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Littérature et alpinisme

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Message par ArenSor Ven 2 Juil 2021 - 21:02

J'ai regardé ce documentaire sur l'expédition de 1970 au Nanga Parbat et j'aurais aimé avoir l'avis du spécialiste Aventin s'il passe dans le coin.

https://www.arte.tv/fr/videos/099607-000-A/tragedie-sur-le-nanga-parbat/

Je connaissais mal cette histoire tragique des deux frères Günter et Reinhold Messner partis seuls à l'assaut du sommet dans des conditions difficiles et la mort du premier. Il y a eu une grosse polémique entre R. Messner et le reste de l'expédition à ce sujet. Je ne sais trop quoi en penser.
Ce qui est sûr est que ce "documentaire" souffre beaucoup de cette mode détestable des reconstitutions qui passent un peu pour des documents d'époque. Ainsi pour les restes de Günter retrouvés des années après le drame. Le film montre les protagonistes devant une colonne vertébrale quasiment complète. D'après ce que j'ai pu lire, la réalité est totalement différente : trouvaille d'un péroné puis d'une chaussures avec os de pied.
Sinon, il y a de belles images de la montagne.
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Message par Aventin Dim 29 Aoû 2021 - 17:34

ArenSor a écrit:J'ai regardé ce documentaire sur l'expédition de 1970 au Nanga Parbat et j'aurais aimé avoir l'avis du spécialiste Aventin s'il passe dans le coin.

https://www.arte.tv/fr/videos/099607-000-A/tragedie-sur-le-nanga-parbat/

Je connaissais mal cette histoire tragique des deux frères Günter et Reinhold Messner partis seuls à l'assaut du sommet dans des conditions difficiles et la mort du premier. Il y a eu une grosse polémique entre R. Messner et le reste de l'expédition à ce sujet. Je ne sais trop quoi en penser.
Ce qui est sûr est que ce "documentaire" souffre beaucoup de cette mode détestable des reconstitutions qui passent un peu pour des documents d'époque. Ainsi pour les restes de Günter retrouvés des années après le drame. Le film montre les protagonistes devant une colonne vertébrale quasiment complète. D'après ce que j'ai pu lire, la réalité est totalement différente : trouvaille d'un péroné puis d'une chaussures avec os de pied.
Sinon, il y a de belles images de la montagne.
Et bien je suis plutôt d'accord avec la version de Messner - celle qui a servi de base au film de Vilsamier, Nanga Parbat :
Le chef d'expé & Doktor Karl-Maria Herrligkoffer passera à la postérité pour avoir dirigé les deux plus brillants himalayistes de son époque, Herman Bulh et Reinhold Messner, et par le fait que...tous les deux lui ont désobéi  Very Happy  !
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Message par Aventin Lun 30 Aoû 2021 - 19:19

Charlie Buffet

Littérature et alpinisme - Page 4 Buffet11


Charlie Buffet a commencé en montagne un voyage en écriture qui l’a conduit dans deux quotidiens (Libération, Le Monde), des magazines spécialisés (Montagnes Magazine, Vertical, AlpiRando, La Montagne et alpinisme) et quelques revues (XXI, Portrait…). À la rencontre du réel, il a découvert la puissance romanesque des aventures en montagne, que jamais la fiction n’égalera.

Avec une dizaine d’ouvrages publiés, il tente depuis une quinzaine d’années d’explorer la démesure et la passion des vies d’alpinistes et des aventuriers de tout poil. Il est aujourd’hui écrivain, traducteur (anglais, italien) et éditeur : il est membre du comité éditorial de la collection Guérin aux Éditions Paulsen. En 2015, il a joué les chefs d’orchestre pour 100 Alpinistes, l’encyclopédie anniversaire des vingt ans des éditions Guérin
(Source: éditions Paulsen)


____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Erhard Loretan
Une vie suspendue

Littérature et alpinisme - Page 4 Erhard10

Récit à vocation biographique, écrit par Charlie Buffet, Collection Guérin "rouge", éditions Paulsen 2013, 230 pages environ dont portfolios photo.

Voilà un exercice difficile: Charlie Buffet, qui n'a interviewé qu'une fois Erhard Loretan de son vivant (NB: Loretan est mort le 28 avril 2011, au Grünhorn, un 4000 des Alpes bernoises), se lance dans une aventure d'enquête équilibriste, recueillant des témoignages de ses proches, pour tenter de constituer une bio pas à la façon comptable, type compilation de données, ni pêchant par empilage de factuel.
C'est un des plus grands alpinistes de tous les temps, le troisième à réussir les quatorze "8000" de la planète, mais -un "mais" de taille !- rarement par la voie normale, jamais au sein d'une grosse expédition constituée, et le plus souvent dans des temps records.

Loretan avait publié sa propre bio de son vivant, Les 8000 rugissants, en collaboration avec le journaliste Jean Ammann, récidivé avec "Himalaya Regards" (les deux aux éditions La Sarine, 1996 et 1998), et le risque était de rendre l'addition de 230 pages indigeste, un goût de déjà-vu, déjà-dit, voire même de se voir reprocher la tentation du requin de maison d'édition: on y va, deux ans après sa mort, ça doit être vendable, 'faut surfer sur la vague avant l'oubli...

Depuis, la famille du défunt a fait don de quelques 30000 documents et items variés, carnets de courses, vidéos, coupures de presse, carnets de travail, matériel, vêtements d'alpinisme (etc.) au Musée Alpin Suisse, à Berne, donc on pense que tout est raclé/bouclé, à quoi bon publier encore ?



