Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 13 Déc - 3:54

19 résultats trouvés pour absurde

Éric Chevillard

L'Explosion de la tortue

Tag absurde sur Des Choses à lire L_expl10


C’est d’abord l’histoire de la piètre fin de Phoebe la tortue de Floride, « cette vie en dedans, cette vie de dos » ; puis la non-postérité de Louis-Constantin Novat, obscur écrivain mineur, s’entremêle à cette trame.
Métaphore filée jusqu’à l’absurde, c’est ensuite l’exercice de la pure digression (par exemple l’irrésistible épisode du bouchon)
« Or un bouchon qui bouche imparfaitement est un bouchon qui ne bouche pas du tout. »

C’est surtout une inventivité prodigieuse, qui fuse sans trêve, paraît inépuisable, à la limite du délire dans l’emphase burlesque ; mais dans cet humour se révèle un léger grincement qui raille bientôt l’expression convenue à la mode. Il y a quelque chose d’extrêmement actuel dans cette dérision, rappelant un peu la sourde culpabilité contemporaine (qui sera prouvé ultimement responsable, fut-ce par inadvertance ?)
Servie par une parfaite maîtrise de la langue, tout à fait contrôlée, idéalement au service du pince-sans-rire, c’est au final une mauvaise foi loufoque, aux frontières du cynisme et de la cruauté (des flashes dévoilent, comme dans un cauchemar, des aperçus inacceptables, tel petit Bab), qui éclate.
La tendance affichée par l’auteur de se substituer à Novat, typique plagiat, est bien dans l’air du temps littéraire ‒ tandis que le thème de l’écrivain méconnu est récurrent chez lui.
« Ne mangera plus jamais de betterave l'orphelin dont la mère s'étouffa avec la plante potagère et sous ses yeux mourut.
(Un jour pourtant, mais c'est une autre histoire encore, les dames de la cantine découvriront que cette maman se porte tout à fait bien et que l'enfant est un malin qui n'aime pas la betterave.)
(On peut le comprendre : à qui appartient cette main sanglante qui lâche dans notre assiette les dés du pire avenir ?) »

Eric Chevillard fait partie, avec Régis Jauffrey, un autre écrivain du succinct à profusion passé maître en humour noir, de ce qui compte dans ce qui s’écrit aujourd’hui d’original. (Et quelle est la part due par ces œuvres à l’esprit des bandes dessinées de notre adolescence ?)

Mots-clés : #absurde #humour
par Tristram
le Jeu 5 Déc - 23:11
 
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Gilbert-Keith Chesterton

Petites choses formidables

Tag absurde sur Des Choses à lire Cheste10

Un de moins, parmi les ouvrages non traduits en français de Chesterton, dont je regrettais un peu plus haut sur ce fil qu'ils soient si nombreux; certes celui-ci n'atteint pas aux apothéoses de L'Auberge Volante, ni même à celles du Napoléon de Notting Hill ou de La sphère et la croix, Un nommé Jeudi, etc... mais tout de même, c'est appréciable cette série d'article précédés d'une préface pour le Daily News, choix de textes, traduction, notes d'André Darbon, éditions Desclée de Bouwer 2018.
Très chroniques libres ou billets d'humeur à tendance essayiste, ces 240 pages (environ), soit 39 articles ou courtes nouvelles, pas uniquement destinées aux inconditionnels.

Quel art que celui consistant à partir de petits riens du quotidien (un morceau de craie, du lierre, une gare en campagne, un sosie d'un homme célèbre, etc...) pour aboutir à une petite démo édifiante, dont l'humour et le contrepied ne sont jamais absents, et de le faire avec une telle légèreté et une telle liberté de ton !

Nous promenant en sa chère Angleterre bien sûr, mais aussi en France, en Belgique, en Allemagne avec sa désinvolture émerveilleuse, l'on passe un bien agréable moment, trop court, cependant: en effet le livre se dévore...


Un extrait, les risques du tabac ne sont pas toujours ceux que l'on croit !

La tragédie des deux pence a écrit:En tous cas, je ne parlais pas un mot d'allemand, en ce jour noir où je commis mon crime - ce qui ne m'empêchait pas de déambuler dans une ville allemande; [...].
Je connaissais cependant deux ou trois de ces excellents mots, pleins de solennité, qui donnent sa cohérence à la civilisation européenne (notamment le mot "cigare"). Le jour était onirique et chaud: je m'assis donc à la table d'un café,  et commandai un cigare et un pichet de bière blonde.

Je bus la bière et la payai. Je fumai le cigare, oubliai de le payer, et partis le regard euphorique posé sur les montagnes du Taunus. Après quelques dix minutes, il me revint à l'esprit que j'avais oublié de payer le cigare. Je retournai à la buvette et y déposai l'argent.
Mais le propriétaire avait lui aussi oublié, et il me posa une question dans sa langue gutturale - sans doute me demandait-il ce que je voulais. Je lui répondis "cigare" et il me donna un cigare. Je m'efforçai de lui expliquer par gestes que je refusais son cigare, et lui crut que je condamnais ce cigare-là, et m'en apporta un autre. J'agitai les bras comme un moulin, par un balayage plus universel, à lui expliquer que c'était un rejet des cigares en général, et non d'un article en particulier.
Il prit cela pour l'impatience caractéristique des hommes communs, et revint, les mains pleines de divers cigares qu'il me colla au nez. De désespoir, j'essayai toutes sortes de pantomimes, et je refusai tous ceux, de plus en plus rares et précieux, qu'il sortit des caves de son établissement. Je tâchai sans succès de lui faire comprendre que j'avais déjà eu mon cigare. Je mimai un honnête citoyen qui en fume un puis l'éteint et le jette. Le vigilant restaurateur crut que, dans la joie de l'expectative, j'étais seulement en train de répéter à l'avance les gestes bienheureux que je ferais une fois en possession du cigare.

Finalement j'abandonnai, découragé: il ne voulait pas prendre mon argent et laisser ses cigares tranquilles. C'est ainsi que ce restaurateur, sur le visage duquel brillait l'amour de l'argent comme un soleil de midi, refusa fermement les deux pence que je savais lui devoir. Je lui ai repris, et les dépensai sans compter durant les mois qui suivirent. J'espère qu'au dernier jour des anges apprendront très doucement la vérité à ce malheureux.         




Mots-clés : #absurde #humour #nouvelle #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 5 Sep - 23:07
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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Carlos Liscano

Le rapporteur et autres récits

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Un mendiant défend sa place face à un vigile.
Ayant été ramassé ivre par la police, le narrateur a donné un faux nom. Emprisonné jusqu’à ce qu’il avoue son vrai nom, d’ailleurs connu de la justice, un juge lui rend visite chaque année, et des rapports très courtois les unissent au fil des ans ; ainsi, le prisonnier s’apprête avec humour à écouter les confidences du magistrat :
« Ce qui se dira ici ne sortira jamais de ces murs. »

Une réunion en bonne société engendre ou pas « un petit animal social » utile aux relations humaines.
Dialogue beckettien de Ku et Ke, qui jouent aux idiots, l’un entraînant l’autre, puis l’inverse.
Une famille où l’on se vend, de père en fils et réciproquement.
Synopsis (austerien) :
« Si nous pouvions voir la nuit depuis les hauteurs, nous constaterions que nous somme maintenant quatre et que nous n’avons besoin que d’être quatre : celui qui tue, le mort, celui qui écrit, celui qui lit. Deux hommes se sont cherchés dans la nuit. Lentement, ils ont marché sous la pluie en dessinant avec leurs pas une figure secrète. Quand cette figure trouvera sa forme définitive, la nuit sera finie pour l’un d’entre eux. Et l’histoire sera finie. Nous ne serons plus que trois. »

L’auteur chez le dentiste en Suède (Liscano s’est réellement exilé là au sortir de prison dans son pays, où il a été torturé) : son dentiste, « la tentation des ténèbres », le martyrise longuement (d’ailleurs il tue le premier ministre suédois). Un texte plus long, kafkaïen, qui témoigne excellement de la perception transformée du vécu.
Un onirique étendage de linge devient universel.
Le récit éponyme, lui aussi assez long, mais bizarrement gouailleur par moments, rapporte l’arrestation, la séquestration avec sévices de qui pourrait être l’auteur, contraint à parler, puis à écrire… des rapports… Il semble que ce soit une sorte de journal justement consigné en prison pour conjurer le dénuement, le non-sens et la folie qui le guette au moyen de l’écriture, que Liscano interroge elle-même.
« Les chemins sont déjà plus ou moins tracés. Par d’autres qui sont passés avant nous, et on les prend à notre tour. On ne choisit pas tout ce qu’il y a sur le chemin. Ce sont les chemins qui s’imposent à nous. Moi, mon chemin m’a amené jusqu’ici. Je ne proteste pas, mieux vaut un chemin que pas de chemin du tout, mais il aurait pu être meilleur. »

« Je demande qu’on me prenne comme je suis, avec mon style particulier, pas avec celui d’un autre type, du premier cochon venu qui écrive dans le coin.
Qu’il me soit permis de développer un peu cette idée, de lui apporter des nuances, un peu de relief, de faire qu’il y ait des tenants et des aboutissants. On a son style et les autres ont le leur, chacun le sien. Si on n’avait pas de style propre, on ne serait pas comme on est, on serait quelqu’un d’autre, avec un style différent. Alors le style est quelque chose de fondamental, c’est ce que je suis en train d’expliquer. J’ai mon style, qu’on le croie ou non, mais c’est la vérité. Et je m’efforce de garder le style qui me caractérise, sinon rien n’aurait de sens, rien ne vaudrait la peine, nous perdrions notre temps. »

« C’est le Blond qui commande et il disait que je devais parler. Et après que je devais écrire. Voilà le problème, c’est comme ça qu’il se posait.
De quoi puis-je parler ? me demandais-je. De quelque chose. Il voulait savoir, ça n’avait aucune importance pour moi. Ce n’est pas que je ne savais pas, ou que je savais et que je ne voulais pas répondre, ou quelque chose comme ça. Non, c’était que, me disais-je, à quoi bon parler quand tout a déjà été dit ? »

« C’est cela, on essaye de tirer le meilleur parti de la vie. Si mauvaise que soit votre vie, vous essayez d’en tirer le plus possible. Il n’y en a pas d’autre. »

Dans ce recueil de nouvelles qui jouent de plusieurs registres, tout est étrange, et difficile à partager...

