Des Choses à lire
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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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38 résultats trouvés pour xxesiecle

André Hardellet

Oneïros
ou La belle lurette

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Onezcr10
Roman ou nouvelles, paru en 2001, environ 125 pages

Ce qu'on appelle un authentique fond de tiroir, ou encore un vidage de corbeille à papiers d'écrivain !

L'amie d'André Hardellet, Simone Marty, qui veille sur ses textes, tombe, au dos d'un brouillon daté de 1948, sur le plan d'un roman, La belle lurette.
S'acharnant, elle réunit des textes épars, certains publiés en revues ou en nouvelles jamais réédités, d'autres inédits, ce qui donne en 1990 une insertion dans Œuvre I, mais le roman n'était pas complet selon le plan du brouillon de 1948.
Via une correspondance d'Hardellet à Jacques Prévert, donnée à Simone Marty par un ami dont nous ne saurons pas le nom, à laquelle était jointe cinq textes inédits, elle parvint à reconstituer le puzzle et apposer le titre premier imaginé par Hardellet, Oneïros.


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Chouette alors, il y a bal chez (in)temporel !

Les thèmes chers à Hardellet y sont bel et bien: l'onirisme, Paris, sa banlieue, les terrains vagues, son cher Vincennes natal, la campagne, la guinche au Tremblay ou à Nogent, tout une époque, bals musette, guinguettes et champs de course, où déjà s'érige le Paris vertical et cubique, les hideurs selon Hardellet.

Cet arpenteur au lourd, lent pas paysan régulier, nous pourrions le croiser, massif, accoté au zinc près de l'entrée dans le fil flâneries urbaines cher à Jack-Hubert, occupé à laisser infuser sa sagacité de perception décalée.    

Comme dans Le seuil du jardin ou Le parc des archers, la quête d'un monde rêvé, invisible au commun mais bien présent à qui sait lâcher la bride à son imagination, joue un rôle premier.

Certes via des passeurs (dans cet ouvrage-ci, il est dénommé Jeff Sterck), des metteurs de pied à l'étrier.
Il ne s'agit pas d'ivresses ou d'hallucinations, déclenchées par l'usage de psychotropes, mais bel et bien de facultés à appréhender, à ressentir.

Hardellet, tel un gros matou du Cheshire, nous entraîne de l'autre côté du miroir, comme si nous étions l'Alice de Lewis Caroll.

Et on le suit, sans poser la moindre question, même s'il ne paye pas de mine, engoncé dans sa veste en velours perméable aux embruns des rades, aux ronces des terrains vagues, aux halètements des baisers d'étrenne des ouvrières endimanchées au rythme d'une frotteuse de guinguette, aux eaux dormantes d'un canal de banlieue.

Où nous mène-t-il, l'orfèvre en songes et marmiton affairé à beurrer les moules où cuiront les madeleines proustiennes ?
Défilent, dans les escapades façon buissonnière, les accroche-cœurs des gigolettes et les rois de pique des joueurs de bonneteau, avant cela il disparaît dans la nuit du Jardin des Plantes, à la rencontre de la maison de Brueghel, ou pénètre dans le stade enchanté jouxtant le palais de cristal de Fata Morgana...  

Même si l'analogie comparative c'est le mal par la réduction, comment se retenir d'évoquer là les cartographes à petite échelle des chemins de traverse, tels Cingria ou Réda, et les sobres voyants du quotidien urbain, désarmants de simplicité faisant mouche, comme les bons copains d'Hardellet que sont le poète Jacques Prévert ou mieux encore le photographe Robert Doisneau ?  

La splendide évocation, à plusieurs reprises, de Gérard de Nerval ira droit au cœur de pas mal d'habitués de ce forum - et de façon générale aux édificateurs de petits châteaux de bohémiens !


2ème partie, entame du chapitre Le caractère artificiel a écrit: Un hérisson sort de la haie et traverse la route à quelques pas devant Merlet. Surpris, l'écolier s'arrête, et, quand il se décide à courir vers l'animal, celui-ci atteint déjà les buissons opposés et y disparaît.

Merlet inspecte le fourré, l'oreille tendue: il espère qu'un froissement des ronces lui indiquera la direction suivie par le hérisson. Mais la bête s'est probablement coulée dans un trou et elle ne bouge plus.

Furieux, le garçon écarte les plantes, les écrase sous ses souliers sans découvrir mieux qu'une vieille cartouche de chasse, percutée, qu'il ramasse et flaire.

Une faible odeur de poudre subsiste dans le tube de carton - et l'écolier pense aux prochains jours de congé, aux maraudes sur les domaines gardés, vers Saint-Rieul.

Il oublie son dépit, reste sur place à humer la cartouche, devinant que son contentement est lié à cette senteur atténuée de salpêtre.

...Bien des années plus tard, pareille odeur, fortuitement saisie, suscitera en lui l'image spontanée d'un hérisson fuyant vers des broussailles.

Il ne saura plus d'où elle vient - mais avec elle renaîtront toutes les promesses des jeudis oubliés et s'affirmera l'assurance d'une joie inaltérable, tenue en réserve sous les zones claires de sa conscience...

Pour le moment, sans savoir au juste qu'en faire, il met la douille dans sa poche, que gonflent déjà quatre ou cinq marrons d'Inde et un lance-pierres, puis reprend sa route en sifflant.

Plusieurs fils de la Vierge enlevés aux ronces et collés à sa blouse flottent derrière lui, distinctement visibles dans le contre-jour.  
 



Mots-clés : #autofiction #reve #xxesiecle
par Aventin
le Sam 4 Avr - 15:50
 
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Sujet: André Hardellet
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Roger Nimier

Les épées


Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Les_zo10
Roman, 1948, 140 pages environ.

Un Nimier très dérangeant, horripilant. Plus d'abjection froide, de violence et de meurtre en toute gratuité que dans Le hussard bleu, je trouve, et dire qu'il a écrit ça à vingt-trois ans...

Cru, violent - obscène même de violence à certaines scènes, avec aussi une espèce d'insouciance poseuse, de jeu, comme quand on a vingt ans...
On peut comprendre que ce livre heurta les sensibilités, d'autant que les personnages qu'on y croise incarnant la Résistance, valent tout juste à peine mieux (et pas tous) que ceux qui incarnent la Milice, par exemple la scène du massacre du très jeune de Parreneuve, je ne vous la met pas en extrait, par respect pour votre appétit.

On trouve François Sanders en personnage principal, "Bernard" et le Capitaine de Forjac, noms (et quelques facettes des personnages) que l'on reverra dans Le hussard bleu.

L'histoire ? Un ado finissant, devenant jeune adulte, de bonne famille, vit une espèce d'amour aux limites (franchies ?) de l'incestueux et du possessif envers sa sœur, le père (qu'il exècre) est militaire, prisonnier en Allemagne.

Par jeu si ce n'est désœuvrement il entre dans la Résistance, doit infiltrer la Milice pour une mission d'assassinat, qui échoue sur trahison, et, par un quiproquo, ne se fait pas prendre pour le tueur potentiel, et...reste dans la Milice !
Quelques exactions, le bourbier ordinaire de ce milieu-là, le glauque, les abominations.
   
La seconde partie se déroule à Cannes dans l'immédiat après-guerre. Plus verbeuse, faisant la part aux sentiments, rengorgée de violence gratuite pas forcément contenue, donnant à Nimier l'occasion d'asséner quelques bons coups de poignard glacés du styliste qu'il faut reconnaître qu'il est - en effet, ça ne m'écorche pas le clavier de l'écrire, c'est une forte, intéressante plume "hors tout".
Son brouillage des pistes narratives, concomitant au brouillage des pistes idéologiques, est de fort belle maîtrise (ne lâchez pas l'ouvrage trop longtemps, lisez-le assez vite !).

Notre jugement moral a parfois, en cours de lecture, été tellement battu qu'on ne distingue plus le blanc du noir - un inquiétant et sale grisâtre domine, uniforme, presque à qualifier de purulent.
On ne s'étonne pas que Nimier ait contribué à (re)lancer Céline !

Et, n'en jetez plus, on opine presque lorsque, en cours de démo, Nimier nous lâche quelques petites flatulences, du type: le français est bien plus doué pour la trahison que pour la résistance, genre de propos dont on se demande comment il fut reçu dans la France d'alors.  


Alors, Nimier...
Réactionnaire, par provoc' anti-"son temps", et par ineffable goût de la contradiction -et du paraître non-sympathique- ça c'est sûr, mais peut-être est-ce que ça va un peu plus loin - quelle idée d'exécrer à la fois les existentialistes et les communistes en ce temps-là, la fin des années 1940, dans le milieu germanopratin/Café de Flore du jeune éditorialiste en vogue qu'il était...

Nimier (qui, pourtant, fut Gaulliste avant la Libération, puis engagé dans les forces françaises en Allemagne), anarchiste de droite ?

Si le concept existait, je penserais à son personnage de François Sanders en illustration: l'art de ne pas dépeindre juste une brute ou un salaud, mais quelque chose de savamment complexifié, pour qui le monde est imposture, sans qu'il ne se déguise toutefois en jouisseur primaire.
Je ne sais la part de Nimier dans son "héros" (guillemets de rigueur).  

Une lecture, en tous cas, dense et ponctuée de quelques hauts-le-cœur, cependant je viendrai aux ouvrages de Nimier qui me restent à lire, sans aucun doute.

Première partie, entame du chapitre II a écrit:...le visage plein de sang, ce salaud, le visage plein de sang a sombré devant moi. D'abord je n'ai pas compris, sans quoi j'aurais éclaté de rire. Le calme revenu, je vais chercher des ressemblances, et, bien sûr, j'en trouverai. Sinon pour les vicieux, il n'y a pas de plaisir à descendre les inconnus dans la rue. Je ne dis pas que je m'en voudrais, parce que je ne suis pas dans un jour à m'en vouloir de grand-chose. Mais il faut mette à profit ces instants de détente pour installer sa vie entre des horizons convaincants. Si j'ai tiré sur ce garçon par hasard, ce ne sera pas sérieux. Et voilà où je ne suis plus d'accord: l'absurdité est très amusante sur le moment; j'ai appris qu'à deux ans de distance elle emmerde.
 Soyons raisonnable: ce type est un symbole. Avec sa face hilare, ses yeux qui lui dégoulinaient du visage, ses manches de chemise relevées, c'était la première manifestation de la nouvelle France: celle qui mangera à sa faim, laissera des papiers gras sur l'herbe du dimanche, u.s.w. Donc, j'ai tiré sur un symbole, c'est une chose qu'on fait tous les jours et dont on se félicite le soir [...].


Mots-clés : #deuxiemeguerre #fratrie #guerre #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Mar 31 Mar - 19:56
 
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Sujet: Roger Nimier
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Charles Péguy

Le Porche du mystère de la deuxième vertu

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Le_por10
1911, 140 pages (peu denses) environ.



Derrière ce titre, pour ainsi dire médiéval, se cache un opus difficile à cataloguer: Gallimard Nrf le range dans sa collection poésie, pourquoi pas, faute de mieux (?).

Cela commence comme au théâtre, voyez plutôt:
Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Pzoguy10


Madame Gervaise s'adresse à un enfant, qui n'intervient jamais, dont nous ignorons l'âge, le nom, le sexe. Ce Porche est un soliloque.

Mais, avec lenteur et au fil de la lecture nous parviennent quelques indices - c'est au temps de la royauté, c'est en Lorraine, il y a quatorze siècles de chrétienté... jusqu'au bout on ne sait pas, mais on suppute quand même, en foi de la parution de Péguy qui précède immédiatement, que l'enfant attentif et silencieux est Jeanne d'Arc.

Pourtant, l'auteur s'est gardé de toute référence d'ordre linguistique ou idiomatique au parler lorrain du quinzième. Ils n'utilise que des mots simples, la limpidité menant à des imprévus, des termes parfois curieusement bricolés (comme recreux ou encore travails au pluriel)

Péguy ose, par le caractère familier, populaire de l'expression, un langage adapté à une jeune oreille; en évitant bien des écueils de fausseté, ce n'est jamais gnangnan, encore moins vulgaire bien sûr, jamais même trivial.

