Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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55 résultats trouvés pour xixesiecle

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev

Journal d'un homme de trop

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Tchoulkatourine, l’homme « superflu, ou être surnuméraire » ‒ « de trop » ‒ commence un journal tandis que ses jours sont comptés (la scène finale, de l’agonie, sera poignante). Il se remémore une enfance morose, tôt orphelin d’un père aimant mais joueur, et ruiné ; il évoque surtout son seul amour, non partagé sans même qu’il s’en doute, situation qui l’humilie dans une médiocre ville de province.
Typiquement slave et XIXe (lors d’un bal, Tchoulkatourine provoque en duel le prince dont Lise est tombée amoureuse) :
« J’avoue franchement qu’il y avait une solution, une seule, qui ne me vînt jamais en tête : je ne songeai pas une seule fois à m’ôter la vie. Je ne saurais dire pourquoi cette pensée ne se présenta jamais à mon esprit… »

C’est aussi (et surtout ?) une satire de la société russe ; les descriptions des personnages sont tout sauf flatteuses ; le trait est vif, facilement acerbe !
« …] je jetai tranquillement les yeux autour de moi et les arrêtai sur une demoiselle qui avait une figure allongée, un nez rouge et luisant, une bouche qui s’ouvrait si disgracieusement qu’on l’aurait crue déboutonnée, et un cou veineux qui rappelait l’archet d’une contrebasse. Je m’approchai froidement d’elle et l’invitai d’un air dégagé en faisant sèchement frapper mes talons l’un contre l’autre. Elle portait une robe rose qui paraissait relever de maladie et entrer à peine en convalescence ; une espèce de mouche déteinte et mélancolique tremblait sur sa tête et se balançait sur un gros ressort en cuivre. Elle semblait en général pénétrée d’outre en outre, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’une sorte d’ennui aigre et d’infortune moisie. »


Mots-clés : #nouvelle #xixesiecle
par Tristram
le Lun 23 Mar - 12:39
 
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Sujet: Ivan Sergueïevitch Tourgueniev
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Wallace Stegner

Angle d’équilibre

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« Lyman Ward qui épousa Ellen Hammond et engendra Rodman Ward », infirme vieillissant et solitaire, décide de consacrer son reste d’existence à explorer l’histoire de sa grand-mère, Susan Burling, dessinatrice douée qui s’exila de l’univers mondain et artistique de l’Est en pleine époque victorienne pour suivre son mari, ingénieur, dans l’Ouest.
Pour en savoir beaucoup plus, voir notre LC, avec Bédoulène et Romain, ici !

Mots-clés : #aventure #culpabilité #famille #psychologique #relationdecouple #social #xixesiecle
par Tristram
le Ven 6 Mar - 12:21
 
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Édouard Dujardin

Les lauriers sont coupés

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Novella qui inspira James Joyce pour Ulysse ; elle est attestée comme premier texte utilisant la forme littéraire du monologue intérieur, c'est-à-dire la transcription du déroulement continu de la pensée d’un personnage (du coup narrateur). Ce procédé « a pour objet d'évoquer le flux ininterrompu des pensées qui traversent l'âme du personnage au fur et à mesure qu'elles naissent sans en expliquer l'enchaînement logique. » (Édouard Dujardin, Le Monologue intérieur) ; il est à la source du flux de conscience qui caractérise des œuvres de Virginia Woolf, Faulkner, Beckett, Sarraute, Queneau…
Ce bref roman retrace donc le courant de conscience d’un étudiant à l’aise, et amoureux (ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser aux autres femmes) : paysage déroulé de ses promenades, conversations de rencontre et commentaires in petto, projets et rêvasseries, divagations et bribes de souvenirs, mesquineries (comptes pécuniaires) et autres calculs, tests de formulation de phrasé, lectures...
« …] l'eau froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau ; quel saisissement ; c'est un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui roule, et glisse et fuit, qui coule ; les oreilles trempées d'eau et bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté ; oh, cet été, quelle joie d'aller à la mer ; sans doute irons-nous à Yport [… »

Il est le jouet d’une actrice (et perce à jour le cas d’un ami qui serait le pantin d’une jeune femme !).
« Le lendemain, le samedi ? le lendemain samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs ; un après-midi, je me rappelle, une belle journée de soleil ; je lui ai donné les deux cents francs dont elle avait besoin ; ce faisait une somme assez ronde pour un baiser ; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans la chaîne, que couper court ; et puis, recommencer avec une autre femme la même série, éternellement ; il fallait aboutir de celle-là ; on s'obstine ; j'ai bien fait. »

Cela ne va pas sans une certaine complaisance érotique, assez originale, qui peut paraître déroutante :
« Dans mes mains je serre ses bras ; elle a toujours ses yeux fermés ; j'attire doucement ses bras ; elle se laisse ; en arrière penche sa fine tête, ah, sa méchante traîtresse tête qui de moi si effrontément se joue ! et là je l'ai ; doucement sur les coussins je me renverse, et contre moi j'attire sa poitrine ; sa poitrine est contre ma poitrine ; sa tête est sur mon épaule ; de mes deux mains j'entoure sa taille ; elle repose au contre de moi ; ainsi entre mes bras, elle repose ; sur ma joue, sur mon cou, quelque chose, oui, ses cheveux, qui voltigent ; immobile elle est : tout au long de mon corps, son corps ; je sens elle ; mollement je serre les molles hanches très soyeuses de sa poitrine. »

Peut-être pourrait-il se trouver dans ce récit une part d’autobiographie, peut-être même d’autofiction ?
J’ai aussi savouré de nombreux mots devenus rares, tels énombrer, éburin, bleutement, etc.

Mots-clés : #psychologique #xixesiecle
par Tristram
le Sam 29 Fév - 16:18
 
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Cormac McCarthy

Méridien de sang [i]ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest [/i]

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Roman fort bien renseigné sur une page sanglante de l’histoire américaine, et pourtant parfois à la limite de l’hallucination démentielle.
Western réaliste, périple vers l’Ouest, épopée gore, cavalcade fantastique, cette longue chevauchée cauchemardesque n’est cependant pas gratuite : elle dépeint dans toute leur horreur les outrances délirantes d’une contrée livrée aux hors-la-loi et aux "sauvages" (certaines tribus indiennes ne sont pas en reste de férocité). Le rendu est percutant dans ce récit qui s’enchaîne sans relâche, malgré par moments un lyrisme dramatique péchant par emphase et des considérations sur la destinée qui m’ont paru fumeuses ‒ mais cette lecture demeurera exemplaire.
McCarthy utilise fréquemment un procédé efficace, de longues phrases où les éléments d’une action ou d’une description s’engrènent inexorablement.
Ce livre trace la chronique du « gamin », qui découvre la vie alors que le Texas était encore mexicain « …] au printemps de l’an mil huit cent quarante-neuf la ci-devant république de Fredonia jusqu’à la ville de Nacogdoches. » Monde violent, cruel même. Il rejoint une troupe de tueurs, les chasseurs de scalps, les irréguliers, les mercenaires américains qui massacrent nombre d’Indiens, de pueblos, jusqu’à une escouade de soldats mexicains (et même l’extermination des bisons sera évoquée).
Entre l’inhumanité des massacres et les épreuves traversées de façon presque surhumaine, il y a peu de place pour le sentiment humain.
Les figures de personnages marquants sont saisissantes, telle celle du « juge », monstrueux colosse souriant, érudit, mystérieux et sans scrupule, qui botanise et dessine les vestiges indiens avant de les détruire…
Ruines anasazies :
« Mais celui qui bâtit avec la pierre s’efforce de changer la structure de l’univers et il en était ainsi de ces maçons aussi primitives que leurs constructions puissent nous paraître. »

Désert :
« Les chariots finirent par être tellement secs qu’ils vacillaient comme des chiens et ils étaient rongés par le sable. Les roues rétrécissaient et les rayons tournaient dans leurs moyeux en claquetant comme les baguettes d’un métier à tisser et pendant la nuit les hommes montaient des rayons de fortune dans les mortaises et les attachaient avec des morceaux de peau brute et ils enfonçaient des coins entre le fer des bandages et les jantes qui s’étaient fendues au soleil. »

« À mesure qu’ils progressaient les hommes noircissaient au soleil à cause du sang qui maculait leurs vêtements et leur visage puis ils commencèrent à pâlir lentement sous la poussière qui les enveloppait et ils prirent une fois de plus la couleur de la terre par laquelle ils passaient. »

