Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 30 Mar - 17:59

25 résultats trouvés pour journal

Sylvain Tesson

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Ah....décidément j'adore Sylvain Tesson !

Voici son journal tenu de 2014 à 2017....petit livre de quelques 200 pages...mais quel délice !

Plein d'humour, de réflexions philosophiques auxquelles j'adhère pour la plupart, sur l'état de notre société, sur la politique, etc... de citations (quelle culture) et bien entendu quelques pages sur ses randonnées et ses escalades un peu partout.... " Agir, c'est connaître le repos" Fernando Pessoa ..Le livre de l'intranquillité. Je suis tout à fait d'accord avec cette pensée....et lui aussi visiblement Laughing

Il y relate également son terrible accident, tombé du toit d'une maison d'un ami, ayant quelque peu abusé du vin de Savoie ( il ne fréquente visiblement pas les bars à eau) mauvaise réception sur le dos, crâne ouvert, une vingtaine de fractures et 4 mois d'hôpital..rééducation : escalader les marches de la Tour Eiffel et ensuite celles qui mènent aux Tours de Notre Dame... 450 marches !!!! Quelle énergie et quelle force !


Bref, je vous laisse découvrir les pensées de ce grand voyageur....et quelques uns de ses aphorismes...et réflexions :


Une troisième voie : Face à l'accident, il ne faut exprimer ni révolte ni résignation. Il conviendrait plutôt d'inventer un nouveau solfège de l'existence. Une manière de continuer le voyage en compagnie d'une deuxième personne : la faiblesse.

Never complain : La pathologie des malades est de s'appesantir sur leur mal, ne parler que de leurs tracas. Le commentaire permanent de nos maux finit par les entretenir. Si l'on veut guérir, il faut mépriser la souffrance, la considérer avec désinvolture, ne jamais la nommer.


Il est plus intéressant de boire un verre avec les paumés, les errants, les hommes dans le doute. Les gens qui ont raté leur vie, en général, réussissent bien leurs soirées.

Etant donné l'état d'abrutissement dans lequel la fréquentation de la télévision plonge l'humain, il est heureux que l'invention du petit écran soit advenue après des conquêtes telles que l'aiguille à coudre ou l'imprimerie, dont les découvertes respectives n'auraient pas été possibles si la télé leur avait préexisté !

Un fleuve bordé de saules pleureurs est-il une rivière de larmes ?

La nuit tombe, le vent se lève, l'hiver avance : qui se tient encore tranquille ?

Y-a-t-il des hommes qui se sont pendus de n'avoir pu se jeter au cou d'une femme ?

Pour l'animal, l'homme est le criminel en liberté.

Enterrement : toute vie se termine par une séance de spéléologie


Un vrai régal, ce journal Smile Smile


Mots-clés : #autobiographie #journal #voyage
par simla
le Dim 15 Mar - 22:28
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Elias Canetti

Le Livre contre la mort

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Notes de Canetti, déjà éditées ou inédites (pour les deux-tiers d’après l’éditeur), dans le cadre d’un projet, l’Ennemi mortel, qu’il n’a pas achevé : le dossier portant le nom de ce recueil, établi de 1982 à 1988, puis les fragments regroupés par année de 1941 à 1994.
« J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais, en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte. Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre, moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des mausolées grillagés. » (15 février 1942)

« Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné par un personnage central que j’appelais secrètement l’"ennemi de la mort". » (1943)

« Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à pouvoir être publié plus tard.
[…]
Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère. » (1987)

« Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu les organises. Il ne faut pas que tu les unifies. » (1988)

Un autre projet, une pièce, Les Sursitaires, se substituera partiellement au livre prémédité en 1952, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce spicilège que de donner à suivre les aléas de la pensée obsédée de Canetti, de mesurer sa pathétique constance dans le refus de la mort.
Voilà donc une sorte de panorama monomane, où écrire et maudire la mort constituent un seul et même combat. Synopsis d’histoires à raconter ou scenarii juste mémorisés d’une phrase, citations, aphorismes, lettres, commentaires sur l’Histoire (notamment la Seconde Guerre mondiale, mais aussi l’actualité plus récente), confidences intimes, commentaires de lectures et avis sur les auteurs (critiques en ce qui concerne Bernhard son « disciple », Celan, et Joyce, auprès de qui il est prévu qu’il soit enterré), toujours dans le cadre d’une véritable hantise, cette haine de la mort (et de Dieu qui n’existe pas, et des religions), sa mort mais surtout celle de ses proches, de ses ennemis, de tous, y compris les animaux (et Canetti est fort actuel dans cette conscience du « sang des bêtes »).
Canetti fait référence à son œuvre principale, Masse et Puissance, longuement méditée à l’encontre de Gustave Le Bon et Freud, où il développe la théorie sociale de l’individu qui, dans sa crainte du contact avec autrui, se dissout dans la masse (au sens de foule), ce qu’il considère comme une chute contre laquelle lui résiste, et nomme la mort.
Je fus évidemment obligé de me ramentevoir une lecture récente, les Cinq méditations sur la mort de François Cheng, pour qui la mort est indissociable de la vie ‒ pas de vie sans mort : leurs points de vue sont parfaitement opposés.
Et bien sûr cette lecture trouve une résonnance particulière lorsqu’on a atteint un certain âge (avec un sentiment de culpabilité, comme Canetti, ou pas, mais toujours avec une grande conscience de la mort dans mon cas également) ; je me suis plu à me remémorer, pour chaque année, où j’étais (où j’en étais) à la même époque, toujours plus proche de ma propre mort.
En tout cas un piège inéluctable pour citateur compulsif :
« La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité. »

« Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre. »

« Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus. Mille et une nuits, un million et une nuits. »

« Je reste confronté au doute qui a toujours été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par quoi elle pourrait être remplacée. »

« Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir autour de moi, il n’y a plus de place. »

« Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et, depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si consciencieusement, mon lapin ? »

« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais. Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »

« L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites. Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts, justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais "enterrer". Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment, pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque chose, je n’y songe même pas. »

« L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature, insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se charge de sens. L’aspect horrible de ce "Plus ! Plus ! Plus ! au nom de l’anéantissement !" devient : "Afin que chaque créature soit sanctifiée : plus !" »

« Ton refus de la mort n’est pas plus absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme entretient depuis deux mille ans. »

« Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de me toiser. "BCG", dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait. "Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à gaz” et signifie sale Juif." »

Une perception faussée de la première guerre du Golfe (doublée d’un ressentiment anti-allemand) :
« Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres tels que ce Saddam. Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion. »

Émouvants derniers mots écrits :
« Il est temps que je me communique de nouveau des choses. Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier. »


Mots-clés : #essai #journal #mort
par Tristram
le Sam 14 Mar - 14:49
 
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Sujet: Elias Canetti
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Cees Nooteboom

533. Le Livre des jours

Tag journal sur Des Choses à lire 533_le10

Dans le prolongement des Lettres à Poséidon, séjours estivaux de Cees Nooteboom à Minorque (ou hivernaux en Bade-Wurtemberg) où, entre tortues et cactées, il note ses réflexions et rêves, ses observations naturalistes, ses souvenirs (de voyages) et l’actualité (des guerres), les coïncidences qui l’interpellent, ses commentaires de lecture ; à propos, il vient de recevoir un livre de Canetti sur la mort, sans doute Le livre contre la mort, justement ma prochaine lecture :
« Le hasard a voulu (mais pour les lecteurs, le hasard n’existe pas) que je lise en même temps [… »

« Le hasard n’existe pas pour les lecteurs, je l’ai déjà dit. »

« Et je le répète : pour des lecteurs, le hasard n’existe pas. »

En 533 jours de la mi 2014 à début 2016 et 80 fragments, c’est un fil de pensée monologuée qui devient passionnante conversation pour le lecteur :
« On peut même se demander s’il s’agit vraiment d’un journal, peut-être plutôt d’un “livre des jours”, quelque chose qui permette de fixer de temps à autre un peu du flux perpétuel de ce que vous pensez, de ce que vous lisez, de ce que vous voyez, mais en aucun cas un réceptacle à confessions. Le leitmotiv en était “il faut cultiver notre jardin”, jusqu’au jour où j’ai compris que c’était plutôt mon jardin qui m’apprenait quelque chose [… »

Florilège :
« Les lecteurs se nourrissent de références, et chez les lecteurs qui écrivent par-dessus le marché, la “référendite” est une maladie qui fait de sérieux ravages. »

« (Il n’y a qu’une seule façon de lire, à savoir par le biais d’un délire de référence : tout ce qui a été écrit l’a été exclusivement pour celui qui tient le livre dans sa main à cet instant précis.) »

« Les dictionnaires ne sont pas seulement des trésors, ce sont aussi des cimetières, ils hébergent en principe, à côté des mots vivants ou nouveau-nés, les mots morts, ceux qui sont tombés en poussière et ont disparu pour de bon. »

« J’ai bien essayé de me remémorer mes mots perdus, mais l’expérience m’a appris que les mots que je retrouverai ne seront jamais les mêmes, et les mots disparus sont des mots sacrés. »

« Ici, il a encore neigé hier soir, comme s’il fallait effacer les écrits de la veille. »


Mots-clés : #journal #xxesiecle
par Tristram
le Lun 9 Mar - 19:06
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Robert Pinget

Monsieur Songe, suivi de Le Harnais et Charrue

Tag journal sur Des Choses à lire Monsie10


Monsieur Songe est un fonctionnaire retraité, assez à l’aise pour vivre au bord de la Méditerranée en conformiste étourdi qui affecte de lire Virgile et annote ses factures.
« Sur le perron il s’arrête un instant et contemple la mer en disant on a beau dire, ce pays est le paradis. Il semble à l’entendre répéter cette phrase toute la journée qu’il veuille s’en persuader sans y croire. »

