Des Choses à lire
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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 20 Oct - 9:28

18 résultats trouvés pour xxesiecle

Jean-Marie Gustave [J.M.G] Le Clézio

Le procès-verbal

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Le personnage central est Adam Pollo, un jeune homme squattant une villa du Midi près de la mer, oisif et meublant son tædium vitæ de menues occupations ludiques, telles que suivre un chien, correspondre avec son amie Michèle (nonobstant de manifestes difficultés de communication sociale ‒ d’ailleurs la jeune femme est peut-être imaginaire) ; c’est un pur produit de son auteur, et revendiqué comme tel :
« Il n’y avait rien, dans la composition même de ces choses horribles, qui lui indiquât de façon certaine s’il sortait de l’asile ou de l’armée. »

« …] l’important, c’est de toujours parler de façon à être écrit ; comme ça, on sent qu’on n’est pas libre. On n’est pas libre de parler comme si on était soi. Et voilà, on se confond mieux. On n’est plus seul. On existe avec le facteur 2, ou 3, ou 4, et plus avec ce satané facteur 1. Tu comprends ? »

D’ailleurs la lettre liminaire de Le Clézio est édifiante ; elle commence ainsi :
« J’ai deux ambitions secrètes. L’une d’elles est d’écrire un jour un roman tel, que si le héros y mourait au dernier chapitre, ou à la rigueur était atteint de la maladie de Parkinson, je sois accablé sous un flot de lettres anonymes et ordurières.
De ce point de vue, je le sais, le "Procès-verbal" n’est pas tout à fait réussi. Il se peut qu’il pèche par excès de sérieux, par maniérisme et verbosité ; la langue dans laquelle il est écrit évolue du dialogue para-réaliste à l’ampoulage de type pédantiquement almanach. »

L’ensemble paraît daté, et pas uniquement à cause des tranches de vie des années soixante :
« Un type italien, assis sur un banc, sort un paquet de cigarettes italiennes de sa poche. Le paquet est aux trois quarts vide, si bien que le nom, "Esportazione" se dépare de sa richesse et flotte sur les flancs du papier comme un fanion flapi. Il sort une cigarette, et ce qu’on pouvait attendre arrive : il fume. Il regarde les seins d’une jeune fille qui marche. Les pull-overs collants, genre marinier, qu’on vend à Prisunic. Deux seins.
À force de blocs, d’immenses rectangles gris, de ciment sur ciment, et de tous ces lieux anguleux, on passe vite d’un point à un autre. On habite partout, on vit partout. Le soleil s’exerce sur le granule des murs. À force de cette série de villes anciennes et nouvelles, on est planté en plein dans le tumulte de la vie : on vit comme dans des milliers de bouquins accumulés les uns sur les autres. Chaque mot est une incidence, chaque phrase une série d’incidences du même ordre, chaque nouvelle une heure, ou plus, ou moins, une minute, dix, douze secondes. »

Dans ce texte expérimental qui ressort au Nouveau Roman (utilisation du & pour "et", chapitres repérés par une lettre de l’alphabet en majuscule à leur début, texte en gras ou barré, etc.), quelques détails troublants, comme les termes « excavités », « cossidés » (lépidoptères, dont le gâte-bois) et « losangulaire » ou le verbe luminer (attesté en moyen français), le probable néologisme « circonférique », l’emploi de « prostase » (du grec supériorité, prédominance), et la référence au Parsidol (un antiparkinsonien ?) sont autant de signes que peut-être il y aurait quelque chose de cryptique à découvrir.
Une théorie particulièrement excentrique est exposée à la fin du chapitre N. :
« Pour donner un autre exemple d’une folie devenue familière à Adam, on pourrait parler de cette fameuse Simultanéité. La Simultanéité est un des éléments nécessaires à l’Unité qu’Adam avait un jour pressentie, soit au cours de l’histoire du Zoo, soit à cause du Noyé, soit à propos de bien d’autres anecdotes qui sont volontairement oubliées ici. La Simultanéité est l’anéantissement total du temps et non du mouvement ; cet anéantissement doit être conçu, non pas forcément sous forme d’expérience mystique, mais par un recours constant à la volonté d’absolu dans le raisonnement abstrait. Il s’agit, à propos d’un acte quelconque, mettons, fumer une cigarette, de ressentir indéfiniment durant le même geste, les millions d’autres cigarettes vraisemblablement fumées par des millions d’autres individus sur la terre. Sentir des millions de légers cylindres de papier, écarter les lèvres et filtrer quelques grammes d’air mélangé de fumée de tabac ; dès lors, le geste de fumer devient unique. Il se métamorphose en un Genre ; le mécanisme habituel de la cosmogonie et de la mythisation peut intervenir. Ce qui est, en un sens, aller en direction opposée au système philosophique normal, qui part d’un acte ou d’une sensation, pour aboutir à un concept facilitant la connaissance.
Ce processus, qui est celui des mythes en général, comme, par exemple, la naissance, la guerre, l’amour, les saisons ou la mort, peut être appliqué à tout : chaque objet, une éclisse d’allumette sur une table d’acajou verni, une fraise, le son d’une horloge, la forme d’un Z sont récupérables sans limite dans l’espace et le temps. Et, à force d’exister des millions et des milliards de fois, en même temps que leur fois, ils deviennent éternels. Mais leur éternité est automatique : ils n’ont nul besoin d’avoir jamais été créés, et se retrouvent en tous siècles et en tous lieux. »

Adam écrit longuement dans un cahier ; il y note :
« Procès-Verbal d’une catastrophe
chez les fourmis. »

Le procès-verbal, c’est celui d’une jeunesse mal à l’aise dans la société ; à la fin du livre (paru en 1963), Le Clézio prédit même une suite à cette histoire…
Interpellé après avoir harangué la foule, Adam sera interné dans un asile où des étudiants (« comme vous », c'est-à-dire lui) viennent l’interroger pour un diagnostic ; ils discutent entr’eux :
« "C’est intelligent, tout ça" dit le type à lunettes. "Mais c’est tout ce qu’on peut en dire…"
"Ça ne veut rien dire, c’est de l’amphigouri métaphysique" coupa un autre étudiant. »

« Parce que c’est de la littérature. Tout bonnement. Je sais, on fait tous de la littérature, plus ou moins, mais maintenant, ça ne va plus. Je suis vraiment fatigué de – C’est fatal, parce qu’on lit trop. On se croit obligé de tout présenter sous une forme parfaite. On croit toujours qu’il faut illustrer l’idée abstraite avec un exemple du dernier cru, un peu à la mode, ordurier si possible, et surtout – et surtout n’ayant aucun rapport avec la question. Bon Dieu, que tout ça est faux ! Ça pue la fausse poésie, le souvenir, l’enfance, la psychanalyse, les vertes années et l’histoire du Christianisme. On fait des romans à deux sous, avec des trucs de masturbation, de pédérastie, de Vaudois, de comportements sexuels en Mélanésie, quand ce ne sont pas les poèmes d’Ossian. »

Je ressens ce roman comme situé dans le sillage de La nausée de Sartre et de L’étranger de Camus ; une vague démonstration existentialiste, presque absurde, vide voire philosophico-creuse…

Mots-clés : #jeunesse #nouveauroman #xxesiecle
par Tristram
le Ven 18 Oct - 21:07
 
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Sujet: Jean-Marie Gustave [J.M.G] Le Clézio
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Vénus Khoury-Ghata

Une maison au bord des larmes

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Roman, 1998 (précisé Beyrouth 1950 - Beyrouth 1990 en fin), éditions Balland, 130 pages environ.

Roman douloureux autour de l'enfance, avec comme personnages principaux le père, la mère, le frère et un peu Vénus elle-même. Ses deux sœurs restent estompées, à peine évoquées, l'une même n'est, je crois, pas du tout nommée.

Un univers glaçant, un frère maudit - ou bien, apprenons-nous au fil de la lecture, porteur d'une malédiction apparaissant fatale aux yeux paternels, la pauvreté, une mère d'exception, splendide analphabète.

Assise sur le seuil, ma mère scrutait les ténèbres à la recherche d'une silhouette. Elle me fit une place  à côté d'elle et m'expliqua qu'il ne fallait pas en vouloir au père. Il est maladroit. Il ne sait pas exprimer sa tendresse. C'est dû à des faits graves qui remontent à son enfance dans un pays au-delà des frontières.
Sa main balaya le nord derrière son épaule.
- Personne, ajouta-t-elle, n'a jamais su d'où venaient la femme et les deux garçons descendus d'une carriole sur la place d'un village du sud. L'avaient-ils choisi pour l'ombre de ses platanes ou pour la porte béante de son église ? Cette femme était-elle une veuve ou fuyait-elle un mari trop brutal, un assassin peut-être ? Penchée sur le bac à lessive du monastère où elle s'était réfugiée, elle gardait un port de reine. Son maigre salaire pouvant payer les études de l'aîné, elle leur céda le petit. Il prendrait l'habit. Une femme si secrète; elle n'évoqua jamais sa fille retenue par l'irascible père et qu'elle retrouva vingt ans après, vêtue de l'habit traditionnel des paysannes venues des plaines qui fournissent son blé à la Syrie et des travailleurs saisonniers à tout le Proche-Orient.
Ma mère faisait remonter la honte de génération en génération jusqu'à ce seuil où elle attendait.


Une écriture âpre, bouillonnante, si je n'avais lu un peu de sa poésie je ne serais pas forcément convaincu que l'effet premier-jet, presque brouillon, n'est pas recherché: Tout au contraire, je crois qu'à l'évidence il fait partie du procédé littéraire mis en place: avec un objectif de fraîcheur, de percussion.
C'est très réussi.

Les pages claquent, les demi-fous qui composent le voisinage de cette pauvre maison, de cette famille déshéritée et se sentant maudite semblent imposants, inévitables autant qu'irréels, et participent à la fatalité ambiante, campés qu'ils sont à simples coups hardis, grands traits forts.
Un certain humour arrive à sourdre, telle l'humidité en milieu désertique et battu des vents.
J'ai aimé ce livre, parcouru avec la sensation de suivre un torrent dévalant.

Mots-clés : #autobiographie #culpabilité #devoirdememoire #famille #fratrie #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Lun 16 Sep - 0:12
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Edith Sheffer

Les enfants d’Asperger Le dossier noir des origines de l’autisme

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Asperger, connu pour avoir décrit le syndrome du même nom, est aussi réputé pour avoir été particulièrement attentif aux enfants qui en étaient atteints.

