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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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64 résultats trouvés pour aventure

Alain Damasio

La Horde du Contrevent

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La Horde, une sorte d’équipe de rugby solidaire, fait face contre le vent. Ode à la ténacité, saga au courage, avec son ton épique ce récit participe surtout du genre heroic fantasy.
Aussi chant du voyage et ouverture au monde, à la découverte :
« ‒ Longtemps je me suis fait de la vie, ainsi que toi Lerdoan, une exigence de parcours. Rien ne fut donc plus précieux pour moi que les voyages puisqu’ils avaient potentiellement cette force : celle de faire jaillir le neuf, le virginal des filles, l’inouï. M’offrir plus que l’univers humain : le Divers ! Pendant des années, je me suis abreuvé de différences. »

Un nouveau monde doit évidemment avoir sa propre langue, et Alain Damasio l’a créée telle que le lecteur s’y retrouve sans trop de difficulté.
« Un instant, je crus que Silamphre délirait, tant la vocifération du schnee occupa à nouveau tout le champ de l’audible. Puis rien, une brève plainte, une mince fibre mélodique, à peine discernable à la frange du sensible, comme sinuant d’un rêve, se dégagea au sein du tronc hurlant. Pas une musique, ni un bruit, encore moins une voix, non, ça montait et descendait en fréquence, mêlé au froissement horrible, l’entrecoupant, y surnageant par instants puis y replongeant. »

Tout un univers conçu autour du vent, régi par la mécanique des fluides, avec pour but l’aérodynamisme, exprimé en marques de ponctuation.
« La notation du vent, qui est en son essence différentielle, n’a rien d’une science exacte, tout le monde le sait. La perception du temps entre les salves, l’ampleur accordée à une turbulence, la distinction entre un décéléré bref avec reprise de salve et une simple turbule, est fine, parfois indécidable. On n’enseigne pas l’exactitude aux scribes comme on le fait aux géomaîtres. On nous apprend une précision éminemment plus dérangeante : l’architecture des écarts – ce sens, si poussé chez les meilleurs, de la syntaxe, qui est pur art rythmique des inflexions et des ruptures. Écrire ensuite, avec des mots, en découle benoîtement, si bien que les cours de récit, l’apprentissage à proprement parler de la narration d’un événement, ne sont dispensés qu’un an plus tard et seulement à ceux qui ont su capter, en son tissage cadencé, le phrasé du vent. »

Tout est donc orienté d’aval en amont, et aussi tourné vers le ciel, verticalité, transcendance, où l’airpailleur tend ses filets et l’oiselier-chasseur lance son gerfaut, où voguent les vélivoles navires. C’est bourré de trouvailles, souvent poétiques, comme « muage » pour nuage, « vélivélo » pour vélo volant (et non pas volé), ou le pharéole, « la sirène éolienne qui guide les vaisseaux par gros temps ». Les principales armes sont le boo (merang) et… l’hélice ! Dans cette civilisation éolienne, le souffle, la parole, le « vortexte » sont centraux, de même que les notions de mouvement, de ligne.
« ‒ L’air, de la même façon, vient évidemment du vent, et non l’inverse ! À la base, l’air est un vent stationnaire. Il faut apprendre à penser que le mouvement est premier : c’est le stable, l’immobilisé qui est second et dérivé. »

L’histoire, comme l’attention du lecteur, est regroupée en périodes, temps forts tels que la traversée du lac, la joute verbale, le volcan de vent, etc.
De beaux personnages, tous représentés par des glyphes : des personnes, mais aussi (et surtout ?) des fonctions dans le groupe. Récit polyphonique, chaque voix a son idiosyncrasie, syntaxe et point de vue particulier. Mais c’est souvent Scribe qui parle (l’auteur ?) ‒ après tout, c’est lui qui tient le « carnet de contre », témoignage adressé d’une horde à ses successeurs. Une autre voix fréquemment entendue est celle de Caracole le troubadour, assez mystérieux conteur, boute-en-train facteur de cohésion dans l’équipe, et variation orale dans la narration.
L’extraordinaire combat (aérien) typique du genre a moins retenu mon attention, malgré d’originales élucubrations post-newtoniennes sur la vitesse (projetée en prévision). Il y a tout un jeu pseudo-scientifique sur les lois physiques entremêlant espace-matière et temps, avec des aperçus à la limite de la métaphysique, aussi abscons que chimériques.
« ‒ À chaque dimension de la vitesse correspond une lenteur ou une fixité propre. À la rapidité s’oppose la pesanteur ; au mouvement s’oppose la répétition ; au vif s’oppose le continu. D’une certaine façon, être vivant ne s’atteint que par ce triple combat : contre les forces de gravité en nous – la paresse, la fatigue, la quête du repos ; contre l’instinct de répétition – le déjà-fait, le connu, le sécurisant ; et enfin contre les séductions du continu – tous les développements durables, le réformisme ou ce goût très fréole de la variation plaisante, du pianotement des écarts autour d’une mélodie amusante. »

« Le solide est un liquide lent… »

« Rythmer, c’est apprendre à plier dans le mouvement, sans le rompre. »

Voici un concept outrepassé de l’âme, longuement étudié, et qui sonne lointainement comme de l’Égypte antique :
« ‒ Le vif est la puissance la plus strictement individuelle de chacun. Il tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. Rien ne peut s’y mêler. Il est pur, insécable et automoteur. Il peut seulement se disperser si sa vitesse vient à décliner, il peut s’ajouter à un autre vif, mais pas fusionner… »

En découlent des perceptions originales :
« Chaque être, vous savez, déforme autour de lui l’espace et la durée. Les vents coulis de la tour se sont invaginés, à peine certes, mais ça m’a intrigué. Chacun a sa vitesse d’émotion, son rythme fécal, ses fulgurances. Avec deux décades d’attention ténue, il devient envisageable de sentir sang et eau couler dans les corps qu’on rencontre, l’air incubé et rejeté dans une pièce, de deviner les nœuds, les plexus. J’entends : dans le maillage de l’air. »

Exercice classique depuis Borges, celui de la bibliothèque :
« ‒ La tour d’Ær est faite entièrement de livres, mademoiselle, des fondations jusqu’aux lauzes du toit. Chaque bloc de la paroi est un livre, chaque latte du plancher, chaque surface verticale ou horizontale. C’est la seule bibliothèque du monde qui ne soit faite que de livres. Mais dans leur écrasante majorité, ils n’ont pas de pages. Ils sont gravés sur des briques d’argile ou de gypse, dans le marbre, sur des cubes d’étain, des plaques d’argent et de bronze, des billes de chêne puis insérés dans le mur de la tour. L’architecture du pharéole d’Ær est unique à Alticcio. C’est la seule tour non jointoyée de la cité. Cent dix mètres de pierres sèches. Et vous pourrez retirer n’importe quel bloc, le mur tient. Tous les livres restent consultables. […]
Ce fut là tout le génie du concepteur de la bibliothèque, je pense, un génie qui n’est plus vraiment compris aujourd’hui. Par ce choix de n’accepter que des blocs, il savait que les livres qui lui parviendraient seraient éminemment denses. Il savait que la contrainte de graver lettre par lettre et l’espace exigu favoriseraient une expression contractée à l’extrême, une pensée ramassée, hautement vitale, aphoristique. »

Une dimension humaniste parcourt le roman (parfois un rien grandiloquente ou bisounours) :
« Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur. Par elle-même, directement, hors de toute réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions au vent. Un corps à corps. »

« Ou fallait-il que j’en conclue, comme me le lança Sov avec un aplomb qui m’agaça, que l’être "en-soi" n’existait pas, qu’il n’y avait que des êtres "pour et parmi les autres", que chaque hordier n’était au fond "que le pli particulier d’une feuille commune", "un nœud dont la corde est fournie par les autres" ? »

Une portée politico-sociétalo-philosophique transparaît, conformément à l’engagement de Damasio (il est plus côté « racleurs » que « Tourangeaux » ‒ roture qu’élite…) :
« "Caste obsolète", j’ai entendu hier. Continuez surtout à penser que nous serons superflus demain face à vos technologies qui s’affinent… »

« Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. »

Là, c’est le prince (sic) de la Horde qui parle, puis le scribe qui évoque la basse caste du « Fleuvent » ; les hordeux, eux, ils ont quand même bien du mérite…
Damasio déploie une admirable inventivité dans la description cohérente de choses imaginaires. Le vocabulaire est riche (y compris en néologismes), la syntaxe à l’occasion tordue de façon fort expressive, avec un goût marqué pour les jeux de mots oulipiens. Le style confine parfois au lyrisme baroque :
« Aussi incroyable que ça put paraître, le conte, à peine ébauché, était déjà fini. Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflés du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble, tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. »

Sans qu’il y ait de vraies longueurs, le livre reste épais, et le lecteur souffre un peu avec la Horde ; perso je me lasse vite quand le vent pause dans les trémolos de vibrants énamourements à peine ados.
Ce roman m’a ramentu tantôt Dune, de Frank Herbert, tantôt Les Aventures d'Arthur Gordon Pym et Une descente dans le Maelstrom, de Poe ; mais peut-être ne s’agit-il que d’impressions, par attraction des étendues désertes… Il y a aussi des rapprochements possibles avec Vian (inventions néologiques), Michaux (monstres) ; la tour-fontaine m’a fait penser à… Rabelais.
Sinon, c’est quand même encore et toujours le panégyrique de la gniaque (même avec des prodiges et du pathos), une brillante réactualisation du parcours initiatique, « cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense qui postulait un univers moral, une fin à toute quête […] »

Mots-clés : #aventure #initiatique #sciencefiction #voyage
par Tristram
le Lun 2 Sep - 20:47
 
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Alain Damasio

Les furtifs

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Tu te sens prêt, Lorca?
– Absolument pas…
– C'est précisément ce que j'appelle être prêt. Cet état d'incertitude fragile, ouverte, qui rend disponible à l'inconnu. Crois-moi Lorca, quoi qu'il arrive, tu vas vivre l'un des moments les plus intenses de ton existence. Reste ouvert.



On est en 2041. Les villes sont privatisées. La Gouvernance, grâce aux technologies numériques, a mis en place une société basée sur le contrôle , Jouant sur la peur et le désir, elle a habilement su la faire accepter au commun des mortels. 
Une nouvelle espèce arrive peu à peu à la connaissance humaine : les furtifs, qui semble à l’origine de tout le vivant. Elle a pu survivre grâce à sa  capacité à se cacher , ne pas laisser de trace, échapper au contrôle, justement. Elle intéresse l’armée de par cette capacité, et le pouvoir de la rébellion qu’elle est susceptible de nourrir. Les furtifs sont des êtres étranges, en métamorphose permanente - empruntant en quelques minutes à différentes espèces animales ou végétales, mais pouvant aussi transmettre à un humain une part d’eux-même. Ils se déplacent avec une vélocité extrême, échappant au regard humain, car ce seul regard peut les tuer. Ils ont à voir avec la fuite, la liberté. Ils s’expriment par sons, mélodies, phrases mi-infantiles mi-sybillines. Et laissent d’obscures glyphe comme seul signe de leur passage.

Tishka, l’enfant mystérieusement disparue de Lorca et Sahar, n’a t ’elle pas rejoint le camp des furtifs ?. Ses parents la recherchent dans une logue enquête,  riche en péripéties, en rencontres parfois ésotériques, en épreuves.

Plus leur enquête avance, plus se lève dans le pays une prise de conscience, d’où émerge un mouvement pro-furtif, réunissant les libertaires, les marginaux, les exclus et ceux qui se sont exclus par choix, grapheurs, musiciens, scientifiques, rebelles en tout genre..., qui va nous mener dans une ZAD à Porquerolles et vers un combat politique et une insurrection finale grandiose.


C’est un formidable roman d’aventure, où le réel infiltre un imaginaire prolifique. Les six personnages-phares, identifiées par leur symboles, sont des figures mythologiques, héros portés par leur grandeur et leurs petitesses, leur singularité, leur folie, leur charisme. Les rebondissements s’enchaînent , mêlant scènes intimes, épisodes guerriers ou quasi magiques, poursuites, amples scènes de foule.

C’est un magnifique roman d’amour autour du trio Varèse, au centre duquel Trishka est l’enfant troublante, qui a pris son envol,  mais n’en aime pas moins ses parents. Ceux-ci l’ont fait naître pour elle-même, respectent son choix, mais voudraient quand même bien la voir grandir, la caresser, l’aimer. C’est d’un pathétique grandiose et sans pathos.

C’est un roman philosophique, sociétal, politique, une grande réflexion sur les outils numériques et les risques qu’ils nous font encourir, si réels, si proches. Une exhortation à s’intéresser à l’autre et le respecter, à s’ouvrir à l’étrange, à s’ancrer dans le vivant. Un hommage aux sens, à la musique et  aux sonorités, au beau, aux valeurs et émotions perdues.

