Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 22 Juil - 6:20

19 résultats trouvés pour romanchoral

Joseph O'Connor

Redemption Falls
Tag romanchoral sur Des Choses à lire 41uq1n10
Un livre qui se parcourt comme on fouillerait dans une boîte d'archives en désordre : on feuillette les coupures, les témoignages, les photographies, les chansons, les pages de journaux, etc.
on peine d'abord à retracer la chronologie, à remettre les protagonistes, puis avec un peu de patience les pièces s'assemblent pour composer un tableau qui ne cesse de s'enrichir et de dévoiler sa profondeur.
Nous sommes aux derniers jours de la Guerre de Sécession ; au centre du tableau le personnage de O'Keeffe, gouverneur des territoires de Redemption Falls, ancien soldat et héros de guerre déchu, dévoré par ses humeurs et son passé ombrageux, vouant à sa femme Lucia un amour aussi passionné qu destructeur, dont l'équilibre déjà fragile finit par s'écrouler lorsque O'Keeffe décide de prendre sous son aile un jeune garçon à moitié sauvage, probablement muet, jeté à la guerre et marqué au fer par les atrocité qu'il y aura vues et commises. Quand ce dernier est fait prisonnier par une bande de desperado, O'Keeffe et les siens s'engagent dans une course poursuite dont l'on comprend qu'elle ne pourra se terminer que tragiquement.
Un récit virtuose, documenté et passionnant... passé le cap de 200 difficiles premières pages où la composition fragmentaire, chorale et non linéaire donne du fil à retordre au lecteur!
M'enfin, on aurait vraiment bien envie de les relire arrivé au bout  clown


Mots-clés : #guerre #historique #romanchoral
par Burlybunch
le Jeu 27 Juin - 21:45
 
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Sujet: Joseph O'Connor
Réponses: 7
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Isabelle Desesquelles

Les hommes meurent, les femmes vieillissent :

Tag romanchoral sur Des Choses à lire Les_ho10

Pour raconter l'histoire d'une existence, la vie qui s'étire, on peut choisir de parler d'une rencontre, d'un couple qui se forme, de la famille qui se crée, du temps qui passe...Ou alors, on fait parler des femmes, membres d'une même famille qui sont toutes liées par une esthéticienne qui s'occupe d'eux, un peu différemment de ce qu'on imaginerait : pour les écouter et leur donner le droit d'être à l'écoute d'eux mêmes.

Les mains d'Alice donnent l'oubli à ceux qu'elles touchent.


Se dessinent alors des portraits de tous les âges : de la petite Judith qui vient de naître à Jeanne la mamie que tout le monde aime. Toutes ont dans leurs pensées Eve qui s'est suicidée et dont l'absence , finalement, crée un besoin de présence.

On meurt mais on continue à tenir les rênes de la mémoire de ceux qui nous ont aimées.

Ces femmes nous racontent leurs vies, leurs sentiments, le temps qui passe, et une intimité que jamais l'écriture ne rend déplacée.

C'est parfois drôle, souvent mélancolique, et les secrets de chacune ne sont pas toujours faciles à porter.


Et la poésie de l'écriture est toujours là, des références cinématographiques, littéraires et musicales viennent animer le récit.

Une bien belle lecture qui nous fait nous questionne longtemps, un fois le livre reposé.


Mots-clés : #conditionfeminine #intimiste #nostalgie #romanchoral
par kashmir
le Jeu 27 Juin - 21:33
 
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Sujet: Isabelle Desesquelles
Réponses: 6
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Alaa al-Aswany

L’immeuble Yacoubian

Tag romanchoral sur Des Choses à lire Bm_cvt12

Si on s’en tient au premier et au dernier chapitre, il s ‘agit d’un homme notable vieillissant, qui, voyant l’âge venir, emploie une jeune femme pour lui prodiguer de la compagnie et un peu plus. Et qui est si doux et si charmant qu’après avoir voulu le gruger, elle finit par l’aimer infiniment.

Mais au Caire la vie grouille et il ne s’agit pas de s’en tenir à une histoire intime et heureuse. L’immeuble Yacoubian, immeuble haussmannien qui réunit les riches dans ses étages et les pauvres sur sa terrasse, est un lieu de vie intense, jamais en pause,  où s’expriment toutes les déviances d’un pays marqué par la misère, la corruption, une religion égarée, des rapports sociaux gangrenés, un puritanisme mal caché par un libéralisme de mœurs qui n’est qu’apparent.

Dans ce roman choral, l’habile conteur Al Aswany fait se croiser et s’entrecroiser  le beau monde et les petites gens, les policiers ripous, les politiciens dépravés et les islamistes aveugles, les bourgeois sûrs du pouvoir de leur argent, les femmes manipulées, pelotées, achetées, les homosexuels réprouvés, tout un monde foisonnant qui illustre les dérives d’un pays, écartelé entre civilisation et régression,  à la fois révulsé et fasciné par l’Occident.



