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Albert Cossery

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Message par Pinky Mar 10 Mai - 18:12

Pour boucler sur la "participation active" du lecteur, je dirais que vos points de vue me confortent dans mes élans de curiosité sans oublier le texte bien sûr.
On aura l'occasion d'y revenir.
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Message par Tristram Sam 6 Aoû - 12:07

Un complot de saltimbanques

Albert Cossery - Page 3 Un_com10

Teymour, qui partit six années de sa sordide petite ville de province égyptienne sous prétexte d’études à l’étranger (il s’est amusé, puis a acheté un diplôme d’ingénieur chimiste), retrouve son ami Medhat, le journaliste toujours à l’affût des plaisirs cachés et des occasions de se réjouir, et Imtaz, l’acteur et séducteur myope. Des notables disparaissent, et la police les surveille, croyant à un complot politique. Chawki le propriétaire lubrique s’est acoquiné avec la bande d’amateurs de l’absurde et du dérisoire dans la société qu’ils abhorrent ; il est particulièrement haï par Rezk (dont il a humilié le père), jeune protégé de l’intègre chef de la police, Hillali, qui fit de ce sensible amoureux des livres un indicateur ; sa sœur, Felfel ("piment"), une saltimbanque en bicyclette, s’est aussi entichée de Teymour. Salma, subornée et ravilie par Chawki, vit avec Samaraï, l’étudiant vétérinaire venu de la capitale pour toucher un héritage.
« Dans toute société en évolution, le progrès social commence toujours par l’indépendance des fesses chez les femmes. Comme c’est le seul progrès qui nous profite, je ne suis pas contre. »

« Il ne faut jamais se couper de l’humanité, car on risque dans l’éloignement de lui trouver des circonstances atténuantes. »

« Les salauds sont le sel de la terre, déclara Imtaz. »

« Seuls des jeunes gens instruits et surtout oisifs – il faut des loisirs pour aiguiser le sens critique et élaborer un idéal – pouvaient sacrifier leur temps et leur avenir dans ce combat contre l’iniquité ; un combat douloureux et toujours recommencé. […]
Ils font semblant de s’amuser, mais ce n’est qu’une ruse. En vérité, ils complotent contre le gouvernement. Sinon pourquoi resteraient-ils oisifs ?
− Peut-être qu’ils trouvent la vie plus agréable à ne rien faire. C’est une philosophie nouvelle. Ils sont décidés à la mettre en pratique. […]
Ils ne peuvent rester oisifs sans découvrir que ce monde est abject et révoltant. […]
− En ce qui les concerne, je pense qu’ils doivent trouver ce monde abject et révoltant, mais qu’ils ne tiennent guère à le changer. C’est du moins l’impression qu’ils me donnent.
− Tu veux dire qu’ils méprisent trop ce monde pour le changer ?
− Je dirais plutôt que c’est de l’indifférence et non du mépris.
− Alors, d’après toi, qu’espèrent-ils ?
− Mais ils n’espèrent rien. La vie, Excellence, la vie seule les intéresse. »
Cynisme et misogynie décomplexée (surtout concernant les femmes qui ont dépassé la nubilité) dans cet exposé de la pensée de Cossery, avec toujours le rejet du travail, cette complicité à l'égard de l’odieuse comédie humaine. Explicit :
« Peu après, dans un coin de la place, ils rencontrèrent une bande d’écoliers jouant au ballon et ils les injurièrent grossièrement parce qu’ils se livraient à ce jeu stupide, érigé par la propagande officielle en suprême activité sociale et responsable pour une large part de la débilité mentale des peuples. Devant eux se dressait maintenant la statue de la paysanne à la robe stylisée et, dans la nuit tombante, son bras levé semblait non plus exiger le réveil d’une nation à l’esclavage, mais plutôt désigner à sa vindicte le pouvoir infâme qui s’étendait loin, très loin, à travers le monde. »

_________________
« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par Pinky Sam 6 Aoû - 13:07

Cynisme et misogynie décomplexée (surtout concernant les femmes qui ont dépassé la nubilité) dans cet exposé de la pensée de Cossery, avec toujours le rejet du travail