Seulement voilà, il était pédopsychiatre sous le troisième Reich, et ce livre décrit des faits qui devraient faire revoir à la baisse ce jugement positif.  Asperger après avoir sélectionné ces autistes « de haut niveau », n’avait que mépris pour ceux -  et d’une façon générale toutes les personnes considérés comme non récupérables pour servir les dessins du régime, ou asociaux - difficilement « adaptables », sans ce Gemut qui faisait de bons citoyens à la botte du régime. Il n’hésitait pas à adresser les moins bien lotis de sa petite sélection dans les pavillons asilaires dévolus à ce qui était nommé euthanasie mais était en fait des assassinats, aux expériences médicales, à la stérilisation… Des centaines d’enfants ont péri comme ça. Au-delà du « cas » Asperger ce livre est une description de l’effroyable milieu de la pédopsychiatrie viennoise et berlinoise  à l’époque des nazis.

Le quatrième de couverture dit  qu’aux Etats-Unis, le syndrome autistique a été débaptisé suite à ce livre.

Sujet primordial donc, très dur, dont l’indispensablilité-même m’a aidée à aller jusqu’au bout, alors que l’aspect  universitaire, à  mon avis n’a pas été suffisamment expurgé pour un public non-historien : le travail éditorial a été un peu léger et laisse un  côté un peu fouillis et redondant qui en rajoute à l’aspect perturbant de la lecture.

Mots-clés : #devoirdememoire #discrimination #medecine #xxesiecle
par topocl
le Mar 10 Sep - 11:46
 
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Sujet: Edith Sheffer
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Gilbert-Keith Chesterton

Petites choses formidables

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Un de moins, parmi les ouvrages non traduits en français de Chesterton, dont je regrettais un peu plus haut sur ce fil qu'ils soient si nombreux; certes celui-ci n'atteint pas aux apothéoses de L'Auberge Volante, ni même à celles du Napoléon de Notting Hill ou de La sphère et la croix, Un nommé Jeudi, etc... mais tout de même, c'est appréciable cette série d'article précédés d'une préface pour le Daily News, choix de textes, traduction, notes d'André Darbon, éditions Desclée de Bouwer 2018.
Très chroniques libres ou billets d'humeur à tendance essayiste, ces 240 pages (environ), soit 39 articles ou courtes nouvelles, pas uniquement destinées aux inconditionnels.

Quel art que celui consistant à partir de petits riens du quotidien (un morceau de craie, du lierre, une gare en campagne, un sosie d'un homme célèbre, etc...) pour aboutir à une petite démo édifiante, dont l'humour et le contrepied ne sont jamais absents, et de le faire avec une telle légèreté et une telle liberté de ton !

Nous promenant en sa chère Angleterre bien sûr, mais aussi en France, en Belgique, en Allemagne avec sa désinvolture émerveilleuse, l'on passe un bien agréable moment, trop court, cependant: en effet le livre se dévore...


Un extrait, les risques du tabac ne sont pas toujours ceux que l'on croit !

La tragédie des deux pence a écrit:En tous cas, je ne parlais pas un mot d'allemand, en ce jour noir où je commis mon crime - ce qui ne m'empêchait pas de déambuler dans une ville allemande; [...].
Je connaissais cependant deux ou trois de ces excellents mots, pleins de solennité, qui donnent sa cohérence à la civilisation européenne (notamment le mot "cigare"). Le jour était onirique et chaud: je m'assis donc à la table d'un café,  et commandai un cigare et un pichet de bière blonde.

Je bus la bière et la payai. Je fumai le cigare, oubliai de le payer, et partis le regard euphorique posé sur les montagnes du Taunus. Après quelques dix minutes, il me revint à l'esprit que j'avais oublié de payer le cigare. Je retournai à la buvette et y déposai l'argent.
Mais le propriétaire avait lui aussi oublié, et il me posa une question dans sa langue gutturale - sans doute me demandait-il ce que je voulais. Je lui répondis "cigare" et il me donna un cigare. Je m'efforçai de lui expliquer par gestes que je refusais son cigare, et lui crut que je condamnais ce cigare-là, et m'en apporta un autre. J'agitai les bras comme un moulin, par un balayage plus universel, à lui expliquer que c'était un rejet des cigares en général, et non d'un article en particulier.
Il prit cela pour l'impatience caractéristique des hommes communs, et revint, les mains pleines de divers cigares qu'il me colla au nez. De désespoir, j'essayai toutes sortes de pantomimes, et je refusai tous ceux, de plus en plus rares et précieux, qu'il sortit des caves de son établissement. Je tâchai sans succès de lui faire comprendre que j'avais déjà eu mon cigare. Je mimai un honnête citoyen qui en fume un puis l'éteint et le jette. Le vigilant restaurateur crut que, dans la joie de l'expectative, j'étais seulement en train de répéter à l'avance les gestes bienheureux que je ferais une fois en possession du cigare.

Finalement j'abandonnai, découragé: il ne voulait pas prendre mon argent et laisser ses cigares tranquilles. C'est ainsi que ce restaurateur, sur le visage duquel brillait l'amour de l'argent comme un soleil de midi, refusa fermement les deux pence que je savais lui devoir. Je lui ai repris, et les dépensai sans compter durant les mois qui suivirent. J'espère qu'au dernier jour des anges apprendront très doucement la vérité à ce malheureux.         




Mots-clés : #absurde #humour #nouvelle #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 5 Sep - 23:07
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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Luca Di Fulvio

Le gang des rêves

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Titre original: La gang dei sogni. Paru en italien en 2008, roman, 920 pages environ.

Le roman débute à Aspromonte, Calabre, au début du XXème siècle.
Une petite fille (Cetta) grandit sous le regard de sa mère mais aussi celui, concupiscent, du patron de celle-ci, qui visiblement possède êtres, terres et choses et en dispose à son gré.
Cetta, devenue adolescente, se fait estropier par surprise par sa mère, afin de lui éviter les griffes du patron ou de l'entourage de celui-ci.
Ce sera sans succès et elle accouchera, "à presque quatorze ans", d'un garçon prénommé Natale, c'est-à-dire Noël.
Peu désireuse d'appartenir au patron comme l'une de ses terres, elle s'embarque à Naples pour l'Amérique avec son bébé. La traversée se passe en viols continus par le capitaine, contre un quignon de pain et un peu d'eau. Une fois débarqués à Ellis Island et sur recommandation du capitaine, la petite fille, flanquée de son bébé, va connaître des années durant la prostitution en maison close.
Son maquereau, Sal Tropea, sous des allures brutales est doté d'un cœur ainsi qu'on s'en aperçoit petit à petit au fil des pages, pour un premier élément un peu positif dans ce livre, ce qu'on n'osait plus espérer. Ce personnage de souteneur-gangster impuissant fait un petit peu songer à Sanctuaire, de Faulkner, est-ce là une référence que Di Fulvio est allé glaner ?
Une référence certaine est l'emprunt de Diamond Dogs, de David Bowie, revendiqué en-tête du reste, comme nom de gang (tiré de l'album et de l'excellent tube éponymes).

Natale Luminata devient Christmas Luminata, grandit dans le New-York du Lower East Side dans la pauvreté, la violence et hors système scolaire: il ne veut plus retourner à l'école depuis que des gamins lui ont tracé un P à la pointe du couteau sur la poitrine, qui lui laissera une cicatrice à vie, P signifiant Putain en rapport au métier exercé par sa mère.
Son bagout, une ou deux rencontres (Santo le copain docile et effacé, Pep le boucher à la chienne galeuse), et l'observation active de la rue, ses mœurs, ses codes et son spectacle lui tiennent lieu d'apprentissage de la vie.
Son destin commence à basculer le jour où il recueille, dans les immondices d'un terrain en chantier, une adolescente de son âge, presque moribonde, frappée, violée et amputée d'un doigt. Elle se trouve être Ruth Isaacson, petite-fille d'un millionnaire en vue...
mais je ne vais pas vous résumer les 700 pages restantes !

Comme je le disais sur le fil Nos lectures en Août 2019, Di Fulvio pratique un matraquage à la violence, au sordide et à l'abjection durant les premiers chapitres, sans doute pour aguicher le voyeur-lecteur, ça doit marcher sans doute (est-ce assez "grand public" ?), mais, franchement, à mon goût là il en fait trop: a-t-on besoin de ce pilonnage systématique alors qu'on vient à peine de quitter l'embarcadère pour une traversée de plus de 900 pages ?
Retors, il ajoute alors des retours chronologiques permanents afin de bien laisser la tête lourde  à l'heure de reposer le livre sur votre chevet, comme si le contenu ne suffisait pas (le lecteur n'auto-intitulera pas ce bouquin "Le gang des bonnes nuits et des beaux rêves").

Heureusement Di Fulvio rentre à temps dans une espèce de linéarité chronologique, et l'ouvrage se suit, au fil des pages comme si c'était au gré d'un courant non tumultueux. Homme de théâtre, Di Fulvio fait de chaque chapitre une entrée en scène: on suit le ou les personnages avant de passer à une autre scène, un autre lieu souvent, au chapitre suivant.

Reste à décerner beaucoup de points positifs, comme le style, alerte, vif, Luca Di Fulvio s'avère être une plume rompue au tournemain du savoir-camper, tout en restant percutante, sans encombrer.
De plus l'ensemble du roman est bien découpé/calibré, et c'est remarquable sur la très longue distance de cet ouvrage (exercice très casse-figure, tout le monde n'est pas Tolstoï !), et le final, parti de loin, amené sur 150 pages environ, assez travaillé et pas nécessairement prévisible, m'a ravi, m'arrache quelques applaudissements spontanés (encore la patte de l'homme de théâtre, peut-être ?).






Mots-clés : #conditionfeminine #criminalite #enfance #esclavage #immigration #prostitution #segregation #violence #xxesiecle
par Aventin
le Sam 10 Aoû - 6:05
 
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Sujet: Luca Di Fulvio
Réponses: 2
Vues: 111

Juan Goytisolo

Pièces d’identité

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Pizoce10


Premier volume de la trilogie Álvaro Mendiola, comme ne l’annonce pas l’éditeur. À propos de ce dernier, il faut signaler que de trop nombreuses coquilles altèrent le texte...