Curiosité : mon exemplaire porte la mention suivante : ÉPREUVES NON CORRIGÉES. Je ne garantis donc pas l’exactitude des extraits que j’en ai cité.

Mots-clés : #absurde #captivite #ecriture #nouvelle #solitude
par Tristram
le Mer 14 Aoû - 16:36
 
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Sujet: Carlos Liscano
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Leslie Kaplan

Désordre

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Ca coûte 7 € avec un bandeau attrape-nigauds, et ça se lit en une demi-heure avec, pour ma part un début d’amusement très embryonnaire qui est resté sur sa faim. Je veux bien qu'il faut  que les éditeurs, les auteurs et toute la chaîne du livre vivent, mais il faut aussi que le lecteur s'y retrouve… J'ai eu la chance de ne payer que par mes impôts locaux puisque je l’ai emprunté en médiathèque, mais, bon, ça sent quand même un peu le foutage de gueule.

Dans une époque qui n'est pas la nôtre tout en étant la nôtre, soudain, des « crimes de classe » (au sens de la lutte des classe) se multiplient, constituant une expres​sion(de quoi, nul ne le sait) spontanée, sans caractère de mouvement. Leslie Kaplan prend un plaisir à énumérer les diverses crimes sur des résumés de deux à huit lignes, qu’elle intercale avec la réaction médusée et interrogative des médias et de la population. Le final est un retournement de situation qui n'apporte pas grand-chose à la sauce, un espèce de queue de poisson.

C'est une nouvelle, donc, et ce n'était par conséquent pas forcément pour me plaire, mais il me semble que, si c’est agréablement écrit,  c’est bâclé, à partir d'une seule petite idée d'origine, qui n'a pas du tout été creusée.Que le cocasse aurait pu être plus cocasse, le politique plus politique, la réflexion plus réfléchie.


Mots-clés : #absurde #nouvelle
par topocl
le Mer 10 Juil - 17:15
 
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Sujet: Leslie Kaplan
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Mohammad Rabie

La bibliothèque enchantée

Tag absurde sur Des Choses à lire 97823311

Quand inventera-t-on un appareil qui transmettra instantanément à mon cerveau le contenu d'un ouvrage sans que je perde mon temps à le lire ? Je pourrai ainsi avaler toute la bibliothèque en une semaine, ou même en un seul jour. Et je me débarrasserai de ce besoin irrépressible que j'ai de lire tout ce qui me tombe sous les yeux.


C’est une vieille bibliothèque cairote, construite autour d'un puits de lumière, dont il est prévu qu’elle soit détruite pour construire une station de métro. Chaher, fonctionnaire rêveur et dilettante a pour mission de rédiger un rapport pour justifier cette démission déjà décidée.

Il découvre ce lieu étrange et ses occupants hors du temps,  construite jadis en l'honneur d'une épouse érudite,  labyrinthique, rempli de milliers de volumes qui ne sont ni classés, ni répertoriés, mais rangés dans le seul ordre de leur chronologie d'arrivée, avec sur la première page le nom du volume précédent et sur la dernière le nom du volume suivant. Parmi eux, de nombreuses traductions, où n’apparaît jamais le nom du traducteur. Et pour finir, un ouvrage particulièrement mystérieux:

« le Codex seraphinianus  est intraduisible. Composé dans une langue inconnue à l’alphabet ignoré, il décrit un monde inconnu. Rien ne le relie à notre univers ni à notre civilisation. Il n’existe aucun texte équivalent dans aucune langue connue. Dans ces circonstances, ce livre est indéchiffrable. Y chercher quoi que ce soit est contraire à la logique, cela revient à perdre son temps. »


Ironie ou absurdité suprême, ce livre est traduit en de multiples langues, dont l'arabe.

Faut-il nécessairement que les choses aient une logique ?


Il s'agit donc d'un texte étrange, à la limite entre l'absurde et le fantastique, qui interroge sur le  sens de la lecture, de la culture, de la conservation des archives, ainsi que de la traduction. Érudit tout en étant poétique, réaliste mais plein d‘excursions fantaisistes, La bibliothèque enchantée nous parle (sans doute en parallèle avec Borges que je n’ai pas lu) de notre univers de lecteur, de notre rapport aux livres et à la traduction.


Mots-clés : #absurde #lieu #traditions #universdulivre
par topocl
le Mar 23 Avr - 12:05
 
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Sujet: Mohammad Rabie
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Céline Minard

Bacchantes

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La police de Hong Kong est sur les dents. Trois braqueuses punko-foldingues et un rat ont investi une cave à vin géante, logée dans d‘anciens bunkers anglais hypersécurisés,  où un homme d’affaire astucieux - et aux dents longues - héberge les millésimes au prix inestimables de tous les plus riches collectionneurs de la planète, qui souhaitent ainsi échapper au fisc. L’image délirante et  symbolique d ‘une société  capitaliste où la dérive n’a plus que les limites de l’imagination.

Les trois braqueuses sont beaucoup mieux organisées que la police, qu’elles narguent avec d’autant plus de plaisir et de provocations que, on le comprend peu à peu,  leurs intentions sont simplement de monter un bon coup pour se moquer des riches et des puissants. Un typhon arrive dans 15 heures et il n’y a pas de temps à perdre.

La fin est des plus opaques, j’ai été rassurée en constatant sur internet que je n’étais pas la seule à n’y avoir rien compris.

Si on prend ça comme une galéjade, une satire de roman noir, une bonne blague qui cherche à démonter un certains nombre de stéréotypes, c’est assez cocasse et réussi.
Si on prend ça comme un roman de littérature, c’est d’une maigreur qui laisse affamée, et songeuse à l’idée que j’aurais pu laisser 13 euros 50 là-dedans (on ne peut même pas dire "Ne perdez pas votre temps" tellement c’est court). Les pieds de nez astucieux et fariboles rigolotes ne suffisent pas à compenser le manque d’intrigue, les pistes lancées non abouties, la superficialité du truc et des personnages.

Bon, Céline Minard, c’était marrant, cette bonne blague écrite à la va-vite, on dirait un défi lancé à la sortie d’un stage d’œnologie. Mais ça c’est bon pour une soirée comique entre copains. Quand est-ce que vous repassez à la littérature ?



Mots-clés : #absurde #criminalite #humour
par topocl
le Sam 20 Avr - 21:19
 
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Sujet: Céline Minard
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Elias Canetti

Le Témoin auriculaire, Cinquante caractères

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Pour rendre compte de ce bref ouvrage, le plus indiqué est peut-être de présenter la table des matières :
La proclamatrice de rois
Le lèche-noms
Le soumetteur
L’autobienfaitrice
Le rapporteur
Le chauffe-larmes
L’aveugle
Le plus-que-rendeur
L’étriquée du flair
La biens-et-avoirs
L’insinuateur de cadavres
Le teste-gloire
Le crapaud du beau
L’éblouisseuse
Le frétille-au-malheur
La grande coupable
Le faux parleur
L’obsédée du blanc
L’hydromane
Le parle-en-premier
La syllabo-cathare
Le témoin auriculaire
Le perdeur
L’amère emballeuse
Le cinq-sec
La cousine cosmique
Le mordeur-maison
Le légué
L’attrape-malices
La défectueuse
L’archéocrate
La cavalombreuse
Le papyromane
L’éprouvée
La fatiguée
L’atermoyeur
L’humble immémorial
La sultanotrope
La preneuse de gants
Le claironne-dieu
La garde-granit
Le détecteur d’éminences
L’astrolimpide
Le pince-héros
Le maestroso
La jetée
L’homme à hommes
L’administrateur de maux
L’inventée
Le rien-à-faire

Il y a un peu de satire ou de caricature dans certains de ces brefs portraits, beaucoup d’invention, de la folie clinique, un je-ne-sais-quoi qu’ils partagent avec quelques rares autres : on pense à un bestiaire borgésien, aux Voyages de Gulliver, aux Cronopes et Fameux de Julio Cortázar, à Michaux bien sûr, à cette pléiade d’écrivains qui ont donné un aperçu de cet univers de l’imaginaire en bordure du surréalisme et du nonsense.
Le lèche-noms est une sorte de fan, et s’apparente un peu au teste-gloire. L’aveugle est plutôt de ces touristes qui ne voient qu’au travers d’un objectif photo, le leur étant de prouver qu’ils sont allés où ils ont été… L’éblouisseuse (Mme Bellaisselle) est une poseuse narcissique qui expose… ses aisselles… Le faux parleur est une sorte d’improvisateur oral, porteur du chaos dans l’incompréhension des autres :
« La plupart du temps, le faux parleur réussit à rester incompris. »

Qui n’a jamais rencontré l’obsédée du blanc…
« Tout se passe alors comme si l’on portait en soi toutes les nappes qui l’obsèdent, strictement pliées, jamais étalées, en un tas d’une blancheur immaculée, pour toujours, pour toujours. »

… ou la défectueuse ?
« La défectueuse n’en finit pas de s’examiner, de se prendre en défaut, de se découvrir de nouveaux défauts. Elle trouve à redire à sa peau, s’enferme avec elle et n’en passe jamais en revue qu’une toute petite zone à la fois. »

Le parle-en-premier…
« Le parle-en-premier ne dit rien à quoi il ait d’abord réfléchi, il commence par le dire. Ce n’est pas son cœur, c’est sa langue qui déborde. Peu importe aussi ce qu’il dit, pourvu qu’il ait l’initiative. »

… ou le perdeur ?
« Il réussit à tout perdre. Il commence avec des choses insignifiantes. Il en a beaucoup à perdre. Que d’endroits n’y a-t-il pas où il est facile de perdre quelque chose ! »

L’eau était déjà une préoccupation avant 1974 ?
« L’hydromane est tourmenté par le gaspillage de l’eau. C’est comme ça que tout a commencé sur la lune, en son temps… "L’eau ? À quoi bon économiser l’eau ? Nous en avons assez pour des éternités !" Alors, on laissait les robinets à moitié ouverts, ils n’arrêtaient pas de goutter, et on prenait un bain tous les jours. C’était une race imprévoyante, ceux de là-haut. Et où cela les a-t-il menés ? Quand on a reçu les premiers rapports de la surface lunaire, l’hydromane était tout excité. Il avait toujours su que cela tenait à l’eau, les hommes de la lune avaient péri à cause de leur gaspillage d’eau. Il l’avait dit un peu partout, et les gens riaient et le prenaient pour un fou. Mais maintenant, maintenant on avait été là-haut et on pouvait le voir noir sur blanc, et même en couleur. Pas une goutte d’eau, et nulle part un seul être humain ! Il n’était pas difficile de faire le rapprochement. »