J'avoue que c'est un peu ce qui me rebute chez Cossery, avec parfois un intérêt pour une nubilité toute juste atteinte. Lecture sans doute trop personnelle mais ça me gêne...
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Message par Bédoulène Dim 7 Aoû - 8:27

oui moi aussi sa misogynie m'énerve et je me demande si ce n'est pas un trait réel de sa personne

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Message par Pinky Dim 7 Aoû - 9:31

Merci Bédoulène pour ta réponse. Je pense que Tristram en sait un peu plus sur l'homme et ses relations avec les femmes.
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Message par Tristram Dim 7 Aoû - 10:13

Il me semble que c'est flagrant dans ce livre ; en tout cas il représente bien une société foncièrement misogyne.

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Message par Pinky Dim 7 Aoû - 10:43

Merci Tristam mais j'ai l'impression qu'il y adhère sérieusement.
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Message par Tristram Dim 7 Aoû - 11:50

C'est cash, sans doute le reflet d'une culture qui économise le politiquement correct à propos de la condition féminine.
Ce qui m'interroge plus, dans la philosophie du "fainéant" décomplexé chez Cossery, c'est que semble se dessiner en filigrane qu'elle est basée sur un certain parasitisme social, qu'elle table assez cyniquement sur le labeur des autres pour assurer l'ordinaire, communauté qui s'attire en prime son jugement critique et méprisant (ça vaut notamment pour les femmes, au foyer ou prostituées). Je me demande si finalement toute la nébuleuse des "paresseux" (nombreux auteurs en vogue actuellement) qui prône le rejet du travail ne repose pas sur l'exploitation des autres citoyens, qui n'ont pas compris l'astuce de ce modèle (qui trouverait assez vite ses limites s'il se généralisait).

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Message par Pinky Dim 7 Aoû - 11:56

Bonne réflexion Tristram. J'avais une amie qui aimait Cossery pour cette raison, non pas la misogynie mais le fait de profiter des autres "imbéciles" pour ne pas dire autre chose, ceux qui payaient des impôts et bossaient. Et puis, on finit par profiter des couvertures sociales financées par ces mêmes imbéciles....
C'est aussi ce qui m'avait éloignée de Cossery mais cela ne juge absolument pas ses qualités littéraires et au moins, cela témoigne de ce type de comportement, pas vraiment "politiquement correct", ni moral...
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Message par Bédoulène Dim 7 Aoû - 19:12

certainement Tristram et c'est là qu'il faut, si on le peut, séparer l'homme de l'écrivain ?

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Message par Tristram Dim 7 Aoû - 21:58

Je n'irais pas jusque là : après tout, on est à une époque qui véhicule, pas seulement par le livre, beaucoup de messages de violence et d'auto-justice par exemple, traitements de nature illégale d'ailleurs ; il faut en être conscient, et c'est utile de savoir à qui on a affaire (même dans un polar, ou "politique hard").
Il me semble que se dessine là (dans ce livre qui paraît presque être un manifeste) une personne dont je trouve les ouvrages très intéressants, mais dont la philosophie ne me convient pas personnellement : ce qui m'intéresse, c'est tant sa personnalité particulière que son attitude et son articulation vis-à-vis de la société, notamment celle dont il est originaire. Il me semble qu'on ne peut pas approfondir la connaissance d'un auteur sans s'intéresser à sa personnalité et son vécu.
À noter que lire une oeuvre n'engage pas le lecteur, que je sache, alors que la publier entraîne légalement la responsabilité de l'éditeur sur son contenu, bien plus que celle de son propre auteur ! Ce dernier est libre d'écrire ce qu'il pense ou son contraire, de même qu'on peut je crois donner librement son avis sur ce qu'il écrit. Il faut juste rendre à César ce qui lui est dû !

