Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 22 Aoû - 23:25

12 résultats trouvés pour romananticipation

Cécile Wajsbrot

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Destru10

Destruction

Honte à moi je n'arrive pas à l'auteur par la lecture du fil mais par un conseil du libraire en réponse, suite à une râlerie, échantillons à l'appui, ayant pour thème un nivellement par le bas de la production actuelle, à la question : "mais alors, un exemple, d'un auteur d'aujourd'hui, et vivant ?"

Destruction donc. Une faible anticipation, une projection qui nous entraîne avec une tonalité étrangement et étonnamment familière vers la dissolution ou destruction de notre aujourd'hui. Ou autrement une reconfiguration, voire une réécriture par un totalitarisme discret.

Le récit d'un journal audio adressé à une personne inconnue par une femme qui a pour mission de rendre compte de son présent. Un constat qui dit l'effacement du passé dans la culture, la ville, l'habitude. Disparition des livres, technologie et réseaux sociaux... des grands thèmes traités à la fois avec évidence, finesse et références et pour les deux derniers sans diabolisation.

Une "lecture monde", envoûtante par sa régularité et son homogénéité (et qui ferait une belle mine à citations ?). Une voix à la fois singulière et presque collective.

Une belle expérience, un peu flippante aussi, qui trouve beaucoup d'échos dans le paysage contemporain, ses propositions politiques, médiatiques (plus que culturelles ?) ou de "normalisation".

La possibilité d'un futur moins noir n'est pas absente pour autant et l'ouverture sur une référence-citation à Stifter...

Pour insister sur les surprises qui nous concernent plus particulièrement ici, le récit de la relation qu'on dirait trop vite virtuelle et le flottement qu'elle induit parfois entre ce qui est communiqué et le plus intime... le réconfort incertain mais palpable (ou l'inverse) qu'elle peut être, sa collectivité potentiellement très réelle. Cécile Wajsbrot n'est pas dans l'effet de manche.

Très construit, très réfléchit, intellectualisé mais aussi très sensoriel, sensitif, sensible, observateur.... ça m'a rappelé ? Potentiellement Hélène Cixous mais pas seulement ? Trou de mémoire.

C'est du solide et ça fait quelque chose de relire ce fil ouvert par Shanidar...

Mots-clés : #contemporain #journal #regimeautoritaire #romananticipation
par animal
le Jeu 23 Mai - 19:39
 
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Sujet: Cécile Wajsbrot
Réponses: 24
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Chuck Palahniuk

Survivant

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Surviv10

Tender Branson a détourné un Boeing 747, et relâché passagers et équipage. Dans l'avion en pilotage automatique, avec l’équivalent d’environ 7 heures de vol selon le carburant restant, il raconte sa vie à l'enregistreur de vol avec l'espoir que la boîte noire gardera une trace de son récit. Les pages du roman sont numérotées dans l'ordre décroissant, et il se déroule du chapitre 47 au premier, en compte à rebours du crash.
C’est fort brillant, il y a d’étranges moments irréels alternés avec d’impitoyables aperçus de la société états-unienne.
Très vite on rapproche le texte de Chuck Palahniuk de ceux de Bret Easton Ellis et de l’"anticipation sociale", mais cette comparaison n’est pas réductrice. Il y a du gore et du cynisme, mais pas que cela ‒ et notre époque ne peut honnêtement pas exclure une autoreprésentation ignoble.
Rescapé de l’église creedish, genre amish, une secte qui aurait apporté la Délivrance à ses membres par le suicide collectif, qu’il aurait manqué parce qu’absent, Tender Branson bénéficie du « programme de conservation des survivants »…
« À grandir au sein de la colonie du district de l’église, la moitié de vos études concernait la doctrine et les règles de l’église. L’autre moitié concernait le service. Le service comprenait le jardinage, les bonnes manières, l’entretien des tissus, le ménage, la menuiserie, la couture, les animaux, l’arithmétique, l’art d’ôter les taches, et la tolérance. »

« Nous croyions que tous ces enseignements étaient destinés à nous rendre intelligents. Ça ne faisait que nous rendre plus stupides. Avec tous les petits faits que nous apprenions, nous n’avions jamais le temps de penser. Aucun d’entre nous n’envisageait jamais ce que serait une vie passée à nettoyer derrière un inconnu tous les jours de notre existence. »

« Nous savons ce pour quoi vous avez été programmé, à ce stade. Nous sommes préparés à vous placer en observation pour empêcher que cela se produise. »

Occasion de casser de l’assistante sociale et de la psychologie appliquée :
« Les obsessionnels compulsifs, me dit-elle, se consacraient soit à la vérification des choses, soit à leur nettoyage (Rachman et Hodgson, 1980). Selon elle, j’appartenais à la seconde catégorie.
En vérité, j’aimais nettoyer, tout bonnement, mais toute ma vie j’avais été entraîné à obéir. Tout ce que je faisais, c’était essayer de faire en sorte que son diagnostic paraisse juste. L’assistante sociale m’énonçait les symptômes, et je faisais de mon mieux pour les illustrer de façon manifeste avant de la laisser m’en guérir.
Après avoir été un obsessionnel compulsif, j’ai été un cas de stress post-traumatique.
Puis j’ai été agoraphobe. […]
Pendant environ trois mois après ma première rencontre avec l’assistante sociale, j’ai été un cas de dissociation de la personnalité parce que je ne voulais pas parler de mon enfance avec la dame.
Puis j’ai été un schizoïde parce je ne voulais pas me joindre au groupe hebdomadaire de thérapie qu’elle dirigeait.
Ensuite, parce qu’elle a pensé que cela ferait une bonne étude de cas, j’ai eu le syndrome de Koro, lorsque vous êtes convaincu que votre pénis devient de plus en plus petit et que, une fois disparu, vous mourrez (Fabian, 1991 ; Tseng et al., 1992).
Après cela, elle m’a fait avoir le syndrome de Dhat, lorsque vous êtes en crise parce que vous êtes convaincu que vous perdez tout votre sperme lorsque vous avez des rêves mouillés ou que vous pissez un bock (Chadda et Ahuja, 1990). L’idée se fonde sur une vieille croyance hindoue selon laquelle il faut quarante gouttes de sang pour créer une goutte de moelle osseuse et quarante gouttes de moelle pour créer une goutte de sperme (Akhtar, 1988). Elle m’a dit qu’il n’était pas surprenant que je sois tout le temps fatigué. […]
Quels qu’aient pu être mes véritables problèmes, je ne voulais pas les voir réglés. Aucun des petits secrets que je portais à l’intérieur de moi ne voulait être découvert et expliqué. Par des mythes. Par mon enfance. Par la chimie. Ma peur était : que resterait-il alors ? Et donc aucun de mes ressentiments ou frayeurs véritables n’est jamais réapparu à la lumière du jour. »

