Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 10 Avr - 2:41

76 résultats trouvés pour aventure

Wallace Stegner

Angle d’équilibre

Tag aventure sur Des Choses à lire Angle_10


« Lyman Ward qui épousa Ellen Hammond et engendra Rodman Ward », infirme vieillissant et solitaire, décide de consacrer son reste d’existence à explorer l’histoire de sa grand-mère, Susan Burling, dessinatrice douée qui s’exila de l’univers mondain et artistique de l’Est en pleine époque victorienne pour suivre son mari, ingénieur, dans l’Ouest.
Pour en savoir beaucoup plus, voir notre LC, avec Bédoulène et Romain, ici !

Mots-clés : #aventure #culpabilité #famille #psychologique #relationdecouple #social #xixesiecle
par Tristram
le Ven 6 Mar - 12:21
 
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Sujet: Wallace Stegner
Réponses: 83
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José Zorrilla

José Zorrilla
(1817-1893)

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José Zorrilla y Moral, né à Valladolid le 21 février 1817 et mort à Madrid, 23 janvier 1893 (à 75 ans) est un écrivain, et poète ainsi que l'un des principaux dramaturges espagnols du XIXe siècle.
Dans ses Souvenirs du temps passé (Recuerdos del tiempo viejo, 1880-1883), Zorrilla rapporte plusieurs anecdotes de son existence besogneuse et mouvementée. Un poème qu'il lit sur la tombe de Larra (1837) lui acquiert d'emblée la célébrité. À Madrid, il écrit dans les journaux, publie des recueils poétiques, fait représenter plusieurs drames. Il se rend en France (1850), puis au Mexique (1855) où il bénéficie de la protection de l'empereur Maximilien. Il revient en Espagne, séjourne à Rome et en France de nouveau ; il se consacre activement à la littérature, est élu à l'Académie. En 1889, il reçoit à Grenade une couronne d'or qui consacre sa gloire littéraire.

Wikipédia et Encyclopædia Universalis

Bibliographie (non exhaustive, et en espagnol)

Poèmes narratifs

Grenade (poème oriental, précédé de La légende d'Al-Hamar), 1852
La légende du Cid (1882)

Théâtre

Vivir loco y morir más, 1837.
Ganar perdiendo, 1839.
Cada cual con su razón, 1839
Lealtad de una mujer y aventuras de una noche, 1839
El zapatero y el rey, 1840
El eco del torrente, 1842.
Los dos virreyes, 1842.
Un año y un día, 1842.
Sancho García, 1842.
Caín pirata, 1842.
El puñal del godo, 1843.
Sofronia, 1843.
El molino de Guadalajara, 1843
La oliva y el laurel, 1843.
Don Juan Tenorio, 1844
La copa de marfil, 1844
El alcalde Ronquillo, 1845.
El rey loco, 1846.
La reina y los favoritos, 1846.
La calentura, 1847 (suite de El puñal del godo)
El excomulgado, 1848
La Creación y el Diluvio Universal, 1848
Traidor, inconfeso y mártir, 1849
El caballo del rey Don Sancho, 1850
El encapuchado, 1870



Tag aventure sur Des Choses à lire Don_ju10

Don Juan Tenorio

Don Juan Tenorio, parfaitement inconnu en France, est un symbole national en Espagne et un véritable mythe en Andalousie. Je ne vois guère que Cyrano chez nous à pouvoir lui être comparé, dont il possède le panache romanesque, les morceaux de bravoure et la verve cavalière. Fondé sur l’histoire édifiante de Miguel de Mañara, suivant d’assez près le drame de Dumas (également méconnu en France), ce Don Juan est construit en deux parties dont l’une présente les funestes exploits de son héros, et l’autre sa spectaculaire rédemption. La première partie est la plus longue et la plus spécifiquement dramatique ; duels, paris, coups de théâtre, trahisons, anathèmes se succèdent ; les personnages courent d’auberges en couvent, de cours secrètes en garçonnière, et du sinueux quartier juif de Séville jusqu’au Guadalquivir. Don Juan mène ses intrigues tambour battant, distribuant libéralement pièces d'or et coups d'épée, tandis que son rival malheureux, débauché moins parfaitement doué, se trouve pris et broyé par le formidable engrenage.
La seconde partie met en scène le rachat de Don Juan, cinq ans après les faits de la première partie. L’ambiance est nettement différente : la première partie empruntait au genre du roman d’aventures et aux pièces d'Hugo et de Musset ; celle-ci est l’héritière d’une tradition baroque et des peintures de vanités, ainsi que du conte fantastique (on songe volontiers au Cantique de Noël de Dickens), et se distingue par ses accents élégiaques. Le douloureux cheminement intérieur de Don Juan Tenorio, fait de reculs, de trébuchements et de ruades qui rappellent quelque peu le Sigismond de Calderón, est initié par la visite des fantômes de ses victimes, parmi lesquels la statue du Commandeur qui le prie à souper. Contre la terrible figure de pierre et devant l'enfer tout prêt à l'accueillir, Doña Inés, image de «l'éternel féminin», obtient en définitive la rédemption du pécheur.

N'ayant pas la moindre notion de métrique espagnole, j'ai découvert cette pièce comme un enfant découvre Cyrano ou Le Cid, en me laissant porter par la pompe des rimes, les étonnantes contorsions de la syntaxe et les fulgurances des monologues.
Pour donner une petite idée :

Partout où je fus,
Je piétinai la raison,
Raillai la vertu,
Outrageai la justice
Et subornai les femmes;
Aux cabanes de pêcheurs je descendis,
Les palais je gravis;
J'escaladai les cloîtres,
Et en tous lieux je laissai
De moi un souvenir amer.
Il n'y eut ni heure ni lieu
Que je reconnusse sacrés
Ni qui fussent respectés par mon audace;
Pas plus que je ne me souciai de distinguer
Le laïc du prêtre.
Je provoquai qui je voulus,
Avec qui le voulut, je me battis,
Et jamais je ne crus
Que pût me tuer, moi,
Aucun de ceux que je tuai.

Por dondequiera que fui
la razón atropellé,
la virtud escarnecí,
a la justicia burlé,
y a las mujeres vendí.
Yo a las cabañas bajé,
yo a los palacios subí,
yo los claustros escalé,
y en todas partes dejé
memoria amarga de mí.
Ni reconocí sagrado,
ni hubo ocasión ni lugar
por mi audacia respetado;
ni en distinguir me he parado
al clérigo del seglar.
A quien quise provoqué,
con quien quiso me batí,
y nunca consideré
que pudo matarme a mí
aquel a quien yo maté.


(Désolé, ça sent fort le labeur parce que c'est une adaptation maison)


Mots-clés : #amour #aventure #corruption #sexualité #théâtre
par Quasimodo
le Sam 29 Fév - 21:18
 
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Sujet: José Zorrilla
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Cormac McCarthy

Méridien de sang [i]ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest [/i]

Tag aventure sur Des Choses à lire Mzorid10

Roman fort bien renseigné sur une page sanglante de l’histoire américaine, et pourtant parfois à la limite de l’hallucination démentielle.
Western réaliste, périple vers l’Ouest, épopée gore, cavalcade fantastique, cette longue chevauchée cauchemardesque n’est cependant pas gratuite : elle dépeint dans toute leur horreur les outrances délirantes d’une contrée livrée aux hors-la-loi et aux "sauvages" (certaines tribus indiennes ne sont pas en reste de férocité). Le rendu est percutant dans ce récit qui s’enchaîne sans relâche, malgré par moments un lyrisme dramatique péchant par emphase et des considérations sur la destinée qui m’ont paru fumeuses ‒ mais cette lecture demeurera exemplaire.
McCarthy utilise fréquemment un procédé efficace, de longues phrases où les éléments d’une action ou d’une description s’engrènent inexorablement.
Ce livre trace la chronique du « gamin », qui découvre la vie alors que le Texas était encore mexicain « …] au printemps de l’an mil huit cent quarante-neuf la ci-devant république de Fredonia jusqu’à la ville de Nacogdoches. » Monde violent, cruel même. Il rejoint une troupe de tueurs, les chasseurs de scalps, les irréguliers, les mercenaires américains qui massacrent nombre d’Indiens, de pueblos, jusqu’à une escouade de soldats mexicains (et même l’extermination des bisons sera évoquée).
Entre l’inhumanité des massacres et les épreuves traversées de façon presque surhumaine, il y a peu de place pour le sentiment humain.
Les figures de personnages marquants sont saisissantes, telle celle du « juge », monstrueux colosse souriant, érudit, mystérieux et sans scrupule, qui botanise et dessine les vestiges indiens avant de les détruire…
Ruines anasazies :
« Mais celui qui bâtit avec la pierre s’efforce de changer la structure de l’univers et il en était ainsi de ces maçons aussi primitives que leurs constructions puissent nous paraître. »

Désert :
« Les chariots finirent par être tellement secs qu’ils vacillaient comme des chiens et ils étaient rongés par le sable. Les roues rétrécissaient et les rayons tournaient dans leurs moyeux en claquetant comme les baguettes d’un métier à tisser et pendant la nuit les hommes montaient des rayons de fortune dans les mortaises et les attachaient avec des morceaux de peau brute et ils enfonçaient des coins entre le fer des bandages et les jantes qui s’étaient fendues au soleil. »

« À mesure qu’ils progressaient les hommes noircissaient au soleil à cause du sang qui maculait leurs vêtements et leur visage puis ils commencèrent à pâlir lentement sous la poussière qui les enveloppait et ils prirent une fois de plus la couleur de la terre par laquelle ils passaient. »

« L’une des juments avait pouliné dans le désert et la forme frêle fut bientôt embrochée sur une baguette de paloverde et suspendue au-dessus des braises râtelées tandis que les Delawares se passaient une gourde contenant le lait caillé provenant de son estomac. »


« Tout autour d’elle les morts gisaient avec leurs crânes pelés pareils à d’humides polypes bleuis ou à des melons luminescents en train de refroidir sur quelque plateau lunaire. »

« C’était un arbre solitaire qui brûlait sur la surface du désert. Un arbre héraldique auquel l’orage avait mis le feu au passage. Le voyageur solitaire arrêté devant lui avait fait un long chemin pour venir jusqu’ici et il s’agenouilla dans le sable brûlant et avança ses mains insensibles tandis que des congrégations de plus humbles acolytes étaient rassemblées tout autour de ce cercle, attirées par l’insolite lumière, petites chouettes silencieusement accroupies s’appuyant tantôt sur un pied tantôt sur l’autre, tarentules et solifuges et vinaigriers et mygales vénéneuses et lézards granuleux à la gueule noire de chiens chowchow, mortels pour l’homme, et petits basilics du désert dont les yeux lancent du sang et petites vipères des sables pareilles à de gracieuses divinités, silencieuses et immuables, à Djedda, à Babylone. Constellation d’yeux ignés qui délimitaient l’anneau de lumière, tous unis dans une trêve précaire devant cette torche dont l’éclat avait repoussé les étoiles dans leurs orbites. »

« Ils trouvèrent les éclaireurs manquants pendus la tête en bas aux branches d’un paloverde noirci par le feu. On leur avait passé dans les tendons d’Achille des coins aiguisés de bois vert et ils pendaient grisâtres et nus au-dessus des cendres refroidies sur lesquelles ils avaient grillé jusqu’à en avoir la tête carbonisée tandis que leur cervelle bouillonnait dans leur crâne et que la vapeur s’échappait en chantant de leurs narines. On leur avait sorti la langue et elle était maintenue par des baguettes taillées en pointe qui la traversaient de part en part et ils avaient été amputés de leurs oreilles et leurs torses avaient été ouverts avec des silex si bien que les viscères leur pendaient sur la poitrine. Quelques hommes s’avancèrent le couteau à la main et libérèrent les corps et les abandonnèrent parmi les cendres. »

Les 23 chapitres sont présentés par des sous-titres, procédé vieilli mais plaisant qui donne un aperçu de leur contenu ; voici les premiers, à titre d’échantillon significatif :
1
L’enfance au Tennessee – La fuite – La Nouvelle-Orléans – Bagarres – Blessé par balle – En route pour Galveston – Nacogdoches – Le révérend Green – Le juge Holden – Une rixe – Toadvine – L’hôtel incendié – Une retraite.
2
À travers la prairie – Un ermite – Un cœur de nègre – Une nuit d’orage – Toujours plus à l’ouest – Les convoyeurs de troupeaux – Leur générosité – De retour sur la piste – Le tombereau mortuaire – San Antonio de Bexar – Une cantina mexicaine – Encore une bagarre – L’église abandonnée – Les morts dans la sacristie – Le gué – Un bain dans le fleuve.
3
Invité à s’enrôler dans l’armée –Un entretien avec le capitaine White – Les idées du capitaine – Le camp – Il vend sa mule – Une cantina dans le Laredito – Un mennonite – Un compagnon tué.
4
Le départ avec les irréguliers – En terre étrangère – Comment tirer l’antilope – Traqués par le choléra – Les loups – On répare les chariots – Une solitude désertique – Orages nocturnes – La monade fantôme – Une prière pour la pluie – Une ferme dans le désert – Le vieillard – Nouveau paysage – Un village à l’abandon – Convoyeurs sur la plaine – Attaqués par les Comanches.