« L’une des juments avait pouliné dans le désert et la forme frêle fut bientôt embrochée sur une baguette de paloverde et suspendue au-dessus des braises râtelées tandis que les Delawares se passaient une gourde contenant le lait caillé provenant de son estomac. »


« Tout autour d’elle les morts gisaient avec leurs crânes pelés pareils à d’humides polypes bleuis ou à des melons luminescents en train de refroidir sur quelque plateau lunaire. »

« C’était un arbre solitaire qui brûlait sur la surface du désert. Un arbre héraldique auquel l’orage avait mis le feu au passage. Le voyageur solitaire arrêté devant lui avait fait un long chemin pour venir jusqu’ici et il s’agenouilla dans le sable brûlant et avança ses mains insensibles tandis que des congrégations de plus humbles acolytes étaient rassemblées tout autour de ce cercle, attirées par l’insolite lumière, petites chouettes silencieusement accroupies s’appuyant tantôt sur un pied tantôt sur l’autre, tarentules et solifuges et vinaigriers et mygales vénéneuses et lézards granuleux à la gueule noire de chiens chowchow, mortels pour l’homme, et petits basilics du désert dont les yeux lancent du sang et petites vipères des sables pareilles à de gracieuses divinités, silencieuses et immuables, à Djedda, à Babylone. Constellation d’yeux ignés qui délimitaient l’anneau de lumière, tous unis dans une trêve précaire devant cette torche dont l’éclat avait repoussé les étoiles dans leurs orbites. »

« Ils trouvèrent les éclaireurs manquants pendus la tête en bas aux branches d’un paloverde noirci par le feu. On leur avait passé dans les tendons d’Achille des coins aiguisés de bois vert et ils pendaient grisâtres et nus au-dessus des cendres refroidies sur lesquelles ils avaient grillé jusqu’à en avoir la tête carbonisée tandis que leur cervelle bouillonnait dans leur crâne et que la vapeur s’échappait en chantant de leurs narines. On leur avait sorti la langue et elle était maintenue par des baguettes taillées en pointe qui la traversaient de part en part et ils avaient été amputés de leurs oreilles et leurs torses avaient été ouverts avec des silex si bien que les viscères leur pendaient sur la poitrine. Quelques hommes s’avancèrent le couteau à la main et libérèrent les corps et les abandonnèrent parmi les cendres. »

Les 23 chapitres sont présentés par des sous-titres, procédé vieilli mais plaisant qui donne un aperçu de leur contenu ; voici les premiers, à titre d’échantillon significatif :
1
L’enfance au Tennessee – La fuite – La Nouvelle-Orléans – Bagarres – Blessé par balle – En route pour Galveston – Nacogdoches – Le révérend Green – Le juge Holden – Une rixe – Toadvine – L’hôtel incendié – Une retraite.
2
À travers la prairie – Un ermite – Un cœur de nègre – Une nuit d’orage – Toujours plus à l’ouest – Les convoyeurs de troupeaux – Leur générosité – De retour sur la piste – Le tombereau mortuaire – San Antonio de Bexar – Une cantina mexicaine – Encore une bagarre – L’église abandonnée – Les morts dans la sacristie – Le gué – Un bain dans le fleuve.
3
Invité à s’enrôler dans l’armée –Un entretien avec le capitaine White – Les idées du capitaine – Le camp – Il vend sa mule – Une cantina dans le Laredito – Un mennonite – Un compagnon tué.
4
Le départ avec les irréguliers – En terre étrangère – Comment tirer l’antilope – Traqués par le choléra – Les loups – On répare les chariots – Une solitude désertique – Orages nocturnes – La monade fantôme – Une prière pour la pluie – Une ferme dans le désert – Le vieillard – Nouveau paysage – Un village à l’abandon – Convoyeurs sur la plaine – Attaqués par les Comanches.


Mots-clés : #amérindiens #aventure #guerre #xixesiecle
par Tristram
le Sam 22 Fév - 23:41
 
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Sujet: Cormac McCarthy
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Annie Dillard

Les vivants

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Whatcom, État de Washington, arrivée des premiers pionniers mi-XIXe sur la rive du Pacifique, parmi les énormes sapins Douglas et les accueillants Indiens Lummis.
« C’était l’abrupt rebord du monde, où les arbres poussaient jusqu’aux pierres. »

« Constellés de gouttes, les arbres ruisselaient sans cesse. On aurait dit une condensation, une incarnation de la pluie, une excroissance affreusement pesante et foisonnante contre laquelle l’homme luttait tous les jours de toutes ses forces, et qu’il détestait au plus profond de son cœur douloureux. Ce pays n’avait nul besoin d’ombre fraîche. La tâche de Rooney consistait à briser ce dôme ombreux, à aider le soleil à descendre jusqu’à terre. »

« Cela lui paraissait grandiose. « Je crois que je verrai les bienfaits du Seigneur au pays des vivants », lisait-elle [Ada, dans les Écritures] et Rooney y croyait aussi. »

Les familles survivent courageusement dans la précarité (nombreux accidents mortels, mais aussi épanouissement des enfants), et en bonne intelligence avec les Indiens du cru.
« De leur côté, les Lummis avaient appris à ignorer l’affreuse odeur des Bostons, car les nouveaux venus se lavaient rarement et ne changeaient jamais de sous-vêtements. Ils apprirent aussi à ne pas fouiller partout, car cela plongeait les Bostons dans un état d’énervement inutile, et à ne pas chaparder des objets ou des enfants sans prévenir. Ainsi, les gens s’entendaient. »

« Il disait que les Indiens étaient tous différents, jusqu’au dernier, exactement comme les Blancs, et John Ireland commençait seulement d’imaginer qu’il en était sans doute ainsi. »

« Le matin, le soleil semblait jaillir au hasard de n’importe quel point de l’horizon, comme une hirondelle. Il montait et descendait le long des versants des montagnes, chaîne après chaîne, sur ce rebord oriental du monde. Chaque après-midi, il jetait des ombres et des lumières nouvelles sur le papier peint ; chaque soir, il sombrait derrière une île différente. Le soleil est une créature fantasque, pensait le jeune Clare Fishburn ; le soleil est une abeille. Le jour faisait éclater les ténèbres puis inondait le monde ; toute la plage vacillait, s’enivrait de lumière. »


C’est aussi l’époque du boom économique américain, celle de l’épopée du chemin de fer, de l’expansion de la ville et du capitalisme marquée de crises désastreuses, et celle de la déportation des Chinois (voulue par les socialistes).
« ils créaient purement et simplement de l’argent »

« Aucun enfant n’est jamais voué à une vie ordinaire, on le voit bien en eux et d’ailleurs ils le savent, mais l’époque se met alors à les travailler, ils perdent leur intelligence à force d’apprendre ce que les gens attendent d’eux, ils dépensent toute leur énergie à essayer de s’élever au-dessus de leurs semblables. »

« Si l’utilité et la valeur du papier-monnaie dépendaient d’une superstition comme "la confiance du public", alors il ne savait plus à quel saint se vouer. »

Beal Obenchain le psychopathe malfaisant a décidé de faire sa chose de Clare Fishburn en lui annonçant qu’il allait le tuer d’un moment à l’autre, ce qui déclenche une méditation existentielle de la victime en attente (et met un peu de suspense dans l'histoire).
« S’il mourait maintenant, sa vie n’aurait été qu’un bref épisode, comme une averse passagère. S’il mourait plus tard, en ayant accompli davantage de choses, cela reviendrait au même. »

« Le temps était un hameçon dans sa bouche. Le temps le tirait, mâchoire en avant ; le temps le ramenait, tête la première, hébété, vers un rivage dont il n’avait pas soupçonné l’existence. »

« Il était, depuis le début, une bobine d’empreintes de pas qui commençaient un peu plus au nord, dans la cabane du campement dressée sur la plage où il avait appris à se tenir debout en s’accrochant à la jupe noire de sa mère. Ses traces disparaissaient, puis redevenaient visibles à mesure qu’il égrenait ses jours et ses ans ; il passa douze années à Goshen avant de revenir à Whatcom et il effectua d’innombrables allées et venues entre son domicile et le lycée, puis le bureau. Maintenant, sur cette plage, ses traces se dévidaient derrière lui telle une épluchure : le temps était un couteau qui l’épluchait comme une pomme et il allait continuer de l’entailler jusqu’à la fin. Ses traces, les traces de sa vie se termineraient abruptement, elles aussi – mais à ce moment-là il ne s’envolerait pas, comme un oiseau dans le ciel ; il descendrait sous terre. »

