant par les planteurs, « nègres », « israélites », bûcherons, Indiens, mais aussi un compte rendu historique (dès la présence française dans les débuts d’exploration) et géographique (des considérations géologiques comme le fleuve devenant de moins en moins long, des « raccourcis » court-circuitant ses méandres, à une sorte de guide touristique vantant les nouvelles villes).
Tout un peuple est décrit, pittoresque et violent, avide de modernité, caractérisé par le dynamisme tant des laborieux que des escrocs.
« Le missionnaire passe après le whisky – je veux dire, il arrive après que le whisky est arrivé ; puis l’immigrant pauvre débarque, avec hache, houe et fusil ; puis le marchand ; puis la ruée mélangée ; puis le joueur, le desperado, le voleur de grands chemins et tous leurs frères et sœurs dans le péché ; et puis le petit malin qui a récupéré une ancienne concession couvrant tout le territoire ; cela attire la tribu des avocats ; le comité de vigilance amène l’entrepreneur des pompes funèbres. Tous ces intérêts font venir le journal ; le journal lance la politique, et le chemin de fer ; tout le monde s’y met, et on construit une église et une prison – et voilà, la civilisation est établie pour toujours dans la région. Mais le whisky, voyez-vous, était le chariot de tête, dans cette œuvre bienfaisante. C’est toujours le cas. »
Les pilotes formaient une aristocratie ne le cédant à personne, y compris aux capitaines ; ils incarnent peut-être le mythe états-unien à l’époque.
« …] un pilote, à cette époque-là, était le seul être humain au monde qui fût libre et entièrement indépendant. »
L’alias de « Mark Twain », « ("deux brasses de fond") – le cri par lequel le sondeur prévenait le pilote de la menace de hauts-fonds » − serait lié à son apprentissage du courage, ou au pseudonyme d’un certain capitaine Isaiah Sellers.
Nombre de digressions savoureuses, l’humour typique de l’auteur, participent de la faconde des personnages rencontrés, menteurs fabuleux et superstitieux à l’inventivité (et l’exagération, y compris dans les jurons) d’une délectable imagination.
« − Je ne vous raconterai pas d’histoires, expliqua-t-il ; il m’a dit un jour un mensonge si monstrueux que ça m’a fait gonfler l’oreille gauche. Elle est devenue si grosse qu’elle m’a caché la vue ; elle est restée comme ça pendant des mois et les gens venaient de miles à la ronde pour me voir m’éventer avec. »