Mots-clés : #amérindiens #aventure #guerre #xixesiecle
par Tristram
le Sam 22 Fév - 23:41
 
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Robert Louis Stevenson

Catriona

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Grâce à Bix, j’ai lu la seconde partie des Aventures de David Balfour !
Homme de parole, d’honneur et de scrupule, comme on n’en trouve plus guère (il semble que ce ne soit pas un caractère dominant de survie dans la sélection naturelle), David Balfour dans un premier temps s’obstine à mettre sa vie en danger pour un innocent (quand la politique prime sur la justice), et dans un second, par excès de délicatesse s’acharne à compromettre son amour partagé pour Catriona. Est-ce si loin, l’Écosse ‒ et le XIXe ?
« Tout à coup son visage me revint à la mémoire, tel que je l’avais vu d’abord, avec les lèvres entrouvertes. »

« En somme on ne vit jamais deux pauvres fous se rendre plus malheureux par un pire malentendu. »

« Je me mis à marcher vivement et au hasard, ne connaissant plus rien qu’un désir de mouvement, d’air et de larges horizons. »


Mots-clés : #aventure
par Tristram
le Dim 16 Fév - 2:03
 
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Annie Dillard

Les vivants

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Whatcom, État de Washington, arrivée des premiers pionniers mi-XIXe sur la rive du Pacifique, parmi les énormes sapins Douglas et les accueillants Indiens Lummis.
« C’était l’abrupt rebord du monde, où les arbres poussaient jusqu’aux pierres. »

« Constellés de gouttes, les arbres ruisselaient sans cesse. On aurait dit une condensation, une incarnation de la pluie, une excroissance affreusement pesante et foisonnante contre laquelle l’homme luttait tous les jours de toutes ses forces, et qu’il détestait au plus profond de son cœur douloureux. Ce pays n’avait nul besoin d’ombre fraîche. La tâche de Rooney consistait à briser ce dôme ombreux, à aider le soleil à descendre jusqu’à terre. »

« Cela lui paraissait grandiose. « Je crois que je verrai les bienfaits du Seigneur au pays des vivants », lisait-elle [Ada, dans les Écritures] et Rooney y croyait aussi. »

Les familles survivent courageusement dans la précarité (nombreux accidents mortels, mais aussi épanouissement des enfants), et en bonne intelligence avec les Indiens du cru.
« De leur côté, les Lummis avaient appris à ignorer l’affreuse odeur des Bostons, car les nouveaux venus se lavaient rarement et ne changeaient jamais de sous-vêtements. Ils apprirent aussi à ne pas fouiller partout, car cela plongeait les Bostons dans un état d’énervement inutile, et à ne pas chaparder des objets ou des enfants sans prévenir. Ainsi, les gens s’entendaient. »

« Il disait que les Indiens étaient tous différents, jusqu’au dernier, exactement comme les Blancs, et John Ireland commençait seulement d’imaginer qu’il en était sans doute ainsi. »

« Le matin, le soleil semblait jaillir au hasard de n’importe quel point de l’horizon, comme une hirondelle. Il montait et descendait le long des versants des montagnes, chaîne après chaîne, sur ce rebord oriental du monde. Chaque après-midi, il jetait des ombres et des lumières nouvelles sur le papier peint ; chaque soir, il sombrait derrière une île différente. Le soleil est une créature fantasque, pensait le jeune Clare Fishburn ; le soleil est une abeille. Le jour faisait éclater les ténèbres puis inondait le monde ; toute la plage vacillait, s’enivrait de lumière. »


C’est aussi l’époque du boom économique américain, celle de l’épopée du chemin de fer, de l’expansion de la ville et du capitalisme marquée de crises désastreuses, et celle de la déportation des Chinois (voulue par les socialistes).
« ils créaient purement et simplement de l’argent »

« Aucun enfant n’est jamais voué à une vie ordinaire, on le voit bien en eux et d’ailleurs ils le savent, mais l’époque se met alors à les travailler, ils perdent leur intelligence à force d’apprendre ce que les gens attendent d’eux, ils dépensent toute leur énergie à essayer de s’élever au-dessus de leurs semblables. »

« Si l’utilité et la valeur du papier-monnaie dépendaient d’une superstition comme "la confiance du public", alors il ne savait plus à quel saint se vouer. »

Beal Obenchain le psychopathe malfaisant a décidé de faire sa chose de Clare Fishburn en lui annonçant qu’il allait le tuer d’un moment à l’autre, ce qui déclenche une méditation existentielle de la victime en attente (et met un peu de suspense dans l'histoire).
« S’il mourait maintenant, sa vie n’aurait été qu’un bref épisode, comme une averse passagère. S’il mourait plus tard, en ayant accompli davantage de choses, cela reviendrait au même. »

« Le temps était un hameçon dans sa bouche. Le temps le tirait, mâchoire en avant ; le temps le ramenait, tête la première, hébété, vers un rivage dont il n’avait pas soupçonné l’existence. »

« Il était, depuis le début, une bobine d’empreintes de pas qui commençaient un peu plus au nord, dans la cabane du campement dressée sur la plage où il avait appris à se tenir debout en s’accrochant à la jupe noire de sa mère. Ses traces disparaissaient, puis redevenaient visibles à mesure qu’il égrenait ses jours et ses ans ; il passa douze années à Goshen avant de revenir à Whatcom et il effectua d’innombrables allées et venues entre son domicile et le lycée, puis le bureau. Maintenant, sur cette plage, ses traces se dévidaient derrière lui telle une épluchure : le temps était un couteau qui l’épluchait comme une pomme et il allait continuer de l’entailler jusqu’à la fin. Ses traces, les traces de sa vie se termineraient abruptement, elles aussi – mais à ce moment-là il ne s’envolerait pas, comme un oiseau dans le ciel ; il descendrait sous terre. »

« Ces dernières années, quand il se retrouvait à chercher la compagnie des mouettes et des corneilles, des jeunes enfants et des arbres tolérants, il se savait motivé non seulement par leur indifférence envers sa personne et par leur belle spontanéité en sa présence, mais aussi parce qu’il admirait leur pureté, leur solitude sous le ciel bouleversé : les pattes des oiseaux dans la charogne, l’attention des jolis enfants, l’humilité et la rigueur des arbres. »

La place prépondérante de la religion chez les pionniers, qui doutent cependant :
« Dans le Sinaï, Dieu leur dit de ne pas toucher la montagne, sinon Il se mettrait en colère contre eux. Ils ne touchèrent pas la montagne, mais apparemment Il se mit néanmoins en colère contre eux, tout comme Il se mit en colère contre Ada tout près des montagnes, alors qu’elle non plus n’avait touché à rien. »

Une fresque historique (plus de 700 pages), avec de nombreux personnages hauts en couleur :
« Eddie Mannchen, dont la mère était morte brûlée à Goshen, et qui s’était installé à Whatcom vingt ans plus tôt, était passager sur le vapeur de Seattle en ce mois de mai, quand le courant drossa le bateau sur un rocher près d’Anacortes et qu’il coula. Tout le monde quitta le navire sain et sauf, tout le monde sauf Eddie Mannchen ; il resta à bord. Les gens installés dans les canots de sauvetage l’appelèrent et le supplièrent. L’eau lui arrivait à la taille sur le pont arrière, mais il resta à bord, les bras croisés, son chapeau repoussé sur la nuque. Enfin, le vapeur coula, entraînant la surface de l’eau avec lui, ainsi qu’Eddie Mannchen et son chapeau. Une femme agacée, qui élevait du bétail, le repêcha d’un coup de filet. Quand elle lui demanda pourquoi diable il avait fait cette ânerie, il répondit qu’il voulait seulement savoir, pendant une demi-heure, "à quoi ça ressemblait d’être le propriétaire d’un bateau et fabuleusement riche." »


Mots-clés : #aventure #colonisation #immigration #independance #nature #ruralité #xixesiecle
par Tristram
le Sam 8 Fév - 12:20
 
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Le One-shot des paresseux

Stéphanie Bodet

Tag aventure sur Des Choses à lire Stzoph10

Biographie: L'ouvrage À la verticale de soi étant assez autobiographique, et puis ceci n'est pas une ouverture de fil, on va juste préciser qu'elle est une grimpeuse de top niveau vivant de sa passion (enfin, ça, elle vous l'expliquera), laquelle s'allie comme un gant (ou plutôt comme un coincement dans un offwidth) au voyage et à un goût certain et affiné pour la littérature ainsi que pour l'autre, autrui en général, et enfin qu'elle forme un beau couple longévif avec Arnaud Petit.


Bibliographie:
 Stéphanie Bodet, Arnaud Petit, Parois de légende : les plus belles escalades d'Europe, Grenoble, Glénat, coll. « Montagne randonnée », 2006, 143 p.
 -  Salto Angel, Chamonix, Guérin, La Petite collection, 2008.
 -  Stéphanie Bodet, Arnaud Petit, Parois de légende, Grenoble, Glénat, Collection Montagne-évasion.
 -  À la verticale de soi, Chamonix, Éditions Paulsen, Collection Guérin, 2016,
 -  Habiter le monde, Stéphanie Bodet, Editions L'Arpenteur, 2019, 288 p.


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À la verticale de soi
Autobiographie, 300 pages environ y compris portfolios (certaines photos sont à couper le souffle).


Tag aventure sur Des Choses à lire A_la_v10
Paru en 2016 dans la fameuse collection Guérin "couverture rouge", éditions Paulsen, déception: format semi-poche en revanche, dit Terra Nova, je préférais les grands formats de chez Guérin-Paulsen, ça faisait beau livre en plus...

Petit froncement d'arcade à l'ouverture de l'ouvrage, la préface est de l'immanquable Sylvain Tesson. Qu'on se rassure, il donne dans le sobre.
Fidèle aux codes de l'autobio en matière d'alpinisme (on n'avait aucun doute sur le fait qu'elle les connaissait et les maîtrisait ceci dit), la belle Stéphanie commence par un chapitre-choc. Audacieuse, la suite de ce chapitre est située à la fin de l'ouvrage.

Puis c'est l'enfance, l'adolescence, la jeunesse qui se déroulent comme on délove une corde, avec le grand choc de la mort subite de sa sœur toute jeunette encore.

La rencontre avec Arnaud, les années-compètes, les années-voyages.
La maison, l'installation.
Stéphanie Bodet est tout à tour espiègle, enjouée, drôle, grave, inquiète rarement, de cette intranquillité maladive, comme elle dit si bien, qui au fond la fait avancer.

Aussi, le grand point d'interrogation existentiel.
Le choix de pas d'enfants, les années noires, les pépins physiques - de qui donc est cette sentence que je profère moi-même parfois quand les circonstances autorisent de la placer:  "on n'arrive pas indemne à quarante ans ?".
 
Le besoin de faire sens, venant de quelqu'un qui ne vit pas dans sa bulle grimpante (comme on peut en croiser, eh oui).