Il est aussi « poète » : il note dans son « cahier d’exercices » (carnet qui renvoie à son alter ego, Robert Pinget) « ses mémoires », sorte d’autojournal :
« Il note dans son cahier travailler pour se passer l’envie de ne plus travailler qui mène à regretter de n’en plus avoir envie. »

« La grande difficulté quand on écrit son journal dit monsieur Songe c’est d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour les autres… ou plutôt de ne pas oublier qu’on ne l’écrit que pour soi… ou plutôt d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour un temps où on sera devenu un autre… ou plutôt de ne pas oublier qu’on est un autre en l’écrivant… ou plutôt de ne pas oublier qu’il ne doit avoir d’intérêt que pour soi-même immédiatement c’est-à-dire pour quelqu’un qui n’existe pas puisqu’on est un autre aussitôt qu’on se met à écrire…
Bref ne pas oublier que c’est un genre d’autant plus faux qu’il vise à plus d’authenticité, car écrire c’est opter pour le mensonge, qu’on le veuille ou non, et qu’il vaut mieux en prendre son parti pour cultiver un genre vrai lequel s’appelle littérature et vise à tout autre chose que la vérité.
Conclusion, ne pas écrire son journal… ou plutôt ne pas le considérer comme sien si on l’écrit. Ce n’est qu’à ce prix qu’il parviendra à l’intimité qui est le contraire de l’authenticité lorsqu’on se mêle d’écrire. »

Dans cet exercice inscrit dans la lignée des Monsieur Plume de Michaux et Monsieur Teste de Valéry, le rabâchage badin (qui confine au minimalisme "minuitien") propose peu à peu des réflexions sur le sens de l’écriture (en train de se faire) et de la vie vieillissante (selon son auto-analyse) :
« Quant à ses absences je sais exactement ce qu’il va m’en dire. C’est croire moins à ce qu’on fait, moins y tenir, se surprendre à penser à autre chose et cela de plus en plus, autre chose c’est-à-dire la mort, bref c’est se détacher qu’on le veuille ou non, connaître l’indifférence, n’être plus là vraiment mais déjà dans l’antichambre fatale où… »

Le Harnais et Charrue (qui constitueraient les carnets du narrateur-auteur) prolongent les réflexions de Monsieur Songe, dans une forme plus aphoristique, mais toujours avec le même mélange d’amertume et d’humour, rosserie et autodérision, ruminations à la même logique tordue.
« Je n’entends plus toujours ce qu’on me dit dit monsieur Songe mais je constate que c’est agréable. »

« Il pense que la vieillesse l’a encore à demi épargné puisque admirer est signe d’enfance du cœur mais il ne s’attarde pas trop sur ses déductions, crainte de donner prise à l’ironie. »

« Il s’essayait autrefois à composer des récits selon toutes sortes de lois rigoureuses qui l’inspiraient. Il devait y avoir entre autres celle des nombres et de la symétrie, celle des alternances, des résonances et des reprises… »

« L’art se fout des idées. En littérature il joue avec les mots, avec leur ordonnance et s’appelle alors poésie. Le roman de nos jours ne peut y atteindre qu’en se coupant du romanesque. »


Mots-clés : #ecriture #journal #vieillesse
par Tristram
le Lun 24 Fév - 22:11
 
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Sujet: Robert Pinget
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Jacques Audiberti

Dimanche m’attend

Tag journal sur Des Choses à lire Dimanc10


« Qu’est-ce qu'un "journal" ?
Un roman.
Un roman ouvert débouchant sur le mystérieux espace qui s'étend après la série éphémère des anecdotes datées. Goncourt note les bons mots des anges. Léautaud décrit les spectres qui l'entourent.
Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le "journal", roman annelé, s'allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c'est-à-dire l'auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le "journal" traîne l'adjectif "intime". Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L'extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n'a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu'un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l'on me demande : "Mais que vous est-il arrivé ?" je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d'arriver jusqu'à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l'ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux.
Je tiens mon journal. Il me tient. »

Dernier livre d’Audiberti, sorte de roman-journal tenu un an alors que, malade, il se sait condamné au dimanche de la mort chrétienne.
Il note avec verve (« l’inquiétante facilité d’une prose lyrique ») ses promenades dans Paris (en cours de transformation en ces années soixante) et ses environs, ses souvenirs (d’écrivain et journaliste notamment, sous la houlette de Paulhan, mais aussi de son enfance antiboise, en passant par ses amis), ses réflexions sur les sujets les plus divers, mais surtout l’Église avec la figure majeure de La Lutte de Jacob avec l'Ange (peinture murale de Delacroix, dans l’église Saint-Sulpice), combat de l’homme révolté contre Dieu (voir Associations d'images et de livres). Il suit les sermons dominicaux :
« Unique originalité, ce messie s’affirme le Messie. À partir de là se développe, énorme bastide de volumes et de paroles, la Babel gothique et romane, antisémite de nature, qui décalqua le démon sur un certain prototype busqué qui conjuguerait bouc et dibbouk. »

(Le dibbouk est un esprit malin ou démon juif qui s’attache à quelqu’un.)
Audiberti retrouve sa maison, longtemps inhabitée, de « Coresse-en-Hurepoix. Une gare au commencement de la vallée de Chevreuse, entre deux lèvres boisées », sous les « bombes de bruit » des « bouings d’Orly ». Il explore ses archives, évoque « l’écrivanité » :
« Telles liasses dactylographiées me donnent, un instant, l’espoir de se rapporter à quelque mienne œuvre d’autrefois, inédite, germée d’elle-même dans ce rustique local. »

« Désormais je ne saurais écrire que ce que j’écrivis. Alors, à quoi bon écrire ? L’unique envisageable progrès ne réside point tant dans de nouveaux acquêts que dans l’abandon de certains thèmes, par exemple, le sexe. Quant à mes autres dadas majeurs, le passé, pseudonyme et substitut de l’inviolable avenir, le scandale de la souffrance, l’énigmatique destin juif, ils ne me fournirent jamais que des prétextes à guirlandes d’ébahissements consternés. »

« Le mot, toujours le mot et non pas seulement l’assonance. J’aime faire vivre les mots, même en dehors du sens qu’on leur accorde. J’aime les faire vivre comme des êtres, des entités vivantes.
Le chant poétique ‒ je proposerais volontiers ce raccourci ‒ n’est d’abord au fond du poète qu’un chant sans paroles comme l'arabesque d'un mouvement d'éloquence. Il passe comme un aimant parmi les stocks des mots, il passe et repasse jusqu’à l'accident d’une mystérieuse perfection, celui où le mot valable est retenu...
Ma mission ? Rafraîchir, par l’expression poétique, le monde créé, le replonger dans son principe. Il retourne à son origine. Il repasse dans le bain initial. Poète, je crée, je renomme, pour une durée indéterminée. Je puis donc croire à mon efficacité, non didactique, mais utile, urgente. Pour que les oiseaux chantent, que le vent passe sur les champs, que les vagues soulèvent la mer, il faut le vers réussi, digne du poète, cet avocat du Créateur.
Les poètes se partagent la besogne, selon la nation, le langage, le siècle. Chaque poète est un fragment du roc brisé qu’est le Créateur. Tous rassemblés, ils n’en donnent, je veux bien, qu’une image balbutiante. Ils demeurent cependant les héritiers de la puissance suprême : la parole ! »

Aux Deux magots :
« À la table à côté Simone de Beauvoir accumulait au stylographe des ligne parallèles légèrement montantes, sans ratures, sans fioritures. Elle s’arrêtait pour consulter l’espace un tout petit peu plus haut que sa tête. Vu nos tables juxtaposées, il advenait qu’un de ses feuillets touchât, de l’angle, l’un des miens où se démenait un bal flamboyant de monstres et de mots tirés de l’encrier que je transportais dans un sac de toile marron avec mes manuscrits. Du contact du Deuxième Sexe et de mes graffouillages, ne sortit, j’espère, rien de fâcheux pour la haute lucidité méthodique et entraînante de l’œuvre de ma voisine. »

Esprit audibertien :
« L’histoire, sciemment ou non, ne cesse ainsi, tout comme la zoologie, de se livrer à des essais. La tête de cheval s’esquisse dans l’hippocampe et le haricot vert préfigure Claudia Cardinale. »


Mots-clés : #journal #nostalgie #religion #vieillesse #xxesiecle
par Tristram
le Mar 18 Fév - 20:51
 
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Sujet: Jacques Audiberti
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Cécile Wajsbrot

Tag journal sur Des Choses à lire Destru10

Destruction

Honte à moi je n'arrive pas à l'auteur par la lecture du fil mais par un conseil du libraire en réponse, suite à une râlerie, échantillons à l'appui, ayant pour thème un nivellement par le bas de la production actuelle, à la question : "mais alors, un exemple, d'un auteur d'aujourd'hui, et vivant ?"

Destruction donc. Une faible anticipation, une projection qui nous entraîne avec une tonalité étrangement et étonnamment familière vers la dissolution ou destruction de notre aujourd'hui. Ou autrement une reconfiguration, voire une réécriture par un totalitarisme discret.

Le récit d'un journal audio adressé à une personne inconnue par une femme qui a pour mission de rendre compte de son présent. Un constat qui dit l'effacement du passé dans la culture, la ville, l'habitude. Disparition des livres, technologie et réseaux sociaux... des grands thèmes traités à la fois avec évidence, finesse et références et pour les deux derniers sans diabolisation.

Une "lecture monde", envoûtante par sa régularité et son homogénéité (et qui ferait une belle mine à citations ?). Une voix à la fois singulière et presque collective.

Une belle expérience, un peu flippante aussi, qui trouve beaucoup d'échos dans le paysage contemporain, ses propositions politiques, médiatiques (plus que culturelles ?) ou de "normalisation".

La possibilité d'un futur moins noir n'est pas absente pour autant et l'ouverture sur une référence-citation à Stifter...