« À la fin de cette édition du DSM sont notées les révisions effectuées depuis la dernière édition. Et les règles ont déjà changé.
Voici les nouvelles définitions de ce qui est acceptable, de ce qui est normal, de ce qui est sain.
L’inhibition orgasmique masculine devient le désordre orgasmique masculin. Ce qui était l’amnésie psychogénique devient l’amnésie dissociative.
Le désordre de l’angoisse du rêve devient le désordre du cauchemar.
D’édition en édition, les symptômes changent. Des gens sains d’esprit deviennent fous selon un nouveau critère. Des gens qualifiés de fous sont des modèles exemplaires de santé mentale. »

« Les gens n’aiment pas qu’on remette de l’ordre dans leur vie. Personne ne veut voir ses problèmes résolus. Ses drames, ses égarements, ses histoires réglées, sa vie débarrassée de ses merdes. Sinon, que resterait-il à tout un chacun ? Rien que l’inconnu, ce vaste inconnu qui fiche la trouille. »

Ainsi formé au nettoyage par la secte, il est donc devenu "homme de ménage" « dans le monde extérieur méchant et malfaisant », domestique d’un couple de riches qu’il ne voit jamais mais qui le surveille sans cesse :
« Tout à côté du téléphone mains-libres se trouve un gros agenda, un cahier-journal où ils consignent toutes les choses que je dois faire. Ils veulent que je sois à même de rendre compte de mes dix années à venir, tâche après tâche. De cette façon, tout ce qui fait votre existence se transforme en élément d’une liste. Quelque chose à accomplir. Vous y gagnez à voir votre vie totalement mise à plat. La plus courte distance entre deux points, c’est une ligne temporelle, un programme détaillé, une carte de votre temps, l’itinéraire du restant de votre existence. Rien ne vous montre mieux qu’une liste la ligne droite qui va d’ici aujourd’hui à la mort. »

Son numéro de téléphone étant pris pour celui d’un appel de détresse, il assassine impunément en conseillant le suicide aux désespérés.
« Gravés ici à jamais se trouvent les noms des gens qui ont suivi mes conseils. Allez-y. Tuez-vous. »

Il rencontre la sœur d’une de ses victimes au mausolée, et en tombe amoureux :
« Je demande : donc va-t-elle se suicider comme son frère ?
"Non", fit Fertilité.
Elle lève la tête et me sourit.
Nous dansons, un, deux, trois.
Elle dit : "Pas question que je me tire une balle. Je prendrai probablement des cachets." »

Considéré comme le seul survivant de la secte, il devient un produit marketing bodybuildé aux mains de son agent publiciste, « un chef spirituel, une célébrité religieuse » :
« Vous vous rendez compte que les gens prennent de la drogue parce que c’est la seule aventure personnelle qui leur reste dans leur petit monde de loi et d’ordre, tellement limité en temps, entièrement obnubilé par la propriété individuelle omniprésente.
C’est uniquement dans la drogue et la mort que nous verrons un tant soit peu de neuf, et la mort maîtrise bien trop l’individu.
Vous vous rendez compte qu’il ne sert à rien de faire quoi que ce soit si personne ne regarde. »

« Vous êtes devenu anaérobie, vous brûlez du muscle en lieu et place du gras, mais votre esprit est d’une limpidité de cristal. La vérité, c’est que tout ceci n’était que partie intégrante du processus suicidaire. Parce que le bronzage et les stéroïdes ne sont véritablement un problème que si vous envisagez de vivre longtemps. Parce que la seule différence entre un suicide et un martyre, vraiment, c’est la couverture presse. »

« L’autre option qu’envisage l’agent est que nous nous passions d’intermédiaires pour fonder notre propre grande religion. Établir notre propre marque. Être ainsi reconnus. Et vendre directement au consommateur. »

Fertilité, dont la profession est mère porteuse (quoique stérile), son « boulot de malfaisance », est aussi voyante (comme l’était son frère), et permet à Tender d’annoncer des miracles :
« C’est une sorte de journal télévisé avant les faits. »

Voici une partie d’une scène remarquable où, installé dans les toilettes à lire les graffiti, Tender écoute la voix de Fertilité par le trou dans la cloison :
« La bouche dit : "Nous nous ennuyons tous à mourir. " Le mur dit : j’ai baisé Sandy Moore.
Tout autour, dix autres mains ont gratté : moi aussi. Quelqu’un d’autre a gratté : y a-t-il quelqu’un ici qui n’ait pas baisé Sandy Moore ?
Tout à côté, il y a gratté : pas moi.
Tout à côté, il y a gratté : pédé.
"Nous regardons tous les mêmes programmes télévisés, dit la bouche. Nous entendons tous les mêmes choses à la radio, nous nous répétons les uns aux autres les mêmes bavardages. Il n’y a plus de surprises. Il n’y a juste qu’un peu plus de pareil au même. Des rediffusions."
À l’intérieur du trou, les lèvres rouges disent : "Nous avons tous grandi avec les mêmes programmes de télévision. C’est comme si nous avions tous les mêmes implants de mémoire artificielle. Nous ne nous souvenons de pratiquement rien de notre enfance véritable, mais nous avons un souvenir exact de tout ce qui est arrivé aux familles des sitcoms. Nous avons tous les mêmes buts fondamentaux. Nous avons tous les mêmes craintes."
Les lèvres disent : "L’avenir n’est pas brillant. Très bientôt, nous aurons tous les mêmes pensées au même moment. Nous serons parfaitement à l’unisson. Synchronisés. Unis. Égaux. Exacts. À la manière des fourmis. Insectes dans l’âme. Des moutons."
Tout est tellement peu original. Dérivé de dérivé. Référence d’une référence d’une référence.
"La grande question que les gens posent n’est pas : quelle est la nature de l’existence ? dit la bouche. La grande question que les gens posent, c’est : d’où ça vient ?"
J’écoutais le trou à la manière dont j’écoutais les gens se confesser au téléphone, à la manière dont j’écoutais les cryptes en quête d’un signe de vie. J’ai demandé : pourquoi donc a-t-elle besoin de moi ? »

