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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 13 Déc - 4:01

33 résultats trouvés pour temoignage

Wallace Stegner

Lettres pour le monde sauvage

Tag temoignage sur Des Choses à lire Lettre10

Textes autobiographiques, les souvenirs d’une enfance dans les plaines du Saskatchewan, et l’expérience déterminante de se tenir seul dans l’immensité de la nature :
« Le monde est vaste, le ciel encore plus, et vous tout petit. Mais le monde est également plat, vide, presque abstrait, et, dans sa platitude, vous êtes une petite chose dressée sur son chemin, aussi soudaine qu’un point d’exclamation, aussi énigmatique qu’un point d’interrogation. »
La quadrature du cercle

Ces différents récits se superposent, donnent des variantes ou se complètent. Ils retracent notamment l’histoire d’un melting pot pionnier à la frontière canadienne (métis d’Indiens et de Français, cockneys, cow-boys, Scandinaves, etc.), un pot-pourri de migrants idéalistes, naufragés ou escrocs. Ils permettent aussi de trouver l’origine de certaines scènes des romans de Wallace Stegner, comme celle du poulain à la décharge.
Et surtout, ils expriment la réalité du contact avec la nature :
« Mon enfance dans l’un des derniers espaces de la Frontière m’a inculqué deux choses : la connaissance du monde sauvage et de ses créatures, et, sur le tard, la culpabilité d’avoir participé à leur destruction.
J’étais un enfant chétif, mais pas soumis. Comme tous les garçons que je connaissais, je reçus une arme et l’utilisai dès l’âge de huit ou neuf ans. Nous tirions sur tout ce qui bougeait ; nous abattions tout ce qui n’était pas apprivoisé ou protégé. L’hiver, nous posions des pièges pour les petits animaux à fourrure de la rivière ; l’été, mon frère et moi passions chaque jour des heures à piéger, abattre, prendre au collet, empoisonner ou noyer les spermophiles qui affluaient dans notre champ de blé et dans l’eau précieuse de notre rezavoy [réservoir, en français]. Nous empoisonnions les chiens de prairie et liquidions au passage les putois à pieds noirs qui s’en nourrissaient – ce sont aujourd’hui les mammifères les plus rares d’Amérique du Nord. Nous ignorions même qu’il s’agissait de putois ; nous les qualifiions de grosses belettes. Mais nous les tuions comme nous tuions tout le reste. Un jour, j’en transperçai un avec une fourche dans le poulailler et fus écœuré par sa vitalité farouche, épouvanté par la résistance des créatures sauvages face à la mort. J’eus la même impression en attrapant un blaireau dans un piège à spermophiles. Je l’aurais volontiers laissé partir, mais il était si féroce et se jeta sur moi avec une telle sauvagerie que je dus le frapper à mort avec une pierre »
Trouver sa place : une enfance de migrant


« Chaque fois que nous nous aventurons dans le monde sauvage, nous recherchons la perfection de l’Éden primitif. »
Au jardin d’Éden

C’est par exemple « le Havasu Canyon, le sanctuaire profondément enfoncé, cerclé de falaises, des Indiens havasupai » d’Au paradis des chevaux. (Le lieu m’a ramentu un paysage des Himalayas décrit par Alexandra David-Néel.)
Mais c’est « Un paradis pas complètement idyllique, malgré son isolement, sa tranquillité et son eau d’un bleu éclatant. », notamment à cause de « l’insensibilité habituelle des Indiens vis-à-vis des animaux »
Wallace Stegner lui-même ne sait pas quelle solution préconiser pour sauvegarder les dernières cultures libres :
« Est-il préférable d’être bien nourri, bien logé, bien éduqué et spirituellement (c’est-à-dire culturellement) perdu ; ou bien est-il préférable d’être ancré dans un schéma de vie où décisions et actions sont guidées par de nombreuses générations de tradition ? »


Puis viennent des remarques d’une "brûlante" actualité sur l’arrogance aberrante de notre civilisation inadaptée, qui n’ont pas été entendues. À propos d’une mirifique, prodigue et vaine réalisation architecturale :
« Cette maison dans le désert me paraissait, et me paraît toujours, un paradigme – plus qu’un paradigme, une caricature – de notre présence dans l’Ouest au cours de ma vie. »
Frapper le rocher

L’aridité comme mode de vie est plutôt un essai historique sur l’Ouest américain, vaste espace pour migrants déracinés, tandis que Les bienfaits du monde sauvage interroge le devenir du rêve américain.
« Combien de temps la liberté survit-elle aux richesses ? Combien de temps la démocratie peut-elle survivre à l’amenuisement des possibles et à l’élargissement du fossé entre riches et pauvres ? »
Les bienfaits du monde sauvage

« Car, pendant que nous nous acharnions à modeler le monde sauvage, celui-ci nous modelait en retour. Il a changé nos habitudes, notre cuisine, notre langue, nos espoirs, nos images, nos héros. Il a courbé le manche de nos haches et marqué un tournant dans notre religion. Il a façonné notre mémoire nationale ; il nous a fait une promesse. Manifestement, ce changement n’a pas affecté tous les Américains, et les nouveaux Américains arrivés trop tard pour être rebaptisés par le monde sauvage, qui ne connaissent d’autre Amérique que les jungles d’asphalte, risquent de ne pas l’avoir ressenti du tout. Mais il a affecté suffisamment de gens et de générations pour insuffler à nos institutions, nos lois, nos croyances et notre rapport à l’univers une dynamique dont les futurs Américains ont pu bénéficier et dont ils ont pu tirer des enseignements, une dynamique à laquelle le droit tend à se conformer, qui fait partie intégrante d’une foi typiquement américaine. »
Les bienfaits du monde sauvage


« Nous sommes une espèce sauvage, comme l’a montré Darwin. Personne ne nous a jamais apprivoisés, domestiqués ou engendrés scientifiquement. Mais, pendant au moins trois millénaires, nous nous sommes engagés dans une course effrénée et ambitieuse pour modifier notre environnement et en prendre le contrôle, et, dans ce processus, nous nous sommes quasiment domestiqués. »
Coda : lettre pour le monde sauvage

« Il me semble significatif que notre littérature ait ostensiblement glissé de l’espoir à l’amertume presque au moment précis où le mythe de la Frontière touchait à sa fin, en 1890, et quand l’American way of life a commencé à devenir largement urbain et industriel. À mesure de cette urbanisation, notre littérature et, je crois, notre peuple devenaient affolés par le changement technologique, malades et aigris. »
Coda : lettre pour le monde sauvage


Mots-clés : #amérindiens #autobiographie #ecologie #essai #nature #ruralité #temoignage
par Tristram
le Dim 8 Déc - 11:46
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Roger Nimier

Le hussard bleu

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Roman, publié chez Gallimard en 1950, environ 415 pages.

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Roger Nimier ?
Diagnostiqué dangereux pestiféré chez les tenants du haut du pavé parisien et germanopratin des années 1950, suite à ce livre (ou est-ce par les positions affichées des parutions auxquelles il collabore, ou encore est-ce pour avoir publié Céline, Chardonne, Morand, ou est-ce un tout?).
- Toujours est-il que:
Le journaliste Bernard Frank, entendant dénoncer une coterie à abattre, utilise l'expression de "Hussard" en référence au "Hussard bleu" de Nimier, pour désigner quelques écrivains à honnir: Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon, Roger Nimier, etc..., même si l'expression fait encore florès, il est assez discutable qu'il y eût réellement mouvement au sens artistique, c'était plutôt un groupage journalistique extérieur, commode pour servir de cible à la vindicte.

Je voulais quand même voir de quoi il retourne avec ce livre-là en particulier, puisqu'il a donné son intitulé au pseudo-mouvement, mais entre l'idée vague et ouvrir effectivement les pages, se plonger dedans, il faut un déclic, la lecture récente de pas mal de bouquins d'Antoine Blondin fut celui-ci.

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Le procédé d'As I lay dying - Tandis que j'agonise - de Faulkner y est repris, à savoir:
L'écriture consiste en des monologues de tailles variées, par les protagonistes, tous masculins sauf un.
42 monologues, répartis en trois parties.

Le caractère féminin allemand, pourtant de tout premier plan, en est curieusement exclu, l'on comprend à la fin qu'il y a une bonne raison de construction littéraire, comment faire parler ce protagoniste sans dévoiler la chute ?

Nous avons deux personnages principaux, deux hussards français, Saint-Anne en lequel Nimier a mis l'essentiel de lui-même et de son regard d'alors (du moins peut-on le présumer via la concordance des âges et des expériences), c'est lui le hussard bleu, et François Sanders, l'insolent, le séduisant, troupier efficace, revenu de tout (dans tous les sens de l'expression), il est celui que Saint-Anne admire.

