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Littérature et alpinisme

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Littérature et alpinisme - Page 3 Empty Re: Littérature et alpinisme

Message par Aventin Ven 12 Fév - 23:57

Jean et Pierre Ravier: 60 Ans de pyrénéisme

Littérature et alpinisme - Page 3 Ravier10
Jean-François Labourie et Rainier "Bunny" Munsch, contribution de Christian Ravier; photos (et légendes de celles-ci) par Jean et Pierre Ravier.
Paru aux éditions du Pin à Crochets en novembre 2006, format 24X24, "beau livre" (broché), 370 pages environ.



[relecture]

Je voudrais tellement bien en parler, de ce livre-là.

Deux frères jumeaux nés en 1933, seuls jumeaux d'une fratrie de huit, d'une pieuse famille catholique.
Enfance à Tuzaguet (Hautes-Pyrénées) chez des grands-parents, enfance sauvage voire belliqueuse, parents éloignés pour cause de guerre.
Une cordée y naît, de l'escalade dans les arbres et des premiers sommets de moyenne montagne foulés plus par esprit de découverte et goût de la solitude (enfin, à deux) que par réelle volonté ascensionniste.

Puis ce sera l'apprentissage, fulgurant.
À quinze ans, ayant déclaré leur intérêt pour la montagne, ils sont inscrits à un stage du Club Alpin Français de Tarbes. Premier 3000. À seize ans, pour la première et dernière fois ils suivent un guide, le Cauterésien Jeantou Barrère, afin d'appréhender les techniques d'encordement et aussi de progression sur un glacier. Puis c'est leur première fois à l'Ossau, et fin de saison à l'Arbizon, pic bien visible de Tuzaguet, à la recherche d'un renard aperçu par leur sœur Lysette (elle aussi alpiniste de grande classe), ce qui les mène...au sommet (!!).

À dix-sept ans, ils écument la bibliothèque du Club Alpin et inscrivent sur leur carnet de courses cette phrase étonnante, qui guidera leur soixante années de pyrénéisme suivantes:
Désir de franchir une autre étape: quitter les Voies Normales, aborder les itinéraires d'escalade et déisr de voler de nos propres ailes, donc seuls, plus sous la direction, la conduite d'un aîné (...).
Une corde achetée, pas de pitons, pas de marteau, ils s'attaquent au Pic Rouge de Pailla par la dalle d'Allanz, un nœud approximatif né de leur intuition les reliant. Sommet sans coup férir et sans s'apercevoir des difficultés rencontrées.
Puis un échec au Mont Perdu, ramenés à la raison par l'abandon d'une cordée espagnole qui les précédait.
Traversée Crabioules-Quayrat (prononcez Coua-ï-ratt') via le pic Lézat, une bambée de 7 à 9 h constamment à plus de 3000, sur les talons inopinés d'une cordée formée d'un bordelais notoire et d'un catalan (barcelonais) qui l'est encore plus, Josep Maria Colomer, lequel écrira:
Nous voyons vite que nos conseils aux Ravier étaient inutiles et ridicules, car ces gamins progressaient sur la crête comme s'ils étaient dans le couloir de leur maison.
Rencontre toujours, aux Spijeoles, celle de François Céréza, jeune guide luchonnais que les Ravier prendront à l'avenir pour modèle et dont, pour l'instant, ils suivront à légère distance la cordée le lendemain. Céréza leur prodigue, au retour au refuge, des conseils et renseignements, à peu près leur seul enseignement "théorique" jamais reçu.
La moisson n'est pas finie, ils enquillent par l'arête des Trois-Conseillers au Néouvielle.

À dix-huit ans, partis en...tandem de Tuzaguet, ils s'attaquent à une voie légendaire, le couloir de Gaube au Vignemale, sans expérience de la glace, exploit que nos novices en glace réalisent...en ayant monté leurs crampons à l'envers (??!!).  
Coup de tonnerre dans le petit monde du pyrénéisme, la suite ? Le livre vous la racontera...de première en première, de sélection (pour Jean), au Caucase époque Soviet -1959- au sein d'une sélection officielle française, puis au Jannu en 1962 sous l'égide de Lionel Terray qui ne l'avait jamais vu grimper, mais ne doutait pas des chaudes recommandations de Jean Couzy, Couzy qui devait décéder entretemps; dans son remarquable "Les conquérants de l'inutile" Lionel Terray tiendra des propos dithyrambiques et absolument touchants sur l'homme Jean Ravier.
Pendant ce temps-là, Pierre trimait dans un régiment disciplinaire du sud algérien, lors de la guerre que l'on qualifiait d'"évènements".  

Jean toujours en tête, Pierre en second...Pierre le documentaliste, Jean l'alchimiste.
Si vous parlez des Ravier dans d'autres massifs, mettons les Alpes, on vous répondra en général: "ah oui, les Ravier, la cordée qui a tout fait dans les Pyrénées". Tout fait, ils le nieraient, et puis d'abord ça ne sied pas à leur discrétion, à leur humilité.

Deux frères donc, qui grimpent à l'instinct, sans jamais aucun entraînement, travaillant dur dans leur entreprise de pièces détachées pour automobiles à Bordeaux, ne s'accordant que peu de week-ends et peu de vacances, et pourtant...
Ils s'inscrivent de façon majeure dans l'histoire, la grande histoire du pyrénéisme !
Égrener la litanie de leurs réalisations serait fastidieux, au reste, ce livre est aussi là un peu pour ça.
Avec style, énormément de classe.

Leur modus operandi ?
Beaucoup se documenter, repérer des faces de préférence vierges de toute escalade, choisir un beau motif "logique" et...y aller.
Le livre raconte que leur première corde "moderne" (non en chanvre) a été offerte par un camarade de cordée, ou plutôt imposée, de retour d'une ascension où l'ami avait jugé que vraiment là, non, ce n'était plus possible.
Pierre Ravier confirme qu'un beau (?) jour, pendu dans le vide, les reins cassés par la corde et ne parvenant pas à rattraper la paroi, son frère et lui avaient décidé d'investir dans deux baudriers, dans les années 1970 bien avancées - plus personne n'assurait "à l'épaule" ou "aux anneaux" depuis belle lurette; le livre précise qu'à la date de parution (2006) ils grimpaient toujours dans ces mêmes baudriers-là, toujours un peu empotés pour ce qui est de les ajuster, et il y a gros à parier qu'ils n'ont pas été remisés par la suite...
Ils ignorent les chaussons d'escalade, les coinceurs, les piolets-traction et les crampons douze-pointes.

Et pourtant...et si c'était eux les modernes ?
Leurs voies sont intemporelles, au reste, quand une face leur semble un peu trop striée de parcours, ils s'en éloignent, fût-ce le Vignemale ou l'Ossau. Et s'en vont quérir des parois fabuleuses dans des recoins oubliés, ou alors tellement évidents que personne n'y a pensé: Cotiella, ou mieux encore la face sud du Mont-Perdu, je pense qu'ils sourient encore que nul n'ait pensé avant eux à "y aller", c'était pourtant dans les années 1990 et des cohortes entières d'alpinistes s'étaient bousculées tout à proximité, l'avaient "vue" ou, du moins, auraient dû "la voir".

Surtout ils ne laissent rien dans les parois, et surtout pas un piton à expansion (auraient-ils seulement envie d'apprendre à les poser, du reste, rien n'est moins sûr !), laissent le rocher absolument intact, à l'instar des plus rigoureuses éthiques, venues du Tyrol (Reinhold Messner), de Grande-Bretagne, des États-Unis et des parois saxonnes et tchèques. Loin de l'égotique "on passe coûte que coûte, ce n'est qu'affaire de moyens", c'est le fameux alpinisme "by fair means", dans toute sa splendeur.    