Cette prosodie est assez singulière.
En fait de soliloque, Dieu lui-même vient s'en mêler et s'exprime au "je", puis, sans que l'on ne distingue nettement où est la reprise, la parole revient à Madame Gervaise (comme dans l'extrait, dans lequel la parole est nettement du côté de Dieu).

C'est -à mon avis- très bien traduire, de façon largement inédite, le mécanisme de l'oraison (bien plus certainement que celui de la prière), avec adjonction en guise de procédé littéraire d'un interlocuteur tiers [figuré par l'enfant, mettons Jeanne], qui reçoit mais ne participe pas, et ce tiers est bien sûr aussi nous, lecteurs.

Quant aux allusions à la France, c'est à rapprocher de la position de Péguy face au péril, imminent alors, du conflit avec l'Allemagne.

Très bien rendues les circonvolutions méditatives, à base de répétitions façon mantra, de retour en arrière mais, au bout, toujours une avancée.
Idem la découpe en vers [libres] ne s'achevant pas forcément par une ponctuation, les parenthèses, tout ce cheminement d'apparence inutile, n'allant pas droit au fait mais semblant s'égarer dans les halliers de la réflexion, qu'on pourrait dépouiller: la restitution a ce côté tel quel, intact sous la plume qui n'a pas cru bon de bûcheronner dedans, tout en conservant (écueil bien évité) un coulé facilitant la lecture.    

Le thème est celui d'une des trois vertus théologales, l'Espérance.
Celle des trois qui, selon Péguy, va le moins de soi.
Elle est une jeune enfant semblant menée par ses deux grandes sœurs, en réalité c'est elle qui les mène...


Extrait:

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.
Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point Innocents dans les bras de ma Providence. Ils ont le courage de travailler.
Ils n’ont pas le courage de ne rien faire. Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.
De se détendre. De se reposer. De dormir.
Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.
Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.
Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.
Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.
Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.
Et c’est la plus grande infidélité.
Parce que c’est l’infidélité à la plus grande Foi.
Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse.
Mais le soir venu ils ne se résolvent point. Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse
L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.
Et l’administration et tout le gouvernement.
Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.
D’y veiller.
De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.
J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne la création, c'est peut-être plus difficile.
Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me laisser vos affaires en mains, hommes sages.
Je suis peut-être aussi sage que vous.
Vous pourriez peut-être me les remettre l'espace d'une nuit.
L'espace que vous dormiez
Enfin
Et le lendemain matin vous les retrouveriez peut-être pas trop abîmées.
Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas plus mal.
Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu.
Je parle de ceux qui travaillent
Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement.
Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci
Refusent tout ce qu'il y a de bon dans ma création,
Le sommeil, tout ce que j'ai créé de bon,
Et aussi refusent tout de même ici mon commandement
même.
Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi
Que de refuser un aussi bon, Un aussi beau commandement.
Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine.
La sagesse humaine dit Ne remettez pas au lendemain
Ce que vous pouvez faire le jour même.
Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain
Est celui qui est le plus agréable à Dieu.
Celui qui dort comme un enfant
Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance.



Mots-clés : #poésie #religion #spiritualité #xxesiecle
par Aventin
le Lun 30 Mar - 14:48
 
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Sujet: Charles Péguy
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Cees Nooteboom

533. Le Livre des jours

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 533_le10

Dans le prolongement des Lettres à Poséidon, séjours estivaux de Cees Nooteboom à Minorque (ou hivernaux en Bade-Wurtemberg) où, entre tortues et cactées, il note ses réflexions et rêves, ses observations naturalistes, ses souvenirs (de voyages) et l’actualité (des guerres), les coïncidences qui l’interpellent, ses commentaires de lecture ; à propos, il vient de recevoir un livre de Canetti sur la mort, sans doute Le livre contre la mort, justement ma prochaine lecture :
« Le hasard a voulu (mais pour les lecteurs, le hasard n’existe pas) que je lise en même temps [… »

« Le hasard n’existe pas pour les lecteurs, je l’ai déjà dit. »

« Et je le répète : pour des lecteurs, le hasard n’existe pas. »

En 533 jours de la mi 2014 à début 2016 et 80 fragments, c’est un fil de pensée monologuée qui devient passionnante conversation pour le lecteur :
« On peut même se demander s’il s’agit vraiment d’un journal, peut-être plutôt d’un “livre des jours”, quelque chose qui permette de fixer de temps à autre un peu du flux perpétuel de ce que vous pensez, de ce que vous lisez, de ce que vous voyez, mais en aucun cas un réceptacle à confessions. Le leitmotiv en était “il faut cultiver notre jardin”, jusqu’au jour où j’ai compris que c’était plutôt mon jardin qui m’apprenait quelque chose [… »

Florilège :
« Les lecteurs se nourrissent de références, et chez les lecteurs qui écrivent par-dessus le marché, la “référendite” est une maladie qui fait de sérieux ravages. »

« (Il n’y a qu’une seule façon de lire, à savoir par le biais d’un délire de référence : tout ce qui a été écrit l’a été exclusivement pour celui qui tient le livre dans sa main à cet instant précis.) »

« Les dictionnaires ne sont pas seulement des trésors, ce sont aussi des cimetières, ils hébergent en principe, à côté des mots vivants ou nouveau-nés, les mots morts, ceux qui sont tombés en poussière et ont disparu pour de bon. »

« J’ai bien essayé de me remémorer mes mots perdus, mais l’expérience m’a appris que les mots que je retrouverai ne seront jamais les mêmes, et les mots disparus sont des mots sacrés. »

« Ici, il a encore neigé hier soir, comme s’il fallait effacer les écrits de la veille. »


Mots-clés : #journal #xxesiecle
par Tristram
le Lun 9 Mar - 20:06
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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James Joyce

Giacomo Joyce

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Éditions Multiple, 2013, traduction de Georgina Tacou - la première version traduite, par André du Bouchet en personne en 1973, est épuisée et ardue à trouver. Non daté, sans doute écrit entre 1905 et 1920, lorsque Joyce séjourna longuement à Trieste, première publication intégrale en langue originale: post-mortem en 1968. Une douzaine de pages environ.


Texte en langue originale ici.

Giacomo est bien sûr la traduction de James en italien, mais c'est aussi, à ce qu'il paraît et merci la postface de Yannick Haenel, une désignation, en italien, pour quelqu'un qui en fait trop dans sa cour amoureuse.


En un mot il s'agit d'un désir amoureux pour une de ses élèves, Amalia Popper. Les pages traduisent un crescendo palpable de l'auto-échauffement amoureux, son rendu littéraire et Joycien...

Le mécanisme du désir est bien sûr fouillé, ponctué de descriptions qui, si elles ne constituent pas de l'érotisme à proprement parler, ont valeur suggestive et poétique avancée, c'est un des nombreux charmes de ces quelques pages, voyez par exemple (euh...par pure prétention pédante j'ai substitué ma propre trad' à celle proposée par l'édition: ne pas taper  Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 1038959943 ) :

Again. No more. Dark love, dark longing. No more. Darkness.

Twilight. Crossin the piazza. grey eve lowering on wide sagegreen pasturelands, sheddin silently dusk and dew. She follows her mother with ungainly grace, the mare leading her filly foal. Grey twilight moulds softly the slim and shapely haunches, the meek supple tendonous neck, the fine-boned skull. Eve, peace, the dusk of wonder.......


À nouveau. Plus jamais. Amour illicite, noir désir. Jamais plus. Noirceur.

Crépuscule. À travers la piazza. aube grise s'atténuant en vastes pâturages vert-sauge, se débarrassant en silence de la brunante et de la rosée. Elle suit sa mère avec une élégance disgracieuse, jument conduisant sa pouliche. Le crépuscule gris moule en douceur les hanches minces et galbées, le doux souple et tendineux cou, la délicate boîte crânienne. Soir, paix, le crépuscule du questionnement......
   






Mots-clés : #amour #humour #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Mer 4 Mar - 15:21
 
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Sujet: James Joyce
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Erri De Luca

Les poissons ne ferment pas les yeux

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Titre original: I pesci non chiudono gli occhi, paru en 2011, 2013 pour la traduction française.
115 pages environ.



Le thème-marronnier de l'autobiographie sur l'enfance, "j'ai dix ans", est-il assez éculé ?
À rebattre ces halliers de grand passage littéraire, ce qu'un auteur risque principalement consiste à prendre un dossard anonyme et concourir malgré lui au petit jeu des comparaisons, jamais sûr de se tirer pas trop égratigné d'un thème si commun et parfois frelaté.

Erri de Luca sort à son avantage d'un tel exercice, évitant certains écueils usuels, tels l'apologie de sa petite personne ou les grandiloquences sur l'âge d'enfant.

Sa manière d'écriture -son style- est assez foisonnante, donnant dans l'enjolivure avec un je-ne-sais-quoi d'humour narquois laissé à la poussière des recoins du livre.  
Y affleurerait un soupçon de tendresse réprimée qu'on ne serait pas surpris, si un jour l'auteur consentait à cet aveu.
Ne vous fiez pas trop à l'extrait ci-dessous, choisi pour participer à la conversation embryonnaire sur Erri de Luca.
C'est, dans l'ensemble, assez ramassé, et truffé de singularités.

Ce que cela conte ?
L'affaire s'engage assez mal, le glissando amenant d'emblée à une sorte d'altérité de l'enfant Erri de Luca (aïe, aïe, aïe, encore un qui va s'affirmer si singulier que ça va justifier de noircir toutes ces pages-là et d'en faire un bouquin).      

Puis le père absent, la sœur étrangère, la mère proche sans fusion, la grand-mère surgissant parfois en arrière-fond de propos.
Une île, proche de Naples, une fin d'été - septembre.
Les premiers coups reçus, la fréquentation des pêcheurs, la plage, le premier amour (à moins que ce ne soit l'amour premier), et le devenir grand dans tout ça.

Un livre qui sait se faire attachant, à emporter par exemple si vous projetez un de ces mois prochains d'aller vous dorer sous la canicule d'une plage méditerranéenne; ça pourrait s'avérer à-propos, exquis si, par bonheur, quelques enfants d'une dizaine d'années, désœuvrés en apparence, déambulent alentours...  

Allongé à l'avant sur la corde de l'ancre, je regardais la nuit qui tournait sur ma tête. Mon dos oscillait doucement avec les vagues, ma poitrine se gonflait et se dégonflait sous le poids de l'air. Il descend d'une telle hauteur, d'un amas si profond d'obscurité, qu'il pèse sur les côtes. Des éclats tombent en flamme en s'éteignant avant de plonger. Mes yeux essaient de rester ouverts, mais l'air en chute les ferme. Je roulais dans un sommeil bref, interrompu pas une secousse de la mer. Maintenant encore, dans les nuits allongées de plein air, je sens le poids de l'air dans ma respiration et une acupuncture d'étoiles sur ma peau.

Des mots nocturnes avaient bien du mal à sortir. Le silence de l'homme dans la nuit était juste. Ni le bateau qui défilait à l'horizon toutes lumières muettes ni le gargarisme d'un bruit de rames à l'approche ne parvenaient à le gâcher. Dans le noir, un échange de salut avec voyelles seulement, car les consonnes ne servent pas en mer, l'air les avale. Ils connaissaient bien tout ce qui les entourait, ils évoluaient avec une mémoire d'aveugles dans une pièce.

Ronflante emphase verbeuse pour les uns, prosodie non dénuée de qualités d'élégance pour les autres (au nombre desquels je me compte) que cet extrait; je ne sais trop la part de la traduction sur le rendu en français, mais un détail comme "dans les nuits allongées de plein air", d'aucuns l'eussent transcrit par un, mettons: "allongé les nuits en plein air" et le sens change, et le fait que ce soient les nuits qui s'allongent fait toute la différence, piètre pour les uns, à valeur littéraire ajoutée pour les autres...