Stéphanie Bodet a une belle sensibilité, une écriture assez fine et non dénuée de joliesse; normal elle a un CAPES de Lettres me direz-vous, mais justement non, son écriture n'est pas livrée avec les copeaux d'emballage de la fac et le ton n'est jamais universitaire. Beaucoup de clins d'œil littéraires, références et citations parsèment l'ouvrage, avec à-propos, ce n'est jamais pompeux, et puis ce sont souvent des auteurs appréciés et commentés ici-chez-nous, sur deschosesàlire...

Bien sûr ça me ravit, il manquait une plume d'une telle envergure au genre littéraire alpinisme, catégorie francophone, depuis au moins... pfftt... Pierre Mazeaud, Gaston Rébuffat même qui sait ?
Les talents littéraires de Rébuffat et Mazeaud étaient trés différents entre eux, ceux de Stéphanie Bodet procèdent d'une autre singularité encore. 

Petit extrait, peut-être pas plus illustratif du style que ça j'en conviens mais qui percute bien, de surcroît j'ai bassement élu un passage de pure escalade:
À plus de 500 mètres du sol, tous les ingrédients sont réunis pour parfaire l'aventure: mauvais temps et neige sur les prises. C'est ma petite Patagonie à moi la Fleur de Lotus [NB: le nom de la voie], c'est mon Himalaya. L'initiation tant attendue !
 Le grésil me fouette le visage. Les joues en feu et la goutte au nez, , je jubile. Beth doit penser que je suis folle à lier...Encapuchonnée, les doigts gelés, je pose un câblé dans la fissure et parviens à franchir au prix d'un jeté aléatoire le petit toit de la longueur difficile. J'aime bien cette sensation de recul sur le rocher, on s'apprête à tomber quand soudain, ça tient, on ne sait pas comment mais enfin, ça a tenu ! Un bien ancré sur un cristal, trois doigts refermés sur une petite pincette de granit et un biceps sans doute congelé qui refuse de s'ouvrir, le tour est joué, me voilà au relais.
 Au sommet, tandis que Tommy réchauffe les pieds de sa douce dans sa doudoune, le vent tombe soudain. Une éclaircie déchire le voile de brume, la neige fond en scintillantes traînées sur les parois alentour. Le lac apparaît au fond de la vallée comme une profonde échancrure dans la fourrure sans fin des forêts. L'atmosphère redevient accueillante, étrangement plate même et sans relief...
 



Cet ouvrage est susceptible de plaire à beaucoup d'entre les habitués de ce forum -une majorité, peut-être, d'entre ceux-là- en tous cas bien au-delà de ceux auxquels on l'associerait spontanément en premier, à savoir Églantine et Avadoro, lesquels, du reste, l'ont possiblement déjà lu !




Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #aventure #contemporain #sports
par Aventin
le Sam 8 Fév - 0:02
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
Réponses: 162
Vues: 7854

Jean Giono


Tag aventure sur Des Choses à lire Angelo10

Il n'y a pas de tâche plus noble que la poursuite du bonheur. Là aussi, il est difficile de rester pur sans être dupe, mais quelle victoire si on y parvient ! Iĺ y faut presque autant de bravoure. Je me suis laissé prendre à l'illusion de la quantité. La bonne opinion qu'on avait de moi, j'ai voulu la justifier en me sacrifiant au plus grand nombre. Quel bonheur, au contraire, si je pouvais mettre mon coeur au service de la qualité ! Cette qualité n'étant même contenue que dans une seule personne.

Angelo est un jeune italien, en fait Sarde, un colonel de hussards de moins de 30 ans.
Angelo Pardi, c'est le héros du Hussard sur le toit, sa première apparition sous la plume de Giono. Plus qu' une esquisse tout de même.
Angelo est beau, spontané, fougueux. A la poursuite de l'aventure et de l'amour.
Exilé après avoir tué en duel un espion autrichien, il se réfugie en France.

Les aventures ne manquent pas. L'amour davantage vu qu'il est idéaliste et romantique.
De fait, les femmes jouent un grand rôle dans sa vie, à commencer par sa mère, une duchesse sarde, tendre et affectueuse.
Mais il sera bientôt  troublé par une jeune femme aussi belle que mystérieuse, Pauline de Théus.
Malheureusement pour lui, elle est mariée à un homme plus âgé qu'elle de 50 ans. Le pire est qu'elle en est éprise. Et Angelo devra attendre.

Telles sont les aventures de ce héros stendhalien, inspiré par Dumas et revu par Giono.

Les hommes dans le récit sont des héros garantis bon teint, qui parlent comme des mousquetaires, avec des éclats gascons et des arrières plans métaphysiques.

Mais dans la fiction, on peut tout se permettre, sauf d'être médiocres !

Tag aventure sur Des Choses à lire Angelo10

Mots-clés : #amour #aventure #exil
par bix_229
le Mer 22 Jan - 19:17
 
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Sujet: Jean Giono
Réponses: 111
Vues: 4656

Francisco Coloane

Cap Horn

Tag aventure sur Des Choses à lire Cap_ho10

Quatorze nouvelles sur la brutalité de l’existence pour les animaux (y compris l’homme) en Patagonie, que ce soit dans les estancias magellanes, dans la pampa ou en mer. Ou plutôt de brefs récits, rapportés par un narrateur comme autant de témoignages, ce qu’ils sont au moins en partie.
Le dernier texte, qui donne son nom au recueil, résume bien l’ensemble : des hommes tuent les bébés phoques où ils sont mis au monde, puis s’entretuent.

« Le couteau était pour Denis comme une prolongation de lui-même, un sens supplémentaire grâce auquel il recevait de secrètes et agréables vibrations. Il l’avait toujours en main, coupant des longes de cuir, amincissant des lanières, effilant les fines veines de guanaco qui servent de fil à coudre. » (La voix du vent)

« Denis était-il un criminel-né ? Ou bien ses vingt années de dépeçage avaient-elles fait de lui un homme accoutumé à son lot quotidien de victimes ? » (La voix du vent)

« Nous étions à la mi-décembre et la nuit, sous ces latitudes, est presque inexistante ; les jours se mordent la queue, car à peine le crépuscule commence-t-il à étendre ses ombres que la clarté laiteuse de l’aurore les efface. » (L’iceberg de Kanasaka)

« Puis nous donnâmes à manger aux chiens et nous nous assîmes autour du feu pour boire le maté et goûter ce calme indicible, mélancolique et parfois angoissant qui s’installe la nuit dans les déserts et les pampas fuégiennes, où nul oiseau ni insecte ne viennent troubler la solitude et le silence. » (Une nuit dans le Páramo, III)

« C’est la vie, compagnons ! Nous finirons tous de la même manière, comme les moutons que nous conduisons de l’estancia à la chambre froide ; à la différence près que les capones [moutons châtrés], on les engraisse et que la viande part en Europe dans des boîtes de conserve de toutes les couleurs, tandis que nous, on se serre la ceinture, on nous roule dans la farine et on nous marche sur les pieds ! Et au bout du compte nos pauvres carcasses s’en vont pourrir dans la boue, ou parfois, histoire de changer, on nous envoie, sans prendre la peine de nous engraisser, dans ces charniers humains que les riches creusent entre les frontières ! D’ailleurs, il n’est pas impossible qu’on finisse bientôt là-bas ! J’ai entendu dire que toutes ces bêtes étaient prévues pour une guerre prochaine. » (Chiens, chevaux, hommes)


Mots-clés : #aventure #nature #nouvelle #solitude
par Tristram
le Ven 27 Déc - 23:03
 
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Sujet: Francisco Coloane
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William Godwin

Tag aventure sur Des Choses à lire 41t6vh10

Aventures de Caleb Williams

Quatrième de couverture a écrit:À la fin du XVIIIe siècle, un jeune homme pauvre mais obstiné gravit les échelons de la société, convaincu que le bien finit toujours par être récompensé. Ayant découvert que même son protecteur, pourtant si vertueux, si droit, est capable de commettre un crime et de faire condamner des innocents à sa place, il se lance la rage au cœur dans une longue enquête, prêt à tout pour démasquer le coupable.Mais les bien-pensants veillent : une main invisible soulèvera contre lui mille persécutions et sa vie, dès lors, ne sera plus qu’une affolante course-poursuite – emprisonnement arbitraire, évasion, pièges... jusqu’à l’étonnante issue.

William Godwin (1756-1836) est un écrivain et philosophe britannique. Il est l’un des précurseurs de la pensée anarchiste, préoccupation qu’il partage avec sa femme, Mary Wollstoncraft, penseuse féministe de renom, avec laquelle il a une fille, Mary Shelley, qui deviendra l’auteur du célébrissime Frankenstein. Après avoir écrit quelques récits ainsi que des traités et pamphlets politiques, il publie Les Aventures de Caleb Williams en 1794, roman considéré par Balzac, Dickens ou Poe comme le modèle de la fiction moderne.


En voilà une lecture aussi exotique que peu voyageuse. La forme, la phrase, le déroulé, l'ampoulé, l'insistance, oui tout ça fait du bien au lecteur. Pourtant rester dans la tête de ce Caleb Williams, en passant par ses presque mentors ça pourrait être asphyxiant mais non. L'action vient petit à petit, très emballée, on s'y refuse presque mais on ne s'embête pas. Il y a cette surenchère de la posture, la recherche de justice et d'innocence et tout qui dérape... La tension et l'équilibre sont bien menés dans ce roman  mi édifiant mi psychologique qui use de ressort classiques (c'est de l'aventure avec ses pointes de vacheries de chez vacherie !) pour adopter une posture engagée par une voix sensible. La remarque au dos du livre sur le "roman moderne" semble donc tout à fait justifiée, pour le peu que je puisse en juger, pas tant pour ses idées ou sa pugnacité mais pour son approche "dans la tête", ses jeux d'apparences. Ce n'est pas seulement édifiant et riche en images, ça vient chercher de plus près les tripes, il y a bien une grande part de plaisir dans les péripéties.

Bonne lecture, riche, qui manie l'esprit avec savoir faire et bien tordue dans ses mélanges radicaux de "tout beau" et de "tout moche". Il est absolument dingue Caleb Williams mais étonnamment attachant...

Quatrième dimension et plus si affinités !

Mots-clés : #aventure #initiatique #justice
par animal
le Jeu 26 Déc - 21:56
 
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Sujet: William Godwin
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César Aira

La robe rose ‒ Les brebis

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Éditions Maurice Nadeau a écrit:César Aira considère la Robe comme son premier conte et Les Brebis comme son premier roman.