Evidemment, la suppression du statut iconique de Tender accoutumé à la célébrité déclenche un syndrome de manque d’attention :
« Je ne veux pas d’un foutu cheeseburger tout graisseux et plein de gras, je lui hurle en retour.
"Il faut que vous mangiez du sucre, du gras, du sel, jusqu’à redevenir normal, dit Fertilité. C’est pour votre propre bien."
Il me faut une épilation à la cire de tout le corps, je hurle. Il me faut du gel coiffant.
Je martèle la porte à coups redoublés.
Il me faut deux bonnes heures dans une bonne salle d’haltérophilie. Il me faut trois cents étages à grimper sur un bon stepper. »

Adam Branson, son « aîné de trois minutes trente secondes », fut l’héritier de la famille creedish, qui tirait ses revenus de l’esclavage des autres enfants loués à l’extérieur de la communauté, ilotes castrés spirituellement à défaut de physiquement.
« Le sexe est l’acte qui nous sépare de nos parents. »

« La campagne Genesis a été le remède vite fait élaboré par l’agent. Chaque jour un peu plus, tout dans mon existence était un remède remédiant à un remède précédent qui remédiait à un remède précédent, jusqu’à ce que j’oublie ce qu’était le problème originel. Dans le cas présent, le problème était que vous ne pouvez pas être un Américain adulte vierge sans que quelque chose n’aille pas chez vous. Les gens sont incapables de concevoir en autrui une vertu qu’ils sont incapables de concevoir en eux-mêmes. Au lieu de croire que vous êtes plus fort, c’est tellement plus facile d’imaginer que vous êtes plus faible. Vous êtes un drogué du plaisir solitaire. Vous êtes un menteur. Les gens sont toujours prêts à croire le contraire de ce que vous leur dites. »

Adam "suicide"-t-il les ultimes Creedishs ? Tender est-il vraiment resté à bord jusqu’au crash ?
Voyages trans-US en maison préfabriquée sur poids-lourd ! District de l’église détruite transformé en décharge de pornographie obsolète ! Images, symboles forts, peut-être plus de notre société psychopathe que de son avenir.
« Ne me demandez pas quand parce que je ne m’en souviens pas, mais à un moment donné je n’ai pas cessé d’oublier de me suicider. »

« Les confessions qu’on me faisait dans mon appartement, les confessions qu’on me faisait à la télévision nationale, tout ça, c’est exactement pareil à l’histoire que je raconte en ce moment dans l’enregistreur de vol du cockpit. Mon confessionnal. »



mots-clés : #religion #romananticipation
par Tristram
le Dim 20 Jan - 18:31
 
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Sujet: Chuck Palahniuk
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Deon Meyer

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L'année du lion

Deon Meyer s'éloigne ici du genre policier pour évoquer l'Afrique du Sud dans un futur proche et dramatique, où un mystérieux virus a précipité la mort d'une majeure partie de la population mondiale. L'année du lion est alors le récit d'une reconstruction, tentative d'établir un nouvel idéal face au risque constant du vide, de la destruction et de la disparition.

La relation d'un père et d'un fils au milieu d'un chaos, au centre de tous les enjeux, peut rappeler La Route de Cormac McCarthy, mais Deon Meyer parvient à exprimer une forte singularité dans son approche d'un monde bouleversé, entre dystopie et utopie. S'il s'attache à décrire minutieusement un environnement à la fois fascinant et hostile, il saisit surtout la fragilité d'une volonté de créer un édifice social et politique sur les décombres d'un passé enfoui. Et les paysages tourmentés de l'Afrique du Sud reflètent les déchirements d'une humanité avant tout confrontée à son histoire et à sa propre noirceur, à travers une vision qui mêle l'image de l'avenir à celle d'un présent rempli de contradictions, de souffrances et de promesses.

L'épilogue, qui prend la forme d'un rebondissement décisif, m'a semblé trop brusque dans ses intentions mais l'impression laissée par ce roman atypique et audacieux reste forte.




mots-clés : #initiatique #romananticipation #violence
par Avadoro
le Jeu 23 Aoû - 23:56
 
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Sujet: Deon Meyer
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Michel Houellebecq

Soumission

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Soumis10

Ce livre a déjà été abondamment et brillamment commenté, mais des citations furent réclamées, alors…
On retrouve d’emblée cette complaisance benoîte à préciser avec application notre propre médiocrité au travers de celle d’un narrateur type où l’on devine l’auteur. Houellebecq ne renonce pas à se rendre hostile une large part des lecteurs, non sans une certaine provocation plaisante, qui peut confiner au cynisme :
« Dans l'iconographie de l'ouvrage, il y avait la reproduction du prospectus d'un bordel parisien de la Belle Époque. J'avais éprouvé un vrai choc en constatant que certaines des spécialités sexuelles proposées par Mademoiselle Hortense ne m'évoquaient absolument rien ; je ne voyais absolument pas ce que pouvaient être le "voyage en terre jaune", ni la "savonnette impériale russe". Le souvenir de certaines pratiques sexuelles avait ainsi, en un siècle, disparu de la mémoire des hommes – un peu comme disparaissent certains savoir-faire artisanaux tels que ceux des sabotiers ou des carillonneurs. Comment, en effet, ne pas adhérer à l'idée de la décadence de l'Europe ? »

C’est une forme d’anticipation (le genre littéraire qui explore des évolutions possibles de nos sociétés), mais plus une sorte de diagnostic et de matière à réflexion qu’un pronostic ou une analyse argumentée.
C’est aussi le fil de Huysmans, sujet d’études du narrateur et de l’auteur, qui leur sert de vague référence existentielle :  
« Ç'aurait été une erreur d'accorder trop d'importance aux "débauches" et aux "noces" complaisamment évoquées par Huysmans, il y avait surtout là un tic naturaliste, un cliché d'époque, lié aussi à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive à un plan de carrière [… »

« …] les plats pour micro-ondes, fiables dans leur insipidité, mais à l'emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès par rapport aux désolantes tribulations des héros de Huysmans ; aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle. »