Buffet, une plume sensible, empreinte de pudeur, de tact, insiste un peu sur l'enfance, le devenir-alpiniste à l'adolescence, les compagnes d'Erhard. Il reste un peu en retrait, à mon goût, sur le protagoniste quasi-principal, son compagnon de cordée en Himalaya, Jean Troillet: la cordée Loretan-Troillet, supersonique, a tellement fait rêver ma génération, on les croyait (et je les crois toujours) tellement hors-normes, d'un standing impérial, sans la moindre fausse note tant dans leurs choix d'ascensions que dans la manière, novatrice, de les réaliser:
Songez qu'ils partaient légers, tellement légers ("avec rien") dans des faces à 8000 parfois jamais encore parcourues, tout en signant des temps canon ("des avions", dira-t-on), le tout en bon style alpin, prouvant que l'époque de conquête et des expéditions lourdes à organisation hiérarchisée, à trace faite, oxygène et cordes fixes plus bataillon de sherpas et de porteurs était définitivement révolue, nous en badions d'étonnement à la lecture de la presse spécialisée, ne trouvant pas les mots.

Mais, là ou Charlie Buffet insiste, ce n'est pas dans tout ceci, mieux narré par Loretan que ne pourra le faire quiconque à l'exception de Jean Troillet peut-être, c'est sur ce qu'il est advenu d'Erhard Loretan entre 1996 et 2011.
C'est vite prenant.

S'attardant sans s'appesantir sur ses trois compagnes, dont Nicole Niquille - qui fut de sa "bande" grimpante dans les années ado et est devenue, outre son premier grand amour, la première femme en Suisse à être Guide de Haute-Montagne diplômée. Les carnets de celle-ci (une vie incroyable, soit dit en passant), très bien tenus, sont touchants sur leur relation, avec des envois simples, presque lapidaires mais exhaustifs, du type: "Les escalades avec Erhard recommencent, la vie est belle ! (Mai 1981)". Elle sera de l'expé au K2 en 1985, mais devra renoncer au sommet, pas en état...

Puis vint Chantal, avec laquelle Erhard deviendra père d'un petit Evan, et ce fut le fameux drame du 23 décembre 2001: Gardant seul Evan en pleurs au chalet familial tandis que Chantal skiait, et ne sachant s'y prendre pour arrêter ses larmes, il le prend dans ses bras, le secoue...
Evan décèdera quelques heures plus tard de ses lésions typiques du SBS (ou syndrome du bébé secoué).

Au juge qui lui propose l'anonymat tant est gréande sa notoriété (il était en lice pour le titre honorifique de sportif romand du siècle) Erhard Loretan répond, peut-être aidé par le lucide courage analytique de l'alpiniste de top niveau, que tout au contraire, il faut que son nom soit lâché en pâture le plus possible, surtout ne rien cacher, afin d'attirer l'attention sur le SBS et -qui sait ?- aider un tant soit peu ainsi à la prévention.

Condamné pour homicide, après avoir purgé sa peine il reprend peu à peu sa vie de guide haute-montagne, mais il "porte" la mort d'Evan où qu'aillent ses pas, vivant jusqu'à la fin avec ce poids terrible.
Toutefois il a l'idée, pour les 71 ans de son père, de réunir celui-ci en compagnie de Daniel (frère d'Erhard) et de Christian (demi-frère d'Erhard).  
Objectif de la cordée familiale (qui ne s'était jamais même trouvée tous ensemble dans une pièce, réunis) !): la Dent Blanche, un sommet à rien moins que 4357 mètres, dans les Alpes valaisannes.

Un guide et sa cliente, qu'ils ont dépassé pendant l'ascension, les rejoignent au sommet. La femme porte un casque rouge e une veste jaune, elle photographie les quatre Loretan devant la croix. Au sommet de la Dent Blanche, Erhard, son frère, son père et son demi-frère sont réunis pour la première fois dans un même cadre.

Cette femme au casque rouge et à la veste jaune, c'est Xenia Minder.

Ce jour-là Xenia suivait un guide un peu raide, qui lui faisait perdre confiance.
Derrière elle, Erhard, qui arborait l'insigne de guide ainsi qu'un incongru bonnet péruvien, l'encourage, la rassure, la suit. Le soir, Xenia, au refuge, apprend qu'il s'agit du célèbre Erhard Loretan: "La gloire nationale de la Suisse; Je n'en avais jamais entendu parler" ajoute Xenia, qui exerce le métier de juge au tribunal de Genève.  

Deux ans plus tard, au moment de choisir un guide de haute montagne pour un autre projet, elle se souvient d'Erhard, trouve son numéro et l'appelle: ensuite, ils ne se sont plus beaucoup quittés, emménagent ensemble, et c'est encordé avec Xenia qu'Erhard fera sa chute mortelle, en cours d'ascension du Grünhorn (sommet dans Alpes bernoises, 4044 m. d'altitude).

Pendant toutes ces années-là Xenia adopte la méthode montagnarde Loretan: "Il ne mangeait pas, il ne s'arrêtait pas, ne parlait pas, ne buvait pas, ne pissait pas...J'ai décidé que je ferais pareil".

Charlie Buffet a écrit:Elle dit calmement: je suis une survivante. Je ne veux pas vivre, j'ai horreur de ce corps qui a survécu".
C'est elle [Xenia]qui a pris l'initiative de notre rencontre en me contactant un mois après la mort d'Erhard. Elle se débattait avec un violent sentiment de culpabilité. Elle disait vivre son accident comme Loretan avait vécu son accident avec son fils:
"C'est la même chose. Tu concours à la disparition de l'être auquel tu tiens le plus".
Elle ajoutait:
"L'ironie, c'est que je suis juge. Au niveau juridique, dans son cas c'est un homicide par négligence, dans le mien c'est un accident. La société le condamne, la société m'absout. Pourquoi ?"
Elle s'indiganit que l'enquête de police, ouverte comme après tout accident de montagne, ait été close sans qu'on l'ait entendue. En fait, un policier avait bien enregistré sa déposition, avec sa signature tremblante au bas des cinq pages. Elle n'en avait aucun souvenir. Après un état de choc, les épisodes d'amnésie mettent longtemps à se dissiper.
"Ce passage de repli sur soi... Je dois prendre exemple sur Erhard pour ne pas le vivre comme lui, dit-elle. Il faut s'accepter soi-même, avec sa culpabilité.".      