Mots-clés : #autobiographie #enfance #xxesiecle
par Aventin
le Dim 1 Mar - 18:10
 
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Sujet: Erri De Luca
Réponses: 31
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Jacques Audiberti

Dimanche m’attend

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« Qu’est-ce qu'un "journal" ?
Un roman.
Un roman ouvert débouchant sur le mystérieux espace qui s'étend après la série éphémère des anecdotes datées. Goncourt note les bons mots des anges. Léautaud décrit les spectres qui l'entourent.
Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le "journal", roman annelé, s'allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c'est-à-dire l'auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le "journal" traîne l'adjectif "intime". Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L'extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n'a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu'un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l'on me demande : "Mais que vous est-il arrivé ?" je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d'arriver jusqu'à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l'ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux.
Je tiens mon journal. Il me tient. »

Dernier livre d’Audiberti, sorte de roman-journal tenu un an alors que, malade, il se sait condamné au dimanche de la mort chrétienne.
Il note avec verve (« l’inquiétante facilité d’une prose lyrique ») ses promenades dans Paris (en cours de transformation en ces années soixante) et ses environs, ses souvenirs (d’écrivain et journaliste notamment, sous la houlette de Paulhan, mais aussi de son enfance antiboise, en passant par ses amis), ses réflexions sur les sujets les plus divers, mais surtout l’Église avec la figure majeure de La Lutte de Jacob avec l'Ange (peinture murale de Delacroix, dans l’église Saint-Sulpice), combat de l’homme révolté contre Dieu (voir Associations d'images et de livres). Il suit les sermons dominicaux :
« Unique originalité, ce messie s’affirme le Messie. À partir de là se développe, énorme bastide de volumes et de paroles, la Babel gothique et romane, antisémite de nature, qui décalqua le démon sur un certain prototype busqué qui conjuguerait bouc et dibbouk. »

(Le dibbouk est un esprit malin ou démon juif qui s’attache à quelqu’un.)
Audiberti retrouve sa maison, longtemps inhabitée, de « Coresse-en-Hurepoix. Une gare au commencement de la vallée de Chevreuse, entre deux lèvres boisées », sous les « bombes de bruit » des « bouings d’Orly ». Il explore ses archives, évoque « l’écrivanité » :
« Telles liasses dactylographiées me donnent, un instant, l’espoir de se rapporter à quelque mienne œuvre d’autrefois, inédite, germée d’elle-même dans ce rustique local. »

« Désormais je ne saurais écrire que ce que j’écrivis. Alors, à quoi bon écrire ? L’unique envisageable progrès ne réside point tant dans de nouveaux acquêts que dans l’abandon de certains thèmes, par exemple, le sexe. Quant à mes autres dadas majeurs, le passé, pseudonyme et substitut de l’inviolable avenir, le scandale de la souffrance, l’énigmatique destin juif, ils ne me fournirent jamais que des prétextes à guirlandes d’ébahissements consternés. »

« Le mot, toujours le mot et non pas seulement l’assonance. J’aime faire vivre les mots, même en dehors du sens qu’on leur accorde. J’aime les faire vivre comme des êtres, des entités vivantes.
Le chant poétique ‒ je proposerais volontiers ce raccourci ‒ n’est d’abord au fond du poète qu’un chant sans paroles comme l'arabesque d'un mouvement d'éloquence. Il passe comme un aimant parmi les stocks des mots, il passe et repasse jusqu’à l'accident d’une mystérieuse perfection, celui où le mot valable est retenu...
Ma mission ? Rafraîchir, par l’expression poétique, le monde créé, le replonger dans son principe. Il retourne à son origine. Il repasse dans le bain initial. Poète, je crée, je renomme, pour une durée indéterminée. Je puis donc croire à mon efficacité, non didactique, mais utile, urgente. Pour que les oiseaux chantent, que le vent passe sur les champs, que les vagues soulèvent la mer, il faut le vers réussi, digne du poète, cet avocat du Créateur.
Les poètes se partagent la besogne, selon la nation, le langage, le siècle. Chaque poète est un fragment du roc brisé qu’est le Créateur. Tous rassemblés, ils n’en donnent, je veux bien, qu’une image balbutiante. Ils demeurent cependant les héritiers de la puissance suprême : la parole ! »

Aux Deux magots :
« À la table à côté Simone de Beauvoir accumulait au stylographe des ligne parallèles légèrement montantes, sans ratures, sans fioritures. Elle s’arrêtait pour consulter l’espace un tout petit peu plus haut que sa tête. Vu nos tables juxtaposées, il advenait qu’un de ses feuillets touchât, de l’angle, l’un des miens où se démenait un bal flamboyant de monstres et de mots tirés de l’encrier que je transportais dans un sac de toile marron avec mes manuscrits. Du contact du Deuxième Sexe et de mes graffouillages, ne sortit, j’espère, rien de fâcheux pour la haute lucidité méthodique et entraînante de l’œuvre de ma voisine. »

Esprit audibertien :
« L’histoire, sciemment ou non, ne cesse ainsi, tout comme la zoologie, de se livrer à des essais. La tête de cheval s’esquisse dans l’hippocampe et le haricot vert préfigure Claudia Cardinale. »


Mots-clés : #journal #nostalgie #religion #vieillesse #xxesiecle
par Tristram
le Mar 18 Fév - 21:51
 
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Sujet: Jacques Audiberti
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George Plimpton

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Shadow10

Shadow box

Belles tranches d'expérience et d'un regard curieux et distancié, voire distancé, sur son monde. La boxe qui sert ici de fil conducteur réunit des boxeurs, jusque là c'est normal, mais aussi la littérature avec une forte présence d'Hemingway, normal aussi, et d'autres comme Norman Mailer par exemple dans les noms qui me reviennent de suite. A peine plus loin, avec la boxe toujours on rencontre le champion Mohamed Ali encore jeune. La rencontre du personnage, de son image et derrière celle des combats et images de son époque jusqu'au combat à Kinshasa contre George Foreman. Du people toujours avec d'autres journalistes (Hunter S. Thompson ?) mais un combat plus long, celui d'un vrai retour après la parenthèse imposée par le refus de partir au Vietnam.

Beaucoup beaucoup de choses donc et de rencontres diverses abordées avec empathie. Avec pas mal de détours George Plimpton raconte un peu tout ça et lui même dans un livre sympathique, agréable à lire, à suivre, qui a le bon goût de préférer ménager de la place à une discrète grandeur aux conclusions hâtives sur l'air de son temps.

Intéressant, farfelu juste ce qu'il faut et complémentaire au KO à la 8e reprise de Bill Cardoso.

Un chouette livré tombé au bon moment pour reprendre son souffle et se rappeler que le physique ça compte autant que le papier des fois !

Et puis risquer quelques rounds contre des boxeurs professionnels faut des tripes... Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 1252659054

Mots-clés : #documentaire #sports #xxesiecle
par animal
le Mer 12 Fév - 21:28
 
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Sujet: George Plimpton
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Lluís Llach

Lluís Llach
Né en 1948

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Lluís Llach i Grande, né le 7 mai 1948 à Gérone (Catalogne), est un chanteur et romancier catalan. Il est une des figures de proue du combat pour la culture catalane contre le franquisme. En 1965, il rejoint le groupe Els Setze Jutges. Du fait de cet engagement qui l'a conduit à l'exil, il est considéré en Catalogne comme une référence non seulement musicale mais également morale. Sa chanson L'Estaca (le pieu) est devenu un véritable hymne libertaire catalan. Aux élections de 2015 au parlement de Catalogne, il conduit la coalition indépendantiste Junts pel Sí dans la circonscription de Gérone. Il devient député au parlement de Catalogne de 2015 à 2017. Il préside de 2018 à 2019 le Conseil consultatif pour la promotion d'un forum civique et social pour le débat constituant.


Bibliographie

Les Yeux Fardés, 2012
Les Femmes de la Principal, 2014
Le Théâtre des merveilles, 2017

Discographie
Spoiler:
Els èxits de Lluís Llach (1969)
Ara i aquí (1970)
Com un arbre nu (1972)
Lluís Llach a l'Olympia (1973)
L'Estaca (1973)
I si canto trist... (1974)
Viatge a Itaca (1975)
Barcelona, gener de 1976 (1976)
Campanades a morts (1977)
El meu amic, el mar (1978)
Somniem (1979)
Verges 50 (1980)
I amb el somriure, la revolta (1982)
T'estimo (1984)
Maremar (1985)
Camp del Barça, 6 de juliol de 1985 (1985)
Astres (1986)
Geografia (1988)
La forja de un rebelde (1990)
Torna aviat (1991)
Ara, 25 anys en directe (1992)
Un pont de mar blava (1993)
Rar (1994)
Porrera (1995)
Nu (1997)
9 (1998)
Temps de revoltes (2000)
Jocs (2002)
Junts (avec Josep Carreras, 2003)
Poetes (2004)
Que no s'apague la llum (avec Feliu Ventura 2005)
i. (2006)
Verges 2007 (2007)




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Les yeux fardés

Un jeune réalisateur en mal d'idées vient écouter l'histoire d'un vieil homme aux yeux outrageusement fardés. Ce roman est constitué d'un court prologue suivi des vingt-quatre enregistrements de Germinal Massagué, qui raconte pour l'essentiel sa jeunesse pendant la guerre civile. Pour son premier roman, l'auteur fait preuve d'un certain sens du rythme et de la composition : chacun de ces enregistrements se focalise sur une étape majeure de la formation du narrateur, sans fausse note ni baisse de régime. L'écriture est rapide, les phrases brutes, mal dégrossies, car Lluís Llach se refuse à toute joliesse. Et l'on se rend compte, bientôt, que sa manière ne manque nullement de vigueur, d'efficacité ni de délicatesse.

Si l'on en croit le narrateur, c'est une histoire d'amour qui va nous être racontée. Mais le contexte politique de la guerre civile, le combat des gauches contre le fascisme prennent rapidement le dessus : le singulier ne peut se défaire du collectif, l'histoire d'amour et l'histoire espagnole sont indissociables l'une de l'autre. Il s'agit d'une trajectoire individuelle au milieu de la tragédie collective, une plongée dans la guerre civile à hauteur d'homme, qui la rend pleinement sensible. Il est singulier qu'un si vieil homme, racontant ses années de formation, puisse ressusciter sa jeunesse avec tant de chair, de nerfs, d'appétits; qu'il recrée enfin ces années d'étourdissements euphoriques, de pulsions vitales et de traumatismes avec une pareille acuité. Le récit trouve son équilibre entre la plongée immersive par laquelle Germinal revit les événements de sa jeunesse, et la prise de distance qui intervient de loin en loin, rythmées par les adresses au réalisateur, qui lui permettent l'analyse rétrospective et la contextualisation de ce que la jeune génération ignore de l'ancienne. Par ailleurs, c'est un livre à double face : une incarnation des élans et des frissons de la chair, mais également une peinture de la destruction; un éloge de l'humanisme et de l'effervescence intellectuelle de cette époque presque mythologique, des aspirations politiques et sociales de tout un peuple, mais aussi un chant funéraire et le récit d'un naufrage; en somme, un conte d'amour qui devient un conte de folie et de mort. Parallèlement à cette trame se noue une discrète histoire d'amitié hors champ, entre Germinal et le réalisateur silencieux, que l'on comprend à demi-mot.

Comme je l'ai dit, ce roman est formé d'entretiens qui peut-être serviront de base à un scénario de film. Ainsi, bien qu'il ne puisse être réduit à un simple matériau de travail pour le cinéma, ce roman forme-t-il un appel aux arts visuels. Chaque adresse au réalisateur nous rappelle la raison de ce récit, et nous incite à le transposer au cinéma. Et de même pouvons-nous envisager le personnage du cinéaste comme un avatar du lecteur, et son film en germe comme une métaphore de l'activité imageante de la lecture littéraire.
En revanche, s'il fait son film, le personnage du cinéaste ne se contentera certainement pas d'animer l'histoire qu'il a entendue. Ce n'est pas un documentariste, c'est un réalisateur de fiction : sans nul doute, en se l'incorporant, fera-t-il de cette histoire quelque chose d'entièrement nouveau (avec des personnages, des lieux et une trame tout autres). Et ainsi devrait faire le cinéaste qui voudrait adapter Les yeux fardés : réaliser le film qu'est venu chercher le réalisateur fictif dans l'histoire de Germinal Massagué.