Barcelone, 1963 : le personnage principal, Álvaro Mendiola, 32 ans, est rentré en 1961 dans sa ville natale après un exil de dix ans à Paris. Il est à la recherche de son identité et de celle de son pays, principalement en se plongeant dans le passé. La « tribu » espagnole (terme rimbaldien ?) c’est une longue histoire de misère jusqu’au franquisme issu de la guerre civile, soit 25 ans de « paix » depuis, et l’examen qu’il fait de sa patrie déchue n’est pas complaisant…
« Sol barbare et stérile, combien de générations vas-tu encore frustrer ? »

« Plusieurs années se sont écoulées depuis cette époque, et si Hier s’en fut, Demain n’est pas venu. »

De retour d’exil comme au sortir d’une parenthèse de son existence, une suspension de la vie, Álvaro parcourt en mentales allées et venues remémoratrices (voire ramentevantes) photos de famille et cimetières, avec un sentiment de vague culpabilité.
« (Un de tes premiers souvenirs d’enfance ‒ ou était-ce une création tardive de ton imagination fondée sur une anecdote souvent racontée en famille ? ‒ [… »

C’est notamment l’occasion de narrer l’histoire emblématique du barrage d’Yeste, et le massacre des gardes civils en parallèle avec l’encierro tauromachique.
Méfiance rurale (souvent justifiée) :
« Le pouvoir central continuait à se manifester exclusivement sous forme d’ordres et d’anathèmes, et, comme par hasard, l’intérêt des uns et des autres tournait toujours au profit des caciques. »

Il y a aussi chez Álvaro une volonté de témoigner des faits et personnes dont il ne restera rien à sa disparition (il évoque ainsi ses amis, Sergio puis Antonio).
« …] sans profession connue ‒ car ce n’est ni un office ni une profession, mais un supplice et un châtiment que vivre, voir, noter, décrire tout ce qui se passe dans ta patrie ‒ [… »

« …] ‒ faudrait-il donc qu’ils meurent tous sans savoir quand sonnerait leur heure, unique raison de leur venue au monde, la possibilité conquise un jour et vite arrachée, d’être, de vivre, de se proclamer, simplement des hommes ? ‒ [… »

Image forte du chassé-croisé des touristes européens et des exilés ou émigrés espagnols. D’ailleurs amer constat du passage de l’indigence à « se mercantiliser, se prostituer » dans le tourisme :
« La modernisation était arrivée, étrangère à la morale et à la justice, et l’essor économique menaçait d’anesthésier pour toujours un peuple non encore réveillé, au bout de vingt-cinq ans, du long et lourd sommeil où il était resté en léthargie depuis la déroute militaire lors de la guerre. »

Le tableau des expatriés germanopratins n’est pas moins critique, voire sarcastique, que celui des intellectuels et diverses factions politiques ressortissant de près ou de loin à la République.
Viennent ensuite les belles pages sur l’amour, celui d’Álvaro pour Dolores avec qui il vit depuis dix ans.
De grandes similitudes biographiques sont évidentes entre Álvaro et l’auteur.
La langue est volontiers soutenue, alternant les registres selon les séquences, réflexions cérébrales et mélancoliques, aperçus populaires, comptes-rendus de filature des activistes clandestins, les discours officiels de la dictature rendus avec emphase et sans ponctuation (dès dans l’incipit).
Un vrai bel écrivain.
Je pense que cet ouvrage (ou l’auteur en général) pourrait plaire à Bédoulène, à Quasimodo, à Topocl et Armor, ou encore ArenSor ; mais il est vrai que les livres de Goytisolo sont difficiles à trouver…

Mots-clés : #devoirdememoire #exil #guerredespagne #identite #xxesiecle
par Tristram
le Mer 7 Aoû - 14:31
 
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Sujet: Juan Goytisolo
Réponses: 6
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Alain Damasio

Les furtifs

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Tu te sens prêt, Lorca?
– Absolument pas…
– C'est précisément ce que j'appelle être prêt. Cet état d'incertitude fragile, ouverte, qui rend disponible à l'inconnu. Crois-moi Lorca, quoi qu'il arrive, tu vas vivre l'un des moments les plus intenses de ton existence. Reste ouvert.



On est en 2041. Les villes sont privatisées. La Gouvernance, grâce aux technologies numériques, a mis en place une société basée sur le contrôle , Jouant sur la peur et le désir, elle a habilement su la faire accepter au commun des mortels. 
Une nouvelle espèce arrive peu à peu à la connaissance humaine : les furtifs, qui semble à l’origine de tout le vivant. Elle a pu survivre grâce à sa  capacité à se cacher , ne pas laisser de trace, échapper au contrôle, justement. Elle intéresse l’armée de par cette capacité, et le pouvoir de la rébellion qu’elle est susceptible de nourrir. Les furtifs sont des êtres étranges, en métamorphose permanente - empruntant en quelques minutes à différentes espèces animales ou végétales, mais pouvant aussi transmettre à un humain une part d’eux-même. Ils se déplacent avec une vélocité extrême, échappant au regard humain, car ce seul regard peut les tuer. Ils ont à voir avec la fuite, la liberté. Ils s’expriment par sons, mélodies, phrases mi-infantiles mi-sybillines. Et laissent d’obscures glyphe comme seul signe de leur passage.

Tishka, l’enfant mystérieusement disparue de Lorca et Sahar, n’a t ’elle pas rejoint le camp des furtifs ?. Ses parents la recherchent dans une logue enquête,  riche en péripéties, en rencontres parfois ésotériques, en épreuves.

Plus leur enquête avance, plus se lève dans le pays une prise de conscience, d’où émerge un mouvement pro-furtif, réunissant les libertaires, les marginaux, les exclus et ceux qui se sont exclus par choix, grapheurs, musiciens, scientifiques, rebelles en tout genre..., qui va nous mener dans une ZAD à Porquerolles et vers un combat politique et une insurrection finale grandiose.


C’est un formidable roman d’aventure, où le réel infiltre un imaginaire prolifique. Les six personnages-phares, identifiées par leur symboles, sont des figures mythologiques, héros portés par leur grandeur et leurs petitesses, leur singularité, leur folie, leur charisme. Les rebondissements s’enchaînent , mêlant scènes intimes, épisodes guerriers ou quasi magiques, poursuites, amples scènes de foule.

C’est un magnifique roman d’amour autour du trio Varèse, au centre duquel Trishka est l’enfant troublante, qui a pris son envol,  mais n’en aime pas moins ses parents. Ceux-ci l’ont fait naître pour elle-même, respectent son choix, mais voudraient quand même bien la voir grandir, la caresser, l’aimer. C’est d’un pathétique grandiose et sans pathos.

C’est un roman philosophique, sociétal, politique, une grande réflexion sur les outils numériques et les risques qu’ils nous font encourir, si réels, si proches. Une exhortation à s’intéresser à l’autre et le respecter, à s’ouvrir à l’étrange, à s’ancrer dans le vivant. Un hommage aux sens, à la musique et  aux sonorités, au beau, aux valeurs et émotions perdues.

C’est enfin un objet littéraire pharaonique, unique, où on retrouve tout le travail sur la langue, la ponctuation et la typographie qu’on a déjà connu dans La horde du Contrevent, mais magnifié, mûri, amplifié. Damasio est un inventeur de mots fantasque et érudit, un joueur de son assez incroyable, un surdoué du jeu de mots, de lettres, de l’Oulipo. Il multiplie les néologismes, les inversions de sens et de syllabes, les allitérations et les assonances, cela s’accélère dans les temps forts, monte en puissance tout au fil du livre pour créer dans les derniers chapitre, s’insinuant peu à peu,  comme une langue nouvelle, le damasien, issue du français, parfaitement compréhensible mais parfaitement différente, d’une poésie, d’un rythme, d’une tension, d’une mélodie incroyables.

C’est livre géant, titanesque, décapant, totalement enthousiasmant. Il ne faut pas hésiter à s’obstiner à y entrer, c’est une lecture exigeante, qui demande un temps d’habituation (il m’a fallu 200 pages) mais qui devient enchanteresse.

Mots-clés : #amour #aventure #fantastique #insurrection #relationenfantparent #romanchoral #sciencefiction #urbanité #xxesiecle
par topocl
le Mar 30 Juil - 13:54
 
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Sujet: Alain Damasio
Réponses: 46
Vues: 1056

Jean-Marie Gustave [J.M.G] Le Clézio

Voyage à Rodrigues

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Récit romancé, 1986, 135 pages environ.

Il s'agit d'une relecture, à rebrousse-poil, puisque j'ai envie ces prochaines semaines de relire aussi Le chercheur d'or, qu'on lit en principe avant (voir même L'Africain, histoire de caser ça en trilogie).

Le Clézio m'agace quand il brasse en rond dans ces pages surchargées d'emphase une espèce de vacuité que je peine à prendre pour du souffle (Désert, par exemple, je n'ai jamais pu aller au-delà des premiers paragraphes):
Il est des auteurs que l'on aimerait voir foisonner, se laisser aller à une faconde verbeuse, et d'autres dont on souhaiterait qu'ils se continssent.

135 pages, c'est pourtant bref, mais cela eût pu être écrit sans dommage, à mon humble avis, en 75-80 pages, format nouvelle.
Ce qui fait sujet, c'est un parcours, idéalement d'ordre initiatique, de l'auteur qui tente de mettre ses pas dans ceux de son grand-père, qui a cherché là en vain un trésor de corsaire, entre 1902 et 1930, avec un acharnement des plus rares.

Comme son grand-père s'avéra un gros traqueur de signes et un déchiffreur d'énigme codée, l'auteur effectue un glissement, de signe à signifiant, d'encodages à symbolique, se demandant si, en fin de compte, il n'y a pas là les éléments d'un langage personnel, dont il devient de facto le dépositaire: avec les quelques descriptions, exotiques à souhait, de l'ile, c'est dans l'abord de cette problématique-là qu'il faut rechercher les meilleures pages.

La fin du livre, transcription de son grand-père dans la généalogie des Le Clézio, nous transporte à Eurêka, la munificente demeure familiale mauricienne d'où le grand-père fut expulsé par ses créanciers, et son jardin d'abondance, et la montagne Ory, le Pouce, le Piether Both, toutes éminences bien connues des lecteurs de Malcolm de Chazal.  

La quête de l'auteur est sans fin, nous le comprenons, ainsi que la recherche acharnée du trésor le fut pour son grand père.
Au final tout de même une bien belle lecture, sur un thème...en or, et dans des lieux lointains et esseulés, que Le Clézio nous restitue à merveille: allez vers ces pages sans crainte.

page 63 a écrit:Mais ce trésor, qu'était-il ? Ce n'était pas le butin des rapines de quelques pilleurs des mers, vieux bijoux, verroteries destinées aux indigènes de la côte des Cafres ou des Moluques, doublons ou rixdales. Ce trésor, c'était donc la vie, ou plutôt la survie. C'était ce regard intense qui avait scruté chaque détail de la vallée silencieuse, jusqu'à imprégner les roches et les arbustes de son désir. Et moi, aujourd'hui, dans la vallée de l'Anse aux Anglais, je retrouvais cette interrogation laissée en suspens, j'avançais sur ces cartes anciennes, sans plus savoir si c'étaient celles de l'écumeur de mer ou celles de mon grand-père qui l'avait traqué.



Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Anse_a10
L'Anse aux Anglais, à Rodrigues.






Mots-clés : #famille #insularite #lieu #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Lun 22 Juil - 22:55
 
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Sujet: Jean-Marie Gustave [J.M.G] Le Clézio
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Ramuz Charles-Ferdinand

Aline

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Court roman (Ramuz préfère "histoire") 140 pages environ, 1905, souvent remanié par l'auteur au fil des ré-éditions.


Une dramatique faisant efficacement passer la révolte contre l'injustice abjecte, aigüe à l'époque de Ramuz mais bien sûr toujours aussi tristement d'actualité, d'une jeune femme, jeune fille même plutôt, abandonnée enceinte tel un citron qu'on a pressé et dont on peut jeter la peau.

Ramuz précis, sobre, quelques parcimonieux passages de poésie en prose descriptive bien dans sa marque de fabrique, et qui jouait gros sur ce roman, lequel recevra bon accueil et contribuera à lancer un peu mieux l'écrivain, après avoir refusé de publier un roman achevé, "La vieille Henriette":
Henriette, c'est justement le prénom de la mère d'Aline.  

Ramuz en personne minimise l'éclat et la portée d'"Aline", et se contredit en ayant soin de remanier le texte presque à chaque nouvelle édition, pas mal pour un ouvrage "de jeunesse", "sans importance", dont l'auteur se demande "en quoi cette histoire peut encore intéresser les lecteurs".

Dégustons donc un roman percutant, allant au fait avec simplicité et sans détours, épuré.
La charge poético-narrative et descriptive, qui reste son estampille, est au rendez-vous, bien que tenue en bride, comme dans l'extrait ci-dessous (où le lecteur ramuzien ronronne d'aise tout de même !):

L'après-midi passa bien lentement. La chaleur alourdit les heures comme la pluie les ailes des oiseaux. Aline cueillait des laitues avec un vieux couteau rouillé. Quand on coupe le tronc, il sort un lait blanc qui fait des taches brunes sur les doigts et qui colle. Les lignes dures des toits tremblotaient sur le ciel uni, on entendait les poules glousser et les abeilles rebondissaient à la cime des fleurs comme des balles de résine. Le soleil paraissait sans mouvement. Il versait sa flamme et l'air se soulevait jusqu'aux basses braches où il se tenait un moment et il retombait; les fourmis courraient sur les pierres; un merle voletait dans les haricots. Lorsque son tablier fut plein, Aline considéra le jour, le jardin et la campagne. Puis elle entendit sa mère qui l'appelait.  



Mots-clés : #conditionfeminine #jeunesse #ruralité #xxesiecle
par Aventin
le Dim 21 Juil - 19:41
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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François Augiéras

Domme ou l'essai d'occupation


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Récit autobiographique, écrit en 1969, 170 pages (12 chapitres) précédées de 15 pages de préface et de lettres, d'abord publié chez Fata Morgana en 1982 après bien des refus d'éditeurs, mais amputé d'un chapitre, puis enfin intégralement aux éditions du Rocher en 1990.


En grande précarité, François Augiéras se fait admettre comme indigent dans un hospice situé à Domme, pas tout à fait par hasard: fin connaisseur du Périgord où il a grandi, et qu'il a sillonné à pied comme à vélo, peut-être avait-il l'intuition du parti qu'il pourrait tirer de ce site, exceptionnel.

En fait nous ne saurons rien ou quasiment de sa vie à l'hospice, qui le lasse ou même le révulse.
Aucune description laissée.
Très tôt il cherche, en guise de demeure de jour, une grotte:
Chapitre I, La caverne à flanc de falaise a écrit: Tout mon avenir à Domme dépend de la découverte d'une grotte.


Illuminé, misanthrope, marginal.
Des signes clairs de rejet (du vandalisme dans et devant la grotte, deux rencontres désagréables) lui sont adressés.  
Autant Augiéras cherche l'écart, celui de la mise à l'écart, autant il entend ne frayer ni avec la population, ni avec l'hospice proprement dit, autant il s'étonne de sa solitude pourtant recherchée et en souffre: car Augiéras, pour qui la rupture avec le monde "des hommes" est consommée, qui n'a que des mots durs pour l'humanité, est un grand paradoxal.

La connivence, l'amitié (et, in fine, davantage pour le second et c'est ce qui donne aujourd'hui toutes ses lettres de malédiction à ce récit, que beaucoup peuvent, je le conçois, vouer aux gémonies) ne se trouvent qu'au travers de deux rencontre, une adolescente et un enfant.

Certain d'être en fin d'un monde (d'une ère), son essai d'occupation c'est-à-dire d'occuper le terrain (en vue d'un nouveau culte ?) est assez fumeux, se paye de majuscules aux débuts de mots couvrant on ne sait quels concepts qu'il ne prend jamais la peine de détailler, d'expliquer.
Il n'a jamais de termes assez violents pour défourailler sur la chrétienté, l'époque, l'athéisme républicain et que sais-je encore, mais s'avère absolument incapable de proposer quoi que ce soit en échange.
On ne sait rien de sa cosmogonie et de ses visions de fumeur d'orties séchées en succédané de cannabis, de sa théologie s'il en a une, à peine une mention en fin de livre sur les lectures qui semblent le pénétrer.

Son rapport d'amour-haine envers la chrétienté est particulièrement troublant: voilà quelqu'un qui a séjourné très longuement parmi les moines au Mont Athos et rêve d'y retourner, qui passe chaque jour des heures dans l'église du village, devant un retable dédié à la Vierge, dans une posture que des chrétiens de passage trouveraient tout à fait rituelle, oscillant entre Adoration et Oraison, quelqu'un qui se livre à des larcins en chapardant cierges et encens pour les brûler dans sa grotte, reproduisant ainsi exactement ce qu'il prétend abominer le plus, le fait, qu'on découvre grâce à un moteur de recherches contemporain, que ces hospices qu'il fréquentait étaient parfois tenus par des religieuses (ou dans lesquels, sans être à la tête de ces lieux, elles occupaient beaucoup de fonctions de petit personnel), etc...

 
Alors, c'est vrai, il serait assez aisé de tourner le piteux François Augiéras en dérision.
Aisé de relever ses ridicules, combien il peut s'avérer calamiteux, de mauvaise influence (et plus sur l'un) sur deux jeunes.
D'autant qu'en couplant ce récit avec ses lettres à Jean Chalon (dans un livre intitulé Le diable ermite, peut-être en ferais-je un commentaire ultérieur) on le voit, dans la même période et ce n'est pas dit dans le récit, calculateur, intéressé, et manipulateur si besoin est.

Mais je ne me livrerai pas à ça.
Ce désemparé-illuminé a ses affres à narrer, cela vaut parfois des passages de qualité. Cet acharnement dans la dinguerie vaut quichottisme et cela se respecte, à condition d'avoir le courage ou la veulerie (c'est selon) de faire une part mal taillée des choses, en laissant de côté la face sombre d'Augiéras, ce qui n'est pas tout à fait lui rendre justice je le reconnais sans peine: il la revendique (y-a-t-il jamais eu un misanthrope ne se voulant pas détestable aux yeux d'autrui ?).

Extraits et autres éléments dans cette vidéo, intitulée rien moins qu'"un essai d'occupation":


Mots-clés : #amitié #exil #initiatique #portrait #xxesiecle
par Aventin
le Dim 14 Juil - 20:50
 
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Sujet: François Augiéras
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Harry Mathews

Ma vie dans la CIA ‒ Une chronique de l’année 1973

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Ma_vie10


Harry Mathews est un romancier et rentier américain qui fréquente l’intelligentsia parisienne au début des années 70 ; comme le signale le sous-titre, l’objet du livre est aussi ce témoignage sur l’époque. Pris pour un agent de la CIA et impuissant à réfuter cette invraisemblance, il décide de jouer le jeu.
« Les livres n’étaient pas très utiles, à part quelques romans, et qui peut faire confiance à un romancier ? »

« C’était le mouvement même de la pensée qui m’importait et non la justesse des idées que je pouvais glaner ; cela n’allait pas sans une certaine confusion d’esprit, état hautement fertile selon moi. »

Amours, humour, beaux-arts, belle-société, bien-vivre, avec en plus cette récréative mascarade ‒ et, bien sûr, rattrapé par l’actualité et les "vrais" espions…
Il est ainsi rejeté par le PC qu’il tentait de désinformer…
« Monsieur Matiouze appartient à quelque chose qui s’appelle l’Ouvroir de littérature potentielle, ou : Oulipo. L’Oulipo est un gang de formalistes cyniques. Ils se disent matérialistes, mais ils ignorent complètement la dialectique de l’histoire. Leur matérialisme n’est rien d’autre qu’une manifestation dégénérée de l’idéalisme bourgeois. Naturellement, l’Oulipo s’oppose à toute sorte de littérature qui se met au service du progrès historique, surtout au réalisme socialiste »

Et questionné par le KGB…
« ‒ […] Où étiez-vous pendant les heures qui précédaient le sabotage de notre Tupolev 144 au Bourget ?
‒ Dois-je répondre aux questions, ou simplement les écouter ? Je sais qu’un des vôtres a dit que lorsque les autres parlent, la conversation devient difficile. »

Dans la grande série des Américains à Paris, cette spirituelle vraie-fausse chronique est un véritable plaisir de lecture.


Mots-clés : #humour #xxesiecle
par Tristram
le Sam 13 Juil - 13:14
 
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Sujet: Harry Mathews
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André Hardellet

Si vous avez une heure devant vous...(bien dommage ce manque d'images, ce joli reportage-là appelle, à mon humble avis, support visuel - ne serait-il, pour le maniaque du hashtag ou du catalogue, qu'entrevues de témoins-).

...l'air à la fois bonasse et pirate, mais qui faisait des poèmes délicats...

Bal chez Temporel

...Les chasseurs est un livre qui se situe sur la ligne de démarcation où la poésie se tient...

...il était -mais vraiment !- d'une telle naïveté...

...ce qui est vrai parce que je l'affirmerai tel...

...il faut, je crois, employer une langue aussi simple, aussi claire que possible...

...Il n'y a pas un mot qui ne soit à sa place, une espèce d'exactitude...

...ça tenait tellement à rien...

...c'est quelqu'un qui est tombé du Paris de l'enfance...

...l'impression d'avoir des gros sabots quand on parle de lui...