Les Ravier c'est aussi les copains, l'amitié, la corde partagée, avec des néophytes comme avec des chevronnés, limite peu importe la voie, comme avec Jacklin Vérité et son fils, qui n'ont jamais mis les pieds en montagne et se trouvent embarqués au prestigieux Cotiella (2912 m.) par un éperon gigantesque pendant dans le vide, en ayant du mal à croire, au retour lorsqu'ils se sont retournées, que c'est bien "ça" qu'ils viennent de gravir !

C'est aussi la solitude, le goût des replis ignorés de l'isthme-cordillère que forme les Pyrénées, une belle leçon qui semble dire: pas besoin d'aller à l'autre bout de la planète, voyez ce que nous avons tout proche, et que la quasi-totalité d'entre nous, locaux et amateurs de montagne, ne connaît pas - ce qui me paraît aussi...on ne peut plus moderne !

Le livre rappelle une anecdote que Christian Ravier nous avait racontée:
Un beau jour du début des années 1990, Christian amène son père Jean à la découverte de Riglos et lui propose une voie historique et de haut niveau au Mallo Firé, la Rabadà-Navarro (Jean s'était autrefois encordé avec le célèbre Alberto Rabadá): tapez Mallos de Riglos, Mallo Firé Rabadà-Navarro sur votre moteur de recherches, peut-être conviendrez-vous que le programme ne manque ni de saveur, ni d'allure !  
Atroupement des jeunes grimpeurs locaux, qui écarquillent les yeux devant la "légende" Jean Ravier, et sont sciés à l'idée qu'il va s'engager dans cette voie en knickerbotters, chemise à carreaux et chaussés de "grosses" (chaussures), des Galibier Superguide (™ , ®, ©, etc.) - Jean Ravier est, à ma connaissance, le tout dernier à s'être aventuré dans cette voie ainsi chaussé.

Il faut dire que le pyrénéisme -ou l'apinisme dans les Pyrénées- a beaucoup plus de pratiquants et bien davantage pignon sur rue en Espagne qu'en France, et, en l'absence de statistiques, je jurerai que cela ne fait que s'accroître - au reste la masse des répétiteurs (si tant est qu'il y ait "masse" sur la majorité d'entre elles), voire les "spécialistes" des voies Ravier sont espagnols:
Pour ces jeunes, ce jour-là, croiser Jean Ravier, le grimpeur de tête de la cordée gémellaire dont ils connaissent tout le curriculum vitae par cœur, c'était un gros évènement imprévisible, ils ont dû en reparler longtemps !  

Spoiler:
Je fréquentais Riglos à cette époque-là (pas ce jour-là, dommage) mais le contraste-décalage devait être saisissant, la mode d'alors étant au collant fluo, t-shirt ou débardeur moulant, lunettes noires, chaussons "pies de gato", type ballerine Boreal Ninja ou La Sportvia Mythos (re- ™ , ®, ©, etc.) et les grimpeurs espagnols se déversaient de 4X4 Santana décapotés, avec toujours la guitare et les percus en matériel annexe d'escalade pour l'après-grimpe, ainsi que le radio-cd-cassette type Ghettoblaster à volume maximal, une plaisanterie d'alors étant:
"Combien de policiers faut-il pour arrêter un grimpeur espagnol à Riglos ?" (réponse: trois, un pour arrêter le grimpeur et deux pour porter la radio).  



Une petite vidéo, qui doit bien avoir une vingtaine d'années, peut-être plus.


Les éditions du Pin à Crochet ont fait paraître, en 2012, des Apostilles à l'ouvrage de 2006, apostilles signées Pierre Ravier, qui commente surtout les très abondantes photographies, peut-être en parlerons-nous un de ces jours sur ce fil (?).
Je me dois de mentionner que Jean et Pierre Ravier collaborèrent (et présidèrent aux destinées) de la revue pyrénéiste spécialisée Altitude, ainsi qu'aux diverses éditions des Guides Ollivier.


Enfin, un mot sur Rainier "Bunny" Munsch, qui cosigne l'ouvrage et n'a pas pu entièrement terminer sa partie pour cause de décès dans l'exercice de son métier de guide, partie pourtant succulente: il donne ses impressions (et un peu plus !) sur les voies Ravier en se remémorant ses propres parcours de celles-ci, en regard de ses commentaires se trouvent des extraits des carnets de course des Ravier.
Bunny, comme d'habitude, est très drôle, très imagé, et parle -je crois- absolument à tout le monde, dans un style littéraire tout à fait à propager.  

\Mots-clés : #alpinisme #biographie #fratrie
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Message par Tristram Sam 13 Fév - 0:41

Impressionnant !...

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Message par Aventin Sam 13 Fév - 9:06

@Tristram a écrit:Impressionnant !...
N'est-ce pas ?

Il y a aussi pas mal d'humour, le livre n'engendre pas la morosité, comme quand Pierre amène celle qui allait devenir son épouse sur l'arête des Trois-Conseillers au Néouvielle lors d'une sortie familiale (j'ai failli écrire tribale) pour un premier contact avec la haute montagne: celle-ci est vêtue d'une jupe et d'espadrilles montantes, qui rendirent l'âme à la descente, Pierre prêtant ses chaussures et finissant...pieds nus ! La damoiselle ne parut pas dégoûtée à jamais de cette première expérience !

Un mot sur la tribu Ravier: Outre Christian, fils de Jean, guide de haute-montagne dans les Pyrénées, il y a Pascal, François, Antton, Véronique, bien sûr Lysette et maintenant la génération 3: tous ont perpétué ou perpétuent classe, bon style et éthique remarquable ainsi qu'ouvertures ou répétitions marquantes.

Quant à quantifier la descendance non familiale, l'influence en somme, c'est vaste et impossible, en Espagne comme en France; nous ne sommes pas tous, très loin s'en faut, la grande Edurne Pasaban Lizarribar et certains, comme moi, sont de très modestes arpenteurs de parois, mais:

Spoiler:
Ah, le Guide Ollivier Pyrénées Centrales III, Vallées d'Aure et de Luchon, édition originale 1969, auteurs: A. Armengaud, F. Comet, R. Ollivier, J. et P. Ravier, ce que je lui dois c'est beaucoup plus que sa fonction première, à savoir être un peu l'équivalent des instructions nautiques, mais en montagne...
Avec une tache ronde, brun très sombre, reçue sur la tranche en guise de dorure, tache d'encre, ou de sang séché, ou de café fait avec peu d'eau, ou peut-être de grand méli-mélo d'intérieur de sac à dos surcompressé et fermé en tassant à la va-vite, ou encore d'embruns de bivouac non identifiables, tache qui masque une infime partie des commentaires et des croquis, page après page...de tous les livres rassemblés dans ma cave-bibliothèque, celui-ci a une place particulière, unique.
Littérature et alpinisme - Page 3 Guide_10

Ajoutons Montagnes Pyrénées, de Jean-Louis Pérès et Jean Ubiergo, et Les Pyrénées, les 100 plus belles courses et randonnées de Patrice de Bellefon, 1ère édition, ces trois ouvrages empruntés sans retour à l'adolescence dans la bibliothèque paternelle ont eu, surtout le premier, à tout le moins un rôle moteur en ce qui concerne mon intérêt pour les choses de l'escalade et du pyrénéisme.

On y lisait, notamment, une citation des jumeaux Ravier, qui disait en substance: "à quoi ça sert, tout ceci, si ça ne fait pas de nous de meilleurs hommes ?"   - La suite, autrement dit l'expérimentation et les rencontres sur des années et des années me prouva que parfois non pas du tout, mais souvent quand même oui.


La vidéo ci-dessous est un incroyable hommage, une trilogie de voies Ravier, avec l'exploit d'effectuer celle-ci en trois jours, et surtout d'aller de face en face...intégralement à pied, et non seulement, mais au petit trot, si ce n'est en galopant (!!!).