« Ces dernières années, quand il se retrouvait à chercher la compagnie des mouettes et des corneilles, des jeunes enfants et des arbres tolérants, il se savait motivé non seulement par leur indifférence envers sa personne et par leur belle spontanéité en sa présence, mais aussi parce qu’il admirait leur pureté, leur solitude sous le ciel bouleversé : les pattes des oiseaux dans la charogne, l’attention des jolis enfants, l’humilité et la rigueur des arbres. »

La place prépondérante de la religion chez les pionniers, qui doutent cependant :
« Dans le Sinaï, Dieu leur dit de ne pas toucher la montagne, sinon Il se mettrait en colère contre eux. Ils ne touchèrent pas la montagne, mais apparemment Il se mit néanmoins en colère contre eux, tout comme Il se mit en colère contre Ada tout près des montagnes, alors qu’elle non plus n’avait touché à rien. »

Une fresque historique (plus de 700 pages), avec de nombreux personnages hauts en couleur :
« Eddie Mannchen, dont la mère était morte brûlée à Goshen, et qui s’était installé à Whatcom vingt ans plus tôt, était passager sur le vapeur de Seattle en ce mois de mai, quand le courant drossa le bateau sur un rocher près d’Anacortes et qu’il coula. Tout le monde quitta le navire sain et sauf, tout le monde sauf Eddie Mannchen ; il resta à bord. Les gens installés dans les canots de sauvetage l’appelèrent et le supplièrent. L’eau lui arrivait à la taille sur le pont arrière, mais il resta à bord, les bras croisés, son chapeau repoussé sur la nuque. Enfin, le vapeur coula, entraînant la surface de l’eau avec lui, ainsi qu’Eddie Mannchen et son chapeau. Une femme agacée, qui élevait du bétail, le repêcha d’un coup de filet. Quand elle lui demanda pourquoi diable il avait fait cette ânerie, il répondit qu’il voulait seulement savoir, pendant une demi-heure, "à quoi ça ressemblait d’être le propriétaire d’un bateau et fabuleusement riche." »


Mots-clés : #aventure #colonisation #immigration #independance #nature #ruralité #xixesiecle
par Tristram
le Sam 8 Fév - 12:20
 
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Guy de Maupassant

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire Montor10

Les époux Christiane et William Andermatt décident de quitter Paris pour s’installer en Auvergne. La jeune femme doit suivre une cure, tandis que son mari, homme d’affaires sans scrupule, se lance dans la construction d’une station thermale. Pour la faire prospérer, il utilise tous les stratagèmes, n’hésite pas à faire appel à des médecins charlatans et à tirer profit des malades. Pendant ce temps, sa femme prend un amant…
Publié en 1887, le roman Mont-Oriol, une œuvre satirique à la fois comique et sentimentale, offre également une description du capitalisme et de la corruption médicale, des maux qui n’ont rien perdu de leur actualité.


Mont-Oriol

Surprenant. Déroutant même ce roman qui a pour décor le développement d'une petite ville d'eau. La bourgeoisie parisienne prend ses aises en Auvergne, l'ambiance provinciale charmante, pittoresque et détendue se révèle propice à la romance, à la passion comme à la spéculation. Maupassant moitié caricaturiste documentaire moitié lyrique décrit ce petit monde plus intéressé qu'innocent. Quoique, il s'en faudrait de peu... Dans la deuxième partie, plus de doute, le paysage a changé (défiguré ?) et l'amour a laissé place aux arrangements de raison... et d'intérêts, toujours.

La galerie de médecins et de personnages secondaires amène une touche d'humour burlesque et acide, à la fois masque et renforce la dualité de la quasi-totalité des situations. C'est aussi une touche plus légère dans ce qui peut s'envisager comme un discret jeu de massacre. Le temps passant, le peu de temps passant autour de deux saisons estivales ne laisse pas grand chose intact... D'autant plus que tout ça est nourri de l'expérience de l'auteur qui a séjourné et eu des relations en Auvergne. Son double Paul Brétigny, charismatique suscite un peu de compassion par sa douceur et surtout son manque de cupidité mais n'est pas épargné non plus de par son comportement avec les femmes.

C'est assez cruel tout ça. La lecture hétérogène reste aisée, l'écriture étrangement libre, directe et apte aux ruptures de rythme.

Drôle d'expérience par dessus de bien lointain souvenirs scolaires ou presque avec l'auteur...


Mots-clés : #amour #nature #satirique #xixesiecle
par animal
le Dim 26 Jan - 21:40
 
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Sujet: Guy de Maupassant
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Jakob Wassermann

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire Cvt_ga10

Gaspard Hauser ou la paresse du cœur

L'auteur conte et exploite un fait divers qui a bouleversé la société à l'époque. "Surnommé « l'orphelin de l'Europe », il est encore aujourd'hui au centre d'une énigme relative à ses origines." (wikipedia)

1828 à Nuremberg est recueilli un adolescent d'environ 16 ans mais dont le langage est celui d'un jeune enfant. Il s'identifiera lui même en écrivant dans une écriture enfantine comme étant Gaspard Hauser ; il restera quelque temps dans un cachot de la prison jusqu'à ce que la ville décide de son sort en le confiant au Professeur Daumer. Ses réactions inattendus prouvent qu'il méconnait le monde, les hommes, la nature ; cependant comme il est coûtume que celui qui est différent, étranger est forcément mauvais dès son apparition, après la curiosité, souvent malsaine des habitants de la ville, il fut traité d'imposteur. Seul Hill, le gardien de prison était lucide sur l'état de l'adolescent :

"Ces messieurs de l'Hôtel de Ville devront encore noircir bien du papier, s'ils prétendent continuer dans cette voie, déclara le gardien Hill, le matin du troisième jour de la détention de Gaspard Hauser, au professeur Daumer qui venait visiter le prisonnier. Je connais tous les trucs de la canaille, mais si celui-ci est un imposteur, je veux être pendu."


Le Professeur Daumer se proposa de prendre Gaspard chez lui, de l'éduquer et de tenter de découvrir son passé. Daumer fit des expériences  sur Gaspard, ( l'hypnotisme, transmission de pensée, il décèle chez l'adolescent la faculté de reconnaître les métaux à l'aveugle, « par captation d'influx »)  par exemple, le faisait se produire dans les salons des notables que cela amusait. Tantôt admiré, tantôt rejeté, Gaspard apprenait ce monde d'homme lui qui avait été confiné, retenu dans un cachot (avec pour compagnon un petit cheval de bois et pour nourriture du pain et de l'eau) jusqu'au jour de son apparition à Nuremberg. Au fil du temps, des rumeurs circulèrent ; Gaspard serait l'enfant d'un Noble, un haut personnage. Certains se gaussèrent, d'autres hélas le crurent.

Il s'avéra que l'adolescent fut victime d'une agression par un inconnu et fut poignardé, sans grand mal l'agresseur ayant été dérangé. L'enquête qui s'ensuivit et le fait que Daumer avait échoué dans ce qu'il pensait trouver chez Gaspard,  le Professeur Daumer demanda à ce que Gaspard soit placé dans une autre famille.

"On peut connaître la portée de ses actes, n'est-ce pas M. Daumer ? Mais de là à braver les évènements, comme on arrête le glaive d'un ennemi pour détourner le coup, il y a un pas. Souvent les idéalistes et les psychologues ne valent guère mieux que les voleurs et les usuriers.
On rentre chez soi, en philosophe, on se couche, et le lendemain matin la vie paraît bien plus acceptable qu'elle ne l'était la veille."


Ce fut donc la famille du Conseiller Behold qui s'occupa de Gaspard, et surtout Mme Behold que l'adolescent intriguait et qui était sensible à sa beauté, mais cette femme était cruelle et les prémisses d'une maladie mentale fit que la situation de l'adolescent devint invivable ; le Bourmestre, Daumer et quelques uns de ses "amis" réclamèrent au Président Feuerbach *(de la cour d'appel des Rezatkreis à Ansbach ) de nommer un nouveau tuteur pour Gaspard.

"Mme de Behold attendit une heure de l'après-midi où Gaspard n'était pas à la maison pour faire jeter dans une caisse toutes ses affaires : habits, linge, livres et autres objets ; puis elle fit placer la caisse ainsi remplie, sans couvercle, au milieu de la rue."

M. de Tucher qui était un homme de devoir se considéra moralement obligé de le recueillir.
Mais entre Gaspard et la société c'était l'incompréhension car les faits, les paroles de l'adolescent étaient pris comme de l'arrogance, de la désobéissance, des mensonges, il était malheureux. Et M. de Tucher estimant qu'il était impossible d' appliquer ses principes auxquels il avait une foi inébranlable accepta la demande de Lord Stanhope, un anglais qui s'intéressait à Gaspard, de l'adopter.

