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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Mar 12 Nov - 16:46

34 résultats trouvés pour colonisation

Halldor Laxness

La Cloche d’Islande

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Merci @Avadoro, qui m’a aussi fait découvrir Le pont sur la Drina, d’Ivo Andrić, dans la chaîne d’hiver 2017 !
L’impression calamiteuse (mais bon marché) de l’édition GF-Flammarion me transporte d’entrée aux temps héroïques des balbutiements de la typographie.
L’ouvrage comprend une utile mise en situation du traducteur-préfacier, Régis Boyer.
Le roman est construit en trois livres, publiés de 1942 à 1946 (500 pages en tout) :

La Cloche d'Islande
:
C’est l’histoire de l’increvable croquant, Jon Hreggvidsson de Rein, fermier du Christ, picaresque incarnation de la résilience populaire : ce pauvre paysan noir de poil et noirci par les épreuves est indûment condamné à mort comme meurtrier du bourreau qui venait de le flageller pour le vol d’une corde qui lui aurait permis de pêcher. L’action de cette fresque historique se déroule au XVIIIe siècle, lors de la famine dans ce pays asservi par les Danois qui le privent du nécessaire ‒ dont la corde, qui deviendra un leitmotiv du roman : ainsi, c’est à Jon que le bourreau commanda de couper la corde de la cloche de l’Althing (l’assemblée parlementaire nationale), réquisitionnée pour être fondue.
« Le junker suivit Ture Narvesen jusqu’à la soue aux porcs. On gardait là les bêtes qui, seules de toutes les créatures, vivaient dans le bien-être et l’honneur en Islande, surtout depuis que le représentant spécial du roi avait strictement interdit aux bipèdes de manger vers et vermine. Parfois, par miséricorde, les croquants obtenaient la permission de contempler ces bêtes merveilleuses à travers un grillage et ils en avaient la nausée, d’autant que ces animaux, par leur couleur, ressemblaient à des hommes nus, avec une chair de gens riches, et de plus, vous regardaient avec des yeux raisonnables de pauvres ; à cette vue, beaucoup vomissaient de la bile. »

« ‒ Vôtre Grâce préfère-t-elle laisser le roi acheter des graines de mauvaises années pour ces gens plutôt que de leur permettre de pêcher du poisson ?
‒ Je n’ai jamais dit cela, dit le Conseiller d’État. Mon opinion est que nous avons toujours manqué, en Islande, d’un fléau suffisamment radical pour que la canaille qui infeste ce pays disparaisse une bonne fois pour toutes, afin que les quelques gens qui sont bons à quelque chose puissent, sans être dérangés par les mendiants et les voleurs, tirer le poisson dont la Compagnie a besoin et préparer l’huile de baleine qu’il faut à Copenhague. »

« ‒ Il faut parer au plus pressé, dit Arnas Arnaeus. Il faut maintenir les bals masqués, cela coûte de l’argent. Un bon bal masqué engloutit les intérêts d’une année de revenus de tous les couvents islandais, Votre Grâce. »

« L’homme qui veut étrangler une petite bête peut finir par se fatiguer. Il la tient à bout de bras, resserre tant qu'il le peut son étreinte autour de sa gorge, mais elle ne meurt pas, elle le regarde, toutes griffes sorties. Elle ne s'attend à aucun secours, quand bien même un troll amicalement disposé surviendrait qui dirait vouloir la délivrer. Tout son espoir de survivre vient de ce qu'elle attend que le temps agisse à son avantage et affaiblisse les forces de son ennemi.
Si un petit peuple sans défense a eu la chance, au milieu de son malheur, d’avoir un ennemi pas trop fort, le temps finira par conclure un accord avec lui comme avec la bête que j’ai prise en exemple. Mais si, dans sa détresse, il se met sous la protection du troll, il sera englouti en une bouchée. […]
Un serviteur gras n’est pas un grand homme. Un esclave que l’on roue est un grand homme, car dans sa poitrine habite la liberté. »

S’ensuivent nombre de péripéties comme Jon s’enfuit et traverse l’Islande pour embarquer vers la Hollande, l’Allemagne et le Danemark, où il entend faire réviser son procès par le roi ‒ et à l’issue de chaque péril, il déclame les « Rimes de Pontus ».

La Vierge claire :
C’est Snaefrid, blond soleil rayonnant avec la « gloire dorée » de sa chevelure, fille du gouverneur Eydalin, épouse de Magnus Sigurdsson, junker de Braedratunga (chef de vieille souche et propriétaire terrien), aussi bel artisan doué, mélancolique et ivrogne ‒ truculent avatar de la démesure cyclique dans sa ruineuse immodération, capable de vendre son domaine ou sa femme lors d’une de ses « expéditions », sinon repentant, réparateur, rongé de dépit et de remords…
C’est Snaefrid qui fit s’évader Jon, et l’envoya rencontrer au Danemark Arnas Arnaeus, l’homme qu’elle aime, et qui revient quinze ans plus tard en tant que commissaire du roi, pour statuer sur la conduite injuste des juges et du gouverneur, notamment envers ledit Jon…
Islandais réfugié au Danemark, Arnas collecte les antiques manuscrits islandais pour les sauvegarder.
L’archiprêtre Séra Sigurd, un pieux protestant, est aussi un vieux prétendant de Snaefrid. Laxness profite de son intervention pour régler des comptes avec le luthéranisme et le papisme… À propos, il passe habilement d’un style à un autre, et sa palette comprend humour, lyrisme, poésie, description réaliste, etc.
« Celui qui ne peut jamais arracher sa pensée de sa misérable chair, la fixant en peinture sur un mur, chez soi, sous forme d’une idole transpercée de clous, ou qui témoigne de ce désir selon les livres saints, jamais ne comprendra celui qui s’est consacré corps et âme au service des gens sans défense et au rétablissement de son peuple. »

Elfe, Snaefrid est insondable, imprévisible, telle un être surhumain ; elle paraît aussi inhumaine, scandaleuse, voire cruelle (cf. le sacrifice du cheval).

L'Incendie de Copenhague :
Magnus a publiquement accusé sa femme d’adultère, gagné son procès à ce propos, puis est mort. Varient les rapports entre Snaefrid et Arnas (chez qui Jon Hreggvidsson est réfugié). Outre ces trois personnages principaux, d’autres sont notables, comme le docte Jon Gudmundsson de Grindavok, copiste (et écrivain) de la bibliothèque d’Arnas, ou Jon Marteinsson, le voleur qui déroba à ce dernier la Skalda, précieux livre antique (voilà trois Jon…)
Le récit culmine dans l'incendie de Copenhague :
« Les gens se précipitaient par la ville, frappés de terreur, ‒ comme, en Islande, quantité de vermisseaux sortent en rampant d’une lompe que l’on fait cuire sur la braise pour les bergers ‒ certains avec des enfants dans les bras, une quantité portant quelques affaires dans un sac, d’autres, nus et dépourvus de tout, affamés et assoiffés, certains hors de sens et multipliant gémissements et plaintes : une femme n’avait réussi à sauver qu’un tisonnier, et restait là, nue. »

Dans ce roman fort curieux et dépaysant est omniprésente l’Islande (nation occupée à l’époque, et même colonie danoise), c'est-à-dire son histoire de reliquaire des héritages héroïque et cosmogonique viking et plus généralement scandinaves (aussi celte et Moyen Âge chrétien) : Eddas, scaldes et sagas (et trolls, elfes, géants…) Laxness a d’ailleurs reçu le Nobel 1955 pour "avoir ressuscité l'ancienne tradition narrative islandaise." Et dans ses personnages à la fois iconiques et complexes sourd de nouveau la sève et la verve des anciennes divinités, dans un curieux syncrétisme où leurs destins se mêlent inextricablement.
C’est encore un bel éloge des livres (d’occasion), auquel les Chosiens seront sensibles :
« Il reste encore sur le rebord de la fenêtre, à demi enveloppé d’un linge de soie rouge, un antique livre sur parchemin, racorni, noir de suie, plein de marques de doigts graisseux : il a appartenu à des gens morts depuis si longtemps qu’il ne subsiste de leur séjour ici-bas que ces marques de doigts. »


Mots-clés : #colonisation #historique #insularite
par Tristram
le Dim 21 Juil - 23:04
 
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Romain Gary

Les Racines du ciel

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Écrit à l’origine en 1956, j’ai lu le texte définitif, de 1980, soit peu avant le suicide de Romain Gary ; je n’ai malencontreusement pas trouvé d’informations sur les modifications apportées d’une version à l’autre, ni même la préface de la première édition.
« Un blanc qui est devenu amok par misanthropie, et qui est passé du côté des éléphants… »

C’est l’histoire de Morel, « rogue » activiste écologiste dans l’Afrique centrale des années 50, persuadé de « toucher le cœur populaire » en défendant les « géants menacés »… Curieusement (ou pas), prendre la défense de la nature est perçu à l’époque comme un désaveu de l’humanité, alors qu’il s’agit peut-être du contraire, une empathie humaniste pour toute souffrance, la préservation d’une « marge humaine » de dignité ‒ les différentes interprétations du combat de ce sympathique héros incarnant un espoir, perçu selon les intérêts et surtout le milieu culturel des individus, constituent le fond de l’ouvrage. Les enjeux économiques, politiques, éthiques et même métaphysiques sont exposés, s’articulant autour d’une opposition utopisme - pragmatisme pas aussi nette qu’on pourrait croire.
« Le règlement de comptes entre les hommes frustrés par une existence de plus en plus asservie, soumise, et la dernière, la plus grande image de liberté vivante qui existât encore sur terre, continuait à se jouer quotidiennement dans la forêt africaine. »

Livre paru l’année de ma naissance, dont l’action se passe au Tchad, parfois dans les lieux mêmes où j’étais encore il y a dix ans… Dans ce pays, 90% de la population des éléphants aurait été exterminée au cours des 40 dernières années ; il n’y a plus de forêt en dehors du sud du pays.
Voici le pont sur le Chari limitrophe du Cameroun au sud de N’Djamena, quartier où se situe approximativement le bar dans le roman :
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Au début, l’histoire gravite donc autour d’un bar, le Tchadien, et m’est sans cesse revenu à l’esprit cette auberge où je séjournais lors de mes passages à Fort-Lamy/ N’Djamena, et où l’atmosphère n’avait pas dû changer beaucoup depuis l’Indépendance. Il me semble que j’y voyais, et y revoir encore, les personnages que Gary a si habilement su camper en les présentant progressivement dans sa mise en scène. En premier lieu Morel, protagoniste de l’histoire, sorte de don Quichotte luttant contre l’extinction des éléphants :
« Je suis un peu allemand moi-même, par naturalisation, si on peut dire. J’ai été déporté pendant la guerre, et je suis resté deux ans dans différents camps. J’ai même failli y rester pour de bon. Je me suis attaché au pays. »

