Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 9 Avr - 14:02

142 résultats trouvés pour nature

Francis Jammes

Le poète Rustique

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Roman autobiographique, suivi de L'almanach du poète Rustique; 145 pages environ pour "Le poète..." et 130 environ pour "L'almanach...". Paru en 1920.

39 chapitres (!) pour 145 pages, guère plus fournies que cela de surcroît, c'est donc un ouvrage très aéré, commode à poser et à reprendre.
Le style, le contenu approchent celui de saynètes centrées sur la vie familiale et campagnarde et le voisinage.
Il y est fait une large place à l'autobiographie, puisque ledit poète rustique, c'est bien sûr Francis Jammes:

Chapitre V a écrit:
    Comme Mlle Portapla s'en retourne chez elle, un peu formalisée par l'attitude de M. Dorothée, qu'elle juge silencieux et trop différent en cela du docteur Sébillot, elle croise le poète Rustique. C'est ainsi que ses concitoyens ont baptisé ce quinquagénaire dont les vrais nom et prénom m'échappent. Mlle Portapla répond par un pli de sa lèvre acide au salut qu'il lui adresse. Il revient de la chasse. Il est assez trapu. Sa face est d'un faune, dont la barbe emmêlée retient, au passage des haies, telle qu'une toile d'araignée, des brindilles de feuilles et des pétales. Il est coiffé d'un béret, vêtu d'un costume marron, chaussé de souliers et de guêtres crottés. Le chien qui le précède est beau.


En fait de famille du poète, et c'est un rien frustrant, nous avons surtout droit à l'un des sept enfants, Petit-Paul, en plus du poète Rustique. Mme Rustique et les six autres enfants sont cantonnés dans l'ombre (est-ce par pudeur ?).

Il y a pas mal de légèreté, assez peu de signifiant.
Certes, on recense quelques piques, mais à traits retenus, en direction de la bien-pensance et des mentalités étriquées qui tissent la basse-bourgeoisie, ou la bourgeoisie tout court, d'une petite ville d'alors.    
On trouve aussi une dénonciation de la misère, peinte avec une délicatesse qui sonne sincère.
Mais l'ensemble respire surtout une sorte de joie, de plénitude fort sympathique. Et légère, ce qui peut faire recaler l'ouvrage pour vacuité.

Jammes n'en est pas dupe, et se fend de cet épatant avertissement à l'entame du chapitre XXX, ça a eu pour effet de me faire illico hausser les sourcils et écarquiller grand les yeux, bouche bée, ravi:
 
Chapitre XXX a écrit:
Ainsi la vie est faite de hauts et de bas, de grave et de comique, et d'insignifiance aussi, et c'est une erreur, quand on écrit une histoire, de vouloir à toute force que sa trame présente ce je ne sais quoi d'artificiel et d'ennuyeux qu'on appelle "l'intérêt".



L'almanach du Poète est assez croquignolet, plaisant, on le sent très personnel, mais il n'en reste pas moins que l'auteur est très au fait de la vie rurale et des petites ou grandes choses qui font que chaque mois s'y distingue. On conviendra sans peine que Jammes n'est pas un campagnard du dimanche !

Une bonne dose d'humour, quelques déductions que l'on peut juger extravagantes, mais en tous cas fort subjectives, cela se lit avec un petit sourire bonhomme en coin.


 
Spoiler:
J'ai ce livre dans l'édition originale 1920 du Mercure de France, exemplaire numéroté 7387, obtenu pour un euro ou un euro cinquante, je ne me souviens plus; seul le quart des pages avait été tranché, les autres sont passées par mon coupe-papier. Il faut chiner, et les auteurs passés de mode -à supposer qu'il aient jamais été à la mode- vous réservent parfois ce genre de petite émotion !


Repiqué d'un message sur Parfum, 12 mars 2014.


Mots-clés : #lieu #nature #ruralité #viequotidienne #xxesiecle
par Aventin
le Lun 6 Avr - 19:34
 
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Sujet: Francis Jammes
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Sylvain Tesson

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La panthère des neiges

Originale : Français, 2019

"Tesson ! Je poursuis une bête depuis six ans, dit Munier. Elle se cache sur les plateaux du Tibet. J'y retourne cet hiver, je t'emmène. Qui est-ce ? La panthère des neiges. Une ombre magique ! Je pensais qu'elle avait disparu, dis-je. C'est ce qu'elle fait croire".

REMARQUES :
Tesson se laisse invité et emporté par le célébre photographe animalier et ami Vincent Munier (né en 1976). Le livre commence avec un avant-goût ici en Europe : l’observation nocturne de blaireaux, sortant de leur tanière, et l’immobilité exigé pour ne point faire fuir les animaux. Cela par contre devrait être une nouvelle expérience pour Tesson, vadrouilleur et mobile comme tout. Et à partir de là, l’invitation de joindre Munier dans une expédition dans le Tibet sur les traces de la panthère des neiges.

Là, nous les suivons d’un camp à un autre, d’où ils partent en observation prolongée et immobile des alentours. Cette attitude de l’attente, de la quiétude absolue, Tesson le nommera « l’affût ». Et ce seront à mon avis les passages les plus parlants et les plus beaux du texte. Bien sûr il y aura d’autres observations animaliers et naturelles qui rendent le tout bien intéressant. A plusieurs reprises Tesson cite d’autres auteurs, soit des poètes, philosophes etc. A mon avis le livre de Matthiessen sur le Léopard de neiges a probablement jouer un rôle plus important qu’il n’ose avouer…

Bien. Mais quel dommâge que ces beaux sujets ne se suivent pas en toute tranquillité. Tesson n’a pas changé trop ?! Il doit dire ses bêtises, ses commentaires non neccessaires qui gâtent le plaisir. Le mien au moins. Dômmage, dômmage… Il peut pas échapper à lui-même. Je ne pense pas qu’après trois tentatives je vais lui donner une autre chance.


Mots-clés : #nature
par tom léo
le Jeu 20 Fév - 17:29
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Richard Wagamese

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Starlight


Originale : Anglais/Canada, 2018

Editeur : a écrit:Quand Franklin Starlight ne s'occupe pas de sa ferme, il part photographier la vie sauvage au coeur  de l'Ouest canadien. Mais cette existence rude et solitaire change lorsqu'il recueille sous son toit Emmy et sa fillette Winnie, prêtes à tout pour rompre avec une existence sinistrée.
Starlight emmène bientôt les deux fugitives dans la nature, leur apprend à la parcourir, à la ressentir, à y vivre. Au fil de cette initiation, les plaies vont se refermer, la douleur va laisser place à l'apaisement et à la confiance. Mais c'est compter sans Cadotte, l'ex-compagnon alcoolique d'Emmy, résolu à la traquer jusqu'aux confins de la Colombie-Britannique.
Dans ce roman solaire et inspiré, on retrouve Frank, le héros désormais adulte des Étoiles s'éteignent à l'aube.


REMARQUES :
Donc, vous l’avez compris : il s’agit en quelque sorte d’une suite à « Les étoiles s’éteignent à l’aube », et on suit alors Frank, quatre ans après la mort du « vieux ». Frank a repris la ferme de celui-ci, et travaille depuis trois ans avec Eugène, une vie solitaire. Mais il est respecté dans la ville (quand il faut y aller…). Il reste un homme des espaces et de la nature, et il y a dans ce livre des passages époustoufflantes de beauté, aussi de « communion » avec la nature.
L’arrivée d’Emmy et Winnie (que Frank a sauvé pour ainsi dire d’une arrestation en ville) va apporter un élément d’amour, mais avant tout une guérison en contact avec la nature. Elles avaient été cabossées pas mal par la vie, et ont pu échappé seulement tout juste des griffes d’un homme violent et sa bande. Qui est à leur trousse.
Au début ces deux trames sont racontées en parallèle jusqu’à Emmy et Winnie retrouvent alors Frank et Eugène. On devine que les poursuivant vont probablement les rattraper…

Mais voilà que le livre se clôt dans le suspens car Wagamese est mort là-dessus. Mais je pense que ce livre ne comptera pas pour l’action en soi (il me semble qu’il y a une logique qui nous laisse deviner la fin probable), mais pour la force guérissante de la nature et ces descriptions- là.

Je vais définitivement garder ce nom parmi mes auteurs « à suivre »...


Mots-clés : #nature
par tom léo
le Jeu 20 Fév - 17:12
 
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Sujet: Richard Wagamese
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant, Bloc-notes

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Brèves qui débutent en 2006 : notes de lecture (donc des pistes), sur l’actualité (un peu datées parfois, parfois piquantes avec le recul), impressions de voyage, pensées, aperçus, citations ‒ citons donc :
« On me reproche de trop citer d’auteurs. Mais les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. Elles trahissent le regret de ne pas avoir su ou de n’avoir pas pu dégainer sa pensée. »
« Citer l’autre », avril 2007

Écologie :
« L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. »
« Wilderness », janvier 2008

Citation de Lévi-Strauss, dont Tesson partage la crainte de la surpopulation :
« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure et l’air non pollué. »
« Deux photos », juillet 2008

(Assertion concernant les dauphins fluviaux de Chine qui me laisse dubitatif : )
« Dans les profondeurs aquatiques, la pesanteur réduite a permis à ces animaux de développer de gros volumes cérébraux. »
« Du progrès », février 2007

Un point de vue pertinent sur la sortie du nucléaire (et toute action écologique) :
« Mais on devrait poser une question préalable à celle du nucléaire. Sommes-nous prêts à consommer moins ? À changer de mode de vie ? À mener une existence moins rapide, moins confortable ? Car nous nous sommes drôlement accoutumés à cette énergie depuis que le général de Gaulle nous a dotés de notre indépendance atomique ! C’est l’offre qui a créé notre appétit. Puisque l’énergie était si peu coûteuse pourquoi nous en serions-nous privés ? Pour sortir du nucléaire, il faudrait abolir nos mauvaises habitudes. On croit le problème technique, il est culturel. »
« La sortie », mai 2011

Vues sur la société :
« Aujourd’hui l’Europe se rachète en célébrant une grand-messe mémorielle. (Depuis quelques années le Souvenir est devenu un bien de consommation, l’Histoire une affaire de marchands et les commémorations des aubaines commerciales pour les éditeurs, les producteurs et les commissaires d’expositions.) »
« Les livres contre les chars », janvier 2007