Cependant ce Lord était un étranger, bien étrange, était-il vraiment sincère comme le pensait Gaspard, était-il vraiment celui qui le ramènerait vers ses parents inconnus ? *

"Son mépris des hommes, qui touchait au sublime, lui permit d'exploiter leurs faiblesses. Il se mit au service des Grandes Puissances et connut les mystères répugnants de leurs antichambres et de leurs passages dérobés. Il devint l'agent du pape et de l'agent stipendié de Metternich. Bientôt, son nom fut effacé de la liste des honnêtes gens pour être classé dans celle de ces aventuriers qui, en marge de la société, jouent un rôle ténébreux."

Il n'y eut point adoption et une nouvelle fois Gaspard fut recueilli dans un autre foyer, celui de M. Quandt, instituteur, compensation financière par Lord Stanhope. Hélas il était dit que Gaspard ne donnerait satisfaction et ne recevrait pas l'affection auquel chaque enfant a droit, lui un "sans famille", un étranger dans ce monde.

"Le premier Quandt paraissait satisfait de son sort, le second se trouvait partout et toujours frustré et offensé. Il pourrait sembler difficile que deux hôtes si dissemblables puissent vivre sous un même toit et pourtant les deux Quandt s'entendaient à merveille."

Bien qu'il apprit, bon gré, mal gré, l' attitude servile des uns, autoritaire des autres, la cupidité, la méchanceté, sa clarté à lui le poussa à croire, un inconnu se disant messager de sa mère, il le paya de sa jeune vie.

Parmi les personnes sincères, le Président Feuerbach oeuvra à sa reconnaissance, usa de sa position, même auprès du Prince ; Mme Kannawurf le soutint de son mieux mais du s'éloigner.


Bien que l'histoire en elle-même intéresse par l'aspect humain, social, historique et géographique (un regard sur la société de l'époque, d'une ville) ce sont les portraits psychologiques des personnages qui sont exceptionnellement bien rendus.

J'ai apprécié l'écriture, le fait que l'histoire soit à la fois traitée comme un témoignage, celui de l'adolescent et  un thriller.

Bref je suis contente d'avoir suivi le conseil de Quasimodo, grand merci, et d' avoir donné à l'auteur une deuxième chance de me convaincre.

Spoiler:
* Philip Henry Stanhope, 4ème comte Stanhope  (7 décembre 1781 - 2 mars 1855), était un aristocrate anglais, principalement connu pour son rôle dans l'affaire Kaspar Hauser au cours des années 1830.
* Paul Johann Anselm Knight von Feuerbach (né le 14 novembre 1775 à Hainichen à Iéna , † le 29 mai 1833 à Francfort ) était un juriste allemand.
* Georg Friedrich Daumer (né le 5 mars 1800 à Nuremberg et mort le 13 décembre 1875 à Wurtzbourg), est un philosophe allemand du xixe siècle.
*Baron Gottlieb von tucher
pas trouvé l'instituteur Quandt mais qui s'appellerait Meyer ?
pas trouvé non plus la famille du conseiller Behold




Mots-clés : #faitdivers #xixesiecle
par Bédoulène
le Jeu 7 Nov - 18:30
 
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Sujet: Jakob Wassermann
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Daniel de Roulet

10 petites anarchistes

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire Index14

Au XIXème siècle, elles partent du Jura suisse  où les hommes et la vie les ont déçues, ces 10 jeunes femmes qui vont, avec une belle bande d’enfants,  tenter de vivre une utopie anarchiste en Amérique du Sud. L’exil, le climat, la rudesse des mâles, la difficulté de la tâche, l’amour, la mort, vont les éliminer une à une en dix  chapitres ouvertement placés sous la  férule d’Agatha Christie. Mais elles auront vécu – et partagé par ce roman - une belle aventure tout à la fois politique et humaine : d’amitié, de coopération .


Mots-clés : #amitié #conditionfeminine #immigration #politique #social #solidarite #xixesiecle
par topocl
le Jeu 3 Oct - 11:15
 
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Sujet: Daniel de Roulet
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Adalbert Stifter

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire Md300910

Le Château des fous (1842)

J'aime beaucoup Stifter, la surréaliste sérénité qui habite beaucoup de son oeuvre, ses personnages emprunts de bonté et de saine curiosité, l'absence de violence et de drame (quoique) qui n'en finit pas au fil des pages. Forcément il y a une part d'ombre qui va avec et on la pressent très sombre.

N'empêche Stifter c'est plutôt la parenthèse dans les lectures et dans la vie presque c'est donc confiant que j'ai abordé cet énigmatique château... et tout y est pour commencer : le beau jeune homme qui fait le naturaliste dans la montagne, la jolie jeune fille et les bienveillants aïeux... Avec l'histoire du château et de sa transmission ça se complique. La part sombre mais avec des excès, des errances, il y a des moments de déconnexion. Univers stifterien mais perturbé et lecture un peu perturbante cette fois. Il y a du malaise dans le cadre assez rigide qui sous-tend le bonheur illuminé tranquille... Étrange condensé de l'auteur ? Possible, un coin de voile levé sur ses contradictions et frustrations ? Probable.

Chouette petite lecture mais sans le repos escompté.

Dommage ou pas que ça serve à l'ouverture du fil ? Je ne pense pas. Il y a tellement d'évidentes belles choses. Si L'Arrière saison pèse trop lourd, laissez vous tenter par L'homme sans postérité ou les nouvelles de Cristal de roche ou Tourmaline...


Mots-clés : #initiatique #xixesiecle
par animal
le Mer 2 Oct - 22:28
 
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Sujet: Adalbert Stifter
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Jules Renard

Sourires pincés

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I. Pointes sèches : Les poules - Les perdrix - Aller-retour - Sauf votre respect - La pioche - Les lapins - La trompette - Le cauchemar - Coup de théâtre
Dans la dernière brève pièce, apparition de Poil-de-Carotte, le petit mal-aimé (autobiographique ?) de la famille :
« Scène V
Poil-de-Carotte
(Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts. Dans son nez, un seul. Etat d'âme à la M. Paul Bourget.)
Tout le monde ne peut pas être orphelin. »

II. Ciel de lit (des distances à respecter dans le lit conjugal)

III. La mèche de cheveux (délicieuse petite pièce, plus désopilante que baudelairienne ; j’ai envie de la citer intégralement…)

IV. Sourires pincés : Le pêcheur - Les vers luisants - L'herbe - Les bœufs - L'affût - La vendange - Le pêcheur à la ligne - Les moineaux
L’avant-dernière scène, in extenso :
« Les ruisseaux accourent au bassin où se repose la rivière. L'un apporte le murmure câlin de ses joncs ; l'autre, sur un mince filet clair, pur de toute boue, écrémé sous les dents de la roue du moulin, tout essoufflé et comme toussotant, pour avoir tant sauté de cailloux, apporte le plain-chant des canards du village, tandis qu'au milieu du bassin, où s'égrène un vol de mouches, les poissons font des ronds à fleur d'eau, paillètent, et, repus, loin des bords, se demandent entre eux à quoi s'occupe ainsi le pécheur à la ligne ? »

V. La demande

VI. Les joues rouges

VII. Les petites bruyères : Gens des deux sexes - Gens de métier - Gens du monde

VIII. Baucis et Philémon

IX. Le coureur de filles

Instants saisis à la concision de haïku ‒ travail à l’os comme brièveté des saynètes ‒, observations précises jusqu’au venin, humour savoureux mais pointes fort sèches…

Mots-clés : #famille #nouvelle #ruralité #xixesiecle
par Tristram
le Sam 28 Sep - 22:32
 
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Sujet: Jules Renard
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Ernesto Sábato

Avant la fin

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Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Georges Rodenbach

Bruges-la-Morte (1892)

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Hugues Viane ne se console pas de la disparition de sa femme. Il s'est réfugié à Bruges dont l'eau stagnante des canaux convient à son deuil. Il erre dans le labyrinthe des rues, croise une inconnue dont la silhouette, la démarche, le visage le frappent de stupeur : " Ah, comme elle ressemblait à la morte ! "

"Bruges-la-Morte" associe les thèmes du fantastique aux intuitions du symbolisme. Il donne aussi l'exemple, avant "Nadja" d'André Breton, du premier ouvrage d'auteur illustré de photographies.

Cette réédition d'un des chefs-d'oeuvre de la littérature "fin de siècle" est accompagnée des trente-cinq illustrations de l'édition oiginale [1892] et de nombreuses variantes.