Structure souple, enchaînement constant, sans temps mort ; une certaine élégance dans la narration, avec le côté clinique et détaché qui convient dans ce bilan d’une existence banale.
Savoureux regard sur la place de la carrière professionnelle (et les sujets de conversation entre collègues), la politique, l’intelligentsia et les médias, bref la société post 68 sur son erre : consommation de masse induite par la croissance, allongement et démocratisation de l'enseignement, émergence de "la jeunesse" comme nouveau groupe social et transformation des mœurs, sexe et détachement dans les rapports humains, solitude, vide de perspective…
« Que l'histoire politique puisse jouer un rôle dans ma propre vie continuait à me déconcerter, et à me répugner un peu. Je me rendais bien compte pourtant, et depuis des années, que l'écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nécessairement conduire à quelque chose de chaotique, de violent et d'imprévisible. La France, comme les autres pays d'Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c'était une évidence ; mais jusqu'à ces derniers jours j'étais encore persuadé que les Français dans leur immense majorité restaient résignés et apathiques – sans doute parce que j'étais moi-même passablement résigné et apathique. Je m'étais trompé. »

Les partis et personnages politiques sont donc particulièrement visés, ainsi que les médias (et c'est piquant à lire suite aux dernières élections) :  
« L'implosion brutale du système d'opposition binaire centre-gauche – centre-droit qui structurait la vie politique française depuis des temps immémoriaux avait d'abord plongé l'ensemble des médias dans un état de stupeur confinant à l'aphasie. »

« "Ce qui est extraordinaire chez Bayrou, ce qui le rend irremplaçable", poursuivit Tanneur avec enthousiasme, "c'est qu'il est parfaitement stupide, son projet politique s'est toujours limité à son propre désir d'accéder par n'importe quel moyen à la “magistrature suprême”, comme on dit [… »

« Sous l'impulsion de personnalités aussi improbables que Jean-Luc Mélenchon et Michel Onfray [… »

« La gauche avait toujours eu cette capacité de faire accepter des réformes antisociales qui auraient été vigoureusement rejetées, venant de la droite [… »

« Les fascismes me sont toujours apparus comme une tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes [… »

« Et l'existence d'un débat politique même factice est nécessaire au fonctionnement harmonieux des médias, peut-être même à l'existence au sein de la population d'un sentiment au moins formel de démocratie. »

« …] mais les journalistes ayant une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu'ils ne comprennent pas, la déclaration n'avait été ni relevée, ni reprise. »

« L'absence de curiosité des journalistes était vraiment une bénédiction pour les intellectuels, parce que tout cela était aisément disponible sur Internet aujourd'hui, et il me semblait qu'exhumer certains de ces articles aurait pu lui valoir quelques ennuis ; mais après tout je me trompais peut-être, tant d'intellectuels au cours du XXe siècle avaient soutenu Staline, Mao ou Pol Pot sans que cela ne leur soit jamais vraiment reproché ; l'intellectuel en France n'avait pas à être responsable, ce n'était pas dans sa nature. »

La femme est particulièrement peu épargnée, cependant :
« Aucune femme n'avait été conviée, et le maintien d'une vie sociale acceptable en l'absence de femmes – et sans le support du foot, qui aurait été inapproprié dans ce contexte malgré tout universitaire – était une gageure bien difficile à tenir. »

Houellebecq donne une raison "scientifique" un peu biscornue au succès de l’islamisme : la prégnance de la polygamie (réservée aux dominants) du point de vue de la sélection naturelle !
« C'est à peine s'il revenait sur le cas des civilisations occidentales, tant elles lui paraissaient à l'évidence condamnées (autant l'individualisme libéral devait triompher tant qu'il se contentait de dissoudre ces structures intermédiaires qu'étaient les patries, les corporations et les castes, autant, lorsqu'il s'attaquait à cette structure ultime qu'était la famille, et donc à la démographie, il signait son échec final ; alors venait, logiquement, le temps de l'Islam). »

D’un point de vue religieux et historique, il en appelle (facilement) à Nietzsche pour discréditer la démocratie :
« L'idée de la divinité du Christ, reprenait Rediger, était l'erreur fondamentale conduisant inéluctablement à l'humanisme et aux "droits de l'homme". »

Quant au titre :
« "C'est la soumission" dit doucement Rediger. "L'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit Histoire d'O, et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam." »

Ce fut pour moi une lecture fort agréable (et pas trop longue), effectivement impossible à prendre au premier degré.
Et il m’en restera quelques phrases, comme celle-ci :
« Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d'imaginer le point de vue de ceux qui, n'ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière. »



mots-clés : #contemporain #identite #medias #politique #religion #romananticipation #sexualité #social
par Tristram
le Lun 30 Avr - 20:12
 
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Omar El Akkad

American war

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Images48

On est dans le Sud, tout au long de  la deuxième Guerre de Sécession  américaine (2074-2093). La montée des eaux et le dérèglement climatique ont déplacé des populations entières. Le Sud refuse la loi des nordistes qui interdit l'énergie fossile. Ses habitants subissent les ravages de cette guerre (guerre bactériologique, drônes...), et soutiennent les valeurs des combattants rebelles. Le père de Sarat meurt dans un attentat, sa famille est déplacée dans un camp de réfugiés où, devenue adolescente,  elle est approchée par des recruteurs, en collaboration avec les service secrets de l'Empire Bouazizi (qui regroupe tous les  anciens pays du Moyen Orient). On l'incarcère et la torture des années dans une île qui ressemble fort à Guantánamo, dont elle ressort détruite, définitivement transformée en un être de haine et de vengeance.

On accompagne tout au long du livre Sarat, cette petite fille qui, enfant, était heureuse et qui se transforme en quelques années en un monstre génocidaire.  C'est un beau (quoique terrible) portrait de femme, qu'on découvre, assez horrifié de cette nouvelle démonstration du fait que la violence n’entraîne que souffrance et violence.