Quant au fait que ce soient les "trois voies les plus mythiques", selon l'accroche initiale, des jumeaux Ravier, certes pourquoi pas m'ouais, bien entendu ça peut se discuter interminablement, par exemple tous ensemble au bivouac, mettons qu'animal amène les bières, je me charge du vin, et -plus riz que pâtes- vous propose mon colombo cuisiné maison, il n'y a plus qu'à réchauffer, à moins bien entendu qu'un ou plusieurs d'entre les talents qui garnissent le fil dégustation - la cuisine des chosiens - ne manifeste quelque vélléité ?  

Toutefois:
Aucune de ces trois voies n'est aisée, ni classique sur-parcourue, c'est toujours à situer dans le haut de gamme du pyrénéisme aujourd'hui, ce sont des entreprises sérieuses et le commun des alpinistes qui envisage ne serait-ce que l'une d'entre elles prévoit en corollaire sa dose de fatigue pour la semaine et le sentiment d'aller escalader quelque chose de formidable: les enchaîner ainsi, avec ces liaisons de dératé, c'est juste surhumain  Shocked  !
Il est significatif que ce soit le dièdre jaune, au Vignemale, qui leur donne le plus de fil à retordre.

Vidéo plutôt très récente, dans laquelle on mesure tout l'apport de l'usage du drone pour les images en montagne, et dans laquelle nos valeureux gaillards sont accueillis chez les jumeaux Ravier, lesquels n'ont rien perdu de leur espièglerie (de l'usage du casque... Laughing ).


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Message par Bédoulène Sam 13 Fév - 13:35

ils semblent se conduire comme des "délinquants" en alpinisme Smile

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Message par Aventin Sam 13 Fév - 18:53

@Bédoulène a écrit:ils semblent se conduire comme des "délinquants" en alpinisme Smile

Laughing  - Disons qu'ils ont donné un bon coup de pied dans la fourmilière, et, s'il y a transgression, c'est celle des codes et des habitudes. On ne lâche pas des jeunes gens dans des parois inexplorées sans préparation longue, sans "faire ses classes" ?
Et bien, si !

Mais ta question est peut-être un clin d'œil à la voie de Christian Ravier, Rémi Thivel et Benoît Dandonneau,
Les délinquants de l'inutile, réalisée en mars 1994 et qui valut un Piolet d'Or au trio (les deux premiers nommés interviennent sur la première vidéo, deux messages plus hauts) ?

Très attachés au pyrénéisme historique, les jumeaux Ravier pensent que si les anciens (Saint-Saud, les frères Cadier, Brulle, de Monts, Célestin Passet, Barrio, etc, etc.) ont pu réaliser leurs prouesses avec un matériel qui fait sourire aujourd'hui, alors c'est que...c'est suffisant (CQFD !).

Minimalistes, confinant au technophobe si l'on veut, en matière de matériel, maximalistes de par l'envergure des réalisations.  

Après, on ne saurait donner le conseil de suivre la méthode Ravier !
Il faut une classe folle et innée !

Il y a aussi le fait (enfin, je crois) que cette cordée est constituée de jumeaux, monozygotes. Un alpiniste bordelais notoire, Jacques Soubis, qui a grimpé avec eux et est allé au Caucase avec Jean, fut un jour sommé de percer le "mystère Ravier". À bout d'arguments, il finit par lâcher cette évidence, qui fait encore rire: "Et puis, ils sont deux !"

Deux, comme toute cordée ?
Je ne sais pas.
Papa moi-même de jumeaux (certes dizygotes) je suis persuadé que tout n'est pas découvert, scientifiquement percé à jour, en ce qui concerne la communication de ceux-ci, ou encore par exemple la portée d'énergie qu'ils peuvent conjuguer pour parvenir à leurs fins: ce n'est pas toujours l'addition de 1+1 -je m'exprime maladroitement, désolé-, c'est comme s'il y avait un coefficient multiplicateur.

À prendre en compte également, le côté entente tacite, se comprendre sans prononcer une parole et même à distance, n'est-ce pas quelque chose qui doit aider à l'heure de s'encorder et partir dans une voie (parce qu'avant de leur imposer un talkie-walkie... Laughing ...enfin, vous pouvez toujours essayer) ?  

Ce qu'on peut en revanche effectuer, c'est le grand bol d'air frais de leur démarche, ne rien laisser dans les voies, n'utiliser que des moyens acceptables (ni corde fixe, ni emploi de pitons à expansions, etc.), et considérer que nul n'est besoin d'aller courir aux quatre coins de la planète pour trouver des faces intéressantes, vierges, des endroits méconnus, et retrouver le goût de la discrétion, de l'humilité: c'est un peu devenu -on remercie leur influence !- une marque de fabrique de l'alpinisme dans les Pyrénées.

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Message par Tristram Sam 13 Fév - 19:07

Dans Les Météores (que je suis en train de lire), Michel Tournier parle abondamment de la cryptophasie gémellaire (mais c'est un roman).

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Message par Bédoulène Sam 13 Fév - 19:16

non Aventin c'était mon ressenti Smile

de plus ton sentiment sur les jumeaux intéressant

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Message par Tristram Sam 13 Fév - 23:47

Vu la vidéo ; continuez, sans moi.

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Message par Aventin Dim 14 Fév - 7:32

@Tristram a écrit:Vu la vidéo ; continuez, sans moi.
Laughing Laughing  la 2ème vidéo, celle de la trilogie-hommage, tu parles ?
Pourtant Zoé a dû apprécier les sévères liaisons effectuées au petit trot, non ?

Je ne sais pas ce qui est le plus fou, cet échantillon des travaux d'Hercule qu'ils ont signé, ou bien d'imaginer les frères Ravier partant dans l'inconnu total munis d'une corde de chanvre, avec juste quelques pitons et assurant "à l'épaule" en 1956 à la face nord de la Tour du Marboré, ou, toujours sans coinceurs (abondamment utilisés par les protagonistes sur la vidéo, ceci dit ils n'étaient pas encore inventés) et dans l'inconnu au dièdre jaune au Vignemale en 1964 et au pilier de l'Embarradère à l'Ossau en 1965 ... Shocked    

Sinon, pour Bédoulène et le côté rebelle des enfants farouches, solitaires et bagarreurs qu'ils ont su canaliser pour devenir des hommes humbles, bons et sages (enfin, sages,  Question  ), une "réalisation" dont je ne sais si l'amateur de stégophilie Sylvain Tesson a eu connaissance:
Les flèches de la cathédrale Saint-André de Bordeaux.

Une première fois en 1955, histoire d'y faire flotter le Jolly Roger, le drapeau pirate, ça sent le pari gagné ou bien, tout au contraire, perdu, et, par une autre "voie", en 1958, afin d'y déployer une banderole comportant ces quatre lignes:
Assez de haine, de sang et d'égoïsme aveugle
La violence appelle la violence
Nous sommes tous responsables
Arrêtons la guerre d'Algérie
Précision:
Ce n'est pas ce fait d'armes qui valut à Pierre Ravier de goûter au long quotidien rébarbatif d'un régiment disciplinaire stationné au sud algérien pendant lesdits "évènements" (ils ne se sont pas fait pincer), pendant que son frère était sélectionné pour une expé nationale au Caucase.  

On note qu'on peut remplacer "guerre d'Algérie" par tout conflit actuel et constater que ça fonctionne bien sûr toujours !
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Message par Tristram Dim 14 Fév - 11:31

Oui, la deuxième vidéo. Tu fais bien de parler de Zoé, il faut que j'aille la décrocher (elle traîne encore dans le dièdre jaune).

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Message par Bédoulène Dim 14 Fév - 11:41

c'est extra, c'est extra ....