Le thème du livre est, disons, la vie au sein d'un escadron de hussards français après la Libération, sur sol allemand occupé (les fameuses TOA - Troupes d'Occupation en Allemagne), en 1945.

Si vous avez quelques doutes sur l'aspect civilisateur et culturel de la présence militaire française dans le contexte d'alors, ainsi que sur les héros auréolés de la Libération qui composaient ces forces-là, alors c'est un livre qu'il vous faut: on comprend qu'il ait pu choquer, faire couler pas mal d'invectives, d'encre et enclencher des polémiques à n'en plus finir à sa parution.

Nimier a dû paraître dans ce livre, qui a pu être un tantinet déflagrant alors (et sans doute encore aujourd'hui, peut-être pas tout à fait pour les mêmes raisons), comme une sorte de provo, tendance nihiliste, de droite anti-gaulliste par-dessus le marché, histoire de ne faire aucune concession, et ce sans singer ou s'adonner au rôle de l'histrion. Il y a, cela sans doute, un second degré qui parcourt l'ouvrage, voire un incontestable humour, ricanant jaune et froid, très ironie-du-désespoir, bref, du type que je ne prise pas, bien qu'il connaisse une vogue indéniable, qui ne se ralentit pas depuis un gros siècle.

Outre ceci, qui a trait au propos, [pour ne rien arranger diront certains] l'ensemble est de surcroît assez cru, cynique, provocant, peut faire tiquer et tordre le nez, cependant reste toutefois de lecture preste, littérairement plutôt bien troussé, agréable bien qu'inégal: ça démarre vraiment sur les chapeaux de roues, et puis ça s'étiole quelque peu, et reprend sur les interventions finales.

L'argot de troupes de l'époque en vigueur chez les suçards (traduisez hussards) s'avère parfois décoiffant (ça a son petit charme), mais aussi ordurier à l'occasion.
Nimier, qui a vécu la vie d'un hussard français en Allemagne occupée sait peindre à vif, rendre du choc, croquer des instants, des scènes en quelques traits; quant aux caractères mis en avant, c'est là toute la réussite du livre.

Casse-Pompons a écrit:Ça fait penser à ces enculés de Shleus, des mômes de quatorze ans ou des vieux duchnoques qui se cachaient dans les buissons pour nous tirer dessus. Comme disait Los Anderos: "Qu'est-ce que c'est que ce genre-là ? Faut de l'ordre, dans la vie. Aux francs-tireurs, il y avait de l'ordre." Pour ce qui est des francs-tireurs, je ne pouvais pas en parler très exactement comme lui, vu que, à la même époque, mes obligations militaires me retenaient dans la garde à Pétain. Mais dans la garde à Pétain, on avait tout à fait l'esprit du maquis.

 Quand même, c'est les partisans schleus qui ont fait sauter l'half-track du peloton avec un bazouka. Ça, y a rien que le Schleu pour inventer une arme aussi perverse. Je me murmurais en coulisse: comme ça, y sera plus en panne. Évidemment, c'était ennuyeux pour les copains. Mais y z'ont eu la belle mort et le lieutenant, il a dit qu'ils auraient aussi la citation. Ça, d'ailleurs, c'est rien injuste. J'estime et je considère qu'un qui a pas froid aux yeux et qui fait reculer la mort par son attitude méprisante et glacée, c'est çui-là qu'il la mériterait la médaille. Mais je ne veux nommer personne. N'empêche: la croix d'honneur, quand elle est accrochée au mur, c'est ça qui fait regretter aux vieux de ne pas avoir envoyé plus de mandats à leur cher petit disparu, tant qu'il était en vie, histoire qu'il puisse aller de temps à autre à l'estaminet pour se nettoyer la pente avec du gros bien acide.  


Colonel de Fermendidier a écrit:L'âme germanique n'a plus de secrets pour moi. Ai complètement maté ces gaillards, en un rien. D'ailleurs, ils sont très pétainistes. Le vieux les impressionne encore. Ces gens-là sont plus poétiques qu'on ne croit. Verdun, c'est un souvenir, tandis que toutes ces histoires de Vercors et de Stalingrad, on sent bien que ce sont des inventions de la propagande maçonne. Suffit.
[...] On pense qu'il est gai pour un vieux blédard comme moi d'être sous les ordres d'un déserteur. Ça s'est mêlé d'organiser des concerts, des expositions. Expositions de mes couilles, oui, en paquet de douze et dégraissées. À Sidi ou-Saïd et à Bidon V, ça aurait bien amusé tout le monde.
[...] L'autre jour, à minuit, dans le poste de garde, ai surpris un jeune margis qui lisait un journal de Paris. Lui ai défendu de réveiller les hommes qui ronflaient d'un seul cœur. Lui ai demandé:
- Pourquoi tu lis ça, mon petit ami ?
A bredouilé que c'était pour se tenir au courant, réfléchir, quoi.
- Mais c'est à peine bon à t'essuyer le cul, mon petit ami. Une fois que tu l'auras essuyé, tu n'y toucheras plus à ton journal, n'est-ce pas ? Eh bien, quand tu verras un journal, agis toujours comme si tu venais de t'en servir, et tu verras comme tu passeras vite maréchal des logis-chef.
Je dois dire, les livres ne valent quelquefois pas mieux. Un exemple: avais depuis longtemps l'intention de lire Servitude et grandeur militaire. Fichue intention ! Littérature à la graisse de bottes. Aurais bien voulu connaître l'auteur. Ne devait pas être un franc-baiseur, ce Vigny, mais plutôt un petit sacristain qui se l'agite dans les coins. Une sorte de gaulliste, en somme.



Sanders a écrit:
Un jour, il y a un an, il a été tué dans un bombardement. on n'a pas retrouvé grand-chose de son corps. Ça m'a bien aidé pour l'enterrement, ça, vous savez. Car je suis restée quatre jours avec la bière dans l'appartement. Mais je pensais qu'il n'était plus dangereux; il n'en restait presque plus rien. Cette mort, enfin, nous faisait participer un peu aux malheurs de la patrie? C'était plus chic, vous comprenez.
- Et votre frère ? Le parachutiste...
- Oui... celui-là a été tué à la guerre, mais par la dysenterie. On n'a pas de chance dans la famille. On n'est pas doués pour l'héroïsme. Moi, quand on me viole, vous l'avez vu, j'y prends un grand plaisir. Ça n'a pas été très compliqué. Nous couchions ensemble: un garçon, une femme. Un souvenir comme les autres.
 Elle a eu un rire faux qui n'a pas duré longtemps. Je lui ai pris le menton et je l'ai embrassée.
- Vous avez eu raison de mentir. J'aurais tiré de vous moins de plaisir, en connaissant tout cela. Vous savez, le viol, c'est comme la confiture d'orange, ça parle à l'imagination. À travers vous, ma petite fille, je pensais atteindre un général, un héros, le paradis terrestre, en somme...Un monde beaucoup trop difficile pour que nous y mettions jamais les pieds. Mais nous pouvions le faire bascule dans notre saleté. Comme ça, il n'y a plus de paradis pour personne.


Saint-Anne a écrit:Nous retrouvons enfin notre nouveau chef de peloton, l'adjudant Maréchal. C'est un buffle mal rasé qui ne peut pas rester une minute sans démonter un moteur. Quand il n'en a pas sous la main, ce qui est rare (il en traîne partout), il fouille dans sa montre. Il nous traite de lâches, de déserteurs, de poseurs de ses deux; je ne sais pas à quoi il fait allusion. Il nous accuse de passer plus de temps à nous gominer les cheveux qu'à poursuivre l'Allemand. C'est un peu exagéré. Maximian se coiffe très sommairement et il extermine les Fridolins jusque dans ses prières.
Puis ce Maréchal examine le ciel. Il prédit pour le lendemain l'Apocalypse, la merde et la mort.
  C'est assez bien vu, car il reçoit un éclat d'obus dans le ventre, ce qui lui donne une meilleure occasion de brailler. Nous faisons la connaissance du lieutenant des Môles, qui le remplace. Il vient du premier escadron. Comme il n'est pas marié, ça n'a aucune importance. Il est dix heures. Le soleil s'étire, dans un ciel qui ressemble à un brouillon de mauvais élève. Tous les quatre, nous écoutons:
- Envoyons une reconnaissance sur l'axe AB. Voyez la carte. Sales coin...Plein de mines. Vot' voiture est la plus moche du peloton. Vous souhaite pas bonne chance. Au bout de deux kilomètres, vous pourrez revenir. Vous avez la radio. Tâchez de prévenir avant de sauter.
  Nous prenons un air ennuyé. Cet ennui augmente quand le lieutenant nous serre la main. Ce jeune homme, après tout, nous ne l'avons pas invité à notre enterrement.  



Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #temoignage #violence #xxesiecle
par Aventin
le Sam 7 Déc - 8:19
 
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Moritz Thomsen

Mes deux guerres

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Récit autobiographique, l’histoire de cette famille plus extraordinaire qu’une création romanesque, mais aussi typiquement nord-américaine dans la démesure de la fortune et du désastre, du sordide et de la folie, gravitant sans fin autour de la figure du père haïssant et haïssable ‒ le tout épicé d’un humour subtil, mais fort teinté de dérision. Avec le bizarre contrepoint de l'expérience tout aussi traumatisante de la Seconde Guerre mondiale comme bombardier.
Thomsen est un puissant narrateur, comme de cette séance déterminante dans une taverne munichoise en pleine poussée fasciste, ou celle du choc de Pearl Harbor ‒ et bien sûr les bombardements vus d’un B-17. Le point de vue dont il témoigne m’est souvent paru différent de ce que j’aurais cru, mais toujours plein d’enseignements (telle cette significative diffamation officielle : « Lack of Moral Fibre », défaut de combativité).
« Et il est tout aussi étrange que, lorsqu’on se met à creuser le passé, on n’y trouve pas, bien souvent, ce à quoi on s’attendait ; dans nos souvenirs les plus vivaces, on est rarement dans les bras de quelqu’un, mais presque toujours seul et peut-être à ne rien faire de plus important qu’être posté à la fenêtre tandis que la lune monte au-dessus des arbres, ou contempler, dans une sorte d’extase, les eaux limpides d’un lac de montagne. »

« La monotonie s’est parée d’une qualité enchantée, comme si nous vivions des journées qui ne seront pas décomptées de notre espérance de vie, dividendes sans valeur, mais dont, avec un peu d’imagination, il est possible de retirer quelques moments de relative joie. »

« Le temps de quelques instants, je fus ébranlé par l’idée de ces artistes, alors clandestins [dans l’Europe occupée par les nazis], dont nous avons besoin pour interpréter la nature transcendante du réel, et de ces penseurs sans illusions qui, en l’absence de Dieu, ne peuvent que nous indiquer comment marcher avec grâce et courage vers notre propre extinction. […]
Qui d’autre, là en bas, portait le fardeau du monde, maintenait la cohésion du monde, recréait un monde à partir des menus éléments de son expérience et de sa vision personnelles ? »

« On entend dans sa jeunesse les accords d’ouverture d’un concerto tout de puissance et de romantisme et, pour le restant de sa vie, l’on est prisonnier de cette émotion qui revient avec chaque répétition de l’œuvre. »

« Pourquoi, quand la vie est à ce point odieuse, sommes-nous si terrifiés à l’idée d’en être soulagés ? »


Mots-clés : #autobiographie #deuxiemeguerre #relationenfantparent #temoignage
par Tristram
le Mar 26 Nov - 13:15
 
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Jacques Perret

Le Caporal épinglé

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Je ne l'avais pas lu (crois-je), et ne regrette pas de l'avoir fait ; c'est que j'ai tellement croisé cette couverture du poche dans les bouquineries qu'il m'était devenu familier.
Donc captivité d’un soldat de la débâcle à l’évasion en passant par la captivité dans « la grosse Rèche » (gross Reich). C’est d’abord un témoignage historique circonstancié, avec d’intéressantes observations sociologiques (la piaule-clan), malgré du patriotisme guerrier, et même un certain antisémitisme (mais c’était aussi d’époque).
« Au sens propre le bouteillon, qui s’écrit bouthéon du nom de son inventeur, désigne un récipient en usage dans l’armée française. La cuisine étant réputée pour être un foyer d’informations officieuses, les hommes déjà corvée de soupe avaient coutume de rapporter, en même temps que les bouteillons pleins, un lot de nouvelles plus ou moins consistantes et qui fournissaient, dans l’aimable cliquetis des cuillers et gamelles, une matière de conversation toute fraîche. Bouteillon est donc devenu tout naturellement synonyme d’information sans garantie. »

« Pour séparer deux copains de misère, c’est trop difficile ; plus l’infortune est grande et la pagaye confuse, plus la soudure se durcit. Le matelotage n’est pas seulement une institution préhistorique qu’on voit refleurir dans les mauvais jours, c’est un besoin, un instinct qui a des racines profondes, mystérieuses, transcendantales. Platon a beaucoup travaillé la question des potes. »

Il y a beaucoup de renseignements sur l’époque, et bien sûr le milieu carcéral, spécialement en temps de guerre ; ici, les tatouages :
« …] je me souviens d’une Vénus drapée d’une peau de panthère qui, reproduite sur la cuisse, donnait la première et pénible impression d’un phoque gravement blessé au ventre par une décharge de chevrotines. »

Perret signale un sens "allemand" de l’organisation des rassemblements humains qui sera sinistrement vérifié.
« Le plus inquiétant dans ce maniement des foules, c’est la virtuosité et la préméditation. Le camp est donc divisé en deux grandes zones : celle des pouilleux (dans les tentes) et celle des épouillés (dans les baraques), séparées l’une de l’autre par un puissant réseau de barbelés, sentinelles et chevaux de frise. »

« On sent que la chose a été organisée par de grands manieurs de foules. »

Travail en usine :
« Il est possible encore que cet inventeur ait eu, à l’instant d’achever son appareil, l’idée assez jolie et émouvante d’abandonner à l’homme un petit rôle, tout juste, de quoi lui laisser l’impression d’être le conducteur et l’âme de la machine. »

Il y a beaucoup d’ironie, notamment sensible dans les excellents portraits :
« A propos de bavards monologuistes, j’allais oublier Emile, premier comique rural. Sur son petit corps prématurément tassé se balançait une grosse tête sentencieuse, toute en nez. Un nez lourd, encombrant et qui conservait de la belle époque chopinière un fond de teint rubescent dont le vieux vernis s’écaillait doucement faute d’entretien. Cet organe semblait d’ailleurs végéter avec une curieuse autonomie dans l’ensemble falot du visage et distillait sans défaillance une roupie hyaline par laquelle il s’allongeait imperceptiblement à la manière des stalactites. Cette rosée était généralement épongée par une petite touffe de moustache en chiendent puis lapée d’une grande lippe molle exercée depuis toujours à ne rien laisser perdre. Assez près du nez s’ouvraient deux petits yeux marron sans reflets qui regardaient les choses avec avidité mais les hommes avec parcimonie. »

« Voici Bourazan qui vient de passer à longues et lourdes enjambées ; c’est un grand Périgourdin efflanqué avec les jambes flûtées et fichées dans le torse comme deux allumettes dans un marron d’Inde et une tête de lézard à regard plat. Il est seul au camp à toucher deux gamelles officielles à cause de son ver solitaire. Sorti des profondeurs du couloir, il m’est apparu sous l’ampoule, spectre géant avec ses deux grandes pattes squelettiques où flottait comme un pan de linceul un caleçon bien propre. »

Et Perret n’hésite pas à pousser jusqu’à la caricature :
« Le masque tenait lieu de visage, la casquette de cervelle et la défroque habillait un céphalopode en forme d’homme. C’est une force. L’Allemagne est jurassique, peut-être crétacée, il ne faut pas lui en vouloir. »

L’ensemble forme d’ailleurs une sorte de portrait (incisif) du Français, dans le meilleur des cas le (Parisien) rebelle beau gosse plein d’humour :
« Nous sommes peut-être un peuple décadent, à en croire il est vrai certains signes éloquents, mais notre résistance à l’abrutissement est encore une chose assez remarquable et, tout compte fait, on pouvait croire à certains moments que c’était nous qui avions convoqué quelques Fritz en uniforme pour nous distraire. »

« L’un de nous, un petit gars de l’active tout rose et mignon, était particulièrement gâté, d’où il appert que le cœur féminin est moins sensible à la misère famélique qu’à la jeunesse et à la grâce. Ce jouvenceau avait noué une sorte d’intrigue gastrolyrique avec une charmante fille du cinquième. Elle l’aimait et jetait par la fenêtre son cœur en sandouiche dans le pain blanc avec un billet doux quelquefois dans un paquet de Juno. Lui, bouffait les tartines, se remplumait à vue d’œil et lançait au cinquième des regards éperdus d’amour et d’appétit. »

Il y a aussi une curieuse complaisance à la crasse odorante, mi-clodo mi-populo :
« Le gross Berlin se néglige beaucoup à certains endroits et nous rigolâmes doucement en lisant un jour dans le "Trait-d’Union", journal corporatif imposé, que de solennels urbanistes berlinois allaient enfin nettoyer Paris et sa banlieue de ses honteux îlots insalubres pour répandre partout le coquet, le moderne et le solide. Comme dit Vanstenkyste : c’est bluffeur et Cie. Mais comment allons-nous retrouver Paris si ces cocos-là s’en mêlent ? Ils vont nous flanquer du médiéval à Saint-Ouen et du pavillon social-hygiénique aux Gobelins. Comme si nos urbanistes municipaux n’étaient pas capables de saccager tout seuls les derniers vestiges d’obscurantisme oubliés par le baron vandale. Plus je vais, d’abord, plus je suis pour les îlots insalubres. »