« Bien sûr, il pleut une autre fois, mais lui, qui est un vrai "compte-gouttes", sait bien qu’il pleut chaque fois un peu moins, bientôt il cessera tout à fait de pleuvoir, les enfants demanderont : comment c’était, la pluie, et, au milieu de la sécheresse qui sévira, on aura du mal à le leur expliquer. »

Le témoin auriculaire :
« C’est à peine croyable, ce que les gens peuvent être innocents, quand ils ne sont pas épiés. »

L’humble immémorial :
« "Tu voudrais donc vivre éternellement ?" demande-t-il à son fils, dès qu’il commence à peine à parler, et il le prépare très tôt à la résignation, afin qu’il devienne comme lui, et ne se jette pas aveuglément dans la vie, afin qu’il perpétue la race immémoriale des humbles. »



Mots-clés : #absurde
par Tristram
le Mar 9 Avr - 23:33
 
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Sujet: Elias Canetti
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Nicole Krauss

Forêt profonde

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Eh bien, la forêt a été vraiment obscure pour moi. Il y a là une recherche de virtuosité, dans une tentative pseudo(?)-philosophique tournant autour de l’identité, du double, de la métamorphose, des univers multiples qui nuit férocement au romanesque. Les discours « penseurs » envahissent le paysage et nuisent aux deux intrigues, qui devraient être des thrillers psychologiques, mais sont plutôt des objets cocasses que j’ai abordés avec un certain détachement

Il y a donc deux personnages (dont une écrivaine prénommée Nicole qui ne supporte plus son mari), menés en chapitres alternés, qui ont certes beaucoup de points communs : tous deux abandonnent leur vie américaine plus ou moins ordinaire, insatisfaits l’un de sa réussite vaine l’autre de son mariage en échec, s’exilent sans trop savoir pourquoi, s’installent au Hilton de Tel-Aviv, sont chacun pris en charge par un personnage mystérieux et atypique qui veut leur imposer l’un des histoires de judéité en rapport avec la kabbale, l’autre une curieuse histoire autour de Kafka dont la mort n’aurait été qu’un simulacre lui permettant une deuxième vie à l’abri de la notoriété. Le problème narratif, c’est qu’au-delà de ces similitudes, ils ne se rencontrent qu’à la dernière page dans une pirouette temporelle assez naïve.

J’aspire à un roman comme une clairière, dont le récit linéaire se suffirait à lui-même,sans thèse, sans thème, sans démonstration,
où l’auteur n’aurait pas le besoin de montrer qu’il ou elle est un ou une brillant(e) intellectuel(le),   n’aurait pas besoin de Kafka comme mentor, ni de régler ses comptes avec son ex.


mots-clés : #absurde #autofiction #communautejuive #creationartistique #identite #philosophique
par topocl
le Mer 9 Jan - 18:29
 
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Sujet: Nicole Krauss
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Romain Gary

Gros-Câlin

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Je ne le fait pas exprès, mais je suis actuellement dans une veine de lecture à tendance humoristique : Svevo, Durrenmätt et maintenant Emile Ajar, alias Romain Gary, l’une des plus grandes supercheries dans l’histoire des Lettres.
Monsieur Cousin, trentenaire au « style anglais », est statisticien. Il adopte dans son deux-pièces parisien un python de 2m 20 de long et rédige un traité d’herpétologie, consacré particulièrement aux pythons, en l’occurrence le sien, et qui doit faire date dans l’histoire des sciences.
Monsieur Cousin présente d’étranges affinités avec son animal familier. Surtout, M. Cousin crève de solitude dans une ville surpeuplée. Bien sûr, il y a sa collègue de travail, mademoiselle Dreyfus, une jeune guyanaise, mini-jupe et bottes de cuir, « seins sincères ». Il prend avec elle l’ascenseur chaque matin et traverse amoureusement chaque étage baptisé Bangkok, Singapour etc… Leurs relations ont du mal à dépasser ce stade. Il faut dire que monsieur Cousin est timide, délicat et scrupuleux. Alors, il trouve parfois réconfort auprès du serpent Gros-Câlin qui s’enroule autour de lui.
M. Cousin va chercher à résoudre ses problèmes existentiels successivement auprès d’un curé, d’un psychiatre, d’un thérapeute ventriloque, de voisins... 
A l’image de Gros-Câlin, M. Cousin a une pensée serpentiforme faite de circonvolutions, d’enroulements et de nœuds. Il manie la langue française avec une originalité certaine.  En voici quelques exemples qui montrent l’humour d’un Romain Gary jouant sur les mots, les dérivations et glissements de sens, l’absurde:

Je pense que le curé a raison et que je souffre de surplus américain. Je suis atteint d’excédent. Je pense que c’est en général, et que le monde souffre d’un excès d’amour qu’il n’arrive pas à écouler, ce qui le rend hargneux et compétitif. Il y a le stockage monstrueux de biens affectifs qui se déperdissent et se détériorent dans le fort intérieur, produit de millénaires d’économies, de thésaurisation et de bas de laine affectifs, sans autre tuyau d’échappement que les voies urinaires génitales. C’est alors la stagflation et le dollar.


Il hésita un moment. Il ne voulait pas être désagréable. Mais il n’a pas pu s’empêcher pour sortir.
-Vous savez, il y a des enfants qui crèvent de faim dans le monde, dit-il. Vous devriez y penser de temps en temps. Ca vous fera du bien.
Il m’a écrasé et il m’a laissé là sur le trottoir à côté d’un mégot. Je suis rentré chez moi, je me suis couché et j’ai regardé le plafond. J’avais tellement besoin d’une étreinte amicale que j’ai failli me pendre. Heureusement Gros-Câlin avait froid, j’ai astucieusement fermé le chauffage exprès pour ça et il est venu m’envelopper, en ronronnant de plaisir. Enfin, les pythons ne ronronnent pas, mais j’imite ça très bien pour lui permettre d’exprimer son contentement. C’est le dialogue.


Il ne me reste plus, pour faire le pas décisif, qu’à surmonter cet état d’absence de moi-même que je continue à éprouver. La sensation de ne pas être vraiment là. Plus exactement, d’être une sorte de prologomène. Ce mot s’applique exactement à mon état, dans « prologomène » il y a prologue à quelque chose ou à quelqu’un, ça donne de l’espoir ? Ce sont des états d’esquisse, de rature, très pénibles, et lorsqu’ils s’emparent de moi, je me mets à courir en rond dans mon deux-pièces à la recherche d’une sortie, ce qui est d’autant plus affolant que les portes ne vous aident pas du tout.



cest ce qu’on appelle justement des prologomènes, de l’anglais, prologue aux men, hommes, au sens de pressentiment.


La vérité est que je souffre de magma, de salle d’attente, et cela se traduit par un goût nostalgique pour divers objets de première nécessité, extincteurs rouge incendie, échelles, aspirateurs, clés universelles, tire-bouchons et rayons de soleil. Ce sont des sous-produits de mon état latent de film non développé d’ailleurs sous-exposé. Vous remarquerez aussi l’absence de flèches directionnelles.


Par exemple, elle [la société] ferme les bordels, pour fermer les yeux. C’est ce qu’on appelle morale, bonnes mœurs et suppression de la prostitution par voies urinaires, afin que la prostitution authentique et noble, celle qui ne se sert pas de cul mais des principes, des idées, du Parlement, de la grandeur, de l’espoir, du peuple, puisse continuer par des voies officielles.


J’ai parfois l’impression que l’on vit dans un film doublé et que tout le monde remue les lèvres mais ça ne correspond pas aux paroles. On est tous post-synchronisés et parfois c’est très bien fait, on croit que c’est naturel.


Lorsqu’on tend au zéro, on se sent de plus en plus, et pas de moins en moins. Moins on existe et plus on est de trop. La caractéristique du plus petit, c’est son côté excédentaire. Dès que je me rapproche du néant, je deviens en excédent. Dès qu’on se sent de moins en moins, il y a à quoi bon et pourquoi foutre. Il y a poids excessif. On a envie d’essuyer ça, de passer l’éponge. C’est ce qu’on appelle un état d’âme, pour cause d’absence.


Je passai une journée sinistre, au cours de laquelle je remis tout en cause. J’étais plein de moi-même avec bouchon.


Je n’ai pas compris et j’en fus impressionné. Je suis toujours impressionné par l’incompréhensible, car cela cache peut-être quelque chose qui nous est favorable. C’est rationnel chez moi.


Je n’écoutais pas ce que le père Joseph disait, je laissais faire, il poussait à la consommation. Il paraît que dieu ne risque pas de nous manquer, parce qu’il y en a encore plus que de pétrole chez les Arabes, on pouvait y aller à pleines mains, il n’y avait qu’à se servir.


-Monsieur le commissaire, dans ces affaires-là, on ne choisit pas, vous savez. C’est des sélectivités affectives. Je veux dire, des affinités électives. Je suppose que c’est ce qu’on appelle en physique les atomes crochus.


On rit beaucoup, bien sûr, en lisant « Gos-Câlin », mais c’est un rire tendre car se trouve toujours présent chez l’auteur cette profonde humanité. Romain Gary traduit avec humour le drame de l’individualisme, la misère affective des grandes villes.  

Les gens sont malheureux parce qu’ils sont pleins à craquer de bienfaits qu’ils ne peuvent faire pleuvoir sur les autres pour causse de climat, avec sécheresse de l’environnement, chacun ne pense qu’à donner, donner, donner c’est merveilleux, on crève de générosité, voilà. Le plus grand problème d’actualité de tous les temps, c’est le surplus de générosité et d’amitié qui n’arrive pas à s’écouler normalement par le système de circulation qui nous fait défaut, Dieu sait pourquoi, si bien que le grand fleuve en question en est réduit à s’écouler par voies urinaires. Je porte en moi en quelque sorte des fruits prodigieux invisiblement qui chutent à l’intérieur avec pourrissement et je ne puis les donner tous à Gros-Câlin, car les pythons sont une espèce extrêmement sobre et Blondine la souris, ce n’est pas quelque chose qui a de gros besoins, le creux de la main lui suffit.
Il y a autour de moi une absence terrible de creux de la main.