Pour insister sur les surprises qui nous concernent plus particulièrement ici, le récit de la relation qu'on dirait trop vite virtuelle et le flottement qu'elle induit parfois entre ce qui est communiqué et le plus intime... le réconfort incertain mais palpable (ou l'inverse) qu'elle peut être, sa collectivité potentiellement très réelle. Cécile Wajsbrot n'est pas dans l'effet de manche.

Très construit, très réfléchit, intellectualisé mais aussi très sensoriel, sensitif, sensible, observateur.... ça m'a rappelé ? Potentiellement Hélène Cixous mais pas seulement ? Trou de mémoire.

C'est du solide et ça fait quelque chose de relire ce fil ouvert par Shanidar...

Mots-clés : #contemporain #journal #regimeautoritaire #romananticipation
par animal
le Jeu 23 Mai - 17:39
 
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Sujet: Cécile Wajsbrot
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Daniel Defoe

Journal de l’année de la peste

Tag journal sur Des Choses à lire Defoe10

« Affreuse peste à Londres fut
En l’an soixante et cinq
Cent mille personnes elle emporta
Quant à moi, pourtant, toujours je suis là »

Le livre n’est pas vraiment un roman, bien qu’il comporte des épisodes dont la forme de narration appartient à ce genre, ni vraiment un récit ou un témoignage. Il est un peu de tout cela à la fois – peut-être comme Robinson Crusoë que je n’ai jamais lu ?  Crying or Very sad
Il se présente comme un vrai-faux journal. Faux puisque l’auteur n’avait que cinq ans à l’époque de la grande peste qui ravagea Londres en 1665. Cependant, Defoe a pu recueillir des témoignages de première main, consulter nombre de documents disparus aujourd’hui ; n’oublions pas que la capitale sera touchée l’année suivant par un terrible incendie qui la dévasta complètement. Habile romancier, Defoe multiplie les petits détails concrets qui laissent supposer au lecteur qu’il a assisté réellement à certaines scènes décrites. Parfois, il revendique l’exactitude d’un fait parce qu’il l’a observé, d’autres fois, il avoue n’en savoir rien car il s’est basé sur des témoignages.
Le journal est donc supposé rédigé par un bourgeois, sellier de son état, mais l’auteur à un moment déclare qu’il s’agit du journal de son oncle ! Defoe adopte donc le mode d’écriture de ce type de personnage, insistant parfois lourdement sur certains faits, répétant à plusieurs reprises la même chose. A ce sujet, évitez de lire des traductions trop anciennes qui ont lissé le texte, lui enlevant ainsi une grande partie de son charme.
Defoe sait ménager le suspens : début de l’épidémie qui ne semble pas bien méchante et toucher seulement quelques quartiers, multiplication des décès et affolement de la population jusqu’à l’apocalypse de l’automne, enfin, la décrue du nombre des morts au cours de l’hiver.
Lorsque Defoe écrit son « journal », publié en 1722, il a en tête un événement et un but précis : l’épidémie de peste qui a dévasté Marseille et la Provence en 1722. Que ferait-on si la peste revenait à Londres ?
Le livre se présente donc également et surtout comme une enquête précise et, il faut le souligner, très intelligente, sur les mécanismes de l’épidémie et les moyens de s’en prémunir.
Ainsi Defoe s’interroge sur :
1- les statistiques des morts et fait remarquer qu’au départ le nombre de décès s’accroit mais que les cas sont attribués à différentes causes, fièvres, coliques etc. on ne reconnait pas la maladie, puis on la cache pour ne pas effrayer la population avec le mot « peste ».
2- les différentes formes de la maladie sans pouvoir toutefois distinguer clairement peste bubonique et peste pneumonique. Il comprend néanmoins que la maladie présente plusieurs aspects dont certains sont plus dangereux que les autres.
3- les mesures prophylactiques à adopter. Defoe fait un sort aux astrologues et fabricants de remèdes miracle, premières victimes de leurs prédictions et de leurs remèdes. Il comprend que le mal se propage par contact, sans bien sûr soupçonner le rôle des rats et des puces ; mais tous les chiens et chats ont été zigouillés dès le début de l’épidémie.
4- Defoe s’interroge longuement sur le bien-fondé d’une mesure qui a soulevé de nombreuses critiques à l’époque : le fait de consigner les familles chez elles en cas d’infestation. De fait, la mesure était particulièrement cruelle puisqu’elle condamnait pratiquement toute la famille à mourir de la peste. Surtout, souligne Defoe, elle a été inefficace car beaucoup d’habitants ont pu s’enfuir. D’autre par, des membres de la famille avant déclaration de la maladie ont pu diffuser le virus alors qu’ils se croyaient sains
5- la meilleure défense pour Defoe est la fuite à l’extérieur, mais rapidement des barrages ont été établis pour éviter que les Londoniens propagent la peste dans les campagnes. Il préconise aussi de s’enfermer chez soi avec des vivres et de limiter les contacts avec l’extérieur.
6- Defoe souligne le courage et l’efficacité des édiles qui ont réussi à approvisionner en nourriture la population et qui a combattu comme elle l’a pu l’épidémie.
7- Defoe parle de la détresse économique de la ville : artisans et ouvriers n’ayant plus de travail tombent dans la misère ; les navires anglais ne peuvent plus accoster dans les grands ports d’Europe.
Toutes ces considérations n’alourdissent pas un récit enlevé qui alterne moments terrifiants : les charrettes des morts déversant la nuit leur contenu dans les fosses communes au milieu des feux censés purifier l’air de la pestilence, des épisodes comiques comme le joueur de cornemuse ivre qui se réveille dans la charrette des morts ou romanesques avec les aventures d’un groupe fuyant la ville et que suit un temps l’auteur.
Hautement recommandable ! Very Happy

Mots-clés : #documentaire #historique #journal #mort #pathologie
par ArenSor
le Dim 12 Mai - 18:05
 
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Sujet: Daniel Defoe
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant

Tag journal sur Des Choses à lire Tesson11
2012 -  nouvelle édition augmentée en 2014.
Genre: notes, brèves, journal (bloc-notes, selon l'auteur) souvent publiées déjà, dans des publications éparses, comme le magazine Grands Reportages et divers autres titres de presse.
Comptez 390 pages à peu près, plutôt aérées et digestes.




Alors que M. Sylvain Tesson redoute surtout d'être décousu, il peut s'avérer redondant, carrément répétitif, mais c'est le jeu du bloc-notes, à ce jeu-là tout le monde n'est pas Mauriac, qui n'est d'ailleurs pas l'aune de la mesure du genre.

Le propos a souvent la brillance du vernis, celle qu'on s'abstiendra de gratter afin que ça luise encore, et parfois M. Sylvain Tesson nous sert d'authentiques petites succulences.

Comme celle du mandchou qui se croit d'origine française, bien jolie.

Comme Novembre 2010, notre Grand Reporter sur la frégate Ventôse abordant en Haïti après le désastre aux plusieurs centaines de milliers de morts, mais, paille dans le diamant, il l'a honnêteté de se décrire, au bout du compte, dans ce monde d'apocalypse, sur la terrasse de l'hôtel Olofsson, bière Prestige fraîche et litron de mauvais rhum, en train de bouquiner L'énigme du retour, de Danny Laferrière, franchement, même si Laferrière est brillant, haïtien et exilé, ça n'apporte rien, le coté cru y perd, même si je comprends bien le but de la démo, après la pire catastrophe, dans le dénuement le plus extrême, les gens ont aussi besoin de livres, pour étonnant que cela puisse sembler.  

Le meilleur n'est pas loin d'être dans l'addenda de la nouvelle édition, en particulier les pages sur le nomadisme, voire celles sur l'Islande.

Mais notre globe-trotteur, déplaisant rageux, n'est pas convainquant dans ses diatribes d'enfonce-portes-ouvertes, et ne nous apprend pas grand chose que nous ne savions déjà, à moins bien sûr de s'intéresser à la teneur du jet de M. Tesson: Est-il plutôt acide ou plutôt aigre ?
Il faut être Léon Bloy (qui n'est pas le moins cité par notre ambulante mitraillette à citations) pour un tel rentre-dedans sur ce ton-là, mais, c'est écrit sans abaisser M. Sylvain Tesson, convenons que c'est là un tout autre projet d'œuvre, pour une toute autre carrure littéraire.     

Ses éructations à l'emporte-pièce, son humour qui si exceptionnellement est joie, mais qui érige plutôt d'ordinaire le castigat ridendo en système, ses horribles amalgames, ses jugements péremptoires, font que ce prétendu combattant anti-beaufitude à la Cabu passe en fait d'une beaufitude à l'autre. Patatras.
Du poil-à-gratter au provo, de l'impétrant au malséant, du montreur de vertu à l'égotique.

De même, à la différence de nombreux écrivains-voyageurs de toutes époques et tous styles, il semble ne jamais s'inclure dans la critique, et, d'une façon générale, ce grand érudit ne paraît pas pratiquer l'humilité, encore moins la compter au nombre des vertus.

Curieux, si ce n'est suspect, que les enseignements, leçons, reculs, altitudes prises, quêtes intérieures, altérités comprises et tout ce qu'il prétend comme métamorphoses qu'engendre le voyage parviennent, in fine, à ça.
En plus, dans ce livre-là du moins, les moments exceptionnels de ses voyages, il y fait certes parfois allusion, mais pas le moins du monde il ne les donne à partager au lecteur, ou bien si peu.

Ses étais de discours-monologues, pour les moins toniques d'entre ceux-ci (les meilleurs sont emballants, et justifient la lecture), semblent davantage tenir par un labeur de fertilisation, consistant en un épandage de citations et de références culturelles: même si, soulignons les qualités, l'à-propos est au rendez-vous.
Du coup, faut-il s'étonner si d'aucuns, sur ce fil, lui apposèrent la pancarte hautain, collet-monté (pour le dire gentiment) ?