Mots-clés : #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Lun 1 Juil - 19:36
 
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Sujet: André Hardellet
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Pierre Bergounioux

L'arbre sur la rivière

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Roman, publié en 1988, 185 pages environ.
Pomme, Alain, Daniel et le narrateur; quatre garçons d'entre huit et dix ans qui découvrent un arbre surplombant une rivière et devient à la fois leur cabane, leur lieu d'affût, leur totem et le soubassement à leur rêve de gosses.  

On les suit à travers école, collège et lycée jusqu'à l'orée de leur vie professionnelle (tôt arrivée pour Pomme, apprenti mécanicien dès quatorze ans)

En commun cet arbre, tutélaire à sa façon: celui sur les embranchements duquel ils se perchent pour des pêches parfois fabuleuses, celui depuis lequel ils rêvent d'appareiller pour l'océan voguant sur un radeau maison, qui ne fera pas long feu lors de son unique et malencontreuse expérience nautique in situ.

Ce qui est superbe dans ce livre c'est la restitution du parler et du ressenti d'enfants et d'adolescents -jusqu'à l'état de jeune adulte- je n'ai pas le souvenir de nombreuses tentatives aussi réussies, dans cet exercice périlleux si ce n'est notoirement casse-figure.
Avec le côté corrézien, années 1950 et début 1960 en inestimable bonus pour l'ouvreur de ces pages.

Ce qui interpelle, c'est la douceur du phrasé de M. Bergounioux.
Il y a du velouté dans son encre.
C'est une joie de lecture découlant, on le parierait, d'une joie d'écriture (du moins je le ressens ainsi, il faudrait demander à l'auteur).
En tous cas beaucoup de fluidité et de sens narratif, couplé à la joliesse de l'histoire, font que le lecteur est vite hameçonné.    

Ce qui fait tout le sel, c'est cette quête semblant totalement contradictoire: Comment conjuguer l'aventure et l'ailleurs d'un côté, l'enracinement (et la perspective du futur déracinant) dans un temps que ces garçons voudraient qu'il fût figé, de "riches heures" ?

Ce qui constitue la part tendre, ce sont ces quatre cœurs à l'unisson, en dépit des divergences, des chemins de vie.  

Les ultimes voyages, ceux qui sont "pour de bon" ?
On vous laisse lire, voyez-vous, on s'en voudrait de dévoiler, traversez les ronciers et rendez-vous à l'arbre !

Chapitre IV a écrit:Nous surplombions la ville. Je l'ai trouvée minuscule maintenant que nous étions à la frontière, sur les hauteurs dont elle était cernée de toutes parts sauf à l'ouest où la rivière s'acheminait vers la mer. À l'est, les toits miroitaient comme des éclats de verre. Il fallait un instant avant d'admettre que c'étaient des toits, puis la grande poste à côté du clocher, la place du théâtre dont les grands platanes faisaient à peu près l'effet d'un bouquet de persil, et, au-delà, le lycée, tel un jeu de construction pour enfants lilliputiens. Daniel devait penser la même chose car il a fait remarquer que ça n'était pas grand.
  Pomme a dit qu'on pouvait s'installer. Les sièges étaient en bon état, les garnitures de tissu aussi, d'un gris compassé, et même la planche de bord sous laquelle était encastrée un poste de radio. Pomme a tiré d'une poche de sa combinaison une grande feuille de plastique. Il l'a soigneusement appliquée sur son siège et il s'est installé au volant. Il s'est tourné vers moi. Son visage était cramoisi. Il souriait. Il a dit que le moteur, il l'avait déjà, au garage, pour rien et comme neuf.







Mots-clés : #amitié #jeunesse #lieu #xxesiecle
par Aventin
le Sam 29 Juin - 22:20
 
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André Hardellet

Les chasseurs
I et II

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Fourre-tout où l'on retrouve des nouvelles, parfois très courtes (des brèves ?) quelques rares poèmes, deux répertoires.
Publiés en 1973 chez l'éditeur Pauvert, Les chasseurs I puis sa suite Les chasseurs II parurent ensuite, réunies en un seul ouvrage, chez Gallimard collection L'imaginaire: 135 pages environ pour cette dernière publication.

Très recommandable ouvrage inclassable, souvent délectable, truffé de clins d'œil (comme cette brève intitulée Niouorlinsse, dédiée in memoriam à Boris Vian, évocation de l'afro-jazz à connotations antillaises et bop.

Loisive est un somptueux (et long) poème,  bien des charmes restent à glaner dans Les échassiers, Le logis d'Aramis, L'artillerie hollandaise, Jalousies, Les carrières, L'enquête...tandis que la Comptine en latin, espièglerie de potache de niveau cancre de collège émarge au plus que dispensable (mais c'est le seul titre dans ce cas-là et ça ne "pèse" que quelques mots, même pas une page).
Hardellet fait penser par son art d'écrivain à ses potes Doisneau le photographe, Prévert le poète, Brassens le fin auteur-compositeur-interprète, Mac Orlan, ou son ancêtre Carco, vous voyez, ces artisans en cousu-main du trottoir urbain nocturne: allez-y, la veine est indubitablement la même - Réda, quasi-contemporain, a dû tremper dans Hardellet aussi.

Si Jack-Hubert passe par cette page, confions-lui combien il y a du fin flâneur urbain chez Hardellet (échantillon dans le dernier extrait) !

Les deux répertoires sont à éplucher avec des lenteurs de pêcheur à la ligne au bord de l'assoupissement, on y trouve, par exemple, à:
Cartes (à jouer) a écrit:L'odeur d'un vieux jeu retrouvé dans un tiroir, avec un jacquet et des jetons en os. Autrefois, après le souper, ces rois, ces reines et ces valets écoutaient évoquer des amours, des chasses et des fêtes qu'il nous faut réinventer.

Saule a écrit:Le saule qui, d'une basse branche, tâte l'éternité de la rivière.


Histoire de vous mettre l'eau (ou plutôt le vin blanc des coteaux de Suresnes) à la bouche, ci-dessous in extenso la première (courte !) nouvelle, qui suit immédiatement la préface, préface que vous resservirez plus tard, en postface avec un hochement de tête.

La chambre froide a écrit:Le vin blanc des coteaux de Suresnes se récolte maintenant sous forme d'une pluie à peine ambrée, de mince saveur et qui provoque néanmoins de jolis arcs-en-ciel lorsque le temps s'y prête; animés d'une grande vitesse de rotation, ces météores présentent bientôt l'aspect de disques blancs coupés par l'horizon.
 Au coucher du soleil, des joueurs de bonneteau guettent les habitués d'un hippodrome clandestin qui serpente à travers les constructions neuves, les jardins d'enfants, les champs de lierre et de manœuvre et parfois même emprunte la piste officielle du Val d'Or. Des satyres vétustes observent les environs, évoquant de riches souvenirs.  
 De temps en temps, des vagues policières, avec bulldozers et filets motorisés, ratissent le secteur. On trouve de tout, parmi les prises, à la Grande Maison: une main de bonneteur, des fragments de rentières, une jeune fille qui se caressait à l'ombre de lilas, plusieurs peaux-rouges, un neuf de trèfle maculé, l'âme des violons, un sourire.
 Ces rafles sont généralement suivies de la pluie plus haut décrite, et d'un grand calme. Par les journées favorables, un parfum s'élève, musical, comme venu d'anciens foins, de vendanges trépassées.
 Quelqu'un s'arrête, hume.
 




Mots-clés : #creationartistique #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Sam 29 Juin - 19:24
 
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Sujet: André Hardellet
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Roberto Arlt

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 97823610

Les Sept fous

Après coup je me demande, y a-t-il des personnages sympathiques dans ce livre ? Pas certain mais alors qu'est qui fait qu'on peut rester avec eux dans une atmosphère pas claire du tout ? Le fait que cette atmosphère pas claire du tout nous rappelle une part de nous-mêmes ? Pas la meilleure certes...

Prenons Erdosain, le personnage principal de cette histoire. Encaisseur mal payé dans une petite boîte et pique dans la caisse. Partant de là ça peut dégénérer...

Rancœur, coups bas dans un sens ou dans un autre, ruminations diverses, c'est à travers ce petit bonhomme à plaindre mais pas très agréable qu'on en découvre d'autres, des hommes surtout mais pas exclusivement, esquintés souvent, tout aussi nébuleux et potentiellement tout aussi mal intentionnés.

Chouette non ? C'est la ligne de flottaison entre la dèche, les mesquineries, les vraies blessures et les vrais espoirs qui peut fasciner. Surtout que c'est sombre et tordu à souhait mais riche en bien belles phrases (soulignons au passage la préface des traducteurs). Qu'en plus derrière les ombres révolutionnaires et totalitaires ne sont vraiment pas loin (Mussolini et Lénine reviennent souvent).

Très tordu cocktail en kaléidoscope et en aller-retours dans la grande ville. Sacrée découverte, avec malaise et pas mal de zones d'ombre mais le roman est envoûtant et efficace à sa manière.

Extraits bientôt.


Mots-clés : #xxesiecle (en fait je sèche grave sur les mots-clés)
par animal
le Mer 26 Juin - 21:45
 
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Sujet: Roberto Arlt
Réponses: 11
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Henri Vincenot

La Billebaude

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D’abord, le titre :
En note (de l’auteur vraisemblablement) dans le livre :
Billebauder : chasser au hasard des enceintes [zone de remise des animaux en forêt] et des voies [ensemble des traces laissées par un animal, permettant de l’identifier et de le suivre] ; faire les choses au hasard.
Chasser à la billebaude : chasse au hasard des rencontres.
« Et voilà que je me laisse entraîner dans des digressions qui s’emmanchent l’une dans l’autre et qui met là où je n’avais pas prévu d’aller, mais n’est ce pas que ça que billebauder ? C’est notre façon de chasser certes mais la vie toute crue n’est-elle pas une billebaude permanente ? »

Chez Littré :
Billebaude : « Terme familier qui signifie confusion, désordre. »
À la billebaude : « En confusion. »
« Tir à la billebaude, tir irrégulier et à volonté, s'est dit autrefois soit à la guerre, soit à la chasse. »
Pour le TLFi :
À la billebaude : en désordre, dans la confusion,
Chasser, tirer à la billebaude : chacun à sa fantaisie, sans que des places précises aient été assignées.
Wiktionnaire :
Billebaude : sorte de traque du gibier menée au hasard.
Billebauder : chasser au hasard et généralement mal, en parlant de chiens.
À la billebaude : (Bourgogne) (familier) à la fantaisie ; au hasard.
En billebaude : en parlant d'un type de chasse ou d'attaque dans lequel les chasseurs ou les soldats ne sont ni postés, ni alignés.