"motte de beurre" les Autrichiants"  Littérature et alpinisme - Page 3 1390083676

vu aussi la vidéo

et la banderolle j'applaudis

et la réflexion : le casque c'est pour la guerre pas pour le loisir


merci Aventin !

(j'ai vu Tesson dans une émission parler de son ascension sur Notre-Dame de Paris !)

Very Happy Very Happy

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Message par ArenSor Dim 14 Fév - 16:52

Pas grand chose à voir, sinon les lieux. Les frères Ravier me font penser à Georges Ledormeur. Lorsque je passais des vacances à Cauterets, un ami du coin m'avait passé des photocopies de son guide qui m'ont servies pour de belles randonnées (des petites et pas de l'escalade !).
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Message par Aventin Lun 15 Mar - 19:40

@ArenSor a écrit:Pas grand chose à voir, sinon les lieux. Les frères Ravier me font penser à Georges Ledormeur. Lorsque je passais des vacances à Cauterets, un ami du coin m'avait passé des photocopies de son guide qui m'ont servies pour de belles randonnées (des petites et pas de l'escalade !).
Ah oui les guides Ledormeur, rédigés en style télégraphiques, avec les détails précis des itinéraires et des temps d'ascension, sa cartographie aussi ... quel personnage !

Pour ma part c'est une photo en noir et blanc, le montrant en béret et petite barbe blanche, à la abbé Pierre, auprès d'un gamin en béret lui aussi et culottes courtes, le gamin c'est un de mes oncles, décédé l'an passé à 82 ans (non, pas du corona), photo prise aux granges d'Astau (prononcez Astaou) en vallée d'Oô.

_______________________________________________________________________________________________________________________________


Sinon juste un petit message pour vous signaler que le dernier numéro de l'antique, vénérable revue spécialisée La Montagne et Alpinisme titre en une "La montagne en littérature" avec des zintervious de Charlie Buffet et Fabrice Lardreau, respectivement directeur éditorial et directeur de collection chez Guérin-Paulsen et chez Arthaud, et bien sûr quelques pistes de lecture, pas forcément de chez eux.
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Message par Aventin Jeu 22 Avr - 13:10

Steve Roper

Littérature et alpinisme - Page 3 Steve_10
Steve Roper, début des années 1960 (bras croisés, pull), en compagnie d'Eric Beck.

Né en 1941. Californien, grimpeur émérite, spécialiste du Yosemite, historien. Auteur de guides, longtemps éditeur de la prestigieuse revue spécialisée Ascent qu'il a fondée et co-dirigée en compagnie d'Allen Steck.

Biblio sommaire:

A Climber's Guide to Pinnacles National Monument, (1966)
The Climber's Guide to the High Sierra, (1976)
Fifty Classic Climbs of North America, (1979)
Sierra High Route: Traversing Timberline Country, (1997)
Camp 4, Recollections of a Yosemite Rockclimber  (1998)


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Yosemite Camp 4
Titre original: Camp 4, Recollections of a Yosemite Rockclimber, fin d'écriture: 1994, première parution: 1998.

Littérature et alpinisme - Page 3 Roper_10

Récit, 350 pages environ, relié, grand format, iconographie (noir et blanc) abondante et de très belle qualité, traducteur curieusement non mentionné, paru en France aux éditions Guérin, collection "couverture rouge" en 1996, c'était le troisième ouvrage seulement de cette collection, livre ré-édité depuis mais en format 14X17 (2008) aux éditions Paulsen-Guérin, dans ladite petite collection.
Spoiler:
Surprise totale, l'édition originale française, dont je détiens un exemplaire en assez bon état, atteint des sommets à la revente  Shocked  !
Il s'agit d'une relecture (la énième !), d'un ouvrage surtout destinés aux pratiquants et aux amateurs d'histoire de l'escalade, sous l'aspect technique comme humain.

Quoi de mieux qu'un extrait de l'avant-propos, histoire d'entrer de plain-pied dans le vif du sujet ?
Avant-propos a écrit: Depuis quelques années, à chaque fois que je raconte l'histoire du Camp 4, mes auditeurs me supplient de la coucher sur le papier, comme si les délires d'une soirée de beuverie autour d'un feu de camp pouvaient être transcrits mot à mot en un récit cohérent ! Steck avait raison, écrire une histoire de l'escalade est un énorme travail. J'ai attendu, espérant que quelqu'un le ferait à ma place, ce qui n'arriva pas.

[...] Transformer en récit les souvenirs d'une époque disparue est comme passer sans corde une arête dangereuse. D'un côté on risque de basculer dans les facilités de l'embellissement comme si un petit diable vous soufflait: "ton histoire est faiblarde, rajoute de la sauce !"; de l'autre côté, le Champion de la Vérité vous supplie "N'écris que ce que tu peux prouver !".
Aucun auteur ne peut se lancer dans le récit de choses vécues sans surveiller attentivement où il met les pieds sur cette crête étroite ! Nos conceptions actuelles peuvent altérer notre perception d'évènements plus anciens. L'adulte raisonnable que je suis porte un regard très embarassé sur certaines aventures de sa jeunesse. Comment ai-je pu être un aussi grossier personnage ? En relatant ces jours anciens, peut-être ai-je transformé certaines histoires pour justifier ma conduite ? Tout ce que je peux dire, c'est que j'ai essayé de raconter comment ça s'est passé.

S'ensuivent des pages d'histoire, "avant d'être étouffée par ses admirateurs, la vallée du Yosemite avait été très peu explorée par les Blancs".  
La vallée ?
C'est une grande tranchée granitique en forme de U, longue d'environ dix kilomètres, large d'un kilomètre et demi, et haute...d'environ un kilomètre (!).
Au sujet de cette hauteur rarissime, "yosémitique" est passé dans le vocabulaire de l'escalade, pour nommer toute paroi colossale, tout océan minéral vertical, et l'emprunt aux pionniers du Yosemite de l'expression "big wall" est d'un usage international courant pour, à l'origine, toute paroi où les doigts de vos deux mains suffisent à peine -ou ne suffisent pas- à dénombrer le nombre total de longueurs de cordes à envisager - aujourd'hui par extension toute entreprise d'escalade très longue et ardue.  

Là se dressent des parois de teintes claires, parsemées de cascades, et, en guise de plat tapis de sol au fond, une alternance de forêts et de prairies, où la rivière Merced, pas du tout tumultueuse, s'écoule sereine.

Et l'humain.
Le premier grimpeur répertorié du Yosemite, l'Écossais John Muir, écrivait en 1870: "Une marée de visiteurs forme une couche de saleté au fond de la vallée, un courant de crasse collecté par les hôtels et les restaurants, mais qui laisse aux rochers et aux cascades leur grandeur originelle".
Ladite "marée de visiteurs" devait concerner cent cinquante personnes les beaux dimanches d'été à peu près, et c'était déjà trop, visiblement.
Qu'écrirait-il aujourd'hui de la vallée du Yosemite, dont le grand essayiste, penseur et poète Ralph Waldo Emerson affirmait plus tôt dans le XIXème siècle que "si cette vallée pouvait se vanter, elle resterait toujours en dessous de la vérité" ?  

Le nombre de visiteurs par an se compte en millions de nos jours (5, 6 ? il était de l'ordre de 4 millions par an à l'époque d'écriture) dans ce qui est le second parc national le plus ancien des États-Unis (dès 1890).  

Quant au Camp 4, celui des kerouaciens désargentés suspects des années 1960, l'engouement ne l'a pas épargné, y obtenir le droit d'y bivouaquer est non seulement payant à présent mais soumis, pendant la saison (mi-mai mi-septembre), au tirage quotidien d'une loterie !!    