Mots-clés : #amour #erotisme #guerredespagne #identitesexuelle #jeunesse #xxesiecle
par Quasimodo
le Mer 12 Fév - 21:16
 
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Sujet: Lluís Llach
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Louis Guilloux

Le Sang noir

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« Ce surnom vient de ce qu’il parle beaucoup de la Critique de la Raison pure, dont les élèves ont fait la Cripure de la Raison tique, d’où : Cripure. »

Cripure est un étrange personnage, ambigu, ambivalent : infirme esseulé, excentrique méprisé et méprisant, professeur de philosophie et auteur raté, amoureux trahi, révolté contre la société et qui ne croit pas même à l’humanisme, ce qui rend le personnage intéressant, c’est que cet anticonformiste rempli de contradictions se reconnaît lui-même défaillant dans son orgueil blessé : lâche, il ne vaut pas mieux que les autres, qu’il hait. Guilloux fait référence à Rousseau à son propos. Ses ruminations morfondues, ses hallucinations alcoolisées et ses cauchemars culminent avec les apparitions du mystérieux Cloporte.
« Je détruis toute idole, et je n’ai pas de Dieu à mettre sur l’autel. Il faut avoir une bien piètre expérience de la vie pour oser croire à de pareilles foutaises. Les paradis humanitaires, les Édens sociologiques, hum ! Qu’il attende seulement d’avoir quarante ans, et d’être fait cocu par la femme aimée. Ensuite, on en reparlera. »

« Tant qu’il avait cru mépriser le monde, comme il avait été fort ! Mais le monde se vengeait. Cripure mesurait aujourd’hui combien il lui avait été facile de se poser en adversaire. Désormais, cette attitude n’avait plus aucun sens. L’aventure humaine échouait dans la douleur, dans le sang. Et lui, qui avait toujours prétendu, comme à une noblesse, vivre retranché des hommes et les mépriser, il découvrait que le mépris n’était plus possible, excepté le mépris de soi. »

Mais le malheureux (et attachant) Cripure n’est pas le seul personnage, s’il reste le principal : toute une société croquée sans concession gravite autour de lui, de Maïa la godon, sa servante-concubine (Basquin, son amant, la pousse à épouser Cripure ‒ pour le pognon), à Lucien le jeune rescapé qui veut changer la vie (c'est un idéaliste ‒ socialiste ‒ marqué par Cripure, ce dernier ayant aussi une certaine influence sur Moka le répétiteur, presque aussi toqué que son « maître »). Il faut également citer Kaminsky le cynique (plus même que l’auteur ?), et surtout les caricaturaux Babinot et Nabucet : le va-t-en-guerre le plus stupide et le manipulateur le plus abject d’une monstrueuse comédie humaine. Ils sont si nombreux qu’on pourrait parler de roman choral, et d’ailleurs le point de vue du narrateur n’est pas toujours celui de Cripure.
« Il compensait ainsi l’amertume de n’avoir jamais pu mettre les pieds dans les grands bordels trop coûteux de Paris, ce qui, avec le désir de fumer au moins une fois de l’opium, et celui d’être juré pour assister à un débat à huis clos sur une affaire de mœurs (autant que possible : le viol d’une petite fille) formait à peu près l’essentiel de ce qu’il eût voulu obtenir de la vie. »

Satire d’une province bourgeoise pendant la Première Guerre mondiale (Guilloux évoque à propos Bouvard et Pécuchet).
« ‒ Des taudis.
‒ C’est le mot juste.
‒ Mais, où iront loger tous ces gens-là, quand on aura démoli leurs maisons ?
‒ Ils chercheront d’autres logements, mon cher. Ils feront comme tout le monde. Que veux-tu que nous y fassions ?
Le bon sens dicta au Capitaine cette réflexion, qu’il eût été juste de leur en bâtir quelque part de nouvelles.
‒ Elles seraient aussi sales que celles-ci au bout d’un mois, répliqua Nabucet. »

Une fois encore, je trouve saisissant que ce qui diffère vraiment de notre époque dans les années dix, c’est le duel ‒ comme l’effarant détail qui ferait soupçonner un univers parallèle.
Un principal "message" de l’auteur, c’est que l'holocauste dans la guerre d’une jeune génération flouée est l’œuvre monstrueuse de la société elle-même.
« Plus il y réfléchissait, plus il se disait que la jeunesse est incroyablement dupe, une fois sur mille, et pour le reste consentante. »

« La vérité, c’est qu’il avait été comme tous les enfants, un enfant écrasé, puis un jeune homme et un homme écrasés, à qui on avait commencé de voler la vie en détail avant de tenter le grand coup de la lui voler en bloc. »

« Mais si j’suis pas tué, j’irai à la prochaine permission. »

« C’était pas son pognon mais ça lui faisait quelque chose quand même. Mille balles ! C’était toujours mille balles de foutues… Amédée n’aurait pas le temps de les dépenser avant d’arriver au front et il pouvait être tué le jour même. Et puis même sans ça, quoi… »

L’abjection de la tuerie organisée apothéose dans le poignant épisode de l’insurgé fusillé, qu’on ne connaît que par la souffrance des rares personnes faisant preuve d’humanité dans le roman, ses parents et le député Faurel.
Une autre récurrence, avec l’incessante dénonciation de l’hypocrisie, ce sont les exactions envers les femmes (mésalliées, prostituées, quand il ne s’agit pas de mineures abusées).
Une sorte de prémonition en filigrane, des allusions avant-coureuses augurent la fin de ces vingt-quatre heures de Cripure.
Dans cette misère générale, l’influence de la littérature russe (Dostoïevski, Gogol) est patente ; Guilloux, après Barbusse, a un regard pessimiste assez proche de celui de Céline dans le Voyage sur la guerre et la condition humaine.
« Le monde est absurde, jeune homme, et toute la grandeur de l’homme consiste à connaître cette absurdité, toute sa probité aussi. »

(Ayant réfléchi sur ce terme un peu désuet de "probité", il m’a semblé que Camus aurait apprécié cette sentence.)
« Les livres, peut-être, qui lui avaient tourné la tête. »

Le roman est suivi dans mon exemplaire d’une nouvelle, Douze balles montées en breloque, qui montre la fille d’un fusillé refuser sa réhabilitation tardive (on avait considéré que ce Breton ne parlant pas français s’était volontairement blessé à la main droite).
« Ce serait comme si Le Bihan consentait à sa propre mort, et pardonnait à ses bourreaux. »


Mots-clés : #mort #premiereguerre #social #xxesiecle
par Tristram
le Mer 1 Jan - 23:39
 
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Sujet: Louis Guilloux
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William Faulkner

Moustiques

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Titre original: Mosquitoes. Roman, paru en 1927, 300 pages environ.

C'est le second roman de Faulkner, dont le nom est cité -évoqué, en fait- comme celui d'un personnage un peu timbré dans une peripétie secondaire de l'ouvrage.

Drôle de roman, découpé en quatre journées, elles-mêmes comptées en heures, encadrées par un prologue et un épilogue. Il s'agit d'une croisière, un peu piteuse à vrai dire, sur un lac à bord d'un yacht de luxe, organisée par Patricia Maurier, veuve, se targuant du titre d'amie des arts - et de mécène à sa façon.

L'épilogue ouvre sur la visite d'Ernest Talliaferro, lui aussi ami des arts et mécène de cœur, à Gordon, espèce de sauvage grand, musculeux, sec et abrupt, dans l'atelier de sculpture de ce dernier. Après une péripétie comique autour d'une bouteille de lait et de Talliaferro (qui s'appelle en fait Tarver mais a, en affaires comme pour sa vie privée, opté pour le pseudonyme de Talliaferro, comme un artiste), ce dernier introduit Patricia Maurier et sa nièce, l'outrecuidante Patricia "Pat" Robyn, chez le sculpteur.
Le but est de solliciter Gordon afin qu'il participe à une croisière à bord du Nausicaa, le yacht de luxe de Madame Maurier...

L'assortiment un peu bancal, un peu générateur de malaises.
Ces passagers-là ? On essaie de croiser les catégories (hommes-femmes, jeunes-vieux, artistes-non artistes, pique-assiettes intéressés-passagers désintéressés, etc...) ce qui produit des huis-clos en cascade, intrinsèques souvent à la littérature propre aux navigations:
Par exemple les hommes qui picolent en cabine tandis que la maîtresse des lieux tente en vain de rassembler tout le monde sur le pont.

Quelques réflexions sur le rôle social et sociétal de l'artiste, ainsi que sa place dans l'humanité, menées à bâtons rompus et sous formes d'interventions discursives d'untel ou d'untel, peuvent s'avérer juteuses ou originales parfois. D'ailleurs, elles peuvent être l'apanage d'artistes plus avant dans leur carrière, or là Faulkner n'en est qu'à son deuxième roman. Il y a beaucoup à dire, mais ce serait dévoiler; un Faulkner pas si mineur qu'il ne pourrait en avoir l'air.

Je ne sais si les réflexions sur les femmes, parfois terribles de misogynie, sont des convictions du Faulkner d'alors, ou bien s'il faut les contenir dans le cadre des caractères (des personnages) qui les profèrent, penchant plutôt pour cette seconde hypothèse, en ce sens que je n'en ai pas réellement trouvé trace qui corrobore dans les autres romans de Faulkner qu'il m'a été donné de lire (même si on peut déterrer un cas ou deux de ci - de là, mais enfin, à ce compte-là...).

Et les moustiques, dans tout ça ?
Ils symbolisent, à mon sens, l'élément externe de l'ordre du désagrément inévitable et agressif, qui malmène et l'emporte toujours: un pendant, en somme, au bateau envasé, ceci par l'erreur des humains, et pour lequel il est une solution tout aussi conduite par les humains, le remorquage.

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Mots-clés : #creationartistique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 24 Déc - 0:38
 
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Sujet: William Faulkner
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Don DeLillo

Les Noms  

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Le milieu des expatriés états-uniens faisant du business dans des pays "instables", essentiellement au Moyen-Orient, mais aussi en Grèce, puis en Inde.
James Axton, le narrateur, est responsable d’évaluation des risques d’enlèvements (notamment terroristes) visant à rançonner les multinationales, ceci dans un grand groupe qui propose des polices d’assurance à celles-ci. Géopolitique orientée :
« Au cœur de l’histoire. Elle est dans l’air. Les événements relient tous ces pays. »

« C’est intéressant, la façon dont les Américains préfèrent la stratégie aux principes dans toutes les occasions, et continuent cependant à se croire innocents. »

« ‒ Les peuples blancs établissaient des empires. Les gens à la peau foncée déferlaient de l’Asie centrale. »

Travers de l’expat, touriste et acheteur de tapis :
« Être un touriste, c’est échapper aux responsabilités. Les erreurs et les échecs ne vous collent pas à la peau comme ils feraient normalement. On peut se laisser glisser à travers les langues et les continents, suspendre l’opération de solide réflexion. Le tourisme est la bêtise en marche. On s’attend à ce que vous soyez bête. Le mécanisme entier du pays d’accueil est réglé en fonction de la stupidité d’action du voyageur. On circule dans un état d’hébétude, les yeux rivés sur des cartes pliantes illisibles. On ne sait pas comment parler aux gens, comment se rendre d’un endroit à un autre, ce que représente l’argent, l’heure qu’il est, ce qu’il faut manger et comment le manger. La bêtise est la norme. On peut exister à ce niveau pendant des semaines et des mois sans se faire réprimander ni subir de conséquences. »

« Investissement, disait-elle. Comme il devenait malaisé de se les procurer, leur valeur ne pouvait qu’augmenter, et ils achetaient tout ce qu’ils pouvaient. La guerre, la révolution, les soulèvements ethniques. Valeur future, bénéfices futurs. Et en attendant, regardez comme ils sont ravissants. »

Aussi une réflexion sur le voyage aérien, l'archéologie, le divorce, le cinéma.
« Il y a le temps, et il y a le temps cinématographique. »

Et surtout une investigation sur une secte énigmatique, qui immole des victimes selon un rapport aux langues/ alphabets anciens, et leurs noms en correspondance avec les lieux.
« ‒ Le mot grec puxos. Arbre-boîte. Cela suggère le bois, bien sûr, et il est intéressant que le mot book anglais remonte au boek moyen hollandais, ou bouleau, et au boko germanique, bâton de bouleau sur lequel étaient gravées des runes. Qu’avons-nous donc ? Book, box, livre, boîte, symboles alphabétiques creusés dans le bois. Le manche en bois de hache ou de couteau sur lequel était gravé le nom de son possesseur en lettres runiques. »

« Le désert est une solution. Simple, inévitable. C’est comme une solution mathématique appliquée aux affaires de la planète. Les océans sont le subconscient du monde. Les déserts sont la prise de conscience, la solution claire et simple. […]
L’intention de sens ne compte pas. Le mot lui-même compte, et rien d’autre. […]
C’est le génie de l’alphabet. Simple, inévitable. Rien d’étonnant à ce qu’il soit apparu dans le désert. »

D’après la confession finale, le culte des tueurs pourrait être une sorte d’allégorie de la fascination morbide des Occidentaux pour un certain fanatisme occulte et meurtrier, venu de leur passé (les prêcheurs dans le cas du narrateur).
Le style adopté par DeLillo peut sembler inclure des longueurs, mais vaut notamment par d'adroits fondus enchaînés.