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Message par Pinky Lun 8 Aoû - 15:38

Pour continuer sur la question de la réception par le lecteur ou la lectrice et sur celle de la relation homme/auteur. Je voudrais faire un pas de côté et raconter, si je ne l'ai pas déjà fait (on finit par radoter) la lecture que j'avais faite enfant (8 ans environ je pense) du Loup et l'Agneau. J'avais collé le livre à la page de la fable (un livre animé pour les enfants), ne voulant plus voir la fable. Les adultes ont pensé que j'avais eu peur de la violence du loup mangeant l'agneau; En fait, c'est la morale "La raison du plus fort est toujours la meilleure" que j'avais prise au premier degré comme si La Fontaine défendait ce point de vue. Je trouvais ça désespérant. Je n'avais pas perçu le second degré.
En revanche, certains auteurs traduisent ce qu'ils pensent dans ce qu'ils écrivent. Cela peut gêner et cela dépend aussi du lecteur qui peut être gêné ou non pas certains parti pris ou complaisances, surtout si c'est distillé je dirais "l'air de rien".
Question qui n'est donc jamais simple.
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Message par Tristram Lun 8 Aoû - 17:36

Oui, là c'est cash, surtout pas rapport aux instillations subreptices de (non-) morale, plus ou moins inconscientes d'ailleurs (vengeances décrétées et/ou exécutées de façon individuelle, par exemple) ; tout ça sans tenir compte du second degré, qui survole me semble-t-il souvent beaucoup de personnes.

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Message par Pinky Lun 8 Aoû - 17:50

Pour clore sur ce sujet qui n'a plus trop à être dans Cossery, sauf que cela a commencé à son égard. J'avoue que je n'ai pas bien compris ta réponse Tristram. Je pensais à des ouvrages comme ceux de Tournier qui peuvent gêner par exemple. Il arrive que l'on ait du mal à identifier le malaise, c'est plutôt ce que j'ai voulu dire. Je dirais que c'est encore une fois la question du rapport entre le lecteur et l'auteur voire l'homme ou la femme.
Pour la question de la littérature que l'on donne à lire aux enfants et aux jeunes, on pense parfois que le message sera clair ou qu'il n'est pas accessible et on ne fait pas attention à la réception qui n'est pas celle à laquelle on s'attend et des jeunes aux adultes, il n'y a parfois qu'un pas.
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Message par Tristram Lun 8 Aoû - 18:08

Cossery semble dire directement, franchement ce qu'il pense. Ce n'est pas le cas d'une portion assez conséquente de la production culturelle, qui banalise progressivement des arbitraires sous-jacents. Tournier peut gêner par son analité fondamentale, si j'ose dire ; c'est autre chose. Quand Eastwood incarne régulièrement un personnage qui fait sa propre justice, ça ne gêne pas, mais peut-être que ça devrait : il flatte de bas instincts assez répandus, et passez muscade, ce n'est que du western.

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Message par Bédoulène Lun 8 Aoû - 19:14

oui Cossery est cash, mais ce n'est pas cela qui me gêne c'est sa critique des femmes, cependant je pense qu'un lecteur connaissant le pays et ses habitants aurait un autre regard, une autre oreille.

(je m'énerve en ce moment contre ce qu'un des personnages dit dans le court roman de Th. Mann)

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Message par Tristram Dim 25 Déc - 10:49