L'immeuble Yacoubian:
Tag romanchoral sur Des Choses à lire Ya10

Une terrasse:
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Mots-clés : #corruption #religion #romanchoral #terrorisme
par topocl
le Sam 25 Mai - 9:13
 
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Sujet: Alaa al-Aswany
Réponses: 21
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Colum McCann

Et que le vaste monde poursuive sa course folle

Tag romanchoral sur Des Choses à lire Mccann10

Le titre original, Let the Great World Spin, a un sens légèrement différent, et cet extrait lui fait peut-être référence :
« Mais c’était des ronds les uns dans les autres. Et quand tu tournes en rond, frangin, le monde a beau être grand, il rapetisse forcément quand tu creuses ton sillon. »

Cependant, Colum McCann précise dans ses remerciements finaux :
« Le titre de ce roman "Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d’infinis changements" est emprunté au poème Locksley Hall d’Alfred Lord Tennyson [… »

Il y remercie le personnel de son éditeur français, Belfond, ce qui laisse entendre que le titre donné à son livre en français ne lui a pas été imposé à mauvais escient. Bref, je me demande comment ce roman a pu passer d’une langue à une autre avec un titre d’abord fermé puis ouvert.
Colum McCann avertit également dans cette postface que seule la performance du funambule (1974) n’est pas fictive dans son roman.

J’apprécie beaucoup l’épigraphe :
« Les vies que nous pourrions vivre, les gens que nous ne connaîtrons jamais et qui n’existerons pas, tout ça est partout. C’est le monde. »
Aleksandar Hemon, The Lazarus Project


En prélude du livre 1, le spectacle matinal d’un funambule entre les Twin Towers du World Trade Centre (110 étages, soit à 412 mètres du sol).
Chaque chapitre suivant raconte une histoire :
Ciaran est un jeune Irlandais que fascine par son cadet, John Corrigan, prêtre ouvrier, une sorte de saint tourné par les humbles, en perpétuel conflit avec Dieu, en Irlande puis à New York (Bronx) ‒ toute la suite se passe aux USA.
Claire, mère d’un jeune soldat tué au Vietnam reçoit d’autres mères dans le même cas (son fils était programmeur et travaillait à dénombrer de façon fiable les pertes humaines américaines).
« Harcelé par les journalistes, les chaînes de télé, Johnson réclamait des informations valables. Envoyer un homme sur la lune, il pouvait faire, pas compter les housses mortuaires. Mettre des satellites en orbite, OK, pas fabriquer le bon nombre de croix pour le cimetière. Alors la crème des informaticiens. Des fanas de grosses machines. Une formation express et, la boule à zéro, vous servez votre patrie. "Gloire à toi, mon pays, roi de la technologie." Les meilleurs seulement avaient été retenus. Des gars de Stanford, du MIT, de l’université de l’Utah, de Davis. Et ses copains de Palo Alto, ceux de l’Arpanet, qui travaillaient pour le rêve. Harnachés, expédiés. Tous blancs. Il y avait d’autres programmes que le sien ‒ pour quantifier le sucre, l’huile, les munitions, les cigarettes, les boîtes de corned-beef, mais Joshua partait compter les morts. »

Blaine et Lara, le couple de junkies impliqués dans l’accident de la route mortel pour John et une jeune prostituée, Jazzlyn, que ce dernier aidait : lui reforme un projet fumeux de désintoxication et de création picturale, elle se rapproche de l’entourage des victimes.
Livre 2 : la préparation de l’exploit du funambule.
« La lumière renvoyée par les vitres, sa propre image dans les fenêtres, un jeu de miroirs jusqu’en bas. Il levait une jambe au-dessus du vide, trempait un pied en l’air, faisait le poirier au bord. »

Un gamin photographie des tags dans le métro.
De jeunes programmeurs militaires se délassent en interrogeant via une ligne téléphonique piratée les spectateurs du funambule.
Tillie, la mère de Jazzlyn, raconte son existence de putain noire avec beaucoup de drôlerie : l’infortune sans limite, et une certaine joie.
Une photo est insérée, une vue du funambule sur son fil entre les buildings, tandis qu’un avion de ligne passe au-dessus.
Livre 3 : bref retour au funambule.
Le père du jeune programmeur tué au Vietnam est le juge devant lequel comparaissent Tillie et Jazzlyn ; la mère est condamnée à une peine de prison, la fille est relaxée (et va périr dans l’accident avec John).
John et une jeune infirmière latino s’étaient épris l’un de l’autre, et elle se souvient de leur première nuit, une semaine avant sa mort.
Gloria, la Noire qui participa à la réunion chez Claire, raconte à son tour sa vie, jusqu’à ce qu’elle recueille les deux enfants de Jazzlyn.
Livre 4 : 2006, l’image du funambule, dont la performance eut lieu le jour du décès de John et Jazzlin, est retrouvée par une des filles de Jazzlyn.
« Un homme là-haut dans les airs, tandis que l’avion s’engouffre, semble-t-il, dans un angle de la tour. Un petit bout de passé au croisement d’un plus grand. Comme si le funambule, en quelque sorte, avait anticipé l’avenir. L’intrusion du temps et de l’histoire. La collision des histoires. »