(NB: une petite vidéo montrant Erhard Loretan se trouve en page 6 du fil "Que la montagne...")

Mots-clés : #alpinisme #culpabilité
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Message par animal Lun 30 Aoû 2021 - 19:39

Diable, un domaine où le réel laisse la fiction loin derrière ?

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Message par Bédoulène Mar 31 Aoû 2021 - 0:04

lui reste la montagne, mais quel drame !

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Message par Aventin Jeu 2 Sep 2021 - 23:26

Stéphanie Bodet

(voir page 1)

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Salto Angel

Littérature et alpinisme - Page 4 Salto_10

Récit, écrit en 2007 et publié en 2008, éditions Guérin, ré-édition 2017 collection Guérin "rouge - la petite collection", éditions Paulsen, 170 pages environ.


Venezuela, du côté est du pays, la selva.
Plus précisément au parc national Canaima (au patrimoine mondial de l'Unesco), le plateau de l’Ayuàn Tepuy.  
Là se trouve le Salto Ángel, la plus haute chute d'eau du monde, d'ordinaire mesurée à 979 mètres.  

Dans l'échancrure se nichent deux voies d'escalade en partie superposées, dans un dévers constant, et considérable tout le long, sur donc à peu près un kilomètre.
Une roche orangée à coulures bleutées (gréseuse, par séquences enchâssée de quartzite si j'ai bien vu et compris), très humidifiée surtout dans le bas, avec un rocher de surcroît délité, et la moindre prise d'escalade potable y devient, sous ces latitudes, un pot de fleurs ou un habitat à insectes en un temps record, biotope que les fréquentes crues de la chute nettoient en partie.  

Donc impossible de partir, pour un voyage encordé en paroi à prévoir, en l'état des connaissances et des vécus d'alors, aux alentours de trois semaines si ce n'est davantage, autrement qu'équipé pour une expédition de type andine ou himalayenne, la haute altitude, la neige, la glace en moins: autonomie totale, pas de secours possible, issue vers les haut dès les premières longueurs (demi-tour interdit), humdité, chaleurs, crues possibles, ajoutons pas de médecin d'expé, etc.

La paroi trottait dans le crâne d'Arnaud Petit depuis longtemps, avec son unique et déflagrante réalisation, coup de maître des pyrénéistes Adolfo Madinabeita et Jesus Galvez (leader), en 1990.
Mais la difficulté, la sévère partie d'escalade artificielle à prévoir et les risques le retenaient (NB: A5 est la plus haute cotation possible en escalade artificielle, elle signifie qu'en cas de chute rien n'est fiable de tout ce qui a été posé, peut donc ne pas tenir du tout, et que le relais lui-même, ainsi que l'assureur bien entendu, peuvent être emportés dans la chute: imaginez le stress du grimpeur de tête...mais aussi de l'assureur !).

Or il eut vent de l'ascension effectuée en 2005 par une très forte équipe cosmopolite, à dominante britannique, emmenée par John Arran, comprenant son épouse Anne Arran (UK), Miles Gibson (UK), Ben Heason (UK), Alex Klenov (Rus), Ivan Calderon (Ven), Alfredo Rangel (Ven): tout en libre, plus d'artif, que des protections amovibles, un style irréprochable et une cotation "qui crève le plafond de l'inouï". Pour John et Anne c'était la troisième tentative, troisième expé sur trois ans (budget !), la bonne après deux échecs.

La voie, nommée Rainbow Jambaia, n'a donc pas encore connu le moindre répétiteur.

Inspiré par la perspective d'une première répétition de cette classe, Arnaud se lance dans la logistique et s'adjoint - outre bien sûr Stéphanie Bodet, sa compagne et complice - un pyrénéiste, le toulousain Nicolas Kalisz, un indispensable vénézuelien, Igor Martinez, que Stéphanie avait côtoyé lors d'une prépa au Brevet d'État d'escalade à Aix en Provence. C'est tout et beaucoup plus léger, ça manque de grimpeurs de tête (seuls Arnaud et Nicolas...), Stéphanie ayant décroché de l'entraînement depuis des mois pour exercer son métier de prof de français en collège et se remettant de douleurs anciennes au coude.

C'est en Catalogne qu'ils vont, un peu par hasard, au refuge tenu par lui-même et ses parents, rencontrer una figura, Toni Arbones, âgé d'une dizaine d'années de plus qu'eux, pyrénéiste Catalan, globe-trotter, ancien acteur, ouvreur de voies notoires, et versant dans une nouvelle marotte au détriment de l'entraînement en escalade: le marathon.

Déception toutefois (pour lui d'abord, pour le groupe ensuite), dans la vérité de la paroi, quant au partage des longueurs-clefs en tête, comme Igor et Stéphanie, il devra se contenter de miettes, de longueurs mineures pour ce qui est de l'escalade en tête, et tenir un rôle harassant, le labeur de l'équipier.   

Un caméraman baroudeur est embarqué, Evrard Wendenbaum, que l'on ne saurait trop remercier pour la vidéo ci-dessous.