C’est enfin un objet littéraire pharaonique, unique, où on retrouve tout le travail sur la langue, la ponctuation et la typographie qu’on a déjà connu dans La horde du Contrevent, mais magnifié, mûri, amplifié. Damasio est un inventeur de mots fantasque et érudit, un joueur de son assez incroyable, un surdoué du jeu de mots, de lettres, de l’Oulipo. Il multiplie les néologismes, les inversions de sens et de syllabes, les allitérations et les assonances, cela s’accélère dans les temps forts, monte en puissance tout au fil du livre pour créer dans les derniers chapitre, s’insinuant peu à peu,  comme une langue nouvelle, le damasien, issue du français, parfaitement compréhensible mais parfaitement différente, d’une poésie, d’un rythme, d’une tension, d’une mélodie incroyables.

C’est livre géant, titanesque, décapant, totalement enthousiasmant. Il ne faut pas hésiter à s’obstiner à y entrer, c’est une lecture exigeante, qui demande un temps d’habituation (il m’a fallu 200 pages) mais qui devient enchanteresse.

Mots-clés : #amour #aventure #fantastique #insurrection #relationenfantparent #romanchoral #sciencefiction #urbanité #xxesiecle
par topocl
le Mar 30 Juil - 13:54
 
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Robert Gaillard

La forêt les dévora

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L’auteur à placé une intrigue romanesque (sans grande originalité) sur le río Marañón, partie péruvienne de l’Amazone, qu’il paraît avoir au moins partiellement parcouru. Il y a même des illustrations, photos et aussi dessins de « Madame Paule Gaillard ». L’image donnée de l’Amazonie est celle de l’enfer vert qui détruit les hommes, manifestement influencée par La Vorágine, livre de José Eustasio Rivera où cette forêt est présentée comme une dévoreuse de caucheros (saigneurs de caoutchouc) ; une vorágine, espagnol, est un vortex particulier de ces cours d’eau :
« C’était un de ces tourbillons quasi invisibles, même le jour. Ils se produisent on ne sait trop pour quelles raisons, mais toujours en des endroits où plusieurs courants se heurtent, se combattent. En effet il n’est pas rare de trouver sur ce fleuve un courant descendant, normal, allant d’amont en aval, un autre remontant et au centre, un autre courant indécis, tellement indécis qu’il produit une de ces dangereuses voraginas. »

« L’arbre meurt et pourrit et se mélange au sol et s’il brûle ce sont ses cendres qui vont engraisser la terre nourricière de tout ce qui vit. C’est pourquoi je pourrais dire que la mort n’est pas éternelle car en somme elle prépare la vie, d’autres vies. […]
‒ C’est bien simple cependant : si toutes ces dépouilles n’étaient destinées finalement qu’à entretenir ou à engendrer d’autres vies, je serais fondé à dire que le jaguar qui a dévoré un homme est devenu un peu cet homme. On sait que c’est faux : il a simplement assimilé une substance étrangère à celle qui le constitue mais qui est devenue de la chair de jaguar par la chimie de l’assimilation. »

Outre l’intérêt pour l’amateur d’Amazonie vue il y a un demi-siècle par un auteur avec une teinture de formation scientifique, ce roman peut présenter un autre intérêt, celui de l’évocation ambivalente des Allemands dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale (le guide du narrateur est un Allemand réfugié en Amérique du Sud qui évoque son expérience du conflit). Et bien sûr les informations données ne sont pas à prendre au pied de la lettre : il s’agit d’un mélange de faits avérés, d’erreurs et de fictions, d’ailleurs typique de ce genre de récit.

Mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Dim 7 Juil - 8:33
 
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Romain Gary

Les Racines du ciel

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Écrit à l’origine en 1956, j’ai lu le texte définitif, de 1980, soit peu avant le suicide de Romain Gary ; je n’ai malencontreusement pas trouvé d’informations sur les modifications apportées d’une version à l’autre, ni même la préface de la première édition.
« Un blanc qui est devenu amok par misanthropie, et qui est passé du côté des éléphants… »

C’est l’histoire de Morel, « rogue » activiste écologiste dans l’Afrique centrale des années 50, persuadé de « toucher le cœur populaire » en défendant les « géants menacés »… Curieusement (ou pas), prendre la défense de la nature est perçu à l’époque comme un désaveu de l’humanité, alors qu’il s’agit peut-être du contraire, une empathie humaniste pour toute souffrance, la préservation d’une « marge humaine » de dignité ‒ les différentes interprétations du combat de ce sympathique héros incarnant un espoir, perçu selon les intérêts et surtout le milieu culturel des individus, constituent le fond de l’ouvrage. Les enjeux économiques, politiques, éthiques et même métaphysiques sont exposés, s’articulant autour d’une opposition utopisme - pragmatisme pas aussi nette qu’on pourrait croire.
« Le règlement de comptes entre les hommes frustrés par une existence de plus en plus asservie, soumise, et la dernière, la plus grande image de liberté vivante qui existât encore sur terre, continuait à se jouer quotidiennement dans la forêt africaine. »

Livre paru l’année de ma naissance, dont l’action se passe au Tchad, parfois dans les lieux mêmes où j’étais encore il y a dix ans… Dans ce pays, 90% de la population des éléphants aurait été exterminée au cours des 40 dernières années ; il n’y a plus de forêt en dehors du sud du pays.
Voici le pont sur le Chari limitrophe du Cameroun au sud de N’Djamena, quartier où se situe approximativement le bar dans le roman :
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Au début, l’histoire gravite donc autour d’un bar, le Tchadien, et m’est sans cesse revenu à l’esprit cette auberge où je séjournais lors de mes passages à Fort-Lamy/ N’Djamena, et où l’atmosphère n’avait pas dû changer beaucoup depuis l’Indépendance. Il me semble que j’y voyais, et y revoir encore, les personnages que Gary a si habilement su camper en les présentant progressivement dans sa mise en scène. En premier lieu Morel, protagoniste de l’histoire, sorte de don Quichotte luttant contre l’extinction des éléphants :
« Je suis un peu allemand moi-même, par naturalisation, si on peut dire. J’ai été déporté pendant la guerre, et je suis resté deux ans dans différents camps. J’ai même failli y rester pour de bon. Je me suis attaché au pays. »

Il parle ici à Minna, l’entraîneuse allemande de le Tchadien, rescapée meurtrie de la seconde Guerre Mondiale, obstinée qui aime les animaux (et Morel) ; personnage le plus important après ce dernier ‒ « il fallait bien qu’il y ait quelqu’un de Berlin à côté de lui » ‒, elle est la seule femme du roman. La guerre et les camps, encore d’un passé récent à l’époque de la rédaction du livre, marquent indélébilement ce dernier, qui constitue aussi une allégorie où s’enchâsse comme un symbole de plus la parabole du déporté Morel portant secours aux hannetons…
Puis vient le commandant Schölscher, empathique ancien méhariste chargé de capturer Morel, et encore le gouverneur, irascible républicain empêtré dans la situation chaotique provoquée par ce dernier en rébellion ouverte. Il y a aussi le père Tassin (personnage inspiré par Teilhard de Chardin), jésuite et paléontologue convaincu de l’évolution darwinienne qu’il semble fausser de l’idée d’un dessein intelligent chrétien, le père Fargue, franciscain haut en couleur qui soigne les lépreux et les sommeilleux, Orsini le chasseur haineux qui conspue tous (et surtout lui-même), le vieux naturaliste danois Peer Qvist, vétéran de la lutte pour la protection de la nature :
« Peer Qvist lui dit que ce tapis vivant de près de cent kilomètres carrés qui changeait de couleur, s’élevait et retombait, s’éparpillait et se reformait comme une tapisserie fulgurante sans cesse brodée et rebrodée sous ses yeux, n’était qu’une parcelle infime, tombée en cours de route des milliards d’oiseaux migrateurs qui rejoignaient la vallée du Nil et les marécages du Bahr el Gazal soudanais. »

… Saint-Denis, l’administrateur de la région écartée des Oulés, qu’il voudrait préserver du « progrès » :
« Depuis vingt ans, je n’avais qu’un but, on pourrait presque dire une obsession : sauver nos noirs, les protéger contre l’invasion des idées nouvelles, contre la contagion matérialiste, contre l’infection politique, les aider à sauvegarder leurs traditions tribales et leurs merveilleuses croyances, les empêcher de marcher sur nos traces. »

… et son ami le sorcier Dwala, qu’il a convaincu de le réincarner en arbre ; également Waïtari, ex-député français et indépendantiste panafricain, arriviste et manipulateur :
« La brousse est pour nous une vermine dont nous devons nous débarrasser. »

… puis Habib le joyeux aventurier libanais (marin, tenancier de le Tchadien, trafiquant d’armes), Forsythe le major américain alcoolique (prisonnier des Chinois en Corée, il a « avoué » à la radio que son pays menait une guerre bactériologique) :
« Lorsqu’on quitte une engeance capable de vous offrir à la même époque le génocide, le "génial père des peuples", les radiations atomiques, le lavage du cerveau et les aveux spontanés, pour aller vivre enfin au sein de la nature, il est bien permis de prendre une cuite… »

… ou encore Babcock, colonel britannique en retraite :
« Elle devait se dire que l’on peut toujours compter sur un gentleman lorsqu’il s’agit de ne pas comprendre une femme. Je dois dire que j’ai justifié cette confiance entièrement. »

Il y aura aussi Abe Fields, juif et cynique, grand reporter américain (photographe) :
« C’était ça, le métier de Fields : rendre le texte inutile. »

Tous ces personnages ont leur personnalité, leur langage, souvent leur humour propre, formant une sorte de roman choral. Le sens de l’humour, ou des humours, est aussi divers que salutaire ; confer celui de l’atomiste Ostrach (c’est l’époque de l’anxiogène « miracle de l’atome », et Gary parle déjà du problème de l’interminable stockage des déchets), ou encore de Robert, le digne résistant qui invente dans un camp S. S. la course invincible et salvatrice des éléphants ‒ avant de devenir le planteur Duparc…
« l’humour est une dynamite silencieuse et polie qui vous permet de faire sauter votre condition présente chaque fois que vous en avez assez, mais avec le maximum de discrétion et sans éclaboussures. »

Il s’agit bien sûr de colons/ aventuriers/ fonctionnaires d’Afrique Equatoriale Française, et pour ce que j’en sais le livre témoigne assez justement des attitudes de l’époque, teintées de paternalisme, de prosélytisme, etc. ‒ mais guère de racisme. De même, les descriptions sont captivantes, telle l’évocation d’une exceptionnelle sécheresse aux effroyables effets.
Les Africains représentés, outre notamment Idriss le vieux pisteur et Youssouf le jeune guide, sont les Oulés, paradoxalement de grands chasseurs d’éléphants !
« Dans sa jeunesse, il avait souvent vu une bête abattue et dévorée sur place par les hommes du village, les plus avides absorbant jusqu’à dix livres de viande en une fois. Du Tchad au Cap, l’avidité de l’Africain pour la viande, éternellement entretenue par les famines, était ce que le continent avait en commun de plus fort et de plus fraternel. C’était un rêve, une nostalgie, une aspiration de tous les instants – un cri physiologique de l’organisme plus puissant que l’instinct sexuel. La viande ! C’était l’aspiration la plus ancienne, la plus réelle, et la plus universelle de l’humanité. »

« Seulement, les noirs ont une sacrée excuse : ils bouffent pas à leur faim. Ils ont besoin de viande. C’est un besoin qu’on a tous dans le sang et on n’y peut rien, pour le moment. Alors, ils tuent les éléphants, pour se remplir le ventre. Techniquement, ça s’appelle un besoin de protéines. La morale de l’histoire ? Il faut leur donner assez de protéines à bouffer pour qu’ils puissent s’offrir le luxe de respecter les éléphants. Faire pour eux ce que nous faisons pour nous-mêmes. Au fond, vous voyez que j’ai un programme politique, moi aussi : élever le niveau de vie du noir africain. Ça fait automatiquement partie de la protection de la nature… Donnez-leur assez à bouffer et vous pourrez leur expliquer le reste… Quand ils auront le ventre plein, ils comprendront. Si on veut que les éléphants demeurent sur la terre, qu’on puisse les avoir toujours avec nous tant que notre monde durera, faut commencer par empêcher les gens de crever de faim… Ça va ensemble. C’est une question de dignité. Voilà, c’est assez clair, non ? »

« L’idée de la "beauté" de l’éléphant, de la "noblesse" de l’éléphant, c’était une notion d’homme rassasié, de l’homme des restaurants, des deux repas par jour et des musées d’art abstrait – une vue de l’esprit élitiste qui se réfugie, devant les réalités sociales hideuses auxquelles elle est incapable de faire face, dans les nuages élevés de la beauté, et s’enivre des notions crépusculaires et vagues du "beau", du "noble", du "fraternel", simplement parce que l’attitude purement poétique est la seule que l’histoire lui permette d’adopter. »