La robe rose
Conte où l’on découvre le monde mental d’Acis, un idiot ; la vieille de la famille qui l’a recueilli l’envoie porter la minuscule robe rose qu’elle a cousue pour une nouveau-née, et il est capturé par les Indiens de la pampa après que le fils de la famille lui eut subtilisé la robe.
« Il découvrit, émerveillé, que penser était une autre manière de ne pas penser. »

Les Indiens lancent un raid mythique à la recherche de la robe rose, les personnages errent sans but (le voyage est du temps élaboré à partir de répétition), et le récit (au fil de la plume, tel pure digression) prend une dimension picaresque en revisitant l’histoire argentine, entre dans la légende en suivant les aventures de la petite robe qui passe alors d’un gaucho à deux enfants fugitifs, pour parvenir finalement à La Pensée (un hameau faisant apparemment partie de la jeunesse d’Aira).
Les Indiens, et leur « roi » :
« Ils couraient beaucoup, ou s’abandonnaient à la mollesse. Et ils s’égaraient tous les jours, au coucher du soleil. Tant et si bien que le voyage commença par durer des jours, puis des semaines, et enfin des mois. Les saisons, heureusement, changèrent. On perdait le fil du temps, et le sens de l’orientation. Les directions se superposaient, s’accumulaient. La vie était éminemment inutile. »

« Son pouvoir avait beau être purement abstrait, il s’appuyait tout de même sur lui pour vivre, sans l’exercer. Anarchisants, les Indiens nourrissaient la substance d’un individu qui remplissait en quelque sorte les fonctions d’une musique, un intercesseur du temps, un politicien de l’agencement des heures. »


Les brebis
Sur les terres de La Pensée, le bétail abandonné souffre de la sécheresse, et les brebis sont l’objet d’une étude écologico-éthologique (et d’une facétie évolutionniste), le sujet d’une analyse socialo-psychologique et d’une anthropomorphisation fantaisiste, la matière d’un drame eschatologique, d’une divagation poético-onirico-surréaliste, d'une pseudo-allégorie (quoique...), d’une quête hallucinée et d’une méditation philosophico-métaphysique. Les innocentes brebis assoiffées sont devenues nocturnes pour fuir la chaleur solaire, et elles observent la mystérieuse, la fascinante constellation du Bélier…
Cela tient du réalisme magique et de Raymond Roussel et Cortázar, tout en étant sans pareil.
« De toute façon, la survie s’annonçait difficile, puisqu’il n’y avait plus rien à quoi l’on pût s’adapter. »

« À cette heure-là, le ciel avait perdu tout vestige de couleur. Il irradiait l’épouvante, une blancheur antique. »

« L’une des brebis, jeune, très corpulente, Rosie, ressemblait à un piano immobile : elle n’attendait rien, tout en ne cessant d’attendre. Elle avait été jadis une enfant très heureuse, lorsque la campagne était en fleurs. À présent, son esprit régressait graduellement vers le blanc. »

« Les pans du ciel se transformaient. Un crépuscule d’abord véloce, puis lent, caractéristique du sud de la province, s’abattait comme une hyène albinos sur l’étendue sans forme de La Pensée. L’espace ne retenait que la rotation de la lumière, sans objets. Soudain, apparut l’étoile du Berger ; les yeux qui peuplaient la plaine se fixèrent sur elle, comme sur un grand citron vert. Une brise imperceptible soufflait en cercles, faisant jaillir de l’ombre du sol des tours immatérielles qui se dissolvaient. Au centre se lovait une femme-serpent, la lumière, se dressant vers un ciel très fin, immobile. »

« Vingt minutes plus tard, elle ajouta, devançant les objections :
‒ Cependant, dira-t-on, rien n’est plus facile que d’imaginer des arbres dans un pré ou des livres dans une bibliothèque, sans que nul auprès d’eux ne les perçoive. Rien de plus facile, en effet. Mais, je vous le demande, qu’avez-vous fait, sinon former en esprit quelques idées que vous appelez livres ou arbres, omettant dans le même temps l’idée d’un être qui les perçoit ? Vous-mêmes, pendant ce temps, ne les pensiez-vous pas ? Je ne nie point que l’esprit soit capable de concevoir des idées, ce que je nie, c’est que les objets puissent exister hors de l’esprit.
[…]  
J’ai accumulé des transcriptions de l’idéalisme ovin, j’ai prodigué leurs paysages canoniques, je me suis montré itératif ou explicite, j’ai censuré Cathy (non sans ingratitude), afin que mon lecteur pénètre peu à peu dans cet univers mental vacillant ; un univers d’impressions évanescentes ; un univers sans esprit ni matière, ni objectif ni subjectif, un monde privé de l’architecture idéale de l’espace ; un monde fait de temps, de ce temps absolu, uniforme de La Pensée, un monde que l’on aurait amputé de ses géométries parfaites ; un labyrinthe inépuisable, un chaos, un rêve. Proche de la désagrégation parfaite, comme à la fin les brebis. »


Superbe cadeau de Noël que cet auteur original !

Mots-clés : #absurde #aventure #contemythe
par Tristram
le Jeu 26 Déc - 15:26
 
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Sujet: César Aira
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Le One-shot des paresseux

Les nouveaux alpinistes

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2018, éd. Glénat. 240 pages environ, plus un glossaire et une note bibliographique.

Par Claude Gardien:
Alpiniste, guide de haute-montagne, a été rédacteur en chef de la revue spécialisée Vertical, est membre permanent du jury des Piolets d'Or.

On est en 1953. Lucien Devies, après la première ascension de l'Everest (qu'on se met -et c'est joie- à appeler de plus en plus de nos jours de son nom népalais, Sagarmāthā, ou de son nom tibétain Jomo lang ma - souvent transcrit Chomolungma), lâche un retentissant:

Pour les alpinistes, le temps du monde fini commence.


Tout l'art, toute l'érudition et tout le recul d'un observateur aussi bien placé que Claude Gardien tend vers la démonstration, assez fine et pertinente dois-je dire, que cette finitude n'en est guère une, et que le ressort créatif et performant se porte toujours aussi bien, enneigeant d'un coup les respectables notions d'âge d'or, d'alpinisme d'exploration (si ce n'est de prétexte scientifique, comme ce fut le cas au temps des grands ancêtres), et les sous-entendus: tout a été fait, et c'était mieux avant.

Il en vient à conclure:

chapitre L'état de l'art a écrit:Au milieu des années 1970, grimpeurs et alpinistes, en se tournant vers l'escalade libre et le style alpin, ont remis l'impossible au goût du jour. On sait que certaines ascensions ne sont pas encore envisageables. Paradoxalement, c'est le retour de cet impossible qui a fait faire d'incroyables progrès à l'escalade et à l'alpinisme. En quarante ans, on est passé du 6b au 9c, on a réintroduit le respect du rocher, et donc de la nature, on a réinventé l'escalade mixte, on s'est engagé dans les plus hautes parois du monde avec l'aide d'un seul compagnon de cordée, en emportant seulement ce qu'un sac à dos pouvait contenir. Les expressions "vaincre" ou "conquérir" une montagne ont disparu des discours. On tente, on réussit parfois, les seules victoires, les seules conquêtes sont intérieures. On est passé d'un alpinisme de conquête à un alpinisme du respect. La seule lutte qui reste à mener est celle de la protection des montagnes.

 Ce n'est pas l'absence de projets encore irréalistes et de perspectives nouvelles qui guette l'alpinisme. L'activité n'est pas pour autant à l'abri d'une érosion de son intérêt...
Les sociétés dites évoluées acceptent de plus en plus difficilement la prise de risques gratuite.


Et cette dernière menace pèse énormément, à mon humble avis, elle est à prendre très au sérieux.

Sur les choix de voies, de faces, de sommets, d'alpinistes mis en lumière par Claude Gardien, il m'est arrivé de tiquer un peu.
Quelques grands oublis, du moins tel que je les perçois vaché au relais à l'appui de mon balcon orienté sud-ouest, mais l'auteur se fend d'un mot d'excuse liminaire:
mot d'excuse... a écrit: ...à tous les alpinistes qui ne sont pas cités dans ce livre, qui ont pourtant donné tout ce dont ils étaient capables dans des ascensions extraordinaires.
  Le but était de tenter d'expliquer l'évolution de l'alpinisme à partir d'exemples concrets. Choisis bien sûr en toute subjectivité...et en nombre limité, afin de faire tenir cette histoire tronquée en un seul volume.


Puis-je introduire une remarque d'ordre tracé, itinéraire et choix, cher M. Gardien ?

Le pyrénéiste que je fus et suis encore un tout petit peu trouve fâcheux que la seule voie pyrénéenne ayant l'honneur de votre encre et de vos pages soit l'exploit Overdose, voie sur la Grande Cascade du cirque de Gavarnie, ouverte en mars 1978 par Dominique Julien, Rainier "Bunny" Munsch, Serge Casteran et Michel Boulang: encore à ce jour jamais répétée.
(NB: On ajoutera, mais c'est géographiquement très capillotracté, la mention sèche en mode "no other comment" -de quoi réveiller les TOCS de ceux qui en sont affligés- du Naranjo de Bulnes, sur lequel se nourrissent encore les exploits en ces 2010 finissantes et vous êtes placé pour le savoir, mais le Naranjo de Bulnes se trouve dans les Picos de Europa, ceci dit les alpinistes qui ont fait le renom de cette incroyable face géante sont tous pyrénéistes).

Le lecteur pyrénéen trouve aussi que des cordées comme celle des jumeaux Ravier, ou celle des aragonais légendaires Rabada-Navarro n'eussent nullement déparé ces pages.
Il estime que si le Vignemale avait été enchâssé quelque part entre Drus et Jorasses, Claude Gardien n'eût pas manqué de parler d'une voie comme celle de Patrice de Bellefon & compères, directissime en face nord dans les années 1970, non encore répétée à ce jour, ou encore en pages historique la conquête du couloir de Gaube et son fameux bloc coincé, voie étrennée par le grand guide Célestin Passet & clients (Brulle, Bazillac, de Monts) & guide associé (François Bernat-Salles) en août 1889, la première répétition s'osant seulement un demi-siècle plus tard.
Dans la même face, la voie Les Délinquants de l'Inutile  (mars 1994) valut, rappel (sur 2 brins de huit mm) M. Gardien, le Piolet d'Or à Christian Ravier, Rémi Thivel et Benoît Dandonneau.

Il estime enfin que le Pamir, le Caucase, la Sibérie orientale, les rocheuses nord-américaines, le Québec, les Andes d'altitude (mais quel oubli !), le Groenland, etc... pour ne citer qu'un faible échantillon, ont déroulé des pages alpinistiques de tout premier plan.

Tout mon étonnement aussi de constater que les Alpes finissent, au sud, au gapençais, à l'est aux dolomites, au nord à l'Eiger.
Et pas un mot sur les Carpathes, les Tartas, le Triglav à peine cité...Et que dire des voies glaciaires de Lionel Daudet aux Îles Kerguelen, archétype de réalisation à même de vous séduire...

Pour en rester à vos montagnes de prédilection, par exemple la première des Drus par les russes Babanov et Kochelenko en 1998 juste après que des pans entiers de la montagne se fussent écroulés, rendant caducs à jamais les itinéraires, les tracés précédents, et sans que nul sache ce que valait ce granit tout neuf, comme nouveau-né, issu des entrailles des Alpes, eût amplement mérité mention...  

Mais, je vois bien que je chipote: qu'un jour advienne à partager un bivouac abominaffreux autour d'un réchaud en fin de gaz et je suis sûr, cher Claude Gardien, que si l'on vous laisse parler de ces laissés-pour-compte, ce sera magnifique.    
Juste l'impression que vous êtes victime du mal français qui veut une capitale, votre Paris est Chamonix, et qui tende vers l'universel, pour l'imposer le plus souvent malencontreusement: sur ça aussi je ne doute pas une seconde que vous ayez beaucoup à dire.

Merci, un grand merci d'avoir fait un ouvrage grand-public, le moins technique possible et ce n'était pas facile, c'est à lire à proximité d'un moteur de recherches, visualiser ces faces rocheuses &/ou glaciaires (et ces visages humains) est essentiel.  
Si je recommande cet ouvrage ?
Oui, ça va de soi !