« De son côté, Control Risks, qui se définit aussi comme "une société de conseil mondial spécialisé dans le risque et qui aide les organisations à réussir dans un monde instable", s'intéresse beaucoup à l'Afrique. Son site propose un "index risque-rendement" pour le continent et consacre un chapitre au "paysage de l'enlèvement contre rançon, et de l'extortion" en Afrique du Sud. »

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/guinee-equatoriale/passage-en-revue-des-mercenaires-chiens-de-guerre-et-autres-societes-militaires-privees-presents-en-afrique_3749699.html du 20 décembre 2019

Mots-clés : #contemporain #mondialisation #religion #spiritualité #terrorisme #xxesiecle
par Tristram
le Ven 20 Déc - 20:56
 
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Sujet: Don DeLillo
Réponses: 7
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Vassili Grossman

Vie et destin

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suite du premier Tome de cette fresque historique, la bataille de Stalingrad où le lecteur retrouve en autre la famille CHAPOCHNIKOV.

La lettre annoncée de la mère du physicien Strum 2ème mari de Lioudmila porte un bouleversant témoignage à son fils de la réalité du ghetto où elle vit et duquel elle va partir pour un camp de concentration allemand parce qu'elle est juive.

Prise de conscience pour Strum de sa judéité pendant cette guerre (comme Grossman d'ailleurs qui n'a pas pu/su éviter le camp à sa mère) ; de même lorsque alors que ses travaux ne sont pas reconnus, les contrats des assistants Juifs de son laboratoire ne sont pas reconduits.

La guerre a déplacé des milliers d'habitants d'une ville à l'autre au gré des avancées de l'armée allemande, la pénurie c'est installée.

D’un goulag soviétique à un camp de concentration allemand, du QG du feld-maréchal Paulus à un état-major de l’armée rouge, d' un laboratoire scientifique de Kazan (celui de Strum), d’une cave de Stalingrad où se terrent des soldats allemands, à la maison "6 bis" que tiennent vaillamment une poignée d'hommes sous les ordres de Grekov,  aux immenses steppes russes Kalmoukes ( l'une des nations minoritaires de l'union soviétique)l'auteur démontre la similitude de la politique de deux états totalitaires.

La conversation entre Liss (SS responsable du camp) et Mostovkoï vieux Bolchevik de la première heure (détenu) est révélatrice en ce sens.

Avec les paroles d'un détenu de droit commun dans un camp allemand, Ikonnikov : « Je ne crois pas au Bien je crois à la Bonté ! « illustré notamment par cette vieille femme russe qui aide un soldat allemand,  l'auteur rejette les notions de Bien et de Mal ! Il le rappellera, il croit en "la bonté".

Novikov, Colonel de chars,  fait le choix de retarder de 8 minutes l’attaque pour épargner ses hommes.

"Il existe un droit plus grand que celui d'envoyer les hommes à la mort sans se poser de questions, c'est celui de se poser des questions en envoyant les hommes à la mort."



alors que du côté allemand Paulus :

Bien sûr, il aurait pu ne pas se soumettre à l’ordre reçu ! Le Führer l’aurait fait exécuter, mais ses hommes auraient été sauvés. Il lisait ce reproche dans bien des regards.
  Oui, il aurait pu sauver son armée !
  Mais il avait peur d’Hitler et craignait pour sa peau


L'auteur s'il évoque évidemment la puissante étreinte du Parti, l'année de terreur 1937 lors de procès truqués, il rappelle avec force aussi que chacun a son "libre arbitre". Certains l'ont exercé et bien sur l'ont payé très cher.

L’homme qui a péché connaît toute la puissance d’un État totalitaire : elle est incommensurable. Cette force énorme emprisonne la volonté de l’homme, au moyen de la propagande, de la solitude, du camp, d’une mort paisible, de la faim, du déshonneur… Mais dans chaque pas que fait l’homme sous la menace de la misère, de la faim, du camp et de la mort, se manifeste, en même temps que la nécessité, le libre arbitre de l’homme.
« le destin mène l’Histoire mais l’homme le suit parce qu’il le veut et il est libre de ne pas vouloir »


"Ceux qui s’obstinaient à revendiquer le droit d’être des hommes étaient, peu à peu, ébranlés et détruits, brisés, cassés, grignotés et mis en pièces, jusqu’au moment où ils atteignaient un tel degré de friabilité, de mollesse, d’élasticité et de faiblesse, qu’ils ne pensaient plus à la justice, à la liberté, ni même à la paix, et ne désiraient qu’être débarrassés au plus vite de cette vie qu’ils haïssaient."

L'accusé devant le juge n'est plus un homme c'est une "créature" !

C’est du délire pur et simple, marmonna la créature à la vareuse largement ouverte.
Le juge d’instruction répondit :
  — Réfléchissez !
La créature, elle, pensait. Elle avait de quoi réfléchir.
C’est du délire pur et simple, marmonna la créature à la vareuse largement ouverte.
Le juge d’instruction répondit :
  — Réfléchissez !
La créature, elle, pensait. Elle avait de quoi réfléchir.


Durant cette première nuit, il avait prononcé des discours séditieux, compati au sort des détenus des camps, raconté son intention de devenir apiculteur et jardinier. Mais, peu à peu, au fur et à mesure qu’il retrouvait sa vie d’antan, ses discours s’étaient modifiés.


Strum, le scientifique accepte de signé le document collectif qui doit être adressé à la presse et dans lequel est nié les condamnations de médecins Juifs, dont les Etats unis notamment ont eu connaissance et accuse l'Union soviétique. Encore une fois l'auteur rappelle le "libre arbitre" de chacun. (comme le personnage de Strum Grossman a lui aussi signé un document collectif, reconnaissant la culpabilité de certains accusés)

La tristesse, le dégoût, le pressentiment de sa docilité l’envahirent. Il sentait sur lui le souffle tendre du grand État et il n’avait pas la force de se jeter dans les ténèbres glacées… Il n’avait plus de force du tout. Ce n’était pas la peur qui le paralysait, c’était autre chose, un sentiment terrifiant de soumission.
Que l’homme était donc curieusement bâti ! Il avait trouvé la force de renoncer à la vie, et il était soudain incapable de rejeter quelques gâteries. Allez donc repousser la main omnipotente qui vous caresse la tête, vous tapote l’épaule !


En rappelant : "Trois événements grandioses ont été à la base d’une nouvelle vision de la vie et des rapports humains : la collectivisation des campagnes, l’industrialisation, l’année 1937." pour argumenter l'Etat/Parti de Staline. Staline à qui renvoie d'ailleurs plusieurs conversations ou réflexions de militaires, scientifiques ou intellectuels. Conversations ou réflexions discrètes car dangereuses pour le responsable.


Stalingrad devint la philosophie de l'Histoire !

Ce qui se jouait dans la bataille de Stalingrad c’était le sort des pays de l’Europe, la fin des camps nazis, le sort des prisonniers russes et allemands, le destin des Juifs, des minorités de l’Union Soviétique, les relations de l’ Union soviétique et des autres pays, le devenir d’Hitler et de Staline.

Selon que l'armée soviétique subissait ou au contraire dominait, les rapports entre les Russes et les nations minoritaires changeaient ; le sentiment nationaliste de la patrie  s'exerçait différemment et,  force dans le malheur,  pouvait devenir dictature, antisémitisme.....

L'armée soviétique a beaucoup subi, des millions de morts autant civils que militaires, mais a finalement encerclé l'armée allemande, la célèbre 6ème division de Paulus qui a conduit à sa capitulation.

Il faut remarquer que les détenus dans les camps soviétiques ont travailler pendant et après la guerre pour l'armée, pour la reconstruction ; leur conditions de détention sont aussi révélées, de même dans un chapitre poignant  le sort des Juifs dans un camp de concentration.

***

Une lecture qui m'a confirmée dans mes sentiments sur cette triste période, pas si lointaine, et qui réveille des questions encore d'actualité comme l'antisémitisme (en France notamment) ; le fait que des millions de personnes aient cru en le communisme (je ne jetterais jamais la pierre à quiconque pour avoir voulu, cru en des jours meilleurs, à cette utopie ?, ni à ceux qui ont encore gardé cet espoir).
D'ailleurs je ne sais pas  (n'ayant pas lu ni Marx, Engels....) ce qu'est véritablement le marxisme, le communisme mais ce que je sais - après plusieurs de mes lectures, documentaires vus,  que le Stalinisme est terrifiant ; que le nazisme l'était encore plus ( conduisant à une paranoÏa certaine chefs et serviteurs). Que des millions de gens ont payé de leur vie d'avoir vécu sous ces régimes ou de les avoir combattus ;  et que malheureusement de nos jours se réveillent dans plusieurs pays d'Europe des politiques extrêmes.

Strum est l'alter-égo de l'auteur, scientifique comme lui, ayant dans sa vie privée également des rapprochements - 2 femmes dont le mari de la première a été prisonnier de goulag, une mère morte dans le camp de concentration,  signataire lui aussi d'un texte collectif en 1937, publié dans la presse et demandant la peine de mort pour les inculpés d’un grand procès de prétendus traitres, parmi lesquels figurait Boukharine.
Je pense que l'auteur était bien conscient que son livre était une condamnation, une dénonciation du régime et que donc son oeuvre risquait d'être confisquée. Une manière de s'amender de  son pro-soviétisme d'avant la guerre ? .......mais c'était son pays !

d'autres extraits :

Soldats allemands après la capitulation :
Ils étaient laids et faibles, tels qu’ils avaient été mis au monde par leurs mères et tels qu’elles les aimaient. On cherchait en vain les représentants de cette nation au menton lourd, à la bouche hautaine, têtes blondes, visages clairs et poitrails de granit.
Ils ressemblaient comme des frères à ces misérables foules de malheureux, nés, eux, de mères russes, que les Allemands chassaient à coups de baguette et de bâton vers les camps de l’ouest à l’automne 1941.

Un soldat s’était introduit entre les côtes du cheval et ressemblait à un charpentier œuvrant parmi les chevrons d’un toit en construction. À deux pas de là, au milieu d’une maison en ruine, brûlait un feu au-dessus duquel un chaudron noir était suspendu à un trépied : tout autour, des soldats casqués ou en calots, enveloppés dans des couvertures ou des châles, fusil à l’épaule, grenades au ceinturon. De la pointe de sa baïonnette, le cuisinier renfonçait dans l’eau du chaudron les morceaux de viande de cheval qui remontaient. Assis sur le toit d’un abri, un soldat rongeait lentement un os de cheval qui ressemblait à un incroyable et gigantesque harmonica.

Stalingrad, l’offensive de Stalingrad, ont contribué à créer une nouvelle conscience de soi dans l’armée et la population. Les Soviétiques, les Russes, avaient maintenant une autre vision d’eux-mêmes, une autre attitude à l’égard des autres nationalités. L’histoire de la Russie devenait l’histoire de la gloire russe au lieu d’être l’histoire des souffrances et des humiliations des ouvriers et paysans russes. Le national changeait de nature ; il n’appartenait plus au domaine de la forme mais au contenu, il était devenu un nouveau fondement de la compréhension du monde.