Assez jouissive est cette image des Etats-Unis dévastés, pays qui n'a plus les manettes, livré à l'aide humanitaire internationale, subissant toutes les exactions qu'elle a imposé jusque-là aux autres sur la planète . Il y a des longueurs , certes, mais la guerre est longue; et le scénario se  déroule implacable, rendu totalement crédible par des personnages qui nous ressemblent, pris dans le monde que nous leur préparons.  Ce livre est terriblement angoissant, il montre dans un récit habile tout ce que nous redoutons, et même un peu plus. Plus moyen de croire que nous l'éviterons.


mots-clés :
mots-clés : #ecologie #guerre #romananticipation #terrorisme #violence
par topocl
le Lun 27 Nov - 21:23
 
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David Foster Wallace

L'infinie comédie

Tag romananticipation sur Des Choses à lire 515lw110

on sent que c'est génial. Il m'a fallu cette deuxième lecture pour mieux l'appréhender. C'est génial mais on ne sait pas si on adore ou si on est mitigés.
Il y a tant de styles, tant de récits, tant de personnages, tant de trames que l'on en deviendrait presque fous à garder chaque détail en tête.
La critique sociale de l'abêtissement généralisé, nous y sommes et nous le vivons, la victoire des médias, la victoire d'un système, le combat pour résister à l'inertie sont des choses, des contextes que nous appréhendons aisément. Le trouble qui s'en dégage, l'angoisse qui s'en généralise nous la ressentons également.
L'auteur semble se délester de son sac de pierres afin de nous le transmettre. C'est bien lourd, c'est ardent, c'est acerbe et mélancolique. C'est splendide.
Je ne peux en dire plus c'est un livre délicat à décrire. Si vous n'avez pas peur de cette richesse et de cette épaisseur lisez le, n'hésitez pas.


mots-clés : #romananticipation
par Hanta
le Ven 22 Sep - 20:35
 
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Sujet: David Foster Wallace
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Jean Hegland

Dans la forêt

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Il s'agit d'un roman post-apocalyptique, qui montre, dans une  belle confiance en l'homme (ou plutôt la femme, ici) comment celui-ci peut s'affranchir de la consommation, et en quoi la nature peut bercer une renaissance.

Eva et Nell, les deux sœurs sortant de l'adolescence, ont été  élevées en pleine foret par des parents rejetant les dogmes établis. Peu à peu, parce qu'une guerre (dont on ne saura rien) sévit au loin, le pétrole n'arrive plus, l'électricité est coupée, les vivres viennent à manquer et les maladies s'abattent sur la ville lointaine. Le monde devient hostile et comme leurs parents sont décédés, cela va faire beaucoup deuils à dépasser, une façon pour le moins brutale de passer à l'âge adulte.

Un côté un peu culcul ("qui veut peut", "ce qui ne te tue pas te rend plus fort", avec l'amour on peut tout...) ainsi que les inévitables péripéties plus ou moins attendues, peuvent par moment lasser. La douceur des notations psychologiques et la poésie de cet ode à la nature, posées par Nell dans un journal intime, nourrissent cependant un attachement à ce roman d'utopie douce entremêlant nature-writing, références aux ancêtres indiens et message politique. Cette ambivalence est finalement balayée par la fin (qu'on redoutait plus gnangnan), scène d'anthologie qui illumine le livre et le propos dans une explosion brillante et poétique.


mots-clés : #nature #romananticipation
par topocl
le Mar 29 Aoû - 10:05
 
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Gérard Delteil

Nouvelle récup mi-SF mi-polar :

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Balles de charité

Même qualités que Riot gun. On profite cette fois encore d'un type moyen genre cadre moyen, peut-être encore plus moyen que celui de Riot gun avec pas forcément beaucoup de scrupules et besoin d'avoir son chèque à la fin du mois.

Surtout que dans un futur proche si on n'a pas de sous on se retrouve déclassé et parqué dans des ghettos. Notre bonhomme travaille pour la Compagnie du Christ une grosse entreprise d'humanitaire parmi d'autres qui se livrent à une lutte sans merci pour avoir le plus gros des marchés. Vous voyez le genre ? Vous pouvez ajouter quelques boites plus conventionnelles comme des grosses boites d'industrie électronique qui détiendrait des quartiers ou villes entières sur un fond de magouilles bien rustiques.

Très efficace dans le déroulement de l'action et dans l'exposition de ce panorama SF franchouillard de région parisienne, solidement noir et grinçant mais certainement plus désabusé que cynique. Tout se passe encore une fois sans que soit jouée la carte des excès techniques ou des prouesses de gros bras ou de gros cerveaux.

Un portrait d'une société à plusieurs vitesses avec sa dose de centre commerciaux et de clinquant creux atroce mordant et réussi, un excellent moment de lecture dans son genre, j'en redemande !

Et savoir qu'on doit bien avoir quelques autres titres à lire pour peu qu'on pense à mettre la main dessus ça fait du bien.


mots-clés : #polar #romananticipation
par animal
le Mer 12 Avr - 21:33
 
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Sujet: Gérard Delteil
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Blandine Le Callet

La Ballade de Lila K

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Tylych47

La ballade de Lila K, c’est d’abord une voix : celle d’une jeune femme sensible et caustique, fragile et volontaire, qui raconte son histoire depuis le jour où des hommes en noir l’ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l’a prise en charge.
Surdouée, asociale, polytraumatisée, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Elle n’a qu’une obsession : retrouver sa mère, et sa mémoire perdue.
Commence alors pour elle un chaotique apprentissage, au sein d’un univers étrangement décalé, où la sécurité semble désormais totalement assurée, mais où les livres n’ont plus droit de cité.


Société futuriste, 2100, tout s’articule autour du ministère dans l’intra-muros qu’est devenu Paris.
En dehors, la zone, ceux qui ne respectent pas les nouvelles règles de ce monde.
Au milieu d’un futur ultra fliqué, Lila K , enfant surdouée , réapprend la vie ,  lutte contre la tumulte extérieure et vomit lorsqu’on la touche.
Informations faussées sur grammabook , livres interdits , caméra à domicile , dispositifs sécuritaires pour toute action de la vie quotidienne , liberté altérée.
Au-delà d’une histoire, celle de Lila K , relatant sévices et troubles psychologiques , c’est tout un système qui est dénoncé , celui vers lequel peut-être nous nous précipitons , protocolaire  et dénué d’humanité.
La liberté ne se situe-t-elle pas dans cette zone, celle qui est tant pointée du doigt, celle dans laquelle les livres subsistent et où les résistants complotent contre les instructions…
Désormais, à chacun de choisir son camp, la prison dorée d’intra-muros ou la lutte essentielle  contre un mal  qui ne comprend plus  son prochain.
La ballade de Lila K , c’est peut-être demain.