Œuvre principale, ou la plus connue (vendue) de Vincenot, ce livre (autobiographique dans une large mesure) mérite une précaution liminaire : il n’est plus mainstream. D’entrée le narrateur-auteur enfant découvre l’anus du chevreuil braconné par son grand-père :
« Ce fut une sorte d’ivresse : cette fiente sentait bon ! On peut avoir une idée de son parfum en broyant ensemble des noisettes, des mûres dans du lait aigre avec un je-ne-sais-quoi qui rappelait la terre, le champignon, la mousse, la touffeur des ronciers épais où n’entrent jamais les rayons du soleil. C’était plus qu’il n’en fallait à l’époque pour me saouler. »

C’est qu’on aime la sauvagine et son fumet, dans la famille Tremblot ! Et on y parle vert, et dru !
Texte savoureux : terroir, identité forte, les mots et les mets, le dialecte et celui de la cuisine ; encore cette liberté de randonner dans de vastes terres boisées ‒ d’y chasser !
« À les entendre, la chasse devenait ce qu’elle était vraiment : la plus noble, la plus sûre, la plus haute préoccupation de l’être humain, roi de la terre. »

Il faudra certes bémoliser… De même, Vincenot le bourguignon revendique fièrement l’appartenance à « l’ancienne civilisation », gauloise, celte, voire mégalithique, « le temps des grosses pierres » ‒ ce qui est sans doute erroné… Et dire que les propos issus de ce milieu traditionnel frôlent parfois le conservatisme voire le réactionnaire ne me semble pas excessif ; cet ardent pamphlétaire va même jusqu’à préconiser l’Inquisition pour limiter « la réussite des cuistres ! »… On trouve cependant profit à lire ces réflexions (achevées et parues en 1978) sur le "progrès", le risque technologique, la destruction de l’environnement et du monde rural :
« Ce n’est que plus tard que je compris encore autrement les choses, mon "exceptionnelle intelligence" n’avait pas encore à cette époque la maturité voulue, ni l’expérience, pour se cabrer contre cet écrémage du monde rural de l’artisanat et de l’agriculture qui lui enlevait ses meilleurs éléments dès leur certificat d’études primaires pour les verser à jamais dans le monde de la théorie, pour en faire des administratifs, des bureaucrates ou des hauts théoriciens de tout poil, des ingénieurs, des inutiles coûteux, des nuisibles bien payés, perdus à jamais pour le monde sain et équilibré de l’ouvrage bien fait.
Là commençait cette crise qui dévore comme chancre la société moderne et qui la tuera aussi sûr que furet saigne lapin ! Mais du diable si toutes ces idées contestataires pouvaient me venir. Autour de moi, on s’extasiait au contraire devant ce merveilleux élitisme scolaire et universitaire qui permettait aux enfants des milieux les plus modestes de s’élever vers les plus hautes destinées, et autres fariboles. »

« Mon bel avenir ! Mais je lui tournais le dos ! Mon avenir était dans les pâturages, dans les bois où les derniers de la classe jouaient à la tarbote [jeu d’adresse] en gardant les vaches, en attendant d’aller à la charrue ou d’apprendre à raboter les planches. Leur école avait le ciel pour plafond, et que me restait-il à moi, condamné aux études à perpète ? Une journée de liberté par semaine, celle de la grande promenade, pour reprendre respiration, comme une carpe de dix livres qui vient happer une goulée d’air à la surface d’un plat à barbe, oui, voilà l’impression que je me faisais.
Devant moi, je le pressentais sans bien l’imaginer avec précision, s’étendait une vie où je ne vivrais vraiment qu’un jour sur sept, comme tous les gens des villes et des usines, le jour de la grande promenade des bons petits citadins châtrés. »

« Or, tous les poètes, tous les rêveurs, tous les "littéraires", comme on disait, choisissaient comme moi le groupe qui devait gagner les espaces rupestres, sylvestres, champêtres, les zones imprécises et inutiles, sans clôture, sans chemin, sans ciment et sans bitume. Les forts en mathématiques, au contraire, se trouvaient tous dans le groupe qui se traînait en ville sur le macadam et cherchait à voir passer des automobiles pour les compter, fourrer leur nez dans le capot si par bonheur l’une d’elles venait à tomber en panne.
A tort ou à raison, je vis dans ce clivage naturel, quoique manichéen, le partage spontané de l’humanité en deux, dès l’enfance ; d’un côté, les gens inoffensifs, de bonne compagnie, un tantinet négligents, mais dotés d’imagination, donc capables de savourer les simples beautés et les nobles vicissitudes de la vie de nature, et, de l’autre, les gens dangereux, les futurs savants, ingénieurs, techniciens, bétonneurs, pollueurs et autres déménageurs, défigureurs et empoisonneurs de la planète.
Certes, ce n’est que quelques années plus tard que je devais découvrir ce paradoxe bien celte, énoncé par mon frère celte Bernard Shaw : Les gens intelligents s’adaptent à la nature, les imbéciles cherchent à adapter à eux la nature, c’est pourquoi ce qu’on appelle le progrès est l’œuvre des imbéciles. […]
Et je ne croyais pas si bien dire ! Mais, qui, à l’époque, ne m’eût pas considéré comme un plaisantin ? Aujourd’hui, pourtant, parce que l’on se désagrège dans leur bouillon de fausse culture, que l’on se tape la tête contre les murs de leurs ineffables ensembles-modèles, que l’on se tortille sur leur uranium enrichi comme des vers de terre sur une tartine d’acide sulfurique fumant, que l’on crève de peur en équilibre instable sur le couvercle de leur marmite atomique, dans leur univers planifié, les grands esprits viennent gravement nous expliquer en pleurnichant que la science et sa fille bâtarde, l’industrie, sont en train d’empoisonner la planète, ce qu’un enfant de quinze ans, à peine sorti de ses forêts natales, avait compris un demi-siècle plus tôt. Il n’y avait d’ailleurs pas grand mérite car, déjà à cette époque, ça sautait aux yeux comme le cancer sur les tripes des ilotes climatisés. Et, que l’on me pardonne, il m’arriva de vouloir, déjà à cette époque, arrêter le massacre, endiguer le génocide généralisé, mettre un terme à la fouterie scientifique et effondrer le château de cartes des fausses valeurs. »

« ‒ Un seul conduira la Cormick [la toute nouvelle faucheuse mécanique, qui remplace dix faucheurs] ! mais les neuf autres ? hein ? Qu’est-ce qu’ils feront les neuf autres ? Tu veux que je te le dise ? Ils iront à Dijon, à Paris, esclaves dans les usines ! Et les villages deviendront vides comme des coquilles d’escargots gelés. Le ventre des maisons se crèvera, qu’on ne verra plus que les côtes de leurs chevrons ! Et eux qu’est-ce qu’ils deviendront, là-bas, dans la ville ? Des mendiants de l’industrie, des mécontents-main-tendue, des toujours-la-gueule-ouverte !… »

« Une horloge pointeuse !
Lorsque je vis cet instrument pour la première fois et qu’un huissier m’expliqua comment je devais m’en servir, je crus à une plaisanterie de bizuthage. Je répondis bravement que je trouvais cela plaisant et je passai outre. Mais on me rattrapa vivement en me disant que le pointage était obligatoire !
Oui brave gens : à l’avant-garde du progrès et des techniques de pointe en matière de gestion des entreprises, d’économie et de sociologie, l’École des Hautes Études commerciales donnait, dès cette époque, l’exemple, en imposant aux admirables élites estudiantines, aux futurs dirigeants de la société rationnelle, standardisée, technocratique et totalitaire en pleine gestation en Europe, cet avilissement quatre fois quotidien, cette abjecte génuflexion devant la machine. Ce mouchard impavide ridiculisait tout simplement ce que le Compagnon-fini avait de plus noble et de plus efficace : la Conscience et le libre arbitre.
Le déclic de cet engin pointeur, c’était le bruit de la dignité qui se brisait et toute joie d’œuvrer et de vivre alors m’abandonna.
J’étais atterré. […]
Halte à la technique ! Halte à la croissance ! »

Il y a bien sûr aussi un aspect historique de cette société riche en femmes après la première Guerre Mondiale, et même un témoignage pratiquement de valeur ethnologique sur le lieu. Artisanat et compagnonnage, bourrellerie, forge (feu, fer ‒ puis locomotives !), paysannerie, importance de l’Église ‒ et de croyances plus anciennes.
Beaucoup d’aperçus étonnants, comme l’importance du chant (notamment à l’église, justement), ou la longévité inattendue à cette époque, que les « astuces de la statistique » nous masquent aujourd’hui :
« Oui, pleines de femmes étaient alors les maisons ! Pas de camarade à moi qui n’eût lui aussi, dans nos pays de prodigieuse longévité, deux mémères-bi, une Tontine aussi et, bien entendu, sa mère. Que de girons pour s’y cacher ! […]
Tout ce monde vivait dans la maison familiale au rythme des chansons. On pouvait entrer à n’importe quelle heure, on était sûr d’entendre au moins chanter une femme, et les plus vieilles n’étaient pas les dernières. Le plus souvent, d’ailleurs, elles chantaient toutes ensemble, à l’unisson il est vrai, car la race n’est pas musicienne et se contente de la romance ; on les entendait alors jusque sur le pâtis.
Il faut dire que la radio leur était inconnue. Elles fabriquaient donc elles-mêmes leur musique. »

« En tout, un bon tiers d’animal, quelque vingt-cinq kilos d’une viande noire à force d’être rouge, encore en poil, bardée d’os blancs comme ivoire.
Toutes ces femmes avaient passé deux jours à dépiauter, à mignarder cette chair musquée comme truffe, pour la baigner largement dans le vin du cousin, où macéraient déjà carottes, échalotes, thym, poivre et petits oignons. Tout cela brunissait à l’ombre du cellier dans les grandes coquelles en terre. C’était moi qui descendais dans le cellier pour y chercher la bouteille de vin de table et lorsque j’ouvrais la porte de cette crypte, véritable chambre dolménique qui recueillait et concentrait les humeurs de la terre, un parfum prodigieux me prenait aux amygdales et me saoulait à défaillir. C’était presque en titubant que je remontais dans la salle commune, comme transfiguré par ce bain d’effluves essentiels et je disais, l’œil brillant :
‒ Hum ! ça sent bon au cellier !
Alors les femmes radieuses me regardaient fièrement. Ma mère, ma grand-mère, la mémère Nannette, la mémère Daudiche, toutes étaient suspendues à mes lèvres pour recueillir mon appréciation. C’était là leur récompense.
De son côté, le grand-père s’occupait des viandes à rôtir. Aux femmes les subtiles et multiples combinaisons des bouilletures, meurettes, gibelottes, salmis, civets, saupiquets, qui supposent les casseroles, coquelles, cocottes et sauteuses, mais aux hommes, toujours, depuis le fond des temps, l’exclusivité des cuissons de grand feu, des rôts et des grillades, celles où brasier et venaisons communient sans intermédiaire. C’était alors ainsi. Les dons spécifiques des sexes étaient utilisés, même dans les plus petits détails de la vie. C’était là une des caractéristiques de notre vieille civilisation. »