Une ambition dans le désert

Albert Cossery - Page 3 Une_am10

Au début, sensation de déjà lu tant la situation rappelle celle d’Un complot de saltimbanques : à « Dofa », la capitale d’un petit l’émirat « du golfe », Samantar (au lit avec Gawhara, quinze ans) s’inquiète des récents attentats à la bombe revendiqués par des tracts maladroits, qu’il considère comme une mystification risquant de déclencher la répression du régime autoritaire de cet État pauvre jusque-là épargné par les puissances impérialistes, étant dépourvu de ressources pétrolières.
« La révolution ? Cela ne me paraît pas d’une nécessité vitale dans cette région, ni en ce moment. Même un enfant saurait que la puissance impérialiste qui protège nos richissimes voisins ne laisserait pas sans bouger un mouvement subversif s’implanter dans une partie de la péninsule. »
Il décide d’enquêter avec Hicham, le populaire joueur de tabla (père de la petite Nejma), et effectivement, le peuple, certes pauvre, ne s’intéresse pas à ces signes de révolution. Il retrouve Shaat, son ami d’enfance, à la fois enthousiaste et lucide, inopinément libéré par anticipation de prison pour fraude grâce à un certain Higazi.
« Shaat accueillait toujours avec la même ferveur tous les événements que le hasard pouvait accumuler sur son chemin. Pour lui il n’y avait pas de bonnes et de mauvaises situations. Toutes les situations méritaient d’être vécues avec délectation, car il y avait dans chacune d’elles cette parcelle d’humour qui sauvait l’homme de la dégénérescence et de la mort. Sa nouvelle fonction n’avait en aucune manière changé son caractère éminemment futile. Diriger une révolution n’impliquait nullement de sa part un renoncement à la lucidité. Son analyse des valeurs et des principes qui depuis des millénaires régissaient la terre des hommes n’avait subi aucune altération du fait de son engagement politique. Il restait toujours convaincu de la bêtise fondamentale du monde et n’éprouvait aucune envie de le réformer. D’ailleurs on n’avait pas exigé de lui la foi d’un justicier luttant pour une meilleure répartition des biens terrestres. Tout cela avait plutôt l’air d’un jeu stupide. Fabriquer des bombes et les faire poser par des complices dûment appointés dans différents points de la ville était une occupation surprenante, certes, mais pas plus répréhensible que celle d’un chef d’État faisant bombarder par ses avions une population sans défense. Au moins, ses bombes à lui ne faisaient pas de victimes. Shaat se sentait dans une situation sans équivalent dans les annales révolutionnaires. Participer à une révolution sans être concerné par son triomphe ou son insuccès c’était tout de même quelque chose d’étonnant et qui concrétisait dans une certaine mesure un rêve d’enfance qu’il avait partagé avec Samantar. C’était le rêve merveilleux de tous les enfants intelligents : fabriquer une arme magique capable d’anéantir à jamais le monde ennuyeux des adultes. Malheureusement Samantar avait trahi son rêve d’enfant ; il ne recherchait plus que la paix. Une paix que Shaat, obéissant aux caprices de sa destinée, était en train de saper avec une touchante bonne conscience. »
Un jeune poseur de bombes (Mohi) :
« C’est vrai, il n’y a pas plus débilitant qu’un homme sincère. Mais celui-là ne nous causera aucun ennui. Il approuve tout ce qui peut démanteler le pouvoir, n’importe quel pouvoir. Il hait le monde entier et si je lui en donnais l’ordre, il ferait un carnage. Je ne sais pas ce qu’on lui a fait, mais tu peux compter sur lui pour faire sauter la ville. De toute ma vie je n’ai rencontré quelqu’un trimbalant une haine aussi farouche. »
Le but des attentats n’est pas dans l’émirat, mais chez ses voisins corrompus :
« L’argent du pétrole qui s’accumule entre les mains de quelques potentats, tandis que la majorité du peuple vit dans l’indigence, rend ce dernier plus sensible à l’injustice sociale. Il y a des millions de mécontents à nos frontières. Il suffit d’une étincelle pour qu’ils se soulèvent. Notre action sera pour eux exemplaire. Le partage des biens est une utopie toujours d’actualité et qui fait encore rêver les foules. »
Le cheikh Ben Kadem, Premier ministre de l’émirat, en est le vrai maître, et ambitionne de devenir celui de toute la péninsule, étant farouchement opposé à l’impérialisme étranger ; Samantar, son cousin, anarchisant uniquement préoccupé de plaisirs (femmes, haschisch), est aussi son « conseiller clandestin » à cause de sa perspicacité, même si tout les oppose. Cossery nous fait vite comprendre que c’est le rigoureux Ben Kadem, cette « ambition dans le désert », qui est l’instigateur de ces attentats, comptant sur la « solidarité prolétarienne » internationale pour financer son projet.
« À force de discuter pendant des nuits entières avec son jeune parent Samantar (cet esprit foncièrement contestataire, mais pour qui l’action était une chose dérisoire), il avait fini par admettre que seule une révolution populaire, par l’impact qu’elle aurait dans les autres États du golfe, parviendrait à remuer ces masses amorphes et ferait éclater cet ordre granitique qui s’opposait à son ambition. Cette arme suprême des pauvres lui apparut comme un don de la providence à la pureté de son idéal patriotique. »