« Des amis me reprochent de ne pas participer aux défilés pro-tibétains organisés ci et là dans Paris et de fomenter uniquement des actions à caractère symbolique. Mais je n’ai pas le penchant manifestant. Marcher au pas cadencé dans un cortège en réduisant les élans de l’âme et les opinions de l’esprit à quelques slogans ne me plaît pas. J’aime mieux accrocher des petits lungtas aux fenêtres et aux arbres dans le silence de la nuit, qu’hurler dans les mégaphones. Je crois davantage à la valeur mantique de ces gestes qu’à l’utilité du beuglement collectif. Et puis le militantisme m’indiffère au plus haut point. Le combat idéologique m’intéresse encore moins que le marketing ! »
« La manif », juillet 2008

« Aperçu une affiche de cinéma avec ce sous-titre d’une crasse rare : "Pour devenir un homme, il faut choisir son camp." Si j’avais eu une bombe (de peinture), j’aurais tagué du Cioran par-dessus : "C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité." Mais, hélas, je me promène toujours en ville sans matériel de graffiti. Je passe mon chemin en me disant qu’après tout, "pour être un homme, il faut savoir foutre le camp plutôt que le choisir." »
« Slogan débile », septembre 2008

Et bien sûr le voyage, vu notamment comme un moyen de modérer l’écoulement du temps :
« Le voyage ralentit, épaissit, densifie le cours des heures. Il piège le temps, il est le frein de nos vies. »
« Pourquoi voyager », février 2009

« La grande angoisse, c’est la fuite du temps. Comment le ralentir ? Le déplacement est une bonne technique, sous toutes ses formes : l’alpinisme, la navigation, la marche à pied, la chevauchée. En route, les heures ralentissent parce que le corps est à la peine. Elles s’épaississent parce que l’expérience s’enrichit de découvertes inédites. Le voyage piège le temps. »
« Le temps, ce cheval au galop », décembre 2009

« J’ai identifié dans la marche et l’écriture des activités qui permettent sinon d’arrêter le temps du moins d’en épaissir le cours. »
« Je marche donc je suis », Trek, 2011

Le thème du temps fait l’objet d’une défense de l’instant présent, ici prônée avec provocation :
« La seule compagnie vivable : les chiens, les plantes, les enfants, les vieillards, les alcooliques, les êtres capables d’accepter l’inéluctabilité du temps sans vouloir le retenir ni le presser de passer. »
« Ces lieux que l’on ne retrouvera plus », octobre 2011

De l’humour aussi :
« Je me demande si la "théorie du complot" n’a pas été fomentée, en secret et dans la clandestinité, par un petit groupe d’hommes. »

Suite à ces blocs-notes pour Grands reportages, des articles parus ailleurs dans la presse, dont cette vigoureuse prise de position contre la contemporaine (toujours actuelle) condition féminine :
« Mais cela se passe aussi près de chez vous. L’Enquête nationale [sur les violences] envers les femmes en France (ENVEFF) révèle dans une étude récente qu’on viole mille femmes par an en Seine-Saint-Denis. Un petit air de Berlin le jour où les Russes sont arrivés. Et le pire c’est que tout le monde s’en fout. Aucune vague d’indignation massive pour ce tsunami de sperme, aucun élan solidaire comme la France, ce pays de l’émotion, est si prompt d’habitude à en manifester au moindre cyclone. Le gouvernement s’en balance. C’est que le viol, moins que le banditisme ou que les ouragans, n’a jamais ébranlé les structures d’un État. Une femme détruite ne menace pas les fondations d’une société. Sarkozy d’ailleurs s’en est pris aux esclaves plutôt qu’aux proxénètes dans ses lois sur le racolage. Du coup à Saint-Denis, à cause de l’étude, on placarde des affiches contre la violence faite aux femmes : "Être mâle ce n’est pas faire mal", "Tu es nul si tu frappes". Je redeviendrai chrétien lorsqu’on ajoutera aux tables de la loi (écrites par des hommes) : "Tu ne violeras pas." »
Libération, automne 2005


Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #mondialisation #nature #voyage
par Tristram
le Ven 14 Fév - 23:30
 
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Annie Dillard

Les vivants

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Whatcom, État de Washington, arrivée des premiers pionniers mi-XIXe sur la rive du Pacifique, parmi les énormes sapins Douglas et les accueillants Indiens Lummis.
« C’était l’abrupt rebord du monde, où les arbres poussaient jusqu’aux pierres. »

« Constellés de gouttes, les arbres ruisselaient sans cesse. On aurait dit une condensation, une incarnation de la pluie, une excroissance affreusement pesante et foisonnante contre laquelle l’homme luttait tous les jours de toutes ses forces, et qu’il détestait au plus profond de son cœur douloureux. Ce pays n’avait nul besoin d’ombre fraîche. La tâche de Rooney consistait à briser ce dôme ombreux, à aider le soleil à descendre jusqu’à terre. »

« Cela lui paraissait grandiose. « Je crois que je verrai les bienfaits du Seigneur au pays des vivants », lisait-elle [Ada, dans les Écritures] et Rooney y croyait aussi. »

Les familles survivent courageusement dans la précarité (nombreux accidents mortels, mais aussi épanouissement des enfants), et en bonne intelligence avec les Indiens du cru.
« De leur côté, les Lummis avaient appris à ignorer l’affreuse odeur des Bostons, car les nouveaux venus se lavaient rarement et ne changeaient jamais de sous-vêtements. Ils apprirent aussi à ne pas fouiller partout, car cela plongeait les Bostons dans un état d’énervement inutile, et à ne pas chaparder des objets ou des enfants sans prévenir. Ainsi, les gens s’entendaient. »

« Il disait que les Indiens étaient tous différents, jusqu’au dernier, exactement comme les Blancs, et John Ireland commençait seulement d’imaginer qu’il en était sans doute ainsi. »

« Le matin, le soleil semblait jaillir au hasard de n’importe quel point de l’horizon, comme une hirondelle. Il montait et descendait le long des versants des montagnes, chaîne après chaîne, sur ce rebord oriental du monde. Chaque après-midi, il jetait des ombres et des lumières nouvelles sur le papier peint ; chaque soir, il sombrait derrière une île différente. Le soleil est une créature fantasque, pensait le jeune Clare Fishburn ; le soleil est une abeille. Le jour faisait éclater les ténèbres puis inondait le monde ; toute la plage vacillait, s’enivrait de lumière. »


C’est aussi l’époque du boom économique américain, celle de l’épopée du chemin de fer, de l’expansion de la ville et du capitalisme marquée de crises désastreuses, et celle de la déportation des Chinois (voulue par les socialistes).
« ils créaient purement et simplement de l’argent »

« Aucun enfant n’est jamais voué à une vie ordinaire, on le voit bien en eux et d’ailleurs ils le savent, mais l’époque se met alors à les travailler, ils perdent leur intelligence à force d’apprendre ce que les gens attendent d’eux, ils dépensent toute leur énergie à essayer de s’élever au-dessus de leurs semblables. »

« Si l’utilité et la valeur du papier-monnaie dépendaient d’une superstition comme "la confiance du public", alors il ne savait plus à quel saint se vouer. »

Beal Obenchain le psychopathe malfaisant a décidé de faire sa chose de Clare Fishburn en lui annonçant qu’il allait le tuer d’un moment à l’autre, ce qui déclenche une méditation existentielle de la victime en attente (et met un peu de suspense dans l'histoire).
« S’il mourait maintenant, sa vie n’aurait été qu’un bref épisode, comme une averse passagère. S’il mourait plus tard, en ayant accompli davantage de choses, cela reviendrait au même. »

« Le temps était un hameçon dans sa bouche. Le temps le tirait, mâchoire en avant ; le temps le ramenait, tête la première, hébété, vers un rivage dont il n’avait pas soupçonné l’existence. »

« Il était, depuis le début, une bobine d’empreintes de pas qui commençaient un peu plus au nord, dans la cabane du campement dressée sur la plage où il avait appris à se tenir debout en s’accrochant à la jupe noire de sa mère. Ses traces disparaissaient, puis redevenaient visibles à mesure qu’il égrenait ses jours et ses ans ; il passa douze années à Goshen avant de revenir à Whatcom et il effectua d’innombrables allées et venues entre son domicile et le lycée, puis le bureau. Maintenant, sur cette plage, ses traces se dévidaient derrière lui telle une épluchure : le temps était un couteau qui l’épluchait comme une pomme et il allait continuer de l’entailler jusqu’à la fin. Ses traces, les traces de sa vie se termineraient abruptement, elles aussi – mais à ce moment-là il ne s’envolerait pas, comme un oiseau dans le ciel ; il descendrait sous terre. »

« Ces dernières années, quand il se retrouvait à chercher la compagnie des mouettes et des corneilles, des jeunes enfants et des arbres tolérants, il se savait motivé non seulement par leur indifférence envers sa personne et par leur belle spontanéité en sa présence, mais aussi parce qu’il admirait leur pureté, leur solitude sous le ciel bouleversé : les pattes des oiseaux dans la charogne, l’attention des jolis enfants, l’humilité et la rigueur des arbres. »

La place prépondérante de la religion chez les pionniers, qui doutent cependant :
« Dans le Sinaï, Dieu leur dit de ne pas toucher la montagne, sinon Il se mettrait en colère contre eux. Ils ne touchèrent pas la montagne, mais apparemment Il se mit néanmoins en colère contre eux, tout comme Il se mit en colère contre Ada tout près des montagnes, alors qu’elle non plus n’avait touché à rien. »

Une fresque historique (plus de 700 pages), avec de nombreux personnages hauts en couleur :
« Eddie Mannchen, dont la mère était morte brûlée à Goshen, et qui s’était installé à Whatcom vingt ans plus tôt, était passager sur le vapeur de Seattle en ce mois de mai, quand le courant drossa le bateau sur un rocher près d’Anacortes et qu’il coula. Tout le monde quitta le navire sain et sauf, tout le monde sauf Eddie Mannchen ; il resta à bord. Les gens installés dans les canots de sauvetage l’appelèrent et le supplièrent. L’eau lui arrivait à la taille sur le pont arrière, mais il resta à bord, les bras croisés, son chapeau repoussé sur la nuque. Enfin, le vapeur coula, entraînant la surface de l’eau avec lui, ainsi qu’Eddie Mannchen et son chapeau. Une femme agacée, qui élevait du bétail, le repêcha d’un coup de filet. Quand elle lui demanda pourquoi diable il avait fait cette ânerie, il répondit qu’il voulait seulement savoir, pendant une demi-heure, "à quoi ça ressemblait d’être le propriétaire d’un bateau et fabuleusement riche." »


Mots-clés : #aventure #colonisation #immigration #independance #nature #ruralité #xixesiecle
par Tristram
le Sam 8 Fév - 12:20
 
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Guy de Maupassant

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Les époux Christiane et William Andermatt décident de quitter Paris pour s’installer en Auvergne. La jeune femme doit suivre une cure, tandis que son mari, homme d’affaires sans scrupule, se lance dans la construction d’une station thermale. Pour la faire prospérer, il utilise tous les stratagèmes, n’hésite pas à faire appel à des médecins charlatans et à tirer profit des malades. Pendant ce temps, sa femme prend un amant…
Publié en 1887, le roman Mont-Oriol, une œuvre satirique à la fois comique et sentimentale, offre également une description du capitalisme et de la corruption médicale, des maux qui n’ont rien perdu de leur actualité.