« Lorsque je tombe sur un personnage bien dessiné dans une fiction ou une biographie, j’y trouve généralement un vif intérêt, parce que je l’ai connu avant – je l’ai rencontré sur le fleuve. »
J’ai beaucoup apprécié comme l’auteur facétieux est prodigue en parenthèses sans frein ni mesure, et comme son ton de conversation met en abyme l’esprit typiquement "sudiste" des oralités rapportées : là où le souvenir et sa relation enflent pour devenir fiction.
Mark Twain ayant dû abandonner son métier de pilote lors de la guerre, il revient sur le Mississippi vingt et un ans plus tard, en 1882 ; les changements sont immenses. Il reprend ses notes de voyage et réunit une importante documentation pour étayer son reportage fantaisiste, l’épopée du légendaire Mississippi avec sa boue, ses naufrages, voie commerciale devenue désuète et dont les digues ne contiennent pas toujours les débordements.
« La navigation à vapeur sur le Mississippi est née aux alentours de 1812 ; trente ans plus tard, elle avait pris de formidables proportions et en moins de trente ans encore, elle était morte ! »
La nostalgie est perceptible dans cette litanie des transformations, tant dans la nature que chez les hommes (malgré le progrès, notamment industriel, permis par le chemin de fer, cet adversaire vainqueur du fleuve).
« Beaver Dam Rock était au beau milieu du fleuve maintenant, y faisant une prodigieuse "marque" ; avant, il était près de la rive et les bateaux qui descendaient passaient à l’extérieur. Une grosse île qui était située au milieu du fleuve s’est retirée vers la rive côté Missouri, et les bateaux ne s’en approchent plus du tout. L’île appelée Jacket Pattern est réduite à un petit morceau triangulaire, à présent, et elle est promise à une prochaine destruction. Goose Island a complètement disparu, à l’exception d’un petit bout de la taille d’un vapeur. Le dangereux « Cimetière », dont nous franchissions les épaves sans nombre si lentement et avec de telles précautions, est loin du chenal désormais, et il n’est plus la terreur de personne. L’une des deux îles que l’on nommait jadis les Two Sisters n’existe plus ; l’autre, qui se trouvait près de la rive côté Illinois, est maintenant côté Missouri, à un mile de là ; elle est solidement reliée au rivage, et il faut un œil perçant pour voir où est la soudure – et pourtant, elle appartient encore au territoire de l’Illinois, et les gens qui y vivent doivent franchir le fleuve en bac et payer les routes et les taxes de l’Illinois : étrange état de choses ! »
La nature est dépeinte.
« Je me suis réveillé pour le quart de quatre heures, tous les matins, car on ne voit jamais trop de levers de soleil sur le Mississippi. Ils sont enchanteurs. D’abord, il y a l’éloquence du silence ; car un calme profond pèse sur tout. Puis il y a l’obsédante sensation de solitude, d’isolement, d’éloignement des soucis et du remue-ménage du monde. L’aube arrive à pas de loup ; les murs solides de la sombre forêt s’adoucissent en grisonnant, et de vastes espaces du fleuve s’ouvrent et se dévoilent ; l’eau est lisse comme du verre, émet de petites volutes spectrales de brume blanche, il n’y a pas le moindre souffle de vent, pas un mouvement de feuille ; la tranquillité est profonde et infiniment satisfaisante. Puis un oiseau se met à chanter, un autre l’imite, et bientôt les gazouillis se transforment en une joyeuse orgie musicale. Vous n’apercevez aucun de ces oiseaux ; vous vous déplacez seulement dans une atmosphère de chansons qui semble chanter d’elle-même. Quand la lumière est devenue un petit peu plus forte, vous avez l’un des plus beaux et des plus harmonieux spectacles imaginables. Vous avez le vert intense des feuillages serrés et touffus à côté de vous ; vous le voyez pâlir, une nuance après l’autre, devant vous ; au-dessus du prochain cap en saillie, à environ un mile ou plus, la couleur s’est éclaircie jusqu’au vert jeune et tendre du printemps ; le cap suivant, plus loin, a presque perdu la sienne, et à des miles sous l’horizon celui d’après dort sur l’eau, simple buée imprécise, et on le distingue à peine sur le ciel qui le domine et qui l’entoure. Et toute cette étendue de fleuve est un miroir, et s’y peignent les reflets ombreux des feuillages et des rives arrondies et des caps qui s’éloignent ; eh bien, cela est de toute beauté ; doux et riche et beau ; et quand le soleil est complètement levé, et qu’il distribue une touche de rose ici et une poudre dorée un peu plus loin et une brume pourpre là où elle produira le meilleur effet, vous estimez que vous avez vu quelque chose dont il vaudra la peine de se souvenir. »
Voici une recommandation pour éviter les enterrements à New Orleans, le sous-sol étant gorgé d’eau :
« Vous pouvez brûler une personne pour quatre ou cinq dollars ; et fabriquer assez de savon avec ses cendres pour payer la note. Si c’est quelqu’un de normal quant au volume, vous pouvez même faire un profit grâce à lui. J’ai estimé la chose sur soixante-quatre sujets qui m’ont rendu visite chez moi, et que je connais personnellement et intimement, et j’en ai conclu que tous paieraient la dépense, et que quarante-trois d’entre eux généreraient un profit. Moi-même je serai capable de laisser quelque chose, si je ne tombe pas en dessous de la moyenne. »
À noter que le risque d’épidémie évoqué par Mark Twain à propos de l’ensevelissement de cadavres (hors épidémie en cours) n’est pas avéré, comme un certain nombre d’autres faits rapportés (texte édité pour la première fois en 1883).

Ce livre constitue un excellent complément aux romans plus connus de Twain, sans que l’esprit en soit fort différent. Et ceux qui ont assez fréquenté un fleuve (que ce soit le Danube, le Nil, la Mana ou la Loire) comprendront cet amour tendrement passionné pour le Mississippi.

\Mots-clés : #essai #temoignage #voyage #xixesiecle

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Message par Bédoulène Dim 10 Oct - 17:24

ma liste s'allonge, plus de papier ! Wink Tristram tu m'a encore convaincue mais je suis très en retard sur le déroulement de ma PAL

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Message par animal Dim 10 Oct - 21:30

ouaip, ça donne envie de se laisser piloter. cat

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Message par Tristram Dim 10 Oct - 21:34

C'est assez foutraque comme pilotage, il y a un peu de tout (et des choses à y laisser), mais c'est le genre de lecture discursive où perso je me régale !

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Message par Tristram Lun 13 Déc - 19:44