« Ben Kadem n’était pas mécontent d’avoir mis en pratique un principe – fondement d’une philosophie cynique – que son jeune parent Samantar avait toujours soutenu devant lui : à savoir que toutes les institutions humaines étaient basées sur une imposture. »
Cossery montre la manipulation et récupération des révolutionnaires avec leur « ordinaire stupidité ».
« Une révolution crédible se fait surtout avec du bruit. »
Une seconde vague d’attentats terroristes, visant clairement les possédants, fait sauter la banque et l’agence d’import-export ; ce n’est plus une farce, et les déshérités craignent pour leurs rares biens ! Gawhara :
« La jeune fille portait son tablier d’écolière et agitait à bout de bras son cartable comme si elle se défendait contre une meute de chiens lancée à sa poursuite. Avec ses sandales en cuir rouge éclaboussées de soleil, elle semblait, dans sa ruée trépidante, répandre son sang sur la pierraille. […]
Pourquoi ne pas partir ?
– Parce que c’est ici que j’aime vivre.
– Il n’y a pas un autre désert comme celui-ci ?
– Non, c’est le dernier. Tous les déserts environnants sont pollués par le pétrole et les marchands du monde entier. Les fiers nomades portent désormais l’uniforme de l’infamie et travaillent tous dans les industries pétrolières. La vue de ces esclaves ternirait notre amour. »

« – Je comprends et même j’admire volontiers la violence contre toutes les formes de l’oppression. Mais nous sommes ici loin de toute tyrannie. Ceux qui à Dofa prônent la violence, il me semble qu’ils s’amusent à instaurer la tyrannie, mais sans doute sont-ils trop bêtes pour s’en soucier.
– Pourtant ces gens sacrifient leur vie pour une juste cause.
– Tu es trop bon pour le croire. Laisse-moi te dire que personne ne fait don de sa vie à une cause, fût-elle juste ou injuste, mais seulement pour obéir à une pulsion intérieure plus forte que l’attachement à la vie. »

« Là où il n’y a rien à partager la révolution est déjà pratiquement accomplie. Alors je me demande si ce chef n’a pas d’autres objectifs plus lointains, plus grandioses que la conquête de ce misérable royaume. Aussi je soupçonne derrière cette macabre exhibition l’ambition d’un homme. »
Mohi ayant explosé avec la bombe qu’il allait placer au palais du Premier ministre en outrepassant les ordres, Shaat avoue à Samantar la part qu’il eut dans le faux mouvement insurrectionnel et la première vague d’attentats, ainsi que l’identité de son promoteur, Ben Kadem. Mohi était le fils secret de ce dernier, qu’il haïssait, et qui renonce à son projet. Tareq, le simple d’esprit aux discours subversifs qui fait la joie des enfants, apparaissant peu à peu comme un simulateur utilisant l’arme de la dérision, n’est en fait pas fou, mais à l’origine de la seconde vague d’attentats, destinés à supprimer les ressources financières du premier mouvement.
« C’est très jeune que j’ai décidé de devenir fou, comme on décide de devenir médecin ou avocat. Les fous jouissent de circonstances atténuantes et il leur est permis de s’exprimer en toute liberté. Et je voulais – c’était ma seule ambition – pouvoir dire au monde tout mon dégoût et ma haine sans encourir de représailles. »
C’est habilement structuré et remarquablement observé, même si le ton guindé de Cossery est parfois laborieux. Outre de beaux personnages (où on devine des positions de l’auteur, portant toujours les valeurs du dénuement et de l’inaction), j’ai trouvé cet ouvrage particulièrement révélateur de la mentalité moyen-orientale, singulièrement au vu de l’histoire récente (livre publié en 1984).