Quand j’étais gosse au dortoir je faisais venir la nuit à l’Assistance un bon gros chien que j’avais inventé moi-même dans un but d’affection et mis au point avec une truffe noire, de longues oreilles d’amour et un regard d’erreur humaine, il venait chaque soir me lécher la figure et puis j’ai dû grandir et il n’y avait plus rien. Je me demande ce qu’il est devenu, car celui-là, il ne pouvait vraiment pas se passer de moi.


J’ai même regardé dans le dictionnaire, mais il y avait une faute d’impression, une fausse impression qu’ils avaient là. C’était marqué : être, exister. Il ne faut pas se fier aux dictionnaires, parce qu’ils sont faits exprès pour vous. C’est le prêt-à-porter, pour aller avec l’environnement. Le jour où on s’en sortira, on verra qu’être sous-entend et signifie être aimé. C’est la même chose. Mais ils s’en gardent bien.



Mots-clés : #absurde #humour #solitude
par ArenSor
le Dim 23 Déc - 20:08
 
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Joseph Heller

Catch 22

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Histoire d'une escadrille d'aviateurs américains basée sur une petite île italienne pendant la Seconde Guerre mondiale, épopée burlesque dont le narrateur, le navigateur-bombardier Yossarian, tente essentiellement de sauver sa vie, cette visée égoïste n’étant finalement pas dépourvue de toute éthique.
« ‒ Ils essaient de me tuer, lui déclara calmement Yossarian.
‒ Personne n’essaie de te tuer, cria Clevinger.
‒ Alors pourquoi me tirent-ils dessus ? demanda Yossarian.
‒ Ils tirent sur tout le monde, riposta Clevinger. Ils essaient de tuer tout le monde.
‒ Et alors, qu’est-ce que ça change ? […]
…] Yossarian avait des preuves de ce qu’il avançait : des étrangers qu’il ne connaissait même pas le canardaient chaque fois qu’il s’élevait dans les airs pour les arroser de bombes, et ça n’était pas drôle du tout. »

« ‒ L’ennemi, rétorqua Yossarian en pesant ses mots, c’est quiconque t’envoie à la mort, de n’importe quel côté qu’il soit, colonel Cathcart inclus. »

Le titre signifie "Comprendre (l’Article) 22". Cet « Article » du règlement intérieur de la base aérienne stipule que « quiconque veut se faire dispenser de l’obligation d’aller au feu n’est pas réellement cinglé. » Sachant que seuls les malades, y compris mentaux, sont dispensés de missions aériennes s’ils en font la demande, on mesure tout ce qu’a d’inextricable cette aporie. C’est le cercle vicieux, le principe de "double contrainte", où deux injonctions s'opposant paradoxalement mènent à la schizoïdie. Pour faire bonne mesure, l’infirmerie est « fermée jusqu’à nouvel ordre », en prévision du « Grrrand Siège de Bologne »… D’autres situations existentielles semblablement paradoxales surgissent dans le récit.
« L’Article 22 dit qu’ils ont le droit de faire tout ce que nous ne pouvons pas les empêcher de faire. »

« L’Article 22 était une pure fiction, il en était certain, mais ça ne faisait pas la moindre différence. Le problème était que tout le monde croyait à son existence, ce qui était bien pire, car il n’y avait pas de texte susceptible d’être ridiculisé, réfuté, critiqué, attaqué, haï, injurié, maudit, déchiré, piétiné ou brûlé. »

Le roman tourne autour de la folie, celle de la société, mais aussi celle des combattants en état de choc, et celle que simulent les hommes pour la fuir ‒ le non-sens par le nonsense :
« Des hommes devenaient fous et recevaient des médailles en récompense. »

Cette satire n’est pas gratuite (qu’on songe au délire maccarthyste, évoqué dans le livre). L’armée est ici une vaste administration bureautique dont le fonctionnement absurde et vicieux broie les hommes. Ainsi, le quota de missions rempli, chaque membre de l’escadrille attend vainement son rapatriement jusqu’à ce que le quota soit augmenté, le renvoyant au combat. L’humour incessant élude mal le principal sentiment des militaires ‒ la peur de la mort inévitable ‒, et renforce le kafkaïen de la machinerie qui les écrase.
« "Les hommes râlent, le moral se détériore ; tout est de votre faute.
‒ Non, c’est de votre faute, riposta Yossarian. Vous n’aviez qu’à ne pas augmenter le nombre des missions.
‒ Permettez, répliqua le colonel Korn. C’est de votre faute, car c’est vous qui avez refusé de voler. Les hommes acceptaient tout à fait d’accomplir autant de missions que nous le demandions, tant qu’ils pensaient ne pas avoir d’alternative. »

Toute une escadrille de figures caractéristiques est décrite, en passant par Mudd, « l’homme mort dans la tente de Yossarian » (abattu en vol avant même d’être intégré dans le groupe), un « soldat inconnu » comme « le soldat en blanc », anonyme momie de plâtre à l’hôpital. Aventures amoureuses sensiblement rapportées, avec une belle Italienne, la femme du lieutenant Scheisskopf ("tête de merde", le passionné des concours de défilés…), l’infirmière Duckett.  
Voici un portrait exemplaire d’un des protagonistes, qui donne à évaluer le style :
« Tout le monde s’accordait à dire que Clevinger irait loin dans la carrière universitaire. En bref, il était de ces gens dotés d’une grande intelligence, mais dépourvus de jugeote – tout le monde le savait, sauf ceux qui n’allaient pas tarder à le découvrir.
En un mot, c’était un imbécile. Yossarian le comparait souvent à ces individus dont les portraits figurent dans les musées d’art moderne, avec les deux yeux d’un seul côté de la figure. Bien sûr, c’était une illusion, due à la tendance très nette de Clevinger à considérer uniquement un seul côté de chaque question et à laisser l’autre dans l’ombre. Politiquement, il était humanitariste, il savait distinguer la droite de la gauche et se trouvait toujours coincé entre les deux. Il prenait constamment la défense de ses amis communistes devant ses ennemis de droite, et celle de ses amis de droite devant ses ennemis communistes ; les deux groupes le détestaient cordialement et ne le défendaient jamais, parce qu’ils le considéraient comme un imbécile.
Mais c’était un imbécile très sérieux, très sincère et très consciencieux. Impossible d’aller au cinéma avec lui sans se faire entraîner dans une discussion sur l’empathie, Aristote, les Universaux, les messages et les devoirs du cinéma en tant que forme artistique dans une société matérialiste. Les filles qu’il invitait au théâtre devaient attendre le dernier entracte pour savoir si elles voyaient une bonne ou une mauvaise pièce – ce qui leur permettait de tomber immédiatement d’accord avec lui. C’était un idéaliste militant qui menait campagne contre le sectarisme racial en s’évanouissant devant ses adversaires. Il savait tout de la littérature, sauf y prendre plaisir. »

Le célèbre arbitraire égalitaire de l’armée :
« ‒ Popinjay, votre père est-il millionnaire ou membre du Sénat ?
‒ Non, sir.
‒ Tant mieux. Z’êtes dans la merde jusqu’au cou, Popinjay, et c’est pas fini. Au fait, il n’est pas non plus général ou haut fonctionnaire par hasard ?
‒ Non, sir.
‒ Tant mieux. Que fait votre père ?
‒ Il est mort, sir.
‒ De mieux en mieux. Vous êtes vraiment dans la mouise, Popinjay. »

La fameuse lettre type de l’administration, qui malgré sa polyvalence peut s’avérer inexacte (lorsqu’il s’agit d’une erreur ‒ administrative ‒ sur la personne) :
« "Chère Madame, Monsieur, Mademoiselle, ou Monsieur et Madame Daneeka, aucun mot ne saurait exprimer la profonde douleur que j’ai ressentie, quand votre mari, fils, père ou frère, a été tué, blessé ou porté disparu." »

Comment ça marche :
« Sans comprendre comment c’était arrivé, les hommes en service actif découvrirent qu’ils étaient à la merci des administratifs payés pour les aider. Ils étaient malmenés, insultés, harcelés, bousculés du matin au soir. Quand ils se fâchaient, le capitaine Black répliquait que des gens vraiment loyaux ne verraient pas d’inconvénient à signer tous les serments de fidélité qu’on exigeait d’eux. »

« "L’essentiel, c’est de pouvoir les faire signer sans arrêt, expliqua-t-il à ses amis. Peu importe qu’ils soient sincères ou non. C’est pour ça qu’on demande aux bambins de vouer allégeance au drapeau avant même de comprendre ce que signifie “vouer” et “allégeance”. »

Éblouissante démonstration de trading où « chacun a sa part » dans le syndicat grâce à son fondateur, Milo Minderbinder, l’officier de mess qui achète des œufs sept cents pièce et les revend cinq cents, l’allégorie du commerce planétaire : ce génie rentabilise la guerre au marché noir, réquisitionnant les avions pour faire tourner les marchandises, et va jusqu’à faire bombarder son propre groupe pour le compte de l’ennemi ‒ avec profit, ce qui l’absout :
« Milo secoua la tête avec lassitude et patience. "Les Allemands ne sont pas nos ennemis. Oh ! je sais bien ce que vous allez me répondre. Bien sûr, nous sommes en guerre avec eux. Mais les Allemands sont aussi d’honorables membres du syndicat, et c’est mon devoir de protéger leurs droits d’actionnaires. Peut-être ont-ils commencé cette guerre, peut-être sont-ils en train de tuer des millions de gens, mais n’empêche qu’ils payent leurs factures beaucoup plus rapidement que certains de nos alliés que je ne nommerai pas. Vous ne comprenez donc pas que je dois respecter le caractère sacré de mon contrat avec l’Allemagne ? Vous ne comprenez donc pas mon point de vue ?
‒ Non", répliqua sèchement Yossarian.
Milo fut blessé et ne fit aucun effort pour dissimuler sa peine. »