L'escalade en Californie n'a pas de base traditionnelle, Steve Roper le montre bien. C'est par des étudiants de la Côte Est (Harvard) qu'elle a déboulé en Californie (à Berkeley), et aussi via des visiteurs européens épars, dont l'escalade n'était pas le but premier du voyage.

Mais peu à peu la base se fonde, des clubs et associations surgissent, surtout en milieu étudiant. Apparaissent les premières figures, l'inénarrable John Salathé, Helvète mystique (qui n'avait jamais pratiqué l'escalade en Suisse !), débutant génial âgé de 46 ans.
Puis s'ensuit l'évolution des techniques et aussi de l'"éthique", mot peut-être un peu pompeux pour désigner ce qu'il est convenable de faire et ce qui l'est moins.
Cette partie du livre passionne le pratiquant, et nettement moins le non-pratiquant, là est un des temps forts de l'ouvrage.

Ainsi l'escalade dite artificielle, où les pitons servent de points d'aide et de progression et non pas seulement de protection pour ralentir et enrayer une chute, largement employée en Europe alors, restait d'usage marginal, toléré sur quelques mètres à peine entre deux zones plus aisées. Non seulement Salathé la déploya afin d'envisager, puis de parcourir, de nouvelles lignes inviolées, mais il alla jusqu'à forger lui-même de nouveaux pitons, adaptés au rocher très spécifique du Yosemite (!).      
Puis Steve Roper, d'une manière historienne (c'est qu'il l'est, historien, de formation), dégage un "âge de fer" (1947-1957), lors duquel Salathé règne en maître (avec Ax Nelson, Jules Eichorn, Dick leonard et Dave Brower en comparses), plus un influent protagoniste, Mark Powell, et deux petits jeunes, brillants grimpeurs: Allen Steck et Bill Long.

À la césure (1955-1958) on trouve trois grands noms, toujours universellement connus dans le mundillo vertical de nos jours, Warren Harding, Chuck Pratt et Royal Robbins. La pierre précieuse géante de la vallée, le titan plus dangereusement attirant, se nomme El Capitan (renommé par les Blancs en traduction approximative du nom indien Tenaya d'origine "To-to-Koon-oo-la", autrement dit "le chef des montagnes", était-il trop dur à prononcer en VO ?).
Selon la (jolie) tradition, ce même "To-to-Koon-oo-la" désigne aussi un ver de terre de 3 cm de long, qui se perdit un jour dans la paroi et rampa pour aider, montrant le chemin à deux jeunes et imprudents ados indiens Tenaya égarés là...

La conquête d'El Capitan -ou El Cap- eut un retentissement national. Commence ensuite "l'âge d'or", qui dura jusqu'en 1970-1971. C'est l'entrée en scène de notre auteur en tant qu'acteur, quelque part les plus belles années, période bien sûr très fournie en anecdotes de la part de quelqu'un de l'intérieur, certaines sont franchement hilarantes.

C'est aussi l'influence de l'époque -hippies, routards, contestataires, enfin les années US 1960, quoi !- sur un milieu encore pas mal peuplé d'étudiants et de jeunes célibataires sans autre projet de vie que vivre hors les murs des humains et grimper sur ceux que la nature a édifiés.
Ainsi les grimpeurs résidents du Camp 4 sont d'abord des zonards sales, suspects et fauchés aux yeux de la populace. On s'en méfie, les jugeant susceptibles de tous les larcins et les croyant capables de transgresser toute loi, juste par posture, principe ou plaisir.     

Littérature et alpinisme - Page 3 Wright10
Camp 4, années 1960

Et l'évolution continue.
Ainsi le célèbre Yvon Chouinard -né en Californie d'une famille d'origine québecoise-, personnage assez intransigeant sur les règles du jeu (l'"éthique", si vous préférez), la sienne était la plus exigeante possible, sans comprission. Comme Salathé, qui forgeait ses pitons avec de vieux essieux de Ford de récup' en guise de matière première, Chouinard forgea les siens, en alliage d'acier et de chrome molydène (les pitons originaux de Chouinard valent une petite fortune chez les collectionneurs aujourd'hui, certains amateurs de bonnes affaires n'ont pas d'ailleurs pas hésité à razzier les quelques-uns qui ornaient encore ses voies d'époque).  
Chouinard fonda en 1959 le Yosemite Climbing Club, cercle plutôt fermé rassemblant les meilleurs grimpeurs de Californie, et dont le siège social eût pu être le Camp 4.

Toujous à courir l'innovation, il inventa ensuite le piton-rasoir (ou rurp), en chinant de vieilles lames de scies à métaux industrielles en guise de matière première, lequel piton-rasoir s'enfonce à (grand) peine dans de tout petits interstices, permettant (suggérant psychologiquement ?) une "protection" là où la main humaine n'engagerait...qu'un ongle, ces rasoirs munis d'un câble d'acier pour le mousquetonnage et d'un œil pour être ôtés par traction sont toujours utilisés de nos jours.

Littérature et alpinisme - Page 3 Rurp10
Rurp

En parallèle, les chaussons d'escalade (inventés par le français Pierre Allain) remplacent petit à petit les "grosses", chaussures semi-rigides à semelle Vibram, et toute la gestuelle du grimpeur, ainsi que le répertoire, le champ des possibles s'en trouvent modifiés.
Les coinceurs, venus de Grande-Bretagne (du Pays de Galles je pense, mais je ne vais pas entrer dans une guéguerre qui anime encore les historiens de l'escalade !) font leur apparition.
Le premier, dit-on, fut une trouvaille d'un grimpeur très démuni en fin de longueur, qui, pris d'une fulgurance, ôta son alliance et la coinça, munie d'un ficelou, dans une fissurette...

S'ensuivirent les stoppeurs ou coinceurs câblés ou stoppers, parallélépipèdes d'aluminium ou d'acier dotés d'un câble d'acier que l'on glisse jusqu'à coincement dans les fissures - ou toute prise ad hoc. Puis, plus tard, les coinceurs mécaniques ou à cames (dits friends), qui, correctement posés et quand tout va bien, rampent à l'intérieur des fissures tels des crabes d'acier lorsqu'une chute les sollicitent.      

Dans le même temps les cordes évoluent, plus souples, plus élastiques, et les pitons à expansion se popularisent, d'abord enfoncés au marteau et au tamponnoir, puis forés au perfo à accus.

D'où des guerres de style, des "conflits d'éthique", et le Yosemite n'allait pas rester à part, surtout en ce qui concerne le piton à expansion.
Comme, en même temps, les limites de l'impossible sont reculées, que les plus beaux motifs jamais espérés même en rêve deviennent des voies, que le bon vieux piton classique, certes toujours en vogue, n'est plus obligatoire, ce qui permet d'alléger le baudrier de l'encombrant et pondéreux marteau, c'est incontestablement l'"âge d'or".    

À l'heure d'achever son propos, Steve Roper sait bien que l'escalade au Yosemite verra encore bien des évolutions, des exploits, et continuera d'attirer les grimpeurs du monde entier. Il sait quelles réalisations majeures ont eu lieu dans sa chère vallée dans les années 1970, 1980, 1990 (et on y ajoute sans peine les années 2000, 2010 et 2020 naissantes !).
S'il y a peut-être lieu d'avoir un peu de nostalgie sur l'ambiance, non dans les voies, mais dans la vallée pendant les années 1960 "uniques", nul doute qu'en Californie se trouve une capitale mondiale de l'escalade pour des décennies encore...


Expé nationale française (à apport suisse pour être exact, Cédric Lachat -celui qui contrefait sa voix dans le portaledge et ressemble physiquement à Benoît Poelvoorde pourrait se vexer !), il y a dix ans, en 2011:  

\Mots-clés : #alpinisme #historique #xxesiecle
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Message par Bédoulène Jeu 22 Avr - 13:33

merci Aventin toujours aussi intérêssant et oui pour la ressemblance ! Smile

le camp 4 devait être bien sympa à l'époque

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Message par Tristram Jeu 22 Avr - 13:33

Passionnant, merci Aventin !