Cette équipe un peu composite, plus réduite que celle d'Arran, se lance en 2007 dans ce projet, très engagé et incertain...

Stéphanie Bodet, au style toujours aussi coulé, nous entraîne en pirogue, puis en marches d'approches dans un décor sans aucun doute mieux évoqué par M. Valéry Adelphe dans D'une Guyane - Le Singe rouge & La Biche Blanc, mais enfin qui sustente son lecteur sans peine, puis, surtout, dans la voie proprement dite, où sa plume, prenante, fait merveille, nous laissant en guise de bonus la préparation, ainsi qu'un après-grimpe, pimenté de quelques surprises.

26 mars. Chute interdite. a écrit:Et oui, même quand on est très fort, arrive un moment où l'on a trop donné psychologiquement. Sans un moral d'acier, impossible de progresser sur ce rocher fragile à l'excès et sur des protections plus qu'aléatoires. Dans la longueur précédente, Arnaud avait accepté le risque mortel de chute au sol.  Ici, l'idée d'une chute en travers potentielle de quinze ou vingt mètres l'immobilise.
  Savoir renoncer dans une paroi telle que celle-ci est cependant une preuve de bon sens et un gage de sécurité pour le reste de l'équipe. Mieux vaut ne pas envisager un éventuel accident. À cette heure-ci, seul Nicolas, un peu reposé, est capable de trouver la solution. Dans un état second, arquant les petits sucres fragiles de rocher ocre et compensant l'absence de prises de pied par une motivation sans faille, surtout quand on pense à la pression qui pèse sur lui, il s'en sort.

 Où est le plaisir me direz-vous ? Sans doute ne tient-il qu'à la capacité d'abstraction et d'acceptation. Abstraction à la douleur, à la faim, à la fatigue aussi, et concentration sur les élements extérieurs: beauté d'un lever de soleil, salut matinal d'un colibri, rencontre fortuite avec une petite fleur qui s'abrite dans une fissure. Ajoutons à cela une bonne dose de masochisme et voici à peu près campé le portrait du grimpeur alpiniste, un peu mystique, un peu poète, et sans doute un peu inconscient aussi !    


Vous pouvez retrouver, sinon tout et pas ce joli style d'écriture, du moins l'expé dans:
Vidéo Amazonian Vertigo (conseillée, si vous avez une heure de temps disponible !).

Littérature et alpinisme - Page 4 Adolfo10
La voie de 1990, signée des pyrénéistes Adolfo Madinabeita et Jesus Galvez, 6b+ / A5, en 28 jours de paroi.

Le tracé en libre de la cordée de John Arran, répétée par nos protagonistes, reprend à peu près l'itinéraire, avec des variantes dans la partie médiane et une sortie totalement différente, environ 1150 mètres de voie, en 31 longueurs en libre et 12 bivouacs en paroi.


\Mots-clés : #alpinisme #aventure #nature #voyage
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Message par Bédoulène Ven 3 Sep 2021 - 11:35

merci Aventin, passionnant ton commentaire.

rien que la photo est impressionnante !

et de plus la référence à Valery Adelphe , je note Wink

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Message par Aventin Ven 3 Sep 2021 - 21:22

Bédoulène a écrit:
rien que la photo est impressionnante !

et de plus la référence à Valery Adelphe , je note Wink
Merci, Bédoulène !

Alors en fait , sur la photo les deux voies sont superposées, celle d'origine (1990) est en rouge.

Pour ce qui est de M. Valéry Adelphe, je n'ai pas tout fouillé sur le forum, quelqu'un a-t-il oncques commenté son beau livre ?
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Message par Tristram Mer 15 Sep 2021 - 2:09

Je viens de regarder "Vidéo Amazonian Vertigo" _ absolument extraordinaire, à voir sinon à vivre, merci Aventin !

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Message par Quasimodo Mer 15 Sep 2021 - 2:20

Aventin a écrit:Pour ce qui est de M. Valéry Adelphe, je n'ai pas tout fouillé sur le forum, quelqu'un a-t-il oncques commenté son beau livre ?
Non, ni même lu, mais je l'emporte avec moi quand je me déplace en attendant le moment propice.
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Message par Aventin Jeu 14 Oct 2021 - 21:42

Al Alvarez

Littérature et alpinisme - Page 4 Al_alv12





Alfred dit Al Alvarez est né le 5 août 1929 à Londres, décédé le 23 septembre 2019.
Homme de lettres britannique complet:
Poète, romancier, professeur d'université, éditorialiste, critique littéraire, issu de vieilles famille d'origine juive, ashkénaze par sa mère, sépharade par son père, implantées en grande-Bretagne depuis plusieurs siècles.
Avait pour violons d'Ingres le poker et l'escalade.

Bio et biblio sur wikipedia (U-K).


________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Nourrir la bête
Portrait d’un grimpeur

Littérature et alpinisme - Page 4 Editio10


Titre original: Feeding the Rat. A Climber’s Life on the Edge.  Paru en langue originale en juin 1988, remanié pour une seconde édition en 2001, traduction et parution en français 2021, éditions Métailié, 130 pages environ.


Je crois que c'est au décès d'Al Alvarez en 2019 que nous devons d'avoir cet ouvrage enfin traduit en français en cette année 2021.
J'avoue ma flemme, j'en avais entendu parler il y a déjà belle lurette, et n'avais jamais chercher à me le procurer en langue originale...  Littérature et alpinisme - Page 4 1038959943 .

Al Alvarez a, incontestablement, une belle plume et des talents de conteur.  
Il nous laisse là une sorte de récit-témoignage, pudique, biographique ma non troppo, paru du vivant de Mo Anthoine.