L’ouvrage n’est pas dénué de causticité, voire de cynisme :
« Un jour, il faudrait bien que quelqu’un fasse quelque chose. Chaque victime était coupable, chaque coupable une victime, mais un jour il faudrait que quelqu’un brise ce cercle vicieux d’habitudes héréditaires qui les détruisait tous. Dans certains pays d’Afrique, des marchands d’esclaves continuaient à voler des petits garçons pour les vendre à des hommes qui les éventraient et les mangeaient. Yossarian s’étonna que des enfants pussent supporter des sacrifices aussi barbares sans se plaindre ni hurler de terreur. Il y vit une preuve de stoïcisme. Autrement, se dit-il, cette coutume aurait disparu, car aucun être humain n’oserait sacrifier des enfants pour satisfaire sa soif de richesses ou d’immortalité. »

Le moteur qui régit toutes les actions des gradés semble annoncer le principe de Peter :
« ‒ Pourquoi veut-il être général ?
‒ Pourquoi ? Pour la raison qui me pousse à vouloir être colonel. Qu’avons-nous d’autre à faire ? Tout le monde nous enseigne à viser plus haut. Un général est plus haut placé qu’un colonel, et un colonel qu’un lieutenant-colonel. Nous essayons donc de monter en grade tous les deux. »

« Un colonel de plus dans son état-major lui permettait de commencer à réclamer deux majors supplémentaires, quatre capitaines supplémentaires, seize lieutenants supplémentaires et une quantité indéfinie de soldats supplémentaires, de machines à écrire, bureaux, classeurs, voitures et autres équipements et fournitures non négligeables, qui rehausseraient d’autant son prestige et augmenteraient la puissance de sa force de frappe dans la guerre qu’il [le général Peckem] avait déclarée au général Dreedle. »

Une recette stylistique récurrente de l’ouvrage, c’est celle de faire allusion à un épisode, mais de ne le narrer que plus tard. Comme il n’y a pas de temps mort, le lecteur est immergé dans un vaste tourbillon qui le ramène parfois dans le passé, quand le quota de missions à effectuer était moindre. Ces boucles induisent le ressenti d’un vortex fermé auquel les cadets n’échappent pas ‒ et expliquent pourquoi il est fait référence à un épisode avant qu’il soit relaté. C’est aussi la solution toute trouvée aux sensations de déjà-vu du pauvre aumônier. J’ai eu par moments l’impression d’une grande fraise qui entamerait un peu plus à chaque tour la réalité brute. Les répliques répétitives, les reprises de certaines scènes (comme Snowden blessé) participent du même procédé, qui progressivement se révèle particulièrement grinçant (surtout déployé sur environ 600 pages). Le tout forme un ensemble aussi original qu’efficace, une belle réussite.

Remarques :
Puisqu’il n’y a pas de note à son propos, je précise que l’Atabrine est un médicament préventif de la malaria dont la prise était obligatoire dans l'armée américaine (malgré ses effets secondaires) ; c’est la nivaquine, que l’armée française contraignait les soldats à consommer outremer, encore à la fin des années 70 (témoignage personnel).
Hungry Joe, qui hurle dans ses cauchemars de chaque nuit et aura une mort des plus hilarantes, m’a fait penser à G.I. Joe version verso.
Ce livre rappelle plusieurs séries ou films, qu’il a peut-être d’ailleurs inspiré, mais qui n’atteignent pas à sa complexe densité pour ceux que j’ai pu voir. Il n’y a pas que du loufoque dans le tragi-comique, mais aussi de l’horrible, comme la mort de Kid Sampson (et toujours de l’absurde).
Comme souvent avec un livre écrit dans une langue qu’on connaît un peu, j’ai deviné un peu de ce que je manquais à en lire une traduction, même bonne ‒ l’intraduisible, cet esprit spécifique qui infuse quand même.
Son antimilitarisme et l’approche baroque d’un sujet difficile mais personnellement vécu rappelle Abattoir 5 (Kurt Vonnegut).

« Nately prit immédiatement la mouche : "Il n’y a rien d’absurde à risquer sa vie pour son pays !
‒ Tiens donc ! Qu’est-ce qu’un pays ? Tout simplement un morceau de terre entouré de tous côtés par des frontières, artificielles en général. Les Anglais meurent pour l’Angleterre, les Américains meurent pour l’Amérique, les Allemands pour l’Allemagne et les Russes pour la Russie. Il y a maintenant cinquante ou soixante pays engagés dans cette guerre. Ces pays ne valent sûrement pas tous la peine qu’on meure pour eux.
‒ N’importe quelle raison de vivre, rétorqua dignement Nately, est aussi une raison de mourir.
‒ N’importe quelle raison de mourir, répondit le sacrilège, est aussi une excellente raison de vivre. »

« Dans un monde où le succès tenait lieu de vertu cardinale, il [l’aumônier] s’était résigné à l’échec. »

« La patrie était en danger, et Yossarian compromettait ses droits imprescriptibles à la liberté et à l’indépendance en ayant le culot de vouloir les exercer. »



Mots-clés : #absurde #deuxiemeguerre #guerre #humour
par Tristram
le Jeu 25 Oct - 0:49
 
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Sujet: Joseph Heller
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Lewis Carroll

La canne du destin

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Conte ou nouvelle (environ trente pages), d'extrême jeunesse, première trace de publication en 1849 dans la petite parution manuscrite de Lewis Carroll.

Il est assez intéressant de constater que la matière tire, déjà, énormément sur le cocasse doublé de merveilleux, d'imaginaire onirique fort bien trempé, très absurdisant.

Les tribulations de deux barons, d'un magicien et d'un certain Blowski, narrées via de courtes scènes déjà bien dans le style d'Alice.

Une dose certaine d'humour britannique, une charge de farfelu et de non-sense, l'exercice est si maîtrisé qu'on peine à croire que, si jeune, Carroll possédait à ce point les outils et ingrédients littéraires qui ont fait sa renommée mondiale:

Un bien brillant fin jeune homme, en somme, n'est-il pas ?


(Piètrement ravaudé d'un message sur Parfum du 8 mai 2014)"


mots-clés : #absurde #nouvelle
par Aventin
le Mer 3 Oct - 19:10
 
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Sujet: Lewis Carroll
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Frédéric Berthet

Daimler s'en va

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J’ai hésité à ouvrir un fil pour un auteur qui n’a que très peu publié, mais comme j’avais voulu le faire pour Jean de La Ville de Mirmont,  pourquoi pas pour Frédéric Berthet.
De plus, « Daimler s’en va » me semble entretenir certaines parentés avec «Les Dimanches de Jean Dézert » : brièveté du texte, univers du quotidien, humour et intense sensibilité. Le texte de Berthet est cependant plus marqué par l’absurde et les procédés d’écriture de la seconde moitié du XXe siècle.
S’il y a bien un livre auquel s’appliquerait la formule de C. Marker « L’humour est la politesse du désespoir », c’est bien celui-ci. Raphaël Daimler (dit Ralph), probable autoportrait de l’auteur, se révèle comme un funambule, n’ayant pas appris le métier, et virevoltant avec grâce au bord d’un précipice. Il sait qu’il va tomber, mais l’important est de le faire avec une suprême élégance !  

Il est vrai que Raph, sorte de détective sans enquêtes, joue de malchance. Sa belle vient de le quitter pour les îles. Il va faire une vague tentative pour la rejoindre :

Daimler fait passer dans Le Figaro la petite annonce suivante : « Jeune homme sérieux, titulaire d’une licence de droit, bon en équitation, cherche place de précepteur ou secrétaire particulier aux Barbades anglaises » Il ne reçoit AUCUNE réponse.


Rapidement son attention se porte vers d’autres filles qu’il a l’occasion de rencontrer, mais sans grand succès.

Daimler a repéré, dans l’immeuble d’en face, une fille, qui passe et repasse devant une fenêtre (tout habillée). Daimler, quant à lui, est penché à sa propre fenêtre et tient à la main une poêle dans laquelle il vient de faire sauter quelques petites pommes de terre, taillées en cube. Il en lance quelques-unes, pour essayer d’attirer l’attention de la fille. Il rêve d’avoir son téléphone, de l’appeler et de lui dire, sur un ton excédé : « Ecoutez, ça fait un quart d’heure que je vous lance des petites pommes de terre sautées, et… »


Parfois, il observe sa chambre à partir des toits :

Il s’installe confortablement dans l’obscurité, le dos contre la cheminée, les pieds sur une antenne de télévision, et fume une cigarette. Il jette un coup d’œil en direction du fauteuil vide où il était assis une demi-heure avant, et constate avec satisfaction que, vue du dehors, la pièce a l’air paisible, presque studieuse ; elle ressemble à la cabine du capitaine, dans les vaisseaux fantômes.


Daimler souhaiterait beaucoup connaître la gloire littéraire et il s’y prépare :

En fait Daimler prépare déjà le discours qu’il prononcera à Stockholm, lorsqu’on lui donnera le prix Nobel et qu’il sera extrêmement âgé. Il se méfie de ce qu’il sera devenu à cet âge, et prend ses précautions avant.


Il trouve décevant ses tentatives pour renouer avec la poésie :

Quand il avait une quinzaine d’années, Daimler écrivait des poèmes, en octosyllabes, où il était question d’envols de corbeaux au-dessus des terres labourées, d’odeurs citronnées, de parfums capiteux et de femmes alanguies. Il se dit qu’il devrait s’y remettre. Ce qui donne :
Over
Rio Bravo appelle Tango II
Crapaud IV appelle Tango, bon sang
Coyote hurlant appelle Tango malade
Over

A part le fait qu’il soit passé au vers libre, son état d’esprit a changé. L’inspiration ne se commande pas.


Daimler a beaucoup d’états d’âme

Daimler va acheter des croissants. Daimler regarde le journal télévisé. Daimler va au restaurant. Daimler mène une vie normale.
- C’est hallucinant, pense-t-il.


Quand Daimler voit des pigeons dans la rue, il a envie de leur courir après. On lui demanderait pourquoi, et il expliquerait :
- C’est qu’ils manquent d’exercice.


Daimler fait parfois des rêves étranges :

Un autre rêve de Daimler : il est poursuivi par un œuf sur le plat géant, à peu près deux mètres de diamètre, et comme monté sur coussin d’air. Daimler dévale des collines, court à travers bois. De temps en temps, haletant, il se retourne : l’œuf sur le plat continue de le suivre.