« L’hygiène balaiera d’une haleine au menthol rédempteur les derniers miasmes de la civilisation. Cuistres qui condamnez vos aïeux parce qu’ils posaient culotte dans les taillis de Versailles ! Zaoubère machen, c’est bien ça ; les butors aux pieds propres. »

Autre savoureux trait d’esprit :
« On ne peut quand même pas élever un militaire dans l’idée qu’il sera captif, et pourtant, ce serait un enseignement à prévoir au cas où l’on persisterait, dans les conflits futurs, à consacrer la majeure partie de l’armée française aux barbelés. »

Il me semble que voici un écrivain injustement "oublié" en considération de son style, dans l’œuvre duquel on pressent peut-être Céline (?) et que je souhaite confronter à Barbusse (que je n’ai pas encore lu).
Wikipédia avance pudiquement :
« Ses prises de positions lui valent aujourd'hui d'être dans une sorte purgatoire littéraire malgré la puissance et l'équilibre de son style. »

Evidemment, je pense aux écrivains "fautifs" de l’époque ; n’est-il pas trop facile, et sot, de ne pas les lire ? Sans vouloir discuter des ouvrages d’écrivains "engagés" où sont prônés des crimes, les proses d’auteurs qui ont pu par ailleurs soutenir des positions aujourd’hui décriées ne méritent pas l’ostracisme. Bien sûr il est inconfortable de lire, par exemples, un va-t-en-guerre ou un colonialiste, mais cela aide à comprendre le passé (et le présent, et même l’avenir).
Toujours est-il que, dans ce caporal épinglé, j’ai mieux saisi des situations qui m’étaient obscures, et surtout j’ai été ému par des aspects humains (comme l’attachement aux copains ou, tout aussi inconditionnel, à un objet familier ‒ pipe, couteau). En prime, cela me rappelle de me demander avec circonspection comment j’aurais réagi dans les mêmes conditions, à une époque où me semble-t-il on avait au moins pour excuse d’être mal informé, et mal préparé à dépister les biais.
Son lyrisme est un peu daté, mais j’aime ce ton de grandiloquence narquoise où se trouve dissimulé de l'émotion, du sentiment ou de la pensée :
« Une défense de ronces, vue de près, pour peu qu’on ait l’âme chagrine, est un spectacle des plus suggestifs, c’est vraiment la hargne, ou plutôt le long squelette d’une hargne morte qui a réussi à emmêler ses côtes avant de crever dans une dernière quinte ; c’est le rébarbatif à multiples révolutions, le dernier lichen d’un monde puni et je vois la terre enfin déserte rouler sous un froid soleil ses flancs barbelés où voltigent les derniers lambeaux d’homme. »


Mots-clés : #temoignage
par Tristram
le Dim 17 Nov - 14:43
 
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Herman Melville

Omoo : récits des mers du Sud

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Dans cet ouvrage, on apprendra grâce à l’auteur (et pas aux éditeurs) que ce récit forme la suite de Taïpi Typee »).
Sur un ton de l’aveu-même de l’auteur « familier », ce récit autobiographique présente la vie sur « un très vieux trois-mâts barque d’un beau gabarit, jaugeant plus de deux cents tonneaux et de construction américaine », à la marche « vive et folâtre », mais dans un état franchement misérable (nourriture, rats, cancrelats).
« J’appris plus tard que nos aliments avaient été achetés à Sydney par les armateurs, à une vente aux enchères de vivres maritimes avariés. »

« Le navire entier était dans un triste état ; mais le poste, lui, ressemblait au creux d’un vieil arbre pourrissant. Complètement humide et décoloré, le bois se montrait par endroits mou et poreux ; de plus, le cuisinier ne se gênait pas pour venir taillader les bittes et les couples à coups de hache et de scie afin de se procurer des copeaux pour allumer son feu. Au-dessus de notre tête, les entremises étaient noires de suie et l’on pouvait y déceler de gros trous calcinés, souvenirs laissés par des marins ivres au cours d’un précédent voyage. D’en haut, on entrait par une planche munie de deux taquets, qui descendait obliquement de l’écoutille, simple ouverture dans le pont. Comme nous manquions de panneau à glissière pour la fermer, le prélart temporaire qui était censé le remplacer, offrait une bien faible protection contre les embruns projetés au-dessus des bossoirs : aussi, dès qu’il y avait un soupçon de brise, notre retraite se trouvait lamentablement inondée. S’il tombait un grain, l’eau se déversait en nappes, cascadait, éclaboussant brutalement tout le poste ; puis, rejaillissant entre les coffres, elle nous arrosait de ses jets comme une fontaine. »

L’existence est rude, la compagnie fruste et « inhumaine », même si le rire est souvent de mise.
Melville nous entretient notamment de son ami, le docteur Long Ghost, médecin du bord démissionnaire… mais la diversité de l’équipage occasionne une remarquable galerie de portraits (y compris d’autres figures hautes en couleur) ! Tel Salem (du nom du port américain où il embarqua), beach-comber :
« Ce terme est en vogue parmi les marins du Pacifique. Il s’applique à certains personnages errants qui, sans rester attachés d’une façon permanente à un même navire, prennent la mer de temps à autre sur un baleinier pour une croisière de courte durée, mais sous condition d’être libérés sur leur demande, n’importe où, la première fois que l’ancre sera mouillée. Cette clique se compose principalement de gaillards insouciants et fantasques attachés au Pacifique, et ne rêvant jamais de doubler le cap Horn pour revenir un jour chez eux. De là vient leur mauvaise réputation. »

Et justement une (sorte de) mutinerie survient ; j’ai trouvé fort intéressant d’être documenté sur le Round Robin, la pétition en forme de roue :
« Juste au-dessous de la supplique, je traçai une circonférence dans laquelle devaient s’inscrire nos noms, – car le principal objectif d’un Round Robin est de disposer les signatures en étoile, afin que personne ne puisse être désigné comme étant le promoteur de la pétition. »


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Puis Melville nous présente plusieurs îles polynésiennes vues par un marin embarqué dans les années 1840 sur les mers du Sud.
Publié en 1847, l’ouvrage renferme nombre de considérations sur la rivalité Anglo-saxon/Français, sur celle des missionnaires protestants et catholiques (les premiers avec leur inquisitoriale milice des bonnes mœurs). Et, sans grande surprise, avec la religion on aborde la dégradation de la société indigène par disparition des coutumes.
« Mais, avant de poursuivre, je veux que vous compreniez bien que tout ce que je dis, ici et plus loin, ne tend absolument pas à nuire aux missionnaires ou à leur doctrine : je désire seulement montrer les choses sous leur jour actuel. »

« En vérité, les marins se font de ces païens nus une idée qui dépasse l’entendement. Ils les tiennent à peine pour des humains. Mais il est à remarquer que plus les hommes sont ignorants et vils, plus ils méprisent ceux qu’ils jugent leurs inférieurs. »

« C’était dans l’ensemble une race gaie, pauvre et sans dieu. »

Les deux compères jouiront d’une musarderie curieuse :
« Le titre de l’ouvrage – Omoo – est emprunté au dialecte des îles Marquises ou, entre autres sens, ce mot signifie un vagabond, ou mieux, un homme qui erre d’île en île, comme certains indigènes désignés par leurs concitoyens sous le vocable de Taboo Kannakers. »

A ce propos, Kanaka est le terme qui désigne les indigènes chez les étrangers ("Canaques").
Vagabonder dans une région tropicale, où les indigènes sont extrêmement hospitaliers, est une sinécure :
« Je ne puis m’empêcher de glorifier ici les avantages très supérieurs qu’offrent les contrées tropicales aussi bien aux simples vagabonds comme nous, qu’aux sans-le-sou en général. Dans ces climats bénis, les gens éprouvent naturellement moins de besoins et il est facile de satisfaire ceux qui sont indispensables. On peut se passer complètement de combustible, de toit et même, si cela vous plaît, de vêtements. Quelle différence avec nos rudes latitudes nordiques ! »

Mais, finalement, « la nostalgie de la grande houle » est la plus forte, même si Melville préfère « rentrer plus agréablement au pays par petites étapes. »


Mots-clés : #autobiographie #aventure #temoignage #voyage
par Tristram
le Lun 21 Oct - 13:45
 
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Sujet: Herman Melville
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Pierre Clastres

Chronique des Indiens Guayaki, Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay

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Le texte de Pierre Clastres paraît d’abord assez brouillon : observations en immersion chez les Guayaki (en 1963), présentation historique de ceux-ci découverts par le monde extérieur (mais sans suivre le cours chronologique), récit de sa venue chez eux s’entremêlent avec des réflexions sur notre civilisation, y compris sa thèse d’un pouvoir politique séparé de la violence, c'est-à-dire en occurrence où le chef parle mais n’ordonne pas (finalement pas si éloigné de notre société).
Les Guayaki sont des chasseurs-cueilleurs nomades qui auraient régressé et se seraient réfugiés dans la forêt (en perdant l’agriculture) sous la pression de l’expansion des Guarani plus nombreux (leurs langues sont apparentées) ; ce sont des « "gens de la forêt", des selvages ». Toute leur existence ressortit à la chasse ; le chasseur ne consomme pas le gibier qu’il flèche, mais le distribue dans une économie d’échanges courtois ; si l’arc est viril, le panier est féminin (passionnant épisode du cas d’un homosexuel). Ils sont assez souvent d’un teint clair et d’une pilosité inusités chez les Amérindiens, ce qui suscite quelques mythes non-amérindien. A propos, ils sont aussi cannibales, « mangeurs de graisse humaine » ‒ « endocannibales, en ce qu’ils font de leur estomac la sépulture ultime des compagnons », régime nourrissant, excellent au goût, même rapproché de l’amour.
« Parce que manger quelqu’un c’est, d’une certaine manière, faire l’amour avec lui. »

Certaines extrapolations interprétatives m’ont paru audacieuses, surtout après un séjour d’à peine 8 mois chez les Guayaki (groupe hélas éteint dans les années qui suivirent), et peut-être datées après les travaux Lévi-Strauss et Descola ‒ bien sûr mon incompétence ne peut avancer que des impressions, moi je suis seulement venu pour la ballade en forêt, grignoter quelques larves de palmier pinto, tâter du miel de l’abeille irö (dilué d’eau), chatouiller les femmes en kivay coutumier.
C’est donc l’habituelle opposition nature et culture, la violence devant rester en-dehors de la communauté qui s’applique à maintenir l’ordre, l’équilibre entre excès et manque.
« Là-même gît le secret, et le savoir qu’en ont les Indiens : l’excès, la démesure sans cesse tentent d’altérer le mouvement des choses, et la tâche des hommes, c’est d’œuvrer à empêcher cela, c’est de garantir la vie collective contre le désordre. »

Sinon, la grande affaire est de posséder des femmes, que ce soit par rapt guerrier ou liaison consentie qu’on se les procure. Ils pratiquent le meurtre d’enfant par vengeance-compensation d’un autre décès ; ils tuent aussi les vieillards qui ne peuvent plus marcher ‒ et, bien sûr, ils les mangent.
Revigorante, cette comparaison d'une autre société à la nôtre, avec peut-être plus de rapprochements à faire que de différences à pointer.

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #essai #identite #minoriteethnique #mort #social #temoignage #traditions
par Tristram
le Lun 14 Oct - 1:14
 
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Sujet: Pierre Clastres
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Vénus Khoury-Ghata

Une maison au bord des larmes

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Roman, 1998 (précisé Beyrouth 1950 - Beyrouth 1990 en fin), éditions Balland, 130 pages environ.

Roman douloureux autour de l'enfance, avec comme personnages principaux le père, la mère, le frère et un peu Vénus elle-même. Ses deux sœurs restent estompées, à peine évoquées, l'une même n'est, je crois, pas du tout nommée.

Un univers glaçant, un frère maudit - ou bien, apprenons-nous au fil de la lecture, porteur d'une malédiction apparaissant fatale aux yeux paternels, la pauvreté, une mère d'exception, splendide analphabète.

Assise sur le seuil, ma mère scrutait les ténèbres à la recherche d'une silhouette. Elle me fit une place  à côté d'elle et m'expliqua qu'il ne fallait pas en vouloir au père. Il est maladroit. Il ne sait pas exprimer sa tendresse. C'est dû à des faits graves qui remontent à son enfance dans un pays au-delà des frontières.
Sa main balaya le nord derrière son épaule.
- Personne, ajouta-t-elle, n'a jamais su d'où venaient la femme et les deux garçons descendus d'une carriole sur la place d'un village du sud. L'avaient-ils choisi pour l'ombre de ses platanes ou pour la porte béante de son église ? Cette femme était-elle une veuve ou fuyait-elle un mari trop brutal, un assassin peut-être ? Penchée sur le bac à lessive du monastère où elle s'était réfugiée, elle gardait un port de reine. Son maigre salaire pouvant payer les études de l'aîné, elle leur céda le petit. Il prendrait l'habit. Une femme si secrète; elle n'évoqua jamais sa fille retenue par l'irascible père et qu'elle retrouva vingt ans après, vêtue de l'habit traditionnel des paysannes venues des plaines qui fournissent son blé à la Syrie et des travailleurs saisonniers à tout le Proche-Orient.
Ma mère faisait remonter la honte de génération en génération jusqu'à ce seuil où elle attendait.


Une écriture âpre, bouillonnante, si je n'avais lu un peu de sa poésie je ne serais pas forcément convaincu que l'effet premier-jet, presque brouillon, n'est pas recherché: Tout au contraire, je crois qu'à l'évidence il fait partie du procédé littéraire mis en place: avec un objectif de fraîcheur, de percussion.
C'est très réussi.

Les pages claquent, les demi-fous qui composent le voisinage de cette pauvre maison, de cette famille déshéritée et se sentant maudite semblent imposants, inévitables autant qu'irréels, et participent à la fatalité ambiante, campés qu'ils sont à simples coups hardis, grands traits forts.
Un certain humour arrive à sourdre, telle l'humidité en milieu désertique et battu des vents.
J'ai aimé ce livre, parcouru avec la sensation de suivre un torrent dévalant.

Mots-clés : #autobiographie #culpabilité #devoirdememoire #famille #fratrie #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Lun 16 Sep - 0:12
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Lise Gaignard

Lise Gaignard

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Lise Gaignard est psychanalyste et chercheuse en psychologie du travail.

Elle a travaillé douze ans en psychiatrie, dans les cliniques de psychothérapie institutionnelle de la Chesnaie puis de La Borde, ensuite en maison d’arrêt et auprès de déficients profonds. Installée comme psychanalyste en ville depuis vingt ans, elle a soutenu une thèse sur la place du travail dans la cure psychanalytique.

multitudes.net



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quatrième de couverture a écrit:« Ce livre parle de notre voisin de palier, de la femme au comptoir ou derrière le guichet ; il parle de nous, de notre monde ordinaire, avec nos mots, ceux de tous les jours. Des mots qui ne prennent pas de gants, directs sur ce monde banal et cruel. Rien de spectaculaire, rien que l’ordinaire. Mais des drames, des gens qui craquent ou qui meurent, sans que ralentisse le cirque infernal, “comme si de rien”. Ceux qui parlent, d’ailleurs, étaient à fond dans le circuit, jusqu’au pépin… Quelque chose est arrivé qui les a mis hors course, les yeux dessillés. C’est ce moment de la prise de conscience, quand ils envisagent leur compromis-sion dans le système néolibéral à s’en rendre malade, que Lise Gaignard saisit ici sur le vif. »

(Extrait de la Préface de Pascale Molinier)

Editions d'une


Un livre dur, direct et sans solution apparente. Une suite de témoignages ponctuels, notes d'un ou deux entretiens, de travailleuses et travailleurs de milieux très divers. Un panorama d'une belle partie de ce qui peut déconner, "foutre le camp", régresser ou je ne sais quoi dans notre belle société et d'abord des drames individuels. Plus que du ras le bol, des trop pleins, des impasses, de la rage, du désespoir, une impossibilité du sens dans le travail.

Chacun(e) y va de la description de son travail et de ce qui ne va plus : collègues, moyens, consignes, pression... sentiment d'injustice, de peur et d'être empêché de faire son travail "bien" ou simplement comme il devrait être fait. Ce qui va de s'y sentir reconnu (pas au sens de devenir roi du monde mais simplement d'exister normalement) au respect des individus ou de normes de sécurité, ou de la loi.

La constante c'est la perte de repère, le sentiment d'échec, d'incapacité. Échec de qui pourrait on lire entre les lignes ? Car ces gens qui n'ont pu continuer temporairement ou plus veulent le faire leur travail. Donc c'est dur et on peut s'y reconnaître, plus ou moins, souvent, toujours un peu au moins.

Nouvelles modes de management et leurs novlangues, engrenage d'une démission personnelle et collective qui aboutit à ces situations, tout ça pour essayer de remplir le contrat ?

Ils sont concrets ces témoignages sur deux ou trois petites pages, des coups de poing à l'estomac.

Difficile d'arriver à une idée arrêtée à la fin tellement c'est multiple dans les personnalités : faisons attention ? Pourquoi en arriver à un rapport conflictuel à son travail (plus qu'aux gens qui l'habitent) ? ... Pourquoi en être à un rapport conflictuel au travailleur ? Pourquoi l'enjeu n'est-il plus seulement le travail mais la personne, sa supposée inadaptabilité comme une faillite personnelle ?