Il est vrai qu'il y a là personnage.
Mo Anthoine a fui toute sa vie les honneurs, la reconnaissance publique, s'est volontairement effacé au profit des alpinistes entendant vivre de leur notoriété, "professionnels" en somme, tout en étant non seulement leur pair, mais leur compagnon de cordée et parfois même leur ange gardien (on pense à Chris Bonington, à Joe Brown...).
Sa bonne logique terrienne fait qu'il accepte les narrations arrangées des exploits, afin de mieux mettre sous les feux de la rampe ceux d'entre ses compagnons qui ont le plus besoin de notoriété, d'aura médiatique:
Comme la célèbre expé du Baintha Brakk, 7 285 m, alias l'Ogre (au Karakorum) en 1977, une borne de la longue et garnie Histoire de l'alpinisme britannique, narrée par Doug Scott, Chris Bonington et consorts, à propos de laquelle Al Alvarez remet l'église au centre du village (ou les points sur les "i", comme vous préférez).  

Mais, dans le fond, et Al Alvarez le sait, de tout ça Mo s'en fiche comme de son premier bivouac:
Pour Mo Anthoine l'alpinisme ce sont certes des moments difficiles, engagés au point d'être cruciaux d'un point de vue létal ou vital (comme on voudra) -ce qu'il appelle feeding the rat (nourrir la bête), mais c'est surtout les copains, la bière au retour, une vie simple, pas de quoi en faire une histoire.
Pas de quoi ?
Si.

Et nous voilà dans les pas du Gallois d'adoption, fondateur et chef d'entreprise tant que ça l'amuse, partant grimper y compris au bout du monde océanien, aussi en Amérique du Sud, dans les Alpes, en Himalaya et sur tout espace minéral vertical de Grande-Bretagne dès qu'il a deux sous, a minima un compagnon, et un peu de temps.

De fait, deux ans plus tard, en 1961, il décida qu'il s'ennuyait et repartit en stop vers la Nouvelle-Zélande, cette fois avec trente-cinq livres en poche et une corde d'escalade dans son sac à dos. Il était accompagné de son ami Ian Cartledge, alias Fox, "le renard", en raison de ses cheveux roux, et l'aller-retour leur prit deux ans. Ils parcoururent en stop l'Europe, la Turquie et l'Iran, puis le Balouchistan, le Pakistan et l'Inde, avant de remonter au Népal, de descendre en Birmanie, en Malaisie et en Thaïlande, puis d'embarquer pour l'Australie et de gagner enfin l'île du sud en Nouvelle-Zélande pour de l'escalade sur glace.  

Ce compagnon, c'est bien souvent sa compagne Jackie:

Quand Jackie et Mo se sont rencontrés, elle n'avait jamais grimpé et il n'était pas sûr de vouloir qu'elle s'y mette: "J'ai vu trop de femmes qui gravitent dans le milieu de l'escalade et qui détestent ça, qui s'ennuient et jouent les intéressées. Je ne voulais pas en ajouter une à la liste".
Il a fait de son mieux pour décourager Jackie en l'emmenant, pour sa première voie, dans "Münich" - une VS exposée et relativement difficile sur le mont Tryfan. À son grand désarroi, elle est montée haut la main et en redemandait. Il a laissé passer une semaine, puis il l'a emmenée à Clogwyn du'r Arddu, la falaise la plus hostile du Pays de Galles, où tous les itinéraires sont cotés au-dessus de VS et deux à trois fois plus longs que la plupart des voies galloises. "On a fait Longland, Chimney et Curving Crack. C'est la seule fois où j'ai fait trois voies à Clog en une journée. On a fini Curving [...] et elle était bien rincée. Moi aussi. Alors je me suis dit que ça allait la calmer. Penses-tu. Elle a trouvé ça super. Depuis, on a beaucoup grimpé ensemble. Elle est très douée en altitude et incroyablement résiliente. Elle porte toujours plus que moi en montagne.  



La seule fois où Al Alvarez dévie, à mon humble avis, et tourne mal-à-propos, c'est lorsqu'il narre avec force détail la dernière ascension qu'il fit en compagnie de Mo Antoine, au Old Man of Hoy.
Certes, c'est loin de débecter le lecteur, l'auteur est vraiment agréable à lire.
Mais cela parle bien davantage d'Al Alvarez que de Mo Anthoine et c'est bien dommage...

Plus croustillant le moment où Al Alvarez vient présenter ce livre, Nourrir la bête, qui vient juste de paraître, à Mo Anthoine, alité durablement pour une tumeur au cerveau qui l'emportera quelques semaines plus tard, Alvarez craint un peu la réaction de son ami, qui le désarçonne en osant sortir de son lit pour dévaler l'escalier et brandir l'ouvrage de Joe Simpson, "La mort suspendue" (Touching the Void) -je recommande !-, appelé à devenir un grand classique du genre littérature alpine, et qui venait aussi de sortir: ça le passionnait bien plus que ce que son pote pouvait bien raconter sur lui...

Puisse l'esprit de Mo Anthoine longtemps planer sur les parois et inspirer les grimpeurs, son anticonformisme, son absence totale de goût pour la notoriété, la classe de ses réalisations, son humilité, son côté "les copains d'abord" et sa petite philosophie globale de l'existence...  

Littérature et alpinisme - Page 4 Old_ma10
À droite Mo Anthoine, au centre Al Alvarez, derrière le panneau d'"accueil" des grimpeurs sur l'Île de Hoy (Orkney, Shetlands, Écosse).
Littérature et alpinisme - Page 4 Stanle10
(L'incroyable monolithe marin connu sous le nom de The Old Man of Hoy -ici, huile sur toile de Stanley Cursiter (1887-1976)- donnerait immédiatement des envies impérieuses d'escalade au plus grabataire d'entre les centenaires cacochymes...
N'est pas ardu à l'excès par sa voie normale, mais nécessite de savoir composer avec les caprices de la météo locale et bien sûr de maîtriser l'art de la pose des protections, lesquelles doivent être totalement amovibles, pour une ascension en bon style, by fair means.)