« Essayez de leur expliquer que les Oulés ne sont pas partis à la conquête de leur indépendance politique, nationale, mais des couilles d’éléphants. Essayez… Vous m’en direz des nouvelles. »

« Quand on les voit assis toute la journée à la porte de leurs cases, on dit qu’ils sont flemmards et qu’ils ne sont bons à rien. Quand on coupe les gens de leur passé sans rien leur donner à la place, ils vivent tournés vers ce passé… »

« …] les collines Oulé sont des troupeaux d’éléphants tués par les chasseurs Oulé et sur lesquels l’herbe a poussé. »

Cette croyance mythique répond à une métaphore antérieure dans le texte :
« …] le troupeau des collines, massé à leurs pieds jusqu’aux limites de lune. »

Avec constance l’immensité du ciel et de l’Afrique est mise en opposition au vide intérieur (spirituel) des vieux solitaires blancs.
« On ne peut pas se soulager toute sa vie en tuant des éléphants… »

« Il y a à nos côtés une grande place à prendre, mais tous les troupeaux de l’Afrique ne suffiraient pas à l’occuper. »

« Au point où nous en sommes, avec tout ce que nous avons inventé, et tout ce que nous avons appris sur nous-mêmes, nous avons besoin de tous les chiens, de tous les oiseaux et de toutes les bestioles que nous pouvons trouver… Les hommes ont besoin d’amitié. »

Ce roman est vanté comme étant le premier qui soit "écologique" ; de fait, peut-être à cause d’une perception européenne de l’Afrique, le discours n’a pas vieilli :
« Quant à la beauté de l’éléphant, sa noblesse, sa dignité, et cætera, ce sont là des idées entièrement européennes comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. »

« Il y était proclamé également que "le temps de l’orgueil est fini", et que nous devons nous tourner avec beaucoup plus d’humilité et de compréhension vers les autres espèces animales, "différentes, mais non inférieures." »

« Ce que le progrès demande inexorablement aux hommes et aux continents, c’est de renoncer à leur étrangeté, c’est de rompre avec le mystère, – et sur cette voie s’inscrivent les ossements du dernier éléphant… L’espèce humaine était entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre. »

« Car il s’agit bien de ça, il faut lutter contre cette dégradation de la dernière authenticité de la terre et de l’idée que l’homme se fait des lieux où il vit. »

« Les hommes meurent pour conserver une certaine beauté de la vie. Une certaine beauté naturelle… »

J’ai souvent suivi les assalas en forêt équatoriale, et cela me permet sans doute de mieux percevoir ce texte :
« On ne peut pas passer sa vie en Afrique sans acquérir pour les éléphants un sentiment assez voisin d’une très grande affection. Chaque fois que vous les rencontrez, dans la savane, en train de remuer leurs trompes et leurs grandes oreilles, un sourire irrésistible vous monte aux lèvres. Leur énormité même, leur maladresse, leur gigantisme représentent une masse de liberté qui vous fait rêver. Au fond, ce sont les derniers individus. »

L’auteur laisse percer ses convictions personnelles :
« Quant au nationalisme, il y a longtemps que ça devrait plus exister que pour les matches de football… »

Il semble partisan de la colonisation, mais l’ironie voire l’autodérision sont si prégnantes qu’on se demanderait presque s’il est vraiment gaulliste :
« Les prisons sont aujourd’hui les antichambres des ministères. »

Et il a le sens de la formule :
« On fuyait l’action mais on se réfugiait dans le geste. »

Par contre, j’ai été déçu par des longueurs, des redites aussi, ressassements de certains points de vue qui font regretter que l’ouvrage n’ait pas été plus resserré par l’auteur.
Pour prolonger cette lecture, INA, interview par Pierre Dumayet suite à son Goncourt ‒ le premier !




Mots-clés : #aventure #colonisation #ecologie
par Tristram
le Mer 5 Juin - 0:43
 
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Moritz Thomsen

La ferme sur le rio Esmeraldas

Tag aventure sur Des Choses à lire Cvt_la15

Notre première analyse nous conduisait  à voir une simple confrontation avec les forces de la nature. En ayant recours à notre intelligence, nous étions persuadés d'en sortir vainqueurs. Nous aurions comme alliées la science et la technologie ; nous nous plongerions dans les manuels ; notre ferme jouerait le rôle d'un phare pour tous les fermiers de ce secteur d’Esméraldas qui, en voyant notre savoir-faire, comprendraient  que sur cette terre féconde c'était entêtement que de demeurer pauvre. Un des gringos installés dans la région depuis longtemps me dit : « Si tu veux partir de l'Équateur avec une petite fortune, arrive d'abord avec une grosse… », et moi de rire. Car cette boutade ne me concernait pas. Je ne projetais pas de quitter ce pays et la richesse inévitable qui nous reviendrait ne serait qu'une des retombées de la lutte contre la jungle dans laquelle nous nous engagions corps et âme

.

Moritz Thomsen, l’ancien pilote qui a bombardé l’Allemagne la peur au ventre, l’un des seuls militaires à avoir été décoré pour avoir loupé sa cible, dit-il, revient, la cinquantaine venue en Equateur qu’il avait appris à aimer pendant les 4 ans où il y  a séjourné avec le Peace Corps. L’aventure, la nature sauvage, une humanité à partager.

Il s’associe à Ramon, son ami d’alors, plein d’espoir et de bonnes considérations, pour acheter une terre inculte et inamicale où il implante une ferme. Il veut travailler avec les populations locales, main dans la main, prouver que le travail aura raison de la nature, et de la pauvreté. Vaste programme un rien naïf au regard des difficultés qu’il va rencontrer, l’hostilité de la nature, l’incurie des travailleurs, la misère et son cortège de mensonges,  vols, la violence, et les catastrophes naturelles.

Ce qui est très plaisant c’est que, bien qu’il raconte au fil des pages l’échec de son projet, la perte de ses illusions, la déception face à ses attentes de colon blanc rationaliste, hésitant entre proximité et distance, lui, l’homme ouvert mais hermétique aux valeurs et conceptions  culturelles trop différentes, il garde cependant toujours une certaine foi en l’homme, il ne condamne vraiment aucune dépravation qui l’entoure, il subit mais excuse. Et s’il cherche à s’en protéger, s’il finit même par fuir, il se  défend d’y apporter une condamnation, repart sur son chemin de croix d’altruisme, de partage et d’assistance.

C’est merveilleusement écrit, sans une seconde d’ennui,  avec une sensibilité,  et une humanité hors du commun. Il partage des portraits hauts en couleurs mais qui ne cèdent jamais au pittoresque outrancier, où transparaît toujours l’empathie derrière l’incompréhension. Une belle leçon que la vie est autre chez les autres, que les hommes ont du mal à se comprendre, que l’égalité ce n’est pas pour demain.

Mots-clés : #autofiction #aventure #lieu #nature
par topocl
le Ven 24 Mai - 17:23
 
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Sujet: Moritz Thomsen
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Gabriel Ferry

Le coureur des bois

Tag aventure sur Des Choses à lire Le_cou10
Roman, 1850, 185 pages environ.

Comme j'avais parcouru, aux alentours de fin décembre-début janvier, le roboratif ouvrage historique de G. Havard: Histoire des coureurs des bois (Amérique du Nord, 1600-1840) (enfin, pas en totalité, à saute-pages et pas jusqu'au bout, c'est pour historiens ce bouquin !), je me suis arrêté sur ce titre: Le coureur des bois, en mauvais état, chez un bouquiniste plutôt pouilleux et bordélique (à peu près rien n'est classé), mais très fourni: endroit agréable quand vous êtes en manque de poussière qui vole, toiles d'araignées et ménage qui attend toujours depuis l'invention de l'aspirateur, où vous ne baladeriez pas le touriste, au reste, peu de chances, c'est en banlieue "hors tout circuit", et ne donne même pas sur rue.

Je tombe -c'était prévisible- sur un improbable nanar, digne d'être porté à l'écran en catégorie série B américaine des années 1940, en genre western, mais ces désignations-là n'étaient pas encore inventées lorsque Gabriel Ferry coucha tout cela sur papier.

Quelques recherches me mènent au site de M. Le Tourneux (lien en présentation) et du coup je regarde différemment l'ouvrage, d'ailleurs je le poursuis jusqu'au bout.
Je pense qu'il s'agit d'un de ces exemplaires d'éditions tronquées qu'il évoque, probablement aux fins de parution en classement Jeunesse pour ce qui concerne celui-ci.

L'ensemble est assez rentre-dedans, action puis action puis action puis vous reprendrez bien un peu d'action ?
Passons aussi sur les inévitables clichés de type colonial, et quelques balourdises de construction et de déroulement du roman, peut-être d'ailleurs davantage dûes à l'édition tronquée, ou la mouture éditoriale en général, qu'à l'écriture de Ferry, qu'on fera donc bénéficier du doute.
Pour faire bref: Mexique, 1830. Un État sauvage, celui de Sonora, "une des régions les moins explorées du Mexique". Un mystérieux grand seigneur assez louche, un assassin, des hommes de mains, le jeune premier couché sur la piste, laissé pour mort, une attaque de jaguars qui menace au bivouac, des chasseurs dont un coureur des bois canadien et son acolyte en sauveteurs impromptus, puis le Preside (hacienda + place forte au sens militaire) de Tubac, une mystérieuse chasse à l'or, au passage une histoire d'amour embryonnaire entre la jeune fille très fortunée et le jeune homme pauvre, puis...commence la violence. Vous en aurez entre blancs, avec les indiens, entre indiens, etc...

Les rares passages où l'on souffle entre deux actions (autrement dit où les ciseaux de pré-bon-à-tirer n'ont pas sévi ?) parviennent à être touchants, avec cette force particulière au roman s'appuyant sur du vécu:
Au matin du quinzième jour, ils avaient atteint, sans dommage, le confluent des deux rivières au-dessus duquel se dressait le rocher escarpé qui portait le tombeau du chef indien. Ce tombeau était surmonté bizarrement du squelette d'un cheval maintenu debout par des liens cachés. Des fragments de selle couvraient encore une partie de ses flancs à jour, sur des poteaux élevés de distance en distance, des chevelures humaines flottaient au vent, hideux trophées. Le long du rocher que dominait cette tombe, jaillissait une cascade qui s'écroulait avec fracas dans un gouffre sans fond. Enfin, au pied de la pyramide sur sa face nord, se présentait un étroit vallon fermé d'un côté par des roches à pic, d'où pendaient de longues draperies de verdure, de l'autre par un lac aux eaux dormantes; celui-ci était entouré d'une ceinture de saules nains et de cotonniers. De hautes montagnes couvertes de brume de déployaient en demi-cercle, avec une sombre majesté.


Nous avons là un écrivain-voyageur à la française de mi-XIXème siècle, et ça m'intrigue !