\Mots-clés : #insurrection #politique #psychologique #revolution

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Message par Bédoulène Lun 26 Déc - 21:32

merci Tristram ! "j’ai trouvé cet ouvrage particulièrement révélateur de la mentalité moyen-orientale, singulièrement au vu de l’histoire récente (livre publié en 1984).
"
remarque intéressante

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Message par Tristram Mer 19 Avr - 12:03

Les Couleurs de l'infamie

Albert Cossery - Page 3 Les_co13

Ossama est un adroit voleur professionnel du Caire, à l’éthique de dérision professant que « le seul moteur de l’humanité était le vol et l’escroquerie » ; à ce titre, il vole les riches (voleurs) pour faire circuler l’argent.
« La multitude humaine qui déambulait au rythme nonchalant d’une flânerie estivale sur les trottoirs défoncés de la cité millénaire d’Al Qahira, semblait s’accommoder avec sérénité, et même un certain cynisme, de la dégradation incessante et irréversible de l’environnement. »
Il a trouvé dans le portefeuille volé d’un certain Suleyman, promoteur immobilier véreux, la lettre d’Abdelrazak, frère du ministre des Travaux publics, qui l’implique dans une malversation à propos d’une habitation neuve qui s’est effondrée en tuant cinquante personnes.
Pour faire éclater le scandale, il approche Karamallah, un lettré subversif qui vit dans la Cité des morts, un vaste cimetière urbain squatté par une multitude de démunis.
« Pour Karamallah le choix de cette austère résidence avait pour origine le despotisme d’un gouvernement imperméable à l’humour et férocement hostile à toute information ayant quelque rapport avec la vérité. »

« C’était un principe de sa philosophie que les problèmes se résolvent d’eux-mêmes si on n’y prête pas attention. »

« Il n’y a aucun avenir dans la vérité, tandis que le mensonge est porteur de vastes espérances. »

« Sache que l’honneur est une notion abstraite, inventée comme toujours par la caste des dominateurs pour que le plus pauvre des pauvres puisse s’enorgueillir d’un avoir fantomatique qui ne coûte rien à personne. »

« Atef Suleyman, le promoteur d’anodins génocides urbains, ne portait pas le signe de l’infamie inscrit sur son front, mais cette négligence de la nature n’empêchait pas les innombrables locataires des immeubles construits par sa société immobilière de le maudire à toute heure du jour et de la nuit, sans compter certains extrémistes qui réclamaient sa mort immédiate. Malheureusement ces invectives d’une populace acrimonieuse, dépourvue de toute culture économique pour apprécier les beautés du capitalisme, n’atteignaient jamais leur destinataire. Celui-ci vivait majestueusement dans le quartier résidentiel de Zamalek, distant de plusieurs kilomètres des nouvelles cités conquises sur le désert où il exerçait sa lucrative industrie. Désabusé par la pérennité des monuments pharaoniques, Suleyman se voulait le promoteur de l’ère des constructions éphémères – emblème de la modernité – qui ne léguaient à la postérité que gravats et poussières. En langage clair, des maisons jetables. »
Karamallah décide de faire se rencontrer Ossama et « cet homme [qui] représente toute l’infamie universelle »…
Ce roman est moins abouti que de précédents, mais rend sensiblement Le Caire contemporain et sa population (ainsi que quelques réalités socio-économiques), avec même quelques personnages féminins moins contrefaits, comme Safira la prostituée et Nahed l’étudiante. Ici, j’entends Oum Kalsoum :
« Soudain il s’arrêta pour écouter une voix venue de nulle part, mais qu’il connaissait depuis son enfance. Une radio diffusait les airs adulés de la chanteuse mythique dont la voix accompagnera encore longtemps les hommes dans leurs dérives et leurs amours inassouvis. »

\Mots-clés : #corruption #misere #politique #social #urbanité #xxesiecle

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par Bédoulène Mer 19 Avr - 15:13

merci Tristram

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“Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal.”
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