Mots-clés : #alpinisme #aventure #historique #sports
par Aventin
le Mer 20 Nov - 17:05
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Herman Melville

Omoo : récits des mers du Sud

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Dans cet ouvrage, on apprendra grâce à l’auteur (et pas aux éditeurs) que ce récit forme la suite de Taïpi Typee »).
Sur un ton de l’aveu-même de l’auteur « familier », ce récit autobiographique présente la vie sur « un très vieux trois-mâts barque d’un beau gabarit, jaugeant plus de deux cents tonneaux et de construction américaine », à la marche « vive et folâtre », mais dans un état franchement misérable (nourriture, rats, cancrelats).
« J’appris plus tard que nos aliments avaient été achetés à Sydney par les armateurs, à une vente aux enchères de vivres maritimes avariés. »

« Le navire entier était dans un triste état ; mais le poste, lui, ressemblait au creux d’un vieil arbre pourrissant. Complètement humide et décoloré, le bois se montrait par endroits mou et poreux ; de plus, le cuisinier ne se gênait pas pour venir taillader les bittes et les couples à coups de hache et de scie afin de se procurer des copeaux pour allumer son feu. Au-dessus de notre tête, les entremises étaient noires de suie et l’on pouvait y déceler de gros trous calcinés, souvenirs laissés par des marins ivres au cours d’un précédent voyage. D’en haut, on entrait par une planche munie de deux taquets, qui descendait obliquement de l’écoutille, simple ouverture dans le pont. Comme nous manquions de panneau à glissière pour la fermer, le prélart temporaire qui était censé le remplacer, offrait une bien faible protection contre les embruns projetés au-dessus des bossoirs : aussi, dès qu’il y avait un soupçon de brise, notre retraite se trouvait lamentablement inondée. S’il tombait un grain, l’eau se déversait en nappes, cascadait, éclaboussant brutalement tout le poste ; puis, rejaillissant entre les coffres, elle nous arrosait de ses jets comme une fontaine. »

L’existence est rude, la compagnie fruste et « inhumaine », même si le rire est souvent de mise.
Melville nous entretient notamment de son ami, le docteur Long Ghost, médecin du bord démissionnaire… mais la diversité de l’équipage occasionne une remarquable galerie de portraits (y compris d’autres figures hautes en couleur) ! Tel Salem (du nom du port américain où il embarqua), beach-comber :
« Ce terme est en vogue parmi les marins du Pacifique. Il s’applique à certains personnages errants qui, sans rester attachés d’une façon permanente à un même navire, prennent la mer de temps à autre sur un baleinier pour une croisière de courte durée, mais sous condition d’être libérés sur leur demande, n’importe où, la première fois que l’ancre sera mouillée. Cette clique se compose principalement de gaillards insouciants et fantasques attachés au Pacifique, et ne rêvant jamais de doubler le cap Horn pour revenir un jour chez eux. De là vient leur mauvaise réputation. »

Et justement une (sorte de) mutinerie survient ; j’ai trouvé fort intéressant d’être documenté sur le Round Robin, la pétition en forme de roue :
« Juste au-dessous de la supplique, je traçai une circonférence dans laquelle devaient s’inscrire nos noms, – car le principal objectif d’un Round Robin est de disposer les signatures en étoile, afin que personne ne puisse être désigné comme étant le promoteur de la pétition. »


Tag aventure sur Des Choses à lire Round_11

Puis Melville nous présente plusieurs îles polynésiennes vues par un marin embarqué dans les années 1840 sur les mers du Sud.
Publié en 1847, l’ouvrage renferme nombre de considérations sur la rivalité Anglo-saxon/Français, sur celle des missionnaires protestants et catholiques (les premiers avec leur inquisitoriale milice des bonnes mœurs). Et, sans grande surprise, avec la religion on aborde la dégradation de la société indigène par disparition des coutumes.
« Mais, avant de poursuivre, je veux que vous compreniez bien que tout ce que je dis, ici et plus loin, ne tend absolument pas à nuire aux missionnaires ou à leur doctrine : je désire seulement montrer les choses sous leur jour actuel. »

« En vérité, les marins se font de ces païens nus une idée qui dépasse l’entendement. Ils les tiennent à peine pour des humains. Mais il est à remarquer que plus les hommes sont ignorants et vils, plus ils méprisent ceux qu’ils jugent leurs inférieurs. »

« C’était dans l’ensemble une race gaie, pauvre et sans dieu. »

Les deux compères jouiront d’une musarderie curieuse :
« Le titre de l’ouvrage – Omoo – est emprunté au dialecte des îles Marquises ou, entre autres sens, ce mot signifie un vagabond, ou mieux, un homme qui erre d’île en île, comme certains indigènes désignés par leurs concitoyens sous le vocable de Taboo Kannakers. »

A ce propos, Kanaka est le terme qui désigne les indigènes chez les étrangers ("Canaques").
Vagabonder dans une région tropicale, où les indigènes sont extrêmement hospitaliers, est une sinécure :
« Je ne puis m’empêcher de glorifier ici les avantages très supérieurs qu’offrent les contrées tropicales aussi bien aux simples vagabonds comme nous, qu’aux sans-le-sou en général. Dans ces climats bénis, les gens éprouvent naturellement moins de besoins et il est facile de satisfaire ceux qui sont indispensables. On peut se passer complètement de combustible, de toit et même, si cela vous plaît, de vêtements. Quelle différence avec nos rudes latitudes nordiques ! »

Mais, finalement, « la nostalgie de la grande houle » est la plus forte, même si Melville préfère « rentrer plus agréablement au pays par petites étapes. »


Mots-clés : #autobiographie #aventure #temoignage #voyage
par Tristram
le Lun 21 Oct - 13:45
 
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Sujet: Herman Melville
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Alain Damasio

La Horde du Contrevent

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La Horde, une sorte d’équipe de rugby solidaire, fait face contre le vent. Ode à la ténacité, saga au courage, avec son ton épique ce récit participe surtout du genre heroic fantasy.
Aussi chant du voyage et ouverture au monde, à la découverte :
« ‒ Longtemps je me suis fait de la vie, ainsi que toi Lerdoan, une exigence de parcours. Rien ne fut donc plus précieux pour moi que les voyages puisqu’ils avaient potentiellement cette force : celle de faire jaillir le neuf, le virginal des filles, l’inouï. M’offrir plus que l’univers humain : le Divers ! Pendant des années, je me suis abreuvé de différences. »

Un nouveau monde doit évidemment avoir sa propre langue, et Alain Damasio l’a créée telle que le lecteur s’y retrouve sans trop de difficulté.
« Un instant, je crus que Silamphre délirait, tant la vocifération du schnee occupa à nouveau tout le champ de l’audible. Puis rien, une brève plainte, une mince fibre mélodique, à peine discernable à la frange du sensible, comme sinuant d’un rêve, se dégagea au sein du tronc hurlant. Pas une musique, ni un bruit, encore moins une voix, non, ça montait et descendait en fréquence, mêlé au froissement horrible, l’entrecoupant, y surnageant par instants puis y replongeant. »

Tout un univers conçu autour du vent, régi par la mécanique des fluides, avec pour but l’aérodynamisme, exprimé en marques de ponctuation.
« La notation du vent, qui est en son essence différentielle, n’a rien d’une science exacte, tout le monde le sait. La perception du temps entre les salves, l’ampleur accordée à une turbulence, la distinction entre un décéléré bref avec reprise de salve et une simple turbule, est fine, parfois indécidable. On n’enseigne pas l’exactitude aux scribes comme on le fait aux géomaîtres. On nous apprend une précision éminemment plus dérangeante : l’architecture des écarts – ce sens, si poussé chez les meilleurs, de la syntaxe, qui est pur art rythmique des inflexions et des ruptures. Écrire ensuite, avec des mots, en découle benoîtement, si bien que les cours de récit, l’apprentissage à proprement parler de la narration d’un événement, ne sont dispensés qu’un an plus tard et seulement à ceux qui ont su capter, en son tissage cadencé, le phrasé du vent. »

Tout est donc orienté d’aval en amont, et aussi tourné vers le ciel, verticalité, transcendance, où l’airpailleur tend ses filets et l’oiselier-chasseur lance son gerfaut, où voguent les vélivoles navires. C’est bourré de trouvailles, souvent poétiques, comme « muage » pour nuage, « vélivélo » pour vélo volant (et non pas volé), ou le pharéole, « la sirène éolienne qui guide les vaisseaux par gros temps ». Les principales armes sont le boo (merang) et… l’hélice ! Dans cette civilisation éolienne, le souffle, la parole, le « vortexte » sont centraux, de même que les notions de mouvement, de ligne.
« ‒ L’air, de la même façon, vient évidemment du vent, et non l’inverse ! À la base, l’air est un vent stationnaire. Il faut apprendre à penser que le mouvement est premier : c’est le stable, l’immobilisé qui est second et dérivé. »

L’histoire, comme l’attention du lecteur, est regroupée en périodes, temps forts tels que la traversée du lac, la joute verbale, le volcan de vent, etc.
De beaux personnages, tous représentés par des glyphes : des personnes, mais aussi (et surtout ?) des fonctions dans le groupe. Récit polyphonique, chaque voix a son idiosyncrasie, syntaxe et point de vue particulier. Mais c’est souvent Scribe qui parle (l’auteur ?) ‒ après tout, c’est lui qui tient le « carnet de contre », témoignage adressé d’une horde à ses successeurs. Une autre voix fréquemment entendue est celle de Caracole le troubadour, assez mystérieux conteur, boute-en-train facteur de cohésion dans l’équipe, et variation orale dans la narration.
L’extraordinaire combat (aérien) typique du genre a moins retenu mon attention, malgré d’originales élucubrations post-newtoniennes sur la vitesse (projetée en prévision). Il y a tout un jeu pseudo-scientifique sur les lois physiques entremêlant espace-matière et temps, avec des aperçus à la limite de la métaphysique, aussi abscons que chimériques.
« ‒ À chaque dimension de la vitesse correspond une lenteur ou une fixité propre. À la rapidité s’oppose la pesanteur ; au mouvement s’oppose la répétition ; au vif s’oppose le continu. D’une certaine façon, être vivant ne s’atteint que par ce triple combat : contre les forces de gravité en nous – la paresse, la fatigue, la quête du repos ; contre l’instinct de répétition – le déjà-fait, le connu, le sécurisant ; et enfin contre les séductions du continu – tous les développements durables, le réformisme ou ce goût très fréole de la variation plaisante, du pianotement des écarts autour d’une mélodie amusante. »

« Le solide est un liquide lent… »

« Rythmer, c’est apprendre à plier dans le mouvement, sans le rompre. »

Voici un concept outrepassé de l’âme, longuement étudié, et qui sonne lointainement comme de l’Égypte antique :
« ‒ Le vif est la puissance la plus strictement individuelle de chacun. Il tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. Rien ne peut s’y mêler. Il est pur, insécable et automoteur. Il peut seulement se disperser si sa vitesse vient à décliner, il peut s’ajouter à un autre vif, mais pas fusionner… »

En découlent des perceptions originales :
« Chaque être, vous savez, déforme autour de lui l’espace et la durée. Les vents coulis de la tour se sont invaginés, à peine certes, mais ça m’a intrigué. Chacun a sa vitesse d’émotion, son rythme fécal, ses fulgurances. Avec deux décades d’attention ténue, il devient envisageable de sentir sang et eau couler dans les corps qu’on rencontre, l’air incubé et rejeté dans une pièce, de deviner les nœuds, les plexus. J’entends : dans le maillage de l’air. »

Exercice classique depuis Borges, celui de la bibliothèque :
« ‒ La tour d’Ær est faite entièrement de livres, mademoiselle, des fondations jusqu’aux lauzes du toit. Chaque bloc de la paroi est un livre, chaque latte du plancher, chaque surface verticale ou horizontale. C’est la seule bibliothèque du monde qui ne soit faite que de livres. Mais dans leur écrasante majorité, ils n’ont pas de pages. Ils sont gravés sur des briques d’argile ou de gypse, dans le marbre, sur des cubes d’étain, des plaques d’argent et de bronze, des billes de chêne puis insérés dans le mur de la tour. L’architecture du pharéole d’Ær est unique à Alticcio. C’est la seule tour non jointoyée de la cité. Cent dix mètres de pierres sèches. Et vous pourrez retirer n’importe quel bloc, le mur tient. Tous les livres restent consultables. […]
Ce fut là tout le génie du concepteur de la bibliothèque, je pense, un génie qui n’est plus vraiment compris aujourd’hui. Par ce choix de n’accepter que des blocs, il savait que les livres qui lui parviendraient seraient éminemment denses. Il savait que la contrainte de graver lettre par lettre et l’espace exigu favoriseraient une expression contractée à l’extrême, une pensée ramassée, hautement vitale, aphoristique. »

Une dimension humaniste parcourt le roman (parfois un rien grandiloquente ou bisounours) :
« Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur. Par elle-même, directement, hors de toute réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions au vent. Un corps à corps. »

« Ou fallait-il que j’en conclue, comme me le lança Sov avec un aplomb qui m’agaça, que l’être "en-soi" n’existait pas, qu’il n’y avait que des êtres "pour et parmi les autres", que chaque hordier n’était au fond "que le pli particulier d’une feuille commune", "un nœud dont la corde est fournie par les autres" ? »