Mots-clés : #amérindiens #aventure #colonisation #xixesiecle
par Aventin
le Dim 28 Avr - 22:45
 
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Sujet: Gabriel Ferry
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José Manuel Prieto

Papillons de nuit dans l’empire de Russie

Tag aventure sur Des Choses à lire Prieto10

L’histoire commence dans la zone frontière de la Baltique au Bosphore, soit la zone frontière qu’évoque Paolo Rumiz dans Aux frontières de l’Europe (suivez le guide, c'est ici).
J., le narrateur, est contrebandier de produits de l’ex-URSS pillée après la chute du mur de Berlin, comme les lunettes de vision nocturne, le musc des chevrotins de l’Altaï ou le venin des serpents du désert de Kara-Koum, « juste des objets appartenant à l’État ou à l’armée et qui se retrouvaient soumis à une privatisation chaotique et spontanée. » Stockis, un riche client suédois, lui commande un rarissime papillon russe en voie de disparition (voire déjà disparu), le yazikus. Après avoir subi un curieux baptême, prix pour se faire héberger une nuit chez les prêtres glossolales à Helsinki, et une vaine expédition de chasse au lépidoptère dans la Dépression Caspienne (entre l’embouchure de la Volga et l’Astrakhan), c’est l’histoire du "sauvetage" de V., une aventurière russe rencontrée au Saray, cabaret-bordel d’Istanbul, qui en définitive l’a manipulé et piégé.
« Mais un filet n’est pas formé par les fils visibles ni par les nœuds qui relient ces fils et lui donnent de la consistance, mais par les espaces vides entre ces derniers. »

J. est venu à Livadia, ville en bordure de la mer Noire, où il reçoit sept lettres envoyées par V., et où il rédige un brouillon de réponse. Ce roman "épistolaire", truffé d’extraits de correspondances célèbres, est parfois étrange, que cela soit dû à de petites incohérences, une traduction douteuse par endroits, certaines maladresses dans l’expression, une recette de narration un peu artificielle, même si les allers-retours dans le déroulement du "sauvetage" de V. occasionnent un certain suspens. Le projet de l’auteur me paraît inabouti.
« Finie la quête, les variantes possibles ‒ les parenthèses ‒, les hésitations, le chemin péniblement frayé, toute la méthode à laquelle j’avais eu recours pour écrire ce long brouillon, la seule possible à mon avis : être redondant, aborder la même idée de mille points de vue, la contourner, présenter le croquis à travers lequel l’histoire transparaîtrait, comme à travers une délicate combinaison de baguettes. »

Christian Bourgois a choisi un autre imprimeur que pour Sur les jantes de Thomas McGuane (suivez blabla ), mais avec le même résultat : un volume qui s’effeuille plus vite qu’une strip-teaseuse russe dans un bar stambouliote…



Mots-clés : #aventure
par Tristram
le Ven 19 Avr - 1:06
 
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Sujet: José Manuel Prieto
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Jacques Audiberti

Abraxas

Tag aventure sur Des Choses à lire Abraxa10


Voyage épique et même picaresque, entre Ravenne et péninsule ibérique, entre Moyen Âge et Renaissance, entre gitans, juifs, chrétiens et sarrasins, puis sur « la chère, la belle », la féminine caravelle à la recherche des îles.
Fable un peu fantastique, poétique, sensuelle, d’une baroque inventivité verbale, c’est, pour un premier roman, un texte dense, une œuvre exigeante du lecteur, 300 pages difficiles aussi à lire à cause de la taille minime des caractères et de la piètre impression photomécanique Gallimard. Ledit lecteur suit sans grand effort l’histoire, et pourtant la plupart des syntagmes l’interroge.
C’est une histoire de peintre(s) : descriptions, observations, métaphores, lexique d’une fabuleuse richesse, notamment vocabulaire de la marine, mais aussi néologismes et archaïsmes, à démêler des "provencialismes", italianismes et hispanismes ; ça tient du surréalisme en plus merveilleux, de Boris Vian en moins systématique ; à propos, ça se rapproche de Salammbô, Huysmans, Gadda, Michaux, Asturias, la constellation des écrivains créateurs, des auteurs de l’excès et du débordement, avec comme étoiles majeures Homère, Rabelais, Cervantès, Joyce… bref, Jacques Audiberti se révèle un « écripvain » fou de mots !
L’abraxas est une amulette, un talisman, un truc ésotérique, qui aurait même donné abracadabrantesque ; selon Thomas More, l’île d’Utopia s’appelait Abraxa lorsqu’elle était encore une presqu’île raccordée par un isthme au continent américain…
Peu de commentaires sur cette œuvre ; en voici cependant un, assez pertinent : https://brumes.wordpress.com/2014/02/13/voyage-au-bout-du-jour-abraxas-de-jacques-audiberti/
« Peindre… Tirer le néant du néant, si ce monde est le néant. » I, IV

« Tous les hommes sont promis à devenir, tôt ou tard, des hommes. Mais en eux la bête s’attarde… Elle s’attarde. » I, VI

« Avec une prestesse toute escoubellesque, Villalogar se munit d’un pinceau, l’humecta d’une gélatine salivaire, brouilla la partie supérieure du trait vert qu’il dilata, vers le haut, d’une patouille grise et fondue, barré, enfin, d’un liséré mince et bleuâtre. Il en résultait une diffusion organisée et fuyante de présence et de distance océanique. Si on la regardait en faisant la maison du loup, c'est-à-dire les yeux encadrés par les paumes, on était, bon jeu beau fou, devant la mer. […]
J’ai frappé la roche avec un pinceau, et la roche a coulé, comme une source fraîche sur le sable de ma toile, où roche elle est revenue. J’ai frappé la mer avec mon pinceau et la mer s’est durcie sur ma toile. Elle y demeure dans sa dureté humide. J’ai pris le gros rat du monde dans le trou de ma palette. » I, X

(L’escoube, ou escouve, est un balai en vieux français ; ce mot nous a donné l’écouvillon !)
« Se battre, même pour une cause juste, équivaut à jeter un peu de bois au brasier de la violence et de la souffrance. » I, XII

« La tempête s'emballait. Vainement elle cherchait, de ce qui l'exaspère, le difficile secret dans les mollesses qu'elle chavire. La caravelle, de toutes ses forces, se contractait. Elle se bouchait les oreilles au bruit de ses mâchoires dont éclate l'os délicat. Cernée par les vagues ameutées, elle leur demandait, pourtant, de la porter, de la masquer. Perdue dans une bave massive, elle frissonnait aux jambes chaque fois qu'une gifle liquide l'écrasait dans l'élasticité diluvienne, laquelle prenait sa part de la bourrade allongée et, de plus belle, s'ébouriffait. » II, XVIII

« Son jupon mouvementé noyait, accompagnait d’escalades et de dégringolades, à grand renfort de tambourins silencieux, le rythme de ses jambes non pas même devinées sous l’étoffe, mais éparses et multipliées à ce train négligent et dominateur d’ailes et de gouffres autour d’elles. »



Mots-clés : #aventure #fantastique #voyage
par Tristram
le Mar 26 Mar - 19:32
 
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Sujet: Jacques Audiberti
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Joseph Conrad

Typhon
Titre original: Typhoon, publié en 1902.
Nouvelle, 6 chapitres, 85 pages environ.



Tag aventure sur Des Choses à lire Typhon10
Première page, tirée d'une édition luxueuse à 90 exemplaires, Lyon, Association lyonnaise des Cinquante, 1928, illustrations de Charles Fouqueray.


Lu (relu, pour être exact) dans la traduction d'André Gide, laquelle est éventuellement accessible ici.



L'histoire, basée sur le propre vécu de marin de Conrad sur le vapeur John P. Best, narre la façon dont le capitaine irlandais Thomas Mac Whirr, caractère réaliste terre à terre, empirique au sens expérience plutôt que théorie (autrement dit a posteriori par opposition à a priori, aurait peut-être ajouté le philosophe Emmanuel K.), conduit sous son capitanat un vapeur, le SS Nan-Shan, de construction britannique et navigant sous pavillon Siamois, à travers un typhon.

La cargaison -j'ai hésité devant ce terme mais il semble plus approprié que passagers, qui viendra s'imposer pourtant au fil de la nouvelle- ce sont des coolies, des travailleurs chinois, l'humanité de ce fret renforçant l'aspect d'abandon de l'être humain face à la force supérieure des éléments, l'eau, celle qui tombe du ciel et celle sur laquelle l'on navigue - les amers, les gouffres insondables et les vagues terribles déchaînées, le vent colossal - s'y ajoute la nuit, marquant le côté aveugle, et le vacarme, suprême isolant.  

Outre la vie à bord à la césure des siècles XIX et XX, les rapports humains entre l'équipage et vis-à-vis des coolies, le caractère du capitaine Mac Whirr donne sel et sens à l'ouvrage.

En effet, même si la nouvelle est loin d'être dépeuplée, c'est du capitaine qu'il s'agit.
Évacuons le reste des personnages, ou peu s'en faut, d'un petit coup d'œil périphérique:
Signalons Jukes, le jeune second dont on n'a pas le prénom, le chef mécanicien Salomon Rout -personnage d'importance- le détestable lieutenant embarqué in extremis dont le nom n'est pas connu, le maître d'équipage, homme de devoir, porté à la bonté, pusillanime parfois avec ses subordonnés, Hackett, le marin qui tient la barre dans la tourmente 30 heures d'affilée sans relève, et lâche cette magnifique sentence:
Chapitre IV a écrit:Au nom du Ciel, capitaine, je peux tenir jusqu'à la consommation des siècles si seulement on ne me parle pas.

et aussi le discret traducteur et représentant de la Bun-Hin, Co., les épouses de Mac Whirr et de Rout, déconnectées de ce monde-là, en Angleterre, etc...

Mac Whirr est un taciturne, solitaire mais n'ayant jamais rien à cacher, le jeu de sa volonté, semblant incorruptible, face à une force naturelle supérieure suscite une sorte de fascination tendant sur l'admiration (un certain héroïsme n'est pas loin)-, mais, et c'est magnifiquement portraituré de la part de Conrad, une fascination presque à contrecœur, en tout cas qu'on aimerait parfois désapprouver, voire dédaigner.

Mac Whirr ?
Un homme émotionnellement hétérogène (ou étranger), que ce soit à l'équipage, sans mépris ni détestation, au contraire arrive-t-on à penser une fois l'ouvrage refermé.
Ou même hétérogène, étranger à sa famille.
Sa famille (d'abord père et mère puis femme et enfants) est distanciée pas seulement par les flots, et plus encore si c'est possible de l'humanité "à terre". Terre sur laquelle il n'a jamais vraiment marché "never walked on this Earth"  comme l'assène fortement Conrad.
Il est "d'ailleurs", c'est incontestable, mais -et c'est très finement conté- sans être, comme nous dirions aujourd'hui, une machine, un robot, un computer.
Chapitre V a écrit:Et dans sa protestation entrait une intention d'humanité aussi bien que l'obscur sentiment des convenances.


Enfin, même si Conrad ne nous livre que la moitié du typhon, la deuxième phase, supposée être la pire, n'est pas narrée, nous entrons dans le port de destination avec le navire en piteux état et l'auteur utilise un procédé littéraire un peu à la façon de Lord Jim, cette fois-ci par le biais de lettres des quelques protagonistes principaux.

On en vient presque à le regretter, tant les pages de tempête, à la hauteur de celles du Nègre du Narcisse, restent à couper le souffle, de haute tenue littéraire, une symphonie, une partition pour grand orchestre !

Chapitre IV a écrit:Il tira le verrou: la pesante plaque de fer tourna sur ses gonds; et ce fut comme s'il eût ouvert la porte à tous les bruits de la tempête. Une bouffée de hurlements rauques vint à lui: l'air était calme pourtant; mais l'afflux précipité des eaux au-dessus de sa tête était couvert par un concert de cris étranges et gutturaux qui produisait un effet de confusion désespérée. Il écarta les jambes de toute la largeur de la porte et tendit le cou. Tout d'abord il n'aperçut que ce qu'il était venu chercher: six petites flammes jaunes se balançant violemment dans la pénombre d'un grand espace vide.


Chapitre IV a écrit:
Un coup rude frappa le flanc du navire; l'eau tomba sur le pont avec un choc assourdissant; à l'avant de la pénombre, là où l'air était épais et rougeâtre, Jukes vit une tête cogner violemment le plancher, deux gros mollets battre les airs, des bras musclés enlacer un corps nu, une face jaune, à la bouche grande ouverte, lever des yeux au regard fixe et farouche, puis disparaître en glissant. Un coffre vide se retourna bruyamment; un homme pirouetta la tête la première, on l'eût dit lancé par un coup de pied; plus loin, d'autres, comme des pierres précipitées du haut d'un talus, roulèrent, indistincts, en agitant les bras et en frappant le pont de leurs pieds. L'échelle de l'écoutille était surchargée de coolies; ils grouillaient comme des abeilles sur une branche; ils pendaient aux échelons en une grappe rampante et mouvante, et heurtaient à grands coups de poing la face intérieure du panneau fermé; dans l'espacement des lamentations on entendait, au-dessus, la ruée impétueuse de l'eau. Le navire donna de la bande et ils commencèrent à tomber; d'abord un, puis deux, puis tout le reste emporté, se détachant en bloc avec un grand cri.



mots-clés : #aventure
par Aventin
le Sam 9 Mar - 18:15
 
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Sujet: Joseph Conrad
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Niels Labuzan

Ivoire

Tag aventure sur Des Choses à lire 3187ip10

On est au Botswana, pays d’Afrique Australe dont le livre nous dit qu’il s’en sort, chemine vers une démocratie digne, lutte contre la corruption, et s’engage contre le braconnage qui menace l’extinction de nombreuses epsèces, notamment les éléphants, chassés pour l’ivoire . Le commerce de l’ivoire est reconnu illégal par de nombreux pays, mais pas tous, pas également partout, et cela entretient les marchés clandestins.

Trois personnes, Erin, anthropologue anglaise responsable d’un Parc National, Bojosi, ranger ancien braconnier repenti et Sereste qui représente le ministère, se lancent dans une dangereuse opération qui devrait permettre de donner une impulsion majeure à cette lutte : infiltrer de fausses défenses, porteuses d’une puce, dans un lot vendu à un trafiquant, de façon à pouvoir pister « la route de  l’ivoire ».