\Mots-clés : #alpinisme #aventure #voyage
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Message par Bédoulène Ven 15 Oct 2021 - 10:07

encore une belle histoire Aventin.
la détermination de la compagne de Mo me fait Littérature et alpinisme - Page 4 3245407319

mais sur la photo tu dis que Mo est à droite, je pensais qu'Al Alvarez était plus jeune que Mo vu que c'est lui qui a écrit le livre

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Message par Aventin Ven 15 Oct 2021 - 19:03

Bédoulène a écrit: mais sur la photo tu dis que Mo est à droite, je pensais qu'Al Alvarez était plus jeune que Mo vu que c'est lui qui a écrit le livre

Alors Al est né en 1929 et décédé en 2019 (à 90 ans), tandis que Mo, plus jeune effectivement, est né en 1939 et mort en 1989 (à 50 ans).

Bédoulène a écrit:encore une belle histoire

Oui, et bien narrée; Mo Anthoine est un sacré bonhomme, très original, marquant, sans aucun doute, pour ceux qui l'ont côtoyé.
Je me disais que, quelque part, il a peut-être fait école à son insu (ou est-ce que j'aimerais tant le croire ?).

Bédoulène a écrit:la détermination de la compagne de Mo me fait

Littérature et alpinisme - Page 4 Britis10
Expé féminine britannique en Himalaya en 1978; Jackie Anthoine est au centre, assise (pull, jeans et chaussons d'escalade).
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Message par Aventin Sam 16 Oct 2021 - 6:44

...Et pour deux photos de plus...

Littérature et alpinisme - Page 4 Al_alv13
Al Alvarez

Littérature et alpinisme - Page 4 Mo_ant10
Mo Anthoine en train de poser culotte en sommet de voie - toute la facétie de la situation chipée, l'ambiance escalade, potes et déconne qu'il a portée en art de vivre:
si, en escalade, il est question de prises, ce ne sont assurément jamais des prises de tête...
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Message par Bédoulène Dim 17 Oct 2021 - 8:51

merci Aventin

et charmante en plus Jackie !

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Message par Aventin Sam 30 Oct 2021 - 20:26

Cédric Gras

Littérature et alpinisme - Page 4 Cedric10

Bio:
Transboréal.fr a écrit:Né à Saint-Cloud en 1982, Cédric Gras débute ses études de géographie à Paris, avant de les poursuivre à Montréal puis en Inde. Parallèlement, il s’adonne à sa passion pour l’alpinisme et la marche dans divers massifs montagneux : Andes, Caucase, Népal, Karakoram pakistanais. En 2002, il relie les plaines mongoles au plateau tibétain lors d’un voyage à cheval et à pied. Quand un accident refroidit ses ardeurs himalayennes en 2006, il découvre la Russie pour sa dernière année de master, à Omsk, en Sibérie. Séduit par l’est de la Fédération, il accepte l’année suivante d’enseigner le français à l’université d’État d’Extrême-Orient de Vladivostok avant, finalement, de rester deux années supplémentaires en tant que volontaire international afin d’y créer une Alliance française. À l’issue de cette mission, il obtient une bourse du Centre franco-russe de Moscou pour étudier l’Extrême-Orient russe. Il entame alors une thèse de doctorat sur cette région dépeuplée et sauvage, frontalière de la Chine : l’occasion de continuer à sillonner les immensités sibériennes.

Cédric Gras est ensuite nommé à Donetsk, en Ukraine, où il crée et dirige l’Alliance française jusqu’au conflit du Donbass en 2014. Il est alors muté à l’Alliance française de Kharkov, puis à celle d’Odessa, avant de se consacrer totalement à l’écriture sous toutes ses formes. Durant l’été austral 2016, il embarque trois mois à bord du brise-glace russe Akademik Fedorov et se rend sur différentes bases antarctiques.

Biblio:
Spoiler:

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Alpinistes de Staline

Littérature et alpinisme - Page 4 Alpini11

Collection Points Aventure, format poche, 250 pages environ, paru initialement chez Stock en 2020, Prix Albert-Londres 2020.



Remarquable par bien des aspects, cet ouvrage assez condensé.

Le Caucase, les Monts Célestes, le Pamir, L'Altaï sont autant de massifs qui nous semblent à nous, occidentaux -et c'est un comble !- plus exotiques, plus lointains et méconnus que les tours du Paine ou l'aguja Poincenot en Patagonie, que L'Aoraki ou le mount Ollivier en Nouvelle-Zélande.

Ensuite la méthodologie, l'approche alpinistique, la déontologie et les objectifs divergent complètement, en Union Soviétique sous Staline et de façon générale de l'autre côté du rideau de fer (Chine comprise) à cette époque de ce qui se pratiquait en occident alors, et encore davantage de l'alpinisme contemporain.

Ainsi, le lecteur n'aura de cesse de se questionner sur des "évidences", pour lui acquises et tenues pour vérité, et d'être ébahi par les "trouvailles", qu'elles soient techniques, "éthiques" au sens déontologique, et, bien plus malheureusement, idéologiques.
Je concède bien des choses qu'il faudrait prendre en compte, peut-être même s'en inspirer, et d'autres à passer définitivement aux crevasses de l'histoire.