Une portée politico-sociétalo-philosophique transparaît, conformément à l’engagement de Damasio (il est plus côté « racleurs » que « Tourangeaux » ‒ roture qu’élite…) :
« "Caste obsolète", j’ai entendu hier. Continuez surtout à penser que nous serons superflus demain face à vos technologies qui s’affinent… »

« Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. »

Là, c’est le prince (sic) de la Horde qui parle, puis le scribe qui évoque la basse caste du « Fleuvent » ; les hordeux, eux, ils ont quand même bien du mérite…
Damasio déploie une admirable inventivité dans la description cohérente de choses imaginaires. Le vocabulaire est riche (y compris en néologismes), la syntaxe à l’occasion tordue de façon fort expressive, avec un goût marqué pour les jeux de mots oulipiens. Le style confine parfois au lyrisme baroque :
« Aussi incroyable que ça put paraître, le conte, à peine ébauché, était déjà fini. Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflés du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble, tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. »

Sans qu’il y ait de vraies longueurs, le livre reste épais, et le lecteur souffre un peu avec la Horde ; perso je me lasse vite quand le vent pause dans les trémolos de vibrants énamourements à peine ados.
Ce roman m’a ramentu tantôt Dune, de Frank Herbert, tantôt Les Aventures d'Arthur Gordon Pym et Une descente dans le Maelstrom, de Poe ; mais peut-être ne s’agit-il que d’impressions, par attraction des étendues désertes… Il y a aussi des rapprochements possibles avec Vian (inventions néologiques), Michaux (monstres) ; la tour-fontaine m’a fait penser à… Rabelais.
Sinon, c’est quand même encore et toujours le panégyrique de la gniaque (même avec des prodiges et du pathos), une brillante réactualisation du parcours initiatique, « cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense qui postulait un univers moral, une fin à toute quête […] »

Mots-clés : #aventure #initiatique #sciencefiction #voyage
par Tristram
le Lun 2 Sep - 20:47
 
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Sujet: Alain Damasio
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Alain Damasio

Les furtifs

Tag aventure sur Des Choses à lire Proxy196

Tu te sens prêt, Lorca?
– Absolument pas…
– C'est précisément ce que j'appelle être prêt. Cet état d'incertitude fragile, ouverte, qui rend disponible à l'inconnu. Crois-moi Lorca, quoi qu'il arrive, tu vas vivre l'un des moments les plus intenses de ton existence. Reste ouvert.



On est en 2041. Les villes sont privatisées. La Gouvernance, grâce aux technologies numériques, a mis en place une société basée sur le contrôle , Jouant sur la peur et le désir, elle a habilement su la faire accepter au commun des mortels. 
Une nouvelle espèce arrive peu à peu à la connaissance humaine : les furtifs, qui semble à l’origine de tout le vivant. Elle a pu survivre grâce à sa  capacité à se cacher , ne pas laisser de trace, échapper au contrôle, justement. Elle intéresse l’armée de par cette capacité, et le pouvoir de la rébellion qu’elle est susceptible de nourrir. Les furtifs sont des êtres étranges, en métamorphose permanente - empruntant en quelques minutes à différentes espèces animales ou végétales, mais pouvant aussi transmettre à un humain une part d’eux-même. Ils se déplacent avec une vélocité extrême, échappant au regard humain, car ce seul regard peut les tuer. Ils ont à voir avec la fuite, la liberté. Ils s’expriment par sons, mélodies, phrases mi-infantiles mi-sybillines. Et laissent d’obscures glyphe comme seul signe de leur passage.

Tishka, l’enfant mystérieusement disparue de Lorca et Sahar, n’a t ’elle pas rejoint le camp des furtifs ?. Ses parents la recherchent dans une logue enquête,  riche en péripéties, en rencontres parfois ésotériques, en épreuves.

Plus leur enquête avance, plus se lève dans le pays une prise de conscience, d’où émerge un mouvement pro-furtif, réunissant les libertaires, les marginaux, les exclus et ceux qui se sont exclus par choix, grapheurs, musiciens, scientifiques, rebelles en tout genre..., qui va nous mener dans une ZAD à Porquerolles et vers un combat politique et une insurrection finale grandiose.


C’est un formidable roman d’aventure, où le réel infiltre un imaginaire prolifique. Les six personnages-phares, identifiées par leur symboles, sont des figures mythologiques, héros portés par leur grandeur et leurs petitesses, leur singularité, leur folie, leur charisme. Les rebondissements s’enchaînent , mêlant scènes intimes, épisodes guerriers ou quasi magiques, poursuites, amples scènes de foule.

C’est un magnifique roman d’amour autour du trio Varèse, au centre duquel Trishka est l’enfant troublante, qui a pris son envol,  mais n’en aime pas moins ses parents. Ceux-ci l’ont fait naître pour elle-même, respectent son choix, mais voudraient quand même bien la voir grandir, la caresser, l’aimer. C’est d’un pathétique grandiose et sans pathos.

C’est un roman philosophique, sociétal, politique, une grande réflexion sur les outils numériques et les risques qu’ils nous font encourir, si réels, si proches. Une exhortation à s’intéresser à l’autre et le respecter, à s’ouvrir à l’étrange, à s’ancrer dans le vivant. Un hommage aux sens, à la musique et  aux sonorités, au beau, aux valeurs et émotions perdues.

C’est enfin un objet littéraire pharaonique, unique, où on retrouve tout le travail sur la langue, la ponctuation et la typographie qu’on a déjà connu dans La horde du Contrevent, mais magnifié, mûri, amplifié. Damasio est un inventeur de mots fantasque et érudit, un joueur de son assez incroyable, un surdoué du jeu de mots, de lettres, de l’Oulipo. Il multiplie les néologismes, les inversions de sens et de syllabes, les allitérations et les assonances, cela s’accélère dans les temps forts, monte en puissance tout au fil du livre pour créer dans les derniers chapitre, s’insinuant peu à peu,  comme une langue nouvelle, le damasien, issue du français, parfaitement compréhensible mais parfaitement différente, d’une poésie, d’un rythme, d’une tension, d’une mélodie incroyables.

C’est livre géant, titanesque, décapant, totalement enthousiasmant. Il ne faut pas hésiter à s’obstiner à y entrer, c’est une lecture exigeante, qui demande un temps d’habituation (il m’a fallu 200 pages) mais qui devient enchanteresse.

Mots-clés : #amour #aventure #fantastique #insurrection #relationenfantparent #romanchoral #sciencefiction #urbanité #xxesiecle
par topocl
le Mar 30 Juil - 13:54
 
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Sujet: Alain Damasio
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Robert Gaillard

La forêt les dévora

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L’auteur à placé une intrigue romanesque (sans grande originalité) sur le río Marañón, partie péruvienne de l’Amazone, qu’il paraît avoir au moins partiellement parcouru. Il y a même des illustrations, photos et aussi dessins de « Madame Paule Gaillard ». L’image donnée de l’Amazonie est celle de l’enfer vert qui détruit les hommes, manifestement influencée par La Vorágine, livre de José Eustasio Rivera où cette forêt est présentée comme une dévoreuse de caucheros (saigneurs de caoutchouc) ; une vorágine, espagnol, est un vortex particulier de ces cours d’eau :
« C’était un de ces tourbillons quasi invisibles, même le jour. Ils se produisent on ne sait trop pour quelles raisons, mais toujours en des endroits où plusieurs courants se heurtent, se combattent. En effet il n’est pas rare de trouver sur ce fleuve un courant descendant, normal, allant d’amont en aval, un autre remontant et au centre, un autre courant indécis, tellement indécis qu’il produit une de ces dangereuses voraginas. »

« L’arbre meurt et pourrit et se mélange au sol et s’il brûle ce sont ses cendres qui vont engraisser la terre nourricière de tout ce qui vit. C’est pourquoi je pourrais dire que la mort n’est pas éternelle car en somme elle prépare la vie, d’autres vies. […]
‒ C’est bien simple cependant : si toutes ces dépouilles n’étaient destinées finalement qu’à entretenir ou à engendrer d’autres vies, je serais fondé à dire que le jaguar qui a dévoré un homme est devenu un peu cet homme. On sait que c’est faux : il a simplement assimilé une substance étrangère à celle qui le constitue mais qui est devenue de la chair de jaguar par la chimie de l’assimilation. »

Outre l’intérêt pour l’amateur d’Amazonie vue il y a un demi-siècle par un auteur avec une teinture de formation scientifique, ce roman peut présenter un autre intérêt, celui de l’évocation ambivalente des Allemands dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale (le guide du narrateur est un Allemand réfugié en Amérique du Sud qui évoque son expérience du conflit). Et bien sûr les informations données ne sont pas à prendre au pied de la lettre : il s’agit d’un mélange de faits avérés, d’erreurs et de fictions, d’ailleurs typique de ce genre de récit.

Mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Dim 7 Juil - 8:33
 
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Sujet: Robert Gaillard
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Romain Gary

Les Racines du ciel

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Écrit à l’origine en 1956, j’ai lu le texte définitif, de 1980, soit peu avant le suicide de Romain Gary ; je n’ai malencontreusement pas trouvé d’informations sur les modifications apportées d’une version à l’autre, ni même la préface de la première édition.
« Un blanc qui est devenu amok par misanthropie, et qui est passé du côté des éléphants… »

C’est l’histoire de Morel, « rogue » activiste écologiste dans l’Afrique centrale des années 50, persuadé de « toucher le cœur populaire » en défendant les « géants menacés »… Curieusement (ou pas), prendre la défense de la nature est perçu à l’époque comme un désaveu de l’humanité, alors qu’il s’agit peut-être du contraire, une empathie humaniste pour toute souffrance, la préservation d’une « marge humaine » de dignité ‒ les différentes interprétations du combat de ce sympathique héros incarnant un espoir, perçu selon les intérêts et surtout le milieu culturel des individus, constituent le fond de l’ouvrage. Les enjeux économiques, politiques, éthiques et même métaphysiques sont exposés, s’articulant autour d’une opposition utopisme - pragmatisme pas aussi nette qu’on pourrait croire.
« Le règlement de comptes entre les hommes frustrés par une existence de plus en plus asservie, soumise, et la dernière, la plus grande image de liberté vivante qui existât encore sur terre, continuait à se jouer quotidiennement dans la forêt africaine. »

Livre paru l’année de ma naissance, dont l’action se passe au Tchad, parfois dans les lieux mêmes où j’étais encore il y a dix ans… Dans ce pays, 90% de la population des éléphants aurait été exterminée au cours des 40 dernières années ; il n’y a plus de forêt en dehors du sud du pays.
Voici le pont sur le Chari limitrophe du Cameroun au sud de N’Djamena, quartier où se situe approximativement le bar dans le roman :
Tag aventure sur Des Choses à lire Pont_s10

Au début, l’histoire gravite donc autour d’un bar, le Tchadien, et m’est sans cesse revenu à l’esprit cette auberge où je séjournais lors de mes passages à Fort-Lamy/ N’Djamena, et où l’atmosphère n’avait pas dû changer beaucoup depuis l’Indépendance. Il me semble que j’y voyais, et y revoir encore, les personnages que Gary a si habilement su camper en les présentant progressivement dans sa mise en scène. En premier lieu Morel, protagoniste de l’histoire, sorte de don Quichotte luttant contre l’extinction des éléphants :
« Je suis un peu allemand moi-même, par naturalisation, si on peut dire. J’ai été déporté pendant la guerre, et je suis resté deux ans dans différents camps. J’ai même failli y rester pour de bon. Je me suis attaché au pays. »