Sujet alléchant qui va permettre aux lecteurs de mieux connaître ce trafic international méconnu, qui gère des capitaux à l’égale de ceux des trafics de drogue ou d’êtres humains, nous dit l’auteur. Cette intéressante partie didactique aurait gagné à être mieux intégrée au romanesque. L’originalité du sujet et l’aspect tumultueux du style ne suffisent pas à masquer une  certaine fadeur, une expédition au demeurant assez convenue, des personnages, malgré  les casseroles qu’ils traînent (ou à cause d’elles), plutôt survolés.


mots-clés : #aventure #criminalite #nature
par topocl
le Jeu 31 Jan - 9:54
 
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Sujet: Niels Labuzan
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Jan Potocki

La lecture remonte mais reste étiqueté "référence". J'espère que cette récup' va s'enrichir de lectures plus fraîches d'autre(s) membre(s).  pirat


Tag aventure sur Des Choses à lire 97820810

Le manuscrit trouvé à Saragosse (version 1810)

GF propose deux versions 1804 et 1810. Évidemment en début de livre les compilateurs en plus d'esquisser une biographie de l'auteur (ça suffit vraiment un livre pour le faire ?) évoque l'histoire du et des livres. La version chez Corti serait la traduction d'une version pas trop pourrie mais incomplète d'une traduction polonaise du manuscrit qui a été écrit en français. Une histoire longue et compliquée (comme l'auteur ?) pour une première version inaboutie et inachevée, la version de 1804... au ton plus irrévérencieux, voire coquin (?) mais aussi avec une construction qui bien que reposant sur le même principe semble plus complexe (encore). De quoi donner envie de ne pas oublier de la lire de bon cœur un de ces jours !

Ce livre chose en lui même...

C'est l'histoire d'un manuscrit trouvé, sur le champ de bataille, du côté de Saragosse, du jeune Alphonse van Worden... tout jeune capitaine des gardes wallonnes qui est en voyage pour recevoir son premier poste. La traversée de la Sierra Morena se révèle très rapidement extrêmement riche en surprise multiples. Ce jeune homme éduqué dans les plus parfaite ligne d'un esprit chevaleresque magnifié avec au dessus de toutes les valeurs l'honneur, et juste après le respect des convenances, va plus ou moins malgré lui et tout en respectant, en somme, ses valeurs se retrouver bien ailleurs et autrement... A travers une succession de rencontres avec des personnages hauts en couleurs qui eux aussi en ont rencontrés et qui parfois sont les mêmes. Chacun évidemment se devant à un moment ou un autre de raconté son histoire et si le récit l'exige celle d'un autre par la même occasion.

Un bon prétexte pour réciter à tiroirs façon mille et une nuits avec une série d'échos plus ou moins visibles et évidents. Exercice réalisé avec un esprit vif, joyeux et entraînant... la lecture débute comme une promenade légèrement irréel avant de tirer le lecteur vers une sorte d'ivresse dans laquelle il se laisse guider sur le chemin évident de l'écriture de Potocki. Un chemin qui se déroule avec ses repères mais que l'on suit émerveillé, étourdi et désorienté...

Mais pourquoi est-ce si bon ? Parce que c'est bien pire (en forme de compliment) qu'un "à la manière de", la trame et les trames sont celles d'histoires d'amours plus ou moins déçues, de découvertes, de devoirs et d'ambitions... et de hasard. Presque simple si le roman d'apprentissage à tiroir ne se métamorphosais pas à plaisir en lutte entre rationalité et mystères, hasards et manipulations, raison et inévitables libertés. Tout comme notre Alphonse qui se laisse volontiers entrainer par ses belles cousines c'est à la fois très simple et très compliqué.

La série d'histoires et de personnages identifiables, presque stéréotypes, présente d'étonnantes ressemblances dans les motifs employés, et là se ne sont plus des tiroirs mais aussi des matriochkas, les histoires s'imbriquent, s'éclairent et se change... se recoupent, se mêlent en un fascinant bazar néanmoins cohérent mais d'abord fascinant. Sans altérer le plaisir du lecteur on expérimente la structure folle de cette entreprise, une sorte de système de Potocki , mis en abime plus tard par le système de Velasquez le géomètre touche à tout et quelque peu étourdi et proche de l'auteur... les motifs et combinaisons illustrent la vie et les vies avec tout en jouant merveilleusement avec lucidité et humour en fond une certaine naïveté qui tiendrait du grandiose...

et la boucle finit par se boucler bercée de mélancolie...

Dans tout ça on croise beaucoup de choses entre le réel et la fiction : géographie et histoire... les notes (en bas de page) orientent le lecteur, et heureusement... les sciences dures ou humaines sont employées et discutées abondamment et confrontées, mélangées à... aux religions et au fantastique... avec des ellipses, des imprécisions, des jeux, beaucoup, de la manipulation pure et simple... et mise en abime...

Une ouverture extraordinaire et curieuse avec une volonté de partage engageante... il est difficile de conclure sur cette lecture débordante et multiple... un excellent monument sans aucun doute et vertige devant ce regard en double teinte entre l'idéal qui anime ce "monde" et une réalité plus dure (mais pas toujours sans attraits).

L'utilisation des générations, de l'histoire et des chronologies ainsi que les petits exposés scientifiques sont plus ou moins digestes sur la fin mais impossible de résister et de ne pas divaguer sur une histoire des mathématiques, des sciences... et d'utiliser ces échelles pour regarder un maintenant qui n'apparait plus si lointain.

Fantastique lecture, incontournable aussi pour son amour des histoires, du récit magnifié. Ce que je n'imaginais pas c'était la densité (des) thématique(s) et cette construction abusant de fausses répétitions, c'est incroyable... d'ailleurs ça occupe du monde semble-t-il de décortiquer cet ensemble et de le croiser avec la vie de Potocki, ses écrits, ses voyages, ...

Un jeu de nuances et d'ouvertures, d'incertitudes, d'esprit... et une lumière orientale...

gros bonheur.

je ne regrette pas d'avoir choisi une période de vraie disponibilité pour attaquer le morceau. 830 pages avec les explications qui précèdent.


mots-clés : #amour #aventure #contemythe #fantastique #initiatique
par animal
le Mer 30 Jan - 22:48
 
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Sujet: Jan Potocki
Réponses: 8
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Andreï Makine

L'archipel d'une autre vie

Tag aventure sur Des Choses à lire 41wrtv10

Originale: Français, 2016

CONTENU :
Aux confins de l'Extrême-Orient russe, dans le souffle du Pacifique, s'étendent des terres qui paraissent échapper à l'Histoire... Qui est donc ce criminel aux multiples visages que Pavel Gartsev et ses compagnons doivent capturer à travers l'immensité de la taïga ? Lorsque Pavel connaîtra la véritable identité du fugitif, sa vie en sera bouleversée.

REMARQUES :
La narration longue de Pavel Gartzev est encadré dans le premier et le dernier chapitre par le narrateur proprement dit. Il se trouve proche du « moment présent », mais avait fait connaissance de ce Pavel au début des années 70, devenant témoin de sa narration et nous laissant devant une fin ouverte. Ce narrateur là, orphelin et arpenteur un peu perdu dans l’Extrême-Orient de la Russie, avait alors observé à un hélioport un homme, paraissant bizarre. Attiré et fasciné il le suit dans la Taïga. Mais cet autre, apparemment un vrai expert des environs, le remarque rapidement et surprend l’adolescent. Quand le garçon raconte son histoire d’orphelin, Pavel est visiblement ému et raconte alors son propre histoire :

En 1952, ancien correspondent de guerre, âgé de 27 ans, il voulait se marier avec Sveta. Ce Leningradois pensait que la blessure énorme, presqu’un handicap, ne sera pas un empêchement et que Svetla le mariera par amour. Mais elle avait juste voulu s’implanter à Leningrad pour avoir un appartement… Trahison, tricherie ! Mais elles le libère, lui, d’être dupe.

Dans le cadre de la mobilisation générale au temps de la guerre en Corée, il sera muté à l’Extrême Est, proche de la mer d’Okhotsk. Il subira des mauvais traitements avant de ne devenir membre d’une troupe de cinq soldats de grades et caractères différents : A eux de rechercher et capturer le détenu évadé d’un camp voisin en vie, en vue d’une condamnation exemplaire. Eh bien : ils trouvent vraiment rapidement une trace, suivant cet homme parfois en vue. Mais celui-ce semble s’y connaître ici…, et les mène au bout du nez.

Laissons là la description, mais disons encore que chaque soldat sera décrit en soi et dans ses rapports avec les autres : la Taîga révèle les personnes. Le meilleur et le pire… La chasse à l’homme mène Pavel peu à peu à un rapprochement intérieur, oui, une sympathisation avec l’évadé. En particulier quand son identité se révèlera…

La recherche extérieur deviendra peu à peu quête existentielle : Où est la vraie vie ? Est-elle possible , autrement?

Makine décrit magnifiquement la nature et notre appartenance en alle (ou notre distance). Probablement il parle de son propre expérience. Quelle langue merveilleuse, cherchant sa pareille. Mais presqu’encore plus touchant : comment le clair et l’obscure, le bon et le mauvais, se trouvent parfois en grande proximité. Et comment le désir, parfois en nous tous caché et obnubilé, d’une vraie vie, d’une autre vie croît, une vie où nous ne serons plus des marionnettes de nos peurs et de nos pulsions, mais des êtres debouts.

Je tire mon chapeau… Merci, Monsieur Makine !


mots-clés : #aventure #nature #regimeautoritaire
par tom léo
le Dim 27 Jan - 22:24
 
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Sujet: Andreï Makine
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Enrique Vila-Matas

Loin de Veracruz

Tag aventure sur Des Choses à lire Loin_d10

Le narrateur, Enrique Tenorio, évoque ses deux frères : Antonio, l’aîné, écrivain casanier à la pipe froide, qui imagine et rédige des voyages à succès et finira par se suicider, Máximo, le cadet, haï par leur père et devenu un génial peintre, qui sera éliminé par une femme fatale (que les trois frères fréquenteront successivement). Enrique est un grand voyageur qui accumule les malheurs qu’il relate dans cette sorte de journal de « jeune vieux » (en fait la poursuite du roman esquissé par Antonio avant de se jeter dans le vide, La Descente…).
Le ton est souvent goguenard mais retombe toujours dans la nostalgie, le ressassement onirique, les redites érudites :
« ...] la beauté extrême d’Antigua – avec ses étonnants arbres millénaires, dont les racines, telle une vengeance du temps, montent comme des lianes sur les murs en ruine de ce qui fut la première forteresse de Cortés ‒ [… »

« Sur la forteresse en ruine, telle une vengeance de Moctezuma, grimpent aujourd’hui comme des lianes les puissantes racines des arbres millénaires de la région. »

Les références littéraires sont multiples, parfois éclairantes :
« Car, pensant au silence de notre siècle, je me souvins de ce maudit Beckett et de sa tentative pour entraîner la littérature dans une glauque taverne irlandaise fréquentée par des écrivains muets. »

« …] par rapport au Mexique, que je me sentais plus proche du thème de Juan Rulfo dans Pedro Páramo – le retour, c’est pourquoi le héros est un mort, or que suis-je, moi, sinon un vaincu de la vie ? – que du thème de l’homme chassé du paradis traité dans Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry. »

« …] un système qui lui était très personnel – copié sur Gombrowicz – consistant à entremêler les faits narratifs avec un sujet proche de l’essai littéraire et, en mettant à contribution sa non négligeable imagination et son talent pour l’association délirante et gratuite entre les choses les plus dissemblables, à boucler le texte avec une pensée finale, parfois très brillante et intelligente mais, d’autres fois, il faut bien le dire, scandaleusement superficielle. »

Il y a quelques allusions que j’ai perçues, mais sans doute pas assez pour vraiment donner du sens à l’ensemble ; à propos, Tenorio est le nom de famille de don Juan, le séducteur (ceci explique certains sous-entendus, et peut-être une vision assez misogyne des femmes). Y a-t-il renvoi au Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre ? L’inspiration de Cervantès est prégnante ; il me semble que Vila-Matas rejoint ici les quelques écrivains qui "cervantisent aujourd’hui", comme dit Goytisolo.
Voici peut-être une des clés de ce récit :
« Il ne m’échappe pas, en effet, que, soit on vit la vie à fond et l’on devient un Indiana Jones et un plouc, soit on écrit l’existence et on lui donne un sens, mais alors elle ne peut plus être vécue. Autrement dit : sois dans la vie et tu es insignifiant ; cherche à donner du sens et tu es mort. »

Le Mexique (et la mort) tient une grande place dans l’histoire :
« Avancer ou mourir, ils [les soldats de Cortés ayant sabordé ses navires] n’avaient devant eux que ce choix. Plus jamais n’existera un pareil voyage, ce fut le voyage par excellence. »