Son écriture à peu près 100% type presse-magazines me fait tiquer, ne pouvait-il pas saisir l'occasion du livre pour peigner un peu sa laine ?
Alors je sais, ce n'est que la moindre des choses pour une compilation de parutions-presse, et puis ça ne fatigue pas le lecteur, ça fait proche (et donc anti-collet-monté du moins dans la forme), etc...  

J'émets aussi le petit regret qu'il n'aille pas jusqu'au bout du discours eschatologique qu'il relaie pourtant en mode haut-parleur (après, peut-être le fait-il ailleurs, dans ses écrits ou ses activités télévisuelles).

Néanmoins, à le lire, je ressens souvent quelques connivences, à moins que ce ne soit des accointances.  
Spoiler:
Toujours un agrément si particulier pour moi que lire un auteur ayant le goût de la grimpe, surtout quand il n'en parle que de façon allusive.
Mais, même là, les initiés (qui doivent être une liliputienne minorité des lecteurs de ce livre) se rendent vite compte qu'à citer le Verdon, Orpierre, Pen-Hir, Fontainebleau-Les-Trois-Pignons, le Caroux, Bavella, Wadi-Rum, etc... il ne risque pas de passer pour un grimpeur de bordillos (=de rebords de fossés), autrement dit et sans en avoir l'air, au cas où un quidam ayant les codes passerait par ces pages, c'est en place pour qu'il subodore l'homme de goût, hors du commun de la couenne à trois boulons du populo dont il a dû -ou doit encore ?- pourtant tâter à l'occasion, même si tous ces endroits notoires qu'il égrène sont assez à portée du vulgum pecus tant en termes d'accès géographique que d'accès de parcours pour les voies les plus abordables (parce que dans ces lieux-là un niveau certain est assez vite proposé, dans des styles et des techniques très différents - m'as-tu-vu dans des styles différents ?).


Il m'arrive de petitement jubiler, quand il prend vraiment de l'altitude en se débarrassant de toute posture (par ex. pas quand il parle de parachutisme, quoi, pour bien me faire comprendre), même dans ses aspersion de corrosif, tout en gardant conscience que certains passages vont réjouir les uns et me débectent, d'autres fois ce sera vice-versa exemple:
Quand il pourfend la chasse, c'est -à mon humble avis- au niveau pré-ado de la charge, à se demander où est passé son talent de plume, tandis que d'aucuns esquisseront un signe de gaieté.
En sens inverse, autre exemple, pour ma part c'est un propos comme celui-ci sur le théâtre moderne que je trouve succulent et drôle, d'autres tordront le nez:
Juillet 2010 a écrit:Il y a un théâtre de plein-vent qui se distingue d'un théâtre antipoétique, porteur de messages, fermé sur sa propre parole. Entre les deux, la différence qui sépare une steppe mongole d'un parking souterrain. Lassé des productions de ce théâtre autiste post-brechtien, qui ne s'adresse plus qu'à lui-même, de ces intermittents déchirés entre le besoin de liberté et celui des points-retraite, de ces metteurs en scène qui ont mis les textes au service de leurs arrangements personnels et de ces artistes idéologisés qui confondent représentations et meetings [...]


Notre proclamé wanderer disruptif prend l'avion comme moi le vélo mais nous assène fin du monde, décroissance, déserts, déforestation de la forêt tropicale, insectes et fonds marins: comment dire ? On est d'accord sur toute cette ligne-là,
En étant bien conscients que c'est pas assez, en priant d'accepter les excuses pour le trop peu.
Humblement (voir ce mot, M. Tesson) nous effectuons au moins mal notre part du colibri (comme dit Pierre Rhabi) et même plus (mais sans dire je dirai même plus), sans le clamer sur les toits à stégophiles ni présenter une telle empreinte carbone (à quoi il répondra sans doute que c'est pour nous informer, à quoi l'on rétorquera bien, justement, fais-le, informe-nous etc..., etc...).


Sylvain Tesson, dans cet opus ?
@églantine a écrit:C'est un "sale gosse" attachant , avec un charme fou , un ego qui n'en peut plus , vif et cultivé.


Toutefois la séduction est susceptible d'opérer.
Dire si j'ai apprécié cette lecture ?
Je ne sais pas trop, il faut que je sorte le nuancier pour voir ce qu'il y a entre à la rigueur, médiocre, passable, si vous n'avez rien d'autre à lire et moyen.

Je me demande quel compagnon de bivouac il fait, surtout sur un bivouac bien galère, un qui entame dur, les nerfs à fleur de peau ?
Allez, adorable, exceptionnel, j'en jurerai.
Peut-être faudra-t-il veiller à bien planquer le flasque de Cognac tout au fond du sac-à-dos, mais ce serait bien la seule précaution.

Le mot de la fin à Shanidar, toute en mise à nu et synthèse, qui paraît avoir mis le doigt où ça ne fait pas du bien:
@shanidar a écrit:le paradoxe qui consiste à vouloir se retirer du monde tout en parlant de soi à l'infini. Il y a bien là quelque chose d'un peu patraque.





Mots-clés : #contemporain #journal #mondialisation #voyage
par Aventin
le Ven 10 Mai - 9:08
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Paolo Rumiz

Aux frontières de l’Europe

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Comme trop souvent, le sens du titre original a été remplacé par une généralisation douteuse : La frontiera orientale dell’Europa correspond bien plus clairement au contenu du livre…
L’« Autre Europe » à sa frontière, six mille kilomètres du Nord au Sud ‒ son centre (entièrement hors de de l’Union Européenne !), la Mitteleuropa, « parcours en zigzag sur la fermeture éclair de l’Europe ». Voyage « vertical », effectué en 2008, avec sa compagne, qui curieusement n’apparaît pas fréquemment dans ce compte-rendu à la première personne du singulier…
Paolo Rumiz a 60 ans, et voyage léger :
« Inutile de se préparer, tant le voyage fera de son mieux pour déjouer tous nos projets. Tout cela, au fond, est une métaphore de la vie, une préparation au grand déménagement. Quelquefois, je me dis que celui qui a franchi de nombreuses frontières est aussi plus prêt à mourir. Il craint moins l’inconnu qu’un sédentaire. »

Il grince beaucoup, conspue la globalisation mondiale et les changements, disparition des paysans et des Juifs, perte d’identité (et d’intérêt pour le voyageur), c’était mieux avant ‒ mais s’il y avait au moins partiellement un fond de vrai dans ces lamentations ? Acariâtreté ou constatation qui s’avère ?
Au départ, c’est l’été, et il neige, car le voyage s’effectuera du Nord au Sud. Norvège, terre du silence. Mourmansk, la Russie près du cercle arctique, presque soviétique, la Frontière incarnée. Péninsule de Kola ravagée par l’exploitation minière, rennes des Samis (Lapons) en voie d’extinction, mer Blanche, poêles et trains russes, Carélie, Baltique, Courlande, Lettonie, Estonie, Lituanie, églises orthodoxes et cimetières juifs, Kaliningrad, Pologne, Biélorussie, Polésie, eaux (lac, rivières, fleuves), Carpates, Ukraine, mer Noire, Bosphore.
Géographie, mais aussi histoire, et donc politique… et un certain engagement, notamment écologique (mais pas pro-Union Européenne).
« …] à l’ouest, l’aventure s’arrêtait, dans le carnet les notes ne manquaient jamais de se raréfier et il y avait dans l’air ce mélange à nul autre pareil de bondieuserie catholique bien-pensante et d’obsession protestante du "faire", qui empoisonne mon univers. Aussitôt son moralisme, sa propreté aseptisée, ses agaçantes petites fleurs aux fenêtres sa présomption d’innocence tout à fait injustifiée m’ont tapé sur les nerfs. Sans parler de sa prétention d’être le cerveau d’un espace politique capable de s’autogouverner, plutôt que son estomac exposé à des maux de ventre de la plus basse origine. »

« Dans la rue, les femmes sont belles, pleines de vie, elles sont le fruit fertile de l’abâtardissement. "Gemischtes Blut is das Beste", disait la vieille dame qui m’apprenait l’allemand, chassée des Sudètes en 1945. Le sang-mêlé est le meilleur. Elle disait que les femmes sont un indice infaillible de ce facteur bâtard de l’Europe. La beauté émigre des ethnies monolithiques pour se mettre en quête des espaces où se font les mélanges. »

La frontière, c’est aussi la ligne sismique, le nouveau rideau de fer…
Voyager c’est encore des attentes, autant d’occasions de rencontres.
On pense bien sûr au Danube de Magris, son aîné également triestin, et à Bouvier évidemment, patron des écrivains-voyageurs. Et ça remue des souvenirs de la route, « […] le livre, père de tous les voyages imaginaires […] »


Mots-clés : #journal #voyage
par Tristram
le Lun 15 Avr - 22:09
 
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Sujet: Paolo Rumiz
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Patti Smith

Dévotion

Tag journal sur Des Choses à lire 41kcsx10


Encore un petit cabinet de curiosité qui s'ouvre sur la mélancolie quasi-pathologique de cette femme singulière.
J'ai eue le sentiment d'une écriture plus rapide, moins pesée, que M Train, plus altruiste du coup. Comme d'une âme moins esseulée en fait. Smith nous prend par la main, nous amène avec elle pour son voyage en France, et raconte avec grande finesse son voyage en filigranne à Paris alors qu'elle était toute jeune, en compagnie de sa soeur. C'est totalement beau.
On sent les ennuis, les poncifs, la sincérité.
On sent aussi son talent pour élever son quotidien. Vraiment, dans MTrain cela m'avait marquée, et bien là rebelotte. Elle sait respecter et élever son existence, la légitimer. Une grâce importante, non ?
Et puis elle nous raconte, dans un passage à vide à Sète, comment nait soudain, en partant le jet d'écriture cette fois fictionnelle. Et son récit s'achève. On tourne la page et on est invité à découvrir ce texte de fiction, tissé de tout ce qu'elle a dit avant. Le dit est romantique au diable, maladroit, pas toujours bien ficelé, brut. Une expérience de passage de la fiction au reel, et de la pensée abstraite à la fiction passionnante, intime. Qui trahit un imaginaire de midinette, dirait-on, mais qu'importe, du moment qu'elle est sincère.
On revient ensuite à un texte-récit, auprès de la veuve de Camus et sa fille. On devine comme Patti Smith maitrise ses doubles intimes, elle assoit encore une fois sa personnalité envers et contre tout, tout contre ce qu'on lui offre : elle se retire, elle écrit. Un beau voyage vers un égo réel mais fertile.