Il parle ici à Minna, l’entraîneuse allemande de le Tchadien, rescapée meurtrie de la seconde Guerre Mondiale, obstinée qui aime les animaux (et Morel) ; personnage le plus important après ce dernier ‒ « il fallait bien qu’il y ait quelqu’un de Berlin à côté de lui » ‒, elle est la seule femme du roman. La guerre et les camps, encore d’un passé récent à l’époque de la rédaction du livre, marquent indélébilement ce dernier, qui constitue aussi une allégorie où s’enchâsse comme un symbole de plus la parabole du déporté Morel portant secours aux hannetons…
Puis vient le commandant Schölscher, empathique ancien méhariste chargé de capturer Morel, et encore le gouverneur, irascible républicain empêtré dans la situation chaotique provoquée par ce dernier en rébellion ouverte. Il y a aussi le père Tassin (personnage inspiré par Teilhard de Chardin), jésuite et paléontologue convaincu de l’évolution darwinienne qu’il semble fausser de l’idée d’un dessein intelligent chrétien, le père Fargue, franciscain haut en couleur qui soigne les lépreux et les sommeilleux, Orsini le chasseur haineux qui conspue tous (et surtout lui-même), le vieux naturaliste danois Peer Qvist, vétéran de la lutte pour la protection de la nature :
« Peer Qvist lui dit que ce tapis vivant de près de cent kilomètres carrés qui changeait de couleur, s’élevait et retombait, s’éparpillait et se reformait comme une tapisserie fulgurante sans cesse brodée et rebrodée sous ses yeux, n’était qu’une parcelle infime, tombée en cours de route des milliards d’oiseaux migrateurs qui rejoignaient la vallée du Nil et les marécages du Bahr el Gazal soudanais. »

… Saint-Denis, l’administrateur de la région écartée des Oulés, qu’il voudrait préserver du « progrès » :
« Depuis vingt ans, je n’avais qu’un but, on pourrait presque dire une obsession : sauver nos noirs, les protéger contre l’invasion des idées nouvelles, contre la contagion matérialiste, contre l’infection politique, les aider à sauvegarder leurs traditions tribales et leurs merveilleuses croyances, les empêcher de marcher sur nos traces. »

… et son ami le sorcier Dwala, qu’il a convaincu de le réincarner en arbre ; également Waïtari, ex-député français et indépendantiste panafricain, arriviste et manipulateur :
« La brousse est pour nous une vermine dont nous devons nous débarrasser. »

… puis Habib le joyeux aventurier libanais (marin, tenancier de le Tchadien, trafiquant d’armes), Forsythe le major américain alcoolique (prisonnier des Chinois en Corée, il a « avoué » à la radio que son pays menait une guerre bactériologique) :
« Lorsqu’on quitte une engeance capable de vous offrir à la même époque le génocide, le "génial père des peuples", les radiations atomiques, le lavage du cerveau et les aveux spontanés, pour aller vivre enfin au sein de la nature, il est bien permis de prendre une cuite… »

… ou encore Babcock, colonel britannique en retraite :
« Elle devait se dire que l’on peut toujours compter sur un gentleman lorsqu’il s’agit de ne pas comprendre une femme. Je dois dire que j’ai justifié cette confiance entièrement. »

Il y aura aussi Abe Fields, juif et cynique, grand reporter américain (photographe) :
« C’était ça, le métier de Fields : rendre le texte inutile. »

Tous ces personnages ont leur personnalité, leur langage, souvent leur humour propre, formant une sorte de roman choral. Le sens de l’humour, ou des humours, est aussi divers que salutaire ; confer celui de l’atomiste Ostrach (c’est l’époque de l’anxiogène « miracle de l’atome », et Gary parle déjà du problème de l’interminable stockage des déchets), ou encore de Robert, le digne résistant qui invente dans un camp S. S. la course invincible et salvatrice des éléphants ‒ avant de devenir le planteur Duparc…
« l’humour est une dynamite silencieuse et polie qui vous permet de faire sauter votre condition présente chaque fois que vous en avez assez, mais avec le maximum de discrétion et sans éclaboussures. »

Il s’agit bien sûr de colons/ aventuriers/ fonctionnaires d’Afrique Equatoriale Française, et pour ce que j’en sais le livre témoigne assez justement des attitudes de l’époque, teintées de paternalisme, de prosélytisme, etc. ‒ mais guère de racisme. De même, les descriptions sont captivantes, telle l’évocation d’une exceptionnelle sécheresse aux effroyables effets.
Les Africains représentés, outre notamment Idriss le vieux pisteur et Youssouf le jeune guide, sont les Oulés, paradoxalement de grands chasseurs d’éléphants !
« Dans sa jeunesse, il avait souvent vu une bête abattue et dévorée sur place par les hommes du village, les plus avides absorbant jusqu’à dix livres de viande en une fois. Du Tchad au Cap, l’avidité de l’Africain pour la viande, éternellement entretenue par les famines, était ce que le continent avait en commun de plus fort et de plus fraternel. C’était un rêve, une nostalgie, une aspiration de tous les instants – un cri physiologique de l’organisme plus puissant que l’instinct sexuel. La viande ! C’était l’aspiration la plus ancienne, la plus réelle, et la plus universelle de l’humanité. »

« Seulement, les noirs ont une sacrée excuse : ils bouffent pas à leur faim. Ils ont besoin de viande. C’est un besoin qu’on a tous dans le sang et on n’y peut rien, pour le moment. Alors, ils tuent les éléphants, pour se remplir le ventre. Techniquement, ça s’appelle un besoin de protéines. La morale de l’histoire ? Il faut leur donner assez de protéines à bouffer pour qu’ils puissent s’offrir le luxe de respecter les éléphants. Faire pour eux ce que nous faisons pour nous-mêmes. Au fond, vous voyez que j’ai un programme politique, moi aussi : élever le niveau de vie du noir africain. Ça fait automatiquement partie de la protection de la nature… Donnez-leur assez à bouffer et vous pourrez leur expliquer le reste… Quand ils auront le ventre plein, ils comprendront. Si on veut que les éléphants demeurent sur la terre, qu’on puisse les avoir toujours avec nous tant que notre monde durera, faut commencer par empêcher les gens de crever de faim… Ça va ensemble. C’est une question de dignité. Voilà, c’est assez clair, non ? »

« L’idée de la "beauté" de l’éléphant, de la "noblesse" de l’éléphant, c’était une notion d’homme rassasié, de l’homme des restaurants, des deux repas par jour et des musées d’art abstrait – une vue de l’esprit élitiste qui se réfugie, devant les réalités sociales hideuses auxquelles elle est incapable de faire face, dans les nuages élevés de la beauté, et s’enivre des notions crépusculaires et vagues du "beau", du "noble", du "fraternel", simplement parce que l’attitude purement poétique est la seule que l’histoire lui permette d’adopter. »

« Essayez de leur expliquer que les Oulés ne sont pas partis à la conquête de leur indépendance politique, nationale, mais des couilles d’éléphants. Essayez… Vous m’en direz des nouvelles. »

« Quand on les voit assis toute la journée à la porte de leurs cases, on dit qu’ils sont flemmards et qu’ils ne sont bons à rien. Quand on coupe les gens de leur passé sans rien leur donner à la place, ils vivent tournés vers ce passé… »

« …] les collines Oulé sont des troupeaux d’éléphants tués par les chasseurs Oulé et sur lesquels l’herbe a poussé. »

Cette croyance mythique répond à une métaphore antérieure dans le texte :
« …] le troupeau des collines, massé à leurs pieds jusqu’aux limites de lune. »

Avec constance l’immensité du ciel et de l’Afrique est mise en opposition au vide intérieur (spirituel) des vieux solitaires blancs.
« On ne peut pas se soulager toute sa vie en tuant des éléphants… »

« Il y a à nos côtés une grande place à prendre, mais tous les troupeaux de l’Afrique ne suffiraient pas à l’occuper. »

« Au point où nous en sommes, avec tout ce que nous avons inventé, et tout ce que nous avons appris sur nous-mêmes, nous avons besoin de tous les chiens, de tous les oiseaux et de toutes les bestioles que nous pouvons trouver… Les hommes ont besoin d’amitié. »

Ce roman est vanté comme étant le premier qui soit "écologique" ; de fait, peut-être à cause d’une perception européenne de l’Afrique, le discours n’a pas vieilli :
« Quant à la beauté de l’éléphant, sa noblesse, sa dignité, et cætera, ce sont là des idées entièrement européennes comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. »

« Il y était proclamé également que "le temps de l’orgueil est fini", et que nous devons nous tourner avec beaucoup plus d’humilité et de compréhension vers les autres espèces animales, "différentes, mais non inférieures." »

« Ce que le progrès demande inexorablement aux hommes et aux continents, c’est de renoncer à leur étrangeté, c’est de rompre avec le mystère, – et sur cette voie s’inscrivent les ossements du dernier éléphant… L’espèce humaine était entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre. »

« Car il s’agit bien de ça, il faut lutter contre cette dégradation de la dernière authenticité de la terre et de l’idée que l’homme se fait des lieux où il vit. »

« Les hommes meurent pour conserver une certaine beauté de la vie. Une certaine beauté naturelle… »

J’ai souvent suivi les assalas en forêt équatoriale, et cela me permet sans doute de mieux percevoir ce texte :
« On ne peut pas passer sa vie en Afrique sans acquérir pour les éléphants un sentiment assez voisin d’une très grande affection. Chaque fois que vous les rencontrez, dans la savane, en train de remuer leurs trompes et leurs grandes oreilles, un sourire irrésistible vous monte aux lèvres. Leur énormité même, leur maladresse, leur gigantisme représentent une masse de liberté qui vous fait rêver. Au fond, ce sont les derniers individus. »

L’auteur laisse percer ses convictions personnelles :
« Quant au nationalisme, il y a longtemps que ça devrait plus exister que pour les matches de football… »

Il semble partisan de la colonisation, mais l’ironie voire l’autodérision sont si prégnantes qu’on se demanderait presque s’il est vraiment gaulliste :
« Les prisons sont aujourd’hui les antichambres des ministères. »

Et il a le sens de la formule :
« On fuyait l’action mais on se réfugiait dans le geste. »

Par contre, j’ai été déçu par des longueurs, des redites aussi, ressassements de certains points de vue qui font regretter que l’ouvrage n’ait pas été plus resserré par l’auteur.
Pour prolonger cette lecture, INA, interview par Pierre Dumayet suite à son Goncourt ‒ le premier !




Mots-clés : #aventure #colonisation #ecologie
par Tristram
le Mer 5 Juin - 0:43
 
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Sujet: Romain Gary
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Moritz Thomsen

La ferme sur le rio Esmeraldas

Tag aventure sur Des Choses à lire Cvt_la15

Notre première analyse nous conduisait  à voir une simple confrontation avec les forces de la nature. En ayant recours à notre intelligence, nous étions persuadés d'en sortir vainqueurs. Nous aurions comme alliées la science et la technologie ; nous nous plongerions dans les manuels ; notre ferme jouerait le rôle d'un phare pour tous les fermiers de ce secteur d’Esméraldas qui, en voyant notre savoir-faire, comprendraient  que sur cette terre féconde c'était entêtement que de demeurer pauvre. Un des gringos installés dans la région depuis longtemps me dit : « Si tu veux partir de l'Équateur avec une petite fortune, arrive d'abord avec une grosse… », et moi de rire. Car cette boutade ne me concernait pas. Je ne projetais pas de quitter ce pays et la richesse inévitable qui nous reviendrait ne serait qu'une des retombées de la lutte contre la jungle dans laquelle nous nous engagions corps et âme

.

Moritz Thomsen, l’ancien pilote qui a bombardé l’Allemagne la peur au ventre, l’un des seuls militaires à avoir été décoré pour avoir loupé sa cible, dit-il, revient, la cinquantaine venue en Equateur qu’il avait appris à aimer pendant les 4 ans où il y  a séjourné avec le Peace Corps. L’aventure, la nature sauvage, une humanité à partager.

Il s’associe à Ramon, son ami d’alors, plein d’espoir et de bonnes considérations, pour acheter une terre inculte et inamicale où il implante une ferme. Il veut travailler avec les populations locales, main dans la main, prouver que le travail aura raison de la nature, et de la pauvreté. Vaste programme un rien naïf au regard des difficultés qu’il va rencontrer, l’hostilité de la nature, l’incurie des travailleurs, la misère et son cortège de mensonges,  vols, la violence, et les catastrophes naturelles.