Ca fait peur au royaume des fausses économies de bout de chandelle et de la joie obligatoire...


Mots-clés : #mondedutravail #temoignage
par animal
le Lun 2 Sep - 22:22
 
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Sujet: Lise Gaignard
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Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné [Madame de Sévigné]

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Nicolas Foucquet

Les lettres à Monsieur de Pomponne (novembre et décembre 1664) valent reportage sur le procès du Surintendant Nicolas Foucquet, qui exerça cette charge de tout premier plan de 1653 jusqu'à son arrestation (à Nantes en septembre 1661).

L'on s'aperçoit, avec autant de liberté que Madame de Sévigné puisse s'en permettre, de tout ce qui fut ourdi contre l'accusé; le complot est tramé par Colbert, dans le camp des pro-Foucquet mis à mal par cette triste affaire on retrouve, outre Madame de Sévigné, Bussy-Rabutin dont il vient d'être question, La Rochefoucauld (oui, celui des Maximes), La Fontaine, etc...

D'emblée, Foucquet est sur la sellette,  s'y asseoir signifie qu'on assiste à son procès en qualité de coupable convaincu, autrement on répond debout, derrière le "Barreau".  
Foucquet, si l'on en croit Madame de Sévigné, répond avec beaucoup d'adresse à ses accusateurs, certains en notoire collusion avec ceux qui ont tout intérêt à le voir condamner, en particulier avec le Chancelier, homme de main et de paille de Colbert.
On croise aussi D'Artagnan, le vrai, un Monsieur d'Ormesson (est-ce un ancêtre de l'écrivain ?), on observe qu'un fait quasi-miraculeux (Madame Foucquet mère, très pieuse, donna un emplâtre à la Reine qui se trouva guérie de son mal) plaide autant si non plus que d'habiles réponses en faveur de Foucquet. Quelques déballages et autres assauts à fleurets mouchetés, avec tout le passé récent de la Fronde qui plane sur l'audience, sont susceptibles d'intéresser quiconque n'est pas indifférent à l'Histoire.

Au final Foucquet sauve sa tête et, mécontent de la sentence d'exil prononcée, le Roi fait ajouter l'emprisonnement à l'exil, à la citadelle de Pignerol, enclave française située dans le Piémont italien, en ne laissant pas la possibilité à son épouse de le rejoindre, ce qui scandalise Madame de Sévigné.
Et, pour faire bonne mesure, le Roi fait éparpiller toute la famille de Foucquet hors de Paris.



Mots-clés : #ancienregime #historique #justice #politique #regimeautoritaire #temoignage
par Aventin
le Jeu 15 Aoû - 8:30
 
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Jean-Marie Gustave [J.M.G] Le Clézio

Voyage à Rodrigues

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Récit romancé, 1986, 135 pages environ.

Il s'agit d'une relecture, à rebrousse-poil, puisque j'ai envie ces prochaines semaines de relire aussi Le chercheur d'or, qu'on lit en principe avant (voir même L'Africain, histoire de caser ça en trilogie).

Le Clézio m'agace quand il brasse en rond dans ces pages surchargées d'emphase une espèce de vacuité que je peine à prendre pour du souffle (Désert, par exemple, je n'ai jamais pu aller au-delà des premiers paragraphes):
Il est des auteurs que l'on aimerait voir foisonner, se laisser aller à une faconde verbeuse, et d'autres dont on souhaiterait qu'ils se continssent.

135 pages, c'est pourtant bref, mais cela eût pu être écrit sans dommage, à mon humble avis, en 75-80 pages, format nouvelle.
Ce qui fait sujet, c'est un parcours, idéalement d'ordre initiatique, de l'auteur qui tente de mettre ses pas dans ceux de son grand-père, qui a cherché là en vain un trésor de corsaire, entre 1902 et 1930, avec un acharnement des plus rares.

Comme son grand-père s'avéra un gros traqueur de signes et un déchiffreur d'énigme codée, l'auteur effectue un glissement, de signe à signifiant, d'encodages à symbolique, se demandant si, en fin de compte, il n'y a pas là les éléments d'un langage personnel, dont il devient de facto le dépositaire: avec les quelques descriptions, exotiques à souhait, de l'ile, c'est dans l'abord de cette problématique-là qu'il faut rechercher les meilleures pages.

La fin du livre, transcription de son grand-père dans la généalogie des Le Clézio, nous transporte à Eurêka, la munificente demeure familiale mauricienne d'où le grand-père fut expulsé par ses créanciers, et son jardin d'abondance, et la montagne Ory, le Pouce, le Piether Both, toutes éminences bien connues des lecteurs de Malcolm de Chazal.  

La quête de l'auteur est sans fin, nous le comprenons, ainsi que la recherche acharnée du trésor le fut pour son grand père.
Au final tout de même une bien belle lecture, sur un thème...en or, et dans des lieux lointains et esseulés, que Le Clézio nous restitue à merveille: allez vers ces pages sans crainte.

page 63 a écrit:Mais ce trésor, qu'était-il ? Ce n'était pas le butin des rapines de quelques pilleurs des mers, vieux bijoux, verroteries destinées aux indigènes de la côte des Cafres ou des Moluques, doublons ou rixdales. Ce trésor, c'était donc la vie, ou plutôt la survie. C'était ce regard intense qui avait scruté chaque détail de la vallée silencieuse, jusqu'à imprégner les roches et les arbustes de son désir. Et moi, aujourd'hui, dans la vallée de l'Anse aux Anglais, je retrouvais cette interrogation laissée en suspens, j'avançais sur ces cartes anciennes, sans plus savoir si c'étaient celles de l'écumeur de mer ou celles de mon grand-père qui l'avait traqué.



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L'Anse aux Anglais, à Rodrigues.






Mots-clés : #famille #insularite #lieu #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Lun 22 Juil - 22:55
 
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Sujet: Jean-Marie Gustave [J.M.G] Le Clézio
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Ernesto Sábato

Avant la fin

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Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Vassili Peskov

Les ermites de la Taïga

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Original : «Таёжный тупик» (1990)

" Dans ma longue vie de grand reporter, dit Vassili Peskov - qui travaille depuis plus d'un demi-siècle pour le même quotidien moscovite, la Komsomolskaya Pravda -, j'ai pu côtoyer de près des célébrités hors pair qui m'ont beaucoup impressionné. Je pense entre autres au maréchal Joukov, au cosmonaute Youri Gagarine, au savant voyageur Thor Heyerdahl... Mais la personnalité la plus intéressante que j'aie connue, la plus fascinante, la plus attachante aussi, reste à mes yeux celle d'Agafia Lykova. " Née en 1945 dans la forêt sibérienne, Agafia est la dernière survivante de la famille Lykov, retirée loin de toute habitation depuis 1928 (1938 selon d’autres sources ?) dans la taïga pour une incroyable robinsonnade d'un demi-siècle, puis " découverte " en 1978 par un groupe de géologues. Depuis 1982 Vassili Peskov rendait régulièrement visite à Agafia et révéla l'aventure dans ce premier livre qui fut « Ermites dans la taïga » (publié en 1990), qui s'achève sur le désir d'Agafia de continuer à vivre solitaire et en autarcie.

Mais tout cela ne fut pas un pur accident, et il est à croire que la famille Lykow avait cherché pour des bonnes raisons la solitude et la réclusion. Appartenant au groupe des vieux-croyants, église schismatique issu du « Raskol » du 17ième siècle, ils ont probablement fui les persécutions de Staline. Peut-être ce livre fascinant qui nous rappelle nos désirs de Robinsonade et d’autarcie (légèrement idéalisée !), met l’accent sur la vie, oui, la survie dans des conditions simples. Aussi nous accompagnons Agafia dans ses « premiers » contacts avec le monde extérieur, dans un voyage, ses prises de conscience du monde vaste. Mais tout cela ne devrait pas faire oublier que cette famille n’a pas juste vécu ce que certains puissent considérer comme un calvaire, mais qu’ils ont fait un choix de vie très fort et exigeant. Ils se sont reposés sur une foi quasiment inébranlable qui n’avait pas besoin de beaucoup. C’est à se demander comment on peut vivre une telle isolation, solitude ? Comment se fait le contact avec le monde extérieur ? Est-ce qu’alors une telle vie peut (aussi !) rendre un sens à l’existence, voir rendre heureux?

Une lecture fascinante à travers laquelle on s’attachera à Agafia…

Et voici une photo d’elle :
http://sarawastibus.files.wordpress.com/2010/04/agafia1.jpg



Mots-clés : #biographie #solitude #temoignage
par tom léo
le Sam 15 Juin - 18:23
 
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Sujet: Vassili Peskov
Réponses: 13
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Jérôme Lambert

Chambre simple

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Un jeune homme se réveille à l’hôpital, et n’est pas surpris car cela lui arrive régulièrement, il est épileptique. Il parle de son vécu de cette maladie dérangeante, de son ressenti de l’hopital, entre réification et protection.