mots-clés : #autobiographie #creationartistique #initiatique #journal #nouvelle
par Nadine
le Dim 3 Fév - 13:49
 
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Sujet: Patti Smith
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André Gide

Voyage au Congo suivi de Le Retour du Tchad (suite)

Mine de rien, ça me rappelle quelque chose de plus actuel :
« Qu’est-ce que ces Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien [Note : Elles n’ont même pas payé leurs redevances à l’État. Il a fallu l’huissier et l’énergie du Gouverneur Général actuel pour faire rentrer un million d’arriéré.]. Les concessions furent accordées dans l’espoir que les Compagnies "feraient valoir" le pays. Elles l’ont exploité, ce qui n’est pas la même chose ; saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide.
"Ils traitent ce pays comme si nous ne devions pas le garder", me disait un Père missionnaire. »

On atteint à l’intemporel :
« Que ces agents des Grandes Compagnies savent donc se faire aimables ! L’administrateur qui ne se défend pas de leur excès de gentillesse, comment, ensuite, prendrait-il parti contre eux ? Comment, ensuite, ne point prêter la main, ou tout au moins fermer les yeux, devant les petites incorrections qu’ils commettent ? Puis devant les grosses exactions ? »

« Mais, tout de même, aller jusqu’à dire : Que deviendraient sans nous les indigènes ? me paraît faire preuve d’un certain manque d’imagination. »

L’articulation de l’opposition entre Administration étatique et bureaucrate et Grandes Concessions, compagnies commerciales capitalistes, entreprises privées uniquement préoccupées de profit, me paraît transposable de nos jours (hors référence coloniale). Il me semble aussi que le distinguo entre les deux aspects de la colonisation est important à faire historiquement (la gouvernementale pourvoyant tant bien que mal, au moins officiellement, aux soins médicaux et à la lutte contre les épidémies, à l’éducation scolaire, au tracé des routes et à la construction du chemin de fer, etc.).
« Un maître indigène stupide, ignare et à peu près fou, fait répéter aux enfants : Il y a quatre points cardinaux : l’est, l’ahouest, le sud et le midi. [Note : Il est vraiment lamentable de voir, dans toute la colonie, des enfants si attentifs, si désireux de s’instruire, aidés si misérablement par de si insuffisants professeurs. Si encore on leur envoyait des livres et des tableaux scolaires appropriés ! Mais que sert d’apprendre aux enfants de ces régions équatoriales que « les poêles à combustion lente sont très dangereux », ainsi que j’entendais faire à Nola, ou que « Nos ancêtres les Gaulois vivaient dans des cavernes ».
Ces malheureux maîtres indigènes font souvent de leur mieux, mais, à Fort-Archambault tout au moins, ne serait-il pas décent d’envoyer un instituteur français, qui parlât correctement notre langue. La plupart des enfants de Fort-Archambault, fréquentant des colons, savent le français mieux que leur maître, et celui-ci n’est capable de leur enseigner que des fautes. Qu’on en juge : voici la lettre qu’il écrit au chef de la circonscription :
« Mon Commendant
J’ai vous prier tres humblement de rendre compte qu’une cheval tres superbement ici pour mon grand frère chef de village sadat qui lui porter moi qui à vendu alors se communique si vous besien sara est je veux même partir chez vous pouvoir mon Commandant est cette cheval Rouge comm Ton cheval afin le hauteur dépasse ton cheval peut être. ».
(Signature illisible).]
»

« Ces agents, qui n’ont jamais mis les pieds aux colonies, modifient à leur gré et selon leur appréciation particulière, les commandes, ne tenant le plus souvent aucun compte des exigences spécifiées. [Note : En cours de route, nous en verrons d’ahurissants exemples : Tel administrateur, (je craindrais de lui faire du tort en le nommant) reçoit trente-deux roues de brouettes, mais ne peut obtenir les axes et les boulons pour les monter. Un autre, (il s’agit d’un poste important) reçoit 50 crémones, mais sans les tringles de métal qui permettraient de se servir de ces crémones ; et, comme il signale l’oubli des tringles, il reçoit un nouvel envoi, aussi important, de crémones, mais toujours pas de tringles. Un troisième administrateur reçoit un coffre-fort démontable ; mais on a oublié d’y joindre les boulons qui permettraient de le monter.] »

« Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent je sais ; je dois parler. Mais comment se faire écouter ? »

Il y a beaucoup d’éléments apportés à la réflexion sur le racisme (qui pour mener à l’horrible n’est pas toujours aussi simple qu’on voudrait le croire) :
« Je continue de croire, et crois de plus en plus, que la plupart des défauts que l’on entend reprocher continuellement aux domestiques de ce pays, vient surtout de la manière dont on les traite, dont on leur parle. Nous n’avons qu’à nous féliciter des nôtres – à qui nous n’avons jamais parlé qu’avec douceur, à qui nous confions tout, devant qui nous laissons tout traîner et qui se sont montrés jusqu’à présent d’une honnêteté parfaite. Je vais plus loin : c’est devant tous nos porteurs, devant les habitants inconnus des villages, que nous laissons traîner les menus objets les plus tentants pour eux, et dont le vol serait le plus difficilement vérifiable – ce que, certes, nous n’aurions jamais osé faire en France – et rien encore n’a disparu. Il s’établit, entre nos gens et nous, une confiance et une cordialité réciproques, et tous, sans exception aucune, se montrent jusqu’à présent aussi attentionnés pour nous, que nous affectons d’être envers eux. [Note : Ce jugement qui pourrait sembler peu mûri n’a fait que se confirmer par la suite. Et j’avoue ne comprendre pas bien pourquoi les blancs, presque sans exception, tant fonctionnaires que commerçants, et tant hommes que femmes, croient devoir rudoyer leurs domestiques – en paroles tout au moins, et même alors qu’ils se montrent réellement bons envers eux. Je sais une dame, par ailleurs charmante et très douce, qui n’appelle jamais son boy que « tête de brute », sans pourtant jamais lever la main sur lui. Tel est l’usage et : « Vous y viendrez aussi, vous verrez. Attendez seulement un mois. » – Nous avons attendu dix mois, toujours avec les mêmes domestiques, et nous n’y sommes pas venus. Par une heureuse chance, avons-nous été particulièrement bien servis ? Il se peut… Mais je me persuade volontiers que chaque maître a les serviteurs qu’il mérite. Et tout ce que j’en dis n’est point particulier au Congo. Quel est le serviteur de nos pays qui tiendrait à cœur de rester honnête, lorsqu’il entendrait son maître lui dénier toute vertu ? Si j’avais été le boy de M. X… je l’aurais dévalisé le soir même, après l’avoir entendu affirmer que tous les nègres sont fourbes, menteurs et voleurs.
– « Votre boy ne comprend pas le français ? demandai-je un peu inquiet.
– Il le parle admirablement… Pourquoi ?
– Vous ne craignez pas que ce qu’il vous entend dire… ?
– Ça lui apprend que je ne suis pas sa dupe. »
À ce même dîner, j’entendais un autre convive affirmer que toutes les femmes (et il ne s’agissait plus des négresses) ne songent qu’à leur plaisir, aussi longtemps qu’elles peuvent mériter nos hommages, et qu’on n’a jamais vu de dévote sincère avant l’âge de quarante ans.
Ces Messieurs certainement connaissent les indigènes comme ils connaissent les femmes. Il est bien rare que l’expérience nous éclaire. Chacun se sert de tout pour s’encourager dans son sens, et précipite tout dans sa preuve. L’expérience, dit-on… Il n’est pas de préjugé si absurde qui n’y trouve confirmation.
Prodigieusement malléables, les nègres deviennent le plus souvent ce que l’on croit qu’ils sont – ou ce que l’on souhaite, ou que l’on craint qu’ils soient. Je ne jurerais pas que, de nos boys également, l’on n’eût pu faire aisément des coquins. Il suffit de savoir s’y prendre, et le colon est pour cela d’une rare ingéniosité. Tel apprend à son perroquet : « Sors d’ici, sale nègre ! » Tel autre se fâche parce que son boy apporte des bouteilles de vermouth et d’amer lorsque, après le repas, il lui demande des liqueurs : – « Triple idiot, tu ne sais pas encore ce que c’est que des apéritifs !… » On l’engueule parce qu’il croit devoir échauder, avant de s’en servir, la théière de porcelaine dont il se sert pour la première fois ; ne lui a-t-on pas enseigné en effet que l’eau bouillante risque de faire éclater les verres ? Le pauvre boy, qui croyait bien faire, est de nouveau traité d’imbécile devant toute la tablée des blancs.] »

Gide pointe aussi de menus travers qui déroutent l’Occidental en Afrique, comme le sempiternel problème des prix, parfois minorés parce qu'un Blanc est essentiellement le chef à qui tout est dû ‒ mais le plus souvent c'est ce dernier qui marchande, de crainte d’être dupe :
« L’absence de prix des denrées, l’impossibilité de savoir si l’on paye bien, ou trop, ou trop peu, les services rendus, est bien une des plus grandes gênes d’un voyage dans ce pays, où rien n’a de valeur établie, où la langue n’a pas de mot pour le merci, où, etc. »