Il parle ici à Minna, l’entraîneuse allemande de le Tchadien, rescapée meurtrie de la seconde Guerre Mondiale, obstinée qui aime les animaux (et Morel) ; personnage le plus important après ce dernier ‒ « il fallait bien qu’il y ait quelqu’un de Berlin à côté de lui » ‒, elle est la seule femme du roman. La guerre et les camps, encore d’un passé récent à l’époque de la rédaction du livre, marquent indélébilement ce dernier, qui constitue aussi une allégorie où s’enchâsse comme un symbole de plus la parabole du déporté Morel portant secours aux hannetons…
Puis vient le commandant Schölscher, empathique ancien méhariste chargé de capturer Morel, et encore le gouverneur, irascible républicain empêtré dans la situation chaotique provoquée par ce dernier en rébellion ouverte. Il y a aussi le père Tassin (personnage inspiré par Teilhard de Chardin), jésuite et paléontologue convaincu de l’évolution darwinienne qu’il semble fausser de l’idée d’un dessein intelligent chrétien, le père Fargue, franciscain haut en couleur qui soigne les lépreux et les sommeilleux, Orsini le chasseur haineux qui conspue tous (et surtout lui-même), le vieux naturaliste danois Peer Qvist, vétéran de la lutte pour la protection de la nature :
« Peer Qvist lui dit que ce tapis vivant de près de cent kilomètres carrés qui changeait de couleur, s’élevait et retombait, s’éparpillait et se reformait comme une tapisserie fulgurante sans cesse brodée et rebrodée sous ses yeux, n’était qu’une parcelle infime, tombée en cours de route des milliards d’oiseaux migrateurs qui rejoignaient la vallée du Nil et les marécages du Bahr el Gazal soudanais. »

… Saint-Denis, l’administrateur de la région écartée des Oulés, qu’il voudrait préserver du « progrès » :
« Depuis vingt ans, je n’avais qu’un but, on pourrait presque dire une obsession : sauver nos noirs, les protéger contre l’invasion des idées nouvelles, contre la contagion matérialiste, contre l’infection politique, les aider à sauvegarder leurs traditions tribales et leurs merveilleuses croyances, les empêcher de marcher sur nos traces. »

… et son ami le sorcier Dwala, qu’il a convaincu de le réincarner en arbre ; également Waïtari, ex-député français et indépendantiste panafricain, arriviste et manipulateur :
« La brousse est pour nous une vermine dont nous devons nous débarrasser. »

… puis Habib le joyeux aventurier libanais (marin, tenancier de le Tchadien, trafiquant d’armes), Forsythe le major américain alcoolique (prisonnier des Chinois en Corée, il a « avoué » à la radio que son pays menait une guerre bactériologique) :
« Lorsqu’on quitte une engeance capable de vous offrir à la même époque le génocide, le "génial père des peuples", les radiations atomiques, le lavage du cerveau et les aveux spontanés, pour aller vivre enfin au sein de la nature, il est bien permis de prendre une cuite… »

… ou encore Babcock, colonel britannique en retraite :
« Elle devait se dire que l’on peut toujours compter sur un gentleman lorsqu’il s’agit de ne pas comprendre une femme. Je dois dire que j’ai justifié cette confiance entièrement. »

Il y aura aussi Abe Fields, juif et cynique, grand reporter américain (photographe) :
« C’était ça, le métier de Fields : rendre le texte inutile. »

Tous ces personnages ont leur personnalité, leur langage, souvent leur humour propre, formant une sorte de roman choral. Le sens de l’humour, ou des humours, est aussi divers que salutaire ; confer celui de l’atomiste Ostrach (c’est l’époque de l’anxiogène « miracle de l’atome », et Gary parle déjà du problème de l’interminable stockage des déchets), ou encore de Robert, le digne résistant qui invente dans un camp S. S. la course invincible et salvatrice des éléphants ‒ avant de devenir le planteur Duparc…
« l’humour est une dynamite silencieuse et polie qui vous permet de faire sauter votre condition présente chaque fois que vous en avez assez, mais avec le maximum de discrétion et sans éclaboussures. »

Il s’agit bien sûr de colons/ aventuriers/ fonctionnaires d’Afrique Equatoriale Française, et pour ce que j’en sais le livre témoigne assez justement des attitudes de l’époque, teintées de paternalisme, de prosélytisme, etc. ‒ mais guère de racisme. De même, les descriptions sont captivantes, telle l’évocation d’une exceptionnelle sécheresse aux effroyables effets.
Les Africains représentés, outre notamment Idriss le vieux pisteur et Youssouf le jeune guide, sont les Oulés, paradoxalement de grands chasseurs d’éléphants !
« Dans sa jeunesse, il avait souvent vu une bête abattue et dévorée sur place par les hommes du village, les plus avides absorbant jusqu’à dix livres de viande en une fois. Du Tchad au Cap, l’avidité de l’Africain pour la viande, éternellement entretenue par les famines, était ce que le continent avait en commun de plus fort et de plus fraternel. C’était un rêve, une nostalgie, une aspiration de tous les instants – un cri physiologique de l’organisme plus puissant que l’instinct sexuel. La viande ! C’était l’aspiration la plus ancienne, la plus réelle, et la plus universelle de l’humanité. »

« Seulement, les noirs ont une sacrée excuse : ils bouffent pas à leur faim. Ils ont besoin de viande. C’est un besoin qu’on a tous dans le sang et on n’y peut rien, pour le moment. Alors, ils tuent les éléphants, pour se remplir le ventre. Techniquement, ça s’appelle un besoin de protéines. La morale de l’histoire ? Il faut leur donner assez de protéines à bouffer pour qu’ils puissent s’offrir le luxe de respecter les éléphants. Faire pour eux ce que nous faisons pour nous-mêmes. Au fond, vous voyez que j’ai un programme politique, moi aussi : élever le niveau de vie du noir africain. Ça fait automatiquement partie de la protection de la nature… Donnez-leur assez à bouffer et vous pourrez leur expliquer le reste… Quand ils auront le ventre plein, ils comprendront. Si on veut que les éléphants demeurent sur la terre, qu’on puisse les avoir toujours avec nous tant que notre monde durera, faut commencer par empêcher les gens de crever de faim… Ça va ensemble. C’est une question de dignité. Voilà, c’est assez clair, non ? »

« L’idée de la "beauté" de l’éléphant, de la "noblesse" de l’éléphant, c’était une notion d’homme rassasié, de l’homme des restaurants, des deux repas par jour et des musées d’art abstrait – une vue de l’esprit élitiste qui se réfugie, devant les réalités sociales hideuses auxquelles elle est incapable de faire face, dans les nuages élevés de la beauté, et s’enivre des notions crépusculaires et vagues du "beau", du "noble", du "fraternel", simplement parce que l’attitude purement poétique est la seule que l’histoire lui permette d’adopter. »

« Essayez de leur expliquer que les Oulés ne sont pas partis à la conquête de leur indépendance politique, nationale, mais des couilles d’éléphants. Essayez… Vous m’en direz des nouvelles. »

« Quand on les voit assis toute la journée à la porte de leurs cases, on dit qu’ils sont flemmards et qu’ils ne sont bons à rien. Quand on coupe les gens de leur passé sans rien leur donner à la place, ils vivent tournés vers ce passé… »

« …] les collines Oulé sont des troupeaux d’éléphants tués par les chasseurs Oulé et sur lesquels l’herbe a poussé. »

Cette croyance mythique répond à une métaphore antérieure dans le texte :
« …] le troupeau des collines, massé à leurs pieds jusqu’aux limites de lune. »

Avec constance l’immensité du ciel et de l’Afrique est mise en opposition au vide intérieur (spirituel) des vieux solitaires blancs.
« On ne peut pas se soulager toute sa vie en tuant des éléphants… »

« Il y a à nos côtés une grande place à prendre, mais tous les troupeaux de l’Afrique ne suffiraient pas à l’occuper. »

« Au point où nous en sommes, avec tout ce que nous avons inventé, et tout ce que nous avons appris sur nous-mêmes, nous avons besoin de tous les chiens, de tous les oiseaux et de toutes les bestioles que nous pouvons trouver… Les hommes ont besoin d’amitié. »

Ce roman est vanté comme étant le premier qui soit "écologique" ; de fait, peut-être à cause d’une perception européenne de l’Afrique, le discours n’a pas vieilli :
« Quant à la beauté de l’éléphant, sa noblesse, sa dignité, et cætera, ce sont là des idées entièrement européennes comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. »

« Il y était proclamé également que "le temps de l’orgueil est fini", et que nous devons nous tourner avec beaucoup plus d’humilité et de compréhension vers les autres espèces animales, "différentes, mais non inférieures." »

« Ce que le progrès demande inexorablement aux hommes et aux continents, c’est de renoncer à leur étrangeté, c’est de rompre avec le mystère, – et sur cette voie s’inscrivent les ossements du dernier éléphant… L’espèce humaine était entrée en conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre. »

« Car il s’agit bien de ça, il faut lutter contre cette dégradation de la dernière authenticité de la terre et de l’idée que l’homme se fait des lieux où il vit. »

« Les hommes meurent pour conserver une certaine beauté de la vie. Une certaine beauté naturelle… »

J’ai souvent suivi les assalas en forêt équatoriale, et cela me permet sans doute de mieux percevoir ce texte :
« On ne peut pas passer sa vie en Afrique sans acquérir pour les éléphants un sentiment assez voisin d’une très grande affection. Chaque fois que vous les rencontrez, dans la savane, en train de remuer leurs trompes et leurs grandes oreilles, un sourire irrésistible vous monte aux lèvres. Leur énormité même, leur maladresse, leur gigantisme représentent une masse de liberté qui vous fait rêver. Au fond, ce sont les derniers individus. »

L’auteur laisse percer ses convictions personnelles :
« Quant au nationalisme, il y a longtemps que ça devrait plus exister que pour les matches de football… »

Il semble partisan de la colonisation, mais l’ironie voire l’autodérision sont si prégnantes qu’on se demanderait presque s’il est vraiment gaulliste :
« Les prisons sont aujourd’hui les antichambres des ministères. »

Et il a le sens de la formule :
« On fuyait l’action mais on se réfugiait dans le geste. »

Par contre, j’ai été déçu par des longueurs, des redites aussi, ressassements de certains points de vue qui font regretter que l’ouvrage n’ait pas été plus resserré par l’auteur.
Pour prolonger cette lecture, INA, interview par Pierre Dumayet suite à son Goncourt ‒ le premier !




Mots-clés : #aventure #colonisation #ecologie
par Tristram
le Mer 5 Juin - 0:43
 
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Gabriel Ferry

Le coureur des bois

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Roman, 1850, 185 pages environ.

Comme j'avais parcouru, aux alentours de fin décembre-début janvier, le roboratif ouvrage historique de G. Havard: Histoire des coureurs des bois (Amérique du Nord, 1600-1840) (enfin, pas en totalité, à saute-pages et pas jusqu'au bout, c'est pour historiens ce bouquin !), je me suis arrêté sur ce titre: Le coureur des bois, en mauvais état, chez un bouquiniste plutôt pouilleux et bordélique (à peu près rien n'est classé), mais très fourni: endroit agréable quand vous êtes en manque de poussière qui vole, toiles d'araignées et ménage qui attend toujours depuis l'invention de l'aspirateur, où vous ne baladeriez pas le touriste, au reste, peu de chances, c'est en banlieue "hors tout circuit", et ne donne même pas sur rue.

Je tombe -c'était prévisible- sur un improbable nanar, digne d'être porté à l'écran en catégorie série B américaine des années 1940, en genre western, mais ces désignations-là n'étaient pas encore inventées lorsque Gabriel Ferry coucha tout cela sur papier.

Quelques recherches me mènent au site de M. Le Tourneux (lien en présentation) et du coup je regarde différemment l'ouvrage, d'ailleurs je le poursuis jusqu'au bout.
Je pense qu'il s'agit d'un de ces exemplaires d'éditions tronquées qu'il évoque, probablement aux fins de parution en classement Jeunesse pour ce qui concerne celui-ci.