Mots-clés : #deuxiemeguerre #regimeautoritaire #xxesiecle
par Bédoulène
le Dim 15 Déc - 18:04
 
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Sujet: Vassili Grossman
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Roger Nimier

Le hussard bleu

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Roman, publié chez Gallimard en 1950, environ 415 pages.

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Roger Nimier ?
Diagnostiqué dangereux pestiféré chez les tenants du haut du pavé parisien et germanopratin des années 1950, suite à ce livre (ou est-ce par les positions affichées des parutions auxquelles il collabore, ou encore est-ce pour avoir publié Céline, Chardonne, Morand, ou est-ce un tout?).
- Toujours est-il que:
Le journaliste Bernard Frank, entendant dénoncer une coterie à abattre, utilise l'expression de "Hussard" en référence au "Hussard bleu" de Nimier, pour désigner quelques écrivains à honnir: Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon, Roger Nimier, etc..., même si l'expression fait encore florès, il est assez discutable qu'il y eût réellement mouvement au sens artistique, c'était plutôt un groupage journalistique extérieur, commode pour servir de cible à la vindicte.

Je voulais quand même voir de quoi il retourne avec ce livre-là en particulier, puisqu'il a donné son intitulé au pseudo-mouvement, mais entre l'idée vague et ouvrir effectivement les pages, se plonger dedans, il faut un déclic, la lecture récente de pas mal de bouquins d'Antoine Blondin fut celui-ci.

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Le procédé d'As I lay dying - Tandis que j'agonise - de Faulkner y est repris, à savoir:
L'écriture consiste en des monologues de tailles variées, par les protagonistes, tous masculins sauf un.
42 monologues, répartis en trois parties.

Le caractère féminin allemand, pourtant de tout premier plan, en est curieusement exclu, l'on comprend à la fin qu'il y a une bonne raison de construction littéraire, comment faire parler ce protagoniste sans dévoiler la chute ?

Nous avons deux personnages principaux, deux hussards français, Saint-Anne en lequel Nimier a mis l'essentiel de lui-même et de son regard d'alors (du moins peut-on le présumer via la concordance des âges et des expériences), c'est lui le hussard bleu, et François Sanders, l'insolent, le séduisant, troupier efficace, revenu de tout (dans tous les sens de l'expression), il est celui que Saint-Anne admire.

Le thème du livre est, disons, la vie au sein d'un escadron de hussards français après la Libération, sur sol allemand occupé (les fameuses TOA - Troupes d'Occupation en Allemagne), en 1945.

Si vous avez quelques doutes sur l'aspect civilisateur et culturel de la présence militaire française dans le contexte d'alors, ainsi que sur les héros auréolés de la Libération qui composaient ces forces-là, alors c'est un livre qu'il vous faut: on comprend qu'il ait pu choquer, faire couler pas mal d'invectives, d'encre et enclencher des polémiques à n'en plus finir à sa parution.

Nimier a dû paraître dans ce livre, qui a pu être un tantinet déflagrant alors (et sans doute encore aujourd'hui, peut-être pas tout à fait pour les mêmes raisons), comme une sorte de provo, tendance nihiliste, de droite anti-gaulliste par-dessus le marché, histoire de ne faire aucune concession, et ce sans singer ou s'adonner au rôle de l'histrion. Il y a, cela sans doute, un second degré qui parcourt l'ouvrage, voire un incontestable humour, ricanant jaune et froid, très ironie-du-désespoir, bref, du type que je ne prise pas, bien qu'il connaisse une vogue indéniable, qui ne se ralentit pas depuis un gros siècle.

Outre ceci, qui a trait au propos, [pour ne rien arranger diront certains] l'ensemble est de surcroît assez cru, cynique, provocant, peut faire tiquer et tordre le nez, cependant reste toutefois de lecture preste, littérairement plutôt bien troussé, agréable bien qu'inégal: ça démarre vraiment sur les chapeaux de roues, et puis ça s'étiole quelque peu, et reprend sur les interventions finales.

L'argot de troupes de l'époque en vigueur chez les suçards (traduisez hussards) s'avère parfois décoiffant (ça a son petit charme), mais aussi ordurier à l'occasion.
Nimier, qui a vécu la vie d'un hussard français en Allemagne occupée sait peindre à vif, rendre du choc, croquer des instants, des scènes en quelques traits; quant aux caractères mis en avant, c'est là toute la réussite du livre.

Casse-Pompons a écrit:Ça fait penser à ces enculés de Shleus, des mômes de quatorze ans ou des vieux duchnoques qui se cachaient dans les buissons pour nous tirer dessus. Comme disait Los Anderos: "Qu'est-ce que c'est que ce genre-là ? Faut de l'ordre, dans la vie. Aux francs-tireurs, il y avait de l'ordre." Pour ce qui est des francs-tireurs, je ne pouvais pas en parler très exactement comme lui, vu que, à la même époque, mes obligations militaires me retenaient dans la garde à Pétain. Mais dans la garde à Pétain, on avait tout à fait l'esprit du maquis.

 Quand même, c'est les partisans schleus qui ont fait sauter l'half-track du peloton avec un bazouka. Ça, y a rien que le Schleu pour inventer une arme aussi perverse. Je me murmurais en coulisse: comme ça, y sera plus en panne. Évidemment, c'était ennuyeux pour les copains. Mais y z'ont eu la belle mort et le lieutenant, il a dit qu'ils auraient aussi la citation. Ça, d'ailleurs, c'est rien injuste. J'estime et je considère qu'un qui a pas froid aux yeux et qui fait reculer la mort par son attitude méprisante et glacée, c'est çui-là qu'il la mériterait la médaille. Mais je ne veux nommer personne. N'empêche: la croix d'honneur, quand elle est accrochée au mur, c'est ça qui fait regretter aux vieux de ne pas avoir envoyé plus de mandats à leur cher petit disparu, tant qu'il était en vie, histoire qu'il puisse aller de temps à autre à l'estaminet pour se nettoyer la pente avec du gros bien acide.  


Colonel de Fermendidier a écrit:L'âme germanique n'a plus de secrets pour moi. Ai complètement maté ces gaillards, en un rien. D'ailleurs, ils sont très pétainistes. Le vieux les impressionne encore. Ces gens-là sont plus poétiques qu'on ne croit. Verdun, c'est un souvenir, tandis que toutes ces histoires de Vercors et de Stalingrad, on sent bien que ce sont des inventions de la propagande maçonne. Suffit.
[...] On pense qu'il est gai pour un vieux blédard comme moi d'être sous les ordres d'un déserteur. Ça s'est mêlé d'organiser des concerts, des expositions. Expositions de mes couilles, oui, en paquet de douze et dégraissées. À Sidi ou-Saïd et à Bidon V, ça aurait bien amusé tout le monde.
[...] L'autre jour, à minuit, dans le poste de garde, ai surpris un jeune margis qui lisait un journal de Paris. Lui ai défendu de réveiller les hommes qui ronflaient d'un seul cœur. Lui ai demandé:
- Pourquoi tu lis ça, mon petit ami ?
A bredouilé que c'était pour se tenir au courant, réfléchir, quoi.
- Mais c'est à peine bon à t'essuyer le cul, mon petit ami. Une fois que tu l'auras essuyé, tu n'y toucheras plus à ton journal, n'est-ce pas ? Eh bien, quand tu verras un journal, agis toujours comme si tu venais de t'en servir, et tu verras comme tu passeras vite maréchal des logis-chef.
Je dois dire, les livres ne valent quelquefois pas mieux. Un exemple: avais depuis longtemps l'intention de lire Servitude et grandeur militaire. Fichue intention ! Littérature à la graisse de bottes. Aurais bien voulu connaître l'auteur. Ne devait pas être un franc-baiseur, ce Vigny, mais plutôt un petit sacristain qui se l'agite dans les coins. Une sorte de gaulliste, en somme.



Sanders a écrit:
Un jour, il y a un an, il a été tué dans un bombardement. on n'a pas retrouvé grand-chose de son corps. Ça m'a bien aidé pour l'enterrement, ça, vous savez. Car je suis restée quatre jours avec la bière dans l'appartement. Mais je pensais qu'il n'était plus dangereux; il n'en restait presque plus rien. Cette mort, enfin, nous faisait participer un peu aux malheurs de la patrie? C'était plus chic, vous comprenez.
- Et votre frère ? Le parachutiste...
- Oui... celui-là a été tué à la guerre, mais par la dysenterie. On n'a pas de chance dans la famille. On n'est pas doués pour l'héroïsme. Moi, quand on me viole, vous l'avez vu, j'y prends un grand plaisir. Ça n'a pas été très compliqué. Nous couchions ensemble: un garçon, une femme. Un souvenir comme les autres.
 Elle a eu un rire faux qui n'a pas duré longtemps. Je lui ai pris le menton et je l'ai embrassée.
- Vous avez eu raison de mentir. J'aurais tiré de vous moins de plaisir, en connaissant tout cela. Vous savez, le viol, c'est comme la confiture d'orange, ça parle à l'imagination. À travers vous, ma petite fille, je pensais atteindre un général, un héros, le paradis terrestre, en somme...Un monde beaucoup trop difficile pour que nous y mettions jamais les pieds. Mais nous pouvions le faire bascule dans notre saleté. Comme ça, il n'y a plus de paradis pour personne.


Saint-Anne a écrit:Nous retrouvons enfin notre nouveau chef de peloton, l'adjudant Maréchal. C'est un buffle mal rasé qui ne peut pas rester une minute sans démonter un moteur. Quand il n'en a pas sous la main, ce qui est rare (il en traîne partout), il fouille dans sa montre. Il nous traite de lâches, de déserteurs, de poseurs de ses deux; je ne sais pas à quoi il fait allusion. Il nous accuse de passer plus de temps à nous gominer les cheveux qu'à poursuivre l'Allemand. C'est un peu exagéré. Maximian se coiffe très sommairement et il extermine les Fridolins jusque dans ses prières.
Puis ce Maréchal examine le ciel. Il prédit pour le lendemain l'Apocalypse, la merde et la mort.
  C'est assez bien vu, car il reçoit un éclat d'obus dans le ventre, ce qui lui donne une meilleure occasion de brailler. Nous faisons la connaissance du lieutenant des Môles, qui le remplace. Il vient du premier escadron. Comme il n'est pas marié, ça n'a aucune importance. Il est dix heures. Le soleil s'étire, dans un ciel qui ressemble à un brouillon de mauvais élève. Tous les quatre, nous écoutons:
- Envoyons une reconnaissance sur l'axe AB. Voyez la carte. Sales coin...Plein de mines. Vot' voiture est la plus moche du peloton. Vous souhaite pas bonne chance. Au bout de deux kilomètres, vous pourrez revenir. Vous avez la radio. Tâchez de prévenir avant de sauter.
  Nous prenons un air ennuyé. Cet ennui augmente quand le lieutenant nous serre la main. Ce jeune homme, après tout, nous ne l'avons pas invité à notre enterrement.  



Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #temoignage #violence #xxesiecle
par Aventin
le Sam 7 Déc - 8:19
 
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Ryu MURAKAMI

69

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De Ryu Murakami j’ai aussi lu „seulement „69“ et comme déjà dit, cette oeuvre semble sortir de l’atmosphère des autres livres. C’est, au moins à Tokyo, le temps de la révolte, avec les Stones, Beatles et Compagnie, et chez le héros, le narrateur principale, le souci premier de finalement perdre sa virginité. Pour vue qu’on accepte que dans cette perspectif Ryu subordonne la révolution à la recherche d’une relation amoureuse, on trouvera un livre hilarante à souhait, avec des poules perdues et des infractions rocambolesques à l’école. Il semble que ce livre fut aussi un triomphe au Japon. Et même si je ne suis pas de la même génération, je me sentais rappelé aux temps d’une certaine jeunesse.


Mots-clés : #autobiographie #humour #jeunesse #xxesiecle
par tom léo
le Sam 30 Nov - 7:57
 
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Le One-shot des paresseux

Trois curés en montagne

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Récit, ré-édité en 2012 par Hoëbeke, qui l'avait déjà ré-édité en 2004, première publication: 1950, éd. B. Arthaud.
165 pages environ.