Je serais curieux de percevoir ce que cet esthète a pu entendre :
« L’invention rythmique et mélodique est prodigieuse – (et comme naïve) mais que dire de l’harmonique ! car c’est ici surtout qu’est ma surprise. Je croyais tous ces chants monophoniques. Et on leur a fait cette réputation, car jamais de « chants à la tierce ou à la sixte ». Mais cette polyphonie par élargissement et écrasement du son, est si désorientante pour nos oreilles septentrionales, que je doute qu’on la puisse noter avec nos moyens graphiques. »

Péripéties exotiques :
« Les pagayeurs, dans la grande cour devant le poste, n’ont guère arrêté de tousser cette nuit. Il ne fait pas très froid ; mais le vent s’est élevé. Le sentiment de leur gêne, dont je suis indirectement responsable, me tient éveillé. Combien je me félicite d’avoir acheté à Fort-Lamy une couverture de laine supplémentaire pour chacun de nos boys. Mais que ces pauvres gens, à côté, soient tous nus, le dos glacé par la bise tandis que le ventre rôtit à la flamme, et n’osent s’abandonner au sommeil de peur de se réveiller à demi-cuits (l’un d’eux nous montrait ce matin la peau de son ventre complètement rissolée et couverte de cloques) après qu’ils ont peiné tout le jour – cela est proprement monstrueux.
Bain dans le Logone, assez loin du poste, sur un banc de sable, en compagnie de deux aigrettes, d’un aigle-pêcheur et de menus vanneaux (?). Ce serait parfait sans la nécessité de garder son casque. Immense bien-être ensuite. »

« Oui, si parfaite que puissent être la méditation et la lecture dans la baleinière, je serai content de quitter celle-ci. Tout allait bien jusqu’à l’hippopotame ; mais depuis que les pagayeurs ont suspendu tout autour de nous ces festons puants, on n’ose plus respirer qu’à peine. »

« Et déjà l’on voit s’avancer vers nous 25 cavaliers d’aspect bizarre, sombre et sobre ; ce n’est que lorsqu’ils sont tout près que l’on comprend qu’ils sont vêtus de cottes de mailles d’acier bruni, coiffés d’un casque que surmonte un très étrange cimier. Les chevaux suent, se cabrent, soulèvent une glorieuse poussière. Puis, virevoltant, nous précèdent. Le rideau qu’ils forment devant nous s’ouvre un demi-kilomètre plus loin pour laisser s’approcher 60 admirables lanciers vêtus et casqués comme pour les croisades, sur des chevaux caparaçonnés, à la Simone Martini. Et presque sitôt après, ceux-ci s’écartent à leur tour, comme romprait une digue, sous la pression d’un flot de 150 cavaliers enturbannés et vêtus à l’arabe, tous portant lance au poing. »

Bref, c’est passionnant, et je ne sais pas comment j’ai pu omettre cette lecture jusque maintenant.




mots-clés : #aventure #colonisation #journal #voyage #xixesiecle
par Tristram
le Sam 10 Nov - 13:36
 
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André Gide

Paludes :

Tag journal sur Des Choses à lire Ghjghj10

Commentaire qui s'inscrit dans le cadre d'une relecture. Toujours jubilatoire ce roman de jeunesse de Gide qui se veut à la fois critique du roman naturaliste ou réaliste et à la fois un questionnement philosophique sur la place de l'auteur puis de l'homme.

Paludes c'est le nom d'un écrit du personnage principal, c'est le questionnement situationnel de chaque action, situation et responsabilité. Agir est ce de la responsabilité de la personne ? Ecrire qu'on va agir est ce s'engager ? Agissons nous lorsque l'on ne fait qu'exister ? Exister est ce une suite d'actions ?

Magnifiquement écrit avec un style maîtrisé au point de donner des complexes à l'écrivain amateur que nous sommes (il avait 24 ans) Paludes trouve son héritage philosophique chez Kierkegaard, Descartes et Spinoza.

Souvent moqué, critiqué pour son immaturité ce fut surtout un grand coup de pied dans le monde littéraire et dans le monde philosophique. Une oeuvre importante.

mots-clés : #creationartistique #journal
par Hanta
le Dim 17 Déc - 19:06
 
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Isabelle Eberhardt

Tag journal sur Des Choses à lire 97828410

Sud oranais

4° de couverture :
Sud Oranais est le journal de route du dernier séjour d'Isabelle Eberhardt dans cette région troublée du Sahara algérien, où des tribus rebelles résistent encore à l'avancée coloniale, au début du XXe siècle. L'auteur emmène son lecteur des deux côtés d'une frontière indécise avec le Maroc, dans les camps bédouins, dans les cafés maures fréquentés par les légionnaires... et lui dévoile, de l'intérieur, la vie d'une petite cité théocratique.
Le manuscrit de ce dernier texte d'Isabelle Eberhardt a été retrouvé après plusieurs jours de fouille dans la boue de l'inondation d'Aïn Sefra, où l'auteur a péri le 21 octobre 1904.


Extrait :

" Djilali s'endort, et moi je regarde ce décor nouveau qui ressemble à d'autres que j'ai aimé, qui m'ont révélé le charme mystérieux des oasis. J'y retrouve aussi cette légère odeur de salpêtre, si spéciale aux palmeraies humides, cette odeur de fruit coupé, qui pimente tous les autres parfums de la vie à l'ombre ?Dans la quiétude profonde de cette clairière isolée, d'innombrables lézards d'émeraude et des caméléons changeants se délectent dans les taches de soleil, étalés sur les pierres.
Pas un chant d'oiseau, pas un cri d'insecte. Quel beau silence !
Tout dort d'un lourd sommeil et les rayons épars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rêve..."


Commentaire :

Au cours de son périple en Afrique du nord et plus précisement au sud Oranais, Isabelle Eberhardt fait une excursion dans le sud marocain, de l'autre côté d'une frontière qui lui parût peu étanche. Ce fut l'occasion d'être hébergée par le marabout Sidi Brahim Ould Mohamed;elle s'y présente sous l'identité et les vêtements d'un homme : Si Mahmoud ould Ali, jeune lettré tunisien qui voyage de zaouïa en zaouïa pour s'instruire. Elle relate donc la vie d'une zaouïa, une maison, d'un notable marocain.
Elle relate la présence d'esclaves Kharatine, des noirs, décrit son logement, sa vie quotidienne dans ces lieux, sa chambre, son entrevue avec Sidi Brahim ould Mohamed, son opinion sur les esclaves, sur le monde des femmes recluses dans la maison, le comportement de ces femmes est parfois savoureux, ainsi ce passage :
-"Parfois dans les cours, éclatent des disputes criardes qui précèdent des pugilats et des bondissements de nu au soleil.
Un matin, deux négresses s'invectivent devant ma porte.
- Putain des juifs du Mellah !
- Renégate, voleuse ! Graine de calamité ! Racine amère !
- Dieu te fasse mourir, juive, fille de chacal !
Tout à coup, la voix sifflante de Kaddour, l'intendant, vient mettre fin au scandale.
Elles se séparent, en chiennes hargneuses, avec des dents qui brillent dans l'injure et qui mordent les mots comme de la chair."

Elle décrit ensuite ce qui oppose Algériens et Marocains. A la lecture de ce livre on est transporté dans un autre temps, un autre univers, baigné de la poésie de ses écrits, que je l'avoue j'apprécie beaucoup.

p.s : en voyant la photo d'Eberhardt déguisée en marin je me souviens d'une photo de ma mère, elle aussi déguisée en marin, aux côté de mon père infirmier de marine dans le nord de la Tunisie, ils étaient jeunes, c'était après la fin de la dernière guerre, mon père après le debarquement de Provence était rentré en Tunisie pour s'y marier... I love you


mots-clés : #biographie #journal #nature #voyage
par Chamaco
le Sam 2 Déc - 10:37
 
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Sujet: Isabelle Eberhardt
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Robert Brasillach

Une génération dans l’orage

Tag journal sur Des Choses à lire Brasil11

Cet ouvrage comporte deux livres : « Notre avant-guerre » écrit en 1939-1940 et publié l’année suivante, « Journal d’un homme occupé » constitué de récits divers et d’extraits d’articles parus dans « Je suis partout », mis en ordre et publié après la mort de Brasillach par son beau-frère Maurice Bardèche.

Notre avant-guerre est une évocation du Paris des années 20 et 30 vu par Brasillach. Le récit commence avec l’entrée à Louis-le-Grand, l’exposition des arts décoratifs de 25, la découverte de la littérature, du cinéma muet, des théâtres. Il se poursuit par les premières expériences journalistiques et se termine par les voyages dans l’Espagne en guerre et en Allemagne lors du congrès de Nuremberg de 37.

Brasillach excelle dans un univers proustien, décrivant avec émotion et mélancolie un temps qui ne reviendra pas. L’extrait suivant en donne toute l’ambiance :

« Le soir de « Comme ci ou comme ça » ou le soir d’ « Hamlet », moins encore, d’une pièce oubliée, triste et énervée, qui peut dire ce qu’il est devenu dans notre symbolique personnelle ? C’était un soir de l’avant-guerre, un de ces soirs comme il n’y en aura plus, et on aura de la peine à savoir ce que de pareilles minutes pouvaient représenter pour nous, qui avions dix-sept ans, ce printemps parfumé, ces féeries envoûtantes, ces voix blanches et alternées. C’était un soir de l’avant-guerre, où l’on croyait encore à tant de choses, et à la jeunesse éternelle, et au goût de miel des tilleuls sur Paris. »


Le style de Brasillach peut être qualifié de « vieille France », ce qui n’est pas pour moi péjoratif, bien au contraire. Des phrases amples, admirablement construites, sans scories. La plume nous accompagne avec fluidité, sans aucune lassitude, dans un récit de 300 pages. Brasillach est sans conteste un bon écrivain, plaisant à lire.