D'habitude le GF est un repoussoir pour moi avec sa police minuscule et illisible, mais cette édition est vraiment agréable à lire, aérée et comprenant les illustrations d'origine, qui parsèment le texte.

Ami de Mallarmé, et membre du courant symboliste en son temps, Robenbach ne manque pas de talent. Et ce court roman est une belle découverte pour ma part.
Cela fait un peu penser à Nadja, comme le dit le synopsis, allez savoir si Breton s'en est inspiré ?

On suit avec plaisir ce veuf désespéré dans une Bruges aux allures fin-de-siècle. La bigoterie de l'époque est aussi bien présente avec la servante notamment.
Dans une prose poétique, l'on suit un homme qui cherche à faire revivre les souvenirs de sa femme, morte, dans la ville, puis à travers une autre femme.

Hugues songeait : quel pouvoir indéfinissable que celui de la ressemblance !

Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature humaine : l’habitude et la nouveauté. L’habitude qui est la loi, le rythme même de l’être. Hugues l’avait expérimenté avec une acuité qui décida de sa destinée sans remède. Pour avoir vécu dix ans auprès d’une femme toujours chère, il ne pouvait plus se désaccoutumer d’elle, continuait à s’occuper de l’absente et à chercher sa figure sur d’autres visages.

D’autre part, le goût de la nouveauté est non moins instinctif. L’homme se lasse à posséder le même bien. On ne jouit du bonheur, comme de la santé, que par contraste. Et l’amour aussi est dans l’intermittence de lui-même.

Or la ressemblance est précisément ce qui les concilie en nous, leur fait part égale, les joint en un point imprécis. La ressemblance est la ligne d’horizon de l’habitude et de la nouveauté.

En amour principalement, cette sorte de raffinement opère : charme d’une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l’ancienne !

Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu’à ces nuances d’âme. N’est-ce pas d’ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu’il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ?

Il avait ce qu’on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.

C’est pour cela qu’il avait choisi Bruges, Bruges d’où la mer s’était retirée, comme un grand bonheur aussi.


les ruptures d'amour sont comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux.



Mots-clés : #amour #lieu #mort #xixesiecle
par Arturo
le Lun 17 Juin - 21:18
 
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Sujet: Georges Rodenbach
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Gabriel Ferry

Le coureur des bois

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Roman, 1850, 185 pages environ.

Comme j'avais parcouru, aux alentours de fin décembre-début janvier, le roboratif ouvrage historique de G. Havard: Histoire des coureurs des bois (Amérique du Nord, 1600-1840) (enfin, pas en totalité, à saute-pages et pas jusqu'au bout, c'est pour historiens ce bouquin !), je me suis arrêté sur ce titre: Le coureur des bois, en mauvais état, chez un bouquiniste plutôt pouilleux et bordélique (à peu près rien n'est classé), mais très fourni: endroit agréable quand vous êtes en manque de poussière qui vole, toiles d'araignées et ménage qui attend toujours depuis l'invention de l'aspirateur, où vous ne baladeriez pas le touriste, au reste, peu de chances, c'est en banlieue "hors tout circuit", et ne donne même pas sur rue.

Je tombe -c'était prévisible- sur un improbable nanar, digne d'être porté à l'écran en catégorie série B américaine des années 1940, en genre western, mais ces désignations-là n'étaient pas encore inventées lorsque Gabriel Ferry coucha tout cela sur papier.

Quelques recherches me mènent au site de M. Le Tourneux (lien en présentation) et du coup je regarde différemment l'ouvrage, d'ailleurs je le poursuis jusqu'au bout.
Je pense qu'il s'agit d'un de ces exemplaires d'éditions tronquées qu'il évoque, probablement aux fins de parution en classement Jeunesse pour ce qui concerne celui-ci.

L'ensemble est assez rentre-dedans, action puis action puis action puis vous reprendrez bien un peu d'action ?
Passons aussi sur les inévitables clichés de type colonial, et quelques balourdises de construction et de déroulement du roman, peut-être d'ailleurs davantage dûes à l'édition tronquée, ou la mouture éditoriale en général, qu'à l'écriture de Ferry, qu'on fera donc bénéficier du doute.
Pour faire bref: Mexique, 1830. Un État sauvage, celui de Sonora, "une des régions les moins explorées du Mexique". Un mystérieux grand seigneur assez louche, un assassin, des hommes de mains, le jeune premier couché sur la piste, laissé pour mort, une attaque de jaguars qui menace au bivouac, des chasseurs dont un coureur des bois canadien et son acolyte en sauveteurs impromptus, puis le Preside (hacienda + place forte au sens militaire) de Tubac, une mystérieuse chasse à l'or, au passage une histoire d'amour embryonnaire entre la jeune fille très fortunée et le jeune homme pauvre, puis...commence la violence. Vous en aurez entre blancs, avec les indiens, entre indiens, etc...

Les rares passages où l'on souffle entre deux actions (autrement dit où les ciseaux de pré-bon-à-tirer n'ont pas sévi ?) parviennent à être touchants, avec cette force particulière au roman s'appuyant sur du vécu:
Au matin du quinzième jour, ils avaient atteint, sans dommage, le confluent des deux rivières au-dessus duquel se dressait le rocher escarpé qui portait le tombeau du chef indien. Ce tombeau était surmonté bizarrement du squelette d'un cheval maintenu debout par des liens cachés. Des fragments de selle couvraient encore une partie de ses flancs à jour, sur des poteaux élevés de distance en distance, des chevelures humaines flottaient au vent, hideux trophées. Le long du rocher que dominait cette tombe, jaillissait une cascade qui s'écroulait avec fracas dans un gouffre sans fond. Enfin, au pied de la pyramide sur sa face nord, se présentait un étroit vallon fermé d'un côté par des roches à pic, d'où pendaient de longues draperies de verdure, de l'autre par un lac aux eaux dormantes; celui-ci était entouré d'une ceinture de saules nains et de cotonniers. De hautes montagnes couvertes de brume de déployaient en demi-cercle, avec une sombre majesté.


Nous avons là un écrivain-voyageur à la française de mi-XIXème siècle, et ça m'intrigue !



Mots-clés : #amérindiens #aventure #colonisation #xixesiecle
par Aventin
le Dim 28 Avr - 22:45
 
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Sujet: Gabriel Ferry
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Nathalie Léger

L'exposition

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Nathalie Léger a écrit:
On pourrait commencer l'exposition par l'œuvre de Fischli et Weiss, Der Lauf der Dinge (Le Cours des Choses , 1986 – 1987), filmées dans leur atelier. C'est un long plan séquence qui enregistre le déroulement d'une série d'événements : un pneu roule, une cuve déborde, une fumée s'échappe, un ballon s'élance, un liquide dévale, une toupie tourne, etc. Chaque événement possède des qualités propres, mais c'est la série qui compte, c'est la syntaxe, le moment de bascule d'un événement vers un autre : un pneu qui frappe une cuve qui libère un liquide qui ouvre une trappe qui lâche la fumée qui fait pression sur un verre d'eau qui déclenche un court-circuit, etc. L'œuvre a l'apparence du chaos, les matériaux sont hétéroclites, les rapports inattendus, les effets inégaux, chaque incident menace à tout instant de rater son destin d'incident, et pourtant l'harmonie règne, ça avance, on est pris par le principe même de la composition, ce n'est pas la diversité des événements qui est exposée mais leur rigoureuse concertation, la manière dont l'un déclenche l'autre, c'est le passage de l'un à l'autre qui retient, passage toujours incongru et toujours implacable, presque invisible, obéissant à des lois impérieuses et  énigmatiques, c'est-à-dire comme une existence : un peu d'eau sale s'écoule au sol.


On a ici l’explication de toute la démarche de Nathalie Léger. Un sujet qui n’est qu’un « événement », (qui s’intéresse à Barbara Loden, à Pippa Bacca, ou ici à la Comtesse de Castiglione?) : ici une rencontre fortuite d’un catalogue de photos de la fameuse Comtesse dans les rayons d’une librairie, le temps d’organiser une exposition qui ne verra jamais le jour.