« Je me rappelle qu’il y avait une véritable magie dans l’ambiance folle des marimbas et une frénésie de havane quand nous traversâmes lentement le Zócalo, qui est la place centrale, et nous assîmes sous les arcades, Los Portales, dans un des cafés où tout le monde vient s’asseoir à Veracruz et où nous bûmes quelque chose d’inoubliable pendant que se succédaient des orchestres qui finirent par nous chanter les œuvres complètes (et autres contes) de don Agustín Lara. Quand fut achevé ce génial répertoire, une femme qui avait attendu son tour avec une singulière patience sous l’arcade la plus éloignée s’approcha avec une harpe gigantesque et, cordes tendues jusqu’au chipichipi et à la pluie, chanta La Bamba sur un rythme endiablé. Bamba, la bamba, la bamba. Stupéfaits et encore mal remis de la vitesse, nous vîmes un nain, agitant une clochette de bronze, susurrer María bonita en anglais. Un autre fou rejoignit la fête. Frange bouclée sur le front, d’une grosse voix comateuse, le fou me glissa dans l’oreille : « Mourir du désir de revenir. » Pour l’heure, mes yeux, à Los Portales, n’étaient plus qu’une immense place de curiosité dominicale et ils ne tardèrent pas à devenir la fête totale. Je sentis que le moment était unique. Je sentis ce qu’avaient senti beaucoup d’autres avant moi. Je sentis que je n’étais pas original. "Finalement, a écrit Pessoa, la meilleure manière de voyager, c’est de sentir. Plus je sentirai, plus je sentirai de personnes en moi, plus j’aurai de personnalités, plus intensément, stridemment je les aurai…" »

« …] en définitive la vie n’est que nostalgie de la mort. Nous ne venons pas de la vie, mais de la mort. »

Il ne faut sans doute pas chercher une trame au sens conventionnel, mais le manque de fil conducteur (ou la profusion de fils conducteurs) déroute le lecteur, surtout s’il perçoit des longueurs en milieu d’ouvrage ; restent un esprit facétieux, une invention prolixe, une littérature de la littérature, et un vrai plaisir de lecture :
« Je ne sais pas qui a dit que nous vivons comme nous écoutons la radio : nous attendons la chanson suivante, la chanson qui changera un peu, sinon notre vie, du moins notre matinée. »

« …] la littérature et la sénilité se ressemblent beaucoup, car elles présentent l’une et l’autre l’avantage de se situer en dehors de l’obscène jeu de la prétendue réalité – ce que nous appelons, par exemple, la lutte pour la vie – et sont, l’une et l’autre, le refuge idéal où l’homme peut se protéger enfin des blessures insensées et des coups absurdes que l’"épouvantable vie vraie" – la qualifiait-il alors – lui assène à mesure qu’elle s’écoule. »

« Aucun endroit ne m’attire spécialement, voyez-vous, aucun lieu ne me fascine tout à fait parce que je n’ignore pas que, s’il existait un colossal et extraordinaire charme dans cette vie, il consisterait pour moi à être là où je ne suis pas, endroit où je désirerais être dans un autre, qui serait nulle part. Aussi suis-je de Veracruz, point. Et si je suis de Veracruz, c’est que je suis bien obligé d’être de quelque part et, en tant qu’écrivain, d’en avoir une certaine nostalgie. »

« Je pense aujourd’hui, en effet, que si, par vie, il faut entendre engagement, implication, le degré de ce que nous pouvons percevoir dans ses entrailles est proche de zéro. »

« En deux semaines, je me rappelle être parvenu à lire la bagatelle de cinquante classiques, et je me rappelle aussi que, pour la moitié d’entre eux, je ne comprenais pratiquement rien, mais m’obligeais à les lire jusqu’au bout, toujours mû par le vague espoir que, dans les dernières lignes, l’auteur aurait la bonne idée de s’expliquer un peu ou, simplement, de demander pardon pour son impertinence et son extravagance. »

« ‒ Tu te rends compte, me dit Antonio un jour, que les excuses que tu me donnes sans arrêt pour justifier ton incapacité à trouver du travail sont exactement celles qu’inventent pour leurs parents les adolescents qui ont l’intention d’être exclusivement écrivains ? »

« Et ce n’est pas du remords que je ressens, mais l’angoisse – comme celle que doivent ressentir, par exemple, ces écrivains qui inventent tant de vérités feintes – qu’à tout instant je peux être retrouvé et que j’aurai à payer le prix fort. »


Aussi difficile de trouver un mot-clé que de cerner le dessein de Vila-Matas ou de le commenter : peut-être Aventure, Voyage ?


mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Lun 14 Jan - 12:17
 
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Sujet: Enrique Vila-Matas
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Edgar Maufrais

Tag aventure sur Des Choses à lire Maufra10


Edgar Maufrais, À la recherche de mon fils. Toute une vie sur les traces d’un explorateur disparu


J’ai lu ce livre il y a maintenant deux mois et il me reste gravé en mémoire. D’emblée, j'ai été émue par ce livre-témoignage d'Edgar Maufrais qui relate ses nombreux séjours et expéditions au cœur de la forêt amazonienne pour retrouver son fils Raymond, ethnologue explorateur qui a disparu en 1950 dans la jungle guyanaise sans laisser de trace, si ce n’est des carnets qui ont été retrouvés par des Indiens.
Dès avant d’ouvrir ce livre, on sait qu'Edgar Maufrais qui part en 1952 pour longtemps ne retrouvera jamais son fils.
Laissant sa femme, donc la mère de leur fils Raymond, attendre en France le retour du mari et du fils, attente qui durera 12 ans.

Chaque « séjour » en forêt amazonienne représente un nombre important d'expéditions. Par expédition, il faut entendre qu'Edgar Maufrais revient au point de départ après avoir sillonné chaque région en boucle, où serait susceptible d'être passé son fils. Soit depuis le Brésil, soit depuis la Guyane. Il revient au point de départ de chaque expédition pour se ravitailler en vivres, même s’il vit des produits de sa chasse (et bien souvent la disette) pour aller à la banque locale car il faut pas mal d’argent pour payer les guides, faire du troc, négocier ceci ou cela avec les autochtones, trouver des nouveaux guides qui acceptent de faire le périple, etc.

Il a fait en tout 22 expéditions dont voici quelques exemples tant il a fait de milliers kilomètres : liaison Amazone/Saint-Laurent-du-Maroni ; Alenquer-Bom Futuro ; Manaos-Rio Imbitui ; Santarem-Rios Cabrua et Jacaré, etc., etc.

C’est en bateau que ça se passe la plupart du temps. Une pirogue, ou un canot, l’Amazonie, ses affluents, des vivres genre corned-beef, riz, café, et aussi la faim impérieuse, la fièvre, la maladie, des abris de fortune faits de lianes et de bouts de bois, chaque soir, et même en pleine nuit, des guides qui le plaquent en cours de route, d’autres qui demandent le double d’argent une fois qu’ils sont au cœur de la jungle, des lieux tellement enfoncés dans le cœur de la forêt que même les guides ou autres autochtones ne veulent pas y pénétrer, des guides qui s’improvisent souvent comme tels, des guides aussi qui emmènent leur famille entière depuis le bébé jusqu'au vieillard sur la pirogue, et c’est ça ou rien, et il faut prévoir leur nourriture, la pirogue qui tangue, l'obligation de délaisser du matériel pour faire monter tout ce monde, pas forcément bienveillant ; soigner les membres de la famille qui tombent malade ou qui sont piqués par des bêtes, des fourmis, des infections, bref, se retrouver en compagnie de personnes qui n’ont pas leur place ici ! Mais c'est la loi de la jungle !

La vie dans la jungle, la chaleur et l’humidité, pluies, matériel perdu, voire volé, des mauvaises rencontres, des piqûres d'insectes, de serpents, des efforts physiques énormes, réparer les canots, pagayer toute la journée bien sûr, affronter certains rapides, se retrouver tout seul à construire dans la nuit un abri de fortune et un hamac, se soigner les plaies et ne plus ressembler à rien, retourner à Belem par exemple et entre autres, rien que pour compléter la pharmacie, et cette forêt à la fois magnifiée et à la fois hostile, une hostilité si grande qu’on se demande ce que notre pauvre Edgar Maufrais espère encore. Les années s'écoulent. Il risque à chaque seconde d’y laisser sa peau. Personne n'a jamais vu son fils Raymond. Ou il y a si longtemps, oui, on l'a aperçu, il a dû passer par là. Mais il y a des peuplades qui vivent reculées, loin des fleuves, tels les Oyaricoulets, qui seraient, paraît-il, si menaçantes qu’aucun autochtone ne veut accompagner Edgar pour les trouver. On a mal pour lui. Des occasions perdues ? Car dans l'histoire des Maufrais, il est dit que ce sont les Oyaricoulets qui retiendraient le fils Raymond, pas forcément pour le faire prisonnier, mais par adoption, il vivrait là. Hélas il n'a pu approcher ces Indiens-là.

Quelle persévérance !

Quand j’ai commencé le livre j’ai cru que ce serait répétitif, même paysage de lianes à couper à la machette, de jungle, d’arbres qui cachent le jour et le ciel, d'humidité. Mais plus on avance, plus on est happé et on est à côté d'Edgar, lui disant, tiens bon, mon vieux ! Tu es un véritable explorateur ! Vas-y, tu es fort !
Car au bout du compte, et à force d’expéditions, à force aussi de s’être fait avoir en beauté, il a su humer les mauvais coups, rembarrer les voleurs ou autres comploteurs, et connaissant bien les régions visitées, aucun des guides ne lui arrivait plus à la cheville. Il n’avait plus besoin d'eux. Dans la jungle, c'est vraiment la jungle ! Il en est devenu le roi.

Épuisé, il renonce douze ans après. (Il a été retrouvé souffrant d'inanition dans la région amazonienne).

Autant dire que j’ai été très émue par ce livre. J’y pense encore.

Mots-clés : #aventure #lieu #temoignage #voyage
par Barcarole
le Mar 8 Jan - 17:17
 
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Sujet: Edgar Maufrais
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Tony Hillerman

La Voie de l'Ennemi

Tag aventure sur Des Choses à lire La-voi10


Premier "polar ethnologique" de Tony Hillerman, il s'agit aussi de la première enquête de son célèbre personnage, le lieutenant de la police tribale navajo Joe Leaphorn.
L'anthropologue Bergen McKee et son collègue, le professeur J. R. Canfield campent dans la région désertique de Four Corners, dans la réserve navajo du plateau du Colorado. Parallèlement, une de leurs connaissances, le lieutenant Joe Leaphorn du Service de la Loi et de l’Ordre (Bureau des Affaires Indiennes), est à la recherche de Luis Horseman, un jeune Navajo déculturé, qui se terre dans le désert parce qu'il a poignardé un Mexicain.
L’histoire s’organise autour des croyances navajos en sorcellerie d’une sorte de loup-garou, ce qui sera l’occasion d’évoquer les rituels (tel "La Voie de l'Ennemi") et le mode de pensée, mais aussi la déculturation des Indiens, leurs rapports avec notre société et l’argent :
« Mise à part la satisfaction de besoins élémentaires simples, la culture navajo fait peu de cas de la propriété. En fait, être plus riche que ses frères de clan s’accompagne d’un discrédit social. C’est contre nature et, par conséquent, considéré avec méfiance. »

A ce propos, dans le glossaire des traducteurs, Danièle et Pierre Bondil, on trouve :
« Richesse : le désir de posséder est, chez les Navajos, le pire des maux, pouvant même s’apparenter à la sorcellerie. Citons Alex Etcitty, un Navajo ami de l’auteur : « On m’a appris que c’était une chose juste de posséder ce que l’on a. Mais si on commence à avoir trop, cela montre que l’on ne se préoccupe pas des siens comme on le devrait. Si l’on devient riche, c’est que l’on a pris des choses qui appartiennent à d’autres. Prononcer les mots “ Navajo riche ” revient à dire “ eau sèche ” ». (Arizona Highways, août 1979). »

Outre l’aspect "ethnologique", qui bien sûr est ce qui m’a attiré chez cet auteur, le fait de situer le thriller dans un tel contexte présente beaucoup d’intérêt, ne serait-ce que la confrontation entre « la piste de la beauté » qui fonde le mode de vie du "Peuple", et l’énigme policière.
Il est aussi intéressant de voir comment le personnage principal "d’origine", McKee, laissera la place à Joe Leaphorn.
En répons à la citation de Topocl sur le fil "Vincent Hein" :
« La légère brise, soufflant soudain dans l’axe du canyon, apporta l’odeur légèrement âcre de l’ozone libéré par la décharge électrique ainsi que le parfum de la poussière humide et de l’herbe frappée par la pluie. Elle emplit ses narines de nostalgie. Il n’y avait là rien de ces odeurs de goudron fumant, de poussière en dissolution ou de gaz d’échappement prisonniers de l’humidité qui caractérisaient les pluies urbaines. C’était une odeur d’enfance passée à la campagne, d’autant plus évocatrice qu’elle avait été oubliée. »



Mots-clés : #aventure #contemythe #identite #nature #polar
par Tristram
le Mar 1 Jan - 14:35
 