« Souviens-toi ,la vérité sort des livres … »



mots-clés : #romananticipation
par Ouliposuccion
le Lun 13 Mar - 18:08
 
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Sujet: Blandine Le Callet
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Hermann Hesse

Tag romananticipation sur Des Choses à lire 97822510

Le Jeu des Perles de Verre

Sous forme d’essai biographique, c’est un récit d’anticipation qui débute par une savoureuse description critique de l’époque des "articles de variétés", c'est-à-dire, le manuscrit ayant été rédigé du début des années 30 à 1942, de l’entre-deux guerres et de ce qu’il imaginait de la nôtre :

« De temps à autre on se plaisait particulièrement à interroger des personnalités connues sur des questions à l’ordre du jour ; Coldebique consacre un chapitre spécial à ces entretiens, au cours desquels on faisait, par exemple, exprimer à des chimistes réputés ou à des pianistes virtuoses leur opinion sur la politique, tandis que des acteurs en vogue, des danseurs, des gymnastes, des aviateurs ou même des poètes devaient dire ce qu’ils pensaient des avantages et des inconvénients du célibat, leur sentiment sur les causes présumées des crises financières, etc. La seule chose qui importât, c’était d’associer un nom connu à un sujet qui se trouvait être d’actualité. »
« Ils vivaient au contraire une vie d’angoisses, au milieu de la fermentation des séismes de la politique, de l’économie et de la morale ; ils ont fait force guerres atroces et force guerres civiles ; leurs petits jeux culturels n’étaient pas tout bonnement un enfantillage gracieux et dépourvu de sens, ils répondaient à un besoin profond de fermer les yeux, de se dérober aux problèmes non résolus et à un pressentiment angoissant de décadence, pour fuir dans un monde irréel, aussi inoffensif que possible. »
« Le Jeu des Perles de Verre » (pp. 72-73)


Puis viennent La vocation, Celle-les-Bois, et Les années d’études, qui nous retracent la formation du héros, Joseph Valet, dans la goethéenne (et lourdement élitiste, engoncée dans le rituel, sous l’égide des Maîtres à penser) « province pédagogique » à Castalie : écoles à l’écart du siècle, qui mènent à L’Ordre (surtout musique et méditation).

« …] ce non-sens gros de sens d’une course en rond de l’élève et du Maître, cette cour faite par la sagesse à la jeunesse, par la jeunesse à la sagesse [… »
« Magister Ludi » (p. 306)


Amitiés, avec des condisciples comme Tegularius (très doué et indiscipliné ‒ inadapté ; identifiable à Nietzsche), et avec le bienveillant Maître de la Musique, en voie de transfiguration sereine. Etude de la langue chinoise, et références au confucianisme (servir le groupe avec humilité est une charge, un lien antagoniste avec l’arrivisme ou ses autres désirs et impulsions personnels). Bref séjour chez le Frère Aîné dans le Bois des Bambous : Yi‒King (le Livre des Métamorphoses, ou traité des mutations) et tirage d’oracles, Tchéuang-Tsi (ou Tschuang Tsé ; il doit s’agir de Tchouang-Tseu).
Toujours dans la défiance vis-à-vis du pouvoir en général et le doute sur le sens final (de l’esthétique en particulier), qui apparaissent en filigrane tout au long de ce bildungsroman, l’élève cherche la voie de l’éveil, hésitant entre action et contemplation, prenant conscience de sa prédisposition et/ou destinée de chef.

Les deux ordres, puis La mission : Joseph Valet est envoyé en représentation dans le monastère bénédictin de Mariafels (soit Rome, le premier ordre puisque religieux, et garant de la civilisation beaucoup plus ancien et expérimenté). Après deux ans de présence, sa mission de diplomate se précise, en vue d’un rapprochement des deux ordres. Il traite amicalement avec le père Jacobus, vieil érudit et remarquable politique, qui lui apprend l’histoire (dont la notion à Castalie est déconnectée de la réalité).

Magister Ludi, puis En fonctions : il devient le nouveau Maître du Jeu ‒ administrateur, défendeur, représentant de Castalie au Vicus lusorum ‒, l’instrument pour dompter la « classe supérieure » que l’ambition obnubile, lui enseigner et l’éduquer, bien qu’ayant tendance à s’occuper des plus jeunes.

Les deux pôles : alors qu’il s’est docilement soumis aux obligations et devoirs de sa charge, il continue son évolution en assumant sa dualité, partagé entre dévotion à la perfection et conscience de la faillibilité de cette Province hiératique, trop distante du (reste du) monde (ce qu’on pourrait appeler « le temps », puisqu’il a pleine conscience de sa précarité).

Une conversation : son ami et rival Plinio Designori, qui fut au temps de leurs études l’enthousiaste avocat du pays extérieur, (celui auquel il appartient, n’étant qu’un auditeur provisoire à Castalie, dont Valet était promu le représentant), revient souffrant et désenchanté par la vulgarité du siècle, entièrement voué au lucre, et juge puérile, artificielle, stérile, châtrée, lâche et parasite, la sérénité de l’Ordre.

Préparatifs : calcul ou naïveté, Valet réintègre le maussade Plinio à Castalie traditionnaliste et conformiste, dont il se prépare à s’évader vers le monde sans sens ni valeur, pour y devenir le précepteur de Tito, fils de Plinio.

La circulaire : Valet expose ses motivations au Directoire : dénonçant la suffisance inconséquente d’un Ordre qui, né des efforts des intellectuels ayant survécu à l’ère de violence des guerres mondiales, est apparu et disparaitra dans l’histoire, il annonce son déclin dans une époque critique.

« L’histoire sociale a toujours pour ressort de l’essai de constituer une aristocratie. […] Le pouvoir, qu’il soit monarchique ou anonyme, s’est toujours montré disposé à favoriser une noblesse naissante par sa protection et par des privilèges, qu’il s’agisse d’une noblesse politique ou d’une autre nature, d’une noblesse de la naissance ou de la sélection et de l’éducation. »
« La circulaire » (p. 457)


Son message (celui de l’auteur) est de sacrifier le Jeu pour perpétuer l’enseignement de la valeur fondamentale, la recherche sans concession de la vérité et la sauvegarde de l’esprit ; il demande en conséquence de devenir maître d’école dans le monde extérieur (et obtient une fin de non-recevoir).

« …] notre fonction première et essentielle, celle qui qui nous rend nécessaires au peuple et fait qu’il nous entretient, consiste à garder pures les sources du savoir. […]
Quand, dans les conflits des intérêts et des mots d’ordre, la vérité est en danger d’être dévaluée, défigurée et violentée comme l’individu, la langue, les arts, comme toute création organique et le fruit de toute haute culture, alors notre unique devoir est de résister et de sauver la vérité, je veux dire sa recherche, comme article suprême de notre foi. »
« La circulaire » (pp. 470-471)


La légende : Valet va essayer d’expliquer sa montée d’un degré d’éveil, chemin qu’il accepte docilement, au Président qui y voit une nouveauté effrayante dans l’Ordre. Dans sa faim de se frotter à la réalité dans l’action, il rejoint son nouvel élève, et se noie.