Mont-Oriol

Surprenant. Déroutant même ce roman qui a pour décor le développement d'une petite ville d'eau. La bourgeoisie parisienne prend ses aises en Auvergne, l'ambiance provinciale charmante, pittoresque et détendue se révèle propice à la romance, à la passion comme à la spéculation. Maupassant moitié caricaturiste documentaire moitié lyrique décrit ce petit monde plus intéressé qu'innocent. Quoique, il s'en faudrait de peu... Dans la deuxième partie, plus de doute, le paysage a changé (défiguré ?) et l'amour a laissé place aux arrangements de raison... et d'intérêts, toujours.

La galerie de médecins et de personnages secondaires amène une touche d'humour burlesque et acide, à la fois masque et renforce la dualité de la quasi-totalité des situations. C'est aussi une touche plus légère dans ce qui peut s'envisager comme un discret jeu de massacre. Le temps passant, le peu de temps passant autour de deux saisons estivales ne laisse pas grand chose intact... D'autant plus que tout ça est nourri de l'expérience de l'auteur qui a séjourné et eu des relations en Auvergne. Son double Paul Brétigny, charismatique suscite un peu de compassion par sa douceur et surtout son manque de cupidité mais n'est pas épargné non plus de par son comportement avec les femmes.

C'est assez cruel tout ça. La lecture hétérogène reste aisée, l'écriture étrangement libre, directe et apte aux ruptures de rythme.

Drôle d'expérience par dessus de bien lointain souvenirs scolaires ou presque avec l'auteur...


Mots-clés : #amour #nature #satirique #xixesiecle
par animal
le Dim 26 Jan - 21:40
 
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Sujet: Guy de Maupassant
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Francis Hallé

Éloge de la plante, Pour une nouvelle biologie

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En un mot, la biologie s’intéresse principalement à l’animal, négligeant à tort la plante. Plutôt que d’essayer de résumer ce livre qui, plus que vulgariser, ouvre de nouvelles perspectives, je préfère transcrire quelques passages qui m’ont particulièrement marqué.
Entre zoocentrisme (et bien sûr anthropocentrisme de cet organisme « bilatéral et bruyant ») et banalité des plantes immobiles, nous ne prêtons guère attention à ces dernières, méconnaissant parfois même qu’elles sont vivantes.
« Intérêt et curiosité seraient régis, au moins en partie, par une émotion qui culmine chez l’homme lors de la reconnaissance de sa propre espèce, et décroît si l’être vivant auquel il est confronté est différent de lui. »

« Observer un animal crée une tension, car nous savons à quel point cet instant est fugace ; observer une plante engendre la sérénité : c’est le temps lui-même qui apparaît. »

La plante, fixe, est surface, l’animal, mobile, est volume.
« …] une très grande surface par rapport à un modeste volume, c’est là une des caractéristiques essentielles des plantes, et l’une de leurs différences majeures par rapport aux animaux. »

« …] au niveau, fondamental, de l’appropriation de l’énergie, la surface externe ‒ assimilatrice ‒ de la plante équivaut à la surface interne ‒ digestive ‒ de l’animal. »

Ce que je soupçonnais déjà pour la géologie, et qui me fascine :
« Elles semblent immobiles, mais c’est parce qu’elles vivent dans un temps différent du nôtre. »

Si on accélère l’observation des plantes, leur croissance (pratiquement leur seule mobilité) reste seule perceptible ‒ et les animaux « mobiles » sont effacés :
« …] les animaux ont pratiquement disparu ou ne sont plus perceptibles que sous la forme de brefs scintillements. Ce qui bouge, maintenant, ce sont les plantes, dans leur croissance végétative. On perçoit aisément la vigueur avec laquelle elles s’élancent vers la lumière de la canopée et on perçoit aussi la compétition qui les oppose les unes aux autres : on voit nettement les racines du figuier étrangleur se souder en réseau et se refermer lentement sur l’arbre support. Tandis que la croissance devient ainsi une vaste source de mouvements majestueux, les fleurs et les fruits évoluent trop vite pour être perçus autrement que sous la forme d’éclairs de couleur : la sexualité des plantes partage l’échelle de temps des animaux. »

Éblouissant :
« Au fond, plantes et animaux partagent une commune sensibilité à la lumière mais l’expriment selon des directions différentes : celle de la vision chez les uns et chez les autres celle de la photosynthèse (Bamola, communication personnelle). »

Vieille question de la sélection naturelle (au hasard) des mutations selon Darwin, et de l’hérédité des caractères acquis comme adaptation à l’environnement selon Lamarck :
« Ruelle : « Les plantes et les animaux ne sont que les véhicules mortels qui transportent les gènes, et leur comportement est déterminé par cette tâche unique. » Gouyon : « Les individus sont des artifices inventés par les gènes pour se reproduire. » Dawkins : « Pourquoi la vie ? Parce qu’elle assure la survie des gènes. »
Je récuse ces vues provocatrices, empruntés d’une sorte de téléologie à fondement divin, dont le dieu serait le gène ; je rejette l’idée que les êtres humains ne soient que les moyens de la progression victorieuse de leurs gènes et préfère la philosophie de Kant, pour qui les êtres humains sont des fins et non des moyens, pourvus d’une dignité et non pas d’un prix. Quoi qu’il en soit, ces vues extrémistes ne s’appliquent pas aux plantes : les gènes seraient mal avisés de confier leur intégrité à des organismes qui mettent tout en œuvre pour les faire varier ! »

« Ne pouvant se soustraire aux fluctuations de son environnement, la plante aurait en contrepartie la possibilité de faire appel aux deux mécanismes évolutifs ; elle pratiquerait et la sélection des plus aptes, et l’hérédité de l'acquis. »

Hallé souligne à propos que l’animal n’existe pas sans la plante, dont il a toujours besoin in fine pour s’alimenter, alors que la majorité des végétaux est capable de vivre en parfaite autonomie :
« Un regard éloigné nous montrerait qu’en réalité il s’agit, pour l’animal et l’être humain, sinon d'une défaite, du moins du handicap qu’implique une totale dépendance : la plante n’a pas besoin de nous qui avons besoin d’elle. »

« Les plus grands êtres vivants, et ceux qui vivent le plus longtemps, sont des plantes ; ces dernières sont aussi à l’origine de la plupart des chaînes alimentaires, elles structurent nos paysages, abritent les animaux, participent à la formation des sols et au contrôle local des climats, rafraîchissent l’air et sont capables, dans une certaine mesure, de le nettoyer de ses polluants. Grâce à la photosynthèse, la plante fournit à l’animal son énergie, sa nourriture et l’air qu’il respire.
Son succès biologique n’apparaît nulle part mieux que dans le domaine alimentaire : la plante ne dépend pas de l'animal, alors que ce dernier dépend d’elle pour sa survie quotidienne. L’homme, lui aussi, dépend totalement des plantes pour son alimentation : qu’il soit végétarien ou non, peu importe ; sans les plantes, je crois qu’il devrait se nourrir d’eau et de sel ! L’homme, un sommet évolutif autoproclamé… »

À se ramentevoir :
« Souvenons-nous qu’un seul grand arbre représente 160 hectares d’échanges hydriques avec son milieu, quasiment la surface de la principauté de Monaco. »

Derniers mots:
« Dans notre monde de frime, de fric, de pub, de bruit, de pollution et de brutalité, quel meilleur témoignage que celui des plantes, belles et utiles, discrètes et autonomes, silencieuses et d’une totale non-violence ? »


Mots-clés : #ecologie #nature #science
par Tristram
le Sam 18 Jan - 20:38
 
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Sujet: Francis Hallé
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Nastassja Martin

Croire aux fauves

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Originale : Français, 2019

CONTENU :
Editeur: a écrit:" Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné ".


REMARQUES :
Dans « Les âmes sauvages » l’auteure racontait déjà en 2016 dans son travail de doctorat de son séjour de deux ans parmi les peuples dans l’extrême Nord-Ouest de l’Alaska quand elle avait 23 ans. S’ensuivaient d’autres années d’études des Gwich’in et puis un séjour prolongé dans l’extrême Est de la Russie, dans des régions réculées du Kamtchatka. Là-aussi, elle se meut surtout dans le contact avec des gens marqués par les traditions et la cultures de ces peuplades sous influences schamaniques et animistes. Elle étudie alors de près ces compréhensions d’un monde, des mondes interpénétrés des uns par les autres. Ces présentations ne lui restent pas étrangères ; elle commence à vivre, penser, rêver dans ses patterns : elle rêve de rencontres avec des animaux, de la disparition de frontières (entre mondes).

Puis en Août 2015 alors cette rencontre d’un autre type : De façon inattendue, aussi bien pour l’ours et pour elle, ours et femme se font face, engagent un combat. L’une et l’autre emporte un morceau. Martin est mordu au visgae et à la jambe, une lutte commence pour refaire le visage, de rejoindre les services de secours, loin de là. Et après premières interventions, le retour en France et la continuation des soins.

Mais ce qui est particulier c’est qu’elle ne va pas tellement parlé d’une relation entre attaquant et victime, mais plutôt d’une rencontre de face à face. Sur les premiers pages cette rencontre est déjà passée, mais elle va y retourner dans les réflexions qui accompagnent le livre, le récit. Récit de l’année après la « rencontre » : des interventions, des souffrances, certes, mais beaucoup plus presque récit, exposé sur la patrie spirituelle de l’auteure, la non-dualité, le fait d’être marquée (déjà en avance?!) par l’ours et le melange, l’interpénétration des mondes. Qu’est-ce qu’une identité ? Singularité ? Ou plutôt : multiplicité ? Qu’est-ce qu’y est illusion, quoi vérité, réalité ? Ainsi cette anthropologue expérimente en et par elle-même les défis de la vision du monde des peuples « étudiés ». Et s’ouvrent des ponts et des portes.