Un jour, il aperçoit derrière la fenêtre un pantin le représentant, la tête en bas :

Daimler en a assez. De toute façon, il savait que ça se terminerait comme ça un jour. Ou autrement, mais il devait avoir vu trop de films de vampires
- Eh bien, entre, dit Daimler.
Et, par pure politesse, il va lui-même ouvrir la fenêtre.


Un petit livre drôle, charmant, touchant et qui en offrira beaucoup plus si affinités. Very Happy


Mots-clés : #absurde #humour #viequotidienne
par ArenSor
le Lun 24 Sep - 18:53
 
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Samuel Beckett

L’Innommable

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Comble de l’abstraction après Molloy et Malone meurt (les trois ouvrages constituent la trilogie romanesque de Beckett), de la concentration du narrateur immobile dans le noir. Ce narrateur est d’ailleurs hanté par « ces Murphy, Molloy et autres Malone », précédents personnages de l’auteur, sans oublier le « pseudo-couple Mercier-Camier », et lorsqu’il parle de « mes créatures », c’est peut-être en tant qu’écrivain, ou Dieu, voire l'auteur ; il y a aussi répétition de l’obligation de « dire des mots ». Sont évoqués Basile, puis Mahood, un des représentants de Dieu, ou une des divinités qui président à son destin d’unijambiste, de supplicié au carcan, puis Worm, lui ou pas lui aussi (ou non plus). Mais le procédé allégorique ne s’applique pas vraiment, ou alors pas longtemps, de même que la métaphore métaphysique sur la condition humaine.
Au début, les paragraphes sont espacés, le lecteur respire encore, mais cela ne dure pas, le texte forme un bloc où la verve de l’auteur ne s’essouffle pas (et il a fait école), un déroulement serré où il ne se passe que presque rien, une sorte de lente métamorphose presqu’incompréhensible, un râlage, un maugréement plus qu’une complainte, une souffrance résignée et sans signification, une attente sans autre espoir que la mort finale, le silence (et même cela n’est pas sûr).
Ce livre est une sorte de machine à broyer d’une grande efficacité. Et ce soliloque litanique doit parfaitement se prêter à la déclamation.
« Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais. »

« Non, non, je nous sais tous ici pour toujours, depuis toujours. »

« Pourquoi me suis-je fait représenter parmi les hommes, dans la lumière ? Il me semble que je n’y étais pour rien. Passons. Je les vois encore, mes délégués. Ils m’en ont raconté sur les hommes, sur la lumière. »

« Et le plus simple est de dire que ce que je dis, ce que je dirai, si je peux, se rapporte à l’endroit où je suis, à moi qui y suis, malgré l’impossibilité où je suis d’y penser, d’en parler, à cause de la nécessité où je suis d’en parler, donc d’y penser peut-être un peu. Autre chose : ce que je dis, ce que je dirai peut-être, à ce sujet, à mon sujet, au sujet de ma demeure, est déjà dit, puisque, étant ici depuis toujours, j’y suis encore. »

« Mais il semble impossible de parler pour ne rien dire, on croit y arriver, mais on oublie toujours quelque chose, un petit oui, un petit non, de quoi exterminer un régiment de dragons. »

« Mais au lieu de dire ce que j’ai eu le tort de dire, ce que je ne dirai plus, ce que je dirai peut-être, si je peux, ne ferais-je pas mieux de dire autre chose, même si ce n’est pas encore ce qu’il faut ? »

« On m’a donné un pensum, à ma naissance peut-être, pour me punir d’être né peut-être, ou sans raison spéciale, parce qu’on ne m’aime pas, et j’ai oublié en quoi il consiste. »

« Ce qu’il veut, c’est mon bien, je le sais, enfin je le dis, dans l’espoir de le ramener à de meilleurs sentiments, s’il existe et, existant, m’écoute. »

« Ne pas avoir été dupe, c’est ce que j’aurai eu de meilleur, fait de meilleur, avoir été dupe, en voulant ne pas l’être, en croyant ne pas l’être, en sachant l’être, en n’étant pas dupe de ne pas être dupe. »

« Ce qui se passe, ce sont des mots. Je dis ce qu’on me dit de dire, dans l’espoir qu’un jour on se lassera de me parler. Seulement je le dis mal, n’ayant pas d’oreille, ni de tête, ni de mémoire. »

« Allez raconter après ça que je n’avais pas de prédispositions à la condition humaine. »

« Il n’y a que moi, moi qui ne suis pas, là où je suis. Et d’un. Des mots, il dit qu’il sait que ce sont des mots. »

« …] comme s’il était en vie, comme s’il pouvait comprendre, même si cela ne sert à rien, et cela ne sert à rien. Et cela est un bonheur pour lui, qu’il ne puisse pas bouger, même s’il en souffre, car ce serait signer son arrêt de vie, que de bouger de là où il est, à la recherche d’un peu de calme, d’un peu de silence de naguère. »

« Mais quelle est cette histoire de ne pouvoir mourir, vivre, naître, ça doit jouer un rôle, cette histoire de rester là où l’on se trouve, mourant, vivant, naissant, sans pouvoir avancer, ni reculer, ignorant d’où on vient, où on est, où on va, et qu’il soit possible d’être ailleurs, d’être autrement, sans rien supposer, rien se demander, on ne peut pas, on est là, on ne sait qui, on ne sait où, la chose reste là, rien ne change, en elle, autour d’elle, apparemment, apparemment. Il faut attendre la fin, il faut que la fin vienne, et dans la fin ce sera, dans la fin enfin ce sera peut-être la même chose qu’avant, que pendant le long temps où il fallait aller vers elle, ou s’en éloigner, ou l’attendre en tremblant, ou joyeusement, averti, résigné, ayant assez fait, assez été, la même chose, pour qui n’a su rien faire, rien être. »

« …] je ne sais pas, c’est un rêve, c’est peut-être un rêve, ça m’étonnerait, je vais me réveiller, dans le silence, ne plus m’endormir, ce sera moi, ou rêver encore, rêver un silence, un silence de rêve, plein de murmures, je ne sais pas, ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n’y a que ça, il faut continuer, c’est tout ce que je sais, ils vont s’arrêter, je connais ça, je les sens qui me lâchent, ce sera le silence, un petit moment, un bon moment, ou ce sera le mien, celui qui dure, qui n’a pas duré, qui dure toujours, ce sera moi, il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

« On n'invente rien, on croit inventer, s'échapper, on ne fait que balbutier sa leçon, des bribes d'un pensum appris et oublié, la vie sans larmes, telle qu'on la pleure. »
Samuel Beckett, « Molloy »


Mots-clés : #absurde
par Tristram
le Dim 23 Sep - 22:08
 
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Sujet: Samuel Beckett
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Julien Bouissoux

Janvier

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Janvier, notre antihéros, travaille pour une multinationale. Il se retrouve d'abord relégué dans un bureau au fond d'une impasse, puis ne reçoit plus de travail, plus de contacts, plu d'attention,  mais comme il continue à être payé, et bien il continue à venir aux heures habituelles sans faire de vagues, à arroser la plante verte,  à rêvasser en contemplant une heure, écrit deux-trois poèmes…Ce Bartleby involontaire des temps modernes continue à appartenir au monde du travail par le seul biais de son bulletin de salaire et de sa présence inutile.

Cela laissait envisager une critique acerbe du monde du travail, mais il y a là une certaine platitude, une insignifiance, sans doute plus ou moins volontaire, et il manque cette pique géniale, ce rebondissement inattendu, cette pointe d'humour, cette fin mordante que j'ai attendus tout du long. N’est jamais arrivé le roman à message que j'avais espéré. Ce livre a la même sagesse pépère que Janvier qui continue indéfiniment à se pointer à l'heure.

mots-clés : #absurde #contemporain #mondedutravail
par topocl
le Mer 29 Aoû - 13:42
 
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Éric Chevillard

Palafox

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« Certes, à première vue, tout laisse à penser que Palafox est un poussin, un simple poussin puisque son œuf vole en éclats, un autruchon comme il en éclôt chaque jour de par le monde, haut sur pattes et le cou démesuré, un girafon très ordinaire, au pelage jaune tacheté de brun, un de ces léopards silencieux et redoutables, volontiers mangeurs d'hommes, un requin bleu comme tous les requins bleus, assoiffé de sang, en somme un moustique agaçant de plus, avec sa trompe si caractéristique, un éléphanteau banal, mais bientôt on se prend à en douter. Palafox coasse. Palafox nous lèche le visage et les mains. Alors nos certitudes vacillent. Penchons-nous sur Palafox. »

(Présentation par Éric Chevillard lui-même)

Palafox est un protéiforme/ polymorphe animal en perpétuelle métamorphose (un des personnages, Sadarnac, le prétend assidûment d’origine aquatique), vorace et difficile à apprivoiser/ domestiquer (ce qui ne l’empêchera pas, ou lui permettra, de gagner un concours de caniches toilettés en lion !) Le récit (roman ?) relate les péripéties occasionnées par son insertion difficile dans une famille, avec (ou malgré) l’aide de quatre zoologistes.
Il y aura donc une traque burlesque, occasion d’une satire des chasseurs et pêcheurs, ces affabulateurs dépassés :
« La meute le prend en chasse, nous restons en petit comité, hommes à femmes, fumeurs de pipes, amateurs de billard et de vieux whisky, entre autres aptitudes. »

Puis l’épisode du cirque :
« Une cage a été dressée sur la piste. Pour une raison x ou y, Perla est en maillot de bain. On lâche les bêtes, deux lions, trois lionnes, un léopard, un guépard à ne pas confondre avec le léopard, et un jaguar dont la fourrure tachetée rappelle un peu celle de Palafox. Perla leur présente un cerceau, les huit fauves passent à travers, elle enflamme le cerceau, les huit fauves passent à travers, elle ajoute un cerceau, les huit fauves passent à travers. Perla tient à son idée, elle enflamme le second cerceau, mais les huit fauves passent à travers. »

On y trouve une vision ironique de l’évolution des espèces :
« Il n’y aurait pas de vie ici-bas non plus, poursuit Zeiger, si chaque espèce ne s’était constituée qu’une fois ses proies favorites devenues assez grasses et nombreuses pour la nourrir, si la mangouste avait attendu le serpent, le serpent le crapaud, le crapaud la mouche, si la mouche nous avait attendus, etc., mais l’homme n’a pas attendu que l’épicier ouvre boutique pour se répandre, il a pris les devants. De même, vraisemblablement, Palafox. »