À son chevet, son amant - dont la mémoire, qu’il retrouve progressivement, lui rappelle peu à peu qu’il n’est en fait que son ex-amant - des soignants et un autre patient se relaient. Chacun livre son vécu , ses espoirs, ses croyances.
dans de petits textes qui alternent.
Chacun de ces textes est assez séduisant, mais l’ensemble manque d’une unicité, d’une force, d’un approfondissement. On est plus sur un assemblage de témoignages accolés que sur une œuvre construite. Des ressentis touchants  émergent cependant.

Mots-clés : #pathologie #temoignage
par topocl
le Ven 14 Juin - 17:13
 
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Sujet: Jérôme Lambert
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Alberto Manguel

Chez Borges

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Adolescent, Alberto Manguel fut un lecteur pour Jorge Luis Borges devenu aveugle : souvenirs, anecdotes et points de vue sur Borges, mais aussi Adolfo Bioy Casares et Silvina Ocampo.
L’homme-bibliothèque :
« Pour Borges, l'essentiel de la réalité se trouvait dans les livres ; lire des livres, écrire des livres, parler de livres. De façon viscérale, il était conscient de poursuivre un dialogue commencé il y avait des milliers d'années et qui, croyait-il, n'aurait jamais de fin. »

« Sa bibliothèque (qui, comme celle de tout autre lecteur, était aussi son autobiographie) reflétait sa confiance dans le hasard et dans les lois de l'anarchie. »

« Il y a des écrivains qui tentent de mettre le monde dans un livre. Il y en a d'autres, plus rares, pour qui le monde est un livre, un livre qu'ils tentent de lire pour eux-mêmes et pour les autres. Borges était de ceux-là. »



Mots-clés : #temoignage
par Tristram
le Jeu 30 Mai - 16:04
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Florence Aubenas

Le quai d’Ouistreham

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En 2009, alors que le mot crise résonne de toutes part, Florence Aubenas quitte tout pour entrer dans la peau d’une chômeuse non diplômée en quête d’un emploi. Elle voit ces queues qui s’allongent devant le Pôle Emploi, les employés qui pètent un câble, les formations qui masquent l’impasse, les agences d’intérim dépassées  la lutte pour le moindre sous. Corvéable à merci, l’épouvante chevillée au ventre, la compromission imposée par l’urgence elle erre, épuisée,  pendant 6 mois de contrats de quelques jours en dépannages à la demande, femme de ménage mobile, manipulée, transparente aux heureux nantis d’un travail, héroïne de l’aube et du crépuscule œuvrant comme Sisyphe pour la propreté de nos existences indifférentes.

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Certains lui ont reproché son manque de recul, d’analyse, mais c’est en fait un récit humaniste (et terrible) qu’elle propose, où les faits parlent d’eux-mêmes d’un monde absurde, du quotidien accablant de ces chômeurs précaires, ballottés  par leurs angoisses, contraints à toutes les humiliations, avec lesquels elle partage avec empathie une réelle proximité.

Mots-clés : #mondedutravail #temoignage
par topocl
le Dim 26 Mai - 16:58
 
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Sujet: Florence Aubenas
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Daniel Lang

Incident sur la colline 192  

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Le traumatisme que Eriksson a rapporté de la guerre du Viet-Nam, c’est d’avoir participé à une mission d’observation avec quatre autres soldats, dont le chef a sciemment décidé d’enlever une jeune vietnamienne, de se donner du bon temps avec ses copains et de la tuer. Eriksson a refusé de participer à cette folie prédatrice, pris le risque de dénoncer les faits à sa hiérarchie, de s’obstiner malgré les réticences, et des sanctions ont, à force de persévérance, été  prises - puis trop prévisiblement aménagées.

Eriksson un taiseux  du Minnesota, raconte ça à l’auteur, entre de grands plages de silence, réfléchissant à ce que la guerre fait des hommes, mais pas tous.

C’est d’une grande pudeur dans un récit auquel  la précision très clinique donne une grande intensité. Daniel Lang  expose des faits qui impliquent ce que sont les hommes au sens de masculin et ce que la guerre biaise (ou révèle?) en eux. C’est un intéressant retour, digne et retenu, quoique impitoyable, sur notre condition d’humains.


Mots-clés : #conditionfeminine #guerre #guerreduvietnam #justice #temoignage
par topocl
le Lun 13 Mai - 9:29
 
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Sujet: Daniel Lang
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Atiq Rahimi

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Le retour imaginaire


Originale du texte : Persan (Afghanistan), 2005

Traduction : Sabrina Nouri
Avec une cinquantaine de photos…

Présentation de l'éditeur a écrit:
-Je veux photographier ces blessures. -Avant toi de grands photographes sont venus ici et ont tiré de superbes photos de ces blessures... -Mais moi ce n'est pas la beauté que je cherche. Je cherche à faire revivre le sentiment que l'homme éprouve en regardant une cicatrice. Chaque fois que nous voyons une cicatrice nous ne pouvons nous empêcher d'en repenser la douleur. -S'il s'agit de ta propre cicatrice. Justement ce sont mes cicatrices que je cherche à retrouver.


Comme nous le savons, l’auteur a du fuir son Afghanistan natal en 1982 et là, il revient après de longues années en exil. Dans des textes lyriques il parle d’un drame, peut-être le drame de tant de déplacés et exilés : un être séparé, blessé, dont une partie est resté sur la terre des ancêtres, une autre, volée de ses racines, a du lutter à l’étranger avec le manque des paroles, de l’enracinement… Maintenant il traverse sa ville, Kaboul, et veut photographier les blessures. Les textes courtes sont lyriques, poétiques, mais aussi empreintes de douleurs, de nostalgie.

A première vue ce « peu de textes » et une certaine façon de photographier (les photos sont des fois floues, imprécises) peuvent déboussoler le lecteur : le tout vaut quand même 25,- Euro. Mais éventuellement on pourra jeter un coup d’œil et se former une opinion ?

A la limite on pourrait mettre ce livre dans les rubriques « Poésie, Voyages, Témoignages, Photographes… »


Mots-clés : #poésie #temoignage #voyage
par tom léo
le Dim 14 Avr - 17:02
 
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Sujet: Atiq Rahimi
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Enrique Vila-Matas

Paris ne finit jamais

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Le narrateur est disqualifié dans la compétition des doubles d’Hemingway à Key West pour absence de ressemblance avec l’idole de son jeune âge, et se lance dans une conférence sur ses deux années de jeunesse à Paris, en miroir de l’expérience d’Hemingway rapportée dans Paris est une fête (également dans Le soleil se lève aussi, ouvrages qu’à point nommé j’ai lus récemment), en référence à l’extrait suivant :
« Il n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre. […] Paris valait toujours la peine, et vous receviez toujours quelque chose en retour de ce que vous lui donniez. Mais tel était le Paris de notre jeunesse, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »

C’était dans les années 20, et en 1974 le narrateur, incarnant une savoureuse caricature de jeune intellectuel pédant et compassé, essaie désespérément d’écrire son premier livre, La Lecture assassine (dont la structure est inspirée de celle de Feu pâle, de Nabokov, et le sourire de la femme fatale celui d’Isabelle Adjani) :
« Et pourquoi l’idée de tuer mes lecteurs m’avait-elle séduit autant alors que je n’en avais pas encore un seul ? »

Il est locataire d’une mansarde chez Marguerite Duras (autobiographique), qu’aurait occupé Hemingway… la bohème à Paris un demi-siècle plus tard, les exilés du Flore, le milieu artistique et le cercle durassien, le cinéma ces années-là et le tournage d’India Song, aussi un bel éloge de la ville (chapitre 17).
« J’ai cherché à nouer des amitiés étrangères et me suis peu à peu coupé du monde terrible de l’exil de mes compatriotes, un monde qui, tournant exclusivement autour de l’antifranquisme, ne m’attirait guère, pas plus que ne m’attirait la politique en soi, une passion ou une activité dont je voyais que, à la longue, elle finissait par exiger des concessions à mi-chemin entre l’idéalisme et le pragmatisme, ce qui me semblait non seulement peu stimulant mais, en plus, répugnant. »

Livre de souvenirs de son apprentissage d’écrivain, livre aussi sur l’ironie, avec une ironie assumée (et parfois la dent dure), par exemple sur l’inintelligibilité chez certains écrivains (notamment l’absconse Duras, lorsqu’elle parle dans son « français supérieur ») :
« Je n’aime pas les récits qui racontent des histoires compréhensibles. Parce que comprendre peut être l’équivalent d’une condamnation. Et ne pas comprendre, de la porte qui s’ouvre. »