Autour de cet  « événement » , Nathalie Léger écrit de cette même façon : je la cite à nouveau : « l'apparence du chaos, les matériaux sont hétéroclites, les rapports inattendus, les effets inégaux, », "et pourtant l'harmonie règne, ça avance, on est pris par le principe même de la composition, ce n'est pas la diversité des événements qui est exposée mais leur rigoureuse concertation, la manière dont l'un déclenche l'autre, c'est le passage de l'un à l'autre qui retient, passage toujours incongru et toujours implacable, presque invisible, obéissant à des lois impérieuse et s énigmatiques. » « Et la série,  cette longue mise en branle de hasards et de savoirs qui ressemble à l'écriture, cet entrechoquement de matières et de qualités, s'achève comme un récit. »

L’ordonnancement de ce chaos, qui met en scène des faits intimes, culturels, réflexifs multiples, des références, citations et allusions, connaît une réussite variable : plus abouti dans La robe blanche  et Supplément à la vie  de Barbara Loden, alors qu’ ici, on se surprend  à se demander si l’auteure ne s’est pas trompée, si elle n’a pas fourni à un éditeur un peu inattentif le dossier  de son travail compulsif de prise de notes, de relevé de citations, de références et allusions, digressions plus ou moins directes, en rapport avec son sujet.

Ce fameux sujet qui est autant un prétexte.
Elle parait  bien singulière, cette Comtesse  redoutée, avec sa curieuse compulsion (elle aussi), tout au long d’une vie,  à mettre sa beauté inégalée en spectacle, par le biais de mises en scène photographiques. Mais au-delà de ce sacré personnage, Nathalie Léger va aborder plus généralement la beauté, l’image, le regard (de l’homme) et la photographie, la vérité et l’illusion qu’elle entretient ; et plus intimement l’écho que cela réveille dans sa vie personnelle et son rapport au couple de ses parents, dont elle conserve, comme nous tous, quelques photographies à bords crénelés.

Au passage, on touche du doigt une connaissance partielle de cette coquette narcissique du Second Empire qui a brièvement séduit l’Empereur,  « dédaigneuse et hautaine », « isolée par sa perfection ». Son  « effort incroyable à se représenter elle-même » , son apparente absence de cœur,  ne sont  que cache-misères face au « gouffre », à la « terreur » d’une femme qui cherche  sa place  au sein du monde « trépidant de la fête impériale », ce royaume  du paraître, ce « règne absolu de la crinoline ». Elle finit seule, cloîtrée, « fatiguée de n’avoir pas été comprise », recluse dans « l’envers déraillé ».

Au-delà de cet effleurement, lié à la volonté déterminée de l’auteure de rester dans une sphère non-biographique, l’œuvre prend par trop l’aspect d’un inachèvement, comme si elle était le brouillon d’une idée séduisante, un travail préparatoire pour les écrits à venir, une mission a priori alléchante, mais trop érudite, trop volontairement disparate dans son obsession, entraînant un étrange sentiment de vanité et de distance, où il paraît difficile de distinguer snobisme et sincérité. Mais elle est aussi pleine de la promesse que vont tenir les si attachantes œuvres à venir.


Mots-clés : #biographie #conditionfeminine #xixesiecle
par topocl
le Dim 14 Avr - 16:54
 
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Sujet: Nathalie Léger
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Robert Louis Stevenson

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Le cas étrange du Dr. Jekyll et de M. Hyde (1885)

L'avantage c'est qu'on peut se passer de résumé ! Ca permet de passer tout de suite à la forme, exercice de style ? La présentation du texte dans le GF pas cher souligne bien cet aspect avec les courts chapitres qui se répondent avant d'aboutir enfin à la confession. Et même si on sait avant de (re)lire le livre ce qu'il en est, le mystère fonctionne. Histoire d'atmosphère et de narration. Et de jeu de miroirs.

Le ressort principal étant peut-être celui des tentations et de la curiosité avec... ou opposé à celui des convenances, apparences et satisfactions peut-être factices des "bons" de l'histoire qui ne reconnaissent pas si facilement ces penchants ? Le personnage et la fameuse confession, l'effet de double font beaucoup penser à la psychanalyse (dans les grandes lignes pour le grand public et de façon communément admise) mais on peut aussi se demander le regard biographique et les projections familiales qui pourraient aussi s'y nicher ? (Ca ne serait certainement pas moins convaincant que la recherche de connotations homosexuelles rappelées dans la présentation).

Si c'est à re-relire ce sera en VO ou dans une autre traduction. Pas forcément qu'elle soit mauvaise mais avec l'édition dans l'ensemble, la présentation ?, je suis un brin réservé.


Mots-clés : #fantastique #xixesiecle
par animal
le Lun 25 Fév - 21:15
 
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Sujet: Robert Louis Stevenson
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Henrik Pontoppidan

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Le Visiteur royal

Comme Knut Hamsun, Henrik Pontoppidan fut un mervelleux conteur, et même un conteur né.
Dans ces petits drames que sont Le Visiteur royal, L'Ours, Le Bourgmestre Hock et sa femme, Jeune amour qui composent ce livre, le côté humain est à l'état pur.
On peut songer aussi à Tchékhov ou à Thomas Hardy lorsqu'on lit ces histoires belles et déchirantes dont les thèmes sont faits d'échecs, de déceptions, de regrets de ce qui fut. D'impuissante nostalgie.
Les tragiques héroïnes de Jeune amour, cèdent de tout leur être à la passion, de natures impulsives, instinctives, plus panthéistes que chrétiennes, insoumises aux lois morales, refusant de reconnaitre les convenances ou la simple raison.

A la lecture de ces nouvelles on a conscience que l'auteur est un véritable artiste, un modèle aussi pour la société danoise de l'époque, la fin du XIX e siècle.
L'égal d'Hermann Bang qu'on connait mieux en France.

mots-clés : #nouvelle #xixesiecle #nostalgie
par bix_229
le Dim 24 Fév - 17:30
 
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Sujet: Henrik Pontoppidan
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Nicolas Gogol

Les veillées du hameau II

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L'avant-propos signé de l'apiculteur Panko le Rouge précise que, ce coup-ci, la plupart des narrateurs sont inconnus "à l'exception du seul Foma Grigoriévitch", chantre principal des veillées du hameau I.
Cette petite farce de mise en scène préliminaire n'est pas sans importance, Gogol entend sans doute plonger plus avant dans la mémoire anonyme, orale, des Cosaques et des villageois.

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La nuit de Noël
En russe Ночь перед Рождеством, nouvelle écrite vers 1835 environ, 42 pages.

Peut se lire ici.


Accrochez-vous, le volume II des veillées du hameau démarre sur les chapeaux de roues !
Cet alliage du folklore, du burlesque et du fantastique est une réussite, d'une grande théâtralité.
Nouvelle vivante, colorée, qui a, du reste, inspiré à Nikolaj Andreevič Rimskij-Korsakov un Opéra éponyme.

Diable, sorcière en balai, lune décrochée, tsarine, comique de situation et de répartie, méprises, jeune premier amoureux transi idéal allant quérir l'impossible, tout y passe...

De ce tourbillon oscillant entre cocasse et merveilleux, le tout savamment dosé, passé l'étourdissement, on retient -encore une fois- la grande qualité technique de l'écrivain, là c'est une vraie prouesse en matière de conte, de conte entre autres populaire.  

Si au même instant avait glissé par là, en traîneau attelé de trois chevaux de front réquisitionnés chez des particuliers, l’assesseur au tribunal de Sorochinietz avec son bonnet bordé d’astrakan et taillé sur le patron des coiffures de uhlans, avec sa peau de mouton noir, recouverte de drap bleu, et ce fouet à tresse diaboliquement compliquée dont il encourageait son postillon, il l’aurait certainement remarquée, cette sorcière, car pas une au monde n’échappe à l’œil du susdit assesseur. Il sait sur le bout du doigt à combien de gorets se monte la portée de la truie chez telle ou telle bonne femme, combien de pièces de toile logent dans le coffre de chaque paysanne, quelles parties de sa garde-robe ou quels instruments aratoires exactement un brave homme a mis en gage le dimanche à l’auberge. Mais l’assesseur de Sorochinietz n’était point de passage ; pourquoi d’ailleurs aurait-il fourré le nez dans le secteur d’autrui ? Il avait bien assez de chats à fouetter dans son propre canton. Pendant ce temps, la sorcière poursuivait son ascension, à une telle hauteur qu’elle n’apparaissait plus que comme une tache minuscule, aperçue par éclipses, tout au fond des cieux. Mais à quelque endroit que se montrât cette tache infime, les étoiles se décrochaient de la voûte, et bientôt la sorcière en eut plein sa manche. Il n’y en avait plus que trois ou quatre dans le ciel. Et soudain, du côté opposé, surgit une seconde tache exiguë, qui grandit, s’étala, et cessa d’être une tache de rien. Même en chaussant son nez de roues empruntées, en guise de lunettes, à la calèche du commissaire, un myope n’aurait pu distinguer au juste ce que c’était.