C’est un livre qui pourrait vraiment déconcerté, mais qui est très sympathique, sans se larmoyer (malgré des larmes), avec beaucoup d’impulsions pour la réflexion.


Mots-clés : #autobiographie #nature
par tom léo
le Sam 11 Jan - 16:04
 
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Sujet: Nastassja Martin
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Joëlle Zask

Quand la forêt brûle

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Un ouvrage important d'une philosophe importante en France. J'éprouve une fierté certaine à avoir été son élève et l'avoir eu pour directrice de recherche.
Lire ce livre alors qu'il se passe ce qu'il se passe en Australie induit nécessairement une sorte d'urgence à s'informer et une certaine atmosphère lors de la lecture.
Je ne suis pas écologiste au sens où on l'entend politiquement, avec un militantisme revendicatif forcené. J'essaye de m'informe du mieux possible notamment sur l'agriculture, sur la biodiversité d'un point de vue scientifique et j'avoue ne jamais m'être posé de question sur le sujets des feux de forêts jusqu'à la connaissance des méga-feux.

J'ai donc lu cet ouvrage pour deux raisons. La première est parce qu'il provient d'une personne qui a beaucoup compté dans mes études en philosophie et la seconde est par rapport à mon implication politique.

J'avoue avoir été très intéressé par cet ouvrage.
Tout d'abord parce que le style de Joëlle Zask s'y prête. Le propos est clair, le style est simple, sans fioriture et concis. Il n'y a pas de prétention ni de volonté de gloser, simplement de partager et d'avertir non dans un catastrophisme effréné mais avec la patience de la démonstration philosophique et des connaissances scientifiques.

Il ne sert à rien de s'attarder sur l'émotion sinon pour comprendre les causes de cette émotion et notre rapport singulier au feu constructeur et destructeurs d'environnements, d'espaces et de sociétés. Rappeler que le feu nous a permis de bâtir nos techniques et nos civilisations n'est pas une mince affaire à une époque où l'ultra préservationnisme et l'interventionnisme exagéré laissent peu de place à la nuance quant à notre rapport avec le monde et la Nature.

Nous rappeler à l'humilité également en remarquant que la technologie ne nous permet pas de lutter contre les méga feux et préciser aussi que la course à la vente de cette technologie au motif qu'il s'agit d'une guerre contre le feu (dont on peut également interroger la pertinence puisque le feu est le seul élément qui place notre relation dans le champ lexical de la guerre.) ne sert à rien contre les méga feux et que bien souvent les éléments naturels résolvent la situation.

Mentionner l'information selon laquelle nous nous servons du feu depuis des millénaires et depuis homo erectus pour aménager l'espace et que bien souvent cet aménagement lorsqu'il est équilibré renforce le développement des espaces naturels. Mais pour cela il convient d'être à nouveau capable d'interactions sociales avec la Nature afin d'en comprendre la temporalité. Et de prendre en compte le fait que la Nature vierge n'existe pas, qu'elle est déjà sujette depuis longtemps à nos volontés d'aménagement et aux évolutions successives.

Réaffirmer le rôle du réchauffement climatique et du cercle vicieux généré par les Méga feux producteurs immenses de CO2 et destructeur d'espaces végétaux producteurs eux d'oxygène.

Interroger notre culture du feu ainsi et notre rapport à lui, nos sentiments à son égard, le traumatisme vécu quand il est hors de contrôle, et réintroduire le concept de paysage comme point d'ancrage de notre relation à notre environnement.

C'est un retour aux sources social, politique, et finalement le principe premier de l'écologie que souhaite nous communiquer Joëlle Zask et ce à travers l'archétype du méga feu véritable révélateur des tensions qui se jouent entre nos sociétés et la Nature. Confirmer la nécessité d'un retour aux paysages et du coup à la paysannerie qui n'est pas seulement l'agriculture mais un mode de vie équilibré entre la vie social et la vie au sein d'espaces naturels. Car la vie sociale est aussi aux champs, elle l'a d'abord été.

Un livre indispensable pour tout citoyen et toute formation politique qui dépasse les idéologies en demeurant factuel et en essayant de répondre à des problématiques complexes mais nécessaires.


Mots-clés : #essai #nature #philosophique
par Hanta
le Jeu 9 Jan - 14:13
 
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Sujet: Joëlle Zask
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Rick Bass

Dans les monts Loyauté

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Premières nouvelles publiées de Rick Bass, ce recueil fut dédié à John Graves, Jim Harrison et Tom McGuane…
Et pour un coup d’essai ce sont dans l'ensemble d’excellents textes, tous marqués par la nature (y compris humaine).

Chronique de la ville de Rodney
L’existence fantasque dans une petite ville portuaire pratiquement abandonnée dont le Mississippi s’est retiré voilà un siècle, coupant un de ses méandres.

Le Marigot
C’est le surnom d’un gamin persécuté par les autres élèves, peut-être fascinés parce qu’il est passionné par le marais et sa faune.

Incendies
Pour la protéger d’une éventuelle attaque d’ours, le narrateur suit à vélo une coureuse venue s’entraîner dans cette vallée écartée, souvent visitée par les incendies, volontaires ou pas.

La Vallée
« Un jour, j’ai quitté le Sud, j’ai laissé tomber mon travail et j’ai filé jusqu’au milieu des neiges : l’extrême nord-ouest. J’y habite un chalet rustique sans électricité, et je ne n’en partirai jamais.
Il n’y a pas beaucoup de gens dans cette vallée – vingt-six électeurs inscrits – et plutôt que de détester presque tout le monde, comme ça m’était si facile en ville, je peux maintenant prendre le temps d’aimer presque tout le monde.
Il faut que je commence petit. Il faut que je m’y prenne bien. »

Dans cet aperçu du Wild du Nord-Ouest, on pressent nettement l’œuvre à venir.
À propos d’une autre solitaire, qui recueille les chiens fuyant vers le Canada :
« Je suis comme ces chiens errants, et je pense que Jody aussi. Ces chiens sont venus de loin pour arriver jusqu’ici. »


Cornes et ramures
Dans une petite communauté similaire, sinon la même, où tout le monde chasse à la saison, Suzie est contre.
« Le bétail est fait pour ça. Le bétail ressemble aux habitants des villes. Le bétail s’attend à, et même mérite, ce qui va lui arriver. Mais les animaux sauvages sont différents. Les animaux sauvages aiment la vie. Ils vivent dans les bois exprès. C’est cruel d’aller les chasser et de les tuer. C’est cruel. »


Wejumpka
C’est le « nom indien » d’un petit garçon abandonné par son père suite au divorce de ses parents.

Le Fabuleux Pig-Eye Reeves
Pour s’entraîner, un jeune boxeur du Mississippi se bat dans les bars minable, et court poursuivi par un cheval.

L’Attente
Journée de pêche en mer, entre hommes avec les femmes en tête.

Séjour au Paradis
Le gardien d’un château dans une forêt reculée profite du lieu, et voudrait le protéger des deux agents immobiliers qui projettent de le rendre rémunérateur, en vrais prédateurs.

Dans les monts Loyauté
Ambivalents souvenirs de jeunesse.

Mots-clés : #nature #nouvelle
par Tristram
le Mar 7 Jan - 23:21
 
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Sujet: Rick Bass
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Richard Wagamese

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Les étoiles s'éteignent à l'aube

Roman initiatique d'un adolescent d'ascendance indienne qui accompagne un père qu'il n'a pas connu pour son dernier voyage. Deux hommes à des âges différents de la vie mais tous deux en manque d'une partie d'eux-mêmes. Tous les oppose, le jeune homme droit dans ses bottes et débrouillard, serein, fort ; l'autre malade, alcoolique avec beaucoup d'ombres dans son passé. On trouve aussi la figure calme du tuteur, la femme et la mère à l'aura quasi mystique... et la nature. On respire le  grand air canadien comme si on y était.

Il faut rajouter encore la guerre et un regard cru sur la vie rude des travailleurs des minorités (locales)... et insister sur l'alcoolisme. Beaucoup de thèmes donc qui se retrouvent mélangés dans ce voyage à pieds et à cheval, cette quête d'identités individuelles et collectives : familiale... et plus, la transmission se retrouvant aussi dans un autre geste, celui du tuteur et d'autres rares présences.

Tout fait beaucoup mais ça reste "sensible" et loin d'être sans intérêt, cependant je dois me reconnaître plus à l'aise, indulgent en fait, après avoir lu la petite biographie de l'auteur qui en a un petit peu ch... des deux côtés de la barrière en ayant fait du bon du moins bon et il faut lui reconnaître d'abord ce mélange là : du bon et du moins bon, de ce que peuvent cacher les apparences et tout ce qui peut exister derrière les appréhensions, les blocages ou les rancunes. Ce n'est pas si binaire que ça en a l'air et le temps existe, les mots aussi (parait-il). Alors le regret est dans la forme à l'américaine, très maîtrisée mais très formatée.

Ne pas oublier le bon, l'évidence de moments de lecture, "tourne page",  etc.


Mots-clés : #addiction #amérindiens #ancienregime #guerre #initiatique #nature #relationenfantparent
par animal
le Mar 7 Jan - 20:52
 
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Sujet: Richard Wagamese
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Francisco Coloane

Cap Horn

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Quatorze nouvelles sur la brutalité de l’existence pour les animaux (y compris l’homme) en Patagonie, que ce soit dans les estancias magellanes, dans la pampa ou en mer. Ou plutôt de brefs récits, rapportés par un narrateur comme autant de témoignages, ce qu’ils sont au moins en partie.
Le dernier texte, qui donne son nom au recueil, résume bien l’ensemble : des hommes tuent les bébés phoques où ils sont mis au monde, puis s’entretuent.