Mais « la vie à la campagne au temps de la civilisation lente » n’était pas non plus le paradis :
« Aux vacances de Noël, c’était autre chose : le bûcheronnage. À celles de Pâques, les bêchages, les débardages de bois avec trois juments de file dans les fondrières de la montagne, et, en tout temps, deux heures de scie par jour pour débiter, dans le bûcher, le bois pour la journée. »

Encore que l’exercice permette de dévorer impunément, et de garder le contact avec la nature primordiale…
« Qui n’a pas couru pieds nus dans le fumier ne sait pas ce que c’est que la joie de vivre, le fumier frais surtout, somptueux, qui fume dans la fraîcheur du matin et vous entre, bien tiède, entre les orteils. Voilà l’image que j’ai de la misère de cette époque dans nos pays. Je ne peux pas vous en dire davantage, sans inventer mensonge. »

Célébration d’un mode de vie à la fois fort économe et fondé sur l’abondance de bonne chère comme sur l’activité physique (notamment manuelle et pédestre) :
« Après moisson, nous glanions avec acharnement, ramassant épis après épis, pour les volailles. En définitive, qu’achetait-on ? Cinq livres de plat de côtes ou de rondin par semaine, pour le pot-au-feu et chaque mois un litre de caillette pour emprésurer dix litres de lait par jour, car notre vache, une montbéliarde, nous donnait en moyenne vingt à vingt-trois litres quotidiens. On faisait des fromages gras, de gros fromages qui mûrissaient dans le cellier et qu’on lavait à l’eau salée tous les soirs ; ils devenaient roses et mauves sur leur feuille de platane étalée. Le petit lait servait à faire la pâtée du cochon et à me désaltérer en été.
Nous mangions au moins un fromage de quatre livres dans la journée, soit frais, soit passé, c’est-à-dire mûri à cœur et couvert d’une peau rougeâtre qui se ridait à la surface et dont les grand-mères conduisaient la fermentation en le lavant à l’eau plus ou moins salée ou bien la ralentissaient en temps voulu avec des ablutions d’eau-de-vie. »

On retrouve l’inéluctable sacrifice annuel du porc, avec une belle morale finale :
« Chacun connaît si bien son petit travail personnel qu’en moins de deux, les jambons et les épaules sont détachées, les filets levés, le filet mignon mis à l’écart, avec le foie, le cœur, les rognons et la saignette, le côtis partagé en six carrés, les pattes grattées, les ergots arrachés et jetés aux gamins qui tournent autour du sacrifice, avec les chiens, prévenus on ne sait comment.
Ils se les disputent pour les croquer tout crus pendant qu’on fend la hure en deux et que la cervelle jaillit, toute rose, hors de son alvéole. Tous les morceaux s’étalent sur un linge blanc sur la grande table et le grand-père prépare "les présents".
Ce sont les morceaux traditionnels que je vais aller porter à sept ou huit voisins. Ce n’est pas charité, mais équité, car lorsque ces gens-là tuent leur cochon, ils réservent les mêmes morceaux pour nous.
On dit : "Deux façons de conserver le cochon : le sel et l’amitié." Toujours cette morale utilitaire qui règle et stimule les élans du cœur.
Il faut comprendre que la viande qui va au saloir, on la retrouvera salée, tout au long de l’hiver, mais celle qui va au voisin, elle vous reviendra aussi, mais fraîche, sous la forme de présent en retour, avec, en plus, une intention d’amitié qui vous réchauffe. »

C’est encore une expérience de communion à la nature, de prise directe sur la réalité, qui disparaît avec ces mœurs :
« Puis cela se perdit dans les combes, mais, alors que tout redevenait majestueusement silencieux, j’entendis le léger "froutt froutt" d’un lièvre qui se dérobe. Je pensais que c’était la bête de chasse qui, les oreilles en arrière, s’approchait. Et j’en eus la certitude lorsque tout à coup à cent mètres de moi, il y eut une ruée brutale, fulgurante, puis un cri incroyablement aigu. C’était le cri d’agonie du capucin. Là, à une portée de fusil de moi, le couple de renards venait de réussir sa merveilleuse stratégie, maintes fois répétée et modifiée, mise au point inlassablement. Sa stratégie vitale. Et un lièvre venait de manquer la sienne. Tout prenait un sens, le plan universel se déroulait, et moi j’avais ma place dans ce plan. Chacun de nous, le lièvre, le couple Renard et moi étions là où il fallait que nous fussions. »

De façon assez originale, le protagoniste-Vincenot, en pension, dessine une carte des environs qu’il parcourait, et y organise ses rêveries cynégétiques ; une philosophie rustique en découle :
« Nous n’avions pas encore fini d’étudier le premier acte d’Athalie et le dixième théorème de géométrie plane que je me trouvais déjà en possession d’une carte assez satisfaisante de mes propriétés, car je possédais tout cela pour l’avoir parcouru, regardé et retenu dans ma tête et dans mon cœur.
Un mois de claustration, de cette claustration tant redoutée, avait suffi (à quelque chose malheur est bon !) à me faire admettre cette définition de la liberté et de la richesse, que j’inscrivis à l’intérieur de mon pupitre et que je savais par cœur pour l’avoir trouvée je ne sais où, peut-être dans mes propres rêveries :
Toute chose t’appartient que tu peux amasser dans ta mémoire et conserver dans ton cœur.
Je devais y ajouter un peu plus tard, lorsque nous fîmes connaissance des épicuriens et des stoïciens, …et cette richesse-là, rien ni personne ne pourra jamais te l’arracher.
Enfin, cette phrase d’Épictète :
Considère-toi comme homme libre ou comme esclave, cela ne dépend que de toi.
La carte ainsi obtenue était un prodigieux monument de subjectivité. Ainsi les terriers de garenne ou de renard, les repaires des chats sauvages y étaient indiqués soigneusement, les moindres bourbiers que l’on nomme chez nous des mouilles, où les sangliers viennent se vautrer à plaisir, y figuraient avec une grande précision ainsi que les roches, les éboulis, les grands arbres, foyards, chênes et tilleuls sacrés, que l’on appelait les "Ancêtres", et qui pouvaient se vanter d’avoir vu passer les hommes d’armes de Charles le Téméraire et, qui sait ? les convois de la croisade de saint Bernard partant de Vézelay et gagnant, par le travers de nos monts, ces pauvres régions barbares situées au sud de Mâcon, brûlées de soleil, où les guettaient les punaises, la peste et les pires malandres [maladies (lèpre), malheurs ? ]. »

On rencontre aussi de beaux personnages, tels ces colporteurs de nouvelles, Jean Lépée, « messager » plus que roulier, et la Gazette, trimardeur, « le vicaire des alouettes, le prophète des étourneaux, le pape des escargots », celui-là même du roman éponyme.
« Jean Lépée était un des plus grands philosophes que j’aie jamais connus. S’il était à la pêche et qu’on lui demandât : "Ça mord ?", il répondait : "Un peu, un peu, y a pas à se plaindre. – Mais, Jean, votre bourriche est encore vide ? – Oui, oui, j’ai bien encore rien pris, mais ça ne va pas tarder, le vent tourne."
Je l’ai vu rentrer fin bredouille. Il disait à ceux qu’il rencontrait : "Bonne journée ! Bonne journée !" S’il pleuvait, ça faisait pousser ses salades. S’il faisait sec, ça faisait mûrir ses nèfles. La vie était merveilleuse autour de lui.
Le chariot avançait en balançant sa lanterne au rythme des mulets endormis qui marchaient par cœur. Ils s’arrêtaient pour pisser, on descendait en faire autant ; ils repartaient avant qu’on ait fini, on les rattrapait cinq cents mètres plus loin. Ça dégourdissait les jambes. Si on s’endormait, ils continuaient tout seuls, ils connaissaient bien sûr le trajet par cœur. La campagne était immense et le temps était infini. »

« La Gazette but une troisième goulée, puis continua :
‒ … Il est assis dans un très grand fauteuil de velours rembourré, et les anges lui apportent à manger. Et il mange ! Il mange sans s’arrêter, parce qu’il peut manger sans attraper d’indigestion, lui. Pardi, sa panse est grande comme l’univers ! Il peut avaler des mondes et des mondes sans s’arrêter, il a toute l’éternité… Les anges lui versent des tonneaux de passetougrain dans la bouche et quand il avale, cré milliard de loups-garous, ça fait le bruit de la cascade du Goulou ! Oui !… C’est le repas de Dieu !
La Gazette vient de s’étaler sur un sac de riz, le ventre débridé, la mine épanouie et savoure sa phrase finale comme un verre de ce passetougrain divin. »

Dans ce livre décousu, où les chapitres sont de durées fort inégales et vaguement organisés chronologiquement ou par thèmes, un épisode marquant est celui, ultime, de la découverte de la Peuriotte, « ce hameau abandonné dans la plus belle des combes de toute la Bourgogne chevelue », que Vincenot fera revivre.
« Une espèce de sentier nous prit et nous conduisit près d’un lavoir brisé où coulait l’eau d’une source captée entre deux roches, elle remplissait un petit lavoir et, au-delà, elle se perdait dans le cresson, le baume de rivière et la menthe, et divaguait dans un verger mangé de ronces, d’épines noires et d’herbes plates. »

Et bien sûr il trouve femme parfaite pour refonder la Combe-Morte, au « vieux pays »…

Mots-clés : #enfance #famille #identite #nature #ruralité #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Sam 15 Juin - 16:59
 
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Sujet: Henri Vincenot
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Herman Broch

Les Somnambules (Die Schlafwandler)

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Ce gros livre de plus de 700 pages et composé de trois récits distincts :
1888, Pasenow ou le romantisme
1903, Esch ou l’anarchie
1918, Huguenau ou le réalisme


Compte-tenu de ma lenteur de lecture et de la densité du texte, je trouve plus prudent d’examiner successivement ces trois textes

1888, Pasenow ou le romantisme

Joachim Pasenow appartient à une famille de petits hobereaux prussiens. Dans la tradition, en tant que cadet, il entre dans une école d’officiers, l’ainé étant destiné à reprendre la gestion du domaine. Ceci au détriment des désirs des uns et des autres mais c’est sans importance. Ce qui compte ici c’est l’honneur, celui de dieu, du roi et surtout de son nom.