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Sujet: Tony Hillerman
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Yachar Kemal

Mèmed le Mince

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C’est l’histoire entre conte et mythe du héros au grand cœur d’une révolte paysanne contre les propriétaires féodaux qui annexaient les terres (les aghas), sorte d’avatar de Robin des bois :
« Ahmed le Grand était une terreur aussi bien qu’une joie pour les populations. Il avait su maintenir ensemble ces deux sentiments pendant des années. Si un bandit n’arrive pas à les inspirer tous deux à la fois, il ne peut survivre plus d’un an dans les montagnes.
C’est la terreur et l’amour qui font vivre les bandits. L’amour seul est insuffisant ; la terreur seule, c’est la haine. Pendant onze grandes années, Ahmed le Grand ne saigna même pas du nez. Pendant les seize années que dura sa vie de bandit, il ne tua qu’une seule personne : l’homme qui avait torturé et violé sa mère, pendant qu’il faisait son service militaire. »

« ‒ Écoute, frère, dit Mèmed. Il ne faut pas trop en faire voir aux gens. Il faut les tuer, les battre, mais ne pas trop leur en faire voir. Rentrer dans son village, chez soi, sans culotte, à poil, est pire que la mort pour un homme comme ça. Il ne fallait pas le faire ! Il ne faut pas jouer avec les hommes ! Ils ont un point sensible, voilà, c’est là qu’il ne faut pas toucher. Moi, je le sais d’Abdi agha. Car il faut craindre ce côté des hommes. Il ne faut pas les sous-estimer… »

« Ça a toujours été comme ça : un bandit aimé par la population reste introuvable. »

Mais cet idéal est confronté au désir de vengeance, au débordement de la violence ; le rejet de la peine de mort n’est pas encore d’actualité…
Le héros est bien caractérisé, une « petite lueur, comme une tête d’épingle », apparaît dans ses yeux, et dans sa tête une lumière jaune (souvenir des cuivres du bourg ?), aux moments opportuns.
L’ensemble est assez caricatural (l’agha cruel et lâche, etc.) ; il appuie sur la flagornerie obséquieuse, la rumeur mensongère, mais stylise la douleur immémoriale des femmes.
Le style est simple, tel que celui de Naguib Mahfouz, plus que celui d’Ivo Andrić.
Humour plébéien :
« ‒ Redjep le Sergent ! commença-t-il.
‒ Quoi donc ?
‒ Redjep, si Mèmed ne s’était pas mis en travers, est-ce que tu aurais tué ce gosse ?
‒ Ça n’est pas tuer, c’est seulement prendre une vie. Qu’est-ce que tu crois ?
‒ Rien, je voulais savoir.
‒ Djabbar, dit le Sergent en serrant les dents, sûrement, dans ton village, la putain, c’était ta mère, et le maquereau ton père ! »

En arrière-fond, la lutte des nomades pasteurs Turkmènes et Yeuruks en voie de sédentarisation forcée par les Ottomans :
« Plus tard, les tribus commencèrent à s’établir d’elles-mêmes à Tchoukour-Ova, à transformer leurs campements en villages. Puis, elles semèrent le blé. C’est depuis ça que la tribu s’est désagrégée, que les traditions se sont perdues. Tout a changé. Les hommes se sont amollis. Le désir de l’Ottoman a été exaucé. »

Fascination du rural pour la cité :
« Quand ils eurent traversé la rivière de purin, ils furent dans le bourg. Le soleil faisait briller les vitres. Le reflet de milliers de vitres … des palais en cristal, comme avait dit Doursoun … La ville des rois de contes de fées … leurs palais ! … »

Descriptions de paysages de la province d’Adana :
« Ils marchèrent ainsi jusqu’au matin. À l’aube, une lueur, venant de l’orient, recouvrit les fourrés. En s’inclinant, elle se fondait dans la sombre lumière, orange et verdâtre, des fourrés. Une brume se levait lentement. Le vert sombre des fourrés cédait la place à la lumière orangée, pour tourner ensuite au bleu. »

C'est un peu aussi le roman initiatique du jeune Mèmed :
« Au fond, c’était peut-être la première fois qu’il réfléchissait vraiment. Il réfléchissait avec amour, avec ferveur. Il réfléchissait pour la première fois, au-dessus de ses moyens. »



mots-clés : #aventure #ruralité
par Tristram
le Lun 31 Déc - 12:49
 
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Sujet: Yachar Kemal
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SHI Nai'an

Tag aventure sur Des Choses à lire Produc12

Au bord de l'eau

Un des grands romans classiques de la littérature chinoise, Au bord de l'eau évoque une rébellion de cent-huit hors-la-loi, révoltés contre la corruption et le mépris de dignitaires et hauts fonctionnaires gouvernementaux de la dynastie Song (XIIème siècle).

Il s'agit avant tout d'un immense récit d'aventures qui se développe sur plusieurs milliers de pages. Le lecteur est emporté par l'euphorie et la créativité d'une narration qui maintient une tension permanente, les intrigues se succédant selon un rythme trépidant. Il faut accepter de se perdre dans les méandres de l'action qui s'attache à suivre un personnage, puis un autre, en multipliant les perspectives et les détours apparents.

Au bord de l'eau est à la fois une oeuvre formidablement dépaysante et étrangement familière, dans sa révélation d'une sensibilité intemporelle fragile et souvent bouleversante. Des moments de violence implacable et de tendresse infinie se superposent sans cesse, dévoilant la complexité et les contradictions des comportements humains.
Ce fut en tout cas une découverte marquante de mon année littéraire.



mots-clés : #aventure #corruption #historique #insurrection
par Avadoro
le Sam 22 Déc - 0:56
 
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André Gide

Voyage au Congo suivi de Le Retour du Tchad (suite)

Mine de rien, ça me rappelle quelque chose de plus actuel :
« Qu’est-ce que ces Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien [Note : Elles n’ont même pas payé leurs redevances à l’État. Il a fallu l’huissier et l’énergie du Gouverneur Général actuel pour faire rentrer un million d’arriéré.]. Les concessions furent accordées dans l’espoir que les Compagnies "feraient valoir" le pays. Elles l’ont exploité, ce qui n’est pas la même chose ; saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide.
"Ils traitent ce pays comme si nous ne devions pas le garder", me disait un Père missionnaire. »

On atteint à l’intemporel :
« Que ces agents des Grandes Compagnies savent donc se faire aimables ! L’administrateur qui ne se défend pas de leur excès de gentillesse, comment, ensuite, prendrait-il parti contre eux ? Comment, ensuite, ne point prêter la main, ou tout au moins fermer les yeux, devant les petites incorrections qu’ils commettent ? Puis devant les grosses exactions ? »

« Mais, tout de même, aller jusqu’à dire : Que deviendraient sans nous les indigènes ? me paraît faire preuve d’un certain manque d’imagination. »

L’articulation de l’opposition entre Administration étatique et bureaucrate et Grandes Concessions, compagnies commerciales capitalistes, entreprises privées uniquement préoccupées de profit, me paraît transposable de nos jours (hors référence coloniale). Il me semble aussi que le distinguo entre les deux aspects de la colonisation est important à faire historiquement (la gouvernementale pourvoyant tant bien que mal, au moins officiellement, aux soins médicaux et à la lutte contre les épidémies, à l’éducation scolaire, au tracé des routes et à la construction du chemin de fer, etc.).
« Un maître indigène stupide, ignare et à peu près fou, fait répéter aux enfants : Il y a quatre points cardinaux : l’est, l’ahouest, le sud et le midi. [Note : Il est vraiment lamentable de voir, dans toute la colonie, des enfants si attentifs, si désireux de s’instruire, aidés si misérablement par de si insuffisants professeurs. Si encore on leur envoyait des livres et des tableaux scolaires appropriés ! Mais que sert d’apprendre aux enfants de ces régions équatoriales que « les poêles à combustion lente sont très dangereux », ainsi que j’entendais faire à Nola, ou que « Nos ancêtres les Gaulois vivaient dans des cavernes ».
Ces malheureux maîtres indigènes font souvent de leur mieux, mais, à Fort-Archambault tout au moins, ne serait-il pas décent d’envoyer un instituteur français, qui parlât correctement notre langue. La plupart des enfants de Fort-Archambault, fréquentant des colons, savent le français mieux que leur maître, et celui-ci n’est capable de leur enseigner que des fautes. Qu’on en juge : voici la lettre qu’il écrit au chef de la circonscription :
« Mon Commendant
J’ai vous prier tres humblement de rendre compte qu’une cheval tres superbement ici pour mon grand frère chef de village sadat qui lui porter moi qui à vendu alors se communique si vous besien sara est je veux même partir chez vous pouvoir mon Commandant est cette cheval Rouge comm Ton cheval afin le hauteur dépasse ton cheval peut être. ».
(Signature illisible).]
»

« Ces agents, qui n’ont jamais mis les pieds aux colonies, modifient à leur gré et selon leur appréciation particulière, les commandes, ne tenant le plus souvent aucun compte des exigences spécifiées. [Note : En cours de route, nous en verrons d’ahurissants exemples : Tel administrateur, (je craindrais de lui faire du tort en le nommant) reçoit trente-deux roues de brouettes, mais ne peut obtenir les axes et les boulons pour les monter. Un autre, (il s’agit d’un poste important) reçoit 50 crémones, mais sans les tringles de métal qui permettraient de se servir de ces crémones ; et, comme il signale l’oubli des tringles, il reçoit un nouvel envoi, aussi important, de crémones, mais toujours pas de tringles. Un troisième administrateur reçoit un coffre-fort démontable ; mais on a oublié d’y joindre les boulons qui permettraient de le monter.] »

« Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent je sais ; je dois parler. Mais comment se faire écouter ? »

Il y a beaucoup d’éléments apportés à la réflexion sur le racisme (qui pour mener à l’horrible n’est pas toujours aussi simple qu’on voudrait le croire) :
« Je continue de croire, et crois de plus en plus, que la plupart des défauts que l’on entend reprocher continuellement aux domestiques de ce pays, vient surtout de la manière dont on les traite, dont on leur parle. Nous n’avons qu’à nous féliciter des nôtres – à qui nous n’avons jamais parlé qu’avec douceur, à qui nous confions tout, devant qui nous laissons tout traîner et qui se sont montrés jusqu’à présent d’une honnêteté parfaite. Je vais plus loin : c’est devant tous nos porteurs, devant les habitants inconnus des villages, que nous laissons traîner les menus objets les plus tentants pour eux, et dont le vol serait le plus difficilement vérifiable – ce que, certes, nous n’aurions jamais osé faire en France – et rien encore n’a disparu. Il s’établit, entre nos gens et nous, une confiance et une cordialité réciproques, et tous, sans exception aucune, se montrent jusqu’à présent aussi attentionnés pour nous, que nous affectons d’être envers eux. [Note : Ce jugement qui pourrait sembler peu mûri n’a fait que se confirmer par la suite. Et j’avoue ne comprendre pas bien pourquoi les blancs, presque sans exception, tant fonctionnaires que commerçants, et tant hommes que femmes, croient devoir rudoyer leurs domestiques – en paroles tout au moins, et même alors qu’ils se montrent réellement bons envers eux. Je sais une dame, par ailleurs charmante et très douce, qui n’appelle jamais son boy que « tête de brute », sans pourtant jamais lever la main sur lui. Tel est l’usage et : « Vous y viendrez aussi, vous verrez. Attendez seulement un mois. » – Nous avons attendu dix mois, toujours avec les mêmes domestiques, et nous n’y sommes pas venus. Par une heureuse chance, avons-nous été particulièrement bien servis ? Il se peut… Mais je me persuade volontiers que chaque maître a les serviteurs qu’il mérite. Et tout ce que j’en dis n’est point particulier au Congo. Quel est le serviteur de nos pays qui tiendrait à cœur de rester honnête, lorsqu’il entendrait son maître lui dénier toute vertu ? Si j’avais été le boy de M. X… je l’aurais dévalisé le soir même, après l’avoir entendu affirmer que tous les nègres sont fourbes, menteurs et voleurs.
– « Votre boy ne comprend pas le français ? demandai-je un peu inquiet.
– Il le parle admirablement… Pourquoi ?
– Vous ne craignez pas que ce qu’il vous entend dire… ?
– Ça lui apprend que je ne suis pas sa dupe. »
À ce même dîner, j’entendais un autre convive affirmer que toutes les femmes (et il ne s’agissait plus des négresses) ne songent qu’à leur plaisir, aussi longtemps qu’elles peuvent mériter nos hommages, et qu’on n’a jamais vu de dévote sincère avant l’âge de quarante ans.
Ces Messieurs certainement connaissent les indigènes comme ils connaissent les femmes. Il est bien rare que l’expérience nous éclaire. Chacun se sert de tout pour s’encourager dans son sens, et précipite tout dans sa preuve. L’expérience, dit-on… Il n’est pas de préjugé si absurde qui n’y trouve confirmation.
Prodigieusement malléables, les nègres deviennent le plus souvent ce que l’on croit qu’ils sont – ou ce que l’on souhaite, ou que l’on craint qu’ils soient. Je ne jurerais pas que, de nos boys également, l’on n’eût pu faire aisément des coquins. Il suffit de savoir s’y prendre, et le colon est pour cela d’une rare ingéniosité. Tel apprend à son perroquet : « Sors d’ici, sale nègre ! » Tel autre se fâche parce que son boy apporte des bouteilles de vermouth et d’amer lorsque, après le repas, il lui demande des liqueurs : – « Triple idiot, tu ne sais pas encore ce que c’est que des apéritifs !… » On l’engueule parce qu’il croit devoir échauder, avant de s’en servir, la théière de porcelaine dont il se sert pour la première fois ; ne lui a-t-on pas enseigné en effet que l’eau bouillante risque de faire éclater les verres ? Le pauvre boy, qui croyait bien faire, est de nouveau traité d’imbécile devant toute la tablée des blancs.] »