L'ensemble est assez rentre-dedans, action puis action puis action puis vous reprendrez bien un peu d'action ?
Passons aussi sur les inévitables clichés de type colonial, et quelques balourdises de construction et de déroulement du roman, peut-être d'ailleurs davantage dûes à l'édition tronquée, ou la mouture éditoriale en général, qu'à l'écriture de Ferry, qu'on fera donc bénéficier du doute.
Pour faire bref: Mexique, 1830. Un État sauvage, celui de Sonora, "une des régions les moins explorées du Mexique". Un mystérieux grand seigneur assez louche, un assassin, des hommes de mains, le jeune premier couché sur la piste, laissé pour mort, une attaque de jaguars qui menace au bivouac, des chasseurs dont un coureur des bois canadien et son acolyte en sauveteurs impromptus, puis le Preside (hacienda + place forte au sens militaire) de Tubac, une mystérieuse chasse à l'or, au passage une histoire d'amour embryonnaire entre la jeune fille très fortunée et le jeune homme pauvre, puis...commence la violence. Vous en aurez entre blancs, avec les indiens, entre indiens, etc...

Les rares passages où l'on souffle entre deux actions (autrement dit où les ciseaux de pré-bon-à-tirer n'ont pas sévi ?) parviennent à être touchants, avec cette force particulière au roman s'appuyant sur du vécu:
Au matin du quinzième jour, ils avaient atteint, sans dommage, le confluent des deux rivières au-dessus duquel se dressait le rocher escarpé qui portait le tombeau du chef indien. Ce tombeau était surmonté bizarrement du squelette d'un cheval maintenu debout par des liens cachés. Des fragments de selle couvraient encore une partie de ses flancs à jour, sur des poteaux élevés de distance en distance, des chevelures humaines flottaient au vent, hideux trophées. Le long du rocher que dominait cette tombe, jaillissait une cascade qui s'écroulait avec fracas dans un gouffre sans fond. Enfin, au pied de la pyramide sur sa face nord, se présentait un étroit vallon fermé d'un côté par des roches à pic, d'où pendaient de longues draperies de verdure, de l'autre par un lac aux eaux dormantes; celui-ci était entouré d'une ceinture de saules nains et de cotonniers. De hautes montagnes couvertes de brume de déployaient en demi-cercle, avec une sombre majesté.


Nous avons là un écrivain-voyageur à la française de mi-XIXème siècle, et ça m'intrigue !



Mots-clés : #amérindiens #aventure #colonisation #xixesiecle
par Aventin
le Dim 28 Avr - 22:45
 
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Sujet: Gabriel Ferry
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Chinua Achebe

Tout s’effondre

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Nous sommes chez les Ibos, et l’histoire commence avant que les missionnaires n’arrivent (donc avant l’effondrement de la société ibo), mais il y a quand même des fusils (et même un canon ?!), on se massacre à la guerre, et on a coutume d’abandonner les jumeaux dans la « forêt maudite », une sorte de parcelle réservée à la nature sauvage, à l’écart de la société/ civilisation (ces "bois sacrés" sont toujours respectés de nos jours) :
« Tout clan, et tout village, avait sa “forêt maudite”. On y enterrait ceux qui mouraient de maladies vraiment mauvaises comme la lèpre ou la petite vérole. C’était aussi le dépotoir des puissants fétiches des grands hommes-médecine à la mort de ces derniers. Une “forêt maudite” était donc animée de puissances funestes et d’obscurs pouvoirs. »

Unoka était un raté, imprévoyant, débrouillard mais fort endetté, surtout un musicien porté sur le vin de palme, et qui ne supportait pas la vue du sang. Son fils, Okonkwo a réussi : agriculteur prospère, il a trois femmes, est un guerrier accompli, a la confiance des anciens. Il est cependant colérique, violent :
« Mais sa vie tout entière était dominée par la crainte de l’échec et de la faiblesse. […] C’était sa crainte de lui-même, sa peur qu’on ne le trouve semblable à son père. »

Le personnage d’Unoka, ouvertement dénigré, me paraît ambigu (peut-être pas si négatif, et possiblement prémonitoire) ; il parle ici à son fils :
« Un cœur fier ne se laisse pas abattre quand tout s’effondre, car un tel échec ne l’atteint pas dans son orgueil. C’est beaucoup plus difficile et beaucoup plus douloureux quand on est seul à échouer. »

Le risque, avec les conversions des évangélistes (outre l’oubli des traditions, la perte des liens familiaux et claniques), c’est littéralement la disparition des ancêtres dans l’oubli :
« Il se vit, lui et ses pères rassemblés autour du sanctuaire familial pour attendre en vain adoration et sacrifices et ne trouvant que les cendres des jours passés, tandis que ses enfants prieraient le dieu du Blanc. »

Le roman offre un aperçu de la culture régionale. Le foufou d’igname est l’aliment de base (généralement accompagné d’une "sauce"), et tous les matins on entend le son caractéristique du grand pilon retombant dans le mortier…
Ce livre vaut surtout pour la mise en valeur (sans édulcoration) des valeurs communautaires ibo :
« Chez les Ibos, on tient en grande estime l’art de la conversation, et les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on accommode les mots. »



Mots-clés : #colonisation #religion #traditions
par Tristram
le Ven 29 Mar - 23:17
 
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Sujet: Chinua Achebe
Réponses: 15
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Ngugi wa Thiong'o

Pour une Afrique libre :

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Recueils de différents essais de l'écrivain, remaniés ou extraits de ses diverses interventions. Et donc pour thème commun l'avenir de l'Afrique. Sa propre prise en mains.
Il est à noter que Ngugi wa Thiong'o s'est d'abord fait remarquer en écrivant en anglais, puis il a décidé de renoncer à cette langue pour écrire kikuyu, sa langue "d'origine".
La question de la réappropriation de la langue est centrale chez lui, c'est uniquement ainsi qu'il voit un avenir libéré du poids du colonialisme pour le continent africain. Réinstaurer les langues locales et détrôner les langues des anciens dominants, il propose de les conserver pour communiquer entre différentes nations, mais dans son idéal elles n'ont plus leur place à l'échelon national. Ça semble logique, tant le passé est douloureux. Il préconise également un travail de mémoire sur la question de l'esclavage, et souhaite que les anciens colonisateurs assument cette part de l'Histoire. Sans travail de mémoire, point de deuil possible.

Vous l'avez compris, il s'agit d'un écrivain engagé, qui lutte contre l'impérialisme occidental, le néocolonialisme capitaliste. Avec sous le coude des réflexions de Frantz Fanon et Cheikh Anta Diop, notamment. Des réflexions également sur la question nucléaire, sur la question carcérale...

Il convient de préciser que "tribu", "tribalisme" et "guerres tribales", ces termes si souvent employés pour expliquer les conflits en Afrique, sont des inventions coloniales. La plupart des langues africaines ne possèdent pas l'équivalent du mot anglais "tribe", "tribu", avec ses connotations péjoratives dues à l'évolution du vocabulaire anthropologique de l'aventurisme européen aux XVIIIème et XIXème siècles. Ces mots sont liés à d'autres conceptions coloniales telles que "primitifs", "continent noir", "traces arriérées" ou "clans guerriers".


Un jour, j'ai visité le fort aux esclaves de Cape Coast, au Ghana. L'architecture m'a laissé une impression durable. Le bâtiment comptait trois niveaux. Les niveaux supérieurs abritaient le palais du gouverneur et la chapelle. Il y avait suffisamment de place pour une salle de bal et des réceptions de mariage. Les niveaux inférieurs de la même forteresse étaient l'endroit où les esclaves captifs attendaient d'être embarqués vers l'Amérique. Le palais et l'église étaient bâtis sur les tombes des esclaves. Ainsi, tandis qu'ils esclavageaient, les riches chantaient leur gratitude au Tout-Puissant, puis, tandis qu'ils gémissaient de la joie de l'amour charnel au lit, les esclaves gémissaient en attendant la délivrance. Les cris de plaisir en haut contrastaient avec les cris de douleur en bas, mais les deux n'étaient pas sans rapport. La splendeur d'en haut était bâtie sur la misère d'en bas. Aujourd'hui, le palais mondial est bâti sur une prison mondiale. La splendeur dans la misère - voilà la base de l'instabilité mondiale.



mots-clés : #colonisation #devoirdememoire #esclavage #essai
par Arturo
le Dim 6 Jan - 14:34
 
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Sujet: Ngugi wa Thiong'o
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Baron de Lahontan

Récup' de souvenirs pour une lecture qui laisse sa marque durablement. Dépaysant, riche, instructif, inhabituel, charismatique, ...

Tag colonisation sur Des Choses à lire 97823610

Un baptême iroquois
Les nouveaux voyages en Amérique septentrionale (1683-1693)


Une source oubliée des philosophes des Lumières ! Le récit initiatique d’un jeune aventurier français, le témoignage d’un des premiers explorateurs des immenses territoires la Nouvelle-France, une peinture pleine d’empathie du mode de vie et de la pensée des peuples autochtones, une réflexion philosophique sur l’idée de civilisation, une étude des mœurs politiques de la Colonie, et l’histoire vécue des premiers temps de la rivalité franco-anglaise au Nouveau Monde.
En 1683, à l’âge de 17 ans, le Baron de Lahontan embarque pour le Canada. Il y passe dix ans d’une vie libre et aventureuse, entre Québec et la région des Grands Lacs : officier auprès du gouverneur de la Nouvelle France, libertin en butte à l’autorité des jésuites, coureur des bois dans les vastes territoires de l’Amérique du Nord, il met en lumière le rôle du commerce des fourrures dans la guerre franco-anglaise, palabre avec les indiens dont il apprend les langues, les coutumes, les ruses et la philosophie.
Composé de lettres adressées à un lecteur inconnu, les Nouveaux voyages en Amérique déploient la verve d’un authentique libertin, l’esprit libre d’un homme curieux des mœurs et de la culture des peuples autochtones, la franchise politique d’un gentilhomme ruiné en rupture avec la cour du Roi Soleil.
Si l’ironie de son style, l’humanité de son regard et l’audace de ses observations annoncent la philosophie des Lumières, elles condamneront surtout son auteur à l’exil, et son œuvre à l’oubli et au mépris des partisans d’une histoire édifiante. Bien après Michelet qui vit dans ce « livre hardi et brillant le vif coup d’archet qui, vingt ans avant les Lettres persanes, avait ouvert le XVIIIe siècle », il faut attendre la fin du XXe pour qu’en France on redécouvre cet auteur au travers de Dialogues avec un sauvage.
Mais l’œuvre du baron de Lahontan ne saurait se limiter à ce livre et c’est pour rendre justice à cet écrivain de l’exil que nous rééditons les Nouveaux voyages en Amérique dans leur version originale de 1702.

lepassagerclandestin.fr


Pas facile de catégoriser ce livre entre voyage (professionnel), géographie et témoignage d'une histoire en train de se faire. C'est qu'en cette fin de 17è siècle le Canada pour un européen, et certainement pour la plupart de ses habitants, cela signifie beaucoup de points d'interrogation.

On découvre au fil des lettres adressées à un protecteur l'organisation politique et économique de la colonie française. Une économie qui repose pour beaucoup sur le commerce des peaux de la faune locale dont le prix grimpe à chaque étape les rapprochant de la France. Parmi les fournisseurs il y a des tribus indiennes, autre volet et peut-être le plus important de ce qu'on découvre dans cette lecture.