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Message par Aventin Dim 25 Avr - 19:21

Rainier Munsch, alias Bunny

Né le 2 janvier 1956 à Pau (64) - décédé le 30 juillet 2006 en rappel sur les flancs du Pène Medaà, dans le massif de Gourette (64).


Littérature et alpinisme - Page 3 Bunny10

Laissons-le se présenter lui-même - extrait des archives de l'ENSA (École Nationale de Ski et d'Alpinisme), à Chamonix, où sont formés tous les guides de haute-montagne de France, et où il enseigna quelque temps avant de trouver le sempiternel trajet rébarbatif:
Spoiler:

Rainier Bunny Munsch a écrit:Je viens de montagnes lointaines, les Pyrénées. Bien plus lointaines que le Népal, où il se passe des choses un peu futuristes en matière de montagne… Je viens de montagnes plus petites, forts raides et où il n’y a pas beaucoup de spits. Je donnerais des adresses, notamment à mon ami Vincent Couttet qui pourra venir gravir des murailles fantastiques en free climbing, à l’ancienne…

Qu’est-ce que je peux dire d’intéressant ? Peut-être vous raconter ma vie parce que c’est la seule chose que je connaisse bien ou un peu près… Je vais essayer de ne pas être trop mégalomane. Vous m’arrêtez si je m’envole !

Ça fait 25 ans que je travaille comme guide, avec la ferme décision de travailler, dès le début, d’une certaine manière.

Je ne voulais pas faire guide pour gagner de l’argent. Je ne voulais pas faire guide par hasard. Je voulais être guide comme Desmaison, comme Rébuffat, comme Lachenal, comme tous les bouquins que j’ai lus quand j’étais gamin, comme le gamin que je suis encore, d’ailleurs, à 48 ans. Donc je me suis débrouillé pour faire rentrer dans les clous mes rêves. Il faut que je mange, j’ai une famille, une femme… compréhensive, trois filles que j’adore. Donc, si vous voulez, je suis dans un cursus assez classique. Je ne suis pas un desperado complet. J’ai une vie tout à fait normale. Je paye mes impôts, pas comme Florent Pagny…

Moi, j’ai choisi de travailler uniquement avec des activités tout à fait traditionnelles : l’alpinisme, l’escalade - plutôt version terrain d’aventure - et le raid à skis dans un deuxième temps parce que je me suis rendu compte qu’il y avait des montagnes que je ne connaissais pas et que la meilleure façon de les visiter, ces montagnes, c’était les skis. J’ai donc complété un petit peu ma formation en me mettant au raid à skis, ce qui m’a permis d’élargir mon panel pour l’hiver.

Mon rêve, c’était de vagabonder dans les montagnes, non pas seulement les Pyrénées mais toutes les montagnes. En tous cas, celles qui ne me demandent pas de paperasse, de contraintes. Tout ce que je voulais, tout ce à quoi je voulais échapper. En fait, la pratique de la montagne, c’est " no blabla, no paperasse " : grimper, grimper, skier, marcher, me balader comme ça.

Je suis sorti de l’aspi avec la ferme intention de ne pas faire du commerce. Dans un lieu qui était assez excentré des gros enjeux économiques comme le mont Blanc. Si on frappe " Pene Sarrière " sur Google, je pense qu’il va sortir deux noms sur le site contre je ne sais plus combien pour le mont Blanc. Vous voyez, je n’étais pas dans un endroit complètement facile. Alors je suis allé voir un copain qui était imprimeur, il m’a fait un tout petit dépliant. J’ai récupéré deux clients, ce qui m’a complètement affolé ! Je me suis dis : " tu vas être submergé de boulot ! ". Donc j’ai vite arrêté…

Il faut bien avouer que, dans les Pyrénées, j’étais un peu connu dans le milieu montagne pur et dur. J’ai commencé par encadrer des stages avec le Club alpin, des sorties au bureau des guides de Laruns de manière très marginale. Et puis, très vite, de fil en aiguille, j’ai trouvé quelques bons clients que j’ai amenés sur des beaux itinéraires. Ils me prenaient une semaine pour aller dans les Dolomites, pour aller à Chamonix… Je ne savais pas ce que j’allais faire, je n’avais jamais été dans ces montagnes et je faisais ce que je pouvais avec ces clients. Ce que je pouvais, c’était mon maximum et mon maximum avait l’air de leur plaire ! Et à partir de là, ils m’embauchaient une année sur l’autre, ils m’amenaient un copain…

Donc, si vous voulez, je travaille avec une technique de bouche-à-oreille depuis maintenant 25 ans et je visite les montagnes de cette manière-là. Voilà.

De temps en temps, je bouche les trous, bien entendu, parce qu’il a des trous. Je ne dis pas que la vie est complètement idyllique. Je suis second couteau de temps en temps dans une agence pyrénéenne pour faire 2-3 mont Blanc ça me fait des globules et ça me fait la caisse pour faire des choses qui m’intéressent !

J’essaye d’échapper à mon époque, je ne sais pas si je vais y arriver. C’est sûrement le challenge de ma vie parce que je trouve que les choses vont très, très vite et je vais bien voir… Pour l’instant, ça ne s’améliore pas, ça reste, disons, stationnaire, sympathique. J’espère que ça va durer. Peut-être que j’essayerais de donner un coup de collier. Peut-être que je m’engagerais plus sur du boulot alimentaire et que je privilégierais plus mon activité amateur à côté. Parce que j’ai oublié de vous dire : j’ai une double activité, une double vie. Je suis grimpeur professionnel ET grimpeur amateur !

Quand je suis en vacances, je fais la même chose, sauf que je fais des choses un peu plus dures, un peu plus engagées avec des copains. Copains qui, je tiens à le dire, pourraient être à ma place aujourd’hui. Vous m’avez fait l’amitié de m’inviter mais vous auriez pu inviter un de mes collègues. Je ne suis pas le seul. Je suis un dinosaure et, vous le savez, le dinosaure, ça vit en troupeau. Je connais beaucoup de guides qui ont le même cursus, la même vision des choses. Alors je ne dis pas que cette recette-là, c’est la bonne. Je ne dis pas que, hors de mon chemin, point de salut. Je ne dénigre pas les autres choix auxquels, de temps en temps, je vais d’ailleurs manger. Je suis assez lucide et prudent parce que je suis assez pessimiste et que je me dis qu’un jour, je vais passer à la casserole. Mais disons que j’essaye de faire de la résistance.

Un jeune guide de 25-30 ans qui voudrait vivre comme moi ne doit pas avoir des envies d’argent trop rapide, trop élevé c’est-à-dire, ne pas vouloir réussir dans la vie sur le plan matériel mais réussir dans la vie sur le plan de ses choix. Je crois qu’il faut qu’il aime passionnément l’alpinisme, les activités qu’il va faire parce que ce n’est pas facile. Un jour, il ne fait pas beau, un jour on est fatigué. Je suis fatigué de temps en temps. Il faut rouler, on est loin de chez soi assez souvent.

Dans la vie, tout se paye. On fait des choix. Moi, je le paye de cette manière-là. Les autres le payent en grattant et en se prenant la tête sur des problèmes juridiques ou des problèmes commerciaux mais, de toute façon, quelque soit le chemin que l’on prend, il n’est pas facile. Et on y laissera des plumes. Moi, j’ai choisi de laisser ces plumes-là. D’autres choisiront de laisser d’autres plumes mais, vous savez, comme on dit, chacun sa m…
En complément, Ainsi parlait Bunny ! (et son propos est, à mon humble avis, encore plus d'actualité de nos jours qu'en 2004, disons qu'il est à acuité renforcée.)