Gide pointe aussi de menus travers qui déroutent l’Occidental en Afrique, comme le sempiternel problème des prix, parfois minorés parce qu'un Blanc est essentiellement le chef à qui tout est dû ‒ mais le plus souvent c'est ce dernier qui marchande, de crainte d’être dupe :
« L’absence de prix des denrées, l’impossibilité de savoir si l’on paye bien, ou trop, ou trop peu, les services rendus, est bien une des plus grandes gênes d’un voyage dans ce pays, où rien n’a de valeur établie, où la langue n’a pas de mot pour le merci, où, etc. »

Je serais curieux de percevoir ce que cet esthète a pu entendre :
« L’invention rythmique et mélodique est prodigieuse – (et comme naïve) mais que dire de l’harmonique ! car c’est ici surtout qu’est ma surprise. Je croyais tous ces chants monophoniques. Et on leur a fait cette réputation, car jamais de « chants à la tierce ou à la sixte ». Mais cette polyphonie par élargissement et écrasement du son, est si désorientante pour nos oreilles septentrionales, que je doute qu’on la puisse noter avec nos moyens graphiques. »

Péripéties exotiques :
« Les pagayeurs, dans la grande cour devant le poste, n’ont guère arrêté de tousser cette nuit. Il ne fait pas très froid ; mais le vent s’est élevé. Le sentiment de leur gêne, dont je suis indirectement responsable, me tient éveillé. Combien je me félicite d’avoir acheté à Fort-Lamy une couverture de laine supplémentaire pour chacun de nos boys. Mais que ces pauvres gens, à côté, soient tous nus, le dos glacé par la bise tandis que le ventre rôtit à la flamme, et n’osent s’abandonner au sommeil de peur de se réveiller à demi-cuits (l’un d’eux nous montrait ce matin la peau de son ventre complètement rissolée et couverte de cloques) après qu’ils ont peiné tout le jour – cela est proprement monstrueux.
Bain dans le Logone, assez loin du poste, sur un banc de sable, en compagnie de deux aigrettes, d’un aigle-pêcheur et de menus vanneaux (?). Ce serait parfait sans la nécessité de garder son casque. Immense bien-être ensuite. »

« Oui, si parfaite que puissent être la méditation et la lecture dans la baleinière, je serai content de quitter celle-ci. Tout allait bien jusqu’à l’hippopotame ; mais depuis que les pagayeurs ont suspendu tout autour de nous ces festons puants, on n’ose plus respirer qu’à peine. »

« Et déjà l’on voit s’avancer vers nous 25 cavaliers d’aspect bizarre, sombre et sobre ; ce n’est que lorsqu’ils sont tout près que l’on comprend qu’ils sont vêtus de cottes de mailles d’acier bruni, coiffés d’un casque que surmonte un très étrange cimier. Les chevaux suent, se cabrent, soulèvent une glorieuse poussière. Puis, virevoltant, nous précèdent. Le rideau qu’ils forment devant nous s’ouvre un demi-kilomètre plus loin pour laisser s’approcher 60 admirables lanciers vêtus et casqués comme pour les croisades, sur des chevaux caparaçonnés, à la Simone Martini. Et presque sitôt après, ceux-ci s’écartent à leur tour, comme romprait une digue, sous la pression d’un flot de 150 cavaliers enturbannés et vêtus à l’arabe, tous portant lance au poing. »

Bref, c’est passionnant, et je ne sais pas comment j’ai pu omettre cette lecture jusque maintenant.




mots-clés : #aventure #colonisation #journal #voyage #xixesiecle
par Tristram
le Sam 10 Nov - 14:36
 
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Olivier Rolin

Un chasseur de lions


Tag aventure sur Des Choses à lire 51assj10

Retour à l’auto-tutoiement, une variation du « je » à la Carrère, et pour le coup ça m’a plutôt déplu. Cette lecture n’aurait pas supporté la proximité avec celle de Flannery O’Connor ? est-elle trop proche de mes propres penchants pervers ?
Il m’a paru que tout y sonne faux, l’humour désinvolte, le badin étalage de culture et d’anecdotes historiques (tant qu'à faire, Rolin aurait pu citer Leiris à propos de l’Olympia de Manet, et Jean Raspail à propos des Patagonie et Terre de Feu…), la raillerie sans empathie pour son personnage d’élection, les allusions à sa vie "privée" (sous-entendus coquins) sans autre rapport avec l’histoire que les lieux (souvent devenus méconnaissables avec le temps), des rapprochements douteux, certains commentaires déplaisants, voire vulgaires, et généralement sans intérêt, bref une sorte de potin mondain où l’auteur aurait ses aises sinon les usages ‒ à moins qu’une fine autobiocritique…
« …] des gloires littéraires ou artistiques pour lesquelles il éprouve une naïve admiration : il sent qu’il y a chez ces esprits-là quelque chose de délié qui lui sera toujours étranger. Sa lourdeur, il lui arrive d’en être conscient, et qu’elle l’embarrasse et l’attriste. »

…voire une incarnation au second degré…
« Des chasseurs de lions, le plus bavard est celui de Javier Tomeo, le plus lamentable est le fameux Tartarin, de Daudet l’enculeur (pourquoi ce livre minable, puérile pochade colportant les plus plats clichés folklorisants et colonialistes, suite de gags téléphonés propres à faire rire des idiots, était-il tenu par l’école laïque et républicaine de ton enfance pour l’introduction nécessaire, avec quelques autres œuvrettes de Daudet, à la littérature française ? »

Bref, la bio d’un Tartarin ami de Manet, occasion de parler de ce dernier et de son époque, ainsi que de vadrouiller sur ses traces, ici à Lima :
« Combien les vulgarités du paganisme catholique te paraissent belles, touchantes, en regard de celles du commerce mondialisé… Vierges rutilantes, Christs sanguinolents, enfants Jésus à la tête hérissée d’aigrettes dorées, saintes poupées couronnées, enjuponnées, au fond de châsses de verre éclairées au néon, comme des poissons exotiques dans un aquarium. »

Le procédé est pourtant prometteur (et s’il n’est pas nouveau, avec des marques de noblesse comme le Ravel d’Echenoz, il devrait y avoir encore de belles réalisations à venir) : l’auteur n’occulte pas sa présence (de toute façon inévitable) dans le récit :
« (Tu te rends au 1, rue du Dôme. Cela fait longtemps que, de ces hauteurs de Chaillot, on ne le voit plus, ce dôme des Invalides qui a donné son nom à la rue, qu’on voit aussi sur le tableau où Berthe a figuré Edma, ou Yves, accoudée au balcon de la rue Franklin, non loin de là, en robe noire, son profil de jolie renarde penché au-dessus des toits de Paris. L’idée a quelque chose de séduisant, d’une rue tirant son nom des lointains qu’on y découvrait, et qui ont désormais disparu derrière la croissance de la ville. On se demande, même, si ça n’a pas quelque chose à voir avec la littérature, ce nom qui parle d’une perspective effacée, qui inscrit une présence abolie. Tout a à voir avec la littérature. »

Les expéditions d’Eugène Pertuiset auraient pu être l’occasion de descriptions dépaysantes (quitte à sortir des tableaux) :
« On atteint des savanes de hautes herbes bleues où on enfonce jusqu’à la poitrine. »

On a quand même quelques scènes, de rixe notamment, surtout celle de la soirée artistique/ bohème à Paris, ainsi que la femme Selknam (qui offre son sein, puis un couvercle de boîte de sardines) :
« Rassurée peu à peu, elle lui manifeste sa gratitude en lui offrant le sein. Le gros bébé ne dirait pas non, mais il est un chef… Comme il refuse poliment, elle lui offre un couvercle de boîte de sardines que les courants, sans doute, ont porté sur les rivages de la Terre de Feu et qu’elle garde avec elle, dans une petite poche d’écorce, comme une chose très précieuse. (Abîmes humains rayonnant autour d’une simple chose ! Merveilleux romanesque endormi dans les modestes objets du monde, attendant d’en être éveillé par le pouvoir magique des mots ! Cette boîte, fabriquée dans une conserverie de Douarnenez, passée de là en Angleterre puis en Inde, embarquée à Calcutta sur un clipper, lichée en douce par un matelot écossais au passage du cap Froward, a été jetée par lui à la mer, vifs éclats dorés que noie le sillage tandis qu’il essuie ses doigts huileux à la toile de son pantalon. Elle lui vaut vingt coups de garcette, car il l’a volée à la cambuse. Le ressentiment qu’il éprouve de cette punition le jette dans une carrière de petit voyou puis, de fil en aiguille, d’assassin. Il monte les marches du gibet à Glasgow vers l’époque où la femme Selknam découvre, sur le rivage de la baie Inutile, une mince lame de fer étamé, courbée comme un copeau, où se devine encore, estompé par le sel, le visage d’une Bretonne en coiffe.) »

En veine de psychanalyse de comptoir, je pointerai ce titillant "surmoi" :
« Voilà ce que veut dire Le Balcon, et que comprend parfaitement le type en cravate bleue, en costume de surmoi, au centre, qui a l’air de ne pas savoir que faire de ses mains. »

Et j’imagine parfaitement le type en cravate rouge, une grande et large qui descend jusqu’à mi-cuisses…

Mais je crois que ce qui m’a vraiment agacé dans ce livre auto-satisfait (et condescendant sinon méchant pour son modèle), c’est le complaisant consensus avec l'opinion commune d'aujourd'hui : on ne s'évade pas, on se congratule en confortant le bon ton contemporain.

mots-clés : #aventure #voyage #xixesiecle
par Tristram
le Ven 12 Oct - 0:19
 
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Christian Dedet

Le Secret du Dr Bougrat ‒ Marseille-Cayenne-Caracas L’aventure d’un proscrit

Tag aventure sur Des Choses à lire Le_sec10

Première partie, le Dr Bougrat est accusé du meurtre de Rumèbe, mort dans son cabinet ; l’histoire est vraie, mais on a bien sûr la version de l’auteur, farouchement convaincu que son héros soit innocent (ce qui semble être le cas). Et il serait rassurant que l’erreur judiciaire soit toujours aussi grotesque. Le spectacle est toujours aussi stupéfiant des avocats (dé)passant de l’éloquence à l’outrance jusque l’enflure. Ici l’avocat général :
« Ombre de Rumèbe, apparais dans cette enceinte ! Dresse-toi devant cet individu ! Fantôme pitoyable dont les restes mortels, par les faits de ce lâche, demeurent sans sépulture, pardonne à la justice qui fut obligée d’envoyer de Marseille à Lyon tes viscères putréfiés ! »

Deuxième partie, le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni, et l’évasion dans la malédiction de « l’enfer vert », reconstitution assez juste quoique entachée d’exagération, avec quelques approximations et beaucoup de poncifs.

Troisième et dernière partie, le Venezuela où le fuyard se signale comme médecin des pauvres et notable qui fonde une famille dans ce beau pays, autrement victime de la malédiction du pétrole et des dictatures...

Une certaine grandiloquence tendant vers l’invraisemblable (lors du procès, des experts sont catégoriques), un ton mélodramatique style Dumas père, Maurice Leblanc (cités) ou Eugène Sue, mais sans maestria ni surtout originalité, desservent ce livre.
L’impression de rebattu qui m’a ennuyé peut être due à tant de livres lus sur l’histoire et la géographie de la région, mais j’ai nettement plus apprécié La Mémoire du fleuve (qui se passe en Afrique équatoriale, que je connais moins).
« Plus tard, j’ai compris ce qui différencie un cauchemar de l’horreur de vivre. Du cauchemar, l’homme se réveille sauf. Pour moi, il n’y eu pas de réveil. »



mots-clés : #aventure #biographie #criminalite #historique #justice
par Tristram
le Jeu 4 Oct - 0:14
 
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