Cédric Gras, et on lui en sait gré, garde une plume alerte, vive, même s'agissant de points d'une totale aridité - par ex. les recherches qu'il a pu conduire dans des feuilles de chou sibériennes confidentielles, ou, plus dessillant, dans les archives du prédécesseur du sinistre KGB, le non moins terrifiant NKVD, recherches rendues possibles par sa fine connaissance de la langue et son installation à demeure en Russie, à des postes permettant la confiance des autorités poutiniennes.

À grand train de recherches, Cédric Gras extirpe leur bio de la gangue officielle de l'époque, ce qui est déjà assez passionnant et méritoire en soi, mais il va plus loin, sous intitulés évocateurs, vraiment croquignolets, du type:
"La faucille et le piolet", "Conquérants de l'utile", "La Société du Tourisme Prolétarien", "Bâtisseurs de l'avenir radieux" (etc.):

On eût apprécié qu'il s'avérât moins concis s'agissant des approches, des traversées de territoires entiers qu'il connaît pourtant remarquablement, ce Far East certainement aussi fascinant que le Far West des cow-boys et de l'industrie du cinéma dont nous fûmes -et sommes encore- abreuvés.
Aussi fascinant ?
Je pense davantage encore, surtout dans le contexte de l'époque, dans ce très vaste morceau de la planète où se rejoignent mondes tribaux traditionnels, Europe, Asie, monde musulman, monde orthodoxe, le tout devenant en peu d'années soviétique.

Le prisme choisi est la bio des frères Abalakov, Evgueni et Vitali (Cédric Gras découvre d'ailleurs qu'il y a un troisième frère, ignoré de wikipedia, qui est resté discret en Sibérie, anonyme au temps de l'URSS - pour vivre heureux vivons caché, selon le dicton ?).

Alors, Abalakov, ce nom n'est pas tout à fait inconnu des alpinistes pratiquants, il est associé à une ingénieuse et fort répandue méthode de protection et d'assurage en glace (comme il y a le nœud Machard de Serge Machard, etc.).
On associe en général ce nom à la première du pic Lénine (7134 m.), autrefois mont Kaufmann, aujourd'hui pic Abu Ali Ibn Sina.

Les Abalakov, ce sont deux sibériens, Evgueni (1907-1948), artiste (sculpteur et peintre) à l'époque de l'art soviétique officiel et des commandes d'État.

Lui est le petit Prince des deux, le plus inspiré, le plus touché par la grâce, et faisant coïncider celle-ci avec ses ascensions les plus difficiles. Hormis pendant la seconde guerre mondiale, où il servira comme soldat. Son aura iconique est grande pour le régime, songez, un alpiniste hors pair doublé d'un artiste tout à fait dans les canons de l'art communiste  d'alors ! Il ne fut jamais inquiété par le régime, toutefois son décès est bizarre: le 24 mars 1948, Evgueni accueille un camarade de l'armée qui venait d'atterrir de Tbilissi. Pour fêter leurs retrouvailles il se rendent vers minuit chez une connaissance, le docteur Blelikov, où les trois boivent joyeusement.
Selon la déposition de Belikov, Evgueni et son camarade auraient eu envie d'une douche à 4 h. du matin (?) tandis que Belikov va se coucher: on trouvera le lendemain leurs deux corps sans vie dans la salle de bains...
Alors, élimination en faisant passer le trépas pour un improbable accident à scénario peu plausible ?

Vitali (1906-1986), c'est le besogneux, le moins doué des deux, le bosseur. Ingénieur, il finit par être affecté à un poste où ses recherches et innovations en matière de matériel contribuent à la voie communiste de l'alpinisme.
Comptez sur moi pour ne pas raviver la controverse de l'invention du coinceur mécanique (bon sujet d'animation au bivouac), mais Vitali est par ex. considéré par certains comme le père de cette invention (à titre personnel, je dubite).
Vitali ce sont deux années pénibles dans les geôles du régime, où sa réputation d'endurci, d'homme de fer et de glace, à la détermination d'airain a pu lui permettre de survivre.
Puis, fêté, instructeur, membre en vue du Spartak de Moscou (club omnisport - les subventions finançant les expés étaient attribuées "au mérite", il fallait donc être membre d'un club influent, ayant si possible des membres ou des sympathisants dans le jury, ce qui était le cas du Spartak) - jusqu'à la fin il est resté l'alpiniste un peu totémique, celui qu'on faisait rencontrer aux rares sommités de l'alpinisme de passage (sans jamais le laisser aller grimper à l'étranger toutefois !), celui qui prenait la parole, validait les projets, élaborait les méthodes et aussi les outils. Il est mort sous Brejnev, peu avant Gorbachev - qu'aurait-il pensé de la perestroika, lui qui a tant souffert du stalinisme ? Pas sûr - je partage l'avis de l'auteur- que pour autant il ait été emballé, conquis...    

Chapitre Tout s'effondre a écrit:    Mon esprit s'égare à la petite table des archives fédérales. De ce dossier II81-55 partent tant d'autres pistes que j'aimerais remonter, tant de destins qu'il faudrait reconstituer. Tant de communistes éliminés par des communistes. Le 7 avril, c'est le tour de Solomon Slutskin d'être fusillé dans le printemps naissant. Il était le réprésentant du Parti au sein de la Société du Tourisme Prolétarien. À ce titre, il impulsait des débats idéologiques à flanc de montagne, organisait la lecture publique des gazettes de propagande, mettait en scène des adhésions de nouveaux membres en altitude. Déjà arrêté en 1925 pour appartenance à une organisation sioniste, il était cette fois accusé d'avoir transmis des éléments secrets à celle des alpinistes contre-révolutionnaires.