Fourrures contre breloques et matériel à un rapport avantageux mais pas pour les indiens mais surtout un regard curieux et attentif sur l'organisation politique des indiens et leurs pratiques. Les guerres et paix entre les tribus, la chasse et certains usages, plus ça va plus on sent notre baron à l'aise avec les sauvages comme il les appelle. Lassé sans doute des difficultés rencontrées avec une vie sociale et les politiques d'intrigues qui font que empêché à l'autre bout du monde il ne pourra jamais conservé ou reprendre ce qui lui vient de son père (puis pire encore qu'il ne soit promis au cachot). Plus à l'aise dans l'action et l'aventure, pas sans espoir de fortune mais sensible à la découverte le jeune homme prend de page en page de l'épaisseur.

Les tribus amies pas forcément tendres sont souvent la proie des Iroquois qui s'entendraient donc mieux avec les Anglais (et qui menacent aussi les "villes" de Montréal et Québec), chaque camp profitant de ses alliances pour gêner le commerce de l'autre et tenter de s'imposer sur le territoire. De rivière en rivière et de fort en fort de Lahontan fait son job, ne manque pas d'idées (qui ne trouvent pas souvent d'oreilles) et exerce un regard critique sur la politique et les manœuvres françaises.

Mais c'est aussi le goût d'une nature riche voire débordantes en ressources et parfois rude avec des hivers rigoureux qui se transforme petit à petit en mélancolie. La terre d'accueil et de possibles se fermera malgré tout à lui sans qu'il puisse aller plus loin encore, la faute à la politique et au service d'un pays et d'un roi qui lui auront probablement mal rendu.

Le moins que l'on puisse dire c'est que c'est dépaysant. C'est aussi très instructif d'un point de vue historique et pour le rapport à l'autre, au sauvage pas si sauvage que ça sous certains aspects. Proposé dans un compromis de version originale et de modernisation le texte est agréable et facile à lire*, l'immersion favorisée par les notes qui proviennent pour bonne part d'autres écrits de l'auteur.

Bref, un drôle de truc qui mérite bien de revoir le jour !

*: le style ou genre épistolaire (de lettres qui ne nécessitent pas forcément de destinataire) fait très bien l'affaire.


mots-clés : #colonisation #historique #lieu #nature #québec #voyage
par animal
le Mer 26 Déc - 22:17
 
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Sujet: Baron de Lahontan
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André Gide

Voyage au Congo suivi de Le Retour du Tchad (suite)

Mine de rien, ça me rappelle quelque chose de plus actuel :
« Qu’est-ce que ces Grandes Compagnies, en échange, ont fait pour le pays ? Rien [Note : Elles n’ont même pas payé leurs redevances à l’État. Il a fallu l’huissier et l’énergie du Gouverneur Général actuel pour faire rentrer un million d’arriéré.]. Les concessions furent accordées dans l’espoir que les Compagnies "feraient valoir" le pays. Elles l’ont exploité, ce qui n’est pas la même chose ; saigné, pressuré comme une orange dont on va bientôt rejeter la peau vide.
"Ils traitent ce pays comme si nous ne devions pas le garder", me disait un Père missionnaire. »

On atteint à l’intemporel :
« Que ces agents des Grandes Compagnies savent donc se faire aimables ! L’administrateur qui ne se défend pas de leur excès de gentillesse, comment, ensuite, prendrait-il parti contre eux ? Comment, ensuite, ne point prêter la main, ou tout au moins fermer les yeux, devant les petites incorrections qu’ils commettent ? Puis devant les grosses exactions ? »

« Mais, tout de même, aller jusqu’à dire : Que deviendraient sans nous les indigènes ? me paraît faire preuve d’un certain manque d’imagination. »

L’articulation de l’opposition entre Administration étatique et bureaucrate et Grandes Concessions, compagnies commerciales capitalistes, entreprises privées uniquement préoccupées de profit, me paraît transposable de nos jours (hors référence coloniale). Il me semble aussi que le distinguo entre les deux aspects de la colonisation est important à faire historiquement (la gouvernementale pourvoyant tant bien que mal, au moins officiellement, aux soins médicaux et à la lutte contre les épidémies, à l’éducation scolaire, au tracé des routes et à la construction du chemin de fer, etc.).
« Un maître indigène stupide, ignare et à peu près fou, fait répéter aux enfants : Il y a quatre points cardinaux : l’est, l’ahouest, le sud et le midi. [Note : Il est vraiment lamentable de voir, dans toute la colonie, des enfants si attentifs, si désireux de s’instruire, aidés si misérablement par de si insuffisants professeurs. Si encore on leur envoyait des livres et des tableaux scolaires appropriés ! Mais que sert d’apprendre aux enfants de ces régions équatoriales que « les poêles à combustion lente sont très dangereux », ainsi que j’entendais faire à Nola, ou que « Nos ancêtres les Gaulois vivaient dans des cavernes ».
Ces malheureux maîtres indigènes font souvent de leur mieux, mais, à Fort-Archambault tout au moins, ne serait-il pas décent d’envoyer un instituteur français, qui parlât correctement notre langue. La plupart des enfants de Fort-Archambault, fréquentant des colons, savent le français mieux que leur maître, et celui-ci n’est capable de leur enseigner que des fautes. Qu’on en juge : voici la lettre qu’il écrit au chef de la circonscription :
« Mon Commendant
J’ai vous prier tres humblement de rendre compte qu’une cheval tres superbement ici pour mon grand frère chef de village sadat qui lui porter moi qui à vendu alors se communique si vous besien sara est je veux même partir chez vous pouvoir mon Commandant est cette cheval Rouge comm Ton cheval afin le hauteur dépasse ton cheval peut être. ».
(Signature illisible).]
»

« Ces agents, qui n’ont jamais mis les pieds aux colonies, modifient à leur gré et selon leur appréciation particulière, les commandes, ne tenant le plus souvent aucun compte des exigences spécifiées. [Note : En cours de route, nous en verrons d’ahurissants exemples : Tel administrateur, (je craindrais de lui faire du tort en le nommant) reçoit trente-deux roues de brouettes, mais ne peut obtenir les axes et les boulons pour les monter. Un autre, (il s’agit d’un poste important) reçoit 50 crémones, mais sans les tringles de métal qui permettraient de se servir de ces crémones ; et, comme il signale l’oubli des tringles, il reçoit un nouvel envoi, aussi important, de crémones, mais toujours pas de tringles. Un troisième administrateur reçoit un coffre-fort démontable ; mais on a oublié d’y joindre les boulons qui permettraient de le monter.] »

« Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent je sais ; je dois parler. Mais comment se faire écouter ? »

Il y a beaucoup d’éléments apportés à la réflexion sur le racisme (qui pour mener à l’horrible n’est pas toujours aussi simple qu’on voudrait le croire) :
« Je continue de croire, et crois de plus en plus, que la plupart des défauts que l’on entend reprocher continuellement aux domestiques de ce pays, vient surtout de la manière dont on les traite, dont on leur parle. Nous n’avons qu’à nous féliciter des nôtres – à qui nous n’avons jamais parlé qu’avec douceur, à qui nous confions tout, devant qui nous laissons tout traîner et qui se sont montrés jusqu’à présent d’une honnêteté parfaite. Je vais plus loin : c’est devant tous nos porteurs, devant les habitants inconnus des villages, que nous laissons traîner les menus objets les plus tentants pour eux, et dont le vol serait le plus difficilement vérifiable – ce que, certes, nous n’aurions jamais osé faire en France – et rien encore n’a disparu. Il s’établit, entre nos gens et nous, une confiance et une cordialité réciproques, et tous, sans exception aucune, se montrent jusqu’à présent aussi attentionnés pour nous, que nous affectons d’être envers eux. [Note : Ce jugement qui pourrait sembler peu mûri n’a fait que se confirmer par la suite. Et j’avoue ne comprendre pas bien pourquoi les blancs, presque sans exception, tant fonctionnaires que commerçants, et tant hommes que femmes, croient devoir rudoyer leurs domestiques – en paroles tout au moins, et même alors qu’ils se montrent réellement bons envers eux. Je sais une dame, par ailleurs charmante et très douce, qui n’appelle jamais son boy que « tête de brute », sans pourtant jamais lever la main sur lui. Tel est l’usage et : « Vous y viendrez aussi, vous verrez. Attendez seulement un mois. » – Nous avons attendu dix mois, toujours avec les mêmes domestiques, et nous n’y sommes pas venus. Par une heureuse chance, avons-nous été particulièrement bien servis ? Il se peut… Mais je me persuade volontiers que chaque maître a les serviteurs qu’il mérite. Et tout ce que j’en dis n’est point particulier au Congo. Quel est le serviteur de nos pays qui tiendrait à cœur de rester honnête, lorsqu’il entendrait son maître lui dénier toute vertu ? Si j’avais été le boy de M. X… je l’aurais dévalisé le soir même, après l’avoir entendu affirmer que tous les nègres sont fourbes, menteurs et voleurs.
– « Votre boy ne comprend pas le français ? demandai-je un peu inquiet.
– Il le parle admirablement… Pourquoi ?
– Vous ne craignez pas que ce qu’il vous entend dire… ?
– Ça lui apprend que je ne suis pas sa dupe. »
À ce même dîner, j’entendais un autre convive affirmer que toutes les femmes (et il ne s’agissait plus des négresses) ne songent qu’à leur plaisir, aussi longtemps qu’elles peuvent mériter nos hommages, et qu’on n’a jamais vu de dévote sincère avant l’âge de quarante ans.
Ces Messieurs certainement connaissent les indigènes comme ils connaissent les femmes. Il est bien rare que l’expérience nous éclaire. Chacun se sert de tout pour s’encourager dans son sens, et précipite tout dans sa preuve. L’expérience, dit-on… Il n’est pas de préjugé si absurde qui n’y trouve confirmation.
Prodigieusement malléables, les nègres deviennent le plus souvent ce que l’on croit qu’ils sont – ou ce que l’on souhaite, ou que l’on craint qu’ils soient. Je ne jurerais pas que, de nos boys également, l’on n’eût pu faire aisément des coquins. Il suffit de savoir s’y prendre, et le colon est pour cela d’une rare ingéniosité. Tel apprend à son perroquet : « Sors d’ici, sale nègre ! » Tel autre se fâche parce que son boy apporte des bouteilles de vermouth et d’amer lorsque, après le repas, il lui demande des liqueurs : – « Triple idiot, tu ne sais pas encore ce que c’est que des apéritifs !… » On l’engueule parce qu’il croit devoir échauder, avant de s’en servir, la théière de porcelaine dont il se sert pour la première fois ; ne lui a-t-on pas enseigné en effet que l’eau bouillante risque de faire éclater les verres ? Le pauvre boy, qui croyait bien faire, est de nouveau traité d’imbécile devant toute la tablée des blancs.] »

Gide pointe aussi de menus travers qui déroutent l’Occidental en Afrique, comme le sempiternel problème des prix, parfois minorés parce qu'un Blanc est essentiellement le chef à qui tout est dû ‒ mais le plus souvent c'est ce dernier qui marchande, de crainte d’être dupe :
« L’absence de prix des denrées, l’impossibilité de savoir si l’on paye bien, ou trop, ou trop peu, les services rendus, est bien une des plus grandes gênes d’un voyage dans ce pays, où rien n’a de valeur établie, où la langue n’a pas de mot pour le merci, où, etc. »

Je serais curieux de percevoir ce que cet esthète a pu entendre :
« L’invention rythmique et mélodique est prodigieuse – (et comme naïve) mais que dire de l’harmonique ! car c’est ici surtout qu’est ma surprise. Je croyais tous ces chants monophoniques. Et on leur a fait cette réputation, car jamais de « chants à la tierce ou à la sixte ». Mais cette polyphonie par élargissement et écrasement du son, est si désorientante pour nos oreilles septentrionales, que je doute qu’on la puisse noter avec nos moyens graphiques. »