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Une terrible vengeance

Titre original: Страшная месть. Vers 1832 environ, 40 pages.  

Peut se lire ici.

Fantastique ou d'horreur, gothique assurément.
Je ne vais pas tourner autour du pot, il s'agit d'éviter l'écueil nouvelle dramatique, lourde = profonde, par opposition à nouvelle légère, enlevée, comique = superficielle.
Celle-ci est réellement dramatique, poignante et profonde, réellement exceptionnelle !

Gogol a sans doute encore dû puiser quelque part dans le tréfonds des traditions orales populaires (je ne vais pas aller vérifier), mais là il a extirpé une nouvelle, très allégorique, écrite magistralement, comme gravée dans l'airain à l'antique.

Les rêves (sublimes passages), la magie démoniaque, l'allégorie montagnarde et les trépassés, le personnage qui glace d'effroi les invités à une noce et finit par ruiner le mariage de sa fille, le Dniepr, les maisons de maître, le Mal dissimulé...
Quelle puissance !


Un peu après Kiev, on vit apparaître un prodige inouï: les gentilshommes et les hetmans venaient tous le contempler. Soudain l'horizon s'était élargi à l'infini aux quatre coins de la terre. Au loin, on apercevait les flots bleus du Liman; au-delà du Liman s'étendait la mer Noire; ceux qui avaient roulé leur bosse reconnurent même la Crimée, montagne émergeant de la mer, ainsi que le Sivach marécageux. À gauche on apercevait la Galicie.
"Et cela, qu'est-ce que c'est ? demandait la foule assemblée aux vieilles gens, en montrant des sommets gris et blancs qui se dessinaient au loin dans le ciel et qui ressemblaient plutôt à des nuages.
- Ce sont les monts Carpathes, disaient les vieilles gens: on trouve là des montagnes où la neige ne fond jamais, et où les nuages vont se poser pour la nuit".
À ce moment, un nouveau miracle se produisit: les nuages découvrirent la plus haute montagne, et sur son sommet apparut, dans son armement de paladin, un homme à cheval qui gardait les yeux clos, et qui se voyait aussi distinctement que s'il avait été tout près.
Alors, au milieu de la foule saisie d'étonnement et de terreur, un homme bondit à cheval et, regardant autour de lui avec des yeux hagards comme s'il cherchait à voir s'il n'était pas poursuivi, éperonna hâtivement sa monture et s'élança à bride abattue. C'était le sorcier.

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Ivan Fiodorovitch Chponka et sa tante

Titre original: Иван Федорович Чпонка и его тетя. Pas trouvé de date d'écriture, 25 pages.

Nouvelle légère, comique, assortie de splendides tableaux campagnards (comme ci-dessous) et aussi de familles de maîtres agricoles croquées avec maestria.
Ivan Fiodorovitch Chponka, homme sérieux, posé, assez solitaire, quitte l'armée arrivé à un grade d'officier pour venir prendre possession de son petit -mais prospère- domaine, tenu par sa tante, un personnage haut en couleur...

La carriole s'engagea sur la digue, et Ivan Fiodorovitch vit, toujours la même, la vieille maisonnette au toit de roseaux; toujours les mêmes, les pommiers et les cerisiers sur lesquels il grimpait jadis en cachette. À peine était-il entré dans la cour que des chiens de toutes sortes, bruns, noirs, gris, pies, accoururent de tous côtés. Quelques-uns se jetaient en aboyant sous les pieds des chevaux, d'autres, ayant remarqué que l'axe des roues était graissé avec du saindoux, couraient derrière la carriole; un chien se tenait près de la cuisine et, la patte posée sur un os, hurlait à plein gosier; un autre aboyait de loin et courait çà et là en remuant la queue, avec l'air de dire:"Regardez, bonnes gens, quel brillant jeune homme je fais !". Des gamins en chemises crasseuses accourraient pour voir le spectacle. Une truie, qui déambulait à travers la cour avec ses treize gorets, leva le groin d'un air interrogateur, et grogna plus fort que d'habitude. Dans la cour, on voyait s'étaler par terre quantité de bâches couvertes de froment, de millet et d'orge qui séchaient au soleil. Sur le toit également on faisait sécher beaucoup d'herbes de toutes sortes: chicorée sauvage, piloselle et autres.



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Le Terrain ensorcelé

Titre original: Заколдованная земля . Pas trouvé de date d'écriture, 8 pages.

Très bref, cela renforce l'aspect "bonnes histoires" à se raconter en petit comité.
Donne dans le registre de la farce, du loufoque pimenté de sorcellerie ou de diablerie, conférant tout de suite une dimension de l'ordre du fantastique.

Le personnage principal est un paysan, grand-père, qui cultive une melonnière dont il vend la récolte aux rouliers de passage.
Mais des phénomènes étranges surviennent, pris par ceux-ci, le paysan croit avoir trouvé un trésor...

Le lendemain, dès qu'il commença à faire nuit dans les champs, le grand-père mis sa casaque, noua sa ceinture, prit une bêche et une pelle sous le bras, se coiffa de son bonnet, vida un cruchon de kvas, s'essuya les lèvres avec un pan de son vêtement, et marcha tout droit vers le potager du pope. Voilà qu'il a dépassé la clôture et le petit bois de chênes. Entre les arbres serpente un petit chemin qui mène dans les champs; c'est bien le même endroit, dirait-on: voilà justement le pigeonnier; mais d'aire à battre - point. "Non, ce n'est pas l'endroit. Ça doit être un peu plus loin; il faut sans doute tourner du côté de l'aire". Il rebroussa chemin, prit une autre direction: on voyait bien l'aire, mais pas le pigeonnier ! Il revint pour s'approcher du pigeonnier - et voilà l'aire qui disparaît. Comme par hasard, la pluie se met à tomber. Il courut de nouveau vers l'aire; le pigeonnier n'était plus là; vers le pigeonnier, et c'est au tour de l'aire de disparaître.  



mots-clés : #contemythe #nouvelle #xixesiecle
par Aventin
le Mer 20 Fév - 21:15
 
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Sujet: Nicolas Gogol
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Gottfried Keller

Henri le vert

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire Henri_le_Vert

Comme au fond pour tous romans, résumer Henri le vert dans les grandes lignes revient à en masquer les qualités. Mais le « Bildungsroman » (Roman de formation) genre auquel il appartient, semble déjà l’inscrire dans une sorte de programme, et certes on suit bien l’évolution du peintre de sa naissance jusqu’à sa maturité, avec ses phases familières et bien distinctes entre elles : l’enfance, l’école, puis la jeunesse et les premiers idéaux, les premières amours puis l’indépendance, l’apprentissage du métier. Mais bien loin de n'être qu'une structure, la "formation", c'est ce qu'on raconte (le mot français rend pas bien). La narration restitue les retranchements ― psychologiques ou philosophiques ― dans le temps du récit, ses doutes et préjugés et la manière dont ils font achopper sa réflexion, la manière dont ils se dissipent quand ils sont confrontés à l’expérience.

Henri Lee est parfois exaspérant, il impressionne néanmoins le lecteur par l'acuité de son regard sur les choses : Keller le rend admirablement dans des descriptions très vivantes de la nature, puis comment celle-ci se réalise dans sa peinture. Cette formation devient nettement plus passionnante quand elle touche au métier. Sans doute le fait que Gottfried Keller se soit essayé à la peinture (sans succès) n'est pas étranger à cela. Il n'y a pas trop de termes techniques pour perdre un lecteur non-initié, seulement, il n'y a que l'avis  des autres personnages, ignares ou experts, pour nous faire comprendre quand Henri Lee a du génie et quand il n'en a pas.

Le roman n'est pas uniquement centré sur son personnage, on y dépeint un pays dans son époque (1830, 1840) ; avec comme l'a justement souligné Sebald (grand admirateur de Keller) les mouvements sociaux et politiques en fond : des aspirations démocratiques ou républicaines étouffées par le carriérisme ou le corporatisme, les mouvements de migrations à travers le pays ou le monde (quand on revient d'Amérique...). Quand on nous parle d'un livre à la jonction du réalisme et du romantisme, on fait peut-être référence aux histoires étranges ou aux rêves qui nourrissent le roman de Gottfried Keller, lui donnant une dimension poétique qui côtoie doucement l'élégie.


mots-clés : #creationartistique #initiatique #nature #xixesiecle
par Dreep
le Mar 19 Fév - 19:40
 
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Sujet: Gottfried Keller
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Isabel Colegate

La partie de chasse

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire 10

C’est le roman de la fin d’une époque. Octobre 1913, Sir Reynald organise une de ses légendaires parties de chasse, qui réunit les meilleurs fusils d’Angleterre, dans un huis clos d’une journée fort peuplée : par les chasseurs, leurs épouses et enfants, les domestiques, gardes-chasse, rabatteurs qui tous ont œuvré pour le succès de cette journée au détriment de centaines de gibiers traqués et assassinés sans vergogne.