  En juin, c'est le jeune Ganetski qu'on passe par les armes. Celui qu'Evguéni Abalakov a dû secourir au pic Lénine n'a guère que vingt-cinq ans. Le 29 juillet, son protecteur Nikolaï Krylenko crève aussi comme un chien, fusillé personnellement par le président du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS après un procès éclair de vingt minutes. Krylenko n'était pas un enfant de chœur, il avait lui-même dirigé et justifié des répressions par le passé. Il ne se faisait aucune illusion. Reste à son nom un col au pic Lénine et deux sommets de 6000 mètres dans le Pamir. Au fin fond des montagnes, la toponymie n'a jamais suivi le rythme des exécutions et des digrâces du Kremlin.
En revanche, Krylenko fut immédiatement effacé de ses relations d'expéditions [...].
 
  Ces massacres-là se déroulent dans la chaleur des nuits continentales. L'été est revenu. Un an que la Terreur a commencé, les sections d'alpinisme décimées reprennent la route du Caucase. La vie continue bien qu'on n'évoque jamais les disparus. "Ils font une cure d'air en Sibérie", mumure-t-on à leur sujet. La peur est la meilleure des polices. D'après les chroniques soviétiques, trente mille pratiquants écument les massifs de l'Union en 1938. Ce sont pour la plupart des novices, candidats à l'insigne "Alpiniste de l'URSS", figurant l'Elbrouz. Il s'obtient après ving jours d'enseignements élémentaires, un passage de col et une ascension aisée.

  Cette année-là, Vitali ne dirige aucune école. Il croupit dans sa cellule, à la Bourtyka semble-t-il cette fois. Cette prison historique fait toujours aujourd'hui son office et a vu passer son lot de damnés: Chalamov, Ginzburg, Korolev, Mandelstam, Soljenitsyne...

  Dans L'Archipel du Goulag, ce dernier rapporte qu'une pièce prévue pour ving-cinq détenus en accueillait jusqu'à cent quarante. Les nuits passent sous des lampes, avec interdiction de se couvrir les yeux, les corps en sueur gisent sur des planches inégales et nues, les hanches endolories par l'impossibilité d'étaler son dos. Et au petit matin, les fouilles corporelles, la tinette qui empeste, les poux qui pullulent et un œil qui vous surveille sans cesse par le judasdu corridor. On trouve dans sa gamelle de la bouillie de sarrasin et un croûton de pain noir [...].
 
  Quelques minutes par jour, la promenade mains derrière le dos vous conduit sous un ciel vers lequel il est interdit de lever le regard. Comment Vitali Abalakov, pourfendeur de l'azur, supporte-t-il tous ces murs ? Tout ou presque est interdit et, pour avoir pratiqué la gymnastique dans une cellule, il termine au moins une fois à l'isolement. La vitalité ne l'a pas encore quitté. Comme à l'hôpital, il conserve la volonté d'exercer son corps. L'espoir de revoir un jour des montagnes n'est pas mort.  

Ce qui fait l'intérêt, enfin du moins ce que j'apprécie à titre tout à fait personnel dans le genre littéraire alpinistique, ce sont ces pages où la réalité vaut largement plus et mieux que la fiction la mieux menée - et constitue une borne de la fiction, sans nul doute.

Je me souviens, en 1992 donc assez peu de temps après la chute du rideau de fer, un soir dans un gîte de la Vallée des Merveilles et du mont Bégo, avoir visionné une cassette VHS en compagnie d'alpinistes et grimpeurs slovaques, montrant presque sous forme de clips des solos (intégraux) de Patrick Edlinger, Catherine Destivelle et autres Patrick Bérhault, et avoir été stupéfié par leur réaction:
"Oui, évidemment c'est bien, mais votre gouvernement ferme trop les yeux , il ne devrait pas laisser la fine fleur de votre alpinisme et de votre escalade prendre des risques pareils, dans votre intérêt national (etc.)."

Allez, je clos là ce message déjà beaucoup trop long, vous l'avez compris je pourrais parler de ce bouquin pendant des heures, il est actuellement en tête de mes lectures du genre alpinisme et littérature pour l'année en cours, je le recommande vivement, eussiez-vous pour les choses de l'alpinisme l'intérêt que je porte aux techniques du point de dentelle au fuseau !

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Message par Avadoro Sam 30 Oct 2021 - 23:59

Quelles aventures humaines ! Merci pour ce récit, Aventin.
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Message par Aventin Dim 31 Oct 2021 - 7:29

Merci, Avadoro !

Ci-dessous une sculpture assez monumentale d'Evgueni Abalakov, intitulée Alpinist i Alpinistka, bien dans les canons de l'art officiel soviétique sous Staline, représentant une cordée (équitablement un homme et une femme) parvenant dans la difficulté - le surhomme façon nietzschéo-communiste en vainqueurs à un sommet -car "le pessimisme est une tare petite-bourgeoise", au reste l'on emportait fort volontiers un drapeau de l'URSS et/ou un buste de Lénine -ou de Staline- que l'on déposai(en)t au sommet à la moindre ascension-:

Littérature et alpinisme - Page 4 Moscow10

Alexeï Abalakov, fils d'Evgueni, devant un portrait de celui-ci en grande tenue de héros soviétique au mur et quelques œuvres paternelles qu'il conserve et dont, selon lui, "personne ne veut !" lutte toujours pour la ré-ouverture des conclusions de l'enquête sur les causes du décès de son père, avec à peu près aucune chance de parvenir à ses fins:

Littérature et alpinisme - Page 4 Appart10
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Message par Bédoulène Dim 31 Oct 2021 - 8:37

merci Aventin, je lirai ce livre qui est dans ma pal........................dans un certain temps !

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