Péripéties exotiques :
« Les pagayeurs, dans la grande cour devant le poste, n’ont guère arrêté de tousser cette nuit. Il ne fait pas très froid ; mais le vent s’est élevé. Le sentiment de leur gêne, dont je suis indirectement responsable, me tient éveillé. Combien je me félicite d’avoir acheté à Fort-Lamy une couverture de laine supplémentaire pour chacun de nos boys. Mais que ces pauvres gens, à côté, soient tous nus, le dos glacé par la bise tandis que le ventre rôtit à la flamme, et n’osent s’abandonner au sommeil de peur de se réveiller à demi-cuits (l’un d’eux nous montrait ce matin la peau de son ventre complètement rissolée et couverte de cloques) après qu’ils ont peiné tout le jour – cela est proprement monstrueux.
Bain dans le Logone, assez loin du poste, sur un banc de sable, en compagnie de deux aigrettes, d’un aigle-pêcheur et de menus vanneaux (?). Ce serait parfait sans la nécessité de garder son casque. Immense bien-être ensuite. »

« Oui, si parfaite que puissent être la méditation et la lecture dans la baleinière, je serai content de quitter celle-ci. Tout allait bien jusqu’à l’hippopotame ; mais depuis que les pagayeurs ont suspendu tout autour de nous ces festons puants, on n’ose plus respirer qu’à peine. »

« Et déjà l’on voit s’avancer vers nous 25 cavaliers d’aspect bizarre, sombre et sobre ; ce n’est que lorsqu’ils sont tout près que l’on comprend qu’ils sont vêtus de cottes de mailles d’acier bruni, coiffés d’un casque que surmonte un très étrange cimier. Les chevaux suent, se cabrent, soulèvent une glorieuse poussière. Puis, virevoltant, nous précèdent. Le rideau qu’ils forment devant nous s’ouvre un demi-kilomètre plus loin pour laisser s’approcher 60 admirables lanciers vêtus et casqués comme pour les croisades, sur des chevaux caparaçonnés, à la Simone Martini. Et presque sitôt après, ceux-ci s’écartent à leur tour, comme romprait une digue, sous la pression d’un flot de 150 cavaliers enturbannés et vêtus à l’arabe, tous portant lance au poing. »

Bref, c’est passionnant, et je ne sais pas comment j’ai pu omettre cette lecture jusque maintenant.




mots-clés : #aventure #colonisation #journal #voyage #xixesiecle
par Tristram
le Sam 10 Nov - 14:36
 
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Sujet: André Gide
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Christiane Taubira

Baroque Sarabande

Tag colonisation sur Des Choses à lire 41d5jt10


"On prend d'assaut la prison du langage
Pour libérer les mots prosçrits
Et autour des rêves menaçés par les fauves
On entretient le feu

c'est d'Abdellatif Laâbi.
Voilà bien ce qu'il s'agit de faire, entretenir le feu. Contre l'adversité, contre les interdits, contre la violence qui semble gratuite mais dessert un dessein, celui d'un ordre social où les places sont attribuées. Ne pas obéir. Ne se laisser ni asservir ni accabler. " La langue maternelle, la langue dans laquelle on rêve, c'est bien là le "chez soi". Les interdits sur la langue sont donc une expulsion en bonne et due forme, de chez soi, de soi. Ne pas consentir au bannissement ontologique. Refuser l’exil symbolique. Accéder au baroque bénéfique. Ce baroque-là même qui « rompt toute certitude orthodoxe de limite, d’unité, d’espace borné, d’angle de vue privilégié, pour tout changer –espace et temps, rêve et réalité – en objet d’une floraison dynamique, sans axe centrique par nature, soumises aux lois du mouvement plus qu’à celles de l’essence », tel que le définit Carlos Fuentes ».



Voilà un peu l'objet de ce livre, remonter avec l'auteur les sources de cette lutte , au coeur de ses sources personnelles. Taubira se fait passeuse, offre un nombre important de noms, de citations, à suivre, à redécouvrir.

En une suite de courts textes, on la suit dans des chemins érudits et engagés. J'ai regretté être aussi ignare, face à de nombreuses références car lorsque  certaines m'étaient connues, j'ai pu mesurer la pertinence de l'auteure à les placer sous une perspective dynamique et nouvelle, personnelle.

La première moitié du livre s'est ainsi déroulée entre mes mains, la langue de Taubira étant très belle, avec grand plaisir , mais pourtant vient un moment où je m'y suis un peu perdue, faute d'être, au coeur des références, familière. je me suis même prise à me dire que son style était peut-être finalement un peu ronflant, faussement précis (l'accumulation des adjectifs commentant les nombreux extraits qu'elle nous propose a produit ce sentiment, par exemple.)
Et puis, PAF, un peu après le milieu de l'essai, en sa 3eme partie, on tourne la page et on lit :

Assez folâtré. Il est temps que je vous dise.
Et d’abord, balisons.
Dans Cayenne des années cinquante, il n’existe pas de librairie. Une papeterie fait vente de livres un mois par an, le temps de liquider les manuels scolaires.

Suivent 5 pages qui prennent cette fois corps dans l'histoire personnelle de Taubira, et c'est magnifique. Sa prose demeure aussi précise, mais prend des atours plus simples, parce qu'elle achoppe au quotidien, au vécu, et en quelques paragraphes elle nous dresse avec beaucoup de force toute une époque, tout un contexte (la Guyane). C'est le joyau de sa transmission. Un livre à lire pour s'instruire, prendre des notes, des références, et pour recevoir ce chapitre magnifique. Le début est visible dans çe lien :
e book

J'avais envie de recopier beaucoup d'analyses ou de commentaires sur des auteurs, mais ce serait trop long. Il y a notamment de très intéressantes notes sur la traduction en littérature. C'aurait été intéressant de le faire car l'intérêt du livre vient certainement de son invite à un allé/retour entre cet essai et les auteurs cités. Elle parle beaucoup des auteurs d'Amérique Latine, notamment.
C'est une promenade à la forme assez libre , dans l'univers si particulier de la culture, pas toujours facile à suivre, mais belle comme la Dame.


mots-clés : #colonisation #conditionfeminine #philosophique #temoignage #universdulivre
par Nadine
le Mer 26 Sep - 10:49
 
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Sujet: Christiane Taubira
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Chinua Achebe

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Tout s'effondre

Ce roman est celui de la culture et de la vie d'un clan du peuple igbo, centré sur la figure du guerrier le plus illustre des neuf villages du clan d'Umuofia; et d'une génération qui sera la première à subir la colonisation anglaise.
Les deux courtes dernières parties consacrées à l'arrivée des missionnaires puis de l'armée aux villages d'Umuofia ne sont que des esquisses de la colonisation, qui ne prétendent nullement être une étude détaillée. Les ellipses y sont nombreuses, qui jalonnent les différentes étapes de la métamorphose du clan, en ne nous conservant qu'un squelette du processus. Mais ce n'est pas un roman sur la colonisation : c'est à la fois l'hommage à cette culture brutalement dissoute, et l'acte de préservation de celle-ci.

La comparaison avec les poèmes d'Homère m'est souvent venue à l'esprit, comme réceptacle des multiples facettes de la culture et des savoirs de tout un peuple, œuvre de mémoire et de préservation. Sont représentés le travail des champs d'igname, la préparation des plats traditionnels tel que le foufou d'igname - plat de fête -, les divers usages sociaux et la nature du corps social, la hiérarchie des fautes et des crimes, les subtilités des croyances religieuses et des cérémonies; sacrifices, mariages, oracles, exorcisme des ogbanjes…

Il ne s'agit nullement d'un éloge. Presque aucun jugement, positif ou négatif, n'est porté sur cette société, qui est un mélange de belles et bonnes choses et de cruelles et d'impitoyables, et qui nous est simplement donnée à voir. Les seules réserves que l'on y trouve sont placées dans la parole ou la pensée de certains personnages qu'épuisent certaines coutumes qu'ils ne comprennent plus (comme l'abandon des jumeaux à la naissance).

Okonkwo, héros de l'histoire, obsédé par la faillite de son propre père, est une brute qui fait de la force virile la première des vertus, qui confère à l'homme toute sa dignité. Il se comporte en tyran avec ses femmes et ses filles, parce qu'elle sont femmes, avec son fils aîné, par crainte qu'il ne soit pas à la hauteur de sa condition de mâle. Sa notoriété de lutteur et de cultivateur (celui qui sait nourrir son opulente famille est un homme digne de respect), et son aisance financière font de lui un des notables des neuf villages du clan. Mais son ami Obierika, autre homme respecté mais plus réfléchi, est pour lui, si absolu dans son désir de domination et sûr de son bon droit, comme un contrepoids qui lui permet d'accepter ce qu'il a de sensibilité enfouie.

J'ai été particulièrement impressionné par les egwugwu, des hommes du clan portant de grands masques qui transmettent la parole des esprits, lors de certains rituels.

Un gong métallique retentit, soulevant une vague d'impatience dans la foule et tous les regards se tournèrent vers la maison des egwugwu. Gome, gome, gome, chantait le gong, et une flûte lança avec force une note suraiguë. Puis les voix des egwugwu s'élevèrent, gutturales et effrayantes. La vague frappa les femmes et les enfants, qui reculèrent dans une bousculade. Mais cela ne dura pas. Ils étaient déjà assez loin et ne manquaient pas de place pour se sauver dans le cas où l'un des egwugwu s'avancerait dans leur direction.
On entendit à nouveau le gong et la flûte. De la maison des egwugwu sortait maintenant un tumulte de cris chevrotants, les Aru oyim de de de dei! emplissaient l'air tandis que les esprits des ancêtres, tout juste sortis de terre, se saluaient dans leur langage ésotérique.[…]
C'est alors que les egwugwu apparurent. Les femmes et les enfants poussèrent un hurlement et s'enfuirent à toutes jambes. C'était instinctif. Dès qu'une femme voyait un egwugwu, elle se sauvait. Et quand, comme ce jour-là, neuf des plus grands esprits du clan apparaissaient ensemble, et masqués, c'était un spectacle terrifiant. Mgbafo elle-même voulut prendre ses jambes à son cou et ses frères durent la retenir.
Chacun des neuf egwugwu représentait un village du clan. Leur chef se nommait Forêt-Maudite. De la fumée sortait de sa tête.


Portrait d'egwugwu :
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La part du conte y est importante (ce qui touche une de mes cordes sensibles). Ceux-ci ne sont pas sans rappeler ceux de Boubou Hama, intégrés à un contexte plus large qui leur donne une saveur supplémentaire.

J'ai beaucoup, beaucoup aimé. Comme Djamilia (d'Aïtmatov), c'est un livre d'une grande discrétion et d'une beauté toute terrestre. Les amateurs ne seront pas déçus ! Mais comme Djamilia, mieux vaut oublier sa bruyante réputation, qui risquerait de laisser le lecteur fort déçu.

mots-clés : #colonisation #identite #traditions
par Quasimodo
le Jeu 14 Juin - 18:12
 
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Sujet: Chinua Achebe
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Alice Zeniter

L'art de perdre

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Il y a Ali, le maître incontesté du clan, un kabyle qui a trouvé un certaine richesse. Il a donné deux ans de sa vie pour la France, pendant la guerre. il n'en a jamais parlé. Au moment de la guerre d 'Algérie, il a choisi le "mauvais" côté (choisi? le "choix" d'être "protégé d'assassins qu'il déteste par d'autres assassins qu'il déteste") et il a du fuir la vengeance du FLN en 62, avec sa famille et guère de bagages.
La France l'a "accueilli" dans un camp, sous une tente, puis dans des baraquements , et des années après, quand on lui a attribué un appartement, c'était à des centaines de kilomètres de là. Il a continué à se taire.