Vila-Matas interprète Un Chat sous la pluie, nouvelle d’Hemingway qu’il n’avait jamais comprise, comme une transposition de l’aventure malencontreuse de son auteur avec Scott Fitzgerald dans Paris est une fête, ce qui vaut au lecteur une belle prestation d’odradek (kafkaïen donc) hantant la Closerie des Lilas (chapitre 25).
Et toujours la même délectable pratique de renvoyer à d’autres auteurs (avec parfois un délicieux brin d’irrévérence) : Gracq, Perec, Quiroga, Juan Marsé, Borges, et beaucoup d’autres…
Voici le (bref) chapitre 8 in extenso :
« Le passé, disait Proust, non seulement n’est pas fugace mais, en plus, il ne change pas de place. Même chose pour Paris, qui n’est jamais parti en voyage. Et comme si c’était trop peu, Paris est interminable et ne finit jamais. »

Un livre pour les afficionados d’Hemingway, de Duras (Églantine ?), voire de Vila-Matas…
« Ce livre collectif sur Duras s’ouvrait par des mots de sa plume par lesquels elle avouait qu’elle écrivait pour faire quelque chose. Et elle ajoutait que si elle avait la force de ne rien faire, elle ne ferait rien. C’était parce qu’elle n’avait pas la force de ne rien faire qu’elle écrivait. Il n’y avait pas d’autre raison. C’était ce qu’elle pouvait dire de plus vrai à ce sujet. La sincérité de ces mots m’a impressionné. »


Autofiction ?

Mots-clés : #autobiographie #autofiction #jeunesse #temoignage
par Tristram
le Dim 14 Avr - 0:16
 
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Sujet: Enrique Vila-Matas
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Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon

L’amour après (Marceline Loridan-Ivens et Judith Perrignon)

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Marceline, 89 ans, ouvre une valise fermée depuis 50 ans et contenant des lettres ‒ sa « Valise d’amour ». L’amour était en bourgeon quand il fut compromis dans son corps mis à nu lors de sa déportation à 15 ans. Pas question pour la survivante de se souvenir, de parler de Birkenau, mais de vivre libre.
« Je ne peux m’empêcher de superposer nos corps, nos enfants, nés ou pas, nos histoires, comme une question qui nous était posée à toutes, puisque la société n’attendait qu’une seule chose de nous : mariez-vous et procréez. »

D’abord frigide, incapable d’abandon amoureux, surtout occupée de son besoin de liberté (d’où l’affranchissant statut de femme mariée avec Francis Loridan, l’ingénieur expatrié) dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, ce sont les lettres de prénoms oubliés, et de Georges Perec, d’Edgar Morin, intéressantes en elles-mêmes, mais pourquoi les leurs, si ce n’est que, passades de Marceline, ce sont des figures d’élite ? Elle fut fascinée par les intellectuels, d’ailleurs demande sans cesse des conseils de lectures (sa scolarité ayant été elle aussi avortée) dans sa volonté de s’élever, son intarissable soif de « vouloir savoir ».
« Je construisais une bibliothèque imaginaire devant moi, un peu comme on pave son chemin. En me déportant, on m’avait aussi arrachée à l’école, et je préférais me pencher sur ce que je n’avais pas appris que sur ce que j’avais vécu. »

C’est l’époque des questionnements de la jeunesse, des engagement politiques contre les conventions, des pionnières de l’émancipation féminine.
« La jeunesse venait de naître, ce n’était plus seulement un état passager, mais une catégorie valorisée, toisant les générations précédentes. »

« Il n’y eut, après les camps, plus aucun donneur d’ordres dans ma vie. »

Simone Weil :
« Nous étions du même transport, du même quai, du même camp. »

« Il faut répéter qu’une Juive survivante d’Auschwitz a tout fait pour sauver des femmes arabes de la torture et du viol. Il est là le sens de l’Histoire, et de l’humanité. Mais nous l’avons perdu. À moins qu’il n’y ait aucun sens, que j’aie simplement eu besoin d’y croire comme beaucoup d’autres au sortir de la guerre. Il n’y a qu’un balancier, faisant et défaisant. »

Puis vient Joris Evans, le grand amour de Marceline, qui lui permet enfin de se « connecter au monde » avec le cinéma documentaire.
« Mon corps n’était plus un enjeu enfin. Et doucement, à ses côtés, la jeune femme et la survivante ne firent plus qu’une seule. »

Marceline témoigne fort humainement…
« Je me cherchais dans les regards et je ne voulais pas y voir mon âme perdue. Qu’est-ce qu’une âme perdue ? C’en est une qui tâtonne dans la nuit, sur les routes du souvenir. Il faut agir follement pour ne pas la laisser voir. »

« Je n’étais pas une gosse, j’avais tout compris du genre humain à quinze ans, pas une adulte non plus, j’avais si peu connu de la vie, j’étais un petit être farouche, hybride, souvent cassant, doté d’un penchant pour la mort et d’un redoutable instinct de survie. Lorsque je l’ai rencontré, je sortais d’un sanatorium de Suisse, où j’avais soigné une tuberculose, et d’une seconde tentative de suicide aussi. J’étais venue me reposer au château. Étrange cette habitude que j’avais d’aller me réparer là où mon drame avait commencé, comme si, en revenant au point de départ, on pouvait tout annuler et renaître. »

… et j’admire son franc-parler :
« J’écris un livre sur l’amour. Sur comment vivre à deux sans se faire chier. »

« Ma vie c’était vraiment du rabe. »

« Ces vingt dernières années, j’ai vu une petite rousse vieillissante me regarder depuis des vitrines devenues trop luxueuses. J’ai mieux vieilli que mon quartier, je trouve. »



Mots-clés : #correspondances #temoignage
par Tristram
le Dim 7 Avr - 1:01
 
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Sujet: Marceline Loridan-Ivens avec Judith Perrignon
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Emma Jane Kirby

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L'opticien de Lampedusa


Originale : The optician of Lampedusa (Anglais, 2016)

Le 3 octobre 2013 un naufrage a lieu à 1 kilomètre des côtes de l’île de Lampedusa, à mi-chemin entre les côtes nord-africaines et la Sicile. Il fait 366 morts. Ce reportage est le récit du sauvetage de 47 migrants par l'opticien de la ville.

L'opticien de Lampedusa nous ressemble. Il est consciencieux, s'inquiète pour l'avenir de ses deux fils, la survie de son petit commerce. Ce n'est pas un héros. Et son histoire n'est pas un conte de fées mais une tragédie : la découverte d'hommes, de femmes, d'enfants se débattant dans l'eau, les visages happés par les vagues, parce qu'ils fuient leur pays, les persécutions et la tyrannie. L'opticien de Lampedusa raconte le destin de celui qui ne voulait pas voir. Cette parabole nous parle de l'éveil d'une conscience ; elle est une ode à l'humanité.


REMARQUES :
A cause de dialogues probablement un peu arrangés on pourrait alors parler de fiction? Je pense qu’il faudra parler d’une forme de récit, offert dans une histoire fluide, sur fond historique et biographique. Cet opticien de l’île reste dans ce récit sans nom : pourrons nous nous réconnaître en lui ? Témoin distrait, mais finalement pas trop touché de ces arrivées de réfugiés sur les plages de Lampedusa. Dans l’annexe, les remerciements, Kirby va néanmoins le nommer : c’est lui qui lui avait raconté cette histoire vécue.

Une sortie entre amis va le et les confronter tous les huit à un nauffrage juste proche de la côte : ils seront les premiers sur place (on saura plus tard qu'un autre bateau a passé sans intervenir), témoin de la mort de tant de gens, mais néanmoins aussi sauvant 47 de la mort quasi certaine, les mettant à l’abri sur le petit bateau. D’un coup ils sont devenus témoins directs, touchés dans leur humanité. Il ne sera plus possible de fermer les yeux, et on s’attachera à ses réfugiés, les suivant dans leur odyssée qui suit, dans les tracasseries bureaucratiques etc. Une histoire lointaine est devenue « leur » affaire. Pour certains ils deviennent des héros, mais eux, sont traumatisés par des images  insupportables et une forme d’impuissance : est-ce qu’on aurait pu sauver plus de gens? Et tous ces enfants et femmes emprisonnés dans les cales ? Affreux...

Des gens, citoyens normaux deviennent des participants, des acteurs. Ils acceptent de devenir co-responsable pour d’autres. Des gens sans soucis se transforment en observateurs et acteurs actifs et empathisants.

Un livre donc profondément humain et nécessaire. Voir aussi, sans amertume placative, politique et revendicative. Merci à l’auteure !


Mots-clés : #immigration #mort #social #temoignage
par tom léo
le Sam 30 Mar - 22:35
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Emma Jane Kirby
Réponses: 4
Vues: 144

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