Que peut-on en déduire de la personnalité de l’auteur ?  A Paris, à Louis-le-Grand et à l’ENS, Brasillach baigne dans un univers culturel marqué bien à droite, celui de l’Action française qui a beaucoup d’audience dans la 1ère moitié du 20e siècle. Ses compagnons se nomment Maurice Bardèche, qui deviendra son gendre, Thierry Maulnier, Georges Blond, et quelques autres,  il y a tout de même quelques exceptions comme Roger Vailland mais qui n’apparait que fugitivement. Brasillach va être amené à fréquenter Bainville, Gaxotte et celui qu’il considère comme le plus grand penseur politique de l’époque, Charles Maurras. Il est intéressant de voir les principes qui unissent tous ces personnages : anti bourgeoisie, culte de la jeunesse, de la nature, de la virilité, mépris sinon haine pour la démocratie. Tout cela s’enchaîne avec des gouvernements jugés corrompus et de compromis, qui amènent aux journées anti parlementaires de 1934, premier point de fracture. C’est à cette date par exemple que Rebatet renie l’Action française qu’il juge trop molle pour promouvoir un «fascisme à la française ». L’attitude de Brasillach semble plus nuancée, il gardera jusque 1940 (et peut-être au-delà) une grande admiration pour Maurras. La seconde rupture a lieu en 1936 avec le Front populaire, vécu comme une victoire du marxisme entraînant la pagaille, puis ce sera Munich et la guerre. Curieusement, Brasillach semble un peu en retrait de ces événements qu’il juge avec un certain détachement et une bonne dose d’ironie.

Le Journal d’un homme occupé
vaut surtout pour la description de la drôle de guerre et des manœuvres absurdes des régiments en mai et juin 1940. Brasillach narre également ses conditions de vie comme prisonnier dans un stalag.En revanche, les extraits de « Je suis partout » ont été choisis pour leur qualité littéraire et leur côté politique acceptable. Vous n’y trouverez pas la phrase terrible : « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder les petits. »

Comment un individu cultivé, fin, sensible, doté d’une solide culture humanisme, d’humour et d’auto dérision, a-t-il pu en arriver à proférer de pareilles horreurs ? Il y a là une folle course vers l’abîme qui part d’une volonté de régime fort, à la fois social et national, qui passe par les hommages au Maréchal, sauveur de la France, à la collaboration et la situation se raidissant, se range définitivement au côté d’une Allemagne garante d’une grande Europe, ultime rempart contre la menace bolchevique.

Un point m’a frappé tout de même dans ces récits : la notion d’un « génie français » qui parcourt toute l’histoire de France à travers un certain nombre de réalisations et de figures tutélaires qu’elles soient politiques, littéraires ou artistiques. Il y a là une construction intellectuelle et morale qui se sent menacée par certaines catégories de la population : les Juifs, les Bolcheviques, pire les Juifs bolcheviques ! Tout cela protégé par un régime parlementaire corrompu, expert en alliances de partis et en compromis.

Alors pourquoi lire Brasillach aujourd’hui ? D’abord pour le plaisir du style, ce qui n’est pas rien ; ensuite pour une évocation sensible de certains milieux culturels de l’entre deux-guerres, de cette génération quelque peu sacrifiée ; enfin pour tenter de comprendre, encore et toujours ; même si c’est impossible ; en tout cas, « Une génération dans l’orage » offre quelques clefs.

Pour conclusion, on a souvent cité le général de Gaulle qui a refusé la grâce à Brasillach et qui a écrit : « Dans les Lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité ». Je suis assez en accord avec cette opinion.


mots-clés : #autobiographie #deuxiemeguerre #journal
par ArenSor
le Lun 10 Juil - 17:21
 
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Sujet: Robert Brasillach
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Jim Fergus

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Mille femmes blanches

En 1875, Little Wolf, un chef Cheyenne décide de rejoindre Washington pour faire une proposition assez incroyable au président Grant : il s'engage à livrer mille chevaux sauvages contre mille femmes blanches, en expliquant que les enfants étant toujours élevés par la tribu de la mère, les bébés qui naîtront de ces unions apprendront au contact de leur mère toutes les techniques blanches pour vivre sans les bisons. Ce qui apparaît comme lumineux ou franchement immoral, soulève un tolet à Washington et Grant entre deux hoquets (peut-être dus à son alcoolisme) quitte la salle scandalisé.

C'est sans compter sur le courrier de centaines de femmes prêtent à s'engager dans cette aventure folle. Le gouvernement fait un rapide calcul et se dit qu'un cheyenne apprivoisé vaut mieux qu'un cheyenne humilié. Dont acte. Seulement voilà, nous sommes loin des mille femmes blanches et il va donc falloir aller recruter dans les prisons et les asiles un peu de chair toute rose.

C'est ainsi que nous découvrons May Dodd, une femme enfermée dans un asile et qui pense échapper à l'horreur blanche en nomadisant avec les cheyennes.

Si le Journal de May Dodd permet au lecteur de découvrir mille et une facettes de la vie indienne, des relations (souvent basées sur des incompréhensions) entre les armées blanches et les tribus qu'elles tentent de parquer (soit disant pour les protéger mais en réalité pour mieux pouvoir les surveiller), j'avoue ne pas avoir été touchée par l'écriture extrêmement naïve de Jim Fergus.

Le texte n'est pas désagréable à lire, il gratte fort justement aux endroits qui font mal (le rapport aux femmes, à la sauvagerie, aux rituels, au respect de l'autre) mais l'ensemble est englué dans une sorte de mélasse un peu pâteuse, qui ne parvient pas à emporter la lecture.

Pas mal de fond mais pas assez de forme...



mots-clés : #historique #journal #minoriteethnique #Amérindiens
par shanidar
le Lun 19 Juin - 16:51
 
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Sujet: Jim Fergus
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Marie-Hélène Dumas

Journal d'une traduction

Tag journal sur Des Choses à lire 41ymjz10

Le temps de trois saisons,  c'est à dire le temps de traduire La république de l'imagination de Azar Nafisi, qui parle de l'exil à travers la fiction,  Marie-Hélène Dumas a tenu un "journal", accumulation de notes, récits, réflexions, citations et références sur le thème de la langue et ses collatéraux : l'exil, l'intégration, la transmission, l'échange et le voyage, et bien sûr la traduction, tous thèmes évidemment étroitement entrelacés.

Fille et petite fille de Russe blancs qui ont choisi l'assimilation, mais voulu lui transmettre la culture russe via une institution religieuse, Marie- Hélène Dumas a résolument tourné le dos à la langue  russe (mais l' a retrouvée pour parler avec sa mère sur son lit de mort).  De cet héritage mêlant fidélité et rupture avec les origines et la langue de  celles-ci, elle a hérité un tempérament qui quoique fondamentalement rebelle, la portait aussi à rechercher un confortable sentiment d'appartenance, comme une façon de se défaire de son étiquette d'immigrée. Dans cette ambiguïté-même, elle a laissé la porte ouverte aux rencontres, et au hasard, aux "circonstances" en quelque sorte. C'est ainsi qu'elle a eu des moments de vie très "conforme", au sein d'un couple banalement consumériste, laissant ensuite place à des voyages à l'aventure et au fil des rencontres, pour "finir" traductrice solitaire, jouissant de cette solitude habitée, de son jardin et de son indépendance, s'inscrivant sans en étouffer dans une  filiation particulière, la transmettant, à sa dose propre, à  ses filles et  ses petits-enfants.

De ce lignage dont elle creuse les tenants et les aboutissants, les comment et les pourquoi, elle a tiré un grand esprit d'ouverture à l'autre , d'acceptation de ses différences et errances et, une tolérance en quelque sorte, qui n'empêche pas un positionnement tranché, mais indulgent. Et elle s’est jetée dans l'anglais et l'espagnol, langues de musique, de discours amicaux ou  amoureux, de partage libre et non plus imposé, en somme.

La traduction s’inscrit dans cette ligne de découverte du texte de l'autre, de sa langue et de ses coutumes , et de transmission : une transmission affective et intellectuelle, en tout cas subjective, où le traducteur doit trouver sa place, c'est à dire trouver le mot, la formule. Elle se montre à l’œuvre, travaillant de la tête, des mains sur le clavier, des jambes qui l'emmènent vers une solution, dans un travail plus physique qu'il n'y parait , car les tripes aussi y sont pour quelque chose. Se donnant tout entière à ce travail qui est aussi plaisir voire jouissance, insinue-t'elle, passion, érudition  et épanouissement.

Cela donne un livre un peu fouillis (la forme "journal" veut cela), léger et réfléchi tout à la fois, savant et plein d'émotion. A travers la multiplicité des thèmes explorés, se dessine  une grande unité de projet; on découvre une personnalité audacieuse et mesurée tout  la fois, une femme passeuse qui réfléchit , défend son individualité sans rejeter ses racines, une attachante amoureuse du langage et de la vie.


Traduction-trahison?