Ecrits posthumes de Joseph Valet : Les poèmes de l’écolier et de l’étudiant, puis Les trois biographies :

Le faiseur de pluie : il y a bien longtemps, au temps du matriarcat, Valet devient l’apprenti du faiseur de pluie, qui lui transmet son expérience : quand la peur des dangers du monde devient respect et spiritualité. Lui-même, simple chaînon, forme un élève pour servir, et se donne en holocauste pour conjurer une malédiction.

Le confesseur : Josephus Famulus est un ermite au désert qui se découvre le don d’écoute, doux et ne jugeant jamais ; las de cette mission, il déserte, et se confesse à Dion Pugil, un autre pénitent, terrible confesseur qui le ramène à sa vocation et en fait son successeur, lui avouant que lui aussi, doutant de sa propre utilité, avait fui pour aller se confesser… à Josephus.

Biographie indienne : Dasa, tout jeune prince écarté de la succession de son père par sa marâtre, est devenu berger et rencontre un saint yoghin dans la forêt ; il devient paysan par amour, jusqu’à ce que son usurpateur lui prenne sa femme, et qu’il le tue ; il erre jusqu’à retrouver l’ermite et se mettre à son service ; comme le souvenir de sa femme le tourmente toujours, il retourne dans la maya, retrouve son trône, son épouse qui lui donne un fils, jouit des jardins et des livres, mais aussi des soucis et de la fatalité de la guerre, de la perte ; il n’a fait que rêver son cycle de vie dans la roue impitoyable, et se rend au service du yoghin.



mots-clés : #initiatique #romananticipation
par Tristram
le Lun 2 Jan - 23:26
 
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Sujet: Hermann Hesse
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Michel Houellebecq

Soumission

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Image247

Je ne sais pas si je suis vraiment à même de « juger » ce roman, car je n'ai jamais lu Huysmans, ni Nietzsche, je n'ai même jamais entendu parler de Guénon. Je n'y connais pas grand-chose en politique, ni intérieure ni internationale, je vois juste que je suis dans un monde qui se délite pour lequel je n'ai pas de projection, ni de solutions. Enfin, je ne connais pas l’œuvre de Houellebecq, et en outre, je ne suis pas très bonne pour décrypter les symboles, les sens cachés, les choses qui s'adressent à l'inconscient. J'en ai donc fait une lecture très « grand public ». Avec Hoellebecq, je dirai :

Tout cela était très agréable à lire ; en même temps, (...) la démonstration me paraissait fausse ; mais enfin ça me changeait de mes problèmes de plomberie


Comme roman, Soumission, c'est l'histoire d'un type pas intéressant.
Un prof d'université médiocre, François,dont les deux seuls centres d'intérêt sont Huysmans et le sexe. Lui-même trouve sa vie minable, mais pas suffisamment pour se suicider. La politique, qui ne l'intéresse pas, va le rattraper et mettre un peu de sel dans tout cela,. Mais beaucoup plus parce que cela chamboule ses petites habitudes universitaires que parce que cela  bafoue la dignité, ou méprise les droits de l'homme, accessoirement de la femme.
Cet homme, tout comme notre monde occidental, cherche désespérément une « renaissance ». Il va la trouver , et décréter comme phrase ultime « je n'aurais rien à regretter » face a cette soumission, cette compromission minable qui lui ouvre une compensation soi-disant salvatrice. Au lecteur de se faire son opinion.

Comme vision et analyse du monde.
D'abord tout ce qui montre que notre monde  va vers la vacuité, est prêt à toutes les compromissions, que les politiques ne sont pas des gens très intéressants, ceci n'est pas très nouveau, mais c'est plutôt bien raconté .
Mais l'aspect de politique-fiction, je l'ai trouvé assez limité,  Houellebecq a manqué d’approfondissement et d'inventivité. D'ambiiton, peut-être . On est finalement plus dans l'étude de meurs, Houellebecq s'intéresse plus aux petitesses diverses et aux « conversations courtoises entre gens instruits », voire érudits, qu'au destin du monde.
On dira facilement que c'est outré, qu'il est inimaginable qu'une chose pareille se passe en 2022, je ne suis pas loin de partager cette idée, mais c'est un roman et donc pourquoi pas. J'ai d'ailleurs trouvé la fin surjouée, la provocation houellebecquienne glissant vers la galéjade, et que cela enlevait un peu de force à son propos.
En tout cas, cela a le mérite de rappeler que ce qui est fondamentalement antidémocratique, c'est installer et entretenir une société de misère et  de découragement, que cela ouvre la porte à toutes les  « solutions miracles », à toutes les intransigeances, et surtout à accepter l'inacceptable, l'histoire l'a déjà démontré et il serait naïf de croire que cela n'est que du passé .

Comme écrivain, je trouve que Houellebecq  mène bien son intrigue,qu'il écrit plutôt bien, en ce sens que c'est très vif, dynamique, coulant, souvent brillant. Il  a un sens certain de la formule, et échappe, le plus souvent (mais pas toujours,il faut le nuancer quand même),à l'aphorisme généralisateur clinquant, pour le plaisir de faire bon mot. Il y a parfois aussi des parties assez douces, sur la littérature, en particulier, ou celle-ci 

Je me promenai pendant un quart d'heure sous les arcades de poutrelles métalliques, un peu surpris par ma propre nostalgie, sans cesser d'être conscient que l'environnement était vraiment très moche, ces bâtiments hideux avaient été construits durant la pire période du modernisme, mais la nostalgie n'a rien d'un sentiment esthétique, elle n'est pas liée non plus au souvenir d'un bonheur, on est nostalgique d'un endroit simplement parce qu'on y a vécu, bien ou mal peu importe, le passé est toujours beau, le futur aussi d'ailleurs, il n'y a que le présent qui fasse mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vous accompagne entre deux infinis de bonheur paisible.