« Le couteau était pour Denis comme une prolongation de lui-même, un sens supplémentaire grâce auquel il recevait de secrètes et agréables vibrations. Il l’avait toujours en main, coupant des longes de cuir, amincissant des lanières, effilant les fines veines de guanaco qui servent de fil à coudre. » (La voix du vent)

« Denis était-il un criminel-né ? Ou bien ses vingt années de dépeçage avaient-elles fait de lui un homme accoutumé à son lot quotidien de victimes ? » (La voix du vent)

« Nous étions à la mi-décembre et la nuit, sous ces latitudes, est presque inexistante ; les jours se mordent la queue, car à peine le crépuscule commence-t-il à étendre ses ombres que la clarté laiteuse de l’aurore les efface. » (L’iceberg de Kanasaka)

« Puis nous donnâmes à manger aux chiens et nous nous assîmes autour du feu pour boire le maté et goûter ce calme indicible, mélancolique et parfois angoissant qui s’installe la nuit dans les déserts et les pampas fuégiennes, où nul oiseau ni insecte ne viennent troubler la solitude et le silence. » (Une nuit dans le Páramo, III)

« C’est la vie, compagnons ! Nous finirons tous de la même manière, comme les moutons que nous conduisons de l’estancia à la chambre froide ; à la différence près que les capones [moutons châtrés], on les engraisse et que la viande part en Europe dans des boîtes de conserve de toutes les couleurs, tandis que nous, on se serre la ceinture, on nous roule dans la farine et on nous marche sur les pieds ! Et au bout du compte nos pauvres carcasses s’en vont pourrir dans la boue, ou parfois, histoire de changer, on nous envoie, sans prendre la peine de nous engraisser, dans ces charniers humains que les riches creusent entre les frontières ! D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’on finisse bientôt là-bas ! J’ai entendu dire que toutes ces bêtes étaient prévues pour une guerre prochaine. » (Chiens, chevaux, hommes)


Mots-clés : #aventure #nature #nouvelle #solitude
par Tristram
le Ven 27 Déc - 23:03
 
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Sujet: Francisco Coloane
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David George Haskell

Un an dans la vie d'une forêt

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« Assis devant mon mandala sur le bloc de grès plat, je me fixe des règles simples : y venir aussi souvent que possible, observer le déroulement d’un cycle annuel, garder le silence, déranger le moins possible, ne pas tuer d’animaux ni en évincer, ne pas y creuser ni y pénétrer, ne m’autoriser qu’un simple effleurement des doigts, de temps en temps. Je n’établis pas de programme de visite précis, mais je me promets de venir là plusieurs fois par semaine. »

David George Haskell s’est choisi une aire circulaire, qu’il compare à un mandala tibétain, où il voit un microcosme de l’écosystème forestier.
« La quête de l’universel dans l’infiniment petit est un thème sous-jacent dans beaucoup de cultures. »

Il est à remarquer que cette démarche, qui paraît aléatoire voire mystique, reste fondamentalement scientifique : c’est l’étude d’un échantillon représentatif d’une forêt ancienne des Appalaches.
Le grand intérêt de ce livre est de présenter un état de nos connaissances sur la diversité biologique (je suppose scientifiquement correct) sous une forme à la fois attrayante et réfléchie (au sens de ses implications humaines). La démarche d’Haskell est particulièrement congrue : cette relation en manière de journal d’observation (l’astuce "un an sur une parcelle de forêt") est rédigée dans un style inspiré, aux limites (parfois transgressées) du lyrisme et de la poésie. Seul un certain anthropomorphisme humoristique (mais du ressort du conte) me paraît un peu dommage. C’est un ouvrage de vulgarisation (qui ne demande pas de connaissances poussées en sciences naturelles), mais le côté didactique est toujours agréablement conçu, et les descriptions faites sur un ton à la fois juste et passionnant.
Profitons donc de l’engouement actuel pour la nature (et notamment les arbres avec Wohlleben) pour approcher ce monde fascinant et méconnu !
Sinon, la part est belle en ce qui concerne l’évolution, ce grand moteur du vivant (si on lui laisse le temps) ; comme c’est dorénavant généralement reconnu, il apparaît que coopération et compétition agissent de concert.
« La génétique moderne donne à penser que dans la nature, les frontières sont souvent plus perméables que nous ne le supposons quand nous nommons des espèces "distinctes". »

« Le ministre de l’Évolution récompense les animaux qui prêtent assistance à leurs proches parents et ignorent leurs parents plus éloignés. »

« L’évolution enjoint non seulement à "croître et multiplier" mais aussi à "s’en aller et multiplier". »

Un développement des pensées de Darwin mène à des considérations inattendues, et fort actuelles :
« Ce que dit Darwin, c’est que toutes les formes de vie sont faites de la même étoffe, et nous ne pouvons donc écarter d’un revers de main la possibilité que les chenilles ressentent les effets d’un choc nerveux en affirmant que seuls nos nerfs peuvent provoquer une réelle douleur. Si nous reconnaissons la continuité évolutionnaire de la vie, nous ne pouvons pas ne pas éprouver d’empathie envers les animaux. Nous sommes faits de la même chair. La descendance d’un ancêtre commun implique que la douleur ressentie par les chenilles et celle de l’homme sont similaires. La douleur des chenilles peut certainement différer de la nôtre en intensité et en qualité, tout comme leur peau et leurs yeux diffèrent des nôtres, mais il n’y a aucune raison de penser que le poids de la souffrance est plus léger pour les animaux non humains. […]
La souffrance est-elle plus grande quand la douleur se manifeste dans un esprit capable de voir au-delà du moment présent ? Ou est-ce pis d’être enfermé dans une inconscience où la douleur est la seule réalité ? Question de goût peut-être, mais la deuxième possibilité ne me semble pas être la plus réjouissante. »

Évidemment la conscience écologique a sa place dans ce livre :
« Le fait que les [plantes] éphémères aient survécu au bouleversement de la période glaciaire montre qu’elles s’adaptent aisément lorsque le vent tourne. Mais la tempête qu’a été l’âge glaciaire a mis des milliers d’années à éclater et à se calmer, alors que ces plantes sont maintenant confrontées à un changement qui s’est abattu en rafale sur elles en l’espace de quelques décennies. Le paradoxe de l’écologiste est devenu la prière du défenseur de l’environnement. Ce mandala pourrait bien être une partie de la réponse à cette prière, une zone de forêt relativement épargnée par le morcellement et l’invasion, où les pages de l’ancienne charte écologique n’ont pas été encore arrachées et emportées par le vent. Ces fourmis, ces fleurs, ces arbres recèlent l’histoire et la diversité génétiques à partir desquelles l’avenir sera écrit. Plus nous retiendrons de pages, plus le scribe de l’évolution aura de matériaux à sa disposition pour retoucher la saga. »

« Les forêts de la planète renferment à peu près deux fois plus de carbone que l’atmosphère, plus de mille millions de millions de tonnes. Cette énorme réserve nous prémunit contre la catastrophe en faisant office de tampon. Sans les forêts, la majeure partie du carbone serait dans l’air sous forme de gaz carbonique et nous ferait griller comme dans une serre. »

On découvre un écosystème largement inconnu en Europe (parulines, etc.). J’ai particulièrement été sensible à la salamandre (28 février) :
« L’évolution a donc conclu deux marchés avec ces animaux, tous deux inscrits dans leur chair : une bouche plus efficace au prix d’une absence de poumons et un allongement de l’espérance de vie au prix d’une queue détachable. Le premier accord est irréversible, le second temporaire, effacé par le mystérieux pouvoir de régénération de la queue.
Le pléthodon est un maître de la métamorphose, un nuage vivant. Sa parade nuptiale et les soins qu’il prodigue à ses petits défient nos classifications péremptoires, ses poumons ont été troqués contre des mâchoires plus longues, une partie de son corps est détachable et, paradoxalement, alors qu’il adore humidité, il ne se baigne jamais. Et, comme tous les nuages, il est vulnérable aux vents violents. »

Et j’ai découvert les (peu appétissantes) blarines, musaraignes à la salive neurotoxique (25 mars) :
« Les blarines ont une vie courte, intense. Une sur dix seulement survit plus d’un an ; les autres sont consumées par leur métabolisme endiablé. Elles respirent si frénétiquement qu’elles ne peuvent subsister longtemps au-dessus du sol. Dans l’air sec, leur respiration outrageusement rapide les dessécherait et les tuerait rapidement. »

La narration du tremblement de terre (29 avril) a un bien meilleur rendu que beaucoup de récits que j’ai pu lire à ce propos, et la sexualité des champignons (2 juillet) est sidérante !
« Nous avons éliminé les prédateurs des cerfs, les Indiens d’abord, puis les loups, puis les chasseurs, dont le nombre diminue d’année en année. »

« Comme tout un chacun, je suis lesté de mon bagage culturel et ne vois donc que partiellement la fleur ; le reste de mon champ de vision est occupé par des mots accumulés depuis des siècles. »


Mots-clés : #ecologie #lieu #nature #science
par Tristram
le Lun 23 Déc - 23:23
 
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Sujet: David George Haskell
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Wallace Stegner

Lettres pour le monde sauvage

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Textes autobiographiques, les souvenirs d’une enfance dans les plaines du Saskatchewan, et l’expérience déterminante de se tenir seul dans l’immensité de la nature :
« Le monde est vaste, le ciel encore plus, et vous tout petit. Mais le monde est également plat, vide, presque abstrait, et, dans sa platitude, vous êtes une petite chose dressée sur son chemin, aussi soudaine qu’un point d’exclamation, aussi énigmatique qu’un point d’interrogation. »
La quadrature du cercle

Ces différents récits se superposent, donnent des variantes ou se complètent. Ils retracent notamment l’histoire d’un melting pot pionnier à la frontière canadienne (métis d’Indiens et de Français, cockneys, cow-boys, Scandinaves, etc.), un pot-pourri de migrants idéalistes, naufragés ou escrocs. Ils permettent aussi de trouver l’origine de certaines scènes des romans de Wallace Stegner, comme celle du poulain à la décharge.
Et surtout, ils expriment la réalité du contact avec la nature :
« Mon enfance dans l’un des derniers espaces de la Frontière m’a inculqué deux choses : la connaissance du monde sauvage et de ses créatures, et, sur le tard, la culpabilité d’avoir participé à leur destruction.
J’étais un enfant chétif, mais pas soumis. Comme tous les garçons que je connaissais, je reçus une arme et l’utilisai dès l’âge de huit ou neuf ans. Nous tirions sur tout ce qui bougeait ; nous abattions tout ce qui n’était pas apprivoisé ou protégé. L’hiver, nous posions des pièges pour les petits animaux à fourrure de la rivière ; l’été, mon frère et moi passions chaque jour des heures à piéger, abattre, prendre au collet, empoisonner ou noyer les spermophiles qui affluaient dans notre champ de blé et dans l’eau précieuse de notre rezavoy [réservoir, en français]. Nous empoisonnions les chiens de prairie et liquidions au passage les putois à pieds noirs qui s’en nourrissaient – ce sont aujourd’hui les mammifères les plus rares d’Amérique du Nord. Nous ignorions même qu’il s’agissait de putois ; nous les qualifiions de grosses belettes. Mais nous les tuions comme nous tuions tout le reste. Un jour, j’en transperçai un avec une fourche dans le poulailler et fus écœuré par sa vitalité farouche, épouvanté par la résistance des créatures sauvages face à la mort. J’eus la même impression en attrapant un blaireau dans un piège à spermophiles. Je l’aurais volontiers laissé partir, mais il était si féroce et se jeta sur moi avec une telle sauvagerie que je dus le frapper à mort avec une pierre »
Trouver sa place : une enfance de migrant