« L’animal dont la taille avoisinait celle d’une grosse guêpe ou d’un petit guépard n’était cependant ni tigré ni tacheté, ainsi nulle confusion possible. »

« Le fossé des générations – élargi et inondé dans les parcs zoologiques pour empêcher les singes ou les lémuriens de se mêler en douce aux visiteurs –, ce fameux fossé semble plus profond encore, et plus infranchissable, qui nous sépare des carcasses et autres beaux restes de nos ancêtres directs. »

C’est un peu aussi une caricature du monde animal vu par les hommes :
« Avez-vous déjà vu Palafox ou n’importe quelle autre coccinelle se révolter contre son sort et contester l’univers ? Ils se comportent en créatures, ils n’ont pas la prétention d’amender le sol sous leurs pattes, de conquérir l’espace, ni celle de mesurer le temps, ils grappillent les secondes, ce sont eux les propriétaires des sources, les habitants légitimes de ce monde, les vrais héros de Dieu. »

Mais je pense que ce livre est surtout à considérer comme une fin en soi, une exploration inventive de l’excellente idée de départ.
Cette inventivité a des modalités différentes de celles de Rabelais, Kafka, Sterne, Carroll, Michaux, Beckett, Ionesco, Jarry, Vian, Cortázar, auxquels elle s’apparente dans la longue tradition baroque (listes, accumulation, digressions, parenthèses, etc.) ; Chevillard a son propre style, grâce auquel il réinvente la fantaisie, l'absurde et le nonsense.
« (Zeiger lui-même peut en témoigner : la découverte d’une plume par dix enfants suscite en moyenne huit vocations d’Apaches sanguinaires contre deux seulement de matelassier et d’écrivain. Le professeur ajoute que les petites squaws sont ravissantes dans leurs panoplies d’infirmières, mais là il sort de son domaine.) »

« (tel amant qui pose un baiser sur des lèvres peintes, outre cette adorable petite bouche, embrasse aussi des centaines et des centaines de cochenilles mexicaines écrasées, pressurées, puis fondues dans un bâton de graisse animale, il nous paraît normal qu’il en soit averti, s’il cherchait un prétexte pour rompre, il le tient). »

Délire savamment contrôlé, canalisé à chaque point, empesé des expressions toutes faites d’un langage compassé (d’un français châtié), le texte est constamment animé d’un humour souvent léger, parfois grinçant (voire cruel, ce qui ne contredit pas une sensibilité enfantine) sous de faux airs de bénévolence :  
« Je précise que vous serez logée, nourrie si vous avez faim, blanchie s’il n’est pas trop tard [… »

« Il existe beaucoup d’autres méthodes de datation plus ou moins comparables à celle-ci. Poussez un pêcheur dans l’eau et comptez les cercles qui s’élargissent autour du point de chute, vous connaîtrez l’âge du fleuve. »

Le jeu des assonances n’est pas évité :
« Tendre enfant, il inventait tous les jours une sauterelle ingénieuse et employait le plus clair de ses loisirs à démonter puis remonter, les yeux bandés, des scarabées. »

L’auteur apparaît, et même intervient fréquemment :
« Voilà donc un autre fait acquis, on le savait déjà féroce, Palafox est aussi très joueur. Maureen lui apporte un cerceau, une pelote de laine, Algernon sacrifie une des pantoufles qui lui servent à écrire, une pantoufle usée, percée, déformée par l’usage – l’Everest, pour risquer une comparaison, est plus soigneux de ses brodequins. Mais Palafox la préfère à tous ses autres jouets. Il ne la lâche plus. Désormais quand nous parlerons de lui, il faudra l’imaginer non loin, entre ses pattes, entre ses dents, nous ne la citerons plus par souci esthétique, mais elle sera dans le champ. »

« Moi qui vous parle, je me souviens de l’époque où il n’était pas rare de voir une épicière. Je n’en vois plus. La destruction sauvage de leur habitat les condamne. Les plus agiles d’entre elles trouvent encore refuge dans la montagne mais, à moins d’une loi de protection que rien ne laisse présager, ces dernières auront disparu à leur tour d’ici quelques années. »

« Son plumage est blanc (sujet verbe complément, nous préférerions nous en tenir là, croyez-le bien, mais alors il nous faudrait sans cesse renvoyer le lecteur aux notes en bas de page, aux addenda en fin de volume, où nous développerions, commenterions, expliciterions chacun de nos propos, ce n’est pas une vie non plus. Blanc, par exemple, blanc ne signifie rien, notion galvaudée, couleur suspecte, attention aux illusions d’optique, aux faux témoignages, passez derrière, vérifiez tout, un œil exercé ne s’y trompe pas, la neige est bleue, pâle, très pâle, mais bleue, le mouton beigeâtre, la dent jaune, le lait pistache, l’arme rouge, la race rose, les nuits d’insomnie couleur d’encre et toutes ces pages translucides à noircir encore, le plumage de Palafox est blanc). »

« Le préposé aux inscriptions – gonflons vite un petit personnage corpulent aux joues roses – relève le numéro d’immatriculation, X366, tatoué sur la face interne de son oreille droite. (Les scènes du vaccin et du tatouage, oublis ou négligences, ne figurent pas dans ce récit.) Présentez-vous avec votre animal au contrôle vétérinaire, chuinte le subalterne, moins joufflu soudain et qui semble perdre contenance à mesure que nous reculons vers la porte, se voûter, se flétrir, qui trouve encore assez de souffle pour nous indiquer le bungalow voisin, puis il rend l’âme et monte au ciel, en zigzag, s’écrase au plafond et retombe, désormais inutile, dans une corbeille. »

« Le désordre est indescriptible – il suffit d’avoir survolé deux livres pour savoir que cette formule annonce un état des lieux rigoureux, avec inventaire des objets brisés ou dispersés et reportage à chaud sur les mouvements de foule : Palafox court sur la longue table du buffet, jardine dans les saladiers, goûte à tous les plats, à tous les bouquets, plus grave, tranche la carotide des génies embouteillés il y a quarante ans par Algernon, instables et agressifs à l’époque, qui se sont bonifiés sur la paille humide de sa cave, chaque jour gagnaient en respectabilité, pour finir ainsi, déchiquetés par les tessons, noyés dans leur propre sang. »

Les échos d’une guerre persistent en arrière-plan, signe peut-être que rire ne suffit pas ‒ ou que c’est là un rire jaune (poussin)...


Absurde, évidemment !

mots-clés : #absurde
par Tristram
le Lun 27 Aoû - 16:11
 
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Sujet: Éric Chevillard
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Raymond Queneau

Le Chiendent

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La scène se tient à Paris, et surtout sa banlieue, début des années trente (roman paru en 33), dans les classes populaires.
Etienne Marcel (comme la rue et la station de métro), d’abord une silhouette, devient un « être plat », puis un « être de consistance réduite », un « être de réalité minime », prenant de l’épaisseur aux yeux de l’observateur, Pierre Le Grand :
« Au lieu d’être découpé comme un soldat d’étain, ses contours s’adoucissent. Il se gonfle doucement. Il mûrit. L’observateur le distingue fort bien, mais n’en aperçoit aucune raison extérieure. Il a maintenant en face de lui un être doué de quelque consistance. Il constate avec intérêt que cet être doué de quelque réalité a les traits légèrement convulsés. Que peut-il se passer ? Cette silhouette est un être de choix. »

« J’observe un homme.
‒ Tiens. Romancier ?
‒ Non. Personnage. »

… et prenant conscience du monde et de lui-même, devenant « un homme qui pense » ; c’est la naissance d’un personnage au travers de ses propres sensations de narrateur :
« Il m’a suffi de tourner la tête à droite au lieu de la tourner à gauche, de faire un pas de plus et j’ai découvert des choses à côté desquelles je passais chaque jour, sans les voir. Je ne tournais pas la tête ; je l’ai tournée. Mais pourquoi l’ai-je tournée ? »

« …] j’ai beaucoup changé ces derniers temps je m’en aperçois maintenant oui le monde n’est pas tel qu’il apparaît, du moins quand on vit tous les jours la même chose alors on ne voit plus rien il y a pourtant des gens qui vivent pareil tous les jours moi, au fond je n’existais pas [… »

Le hasard fait donc se rencontrer Etienne (jeune employé de banque, propriétaire d'une villa inachevée dans la banlieue) et Pierre (oisif rentier), mais aussi Narcense, jeune saxophoniste de jazz au chômage et fasciné par les femmes, Sidonie Cloche, sage-femme avorteuse, Saturnin Belhôtel concierge, écrivain et philosophe à ses heures, Dominique qui tient une friterie à Blagny, Ernestine sa bonne, le père Taupe, vieux brocanteur misérable, « ivrogne et lubrique », les adolescent Théo et Clovis, le nain Bébé Toutout…
Imbroglio savamment intriqué de coïncidences, des bouts d’existences se croisent pour nouer l’intrigue structurée en boucle.
« Alors, ils quittèrent la clairière qui se trouve devant Carentan et, franchissant les fausses couches temporelles de l’éternité, parvinrent un soir de juin aux portes de la ville. Ils se séparèrent sans rien dire, car ils ne se connaissaient plus, ne s’étant jamais connus. »

Je tiens à préciser que la lecture de ce livre n’est pas laborieuse : le lecteur n’est jamais (vraiment, ou longtemps) égaré, et en définitive peu d’effort lui est demandé.
Accumulations rabelaisiennes, échos et rimes, rêves, stream of consciousness, (et même un désopilant fantasme/ digression, l’histoire du bilboquet), échanges épistolaires (ou d’« épistoles »), satires et tous genres d’humour, toutes formes de parodies (« Ernestine, Ernestine, disparue ! »), diverses techniques littéraires sont utilisées (sans jamais insister jusqu’à devenir lourd) ‒ et c’est toujours un grand plaisir de lecture.
La transcription phonétique qui caractérise partiellement son œuvre y apparaît déjà, comme une des sources de néologisme :
« Non, sa belle argent, elle l’aurait pas chtée comm’ ça su’ l’tapis vert, pour qu’aile s’envole et qu’aile la r’voie pus. Non. »

« Narcense n’ose se risquer. Il presquose, puis recule. »