Je me serais par contre passée de phrases du genre : »enfin tout ça était complètement à chier » ou « une période supercool de ma vie » , mais je suis vieux jeu.
Je me serais aussi passée du traînage-dans-la boue frisant l'insulte de François Bayrou, qui est loin d'être mon idole, mais ne mérite pas (pas plus que d'autres en tout cas) le numéro d'humoriste radiophonique revanchard à grandes dents que Houellebecq lui a concocté.
Je me serais passé aussi des scènes de sexe, le sexe m'ennuie toujours dans les livres, mais elles ne sont finalement pas si nombreuses que ça, et si je ne veux pas de sexe, j'ai qu'à ne pas lire Houellebecq. Les scènes de spéculation intellectuelle sur certains littérateurs et en particulier sur Huysmans m'ont aussi parfois un peu ennuyées, mais là, je crois, c'est que je ne suis pas à la hauteur, et par ailleurs elles se justifient : Huysmans est décrit lui aussi comme un homme  assez terne qui  a connu une conversion, et c'est une thématique qui sous-tend tout le livre.

Et alors, Houellebecq et l'islam ?

Eh bien,  je dois dire que comme à Houellebecq, un pouvoir islamique, même « ouvert » me ferait peur. L'islam, en tant que système politique, ça n'a nulle part été la panacée. Mais que Houellebecq parle surtout de convertis à l'islam, et ce pour des motifs pas toujours très honorable, ayant éventuellement fréquenté  antérieurement des milieux identitaires, et je trouve que cela fausse un peu les cartes, et je comprends que des musulmans puissent être gênés , voire choqués par ce genre de raccourcis.


Ensuite, Houellebecq et les femmes .
C'est sûr qu'on se sent un peu viande fraîche en lisant ce livre, pas si fraîche pas  que ça,car j'ai peur que les années fassent de moi quelqu'un de pas très intéressant pour Houellebecq. Mais je crois que de toute façon , dans la vraie vie, on est encore plus viande fraîche que ça et que tout ce qu'on peut imaginer, alors... on va juste dire que Houellebecq est un peu plus honnête les autres. Je remarque juste que François regarde d'abord de haut  la polygamie et les secondes et troisièmes épouses de 15 ans puis qu'il se laisse tenter, d'ailleurs ce n'est ni mieux ni pire que ses escorts habituelles de looser.
Quant à la mère de François, elle a une présence extrêmement fugitive et tellement peu approfondie qu'on se demande bien ce qu'elle fait par là.



Ce que ce livre montre, c'est que Houellebecq est un type intelligent, cultivé,plein d'humour et de pas mal de défauts, qui a une vision à lui de l'évolution de nos sociétés et la raconte plutôt bien.
Génial, sans doute pas. Mais talentueux certainement.

(commentaire récupéré)


mots-clés : #romananticipation
par topocl
le Ven 30 Déc - 10:12
 
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Sujet: Michel Houellebecq
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Nick Harkaway

Tag romananticipation sur Des Choses à lire Gonzo11 Gonzo Lubitsch ou l'incroyable odyssée

Ce roman d'anticipation paraitra à certains un pur bavardage, une logorrhée inepte, un ovni littéraire sans saveur, délirant, ingrat, trop lourd, trop gros, trop long.

C'est ce que j'ai failli penser en commençant cette lecture de longue (très longue) haleine. 670 pages qui racontent la vie de l'autre, l'autre, c'est le double de Gonzo, son presque frère jumeau, en tout cas un petit bonhomme qui va suivre, quasiment pas à pas, la carrière de son égo. Et quelle carrière…

Tout commence par le milieu. Oui. Nous sommes dans un bar, les gens s'amusent et soudain l'électricité s'éteint, on apprend que la ligne Jorgmund est en feu. Ce qui est tout bonnement techniquement impossible. C'est insoutenable !

On enchaine avec l'enfance de Gonzo et de notre narrateur, ombre dans l'ombre, petit être intelligent, légèrement inférieur en tout à son modèle à moins qu'il ne lui soit un chouya supérieur. Après quelques cours de kung-fu, un délire sur les combattants ninjas, un respectable maître Wu, des amours adolescentes puis estudiantines assez convenues ; notre héros fait sa révolution au nom d'un petit pays inconnu de nos radars l' Addeh-Katir. Cela lui vaudra un passage à tabac, la peur de la chaise électrique et finalement le rabattage vers les forces spéciales… et l'envoi en Addeh-Katir. Là, un savant fou va expérimenter une bombe spéciale (qui au final s'avèrera connue et utilisée par le monde entier). Cette bombe utilise une substance, La Substance qui désinforme l'information (parce que ne croyez pas que nous sommes seulement dans un livre d'arts martiaux et de belles pépés infirmières et bien roulées), non, nous sommes aussi dans un roman d'anticipation avec de vraies réflexions politiques et géostratégiques. Donc. La Substance efface les informations ou les déforme. C'est-à-dire qu'une ville entière peut simplement disparaître de la carte et du territoire (ce n'est pas la même chose) ou ses membres peuvent se transformer en chimères (du moins en ce à quoi ils sont en train de penser, rêver, réfléchir au moment de l'attaque). C'est assez effrayant. C'est même parfois particulièrement hostile. Bombe à Effacer puis Réification.

Heureusement Gonzo, notre narrateur, son infirmière et leurs amis font partie des forces spéciales et se regroupent pour imaginer un monde meilleur à construire sur les ruines de l'ancien. Cela donne lieu à quelques passes d'armes mémorables avec (au choix) des monstres ou d'affreux humains mercantiles. Et là on se retrouve au début : la Frontière flambe et il faut envoyer nos courageux soldats pour combattre le feu.

Si Nick Harkaway ne manque pas d'imagination, si parfois le lecteur peut craindre ses sauts du coq à l'âne, sa manière irrationnelle de traiter une histoire, de relater une aventure, il n'en reste pas moins qu'au bout d'un certain temps on se retrouve un peu piégé par l'univers tout feu tout flamme (voire foutraque) de notre narrateur et qu'on finit par s'attacher à cet étrange bloc de muscles et de neurones, parfumé à la testostérone et caparaçonné de matière grise. Le tour de force est finalement de parvenir à nous intéresser à une histoire qui part dans tous les sens, qui peut sembler un brin légère, voire scabreuse et qui finalement fascine. Les deux cents dernières pages, brillantes, héroïques, je dirais même ninjas sont absolument remarquables.

"Plus que tout, j'ai voulu que ce livre soit drôle, dit Harkaway, plus drôle que votre vie de tous les jours". Pari réussi pour un auteur qui n'a pas à rougir de son œuvre naissante.


Au final, un truc bizarre, qui ne ressemble à rien de connu, mais qui m'a plu. Uh uh.


mots-clés : #romananticipation
par shanidar
le Mer 7 Déc - 10:14
 
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Sujet: Nick Harkaway
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