« Chaque fois que nous nous aventurons dans le monde sauvage, nous recherchons la perfection de l’Éden primitif. »
Au jardin d’Éden

C’est par exemple « le Havasu Canyon, le sanctuaire profondément enfoncé, cerclé de falaises, des Indiens havasupai » d’Au paradis des chevaux. (Le lieu m’a ramentu un paysage des Himalayas décrit par Alexandra David-Néel.)
Mais c’est « Un paradis pas complètement idyllique, malgré son isolement, sa tranquillité et son eau d’un bleu éclatant. », notamment à cause de « l’insensibilité habituelle des Indiens vis-à-vis des animaux »
Wallace Stegner lui-même ne sait pas quelle solution préconiser pour sauvegarder les dernières cultures libres :
« Est-il préférable d’être bien nourri, bien logé, bien éduqué et spirituellement (c’est-à-dire culturellement) perdu ; ou bien est-il préférable d’être ancré dans un schéma de vie où décisions et actions sont guidées par de nombreuses générations de tradition ? »


Puis viennent des remarques d’une "brûlante" actualité sur l’arrogance aberrante de notre civilisation inadaptée, qui n’ont pas été entendues. À propos d’une mirifique, prodigue et vaine réalisation architecturale :
« Cette maison dans le désert me paraissait, et me paraît toujours, un paradigme – plus qu’un paradigme, une caricature – de notre présence dans l’Ouest au cours de ma vie. »
Frapper le rocher

L’aridité comme mode de vie est plutôt un essai historique sur l’Ouest américain, vaste espace pour migrants déracinés, tandis que Les bienfaits du monde sauvage interroge le devenir du rêve américain.
« Combien de temps la liberté survit-elle aux richesses ? Combien de temps la démocratie peut-elle survivre à l’amenuisement des possibles et à l’élargissement du fossé entre riches et pauvres ? »
Les bienfaits du monde sauvage

« Car, pendant que nous nous acharnions à modeler le monde sauvage, celui-ci nous modelait en retour. Il a changé nos habitudes, notre cuisine, notre langue, nos espoirs, nos images, nos héros. Il a courbé le manche de nos haches et marqué un tournant dans notre religion. Il a façonné notre mémoire nationale ; il nous a fait une promesse. Manifestement, ce changement n’a pas affecté tous les Américains, et les nouveaux Américains arrivés trop tard pour être rebaptisés par le monde sauvage, qui ne connaissent d’autre Amérique que les jungles d’asphalte, risquent de ne pas l’avoir ressenti du tout. Mais il a affecté suffisamment de gens et de générations pour insuffler à nos institutions, nos lois, nos croyances et notre rapport à l’univers une dynamique dont les futurs Américains ont pu bénéficier et dont ils ont pu tirer des enseignements, une dynamique à laquelle le droit tend à se conformer, qui fait partie intégrante d’une foi typiquement américaine. »
Les bienfaits du monde sauvage


« Nous sommes une espèce sauvage, comme l’a montré Darwin. Personne ne nous a jamais apprivoisés, domestiqués ou engendrés scientifiquement. Mais, pendant au moins trois millénaires, nous nous sommes engagés dans une course effrénée et ambitieuse pour modifier notre environnement et en prendre le contrôle, et, dans ce processus, nous nous sommes quasiment domestiqués. »
Coda : lettre pour le monde sauvage

« Il me semble significatif que notre littérature ait ostensiblement glissé de l’espoir à l’amertume presque au moment précis où le mythe de la Frontière touchait à sa fin, en 1890, et quand l’American way of life a commencé à devenir largement urbain et industriel. À mesure de cette urbanisation, notre littérature et, je crois, notre peuple devenaient affolés par le changement technologique, malades et aigris. »
Coda : lettre pour le monde sauvage


Mots-clés : #amérindiens #autobiographie #ecologie #essai #nature #ruralité #temoignage
par Tristram
le Dim 8 Déc - 11:46
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Kathleen Jamie

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Kathleen Jamie
Dans l'œil du faucon. - Hoebeke

«La muse apparaît et elle disparaît. Il y a des moments d’écriture intenses, et des moments de silence. Cela fait trente ans que je publie, et j’ai toujours l’impression que c’est provisoire. Je ne sais jamais ce qui va se passer après.»

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Kathleen Jamie est écossaise et elle est surtout connue pour sa poésie.
Heureusement pour nous, ses récits en prose contiennent suffisamment de qualités pour nous surprendre. Elle voit ce que nous ne voyons pas. Parce que nos sens sont atrophiés ou saturés par trop d'images.
Et puis, elle a l'oeil exercé, une constante curiosité et, en plus, une bonne paire de jumelles. Lorsqu'elle observe un couple de faucons pèlerins en train de nidifier, elle sait qu'ils l'observent autant qu'elle les observe. Et même davantage, question de vigilance et d'yeux beaucoup plus performants.
Il y a chez elle une curiosité et un besoin de connaitre, un enthousiasme communicatif et une humanité frottée de simplicité et d'esprit d'ouverture. Des qualités d'observatrice hors pair.
Elle lit aussi beaucoup et ne tient rien pour acquis. Elle s'intéresse à tout ce qui est caché, enfoui. A l'histoire et à l'archéologie.
Sa phrase est précise et légère, peut-etre parce que le récit lui permet d'exprimer la poésie à travers la prose.


Tag nature sur Des Choses à lire Jamie_12

Ailleurs, elle écrit ceci qui donne à penser :

"Ce qui pourrait bien nous sauver, d'après le naturaliste Edward O. Wilson, c'est un caprice de l'histoire. Plus qu'un caprice, "Un cadeau miraculeux de la nature humaine aux générations futures" dont nous commençons seulement à nous rendre compte. Par nature humaine, Wilson entend la nature des femmes. Nous ne nous "reproduisons" pas. Quand les femmes ont le choix, jouissent d'une bonne santé et d'un certain confort matériel, elles font immédiatement en sorte d'avoir moins d'enfant, voire pas du tout. Wilson attribue cela à un instinct : "un choix instinctif universel". Il affirme qu'il se pourrait bien qu'au cours du siècle prochain, à travers l'émancipation des femmes et l'amélioration des soins donnés aux nouveaux-nés, la population humaine se stabilise puis commence à chuter. A son tour, l'exploitation des ressources de la planète diminuera aussi, et nous pourrons peut-être éviter une catastrophe, et assurer notre survie, et celle d'innombrables autres espèces."


Mots-clés : #nature
par bix_229
le Lun 2 Déc - 18:05
 
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Sujet: Kathleen Jamie
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Pierre Jourde

Pays perdu

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Vous le savez peut-être, l'homme Pierre Jourde m'est assez antipathique. Mais je ne m'interdis jamais de lire ni d'aimer l'œuvre d'un écrivain dont la personnalité me rebute. Je ne profite donc pas de ce compte-rendu pour faire son procès, car son livre m'a déplu pour des raisons extérieures à ce qui me déplaît habituellement chez lui et dans ses articles de blog. Par ailleurs, je me suis forcé de ne pas lire ton commentaire, @Nadine. Je le lirai dès que j'aurai terminé le mien (et j'ai hâte !)

***
                                                                                         
Dans le village déshérité où vit encore une partie de la famille du narrateur, un enterrement a lieu. Cet enterrement est le fil rouge du roman, autour duquel s'entrecroisent les portraits des habitants de ce "pays perdu". Le narrateur, à travers et par-delà ces portraits, engage une réflexion sur la mémoire, sur le deuil et sur l'impermanence des choses.

Dans l'incipit, le narrateur retrace l'itinéraire de la ville jusqu'au "pays perdu", qu'il suivait avec son père lorsqu'ils allaient visiter leur famille. Cet itinéraire du cœur du monde à ses confins, paradoxalement brouillé par la précision des explications géographiques, nous fait mesurer l'isolement de ce "pays". Ceci entendu, cette énumération nécessairement longue et répétitive des routes, des villages, des crevasses, des montagnes, des rocs, des steppes brûlées, du ciel "comme une mer", matérialisant le gouffre spatial et temporel entre le "pays perdu" et le monde civilisé, à cause de sa longueur même, se devrait d'être sinon un manifeste esthétique, du moins une démonstration de style, sous peine d'être pur excédent et véritable pensum.

Or, d'entrée de jeu et tout le long du roman, c'est précisément le style qui pèche.

Sa phrase est encombrée de détails terre-à-terre censés produire un effet de réel, mais qui ne font guère illusion : ces détails, simples notations dépourvues de tout traitement littéraire et qui me semblent par ailleurs tout à fait accidentelles, se résument à un vain remplissage. Entre plusieurs artifices, Jourde a fréquemment recours à un vocabulaire excessif et tonitruant, qu'il semble confondre avec l'éloquence et la force d'évocation; afin de donner vigueur et mouvement à ses descriptions, il prête vie aux paysages et aux objets d'une façon maladroite et inefficace. Enfin, son texte juxtapose bien souvent un vocabulaire vulgaire jugé celui d'un campagnard et le lexique choisi d'un spécialiste (manifestations qu'on peut également observer à l'échelle de la syntaxe) : je suppose qu'il s'agit d'un choix conscient, non entièrement dénué d'humour, mais qui n'en est pas moins agaçant.
Je trouve par exemple cette phrase assez drôle, mais ça ne vient pas sans un léger malaise : quel regard du narrateur est-ce que cela traduit, au-delà de l'effet comique ?
Il est arrivé que Gustave, la bouche pleine de potage, puant la vinasse et la sueur, projette dans mon assiette, scories d'une éruption spasmodique de mots, quelques fragments de vermicelle.