Son aîné Hamid a grandi dans cette misère et ce renoncement, puis  s'est peu à peu détaché, "émancipé" dit-on, il a mis une distance, a construit autre chose, l'islam se perd en route.. Mais lui aussi s'est toujours tu sur son passé et ses blessures. "Il a confondu l'intégration avec la technique de la terre brûlée".

Sa fille ainée Naïma, qui a été nourrie à ce silence, a longtemps fait comme si de rien n'était. mais c'était là, évidement, l'histoire était là, incrustée d'Histoire,  les haines autour d'elle persistaient, et il a bien fallu une espèce de retour, même si

-Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout. Tu viens d'ici mais ce n’est pas chez toi.


Il s'agit donc du récit de ces pertes diverses mais semblables, auxquelles  chaque génération donne sa problématique propre. Ces pertes chacun  les mène  avec son art propre, silence ou parole, avec ou sans bonheur, mais vaille que vaille, chacun à sa façon.

Tout cela donne un beau roman, quoique un peu appliqué dans le style, sans doute un peu trop sage dans la forme, mais dont l'intelligence humaine et géopolitique portant sur tout un siècle font que je lui "pardonne". Il y a pas mal de maladresses, surtout dans la première partie où, comme églantine, j'ai du mal à entrer et sentir les personnages incarnés. Dans ce début,  Alice Zeniter ne sait pas trop jouer de l’œil de Naima sur l'histoire de ses ascendants (soit trop soit pas assez présent) , adopte par moments un discours plus documentaire que romanesque. Et puis,, quand la révolte de Hamid se construit, la sauce a fini par prendre pour moi, et je me suis attachée à ces hommes et ces femme que je ne connaîtrai jamais (même si je les ai parfois ne face de moi), mais que l'auteur m'apprend à connaître au delà de mes  (nos)idées toutes faites.

Il y a beaucoup à apprendre, bien au delà des seuls faits dans l'art de perdre.
Car  l'extrême talent  d'Aiice Zeniter est  de faire de cette histoire que d'aucuns pourraient trouver simple (les harkis, l'immigration maghrébine, et les générations suivantes) ou en tout cas plus simple qu'elle n'est, tout un nœud de complexités,  de contradictions, de nuances, un nœud inextricable mais qui permet de voir l'autre aussi différent qu'il soit, comme un possible - et un possible souffrant.  C'est un appel vivant à une compréhension mutuelle.

mots-clés : #colonisation #devoirdememoire #exil #guerredalgérie #historique #identite #relationenfantparent
par topocl
le Jeu 17 Mai - 10:38
 
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Sujet: Alice Zeniter
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Jérôme Ferrari

A fendre le cœur le plus dur
avec Oliver Rohe
Tag colonisation sur Des Choses à lire Fendre10

Ce texte est paru, initialement aux Editons Inculte dont Olivier Rohe est l'un des créateurs,   dans le cadre de l'exposition éponyme qui exploite des archives mêlant  photographies et textes d'un écrivain-reporter de guerre, Gaston Chérau, envoyé en Libye lors de la guerre italo-turque en 1911. Quelques photos reproduites donnent un reflet de ce terrible corpus de plus de 200 clichés.

Tag colonisation sur Des Choses à lire Chyrau10

Passée la sidération de la découverte de clichés reproduisant la pendaison de 14 rebelles dans une mise en scène soigneusement organisée, les auteurs les mettent en perspective avec le reste du corpus, et  réfléchissent  à la propagande photographique en temps de guerre, et au sens à décrypter à travers ces cliches, à la question de la représentation de la  violence dont l'obscénité même justifie, ici, la nécessité.

Ce texte est constitué de petits chapitres qui lui donnent un côté un peu disparate. Il laisse un petit goût de superficialité cachée derrière une rhétorique pompeuse, qui le mène parfois à la limite de l'obscur. On regrette que la seule réflexion soit mise en avant, au détriment d'une connaissance du photographe, Gaston Chérau, dont la position face à ces clichés n'est que vaguement ébauchée (à tel point qu'on ne peut savoir si elle s'appuie sur l'analyse des documents écrits, ou s'il s'agit d'une interprétation des auteurs). Il n'en demeure pas moins qu'il pose de bonnes questions, fait émerger des documents jusque là oubliés quoique primordiaux, et qu'on y trouve quelques idées à glaner. L'exposition devait être passionnante!

mots-clés : #colonisation #essai #guerre #violence
par topocl
le Jeu 15 Fév - 13:33
 
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Sujet: Jérôme Ferrari
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Oliver Rohe

A fendre le cœur le plus dur
avec  Jérôme Ferrari
Tag colonisation sur Des Choses à lire Fendre10

Ce texte est paru, initialement aux Editons Inculte dont Olivier Rohe est l'un des créateurs,   dans le cadre de l'exposition éponyme qui exploite des archives mêlant  photographies et textes d'un écrivain-reporter de guerre, Gaston Chérau, envoyé en Libye lors de la guerre italo-turque en 1911. Quelques photos reproduites donnent un reflet de ce terrible corpus de plus de 200 clichés.

Tag colonisation sur Des Choses à lire Chyrau10

Passée la sidération de la découverte de clichés reproduisant la pendaison de 14 rebelles dans une mise en scène soigneusement organisée, les auteurs les mettent en perspective avec le reste du corpus, et  réfléchissent  à la propagande photographique en temps de guerre, et au sens à décrypter à travers ces cliches, à la question de la représentation de la  violence dont l'obscénité même justifie, ici, la nécessité.

Ce texte est constitué de petits chapitres qui lui donnent un côté un peu disparate. Il laisse un petit goût de superficialité cachée derrière une rhétorique pompeuse, qui le mène parfois à la limite de l'obscur. On regrette que la seule réflexion soit mise en avant, au détriment d'une connaissance du photographe, Gaston Chérau, dont la position face à ces clichés n'est que vaguement ébauchée (à tel point qu'on ne peut savoir si elle s'appuie sur l'analyse des documents écrits, ou s'il s'agit d'une interprétation des auteurs). Il n'en demeure pas moins qu'il pose de bonnes questions, fait émerger des documents jusque là oubliés quoique primordiaux, et qu'on y trouve quelques idées à glaner. L'exposition devait être passionnante!

mots-clés : #colonisation #essai #guerre #violence
par topocl
le Jeu 15 Fév - 13:32
 
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Sujet: Oliver Rohe
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Alexis Jenni

Alexis Jenni
Né en 1963

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Alexis Jenni, né en 1963 à Lyon, est un écrivain français. Il a reçu le prix Goncourt 2011 pour son premier roman, L'Art français de la guerre.

Alexis Jenni a passé son enfance et suivi sa scolarité à Belley, dans l'Ain. Titulaire d'une agrégation, il exerçait en tant que professeur de sciences de la vie et de la Terre au lycée Saint-Marc de Lyon.

Son premier roman publié, L'Art français de la guerre, reçoit un accueil souvent élogieux. Il figure dans la première sélection du prix Médicis, ainsi que dans celle du prix Femina. Il reçoit finalement le prix Goncourt le 2 novembre 2011.
Des réactions réservées, voire hostiles, sont néanmoins enregistrées, comme dans le magazine Les Inrocks où Nelly Kaprièlian écrit notamment : « Ce Goncourt 2011, l'avènement du toc contre la littérature  ».

source : Wikipédia

Bibliographie :

L'Art français de la guerre, Gallimard, 2011
Élucidations. 50 anecdotes, Gallimard, 2013
Le Monde au XXIIe siècle, utopie pour après demain (collectif), PUF, 2013
Son visage et le tien, Albin Michel, 2014
Jour de guerre, reliefs de 1914-18, Éditions du Toucan, 2014
La Nuit de Walenhammes, Gallimard, 2015
Les Mémoires dangereuses, (avec Benjamin Stora), Albin Michel, 2016




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Je referme L'art français de la guerre d'Alexis Jenni.
Quelqu'un l'a-t-il lu?

L'Art français de la guerre est un roman d'Alexis Jenni publié le 18 août 2011 aux éditions Gallimard et ayant reçu le prix Goncourt la même année.

L'histoire se concentre sur la vie du narrateur dont le nom n'est pas précisé, jeune homme désœuvré habitant la banlieue lyonnaise, et sa rencontre avec Victorien Salagnon, un vétéran des guerres d'Indochine et d'Algérie. Les deux hommes vont se lier d'amitié et Victorien Salagnon va initier le jeune narrateur à la peinture tout en lui livrant ses souvenirs sur son passé de militaire.
La narration alterne entre des passages se déroulant dans le passé racontant les expériences de Victorien Salagnon pendant la guerre et des passages dont l'action est contemporaine qui présentent l'évolution du narrateur ainsi que ses réflexions sur la France, ses rapports à l'armée, son héritage colonial ou encore son racisme ambiant.

Un livre touffu comme les forêts d'Indochine... Intéressant, mais je suis heureuse d'en sortir... vivante!


mots-clés : #colonisation #guerre
par Plume
le Sam 26 Aoû - 22:31
 
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Sujet: Alexis Jenni
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Arno Bertina

Des lions comme des danseuses

Tag colonisation sur Des Choses à lire 51unlt10

C'est une petite pochade sous forme de nouvelle qui démonte astucieusement les vols culturels exercés en leur temsp par le colonialisme, et le  paternalisme persistant de nos décideurs culturels. C'est la révolte amusée des rois africains, qui réclament la gratuité pour les ressortissants africains qui veulent aller admirer "leurs" œuvres d'art en France, qui met un grain de sable dans l'engrenage et définit par démonter tout le capitalisme.
Aussi bref que jouissif, plein  d'humour impertinent et d'intelligence pétillante, écrit avec une ironie adaptée à la chose, ce cours opuscule donne envie de mieux connaître Arno Bertina.


mots-clés : #colonisation
par topocl
le Jeu 3 Aoû - 16:23
 
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Sujet: Arno Bertina
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Peter Matthiessen

En liberté dans les champs du Seigneur

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Martin et Hazel Quarrier, missionnaires protestants, arrivent avec leur jeune fils Billy dans une bourgade écartée de l’Oriente, Madre de Dios. Accueillis par leurs prédécesseurs Leslie et Andy Huben, ils viennent pour « moissonner » une tribu de la sylve amazonienne, les Niarunas, jusque-là réticents à se laisser convertir/ civiliser/ pacifier. Dans leur lutte contre Satan à grand renfort de citations tirées des Saintes Écritures, les missionnaires sont de suite confrontés à l’Opposition, i.e. les papistes, représentés par le père Xantes, et à Guzman le comandente corrompu qui souhaite faire exterminer les Niarunas par deux pilotes hors-la-loi américains : le froid métis cheyenne Lewis Moon qui use de l’ayahuasca ("la Vigne de Mort", psychotrope des chamanes locaux) et son ami, le Juif Wolf (un bel éventail de croyances "religieuses"). Voilà les personnages principaux, avec les Amérindiens Uyuyu ou Yoyo et Kori, obséquieux truchements indigènes déjà « moissonnés », puis Tukanu, leur pendant, Boronai, le chef de tribu, le farouche et hostile Aoere, enfin Pindi, future partenaire sexuelle de Moon.