Jean Sarenne est le pseudonyme du curé d'Huez en Oisans, Jean Zellweger (1915-1974).
Son pseudo est tiré du glacier de Sarenne, devenu aujourd'hui le théâtre lifté d'une...piste noire de la station de ski de l'Alpe d'Huez...O tempora...


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Avant-propos a écrit:D'ordinaire l'alpiniste "pond" son livre sur la montagne quand il a pu le bourrer d'exploits qui le remplissent comme un œuf.
  Nous n'avons pas voulu faire de même, non par souci d'originalité, mais parce qu'en fait nos plus fortes émotions, nos plus beaux souvenirs, nos plus prestigieuses aventures restent attachés à notre premier contact avec la haute montagne.

  Que les gens d'expérience, qui seraient tentés de crier à la mystification, veulent bien se rappeler leurs débuts.
Ils deviendront indulgents.  


La découverte de l'alpinisme par de jeunes séminaristes autodidactes, à la fin des années 1930.
Il y règne un humour tendre, un humour de joie, antithétique au ricanement, le sourire fondant en rire qui ne fait pas mal, n'égratigne pas (le seul qui vaille ?), fondé sur beaucoup d'autodérision, ne se laissant jamais tout à fait aller au narquois; on pense (mais c'est facile, ils sont cités) à Tartarin sur les Alpes, d'Alphonse Daudet, et (beaucoup !) aux aquarelles de Samivel:

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Ce Jean Sarenne a une très agréable plume, on sent, et c'est régal, qu'il ne se prend absolument pas au sérieux dans son rôle d'écrivain, qu'il est là pour faire passer un bon moment, dénué de la moindre prétention, à son lecteur.
On sourit d'attendrissement, un peu en pouffant "oh la la !" aux tribulations de nos séminaristes, qui ne sont d'ailleurs que deux sur un bon deux tiers de l'ouvrage.

Le dernier chapitre (dix ans après, en face nord des Drus) sonne un peu comme un addenda, chapitre de littérature alpine pas loin de l'excellence (on sent que l'auteur en connaît les codes, tiens, tiens !), qui ne déparerait pas publié dans l'une de ces revues aussi prestigieuses que confidentielles (suivez mon regard).
Mais, si ça se déguste volontiers ce type de trouvaille inespérée, c'est moins dans le ton, un peu déconnecté du reste du livre, une manière d'à-part.

On troublerait probablement la modestie de l'auteur en son repos en regrettant que ce livre-là soit sa seule parution, en ajoutant qu'il a l'œil et qu'il sait crayonner: je fus totalement embarqué par son regard doux, qu'il sait faire passer via sa plume agile, gracile même par instants, allant jusqu'à des accointances avec un burlesque un peu perdu aujourd'hui et qui faisait florès il y a un siècle, façon Pieds Nickelés ou Buster Keaton.



Chapitre 1, L'idée a écrit:Un piolet peut être très pratique. Dans les rues d'une ville, avec une soutane et le grand chapeau ecclésiastique, il peut aussi être très encombrant.


Chapitre 10, La piste a écrit:En face de nous jaillissaient en plein ciel les Bans, telle une incisive noire sur une incisive blanche. Ils étaient ce que nous avions imaginé. Par contre, le glacier était plus blanc et lumineux que prévu. Son aspect de crème fouettée nous faisait songer aux montagnes suisses; je ne sais pourquoi, car nous ne les avions pas encore vues. Il s'étirait à la base en une coulée grise semblable à une monstrueuse patte. Elle rappelait le mystère que le Corrège a peint sur les flancs de son Io.


Chapitre 9, La Gandolière a écrit: Un alpiniste a dit quelque part que dans un cas pareil le mieux est de s'occuper l'esprit avec une idée absorbante, celle de la femme aimée par exemple. La recette m'avait paru un remède de commère, injurieux et pour la dignité de l'élue assimilée aux narcotiques et pour la vigueur intellectuelle de celui qui voulait en user ainsi. Ne sachant plus comment soulager ma peine, je fus sur le point d'envier ceux qui pouvaient ainsi se droguer mentalement. Heureusement pour moi je me mis à avoir peur, ce qui me guérit de la monotonie et de ses tentations.


Chapitre 9, La Gandolière a écrit:Une large crevasse la longeait à la base.
"Ce doit être une rimaye", me dit Jo. Et il sourit comme pour s'excuser de l'emploi d'un terme aussi technique. Nous étions un peu confus et troublés, Il faut dire que les lèvres de la crevasse étaient un peu trop ouvertes pour notre ardeur de débutants. Elles semblaient avides, et découvraient de longues stalactites de glace semblables à des dents de requin...
 En vérité j'aurais préféré une moins belle rimaye, mais j'ignorais encore les délicates intentions de la Providence.
 Je regardais le col, quand il sembla descendre à notre rencontre. D'un seul coup, et partout à la fois, la neige qui le remplissait se mit à glisser vers nous. Cette fois je voyais l'avalanche...
  Exactement dans son axe, les pieds dans une masse gluante et profonde, il nous eût été difficile de fuir. La terreur nous paralysa. Bouche ouverte, et ahuris, nous ne pûmes que nous faire tout petits en regardant l'énorme bourrelet qui dévalait de la montagne. Ils ont dû connaître notre peur les malheureux qui, le pied pris dans un rail, voient arriver sur eux soufflant et crachant un lourd train de marchandises,car ce qu'il y avait d'effrayant dans la masse qui avançait, ce n'était pas sa vitesse - elle n'allait pas vite - c'était plutôt quelque chose de comparable à un bouillonnement interne. De puissantes bielles semblaient faire tournoyer la neige sur elle-même en une multitude de rouleaux s'écrasant les uns sur les autres, et le tout avait des allures d'une vague écumeuse courant sur la grève.    


Chapitre 12, Les bœufs rouges a écrit:- À la messe ?
 La pauvre fille en perdit la voix. Comment, nous avions fait les fous, nous avions ri, chanté, plaisanté, nous étions trois gaillards qui semblaient être de joyeux lurons, et nous parlions de bigoteries moyenâgeuses ! Elle ne comprenait plus.
Cette histoire de messe mettait en déroute toute sa psychologie pratique. Elle se mit à nous épier.
Finalement, n'y tenant plus, elle s'écria:
"Mais qui êtes-vous donc ?
- Des séminaristes, on vous l'a dit ce matin.
- Ah !" fit-elle.
  Puis, après un silence: "Et qu'est-ce au juste que des séminaristes ?"
 Le ton était dégagé, comme celui qu'on prend pour dire:
Mais quel est donc ce personnage bien connu, vous savez, celui qui...
"Des séminaristes, dis-je, ce sont des gens qui portent la soutane. Nous sommes trois curés, si vous aimez mieux, trois curés en montagne."
 L'incognito est toujours amusant. Mais on a quelquefois plaisir à le dévoiler. Un jour je fus pris par un clochard pour un de ses respectables confrères. Je revenais d'Oisans. La méprise était donc excusable. Notre conversation roula sur les curés, "ces salauds qui se nourrissent sur la sueur du peuple". Je sus parler du Grand Soir avec enthousiasme. Ce qui me valut plusieurs tapes dans le dos: "Toi t'es un pote, disait l'ami, viens boire un verre".
 Par hasard j'avais une carte de visite. Au moment des adieux je la donnais au bonhomme en guise de souvenir. Il parut surpris.
 Je crois que Simone le fut davantage. Elle devait être de celles qui touchent du bois au passage des robes noires.
   




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Mots-clés : #alpinisme #amitié #humour #sports #xxesiecle
par Aventin
le Ven 29 Nov - 19:34
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Antoine Blondin

@Quasimodo a écrit:Je ne saurais pas bien lequel choisir pour une première approche. Les Enfants du bon Dieu peut-être ?

L'Europe buissonnière conviendrait bien, à mon humble avis, Monsieur Jadis peut-être encore mieux (ça dépend si tu souhaites découvrir d'abord le styliste, ou le personnage et le styliste remarquable en même temps).

@Quasimodo a écrit:Ça commence à faire un beau panorama (il ne te manque que Monsieur Jadis, Aventin ?)

Voilà-voilà, ça vient, servi chaud !

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Monsieur Jadis ou l'école du soir

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Antoine Blondin, époque capillairement verlainienne.


Roman, 1970, 190 pages environ.

Il n'y a pas qu'en matière chevelue que Blondin peut ressembler à Verlaine.
Aux vers faciles, indignes de lui a-t-on avancé (et j'opine tout-à-fait avec cette sentence), du décadentiste au déclin, on est tenté de mettre en parallèle l'écriture alimentaire pour Blondin, dans L'Équipe dont il est une plume poids-lourd, en effet il couvre rien moins (excusez du peu !) que cinq Jeux Olympiques, plusieurs Tournois des cinq nations en rugby, et vingt-sept Tours de France pour le compte du quotidien (et j'ai ouï-dire que ses articles furent tonitruants et à succès, très démarqués de la presse sportive, on sort du style télégraphique et informatif, si Blondin se déplace ou si on déplace Blondin, c'est pour raconter, pour narrer des histoires, pas pour donner la dernière mouture du score ou du classement).

Et puis il y a l'alcool. Lequel coulait déjà à flot dans Un singe en hiver. L'équivalent de la fée verte de l'ex-Parnassien, on ne sait pas toujours ce que c'est - Blondin ne semble pas avoir une boisson attitrée en particulier, qui soit à ce point de prédilection.

L'infaillible œil d'accipitridé de l'éminent Grand Citateur du forum, Tristram, n'a pas manqué d'isoler ce verdict de Blondin, sans appel:
on boit pour être ensemble mais on est saoul tout seul.



Monsieur Jadis, qui est Blondin lui-même et dont il parle à la troisième personne du singulier, est un danseur extrême sur glace mince. Au petit jour elle cède et, à je ne sais combien de reprises dans ce livre, Jadis-Blondin se trouve embarqué au commissariat, placé en cellule, ceinture et lacets ôtés. Jamais pour de longs séjours, type Mons pour l'auteur de Sagesse, non, ça s'arrange toujours assez vite.

Dans Monsieur Jadis, l'auteur nous livre peut-être davantage de son drame personnel, toujours avec beaucoup de retenue, de pudeur, et c'est troussé si aimablement que l'on ne va pas s'apitoyer, le plaindre, du moins dans un premier temps, ni même le livre fraîchement achevé et refermé, oui, même quand ses deux fillettes, qui devaient passer la Noël chez lui, trouvent porte close et s'en retournent, Jadis-Blondin s'étant malencontreusement assoupi en les attendant, lui qui avait tant préparé cette fête: même là, le comique de situation l'emporte.
C'est un but recherché par l'écrivain, je n'en doute pas une seconde, lequel entend faire passer un bon moment à son lecteur et c'est louable, pas si facile comme objectif somme toute.

D'où toutes ces situations cocasses, le foutraque du personnage de Jadis, ses excellents acolytes (alcoolytes ?), comme Mademoiselle Popo, inénarrable, un grand personnage, ou bien son pote écrivain Roger Nimier, associé à Blondin au mouvement littéraire dit des Hussards: ça n'a pas raté, Blondin m'a donné envie de lire Nimier dont je n'ai jamais parcouru une page, oui, même le fameux Hussard bleu.

En illustration, l'entame, toujours du très très haut-niveau pour parler comme un chroniqueur sportif à deux centimes (tout à l'opposé de vos articles en la matière, donc, cher Antoine, si j'en crois la rumeur); est-il possible de dire qu'on vient de se faire plaquer et flanquer à la porte aussi pudiquement ?

Monsieur Jadis savait qu'il ne passerait pas la nuit. Du moins sur le divan d'Odile. Dans quelques instants, il se retrouverait de l'autre côté de la porte, sans s'être vu partir.
Sur la nappe, à peine desservie, son rond de serviette, anneau patiemment conquis, plus subtil qu'une alliance, lui rappelait que l'amour est un demi-pensionnaire. Ainsi Odile en avait-elle décidé. Ils étaient de ces amants qui peuvent dire: "nous prenons nos repas ensemble". C'était déjà beau et plutôt chaste. Il eut été peu digne de bramer. Pour ménager l'avenir, il pliait sa serviette.
 Dans la cuisine, Odile brisait de la vaisselle avec mauvaise foi, en s'écriant: "Regarde ce que tu me fais faire !"; ensuite ce fut: "Il vaudrait mieux me laisser seule"; enfin cette constatation déchirante: "Je suis toute seule..." qui bouleversait chaque fois Monsieur Jadis [...]