Sans développer outre-mesure, je suis encore stupéfié par le passage consacré à la typologie des bouses de vache, dont topocl a déjà parlé. Je pense ne jamais avoir rien lu de plus vulgaire, mais j'avoue que je me suis bien amusé.

En somme, l'écriture de Jourde est une écriture inopérante : ce n'est pas le roman qui se regarde fonctionner, c'est l'auteur qui se regarde écrire. Et c'est regrettable, car ses portraits auraient pu m'intéresser. À leur tonalité on sent qu'ils se voudraient intimes, empathiques, et cependant sans concessions. Je les trouve sans chaleur car Jourde ne parvient jamais à faire oublier sa présence : c'est à peine si je vois rien d'autre que la page du livre que je suis en train de lire. Trop souvent, il sacrifie à la belle formulation et au trait d'esprit la justesse de ses peintures.
Avec sa casquette, sa veste de grosse toile bleue et ses moustaches, c'est l'effigie du paysan en visite. Le travail de soixante années tombe sur cette silhouette neutralisée et la rive au sol.

Dans la robe blanche qui peine à faire le tour de sa carrure puissante, la couronne des épousées sur le crâne, elle figurerait aussi bien, avec le même naturel, sur la photographie d'un mariage à Oulan-Bator dans les années quarante.


On trouve tout de même, çà et là, de courtes réflexions sur la douleur et sur le deuil qui m'ont paru plutôt justes.
À présent je ne viens plus toucher la tombe pour sentir sa peau, mais pour tenter de me remémorer une sensation morte. C'est à la sensation que je songe, et non à lui. Alors je me reproche ce geste vide. Je m'en veux de cette sentimentalité sans contenu, qui blasphème une piété disparue, réduite à des rites. Mais peut-on s'en vouloir d'accomplir les rites sans recevoir la visite du dieu ? Qu'il faille avoir honte de son absence signifierait que la douleur est honorable. La douleur n'a rien d'honorable. L'idée même est déplaisante, comme si l'on pouvait tirer quelque rétribution de cela. Ni la souffrance, ni l'absence de souffrance ne peuvent se vivre sans culpabilité. Il faudrait apprendre à ne plus s'en vouloir.


Quant à l'agression qu'il a subie après la parution de ce texte, je n'en vois pas le motif. Ce livre n'a pourtant rien d'une insulte…


Mots-clés : #intimiste #mort #nature #ruralité #social #solitude
par Quasimodo
le Jeu 31 Oct - 20:11
 
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Sujet: Pierre Jourde
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Joseph Kessel

Tag nature sur Des Choses à lire Index14

J'ai lu Le lion cet été!

"King lécha le visage de Patricia et me tendit son mufle que je grattai entre les yeux. Le plus étroit, le plus effilé me sembla, plus que jamais, cligner amicalement. Puis le lion s'étendit sur un flanc et souleva une de ses pattes de devant afin que la petite fille prît contre lui sa place accoutumée."


L'histoire d'un amour fou entre une petite fille et un lion.

C'est vraiment un chef d'oeuvre! Beaucoup l'ont lui et relu étant enfant, mais en fait c'est également et peut-être surtout un roman pour adultes... un conte philosophique. L'enfant et l'adulte, les relations homme-femme, la nécessité de vivre en société pour les humains... C'est un livre des années 50, et tout comme Tintin au Congo, à remettre dans le contexte de l'époque... Une petite merveille! Pour les amoureux de la jungle (Tristram...) et les autres!


Mots-clés : #amitié #nature
par Plume
le Jeu 5 Sep - 14:05
 
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Henri Bosco

Le Jardin d'Hyacinthe

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Les Guériton, un couple de vieux paysans des Borisols, au-dessus du hameau des Amélières, est le dernier feu avant le plateau du pic de l’Escal, l’ermas où Arnaviel paît le troupeau de Frédéric Méjan de Mégremut, le narrateur. On y a vu aussi « les Nomades, les Bohémiens... » avec l’âne Culotte, qui laissent une enfant, Félicienne-Hyacinthe, aux Guériton par un soir de Noël.
Mais avant cela, la montée de Méjan aux Borisols donne lieu à une description bucolique d’un rare bonheur, « ce modeste enchantement » d’un paradis que l’eau qui disparaît peu à peu condamne à s’éteindre.
« Tant de fragilité donnait aux Borisols ce charme qui s’épand de tous les bonheurs menacés : on les aime d’autant plus qu’on les sent, nuit et jour, à la merci de la fortune. Des biens précaires tirent de l’instabilité cet aspect irréel qui nous dispose si facilement à y déceler le miracle. Notre étonnement qu’ils existent peu à peu nous porte à penser qu’ils sont nés et qu’ils tiennent bon par le fait d’un enchantement inexplicable. Nous en attendons des merveilles parce que, raisonnablement, suivant les lois de la nature, ils ne devraient pas subsister plus longtemps qu’un nuage. »

De belles pages encore sur le pâtre...
« Même quand il se tait, on voit bien qu’à ce moment-là il est naturel de se taire ; et que, si la parole est un moyen commode pour communiquer le bruit de sa pensée, le silence est indispensable à comprendre le sens profond qui l’accompagne. J’ai appris cela d’Arnaviel. »

… le foyer, le sens de la vie rustique, ici avec Sidonie, la servante de Méjan :
« Sans doute Sidonie avait-elle quelque pouvoir sur la nature du feu. A force de vivre à côté de sa propre vie matérielle, elle avait réussi à dégager des choses ce qu’elles retiennent de pur en dessous de leur forme sensible. Quelques gestes discrets, mille soins, une attention indiscernable y avaient été nécessaires. Ainsi, les petites réalités quotidiennes s’étaient-elles, l’une après l’autre, détachées de l’anonymat. Dès qu’on regardait un objet, il paraissait vous faire un signe. Sa position prenait un sens ; on en déchiffrait mal la signification, mais on le devinait orienté. Il l’était, comme tous les autres, sur cette âme attendue. Mais du moment qu’on ne sait jamais, sur cette terre, d’où surgissent les âmes (rien n’étant plus capricieux), cette orientation ne se fondait pas sur la rose-des-vents de ce bas monde ; elle obéissait à des lois secrètes. Personne ne les connaissait. Dans l’univers sentimental de Sidonie, il n’y avait ni nord, ni sud, car tout y était nord et sud, en attendant que s’y levât la forme ardemment désirée. A elle seule, évidemment, était réservé le privilège d’orienter, un jour, ce monde, sur le point merveilleux de l’horizon où elle apparaîtrait. »

C’est une longue attente mystérieuse, « l’imminence des merveilles », la promesse des « grandes espérances » qui parcourt tout le roman : plus énigmatique encore, Félicienne va venir vivre au mas Liguset, puis partir, disparaître, revenir. Le regard vide, l’enfant est étrange, simple, absente, « sans âme ».
« Rentrée dans l’insignifiance, tête vacante, corps léger, Félicienne n’était qu’un signe à peu près vain de sens, dessiné par hasard sur un bout de vie détaché de la vie raisonnable. »

Elle est irrémédiablement liée au vieux magicien qui apprivoise les bêtes : Monsieur Cyprien l’aurait enlevée pour l’enchanter, à défaut de Constantin Gloriot qu’il aimait, et lui transmettre ses pouvoirs, comme en atteste son journal (procédé peu plausible, mais Bosco a choisi de donner une apparence de témoignage véridique à son livre).
Une des rares phrases d’Hyacinthe, prononcées avant qu’elle ne tombe en léthargie :
« ‒ Le serpent était plein de fleurs, mais le jardin a mordu le renard et l’a tué... »

« ‒ C’est le jardin qui était plein de fleurs, et le serpent qui a mordu et tué le renard, n’est-ce pas, Félicienne ?... »

Aussi de belles séquences de rêve, de vision, d’hallucination fébrile, d’ensorcellement, de délire mystique.
Dernier volume de la trilogie après L'Âne Culotte et Hyacinthe, ce roman reprend donc les débuts d'Hyacinthe dans l’existence rustique du Luberon, et dénoue l’intrigue.
On retrouve tout l’univers de Bosco, la Provence, sa nature, ses mas et hameaux, ses personnages (et ils sont magnifiques, comme l’abbé Vergélian, ou Méjemirande, qui voyage/ s’envole) ; c’est la même Provence que celle de Giono, ni plus ni moins âpre ou humaine, mais d’une qualité différente par singularité des auteurs sur le même thème : le monde agreste et rural, qui consent à la présence de l’homme qui le respecte. « Le serpent et l’étoile », « un grand train d’étoiles filantes » renvoient au serpent d'étoiles. Des deux un regard paisiblement jouisseur baigne l’œuvre, mais peut-être Bosco est-il plus facilement inquiet dans son idéal de pureté ?

Mots-clés : #enfance #nature #reve #ruralité #spiritualité
par Tristram
le Dim 25 Aoû - 17:15
 
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Sujet: Henri Bosco
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Pascal Picq

De Darwin à Lévi-Strauss ‒ L’homme et la diversité en danger

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« Quand Christophe Colomb touche les Amériques en 1492, la même année, les juifs sont chassés d’Espagne, qui ne s’en remettra jamais. Les empires, les royaumes et les États s’écroulent quand ils commencent à exclure. Tel est le vieux monde pétri d’histoire et d’humanités, mais incapable d’apprendre de sa propre histoire alors qu’il prétend l’imposer au reste du monde. Y a-t-il de l’espoir dans le nouveau monde ?
Un siècle est passé entre l’arrivée de Darwin et celle de Lévi-Strauss au Brésil. Entre-temps, presque toute la Terre a été explorée, exploitée, aujourd’hui surexploitée. Tous deux, juste avant de mettre le pied à terre, ont décrit le spectacle étonnant de bancs de petites plantes dérivant le long des côtes. Après cet enchantement, l’un a découvert la luxuriance des tropiques, l’autre leur tristesse. L’un a aimé le voyage, l’autre pas. »

Ces quelques phrases présentent bien le projet épistémologique de ce livre, rapprochement entre ces deux génies et bilan de la dégradation de la planète par l’homme entre leurs voyages en Amérique du Sud à un siècle d’intervalle : pertes de diversité naturelle et culturelle, sauvage et domestique.
Ensuite, cet ouvrage est utile pour préciser les notions d’évolution (la descendance avec modification) et de biodiversité, si faciles à mésentendre, ainsi que les enjeux :
« Voilà un bon exemple de la fonction adaptative de la diversité : la probabilité qu’existent des individus différents susceptibles de mieux répondre à des changements de l’environnement. C’est la véritable assurance-vie d’une espèce. Quand on dit qu’une espèce "s’adapte, ce ne sont pas les individus qui se transforment. L’adaptation est la conséquence d’une sélection sur une diversité préexistante d’individus, dont certains étaient ou semblaient moins adaptés dans les circonstances précédentes. La diversité est la matière première, la condition nécessaire de la sélection et in fine de l’adaptation. »