Accompagnés de militaires quechuas, les deux couples de missionnaires gagnent la mission avancée de rio Espiritu, peu éloignée de l’ultime bourgade Remate de Males (« Apogée de tous les maux »), et où a été massacré récemment le prêtre catholique Fuentes. Moon a rejoint les Niarunas en parachute, concentrant en abyme le choc des deux cultures, pour y connaître sa renaissance. Les épisodes de son histoire sont décalés en contrepoint de l’approche des missionnaires, ce qui éclaire la rencontre des deux mondes contrastés, leur incompréhension mutuelle. Le petit Billy, le seul peut-être qui eut un regard ouvert sur le monde, décède de complications du paludisme, tandis que les pudibonds missionnaires sombrent dans la confusion et la discorde (seule la naïveté est bien partagée). Via Moon, la trop séduisante Andy transmet la grippe à Pindi, qui en meurt après avoir donné naissance à Nouvel Être (peut-être issu de Moon). La présence "démoniaque" de ce dernier chez les Niarunas (intégré sous le nom de Kisu-mu, soit Jésus), détermine Leslie à réclamer une expédition punitive contre ceux qu’il voulait évangéliser, plutôt que de leur fournir les médicaments dont il dispose contre l’épidémie d’influenza. Kisu-mu décide de les confédérer les Niarunas contre Guzman, et je ne dévoilerai pas plus loin les nombreuses péripéties de cet imbroglio.

Il y a des descriptions superbes (la bagarre Guzman/ Wolfie, les hallucinations de Moon, etc.), et j’ai pensé à Malcolm Lowry dans certains contextes (surtout au début et à la fin) ; on se souvient souvent aussi de Conrad.
Muraille qui observe les missionnaires, la jungle environnante reste indescriptible, mais qualifiée de pertinentes épithètes.
L’habileté du déroulement, les personnages très fouillés et la finesse des observations font de ce livre très documenté une réflexion fort pertinente et passionnante de la non-rencontre avec lesdits sauvages.
Je voue une vieille haine au prosélytisme sous toutes ses formes, mais dans cette "fiction" de l’incommunicabilité il me paraît impossible de prendre vraiment parti, tant la misère et la souffrance sont bien partagés.

« Une fois le contact établi avec les tribus sauvages, Leslie se proposait de leur donner le goût des tissus, des perles, des miroirs et des fers de hache. Lorsqu’ils ne pourraient plus s’en passer, ils seraient tout naturellement vulnérables à la parole de Dieu, et les conversions ne seraient plus qu’une question de temps. C’était une technique de base, employée par les missionnaires dans le monde entier, mais qui pour Quarrier avait des relents de coercition. En quoi différait-elle, avait-il demandé à Leslie, de l’emploi systématique de l’alcool suggéré par le Syrien de Remate, et que Huben avait dédaigné ? Que cela fût baptisé pression économique ou corruption, Jésus aurait-il approuvé ? Il suffisait de regarder les gens de Remate ; était-ce cela le salut ?
Des victimes de l’Opposition, répondait Ruben. […]
…] l’extinction valait mieux, beaucoup mieux que l’état de péché. » (XII)

« Moon leur demanda pourquoi ils tenaient tant à se peindre le corps. "Ça me protège de la chaleur et des insectes", dit Tukanu. Et Pindi : "C’est pour reconnaitre Pindi quand je me regarde dans la rivière." Mais Aoere s’expliqua avec passion : "Nous sommes nus et nous n’avons rien ! C’est pourquoi nous devons nous parer, car sinon, comment pourrait-on nous distinguer des animaux ?"
C’était donc cela. La chose intolérable n’était pas la crainte que le Grand Esprit eût abandonné l’homme, ni même qu’en lui permettant de prendre conscience de la mort, Il eût tourné en ridicule ses espoirs, mais que, depuis le commencement des temps, Il n’eût jamais fait de véritable distinction entre les animaux sans âme et l’espèce humaine. » (XX)

« Quarrier lui avoua à quel moment il avait éprouvé son premier doute : lorsque Huben lui avait déclaré que la mort de Billy était certainement une manifestation de la volonté du Seigneur, un moyen d’entraîner la conversion des Niarunas. Il secoua la tête. "Quelle somme d’orgueil ! explosa-t-il, furieux. Et Yoyo ! Pendant des mois, penser à Yoyo m’a été intolérable. Il était un tel reproche vivant pour moi. Pour chaque âme véritablement sauvée, nous avons engendré des milliers de Yoyo, des milliers de "chrétiens-bol-de-riz", des milliers de mendiants et d’hypocrites, sans asile et sans voix, dans un monde étrange qui les confine dans le mépris, leur refuse l’espoir et la compassion. Et même ceux que nous avons sauvés…" » (XXV)



mots-clés : #colonisation #religion
par Tristram
le Lun 24 Juil - 17:03
 
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Sujet: Peter Matthiessen
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George Orwell

Tag colonisation sur Des Choses à lire 000010

Une histoire birmane

traduit de l'anglais par Claude Noël
Editions Ivrea

C'est le premier roman, publié en 1934, d'un inconnu nommé Eric Blair. Qui ne signera plus que sous le nom de George Orwell.
La première édition de Burmese Days , traduite sous le titre La tragédie Birmane , avait été publiée en France en 1946.
C'est une histoire tragique qui se déroule dans une petite ville du nord de la Birmanie. Quelques individus y tournent en rond , les réunissent l'ennui , l'alcool, et le dégoût de la race inférieure indigène.
Le personnage central, Fleury, est sans doute le seul que je sauverais de ce gâchis. Ce n'est pas un mauvais bougre, mais il a une très mauvaise image de lui, et est, forcément, très soucieux du regard posé sur lui. Il aime la Birmanie, il a des amis indiens, mais les soutenir publiquement est au dessus de ses forces.
Mais il ne faut pas croire que ce soit plus sain de l'autre côté où la corruption règne.

C'est un livre tout à fait autobiographique. Né au Bengale, Eric Blair est rentré à l'âge d'1 an en Angleterre. Son père est employé des services de lutte contre l'opium; la famille de sa mère fait du commerce en Birmanie.
Et à 19 ans, il s'engage dans la police impériale indienne...Il sera policier en Birmanie pendant ces 5 ans, et c'est bien là, en Birmanie, que sa lucidité devant les injustices en a fait l'écrivain qu'il est devenu.
C'est un livre que j'ai mis longtemps à lire, non pas parce qu'il est difficile, pas du tout, bien au contraire, les descriptions si justes de cette bêtise humaine n'ont pas pris une ride, et pourraient être transposées à notre époque dans n'importe quel petit cercle fermé. Rien n'a beaucoup changé, hélas.
Mais parce que baigner dans cet univers est assez pesant ( se rajoute le poids de la nature, la jungle, très étouffante..) que le pauvre Fleury me faisait pitié, et que je craignais la fin. Je l'ai fini, pas de surprise...
Très bon et réaliste document, beau et triste roman, merci Animal, je ne l'aurais jamais lu sans toi!


Un extrait :

" Ah, docteur, soupira Fleury, étendu sur sa chaise longue, quelle joie de me retrouver ici après ce fichu Club! Quand je viens vous voir, j'ai le sentiment d'être un pasteur non conformiste en goguette qui ramène une putain de la ville. C'est si bon de se sentir en vacances, loin de ces gens là- il pointa un talon en direction du Club- de mes bien-aimés collègues bâtisseurs d'Empire.
Le prestige britannique ,le fardeau de l'homme blanc, le pukka sahib sans peur et sans reproche et tout le bazar! Ca soulage, une petite parenthèse comme ça.


- Allons, allons, cher ami, voyons, je vous en prie!Ce n'est pas bien! Il ne faut pas dire des choses pareilles de ces honorables gentlemen anglais.

... - Ecoutez, monsieur Flory, vraiment, il ne faut pas parler comme cela! Pourquoi dites vous toujours du mal des pukkha sahibs, comme vous les appelez? Ils sont le sel de la terre. N'oubliez pas les grandes choses qu'ils ont réalisées , n'oubliez pas les grands administrateurs qui ont fait de l'Inde britannique ce qu'elle est.....Voyez la noblesse de sentiments des gentlemen anglais! Leur admirable loyauté les uns envers les autres! Même ceux d'entre eux dont le comportement n'est pas des plus louables- car certains Anglais sont effectivement arrogants, je vous l'accorde- ont les grandes, les solides qualités qui nous manquent, à nous autres Orientaux. Sous leur écorce rugueuse, ils ont des coeurs en or.


- Disons de plaqué or. Il y a entre les Anglais installés dans ce pays une sorte de camaraderie complètement bidon. C'est pour nous une tradition que de nous saouler la gueule de conserve , d'échanger des invitations à dîner et de faire semblant d'être amis, alors que nous nous haïssons cordialement.Nous appelons ça nous serrer les coudes. Il y a là une nécessité politique. C'est la boisson, bien sûr, qui fait tourner la machine; sans elle ,nous deviendrions tous fous furieux et nous nous mettrions à nous entretuer au bout d'une semaine. Tenez, docteur, voilà un beau sujet pour un de vos essayistes distingués: De la boisson en tant que ciment de l'Empire!

Le docteur secoua la tête.
" Je ne sais vraiment pas, monsieur Flory, ce qui vous rend cynique à ce point. C'est horriblement gênant. Un gentleman anglais si doué, si comme il faut, tenant des propos séditieux dignes du Patriote birman!


- Séditieux? dit Flory. Je ne suis pas séditieux le moins du monde. Je ne veux absolument pas que les Birmans nous éjectent de ce pays. Le ciel nous en préserve! Si je suis ici, c'est pour faire de l'argent, comme tout le monde. Je suis contre ce vieux canular de fardeau de l'homme blanc, voilà tout. Je refuse de poser au pukka sahib. C'est assommant. Ces pauvres connards du Club eux- mêmes pourraient se révéler un peu plus vivables si, tous autant que nous sommes, nous ne vivions pas dans un perpétuel mensonge.

- Quel mensonge, cher ami?
- Mais, voyons, celui qui consiste à prétendre que nous sommes ici pour le plus grand bien de nos pauvres frères de couleur, alors que nous sommes ici pour les dépouiller, un point c'est tout. Je suppose que ce mensonge est on ne peut plus naturel. Mais il nous corrompt de diverses manières que nous n'imaginons même pas. Nous avons constamment le sentiment d'être des spoliateurs, des menteurs; ce qui nous rend coupables et nous amène à nous justifier sans trêve ni répit. C'est là le fondement d'une bonne partie de notre conduite infecte à l'égard des indigènes. Nous pourrions être à peu près supportables, pour peu que nous voulions bien admettre que nous sommes des voleurs et que nous continuions à voler sans complexes...




mots-clés : #colonisation
par Marie
le Jeu 6 Juil - 21:12
 
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Sujet: George Orwell
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Amadou Hampâte Bâ

Oui mon commandant !

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Cette lecture du second tome des mémoires d’Amadou Hampâté Bâ fait suite à celle du premier, il y a quelque temps ; après l’enfance d’Amkoullel l’enfant peul, c’est le devenir du jeune plumitif d’administration, commis expéditionnaire indigène, « écrivain temporaire essentiellement précaire et révocable » envoyé loin de chez lui, à la ville d’Ouaga, chez les Mossis. Outre l’intérêt particulier pour celui qui vécut dans les contrées évoquées, j’en ai trouvé un autre, plus général, à l’exposition par un témoin digne de confiance de l’Afrique occidentale dans la première moitié du XXe siècle. Ce sont notamment l’histoire coloniale et une religion musulmane (mêlée de « superstition » traditionnelle) vus de l’intérieur, remettant à l’heure bien des conceptions contemporaines relayant tout et son contraire avec un brio inégalé, si ce n’est le plus souvent par leur partialité.