« Assurément parmi les chasseurs qui furent jamais hébergés dans cette chambre, la plupart ont mené une vie profane, happant avidement toute occasion de jouissance ou de profit, ne reculant pas à vendre au marchand leurs récoltes ou leurs porcs avec des gains considérables, s’adonnant à une chasse barbare où se faisaient grands massacres des créatures de Dieu et nombre d’entre eux se livraient avec furie aux voluptés féminines. Mais tout portés qu’ils étaient à accepter cette vie insolente et pècheresse comme un droit et un privilège conférés par Dieu, jamais ils ne regimbaient à l’offrir en holocauste dès lors que l’honneur de la patrie ou la gloire de Dieu l’exigeaient ; et même si l’occasion leur manquait, cette allègre disposition à tenir la vie pour une vétille à peine digne de mention avait-elle vertu chez eux que leur conduite pécheresse ne pesait guère dans la balance. »


Le fils ainé ayant été tué dans un duel, il est mort pour l’honneur de son nom conclut le père. Joachim sera amené tôt ou tard à diriger le domaine :

« Le plus curieux de l’affaire, c’est que dans le monde où nous vivons, le monde des machines et des chemins de fer, dans le même temps que circulent les trains et travaillent les usines, deux hommes s’affrontent et tirent l’un sur l’autre »


Pourtant Joachim   sent bien dans son uniforme, garant des valeurs ancestrales, protection des atteintes d’un monde extérieur perçu comme une menace

« Et si jadis seul l’habit sacerdotal, par son inhumanité, se distinguait des autres, si même sous l’uniforme et la toge  le civil se trahissait, il fallut, quand vint à se perdre la grande intolérance de la foi, que la toge mondaine  remplaçât la toge céleste, que la société se scindât en hiérarchies et en uniforme et élevât ceux-ci à l’absolu au lieu et place de la foi.  Et puisque c’est toujours romantisme que d’élever le terrestre à l’absolu, l’austère et véritable romantisme de notre époque est celui de l’uniforme, semblant impliquer l’existence d’une idée supraterrestre et supratemporelle de l’uniforme, idée qui sans exister possède une telle intensité qu’elle s’empare de l’homme avec beaucoup plus de force que ne le pourrait une quelconque vocation terrestre, idée inexistante et pourtant si intense qu’elle fait du porteur d’uniforme un possédé de l’uniforme, mais jamais un homme de métier au sens civil du mot, peut-être précisément parce que l’homme en uniforme est nourri et gonflé de la conscience de réaliser le propre style de vie de son époque et de réaliser également ainsi la sécurité de sa propre vie. »


« Il était tout prêt de souhaiter que l’uniforme fût comme une émanation directe de la peau ; parfois il songeait aussi que c’était là son vrai rôle ou que du moins le linge, à force d’insignes et de distinction, devait devenir partie de l’uniforme. Car il était inquiétant que chacun portât sous sa veste cet élément naturellement anarchique. Peut-être le monde serait-il sorti complètement de ses gonds si, au dernier moment on n’avait inventé pour les civils, le linge empesé qui transforme la chemise en une planche de blancheur et lui ôte son aspect de sous-vêtement ».


L’histoire de Joachim est donc celle d’un individu  dont les valeurs se trouvent de plus en plus en décalage avec l’évolution du monde moderne. Pourtant celui-ci exerce une fascination qui se manifeste dans la figure d’un proche ami, Bertrand, perçu comme une sorte de démon tentateur, un Méphistophélès en somme ! Bertrand a quitté l’armée, s’est lancé dans les affaires, parcourt le monde en gagnant beaucoup d’argent.
Un étrange quatuor va se mettre en place : Joachim, Bertrand, la femme charnelle et voluptueuse Ruzena, son double inverse, Elisabeth, icone vertueuse.

Joachim hésite dans ses choix, l’attitude à prendre. Il est perdu dans un monde qu’il ne comprend pas

« Enfin il s’aperçut avec effroi qu’il n’avait plus de prise sur la masse fluente et évanescente de la vie et qu’il s’enlisait sans cesse plus vite et plus profondément dans d’extravagantes chimères frappant le monde entier d’incertitude. »


0n a souvent comparé Broch à Musil ou à Roth. Il y a en effet une parenté certaine. Les trois auteurs autrichiens se sont penchés sur l’individu face aux bouleversements du monde moderne. Toutefois, l’écriture de Broch me semble différente de Musil en ce sens que les considérations philosophiques n’empiètent pas trop sur la fonction romanesque. Disons que ce sont deux approches différentes face à un même problème.
Incontestablement Broch est un écrivain majeur du 20e siècle, relativement méconnu. L’écriture est dense, maîtrisée avec, pour me répéter, une belle alliance entre le narratif, les considérations socio-philosophiques et la poésie. La lecture est très aisée jusqu’à présent. Attendons la suite ! Very Happy


Mots-clés : #xxesiecle
par ArenSor
le Jeu 6 Juin - 17:14
 
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Sujet: Herman Broch
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Raymond Queneau

Pierrot mon ami

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Entre deux périodes de chômage, Pierrot est embauché à l’Uni-Park, un parc d’attractions parisien enclavé d’une parcelle avec la chapelle où repose un prince poldève (Queneau fait écho à un canular du début du XXe sur ce pays imaginaire). Pierrot est tombé amoureux d’Yvonne, qui tient un petit stand, et se trouve être la fille des propriétaires gestionnaires de la foire. D’abord (et brièvement) au Palais de la Rigolade « pour aider les poules à passer le va-t-et-vient » (placeur de chalandes en jupe sur une bouche d’air qui souffle verticalement tandis que matent les « philosophes »), Pierrot devient assistant de sidi Mouilleminche (le frère du défunt Jojo, première amour de la patronne), alias le fakir Crouïa-Bey ; il ne le restera qu’une soirée, s’étant évanoui alors que l’artiste se transperçait les joues d’épingles à chapeau… Puis il fait la connaissance de Mounnezergues, le propriétaire de l’enclave, et celle de Psermis, le fameux montreur d’animaux savants du cirque Mamar…
Les personnages sont savoureux, et en tout premier lieu Pierrot, qui ne pense pas trop et ne court pas après le boulot, qui sait aussi apprécier placidement l’existence sans se faire d’illusions.
C’est aussi l’occasion d’affectueuses descriptions de la zone banlieusarde des fortifications dans l’entre-deux-guerres.
Une ambiance désuète, bonhomme, marque cette histoire dont l’intrigue maintient un temps les personnages dans un petit remous :
« Une sorte de courant l’avait déporté loin de ces rencontres hasardeuses où la vie ne voulait pas l’attacher. C’était un des épisodes de sa vie les plus ronds, les plus complets, les plus autonomes, et quand il y pensait avec toute l’attention voulue (ce qui lui arrivait d’ailleurs rarement), il voyait bien comment tous les éléments qui le constituaient auraient pu se lier en une aventure qui se serait développée sur le plan du mystère pour se résoudre ensuite comme un problème d’algèbre où il y a autant d’équations que d’inconnues, et comment il n’en avait pas été ainsi, il voyait le roman que cela aurait pu faire, un roman policier avec un crime, un coupable et un détective, et les engrènements voulus entre les différentes aspérités de la démonstration, et il voyait le roman que cela avait fait, un roman si dépouillé d’artifice qu’il n’était point possible de savoir s’il y avait une énigme à résoudre ou s’il n’y en avait pas, un roman où tout aurait pu s’enchaîner suivant des plans de police, et, en fait, parfaitement dégarni de tous les plaisirs que provoque le spectacle, une activité de cet ordre. »

Cet extrait de l’épilogue éclaire et obombre à la fois le dénouement, plus astucieux qu’attendu.
Ce roman recèle tant d’échantillons de vocabulaire châtié ou trivial qu’il sert de vivier à citations illustratives dans Le Grand Robert : 248 extraits ! (en comptant quelques néologismes, comme « vibrionique » ou « sinistromanu » pour qualifier une belle-mère de la main gauche). Le langage est souvent académique (d’élégants passés simples et imparfaits du subjonctif, surtout appréciables conjugués avec des termes d’argot), parfois fantaisiste, le plus souvent humoristique, toujours délicieusement quenien.
Exemples de prose :
« Les principales fonctions physiologiques du corps humain furent invoquées par les uns comme par les autres, ainsi que différents organes situés entre le genou et la ceinture. »

« ‒ Pas la peine d’essayer de me mettre en boîte avec vos allusions que je ne comprends pas, dit Léonie. Je ne suis pas idiote, allez. »

« …] alors il ressentit les parfums troublants dont elle s’était imbibée, son cœur chavira de nouveau à la mnémonique olfaction de cet appât sexuel et, pendant quelques instants, il s’abîma dans la reviviscence d’odeurs qui donnaient tant de luxueux attrait à la sueur féminine. »

« Le bonisseur vint voir s'il pouvait y aller. On pouvait commencer. Il fit donc fonctionner le piqueupe qui se mit à débagouler Travadja la moukère et le Boléro de Ravel, et, lorsque des luxurieux supposant quelque danse du ventre se furent arrêtés devant l'établissement, il dégoisa son boniment. »

« Quand tu auras un passé, Vovonne, tu t’apercevras quelle drôle de chose que c’est. D’abord y en a des coins entiers d’éboulés : plus rien. Ailleurs, c’est les mauvaises herbes qui ont poussé au hasard, et l’on y reconnaît plus rien non plus. Et puis il y a des endroits qu’on trouve si beaux qu’on les repeint tous les ans, des fois d’une couleur, des fois d’une autre, et ça finit par ne plus ressembler du tout à ce que c’était. Sans compter ce qu’on a cru très simple et sans mystère quand ça s’est passé, et qu’on découvre pas si clair que ça des années après, comme des fois tu passes tous les jours devant un truc que tu ne remarques pas et puis tout d’un coup tu t’en aperçois. »

« Fermez cette fenêtre simplement, et revenez demain ou après-demain voir si je suis mort. J’aime autant être seul pour procéder à cette transformation. Adieu, mon jeune ami, et merci. »

« Son vêtissement et sa toilette ne s’accompagnèrent que de vagues rêveries accompagnées du chantonnement spasmodique de refrains connus. »

J’ai tout particulièrement pris plaisir à la lecture de ce roman : Queneau sait s’y faire bien agréable compagnie...


Mots-clés : #humour #xxesiecle
par Tristram
le Lun 15 Avr - 0:22
 
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Sujet: Raymond Queneau
Réponses: 30
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