Marie-Hélène Dumas a écrit:(...)pour qu'il y ait trahison de ce qui est écrit il faudrait que ce qui est écrit n'ait qu'un seul sens, un seul, ce qui n'est pas toujours le cas. Traduire c'est, entre autres, laisser au lecteur les mêmes possibilités d'interprétation que l'auteur l'a fait. Quand j'ai un doute et que je demande à un auteur ce qu'il a exactement voulu dire, ce qui maintenant peut se faire plus facilement et donc plus souvent qu'avant grâce aux e-mails, il me répond la plupart du temps (ce qui fait que c'est une question que je ne pose pratiquement jamais plus), J'ai écrit ce qui est écrit. En cela il suit l'affirmation de Valéry : « Il n'y a pas de vrai sens d'un texte. Pas d'autorité de l'auteur, quoi qu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. »




mots-clés : #journal #immigration
par topocl
le Mer 31 Mai - 13:19
 
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Sujet: Marie-Hélène Dumas
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Gaëlle Josse

Tag journal sur Des Choses à lire 51hkk510

Les heures silencieuses


Originale : Français, 2011

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:Delft, novembre 1667. Magdalena Van Beyeren se confie à son journal intime. Mariée très jeune, elle a dû renoncer à ses rêves d'aventure sur les bateaux de son père, administrateur de la Compagnie des Indes orientales. Là n'est pas la place d'une femme... L'évocation de son enfance, de sa vie d'épouse et de mère va lui permettre l'aveu d'un lourd secret et de ses désirs interdits. Inspiré par un tableau d'Emmanuel De Witte, ce premier roman lumineux, coup de coeur des lecteurs et de la presse, dessine le beau portrait d'une femme droite et courageuse dans le peu d'espace qui lui est accordé.


REMARQUES/OPINION :
19 entrées (fictives) de diaire de Novembre, Décembre 1667 d'une longeur de 2-10 pages.

Des remarques ici et là, la 4ème de couverture peut-être, laissent penser qu'on a rapidemment compris le noyau de vie de cette femme. Mais éventuellement vaudrait-il mieux de renoncer à ces préavis, et simplement dire que Madeleine reconstitue avec ces entrées un peu sa vie.

L'écrivaine Gaëlle Josse part en fait d'une peinture vraiment existante du Hollandais Emmanuel de Witte de Delft (voir: http://collectie.boijmans.nl/nl/work/2313%20(OK) ) et y ajoute, introduit une « histoire possible ». Alors ici Magdalena est la première fille d'un administrateur riche et très influent de la richissime Compagnie néerlandaise des Indes orientales (voir aussi : https://fr.wikipedia.org/wiki/Compagnie_n%C3%A9erlandaise_des_Indes_orientales ). Ils vivent à Delft, au temps de Vermeer.

Dans son enfance Magda vivait une expérience traumatique qui la marque toute une vie net qui fera aussi partie de ces « confessions ». Sa mère enfantera « seulement » des filles, et malgré tout son savoir étendu sur le commerce Magda ne deviendra pas l'héritière, mais son mari Pieter, ancien capitain d'un des bateaux de la flotte. Même en vivant en assez bonne entente (pour l'époque), et même en étant consultée pour beaucoup de choses économiques, ce sont les grossesses, les soucis menagères et le désir permanent de plus, qui constitueront son sort.

Cette femme en parle dans une langue très poètique et sensible. Plusieurs fois apparaîtront des phrases clés qu'on aimerait noter. Cette fluidité de langue, cette élégance sont certainement des beautés de ce petit roman. On y retrouve alors une auteure qui avait écrit déjà pas mal de poèsie ! Cette œuvre-ci est son premier roman.

Malheureusement, si on est très sceptique, on se demande si au XVIIème siècle on (une femme?) aurait écrit comme ça ? Aurait pu exprimer sa vie dans une telle langue, avec une telle expressivité ? Mais mieux vaudra-t-il de laisser derrière soi ce scepticisme et de se réjouir de ce petit bijoux !

Bien sûr on pourra trouver ici des caractèristiques d'un roman historique, mais j'opte à dire « roman/récit » ?! Est-ce que ce sont surtout des femmes qui vont aimer cette écriture ? Vous me le direz ?


mots-clés : #journal
par tom léo
le Ven 3 Mar - 17:43
 
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Sujet: Gaëlle Josse
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Haruki MURAKAMI

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond


Tag journal sur Des Choses à lire Tylych97

Le 1er avril 1978, Murakami décide de vendre son club de jazz pour écrire un roman. Assis à sa table, il fume soixante cigarettes par jour et commence à prendre du poids. S'impose alors la nécessité d'une discipline et de la pratique intensive de la course à pied.
Ténacité, capacité de concentration et talent : telles sont les qualités requises d'un romancier. La course à pied lui permet de cultiver sa patience, sa persévérance. Courir devient une métaphore de son travail d'écrivain.
Courir est aussi un moyen de mieux se connaître, de découvrir sa véritable nature. On se met à l'épreuve de la douleur, on surmonte la souffrance. Corps et esprit sont intrinsèquement liés.
Murakami court. Dix kilomètres par jour, six jours par semaine, un marathon par an. Il court en écoutant du rock, pour faire le vide, sans penser à la ligne d'arrivée. Comme la vie, la course ne tire pas son sens de la fin inéluctable qui lui est fixée…


Journal autobiographique , Murakami livre une éloge à la course de fond qu'il ne dissocie pas de la rigueur et de la discipline de son travail d'écrivain.
C'est une véritable introspection , passant par le corps et l'esprit que l'auteur s'applique à réitérer chaque jour en courant 10 kms et en faisant 2 marathons par an. S'imposer la souffrance et le dépassement de soi est pour lui une manière dé réguler et rééquilibrer son organisme qui mène à la création de ses romans.
Au delà d'un récit sur la course , c'est une lecture qui permet de saisir la personnalité de Murakami , de creuser un peu plus son univers personnel et sa sphère privée.
Comment un auteur de cette envergure fait il pour gérer la masse d'écriture qu'il se doit de faire avec toujours autant d’énergie et de régularité , c'est tout le thème de ce livre.
Murakami ne s'autorise pas d'égarement , c'est un perfectionniste quelque peu asocial qui se concentre sur son essentiel afin de puiser cette imagination débordante dans un corps et un esprit sains afin d'évoquer le malsain et la part sombre de l'homme sans en être éclaboussé.
Discipline , c'est le maître mot quotidien que l'auteur reproduit fidèlement depuis 30 ans et serait-ce ce qui fait de lui l'un des meilleurs écrivains de notre génération étant donné que talent ne suffit pas dans une carrière d'écrivain ? Je le crois.
Bien évidemment , pour ceux qui n'ont pas eu d'approche littéraire de Murakami encore à ce jour , je déconseille de commencer par ce récit autobiographique qui est intéressant lorsqu'on a saisi un tant soit peu son univers et son rapport aux autres au travers de ses livres , aucun intérêt de le découvrir de cette manière.
Pour ma part , ce fut un réel plaisir de « communiquer » dans une sphère plus intime avec un auteur que je porte aux nues depuis des années.

je suis le genre d’homme qui aime faire les choses – quoi que ce soit – tout seul. Et pour être encore plus direct, je dirai que je suis le genre d’homme qui ne trouve pas pénible d’être seul. Je n’estime pas difficile ni ennuyeux de passer chaque jour une heure ou deux à courir seul, sans parler à personne, pas plus que d’être installé à ma table quatre ou cinq heures durant. J’ai toujours eu cette inclination depuis ma jeunesse : lorsque j’avais le choix, je préférais invariablement lire des livres seul ou bien me concentrer à écouter de la musique plutôt que d’être en compagnie de quelqu’un d’autre.


Jusqu'où puis-je me pousser? Jusqu'à quel point est-il bon de s'accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important?
Jusqu'où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d'où devient-elle étriquée, bornée?
Jusqu'à quel degré dois-je prendre conscience du monde extérieur et jusqu'à quel degré est-il bon que je me concentre profondément sur mon monde intérieur?
Jusqu'à quel point dois-je être confiant en mes capacités ou douter de moi-même?



mots-clés : #journal
par Ouliposuccion
le Ven 3 Fév - 17:31
 
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Sujet: Haruki MURAKAMI
Réponses: 21
Vues: 1053

Etty Hillesum

Tag journal sur Des Choses à lire 41inhw11

Lettres de Westerbork

Etty Hillesum est très au dessus de tout commentaire.

Toute sa courte vie fut une quête lucide et exigeante pour une spiritulalité sans concession.
Dans une période terrible où les juifs de toute l'Europe étaient arrétés et envoyés dans les camps de la mort nazis.

Ce qui ne l'empêcha nullement d'être une femme et une amante entière et passionnée.
Jusqu'au bout, elle essaya de sauver les juifs en courant de très gros risques.
Les lettres qu'elle écrivit sont un des plus beaux témoignages humains sur l'holocauste et un texte sublime d'un être totalement à part.

L'un de ceux qui à lui seul pourrait justifier l'humanité  s'ils n'étaient aussi rares.



mots-clés : #correspondances #deuxiemeguerre #journal
par bix_229
le Mer 11 Jan - 17:56
 
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Sujet: Etty Hillesum
Réponses: 11
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Dany Laferrière

Journal d'un écrivain en pyjama

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Dany Laferrière, écrivain émigré, que     le succès de son premier livre a sorti de la misère et de l'usine en quelques semaines, tend une main amicale à toute personne qui aime les livres, lecteur ou écrivain. En 182 brèves entrées,  il collige des réflexions, anecdotes, analyses, sur un ton jovial et ludique. Il parle de lui, de son expérience, d'écrivains amateurs ou professionnels, de lectures anciennes ou marquantes. Il étudie le rapport de l'écrivain à la lecture, à la réalité et à la fiction, à la page blanche ou déjà remplie, de la souffrance et de la jouissance d'écrire. Et lui, l'écrivain en pyjama, est du coté de la jouissance, c’est un homme qui ne se prend pas au sérieux et cueille d'abord les plaisirs de la vie, un homme léger, cela se sent.

C'est tout à fait sympathique, plein d'humour, de bonnes formules et de jolies pensées. Cela s'essouffle peut-être un peu au dernier tiers, devient un peu répétitif, mais c'est un réel plaisir de lecture.
Ca donne envie d'aller voir du côté de ses romans.



mots-clés : #journal #creationartistique
par topocl
le Mer 4 Jan - 12:00
 
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Sujet: Dany Laferrière
Réponses: 32
Vues: 1718

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