« Tout à coup, une parole du Prophète Mohammad me revint en mémoire. Un jour, il avait dit à ses compagnons : "Aucun musulman ne doit avoir quitté cette terre sans avoir, au moins une fois dans sa vie, violé la shariya (loi islamique) au nom de la charité [pitié, en variante plus loin]." »

En ce qui concerne la colonisation, c’est surtout son aboutissement, l’exploitation, après la découverte, l’exploration, les phases militaire puis administrative, qui devint insupportable.

« Un jour le commandant de Menou traita les Samos de "grands voleurs incorrigibles" devant monsieur Leenhardt. Ce dernier – en tant que trésorier, il était en même temps régisseur de la prison – réagit immédiatement : "Si nous nous basons sur l’ensemble des jugements qui ont condamné des Samos pour vol et que j’ai consulté dans les archives, répliqua-t-il, force est de constater que ces pauvres bougres ont commis des larcins plutôt que des vols, à proprement parler ; ce sont plutôt des nécessiteux que des voleurs." »

Ledit Leenhardt envoie un prisonnier condamné cinq fois pour vol déambuler sans surveillance avec une caisse bourrée de la recette du trésor en petites coupures, à fin de démonstration – positive...

« Sur le terrain, la colonisation, c’était surtout des hommes, et parmi eux il y avait le meilleur et le pire. Au cours de ma carrière, j’ai rencontré des administrateurs inhumains, mais j’en ai connu aussi qui distribuaient aux déshérités de leur circonscription tout ce qu’ils gagnaient et qui risquaient même leur carrière pour les défendre. »

Cela rejoint mon attitude personnelle, surtout au temps innocent où je pouvais jauger quelqu’un sans prendre conscience de sa position sociale, de son orientation sexuelle, de sa couleur ou de ses éventuels handicaps : lorsque intuitivement je ne voyais que les personnes, sans catégoriser. C’était valable en Afrique, quand j’étais encore assez innocent pour « parler à un chien avec un chapeau »… Je fais cet aparté parce que je trouve très dommageable la tendance de plus en plus affirmée à étiqueter les gens. L’idéal, c’est de rencontrer quelqu’un sans s’apercevoir qu’il est sans-dents ou ingénieur, bleu ou martien, mais juste « untel ». C’est une vertu innée chez nous je crois ; je me rappelle mon fils, écolier dans une école multicolore, à qui je demandais perfidement sa couleur lorsqu’il m’annonçait avoir un nouveau copain : « je regarderai demain, et je te dirai ! »

Amadou Hampâté Bâ, qui œuvra sans relâche à préserver les inestimables valeurs humaines de cette partie du monde, en risque de disparition car transmises oralement, nous confie ici le quotidien et l’actualité de l’époque (notamment auprès du pouvoir et des notables), avec la place prépondérante de la parentèle, du partage, de l’humour, comme de la bienvenue de l’étranger chez des ethnies fréquemment mal sédentarisées :

« Le voyageur de passage qui descend chez un logeur est "son étranger". Ce titre crée un lien entre le voyageur et son hôte, et, pour ce dernier, un devoir de d’entretien et d’assistance presque sans limite en Afrique ancienne. En employant ici ce terme, surtout accompagné des cadeaux d’usage, j’honorais le vieux pêcheur et créais d’emblée entre nous une relation fondée sur la confiance. »
On est circa 1922 ; autres temps, autres mœurs…

Voici un mot du père spirituel de l’auteur, Tierno Bokar, marabout de sa petite ville natale, qui y fonda une école coranique, et par ailleurs promoteur de la tolérance et précurseur de l’œcuménisme :

« Le grand livre de la nature, nous disait-il, est le seul dont les pages ne se déchirent jamais. Il est toujours là, à votre disposition, attendant d’être déchiffré. »

En ce qui me concerne, je conserve cette phrase à méditer, simple sagesse qu’il ne faudrait jamais perdre de vue :

« La généralisation, quelle qu’elle soit, n’est jamais le reflet de la réalité. »


mots-clés : #autobiographie #colonisation #traditions
par Tristram
le Lun 15 Mai - 23:18
 
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Sujet: Amadou Hampâte Bâ
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Henning Mankell

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Un paradis trompeur

Hanna Renström vit au nord de la Suède avec sa mère Elin et ses frères et sœurs. La misère est telle que sa mère ne peut plus assurer sa subsistance et l’oblige à partir et à se débrouiller toute seule. Après avoir cherché en vain des gens qui pourraient l’aider, elle rencontre Jonathan Forsman qui l’engage un certain temps. Il lui présente le capitaine Svartman, dont le navire est en partance pour l’Australie, qui l’engage comme cuisinière à bord du Lovisa. Elle a 18 ans et on est en 1904, et sa vie va changer.

Dès qu’elle monte à bord, c’est le début d’une aventure sans retour. Elle y fait des rencontres marquantes comme le second du navire, qu’elle épouse durant la traversée. Mais la fièvre aura raison de lui.

Hanna n’ira pas jusqu’en Australie. Elle décide de quitter le Lovisa quand il accoste au Mozambique, sans prévenir personne. Les marins vont la chercher, l'attendre, puis le Lovisa reprendra la mer sans elle.

A la recherche d’un hôtel, elle finit par en trouver un qui lui convient. Mais c’est un hôtel de passe. Elle est aidée par les prostituées qui vont aussi la soigner - car la vie à bord a été épique - et prendre soin d’elle.

Elle sera confrontée aux différences entre les Blancs et les Noirs, colons et indigènes. Racisme. D’abord réticente, elle finira par se lier d’amitié avec le tenancier du bordel, un colon, puis acceptera de l’épouser. Celui-ci éprouve pour elle un amour sincère, il lèguera tous ses biens à sa femme.

Hanna se retrouve veuve à nouveau, et donc riche, à la tête d’un bordel, pose ses conditions afin que les prostituées soient respectées, avec qui elle a des liens très forts. Mais la place de chacun c’est chacun sa place, aussi ces dames ne pourront jamais lui avouer leur amitié… Elles ne manifesteront aucune émotion envers elle, parce qu’elle est blanche.

On découvre plutôt les liens entre Noirs et Blancs, les rapports entre les personnes dans un monde colonial, que l’Afrique à proprement parler. Cette histoire est inspirée d'une histoire vraie.

En tout cas, un livre très agréable à lire, prenant, surtout quand on aime les livres de Hennig Mankell, ce qui est mon cas. Ce n'est pas son meilleur roman mais un p’tit Mankell de temps en temps ça fait vraiment plaisir.


mots-clés : #colonisation #segregation #racisme
par Barcarole
le Jeu 6 Avr - 21:48
 
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Sujet: Henning Mankell
Réponses: 28
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Albert Sánchez Piñol

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Pandore au Congo

A l'aube de la Première Guerre mondiale à Londres, Tommy Thomson, un jeune écrivain tente de trouver sa place dans la société en accomplissant des tâches de nègre littéraire. Des évènements imprévus le conduisent dans le bureau d'un avocat, qui lui demande d'écrire le récit de son client incarcéré, Marcus Garvey, accusé d'avoir assassiné les fils du duc de Craver au cours d'une expédition au coeur du Congo, où les deux hommes étaient persuadés de s'enrichir.

Pandore au Congo introduit une démesure à travers l'illusion de la toute-puissance d'un colonialisme aveugle. Tommy Thomson accentue malgré lui le caractère tragique et cauchemardesque de ce périple africain car Marcus Garvey se représente lui-même comme une victime de la cupidité et de la folie des frères Craver, afin d'éviter une condamnation à mort qui semble pourtant acquise.

Le dédoublement de la narration fascine et déroute, alors que la vision de Garvey devient quasiment fantastique dans ses hallucinations. Je n'ai cependant pas été ému par un roman trop démonstratif et virtuose jusqu'à son épilogue, même si Albert Sánchez Piñol est très ambitieux dans sa description d'une aventure vouée à la ruine. Par l'intermédiaire de Tommy Thomson, il s' interroge sur le sens et le poids de la fiction mais son discours manque de subtilité dans sa perspective historique.


mots-clés : #colonisation #creationartistique
par Avadoro
le Mar 14 Mar - 23:21
 
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Sujet: Albert Sánchez Piñol
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Andreï Makine

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Le livre des brèves amours éternelles  


CONTENU:
Dmitri Ress s’est décidé très tôt pour la révolte. Sa résistance contre le régime soviétique revêt un aspect original : il ne critique pas tellement le régime comme plutôt la majorité plus ou moins tranquille qu’il divise, un peu cyniquement, en trois catégories. Mais voilà : trois longs séjours dans des camps en résultaient très tôt dans sa vie, et il en sort, prématurément vieilli et va en mourir déjà à l’âge de 45 ans. Un ami d’un ami d’un ami – le narrateur ! – se demande après une brève rencontre avec ce personnage, si celui-ci n’a jamais eu le temps d’aimer ou si, par un cruel destin, il n’a pas raté l’essentiel d’une vie.

Dans le „maintenant“ de l’écriture, vers 2010, ce narrateur se rappelle de cette rencontre, faite il y a une trentaine d’années. Et il y associe des histoires (six) de sa propre vie, commençant avec l’enfance dans les années 60/70 dans l’ère Brejnev jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique. A leurs manières, ces histoires lient brièveté et éternité.

REMARQUE:
Est-ce qu’au début de ce roman il y a alors la rencontre avec quelqu’un qui semble ne pas avoir eu des chances, qui n’a pas pu, apparemment, connaître un bonheur ? Alors : danger d’un apitoiement?

Alors quand le narrateur pense, après coup, à ce Ress, il va y associer des souvenirs de sa vie (6). Apparemment plus brillants !? Mais à voir de plus près, chacune de ces histoires commencent aussi à leur façon par des abandons vécus, par la stérilité d’une répétition, par des expériences différentes d’exclusion. Et puis, comme par un éclair, un cadeau, un scintillement de quelque chose d’eternel, surgit une expérience d’amour, quelques fois dans un très bref lapse de temps.

D’un coup, me semble-t-il, l’expérience du temps (vécu) est chamboulée : il y a des périodes si courtes, des minutes mêmes, qui peuvent revêtir une apparence d’éternité et qui peuvent compter tellement plus que de longues périodes qui, souvent dans un regard en arrière, se laissent résumer par quelques paroles.

De là le titre paradoxe et significatif ? « Des brèves amours éternelles ».

Et après ces six histoires de la vie du narrateur on retourne vers ce personnage de Ress qui, par un entretien avec un ami commun, reçoit d’un coup encore un peu plus de relief. Est-ce qu’alors pour lui aussi il y avait eu une histoire, un moment d’amour qui valait la peine pour tout le reste ?
Comment devenir des hommes et des femmes qui savent discerner le beau ? Devenir des vrais poètes ?

Livre excellent, qui m’a plu énormément. On y retrouve ce mélange makinien entre poésie pure et des descriptions d’un réalisme, venant de la vie en URSS.
Mais la critique d’un système (communiste) s’étend à tous régimes qui font croire que tout soit prévisible ou ordonnable. Mais jamais on pourra donner (ou défendre) l’amour par décret. Ces moments ne pourront pas devenir en absolu des victimes des structures.

Splendide !


mots-clés : #colonisation #regime autoritaire
par tom léo
le Ven 17 Fév - 15:59
 
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Sujet: Andreï Makine
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