Ce qui est très plaisant c’est que, bien qu’il raconte au fil des pages l’échec de son projet, la perte de ses illusions, la déception face à ses attentes de colon blanc rationaliste, hésitant entre proximité et distance, lui, l’homme ouvert mais hermétique aux valeurs et conceptions  culturelles trop différentes, il garde cependant toujours une certaine foi en l’homme, il ne condamne vraiment aucune dépravation qui l’entoure, il subit mais excuse. Et s’il cherche à s’en protéger, s’il finit même par fuir, il se  défend d’y apporter une condamnation, repart sur son chemin de croix d’altruisme, de partage et d’assistance.

C’est merveilleusement écrit, sans une seconde d’ennui,  avec une sensibilité,  et une humanité hors du commun. Il partage des portraits hauts en couleurs mais qui ne cèdent jamais au pittoresque outrancier, où transparaît toujours l’empathie derrière l’incompréhension. Une belle leçon que la vie est autre chez les autres, que les hommes ont du mal à se comprendre, que l’égalité ce n’est pas pour demain.

Mots-clés : #autofiction #aventure #lieu #nature
par topocl
le Ven 24 Mai - 17:23
 
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Sujet: Moritz Thomsen
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Gabriel Ferry

Le coureur des bois

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Roman, 1850, 185 pages environ.

Comme j'avais parcouru, aux alentours de fin décembre-début janvier, le roboratif ouvrage historique de G. Havard: Histoire des coureurs des bois (Amérique du Nord, 1600-1840) (enfin, pas en totalité, à saute-pages et pas jusqu'au bout, c'est pour historiens ce bouquin !), je me suis arrêté sur ce titre: Le coureur des bois, en mauvais état, chez un bouquiniste plutôt pouilleux et bordélique (à peu près rien n'est classé), mais très fourni: endroit agréable quand vous êtes en manque de poussière qui vole, toiles d'araignées et ménage qui attend toujours depuis l'invention de l'aspirateur, où vous ne baladeriez pas le touriste, au reste, peu de chances, c'est en banlieue "hors tout circuit", et ne donne même pas sur rue.

Je tombe -c'était prévisible- sur un improbable nanar, digne d'être porté à l'écran en catégorie série B américaine des années 1940, en genre western, mais ces désignations-là n'étaient pas encore inventées lorsque Gabriel Ferry coucha tout cela sur papier.

Quelques recherches me mènent au site de M. Le Tourneux (lien en présentation) et du coup je regarde différemment l'ouvrage, d'ailleurs je le poursuis jusqu'au bout.
Je pense qu'il s'agit d'un de ces exemplaires d'éditions tronquées qu'il évoque, probablement aux fins de parution en classement Jeunesse pour ce qui concerne celui-ci.

L'ensemble est assez rentre-dedans, action puis action puis action puis vous reprendrez bien un peu d'action ?
Passons aussi sur les inévitables clichés de type colonial, et quelques balourdises de construction et de déroulement du roman, peut-être d'ailleurs davantage dûes à l'édition tronquée, ou la mouture éditoriale en général, qu'à l'écriture de Ferry, qu'on fera donc bénéficier du doute.
Pour faire bref: Mexique, 1830. Un État sauvage, celui de Sonora, "une des régions les moins explorées du Mexique". Un mystérieux grand seigneur assez louche, un assassin, des hommes de mains, le jeune premier couché sur la piste, laissé pour mort, une attaque de jaguars qui menace au bivouac, des chasseurs dont un coureur des bois canadien et son acolyte en sauveteurs impromptus, puis le Preside (hacienda + place forte au sens militaire) de Tubac, une mystérieuse chasse à l'or, au passage une histoire d'amour embryonnaire entre la jeune fille très fortunée et le jeune homme pauvre, puis...commence la violence. Vous en aurez entre blancs, avec les indiens, entre indiens, etc...

Les rares passages où l'on souffle entre deux actions (autrement dit où les ciseaux de pré-bon-à-tirer n'ont pas sévi ?) parviennent à être touchants, avec cette force particulière au roman s'appuyant sur du vécu:
Au matin du quinzième jour, ils avaient atteint, sans dommage, le confluent des deux rivières au-dessus duquel se dressait le rocher escarpé qui portait le tombeau du chef indien. Ce tombeau était surmonté bizarrement du squelette d'un cheval maintenu debout par des liens cachés. Des fragments de selle couvraient encore une partie de ses flancs à jour, sur des poteaux élevés de distance en distance, des chevelures humaines flottaient au vent, hideux trophées. Le long du rocher que dominait cette tombe, jaillissait une cascade qui s'écroulait avec fracas dans un gouffre sans fond. Enfin, au pied de la pyramide sur sa face nord, se présentait un étroit vallon fermé d'un côté par des roches à pic, d'où pendaient de longues draperies de verdure, de l'autre par un lac aux eaux dormantes; celui-ci était entouré d'une ceinture de saules nains et de cotonniers. De hautes montagnes couvertes de brume de déployaient en demi-cercle, avec une sombre majesté.


Nous avons là un écrivain-voyageur à la française de mi-XIXème siècle, et ça m'intrigue !



Mots-clés : #amérindiens #aventure #colonisation #xixesiecle
par Aventin
le Dim 28 Avr - 22:45
 
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Sujet: Gabriel Ferry
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José Manuel Prieto

Papillons de nuit dans l’empire de Russie

Tag aventure sur Des Choses à lire Prieto10

L’histoire commence dans la zone frontière de la Baltique au Bosphore, soit la zone frontière qu’évoque Paolo Rumiz dans Aux frontières de l’Europe (suivez le guide, c'est ici).
J., le narrateur, est contrebandier de produits de l’ex-URSS pillée après la chute du mur de Berlin, comme les lunettes de vision nocturne, le musc des chevrotins de l’Altaï ou le venin des serpents du désert de Kara-Koum, « juste des objets appartenant à l’État ou à l’armée et qui se retrouvaient soumis à une privatisation chaotique et spontanée. » Stockis, un riche client suédois, lui commande un rarissime papillon russe en voie de disparition (voire déjà disparu), le yazikus. Après avoir subi un curieux baptême, prix pour se faire héberger une nuit chez les prêtres glossolales à Helsinki, et une vaine expédition de chasse au lépidoptère dans la Dépression Caspienne (entre l’embouchure de la Volga et l’Astrakhan), c’est l’histoire du "sauvetage" de V., une aventurière russe rencontrée au Saray, cabaret-bordel d’Istanbul, qui en définitive l’a manipulé et piégé.
« Mais un filet n’est pas formé par les fils visibles ni par les nœuds qui relient ces fils et lui donnent de la consistance, mais par les espaces vides entre ces derniers. »

J. est venu à Livadia, ville en bordure de la mer Noire, où il reçoit sept lettres envoyées par V., et où il rédige un brouillon de réponse. Ce roman "épistolaire", truffé d’extraits de correspondances célèbres, est parfois étrange, que cela soit dû à de petites incohérences, une traduction douteuse par endroits, certaines maladresses dans l’expression, une recette de narration un peu artificielle, même si les allers-retours dans le déroulement du "sauvetage" de V. occasionnent un certain suspens. Le projet de l’auteur me paraît inabouti.
« Finie la quête, les variantes possibles ‒ les parenthèses ‒, les hésitations, le chemin péniblement frayé, toute la méthode à laquelle j’avais eu recours pour écrire ce long brouillon, la seule possible à mon avis : être redondant, aborder la même idée de mille points de vue, la contourner, présenter le croquis à travers lequel l’histoire transparaîtrait, comme à travers une délicate combinaison de baguettes. »

Christian Bourgois a choisi un autre imprimeur que pour Sur les jantes de Thomas McGuane (suivez blabla ), mais avec le même résultat : un volume qui s’effeuille plus vite qu’une strip-teaseuse russe dans un bar stambouliote…



Mots-clés : #aventure
par Tristram
le Ven 19 Avr - 1:06
 
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Sujet: José Manuel Prieto
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Jacques Audiberti

Abraxas

Tag aventure sur Des Choses à lire Abraxa10


Voyage épique et même picaresque, entre Ravenne et péninsule ibérique, entre Moyen Âge et Renaissance, entre gitans, juifs, chrétiens et sarrasins, puis sur « la chère, la belle », la féminine caravelle à la recherche des îles.
Fable un peu fantastique, poétique, sensuelle, d’une baroque inventivité verbale, c’est, pour un premier roman, un texte dense, une œuvre exigeante du lecteur, 300 pages difficiles aussi à lire à cause de la taille minime des caractères et de la piètre impression photomécanique Gallimard. Ledit lecteur suit sans grand effort l’histoire, et pourtant la plupart des syntagmes l’interroge.
C’est une histoire de peintre(s) : descriptions, observations, métaphores, lexique d’une fabuleuse richesse, notamment vocabulaire de la marine, mais aussi néologismes et archaïsmes, à démêler des "provencialismes", italianismes et hispanismes ; ça tient du surréalisme en plus merveilleux, de Boris Vian en moins systématique ; à propos, ça se rapproche de Salammbô, Huysmans, Gadda, Michaux, Asturias, la constellation des écrivains créateurs, des auteurs de l’excès et du débordement, avec comme étoiles majeures Homère, Rabelais, Cervantès, Joyce… bref, Jacques Audiberti se révèle un « écripvain » fou de mots !
L’abraxas est une amulette, un talisman, un truc ésotérique, qui aurait même donné abracadabrantesque ; selon Thomas More, l’île d’Utopia s’appelait Abraxa lorsqu’elle était encore une presqu’île raccordée par un isthme au continent américain…
Peu de commentaires sur cette œuvre ; en voici cependant un, assez pertinent : https://brumes.wordpress.com/2014/02/13/voyage-au-bout-du-jour-abraxas-de-jacques-audiberti/
« Peindre… Tirer le néant du néant, si ce monde est le néant. » I, IV

« Tous les hommes sont promis à devenir, tôt ou tard, des hommes. Mais en eux la bête s’attarde… Elle s’attarde. » I, VI

« Avec une prestesse toute escoubellesque, Villalogar se munit d’un pinceau, l’humecta d’une gélatine salivaire, brouilla la partie supérieure du trait vert qu’il dilata, vers le haut, d’une patouille grise et fondue, barré, enfin, d’un liséré mince et bleuâtre. Il en résultait une diffusion organisée et fuyante de présence et de distance océanique. Si on la regardait en faisant la maison du loup, c'est-à-dire les yeux encadrés par les paumes, on était, bon jeu beau fou, devant la mer. […]
J’ai frappé la roche avec un pinceau, et la roche a coulé, comme une source fraîche sur le sable de ma toile, où roche elle est revenue. J’ai frappé la mer avec mon pinceau et la mer s’est durcie sur ma toile. Elle y demeure dans sa dureté humide. J’ai pris le gros rat du monde dans le trou de ma palette. » I, X

(L’escoube, ou escouve, est un balai en vieux français ; ce mot nous a donné l’écouvillon !)
« Se battre, même pour une cause juste, équivaut à jeter un peu de bois au brasier de la violence et de la souffrance. » I, XII

« La tempête s'emballait. Vainement elle cherchait, de ce qui l'exaspère, le difficile secret dans les mollesses qu'elle chavire. La caravelle, de toutes ses forces, se contractait. Elle se bouchait les oreilles au bruit de ses mâchoires dont éclate l'os délicat. Cernée par les vagues ameutées, elle leur demandait, pourtant, de la porter, de la masquer. Perdue dans une bave massive, elle frissonnait aux jambes chaque fois qu'une gifle liquide l'écrasait dans l'élasticité diluvienne, laquelle prenait sa part de la bourrade allongée et, de plus belle, s'ébouriffait. » II, XVIII

« Son jupon mouvementé noyait, accompagnait d’escalades et de dégringolades, à grand renfort de tambourins silencieux, le rythme de ses jambes non pas même devinées sous l’étoffe, mais éparses et multipliées à ce train négligent et dominateur d’ailes et de gouffres autour d’elles. »



Mots-clés : #aventure #fantastique #voyage
par Tristram
le Mar 26 Mar - 19:32
 
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Sujet: Jacques Audiberti
Réponses: 10
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