Bibliographie sommaire:
- Verticualidad éditions Jean-Marc de Faucompret, 1992.
- Passages pyrénéens (avec Christian Ravier et Rémi Thivel), éditions du Pin à Crochets 1999.
- Jean et Pierre Ravier, soixante ans de pyrénéisme (avec Jean-François Labouyrie) éditions du Pin à Crochets 2006 (posthume).
(Et pas mal d'articles, d'interventions lors de colloques, de cours, billets d'humeur et autres droits de réponse  - le tout non encore trié et compilé à ma connaissance)


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Verticualidad
Paru en 1992, éditions Jean-Marc de Faucompret, 150 pages environ, format beau livre, exceptionnelle iconocraphie de François Carrafancq (lavis, aquarelles) et Didier Sorbé (photographies).

Littérature et alpinisme - Page 3 Vertic11

Oui, je vous vois venir: que vient faire un topo d'escalade sur un forum littéraire ?
Alors, à vrai dire, ce n'est pas tout à fait un topo d'escalade, enfin, c'en est un s'l'on veut quoi, mais sans en être un, vous me suivez ?
Non ?
Bon, en bref: des topos imprimés sur un papier plutôt haut de gamme, au format beau livre, avec une telle iconographie, ça n'existe pas, c'est incompatible avec l'usage sac à dos - et avec le furtif coup d'œil fiévreux de pleine action.

Bunny signe ici une ode, un hommage à la Geste de l'escalade ibérique, à ses acteurs bien sûr, et il s'est volontairement auto-limité à l'escalade rocheuse, de type Big Wall ("paroi de grande ampleur"), excluant de fait l'alpinisme mixte ou glaciaire, l'escalade d'altitude aussi: quoique...Le Naranjo de Bulnes y figure, ainsi que Pedraforca, enfin, on ne va pas chipoter.

Depuis bientôt trente ans qu'il a paru, bien des nouvelles voies dans les parois décrites, et bien de nouvelles parois encore vierges d'incursion humaine alors pourraient y figurer; d'ailleurs à l'époque de parution il y avait de quoi compléter ou ajouter, au moins à hauteur du double et sans doute davantage, l'auteur n'a pas souhaité délivrer une encyclopédie, mais dévoiler quelques trésors:
Plus attiré par les couleurs variées des Sierras que par la grise uniformisation des falaises françaises, je parcours sans lassitude l'immense domaine vertical de la pénisule. Fruit de nombreuses pérégrinations, Verticualidad, par le biais d'une sélection de sites, souhaite dévoiler quelques trésors rocheux de ce pays.  
Espérant être un reflet de l'intense activité des grimpeurs locaux et de la diversité des jeux proposés, les itinéraires décrits n'ont pour dénominateur commun que l'esthétique des lieux.  
 
34 sites sont ainsi répertoriés, avec une petite sélection de voies pour chacun d'entre eux.
J'ai dû me rendre sur un bon deux tiers d'entre ceux-ci, peut-être un peu plus, et pour certains bien des fois, et confirme très largement l'esthétique des lieux, même si vous avez pour une paroi un intérêt similaire à celui que vous porteriez à une vieille serpillère au fond d'un placard jamais ouvert, les lieux sont enchanteurs, vous serez ébahi.

C'est très douteux de ma part de ressortir ce livre encore une fois, sans projet particulier, donc même pas l'excuse du voyons, qu'en dit Bunny ? - et, facteur aggravant, dans le contexte de couvre-feu couplé à une interdiction de circuler au-delà de dix bornes, déjà qu'en temps normal il donnerait des fourmis dans les doigts, une envie folle, irrésistible de grimper à une nonagénaire mal à l'aise à l'idée d'affronter l'ascension de deux marches sur son pas de porte, alors...

C'est aussi me ressouvenir de toutes ces centaines de kilomètres, d'ailleurs ce sont des milliers.
Soit un impardonnable, désastreux bilan carbone, dit-on aujourd'hui, tailler la route, disait-on hier, voir du pays, affirmait-on avant-hier.
Kilomètres débutés il y a fort longtemps dans des voitures fatiguées mécaniquement au point de devenir franchement incertaines - bref:

Revoir tous ces visages de compagnons et compagnes de cordée, toute l'étrangeté de ces parois, tous ces bivouacs en conditions très variées, les joies, les fatigues, les réussites, les galères et imprévus qui font rire aujourd'hui, les anecdotes dont certaines amusent mes enfants, repenser aussi aux heures passées de retour à la maison à l'affût des parutions dans les revues spécialisées espagnoles puis, bien plus tard, sur le web... sûr que ce n'est pas une idée très saine d'ouvrir ce type de boîte aux souvenirs en ce moment (où il doit faire si beau en Espagne, et où lesdits sites, dont certains ne sont guère courus en temps normal, doivent afficher désert complet).  

Bunny, dans les notes techniques, décrit avec la précision requise, et ce type d'exercice "ni trop, ni trop peu" est très difficile, il faut en dire suffisamment pour qu'on puisse quand même parler de descriptif technique, mais pas trop, pour ne pas trop dévoiler et anéantir la joie de la découverte. Cela ne se prête guère à l'humour, ou à l'humeur, ou au petit sous-entendu, pourtant il parvient à en glisser quelques-uns, rarement, mais qui vous font lever les yeux au plafond (ouch, qu'est-ce qu'on va trouver là ?) du type: "second émotif s'abstenir", "3ème longueur particulièrement urticante", "le passage-clef, dans la 1ère longueur, déclencha de nombreuses polémiques", etc...

C'est dans le descriptif global et introductif de chaque site, plus propice à une liberté de ton, que le livre s'affirme comme pas commun du tout dans son domaine, outre les bonnes anecdotes, il y a le regard et la langue de l'auteur, c'est là qu'on jubile à la lecture.
Quelques extraits de ces descriptifs globaux introductifs (difficile de faire un choix, ils sont tous succulents !):
Canalda, p. 79 a écrit: Si l'ambiance très "fun" des falaises à la mode vous ravit, si seules les lignes de spits étincelants vous attirent, passez votre chemin, la paroi de Canalda ne vous séduira pas.
  Il faut être sensible aux charmes des roches oubliées pour apprécier ces lieux. Orientée au sud, cette superbe muraille de conglomérats rouges et gris, qui domine les sierras du Alt Urgell, aligne sagement dièdres, éperons et murs boursouflés de niches ou de surplombs. Tout autour des barrancos, où les reliefs arrondis dominent, rendent le paysage plus insolite encore. Aiguilles accolées, cubes incrustés, clochetons et traînées noires, résidus de cascades asséchées, personnalisent la falaise.
Les grands arcades surplombantes, motif spectaculaire du secteur gauche de la paroi, abritent des lieux de bivouac idylliques. Sous des voûtes impressionnantes vous découvrirez, émerveillés, des fontaines étranges et des constructions dignes de la civilisation Pueblo.

Horta de Sant Joan, p. 103 a écrit: Terres sauvages et convulsées, les sierras de Los Puertos abritent de nombreuses excentricités géologiques. Autour des villages de La Horta de Sant Joan et de Arnes tables, dômes et tours de conglomérat, mis en valeur par les zones boisées environnantes, accrochent l'œil du visiteur étonné. Clou de ce spectacle naturel méconnu, les Rocas de Benet, véritables forteresses de poudingue, défient les rares grimpeurs de passage.
[...]
Hors des circuits habituels du Free Climbing, ces vastes étendues de rocs catalans n'ont sûrement pas livré leurs derniers secrets. Ne soyons pas trop pressés de les découvrir, les charmes qui planent sur la région n'y résisteraient pas.