Nouvelles du Mississippi et d'ailleurs

enfance - Mark Twain - Page 2 Nouvel12

Vingt-deux nouvelles souvent brèves, pleines d’un humour parfois un peu daté : c'est un genre qui semble ne pas être immuable, du moins dans certaines de ses formes…
Ces récits sont généralement présentés comme vécus ou au moins véridiques, souvent rapportés par quelqu’un de rencontre, fréquemment dans un train.
La célèbre grenouille sauteuse du comté de Calaveras est le cas d'un conteur aussi farfelu qu'intarissable.
Une journée à Niagara relate une visite touristique aux célèbres chutes ; remarque d’autant plus comique qu’on ne faisait pas les selfies soi-même à l’époque :
« Il n’y a pas de véritable mal à faire de Niagara l’arrière-plan où exposer sa merveilleuse insignifiance à une bonne lumière bien claire, mais s’y autoriser requiert une sorte d’autocomplaisance surhumaine. »
Les tribulations de Simon Erickson est l’histoire d’un jeune cultivateur épris des navets, et surtout d’une curieuse lettre dont le texte se transforme absurdement…
Une histoire vraie, c’est celle d’une Noire qui retrouva son fils, vendu treize ans plus tôt, dans l’armée de l’Union.
Le marchand d’échos est un réjouissant exemple de la passion des collections, avec le cas loufoque de celle… d’échos !
Les amours d’Alonzo Fitz Clarence et Rosannah Ethelton est une intrigante histoire de temps déréglé, de maison où la saison est différente d’une pièce à l’autre, et finalement de conversations téléphoniques...
Ce qui sidéra les geais bleus est une amusante historiette de geais qui parlent, et font preuve d’humour.
Une bien curieuse expérience : espionnage pendant la guerre de Sécession ?
La famille McWilliams et les signaux d’alarme : il s’agit d’une burlesque alarme anti-intrusion ; Twain semble avoir beaucoup de problèmes avec les nouveautés technologiques…
« J’acceptai ce compromis. Je dois vous expliquer que lorsque je veux quelque chose, et que Mme McWilliams veut autre chose, et que nous nous prononçons finalement – comme nous le faisons toujours – en faveur de ce que veut Mme McWilliams, elle appelle ça un compromis. »
Le chasseur et la dinde machiavélique a un accent de souvenir d’enfance.

\Mots-clés : #humour #nouvelle

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Message par Bédoulène Mar 14 Déc - 9:40

merci Tristram ! le dernier extrait est très réaliste !

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Message par animal Dim 17 Juil - 11:54

Un extrait de A la dure :

Une heure environ après le petit déjeuner, nous vîmes les premiers villages de chiens de prairie, la première antilope, et le premier loup. Si je m'en souviens bien, ce dernier était le véritable coyote* des déserts lointains. Et si c'était bien lui, ce n'était ni une jolie bête ni un animal respectable, car j'ai lié depuis une connaissance approfondie avec sa race et je peux en parler en toute assurance. Le coyote est un squelette long et mince, de triste mine, sur lequel on a tendu une peau de loup grise dont la queue, passablement fournie, traîne perpétuellement à terre d'un air désespéré d'abandon et de misère. L'oeil fuyant et méchant avec ça, la figure longue et aigüe, les lèvres légèrement retroussées et les dents découvertes. Tout son être a l'air furtif. C'est l'allégorie vivante et repsirante du besoin. Il a toujours faim. Il est toujours pauvre, malchanceux, sans amis. Les plus viles créatures le méprisent, et les puces elles-mêmes le désertent pour un vélocipède. Il est si plat et lâche que, au moment même où ses dents en bataille esquissent une menace, le reste de sa figure s'en excuse. Il est si laid ! - si crotté, si osseux, si ébouriffé, si pitoyable ! Dès qu'il vous voit il retrousse ses babines, ses dents lancent un éclair, et déjà il prend un long trot velouté à travers les sauges en vous jetant de loin en loin un coup d'oeil par-dessus l'épaule, jusqu'à ce qu'il se trouve hors de portée d'un pistolet. Puis il s'arrête et vous exémine posément, trotte une cinquantaine de mètres et s'arrête encore - cinquante autres mètres et un nouvel arrêt. Finalement le gris de son corps fuyant se confond avec le gris des sauges et il disparaît.

* : Prononcez "k-o-ty". (N.d.A)

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Message par Tristram Dim 17 Juil - 12:49

Quel beau portrait !

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Message par animal Dim 9 Oct - 13:04

enfance - Mark Twain - Page 2 Image41

A la dure

J'aurais mis le temps pour revenir partager quelques mots sur ce livre, et si je vais faire court ce sera néanmoins de bon coeur.

Pour faire injsutement synthétique qu'ai je trouvé dans ce livre :

- une lecture divertissante, pleine d'humour
- un mélange de récit de voyage et d'aventure
- un stupéfiant panorama d'images des mythes américains

De la ruée vers l'or à Hawaii, San Francisco, de galeries de personnages en péripéties improbables, c'est baignés de bonne humeur que l'on voyage au fil de ce journal. Et les images fortes que l'on parcourt sont d'étonnants échos à nos visions de films si ce n'est d'actualités et d'étrangetés d'outre atlantique.

Le ton y est pour beaucoup mais la matière vaut le détour. Super lecture avec des moments incroyables !

Mots-clés : #aventure #humour #lieu #voyage #xixesiecle

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Message par Bédoulène Dim 9 Oct - 16:29

merci Animal et l'humour ça fait du bien !

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