Isabelle Colgate réussit une description très subtile et qui ne manque pas d’humour. Derrière l’apparat, les convenances, les mondanités, la bonne morale, elle va gratter pour dévoiler les faiblesses, les états d’âme, les petites et grosses incertitudes, les intrigues. Car aussi détestable soit toute cette clique aristocrate, on découvre malgré tout derrière  des sensibilités, des interrogations, dans cette période « fin de siècle » qui va jeter tout le monde, petits et grands, dans le désastre.

Outre qu’on apprend beaucoup sur cette pratique pour le moins dérangeante qu’est la partie de chasse, c’est une belle observation d’une société victorienne qui agonisa, mais joue à se très bien porter. Les points de vue sautent de l’un à l’autre, et c’est habilement construit, dans une légèreté,  qui certes, n’est qu’apparente, pour mieux dénoncer l’impudence et l’aveuglement.


mots-clés : #social #xixesiecle
par topocl
le Jeu 14 Fév - 9:51
 
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Sujet: Isabel Colegate
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Ivan Sergueïevitch Tourgueniev

L'Abandonnée
(NB: parfois intitulée L'Infortunée)
Date de parution 1869

Suivi de:

Jacques Passinkov
Date de parution 1856

Et de:

Andreï Kolosov
Date de parution 1844

Tag xixesiecle sur Des Choses à lire L_aban10



L'éditeur n'a pas rassemblé ces trois nouvelles tout à fait au hasard il me semble, bien que parues sur vingt-cinq ans, elles ont des correspondances, des points communs.

En préface, l'écrivain et critique littéraire Edmond Jaloux souligne que "chez Tourgueniev l'unité était grande entre l'homme et l'écrivain", ajoutant un peu plus loin, avec audace si ce n'est avec témérité:
"Je crois que Tourgueniev avait très peu d'imagination. Tout ce qu'il a écrit, il l'a certainement vu; (...)"  

J'aime à croire que ce recueil constitue un petit échantillonnage représentatif œuvre-vie...

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L'Abandonnée

Nouvelle (?) à mon avis plutôt court roman, puisque ça "pèse" tout de même ses 185 pages.
Moscou, 1835. Une amitié naît entre deux étudiants, sages jeunes hommes de bonne éducation, de familles aisées.
L'un est le narrateur, Pierre Gavrilovith, l'autre se nomme Alexandre Davidovitch Fustov.
De bon matin, le narrateur est chez son ami Fustov quand fait irruption un certain Ivan Demïanitch Ratsch, la cinquantaine, physique désavantageux, professeur à peu près universel, Tchèque d'origine, germanophone.

Quelques jours après, les deux amis s'en vont chez ce monsieur Ratsch, ce dernier et Alexandre Davidovitch interprètent un peu de musique, Suzanne, fille de Ratsch, fait une apparition et détonne du reste de la nombreuse famille de Ratsch:
La nature essentiellement aristocratique de celle-ci trahissait par mille symptômes je ne sais quelle mélancolie inquiète


Peu de temps après, le fils cadet de Ratsch, Victor, tendance mauvais garçon, joueur, bambocheur et poches-percées, croise la route de nos deux amis.

Il conte à Alexandre Davidovitch on ne sait quelle histoire, se dernier s'enfuit avec précipitation à la campagne. Suzanne paraît, désespérée, à une heure très tardive chez Pierre Gavrilovith, semblant au comble du malheur. Après une scène tout en attitudes sans postures et demi-mots, où elle enjoint Pierre Gavrilovith d'écrire à Alexandre Davidovitch en urgence, elle disparaît dans la nuit glacée et tempétueuse, après avoir remis à Pierre Gavrilovith un cahier...

Le "je" narratif passe à alors à Suzanne, et le procédé littéraire est assez bien troussé, c'est stylistiquement une réussite. Nous entrons alors dans le cœur de la nouvelle (ou roman), ne dévoilons pas...

Ce "je" narratif reviendra au final à Pierre Gavrilovith pour ce qui est, vous l'aurez deviné, un drame.  

Quelques, sinon longueurs, du moins temps faibles peut-être, mon ressenti est que 185 pages, on peut douter que ce soit la distance de prédilection de l'auteur: aussi peuplé de personnages qu'un roman plus long, certains sont restés à l'état esquissé (Michel, le "jeune premier") d'autres à peine crayonnés (la mère de Suzanne) alors que la "matière" promettait...

Tourgueniev joue beaucoup de l'extranéité afin d'obtenir du relief dans les caractères, et aussi dans les relations entre les caractères (remarque valable aussi pour les deux nouvelles ci-dessous), le résultat est plaisant, c'est vraiment réussi.

On peut se demander, dans cet ordre d'idée, si ce que je viens de qualifier de temps faibles ou longueurs n'appartient pas à un même procédé, qui consiste à mettre les faits saillants bien en relief, entourés d'étendues de texte plus aplaties: que le candidat à la lecture de L'Abandonnée soit rassuré, il s'agit d'assez brèves, somme toutes, sautes de rythme -à l'échelle de la nouvelle- que d'intempestives  tartines de remplissage !

Il s'ajoute aujourd'hui et ici ce quasi-exotisme, sociétal, temporal et de mœurs, de la Russie des années 1830, nécessairement imprévu lors de la parution:
L'intérêt en est accru, là où d'autres ouvrages, peut-être portés par un moindre talent, seraient ( et sont, sans nul doute) tombés en désuétude.


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Jacques Passinkov

Une amitié entre deux jeunes hommes toujours, épris de la même jeune fille, qui ouvrira son cœur à un troisième.

La nouvelle commence à Pétersbourg, l'hiver, "le premier jour du carnaval". Le narrateur dîne chez un ami, en compagnie d'un certain Constantin Alexandrovitch Assonov, d'un "petit monsieur aux cheveux blonds, un de ces éternels convives, comme il y en a tant à Pétersbourg, qu'on n'invite jamais et qu'on rencontre partout" , remplaçant au pied levé "un écrivain qui jouissait alors d'une certaine célébrité" (évocation de Lermontov  -cité dans la nouvelle- ?).

Assanov, après boire, se vante d'avoir un oncle éminent en ce sens qu'il est aimé d'une de ses filles, et jette, fanfaron, sur la table une collection de lettres de cette jeune fille: il se trouve que le narrateur la connaît d'autant mieux qu'il croyait, jusqu'à cet instant, en être aimé...

Quant au troisième, Jacques Ivanitch Passinkov, c'est sur son lit de mort qu'il révèlera au narrateur cet amour pour Sophie, la jeune fille en question, amour jamais déclaré, tenu hermétiquement secret...

Cette excellente nouvelle évite tous les écueils du mélo-pathos, ce qui constitue une gageure vu le thème, et permet une évocation, qu'on devine bienveillante et tendre mais sans réelle complaisance, du Romantisme via le personnage de Passinkov.  

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Andreï Kolosov

Celle des trois nouvelles dont le narrateur est le moins identifiable à Tourgueniev lui-même.

Cela commence par:
"Dans un petit salon meublé assez joliment, quelques jeunes gens se trouvaient assis autour de la cheminée. La soirée -une soirée d'hiver- commençait à peine; le samovar bouillait sur la table; (...)"
Intervient un homme petit, pâle, lassé des conversations, qui propose que chaque convive décrive une personne remarquable qu'il a rencontrée.

Le narrateur, qui le restera jusqu'au terme de la nouvelle, raconte alors son amitié pour un certain Andreï Kolosov, amitié qu'il a recherchée, puis le fait de tomber amoureux de la bonne amie de ce dernier, dès que celui-ci eut rompu, mais...

On ne voit pas très bien excepté un trait ou deux, surlignés d'abondance au reste, ce qu'il y a de remarquable en Kolosov: nouvelle qui détonne un peu, en-deça des deux précédentes, du moins est-ce mon ressenti.


mots-clés : #nouvelle #xixesiecle
par Aventin
le Lun 7 Jan - 17:53
 
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Sujet: Ivan Sergueïevitch Tourgueniev
Réponses: 18
Vues: 395

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