Roca Regina, p. 65 a écrit: Si une paroi devait symboliser les Big Walls ibériques, la Roca Regina jouerait ce rôle à merveille. Impressionnante barrière grise et jaune, plantée au cœur du défilé des Terradets, aucune ligne de faiblesse ne casse, au premier abord, le monolithisme de ces mus sévères. Rares sont les fissures ou les dièdres qui peuvent servir de fil conducteur pour progresser dans cet océan de dalles calcaires. Pourtant, aujourd'hui, une vingtaine d'itinéraires parcourent cet univers inhospitalier.
[...]
Ce grandiose miroir de pierre attire avant tout ceux qui apprécient les laborieux voyages verticaux, et les "sportifs" regretteront, à coup sûr, les réglettes si proches, de la paroi des Bagasses ou des Peladets.

Monrebey, p. 51 a écrit: Au cours de l'hiver 1978, une rumeur parcourt les milieux pyrénéistes français. Celle-ci suppose la présence d'immenses parois inexplorées, proche du site déjà bien connu des Terradets,. Certains évoquent la présence d'un lac, d'autres des difficultés considérables, mais le mystère subsiste... En compagnie de Dominique Julien je mène une enquête afin de le slocaliser.
Une rencontre avec louis Audoubert nous apporte quelques éléments, car il paraît bien renseigné. Finalement, c'est le très actif Francis Tomas qui découvre le pot aux roses grâce à ses relations catalanes.

Ces fabuleuses murailles, furtivement visitées par des membres du GEDE en 1970, forment le défilé de Monrebey où coule la Noguera Ribargozana, frontière entre l'Aragon et la Catalogne.
Nous mettons à progfit un week-end printanier pour découvrir le site. La réalité dépasse nos espérances, des kilomètres de calcaires verticaux ou surplombants d'étalent sous nos yeux.
À l'occasion de ce premier contact, nous gravissons quatre longueurs dans un système de fissures, qui deviendra, un an plus tard, la voie des grenoblois.

Ayant sous-estimé les dimensions de l'objectif, la retraite s'impose. Mieux préparés, huit jours après, avec l'aide de Francis Tomas et Gérard Uzabiaga nous réglons les comptes à l'un des motifs évidents de la paroi de Catalogne.
L'échange de paroles avec Louis Audoubert, venu concrétiser le même projet et nous découvrant au cœur de la face, reste un souvenir pittoresque. Sa fonction ecclésiastique donna une identité à ce nouvel itinéraire, la voie du Corbeau était née.
[...]
Antonio García Picazo devient le spécialiste incontesté de la zone. Accumulant un nombre impressionnant de bivouacs en paroi, il orne la muraille de Catalogne de ses plus beaux fleurons.
Vientos Pelegrinos, Pesadillas de los Dioses, Raices del Cielo violent les colonnes de ce temple dédié aux dieux des Big Walls.
Une première solitaire lui coûtera six journées de travail. L'histoire précise qu'en cours d'ascension il dormait sur une porte de bois, transformée en plateforme artificielle.

Barranco de La Hoz, p. 133 a écrit:Amateurs de sites étranges, arrêtez-vous ! Le détour en vaut la peine. Creusé par le Rio Gallo, le barranco de La Hoz offre au regard du visiteur étonné une  série d'aiguilles et de falaises aux formes et aux couleurs des plus insolites. Entourés par une forêt de pins, les motifs rocheux semblent sortir tout droit d'un jardin japonais.
Religions et monolithes ayant toujours fait bon ménage, un petit monastère et un ermitage dédiés à la Virgen de La Hoz rappellent l'apparition de celle-ci au pied de la Peña Corbetera. Ce gros pilier de conglomérat rouge semble d'ailleurs écraser le sanctuaire où vit encore une personne isolée et mystique baptisée "la Santera".

Ici, tout est différent, le rocher lui-même fait preuve de bizarrerie. Les grès multicolores ne sont accessibles qu'après avoir franchi une strate de conglomérat à l'aspect inquiétant.
[...)
Pour la petite histoire, il faut tout de même signaler l'ascension réalisée par trois gamins de Molina de Aragon qui, n'ayant jamais grimpé de leur vie, gravirent la Roca Iris sans corde et chaussés de sandales. Ils ont surmonté ainsi, dans une ambiance aérienne, des passages de quatrième et cinquième degrés, la descente s'effectuant par le même chemin. Cette épopée digne de l'âge d'or de l'alpinisme s'est déroulée en 1981 !  

Cañon d'Ordesa, p. 21 a écrit: Il y a une vingtaine d'années, les croquis et les notes techniques du Guide Ollivier concernant les murailles de la vallée d'Arazas, situées au cœur du Parc National d'Ordesa, ne fascinaient qu'une poignée de grimpeurs souvent taxés d'imprudence par les montagnars raisonnables. Dans les descriptions d'itinéraires, le sixième degré disputait la vedette aux longueurs d'artificielle et les bivouacs à prévoir confirmaient la difficulté des entreprises.
[...]
Ainsi, longtemps encore, au-dessus des sombres forêts de conifères, les grimpeurs écartelés entre les blocs d'un jeu de constrcution aux dimensions cyclopéennes, vivront des moments intenses, en dénouant les énigmes d'un cheminement tortueux où l'équipement en place brille par son absence.

Rocas de Mas-Mut, p. 43 a écrit: Rangés avec soin les uns contre les autres, comme des beaux livres dans une bibliothèque, les éperons formant les Rocas de Mas-Mut n'ont attiré l'attention des grimpeurs qu'au début des années 1980.
[..]
Mais, ici, peu d'agitation sur les parois, le livre de "Piadas" conservé au bar de Peñarroya en témoigne. Les stakhanovistes de la perceuse n'ont pas investi les lieux et il n'est pas nécessaire de posséder un sixième sens pour s'orienter dans un réseau inextricable de plaquettes métalliques.
Certaines lignes très esthétiques attendent encore leurs premiers conquérants et les cheminées d'Aquest Any Si ou les surplombs de Danula Lato sont loins d'être patinés. Les amateurs de sierras perdues et ceux pour qui l'escalade n'est pas un sport collectif seront comblés.
[...]
Poudingue de qualité variable, le terrain exige l'expérience du grimpeur habitué à évoluer hors des sentiers battus. Seuls ceux qui possèdent cette qualité pourront, heureux, après avoir vécu des instants aériens sur les beaux profils du secteur, goûter aux charmes d'un soleil couchant sur le plateau sommital.

Le livre lui-même fut très vite traduit en espagnol et connu un vif succès au sud des Pyrénées, aujourd'hui il est épuisé et recherché, tant en français qu'en espagnol, si vous le croisez en chinant, c'est une bonne affaire.

Qu'est-ce qu'un livre qui marque, au fond ?
Fut-il dénué de la moindre prétention littéraire (encore que la plume incisive, imagée et souvent drôle de Bunny eût pu lui ouvrir des ambitions qu'il n'avait certes pas), celui-ci j'y retourne même sans motifs, ou avec si peu de motifs, juste pour la charge émotionnelle: n'est-ce pas déjà énorme ?

Littérature et alpinisme - Page 3 Lavis10
Lavis signé François Carrafancq, page 4.

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Message par Bédoulène Lun 26 Avr - 8:10

merci Aventin !

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Message par Aventin Lun 26 Avr - 14:20

Merci à toi Bédoulène, il y faut vraiment la totalité de l'indulgence, celle dont tu sais toujours faire preuve, l'inconscient que je suis a massacré par un informe pâté inassimilable un ouvrage qui lui est, pourtant, si précieux  Littérature et alpinisme - Page 3 1038959943  Embarassed  !

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Message par Bédoulène Lun 26 Avr - 20:07

faute avouée, mais je pense que tu ne te pardonneras pas ! Smile

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