Sur la formidable Mademoiselle Popo (et "l'art fantastique de la gaie déchéance", qui sied à Blondin), ce passage solaire bien que cellulaire (matinée au mitard après ivresse et diverses peccadilles, précédent un rendez-vous crucial d'une mondanité littéraire à laquelle Blondin est convié pour la toute première fois) - comment rendre le glauque sombre et le sordide abject légers, il y faut une plume pas ordinaire:
...La drôlerie de la chose, reprit Popo, parce qu'enfin, notre aventure pourrait s'intituler: Ne te promène donc pas tête nue...Je ne t'entends pas rire ? Songe que tu vas pouvoir raconter tout ça chez Madame Washington-Post, tu vas avoir un succès fou de taulard. À ta place j'en remettrais encore dans le genre existentialiste et visqueux. Si seulement, je pouvais t'arranger un peu, tu serais comme l'ambassadeur de la nuit. J'espère que ton œil prend tournure...

  Monsieur Jadis avait oublié ce coquard, contracté dans les tourbillons du panier à salade. Passant sa main sur sa paupière, il ressentit une légère douleur qui ne le renseigna pas sur le volume ni sur la couleur. Pourquoi Popo s'ingéniait-elle à lui parler ainsi, sinon pour lui communiquer par gentillesse son art fantastique de la gaie déchéance ?
- Il me faudrait une glace, répondit-il.
- J'aimerais être cette glace, dit-elle par-dessus le mur.
- Et toi, comment es-tu ?
- Heureuse, je te l'ai dit, de t"avoir un peu pour moi toute seule. Et sais-tu ce que je pense ? c'est que les gens qui sont comme nous en ce moment devraient se retrouver automatiquement mariés devant le commissaire du bord. À la sortie, on ferait un gueuleton extraordinaire, uniquement composé d'apéritifs, puisque tu ne manges rien...J'ai une idée ! C'est idiot d'en arriver là, mais si on demandait à pisser ensemble pour pouvoir se regarder ? ...
- Ensemble !
- Je veux dire en même temps. (Elle rit.)
[...]
Monsieur Jadis estimait que s'il leur restait une chance d'être libérés avant le déjeuner, il y avait intérêt à ne pas faire de vagues.
  Un peu plus tard, après le même cérémonial de sons et de lumières qu'ils avaient déjà connu, quelques agents envahirent à nouveau le corridor où ils étaient parqués. Cette fois, Monsieur Jadis, qui feignait de les ignorer, sembla retenir davantage leur attention.
- Montre-toi un peu, qu'on voie si tu es présentable.
 Il s'approcha, porté par un vague espoir. "Ça va, hein ?" murmurèrent-ils. À ce moment, Popo se mit à glapir:
- Et mon cul, il est présentable ?
- Pourquoi pas ? fit le plus rougeaud. Les gars, on pourrait peut-être procéder à une reconstitution du crime ?
- Faudrait y mettre le prix, dit Popo.
Ils se transportèrent d'un bloc vers la cellule voisine et Monsieur Jadis n'eut plus devant les yeux qu'une surface verte et délavée, sur laquelle se projetait l'ombre de ses barreaux.
- De toute façon, dit une voix, après ce que tu as fait dans la rue, tu n'as rien à perdre à te montrer un peu rigolote avec les collègues. Eux aussi, ils demandent à voir.
- Mais lui, à côté, il n'a rien fait, plaida Popo.
- Tiens, justement, son cas se discute à l'heure qu'il est; alors sois gentille...
- Non, dit Monsieur Jadis. Popo, ne bouge pas !
- Mon vieux, répondit-elle, on file pour la rançon de Duguesclin avec ce qu'on a sous la main. Si ça amuse ces gros cochons...Parce que là, vous reconnaîtrez que vous êtes bien des dégueulasses...
       





Mots-clés : #addiction #amitié #humour #xxesiecle
par Aventin
le Ven 1 Nov - 8:15
 
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Antoine Blondin

Un singe en hiver

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Jean Gabin, Suzanne Flon, Jean-Paul Belmondo dans le film éponyme d'Henri Verneuil, sorti en 1962, d'après le roman de Blondin.


Roman, 1959, 190 pages environ.

Antoine Blondin toujours aussi accrocheur dans ses entames, vraiment un spécialiste:
Une nuit sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-Ysé-Kiang dans son lit-bateau: trois mille kilomètres jusqu'à l'estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d'alcool de riz si l'équipage négligeait de se mutiner. Autant dire qu'il n'y avait pas de temps à perdre.  


Alors il y a le film.
Que j'ai dû voir, mais je me souviens à grand peine de bribes, de bouts de séquences, il faudrait revoir.  
En tous cas, Verneuil à la réalisation, Gabin-Flon-Belmondo, Verneuil-Boyer-Audiard au scénario, Michel Magne à la musique, c'était les gros moyens, la grosse artillerie.
Spoiler:


C'est cela qui est très curieux: Le livre est si intimiste, et à huis-clos, avec tellement d'introspection, de non-dit, qu'on peine à imaginer qu'on ait pu juger bon de transcrire tout cela sur l'écran.



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Un homme jeune s'installe dans un hôtel d'une station balnéaire normande, hors saison. Seul client du couple de tenanciers, M. Fouquet évolue insensiblement vers une relation un peu privilégiée, amicale.
Toutefois sa présence demeure un mystère.
Peu à peu, via une cuite prise chez Esnault, le bar à alcoolos local, Fouquet se dévoile à Quentin Albert, lequel ne boit plus une goutte d'alcool depuis dix ans.

Peu à peu non comprenons que la présence de Fouquet est liée à celle de sa fille, pensionnaire du Cours Dillon situé dans cette bourgade, collée là suite au divorce de ses parents. Fouquet observe sa fille à la dérobée, en taisant sa présence. Quand il ne se livre pas à des corridas avec la circulation automobile en guise de taureaux après boire (Antoine Blondin était, paraît-il, adepte notoire de cette pratique dangereuse !).  

Poursuivant ses tentatives extrêmement maladroites en matière de paternité (c'est aussi du vécu pur jus chez Blondin) Fouquet se lie à Albert, poursuivant l'idée fixe de le refaire plonger dans l'alcool...

Un chef-d'œuvre de Blondin ? Je ne sais pas. Un ouvrage somme toute délicat, loin d'être dénué d'une certaine profondeur. Et la certitude que l'auteur à mis du sien, a puisé dans Blondin, pour échafauder le personnage de Fouquet.

Oui, j'ai bien aimé.


Chapitre IV a écrit:"Lui, Fouquet, n'a pas d'habitudes, pensa Quentin, tout ce qu'il fait possède la dignité charmante du provisoire. Il me rappelle Dauger, ce matelot sans spécialité - sans spécialité comme Fouquet, les paupiettes mises à part. Ce Dauger qui faisait merveille dans la brousse avec la seule allégresse de l'instinct, tandis que nous nous retrouvions encerclés malgré nos thèmes tactiques. L'habitude, c'est un bon moyen de se laisser mourir sur place."



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par Aventin
le Jeu 31 Oct - 20:29
 
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Antoine Blondin

L'humeur vagabonde

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire L_hume10

Roman, 1955, 250 pages environ.

Celui-là aussi démarre fort:

Chapitre premier a écrit:Après la seconde guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. On rétablit le tortillard qui reliait notre village à la préfecture. J'en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore. Ma femme, elle, ne parlait plus.


Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le père de l'auteur, Pierre Blondin, qui avait contracté une sorte d'ancêtre du PACS avec Raïssa Goldenstein, en 1910, qui restera sa maîtresse, tout en épousant (enceinte ?) Germaine Ragoulleau en 1921, union dont naîtra en 1922 Antoine Blondin.

Quant à Antoine Blondin lui-même, il épousera (sans descendance) d'abord Françoise Barrière, union s'achevant sur un divorce, puis Sylviane Dolfus, de qui naîtront les deux filles de l'auteur, Anne et Laurence. La paternité d'Antoine Blondin est à regarder comme un échec total, douloureux, très prégnant dans son œuvre, dans des pages à peu près exemptes de bons mots, mais pas sans drôlerie, et surtout, toujours, avec une énorme pudeur de sentiments.

Toujours est-il que Benoît, principal caractère (livre écrit au "je" par Blondin) quitte un jour sa campagne charentaise en y laissant là sa femme, Denise, cultivatrice, et leurs deux filles en bas-âge, ainsi que sa mère, bien que partant avec la bénédiction de celle-ci, qui escompte que son fils fasse une belle carrière à Paris.

Cette aventure parisienne est assez désopilante, teintée d'une certaine poésie d'ailleurs parfois, par exemple:

Chapitre VI a écrit: Jusqu'au couchant, sous lequel des mécanos sentimentaux s'attardaient à caresser des midinettes crépusculaires, je restais sur un banc dans une virevolte de papiers gras, de peaux de bananes, de feuilles tombées, de journaux caducs.
Les caprices d'un souffle de vent me plaquaient aux jambes les résultats des courses avant les pronostics, l'arrestation du gang des faux académiciens après on acquittement.
Tout ce par quoi la vie est éphémère, fête fugace, crise passagère, glissait autour de moi, me contournait sans m'atteindre.


L'épopée parisienne de Benoît s'avère un ratage complet, Benoît reprend le train, revient chez lui et...


Mots-clés : #famille #relationdecouple #solitude #xxesiecle
par Aventin
le Mer 30 Oct - 19:21
 
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Antoine Blondin

Les enfants du bon Dieu

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En exergue du roman: "Il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages", qui inspirera le titre du premier long-métrage de Michel Audiard, la phrase figurant dans le livre, et l'exergue sans paternité, je crois qu'il faut attribuer cet adage à valeur proverbiale (un peu désuet aujourd'hui, il est vrai), à Blondin lui-même.

Paru en 1952 (ré-édité en 2016, éd. La Table Ronde), 280 pages environ.

Une tranche de vie de Sébastien Perrin, professeur d'histoire, époux avec une belle-famille intrusive, qui lui impose le séjour d'un Prince allemand, et Perrin de mener double-vie avec sa fille, une princesse allemande rencontrée alors qu'il était garçon d'écurie débutant en Allemagne au titre du STO.
Le personnage de Muguet, dans L'Europe buissonnière, se retrouve embarqué dans une scène palefrenière similaire lors de son tonitruant passage en Allemagne, y-a-t-il du vécu, même vague, reproduit ici par Blondin ?

L'entame du livre est plus que croquignolette, elle est succulente:

Chapitre premier a écrit:Là où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. Les chemins qui conduisent de l'École militaire aux Invalides semblent s'ouvrir sur des funérailles nationales. Un trottoir à l'ombre, l'autre au soleil, ils s'en vont entre leurs platanes pétrifiés, devant deux rangées de façades contenues, sans une boutique, sans un cri. Mais une anxiété frémissante peuple l'air:c'est l'appréhension du son des cloches.Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. Et je n'ai que trente ans et le sang jeune.

Ma maison s'élève au carrefour de deux silences. L'absence de sergent de ville ajoute à la distinction du lieu. Donc, cette ancienne bâtisse neuve achève là de noircir avec élégance et modestie. Quelques moulures en forme  de corne d'abondance et une manière de clocheton pointu dont les seuls ornements consentis à sa frivolité. Pour le reste, on dirait un thermomètre, elle est haute et étroite, tout en fenêtres pour prendre le jour. Elle ne le renvoie pas. Je me demande ce qu'elle en fait. C'est d'ailleurs l'un des principes qui gouvernent la vie de la maison - ce peu de vie que nous avons en commun - de ne jamais rien renvoyer: ni le jour, ni l'ascenseur, ni les bonnes.


L'ensemble est fort théâtral, et pourrait je crois être adapté au théâtre. Assez vif de peinture, un rien goguenard mais discrètement, d'une façon policée. Et toujours beaucoup de cocasserie, de comique de situation et de répartie...



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par Aventin
le Sam 26 Oct - 20:58
 
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