D’une manière générale, c’est une vaste jubilation de mots, parfois aussi des archaïsmes :
« "Alibiforains et lantiponnages que tout cela, ravauderies et billevesées, battologies et trivelinades, âneries et calembredaines, radotages et fariboles !" se dit-elle. »

Souvent une certaine mélancolie affleure, teintée d’une réelle métaphysique :
« Sur le quai, des tas d’êtres humains tout noirs attendaient. On aurait dit du papier à mouches. Le jour, un peu abruti, n’était pas encore bien levé. L’air, parfaitement purifié par la nuit, recommençait à puer légèrement. À chaque instant, le nombre des attendants augmentait. Les uns ouvraient à peine des yeux rongés par le sommeil ; d’autres semblaient plus bas que jamais. Beaucoup étaient frais et dispos. Et presque tous avaient un journal à la main. Cette abondance de papier ne signifiait rien. »

« " C’est ça la vie, c’est ça la vie, c’est ça la vie." »

« Ils s’enfoncent dans leurs destins réciproques comme des crevettes dans le sable, ils s’éloignent et, pour ainsi dire, meurent. »

Une grande scène, celle des noces, qui se terminent par une macabre agonie :
« Elle ne saurait plus tarder ; l’autocar qui la transporte fend l’air ; sa carrosserie trépide d’impatience ; tel un cheval fougueux transportant sur son dos un capitaine de gendarmerie qui craint d’arriver à l’école du soir quand le cours de versification sera terminé, ainsi le puissant quadricycle emporte la noce joyeuse vers son destin, en avalant des kilomètres et en chiant de la poussière, rugissant comme un lion et ronflant comme un dormeur enrhumé. Il égrène un à un les villages de la route et bondit par-dessus les fossés, les ornières et les caniveaux ; les bicyclistes ne le font pas reculer, il aplatit les poules de son pneu increvable, les virages fascinés se laissent prendre à la corde, il foudroie la campagne et subjugue la ville, l’intelligent l’admire autant que l’imbécile. »

« C’est comme moi. I reste du pourri, mais la p’tite voix qui parle dans la tête quand on est tout seul, i n’en reste rien. La mienne quand è s’taira, è r’ parlera pas ailleurs. C’est ça qu’est drôle. C’est pas qu’ ça m’fâche autrement. On s’ passera d’moi. J’ m’en doute bien. Et je m’ passerai bien d’moi-même.
[...]
Bien sûr, y a quéque chose de très simple et tout l’ monde sait ça : la femme Taupe va mourir passque plus tôt ou plus tard, ça finit par arriver et si on vit c’est parce qu’on mourra. Pas vrai ? »

Grinçante caricature des "idéaux" petits-bourgeois :
« "Dans six mois au plus, songe Mme Belhôtel, nous aurons notre petite maison, notre petite maison close. Je la voudrais dans un quartier tranquille et sûr ; une clientèle bourgeoise et fidèle ; sept à huit filles, pas plus ; mais bien choisies. Il y aura tout plein d’or et de velours rouge, et l’on vivra dans l’abondance et le calme et Clovis deviendra ingénieur et il épousera la fille d’un gros industriel et les petits enfants auront une bonne anglaise avec de grandes dents et des rubans bleus flottant sur ses fesses osseuses. »

« Tu vas décrire avec régularité cette splendide trajectoire, Clovis, et rien ne pourrait t’en empêcher. (À moins qu’il ne crève en chemin, mais c’est pas la peine de le lui dire, il est d’un naturel si peureux, il se frapperait.) »

Queneau anticipe aussi la seconde Guerre Mondiale (roman écrit en 1932), avec « charge à la boyaux-nets » :
« Le conflit entre la Gaule et l’Étrurie va probablement tourner en conflagration mondiale. Les Ligures et les Ibères vont sans doute se joindre aux Gaulois ; les Ombriens, les Osques et les Vénètes aux Étrusques. Le peuple polonais a déclaré qu’il soutiendra son alliée de toujours et qu’il mettra sa Vistule à la disposition du gouvermint froncé. »

« Et de nouveau la culture française allait être sauvée, on allait même lui donner du bon engrais à cette culture, quelque chose de soigné, du sang et du cadavre. »

Impossible de ne pas penser à Céline, qui à la même époque publiait Voyage au bout de la nuit
Je suis particulièrement sensible au thème des personnages qui se savent dans un livre (fréquent dans l’œuvre romanesque de Queneau, pour ce que j’en ai lu) :
« ‒ Quel livre ? demandèrent les deux maréchaux errants.
‒ Eh bien, çui-ci. Çui-ci où qu’on est maintenant, qui répète c’ qu’on dit à mesure qu’on l’ dit et qui nous suit et qui nous raconte, un vrai buvard qu’on a collé sur not’ vie.
‒ C’est encore une drôle d’histoire, ça, dit Saturnin. On se crée avec le temps et le bouquin vous happe aussitôt avec ses petites paches de moutte. »

Parfois même le personnage (ou l’auteur ? ici Saturnin) apostrophe le lecteur :
« Gentil, gentil lecteur, soldat zou caporal, moule à gaufre, fesse de farine, je ne te cacherai pas plus longtemps, je suis soûl, soûl comme une vache, salement soûl. »

Le « coupe-œufs-durs-en-tranches-minces » vendu par un camelot, outre un témoignage des foires d’antan, marque l’absurde et le surréalisme qui affleurent dans ce beau roman.
Le titre fait je pense référence à la vie sous forme de reprises têtues, « multiples et complexes », cf. la première-dernière phrase.
Je regrette de n’avoir pas commencé ma découverte de Queneau par ce roman, certainement la meilleure porte d’entrée dans son univers.


mots-clés : #absurde #humour #universdulivre
par Tristram
le Dim 19 Aoû - 13:39
 
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Henri Michaux

Un certain Plume (1930)

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Sélection des errements de Plume, jeune homme pas contrariant, plutôt neutre, timoré voire faible, pusillanime, et courtois ‒ anti-héros de peu de conséquence : treize séquences (dont quatre rajoutées en 1936) sans rapport entr’elles, sortes de sketches rapides, de brèves mises en situation sur quelques pages (souvent guère plus de deux).

I. Un homme paisible
II. Plume au restaurant
III. Plume voyage
IV. Dans les appartements de la Reine
V. La nuit des Bulgares
VI. Vision de Plume
VII. Plume avait mal au doigt.
VIII. L'arrachage des têtes
IX. Une mère de neuf enfants !
X. Plume à Casablanca
XI. L'hôte d'honneur du Bren Club
XII. Plume au plafond
XIII. Plume et les culs-de-jatte


Nonsense, absurde, étrange, kafkaïen (cf. II, X), voire burlesque et shakespearien (cf. IV), onirique et/ ou cauchemardesque (cf. VI, VII), surréaliste (cf. VIII), avec aussi l’ombre de la guerre mondiale (cf. V ; il y a du malaise et du drame sous le benoît), et même peut-être de l’autobiographie qui se devine par endroits ; irréductible à un genre, à une définition (et à quelque citation sauf in extenso), il reste en mémoire sans qu’on puisse dire pourquoi. Nonsense est sans doute le qualificatif le plus approprié, car il serait vain d’y chercher du symbole, de l’allégorie, du message chiffré. C’est aussi une quintessence de l’œuvre de Michaux.
Faisant partie d’une discrète galaxie de petites œuvres inclassables, ce recueil annonce Cronopes et Fameux de Cortázar (1962), peut-être le Monsieur Songe de Pinget (1982), et Chevillard.

« Tiens, pensa Plume, ça fera un fameux souvenir de voyage plus tard. »

« Tout progrès, toute nouvelle observation, toute pensée, toute création, semble créer (avec une lumière) une zone d’ombre.
Toute science crée une nouvelle ignorance.
Tout conscient, un nouvel inconscient.
Tout apport nouveau crée un nouveau néant. »

Henri Michaux, postface à Un certain Plume (1963)


mots-clés : #absurde #fantastique
par Tristram
le Lun 13 Aoû - 15:09
 
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Jean Rolin

La frontière belge.

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j'ai lu ça dans la soirée hier, j'ai trouvé ça drôle, loufoque, truculent. Une bande vauriens-vauriennes foldingues, sordides et poétiques, en territoire du Nord, racontée d'un ton hyper-sérieux par un Jean Rolin imperturbable dans ses subjonctifs habilement parsemés. Pas la lecture impérissable, mais sympa, joyeux, léger. Tellement pas impérissable que, après lecture, je retrouve un commentaire écrit en 2015, sur ce bouquin totalement oublié, à part cette phrase, que j’avais citée à l'époque et qui a remué en moi quelque chose dans les strates tortueuses de la mémoire, parfait reflet du côté pince-sans-rire de l'auteur:
Je n'aime pas les poissons : on voit trop, chez eux, comment le corps ne sert en fin de compte qu'à réunir la bouche et le trou du cul.

C'est très ancré dans le territoire, et comme j'en reviens, cet aspect m'a bien plu.
En fait j'ai beaucoup mieux aimé qu'à l'époque. Est-ce que je vieillis ou est-ce que je suis rattrapée par l'esprit d'enfance (ce qui, au final, n'est qu'une seule et même chose)?


mots-clés : #absurde #aventure #humour #lieu
par topocl
le Ven 10 Aoû - 8:40
 
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Sujet: Jean Rolin
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Karel Pecka

Passage

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Roman existentiel narrant l'histoire d'Antonin Tvrz, découvrant un passage (dans la réalité le passage Lucerna) lieu de commerces et d'histoires de gens singuliers.
Il va petit à petit laisser sa vie habituelle pour s'aventurer dans les affres et péripéties de ce tunnel sans ambition particulière et sans vision d'une finalité spécifique.

Décrivant l'absurdité d'un certain type de société, remise en cause du libre arbitre porté habituellement comme un acquis sacré, Pecka décide de tracer une route voisine à celle de Kafka en démontrant la vacuité de beaucoup d'actions que l'on prend pour essentielles, de situations que l'on souhaite préserver sans savoir pourquoi, de relations dont on s'encombre sans jamais les questionner.

Une oeuvre vivante, vibrante et qui nous interpelle.


mots-clés : #absurde
par Hanta
le Sam 4 Aoû - 17:04
 
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Sujet: Karel Pecka
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