Pour Pascal Picq, diversité biologique et diversité culturelle sont tout un :
« Depuis, nous savons que nous vivons dans un monde qui change constamment. En revanche, ce dont nous avons moins conscience ‒ et que Darwin avait déjà compris ‒, c’est que l’homme a déjà engagé une entreprise de destruction de la diversité naturelle et qu’il en va de même pour les populations humaines confrontées à l’expansion planétaire de la société occidentale. »

Il précise la notion de coévolution :
« La coévolution, c’est l’évolution qui s’appuie sur la biodiversité et les interactions entre les espèces. »

« Or la biodiversité n’est pas une question d’espèce : c’est l’ensemble de la diversité des gènes, des interactions, des individus et des populations des espèces qui constituent un écosystème. Par conséquent, si un acteur d’éteint, c’est l’ensemble de la communauté écologique qui est menacée. Pourquoi ? Parce que la biodiversité est intrinsèquement liée à la coévolution. »

Picq insiste sur la mobilité de l’homme ‒ voyages, migrations ‒ mais on peut rester dubitatif quant à ses motivations :
« Trois faits majeurs caractérisent le genre Homo [à sa sortie d’Afrique]. Sur le plan biologique, il hérite d’une bipédie et d’une physiologie qui l’autorisent à faire de longs déplacements et à transporter armes et objets ; il avance dans le monde. Sur le plan technique, il invente des outils de pierre taillée plus efficaces, met au point des chaînes opératoires complexes d’une structure cognitive identique à celle du langage, maîtrisant le feu et construisant des abris ; il transforme le monde. Sur le plan cognitif, il développe le langage et témoigne d’expressions symboliques complexes par l’esthétique des bifaces ‒ matière, couleur, forme ‒ et l’usage de colorants ; il construit des représentations symboliques du monde. »

« Homo sapiens ne s’arrête pas comme cela puisqu’il navigue depuis plus de cent mille ans. Plusieurs vagues atteignirent l’Australie, les Amériques et l’Océanie. Comme ces migrations ne sont pas le fait d’une seule population, il s’agit donc d’une étrange pulsion de notre espèce à aller par-delà les horizons et les lignes de crête. C’est certainement la conséquence de sa propension à s’inventer des mondes. »

Il souligne aussi l’érosion de la biodiversité domestique :
« Aujourd’hui, on évoque rarement la disparition en quelques décennies de toute cette biodiversité de races et de variétés de plantes et d’animaux domestiques, et encore moins les pratiques et les savoir-faire qui allaient avec. Les nouvelles plantes génétiquement modifiées et qui éliminent toutes les autres formes d’agriculture, sont un déni de l’évolution : le "cauchemar de Darwin". »

« Cette agrodiversité est liée à des pratiques et à des savoir-faire portés par des mots, des langues, des gestes et des croyances. C’est l’un des facteurs les plus fondamentaux pour espérer conserver toute la biodiversité ; il faut œuvrer pour que les peuples, les langues et leurs savoirs ne disparaissent pas, ce qui serait un désastre d’une ampleur encore plus dommageable que l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie. »

On arrive à l’avenir de notre alimentation (et survie) :
« Toutes les recherches entreprises depuis une quinzaine d’années aboutissent au même résultat : plus il y a de la diversité dans un écosystème, quelle que soit sa superficie, plus la productivité de chaque variété est augmentée, la stabilité de la communauté écologique renforcée et la qualité des sols en nutriments améliorée. »

Il y a aussi un intéressant détour par la médecine (qui a particulièrement retenu mon attention comme je pâtis actuellement d’une bactérie opportuniste qui serait d’après la faculté cause de maladies nosocomiales en métropole) :
« On persiste de plus en plus à vouloir éradiquer les maladies et les agents pathogènes, ce qui conduit à l’aberration des maladies nosocomiales. D’une manière générale, en éliminant des bactéries avec lesquelles nous avons coévolué ‒ et même si elles ont des effets peu désirables ‒, on a libéré des "niches écologiques" pour d’autres agents pathogènes redoutables, non pas en soi, mais parce qu’on a aucune histoire épidémiologique avec eux.
D’une manière plus générale, on lit de plus en plus de travaux qui évoquent la moindre résistance aux infections ou la diminution de la tolérance à certaines nourritures, sans oublier les allergies. […] D’une certaine façon, la médecine évolutionniste nous enseigne qu’il vaut mieux coévoluer avec des maladies qu’on sait soigner que de les éradiquer au risque d’en favoriser d’autres. »

« D’une façon plus générale et sans nier les apports de la biologie fondamentale, il serait grand temps de comprendre que la plupart des maladies qui affectent l’homme proviennent de ses activités (agriculture, élevage, villes, pollutions, comme en atteste la direction REACH de la Commission européenne). »

Picq rappelle des évidences utiles à garder à l’esprit pour éviter toute dérive suprématiste :
« Aucune lignée n’est restée en panne d’évolution ou à un stade ancien par rapport à la nôtre. Toutes les espèces qui nous entourent sont les représentantes actuelles de leurs lignées respectives. »

L’ouvrage s’achève par une Esquisse des progrès de l’esprit et des sociétés humaines en annexe, qui distingue les époques et révolutions de façon nouvelle.
« Dans une perspective darwinienne, il faut toujours distinguer la question de l’apparition d’un caractère ou de son origine de celle de sa diffusion et de sa participation au succès d’une espèce (adaptation). C’est aussi la différence épistémologique, au sens de Joseph Schumpeter ‒ qui avait très bien lu Darwin ‒ entre invention et innovation. Un changement de société, ce n’est pas tout inventer, mais appréhender et arranger des inventions déjà existantes et les intégrer dans un projet porté par une nouvelle représentation du monde. Sans savoir où nous allons, tout ce qui a accompagné l’idée de progrès ‒ économie, démocratie, travail, politique, société ‒ est en train de changer ; en un mot, les rapports de l’homme à son évolution et à la nature du progrès sont à inventer. »

Peu de bouleversements peut-être dans cette actualité des sciences de l’évolution (2013), mais les pensées sont magistralement synthétisées en quelques mots qui disent beaucoup :
« Le début du XXe siècle hérite d’une tension formidable entre les utopies scientistes et progressistes exprimées par la naissance de la science-fiction ‒ Jules Verne, H. G. Wells ‒ et les promesses d’utopies sociales nourries par la condition misérable des classes sociales dont témoignent les œuvres de Charles Dickens et d’Émile Zola. Le rêve d’un progrès de l’humanité s’effondre dans l’horreur de la Première Guerre mondiale, où les hommes sont broyés par les machines. »

Ce livre collationne beaucoup de faits, d’ordres de grandeur, de moyens d’appréhension, de rapprochements parlants.
Picq fait référence à Jay Gould aussi bien qu’à Hampâte Bâ ou Conrad.
Bien que ce ne soit pas du tout nécessaire pour cette lecture, il est quand même recommandé d’avoir lu Claude Lévi-Strauss, au moins Tristes tropiques, et bien sûr, sinon d’avoir lu Darwin (pourtant passionnant même pour qui a peu de bagage scientifique, mais le goût des voyages aventureux), de connaître un minimum la théorie de l’évolution (et ça, ça devrait être au programme de tous).
Fait partie de ces ouvrages de vulgarisation qui sont si stimulants, au moins pour l’imagination !

Mots-clés : #ecologie #essai #historique #minoriteethnique #mondialisation #nature #science
par Tristram
le Lun 12 Aoû - 14:18
 
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Sujet: Pascal Picq
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Rick Bass

Tag nature sur Des Choses à lire 410jam10

Sur la route et en cuisine avec mes héros

quatrième de couverture a écrit:Rick Bass a quitté sa vallée sauvage du Montana afin de rendre visite à ses mentors, disséminés à travers les États-Unis et l'Europe, pour leur cuisiner un repas raffiné, en guise de remerciement, car ces héros lui ont appris non seulement à écrire, mais aussi à vivre. C'est parfois un dernier hommage puisque le pèlerin ne reverra pas certains d'entre eux, ainsi Denis Johnson, John Berger ou Peter Matthiessen, disparus peu après.


Sur la route et en cuisine est un exercice d'admiration, une succession de portraits intimistes et d'épisodes drôles, truculents, voire hilarants : une dinde explose chez Thomas McGuane, des chiens de prairie pestiférés hantent un camping par une nuit d'orage, Rick Bass remarque des traces de sang à l'aéroport de Londres, Joyce Carol Oates s'offusque d'être photographiée, certains dîners se transforment en d'inénarrables fiascos.


Hum, il y aurait eu le choix entre la liste exhaustive des noms, de larges extraits avec ou sans élan, des anecdotes de seconde main et... quelques impressions. Heureusement pour la découverte, dommage pour le reste c'est la deuxième option que je retiens.

Autant le dire tout de suite j'en attendais plus. Plus d'émerveillement ? plus sur les oeuvres de ces auteurs/personnages ? Une écriture un petit peu plus développée ? Je ne sais pas.

Ceci dit Rick Bass conserve tout son capital sympathie et cette idée de s'inviter chez ses mentors, comme il les appelle, pour leur préparer des repas de compet', si possible en incluant de la viande chassée par ses soins, en est une manifestation inspirante.

Tout comme choisir de se faire accompagner si possible par la génération suivante fait partie du plan. Les tribulations d'un Rick Bass qui se remet difficilement de son divorce et écume les kilomètres c'est amusant et met l'eau à la bouche. C'est aussi le regard de l'écrivain sur sa vie, son écriture, son parcours et "sa" nature et un peu plus loin un petit panorama, quelques liens entrevus, sur la littérature américaine. Malgré tout. Pour la rubrique people alternative c'est pas mal non plus.

Pas une grande révélation mais agréable et plutôt inspirant. L'impression qu'il lui manque un petit truc à ce pauvre Rick en plein tournant et résolu à aller de l'avant.


Mots-clés : #amitié #autobiographie #creationartistique #ecriture #nature #peinture #universdulivre
par animal
le Mar 23 Juil - 21:16
 
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Sujet: Rick Bass
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