Le style, parfois épuré jusqu’à ne laisser que les ligaments, est d’une remarquable puissance de rendu, représentation comme expression ; il y a beaucoup de documentation et d’observation derrière.
La plupart des personnages dépeints sont splendides, tels que John, Claire, Tillie, ou encore le funambule.
J’ai été frappé que la réaction des gens dans la rue soit surtout de parier sur la chute du funambule ‒ mais l’équilibrisme a-t-il un sens hors du risque de tomber ?
« Le silence est brisé, et les idées prennent forme dans les esprits, comme l’eau épouse celle d’un pichet. »


(Ça te ramentoit quelque chose, Topocl ?)


Mots-clés : #discrimination #justice #romanchoral #social
par Tristram
le Jeu 11 Avr - 1:03
 
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Sujet: Colum McCann
Réponses: 8
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Kent Meyers

Twisted Tree

Tag romanchoral sur Des Choses à lire 419prp10

Un tordu, le tueur de l’autoroute I-90, kidnappe les jeunes Anas, osseuses et aviaires anorexiques repérées sur internet. Le lecteur se trouve dans la tête de celui qui, dans sa volonté de pouvoir, croit rassembler l’ensemble de la vie de chacune de ses victimes, et les sauvegarder en mosaïques de posts sur le net.
« Il recueille toutes ces existences, les tient entre ses mains, puis les éparpille à nouveau : des petits morceaux sur le Net, des fragments qu’une personne méticuleuse et sensible et assez intelligente pourrait rassembler. Ce n’est pas simplement de l’art, mais des vies complètes et éternelles, aussi impérissables qu’Internet lui-même. Alexander Stoughton réalise quelque chose jamais encore réalisé auparavant. »

Élise, la caissière d’un commerce alimentaire de Twisted Tree scanne la population (on a déjà compris que Kent Meyers est un de ces analystes chirurgicaux des USA dont les USA ont le secret). Sophie s’occupe de son beau-père paraplégique et haï depuis que sa mère est morte. Et les personnages et points de vue s’enchaînent, se relient en figures qui constituent par ricochets le puzzle de l’histoire.
Kent Meyers a le don des scènes puissamment évoquées (les bisons ; le petit Indien pauvre et timide fasciné par les billes ; les crotales). De magnifiques morceaux !
« Les faisceaux de phares vous font ça, parfois, si vous les regardez trop longtemps. Ils vous font oublier les distances et les perspectives. Vous pouvez croire, l’espace d’un instant, que ce satané continent tout entier a été aspiré en lui-même, que les Appalaches ont glissé jusque dans le Dakota du Sud et que vous vous apprêtez à gravir leur sommet, votre moteur grognant comme un porc, en direction des étoiles. Et soudain, bon Dieu, c’étaient des bisons, leurs bosses se détachaient dans la lumière. Comme s’il avait mené son camion dans le passé, ou que le temps s’était immiscé par une lézarde, qu’il verrait bientôt des Indiens à cheval, lancés à leur poursuite. »

Les observations sont précises :
« Il n’y avait pas assez de bruit pour marquer le passage du temps. Elle était obligée de laisser la radio ou la télé allumée. »

« …] le silence semblait patienter dehors comme un chien assis. »

Côté analyse, le chapitre « La valeur de l’argent » nous emmène dans la boutique et l’esprit d’un prêteur sur gages, et on y voit les choses sous un angle différent ‒ et très original :
« Le système en place arnaque les gens, c’est une pratique courante. Il fait son affaire en racontant des mensonges, achète et vend des rêves, guette les insécurités des gens, les convainc que leurs foutaises ont de la valeur, que les marques sont une religion – et les gens gobent tout. Et ici, où les prix affichés correspondent à la valeur des objets, tout le monde pense qu’ils ne sont pas corrects. Je n’ai encore jamais vu une boutique de prêteur sur gages couronnée Meilleur Magasin de l’Année par une chambre de commerce. C’est parce qu’on ne ment pas. On prend le relais à l’endroit où le mensonge finit, où le rêve se désintègre, et tout ce qu’il en reste est ici. »

Meyers, excellent conteur, manie aussi l'humour avec brio, comme dans l'épilogue, en complet contraste avec le premier chapitre.
La traduction m’a paru douteuse par endroits, mais il passe quand même de belles expressions :
« …] elle vit presque au-delà de mon champ d’interprétation. »

Ce roman doit sans doute à Faulkner : il gravite autour d’une famille pionnière, (ici les Valen, dans la région depuis le massacre des Indiens) ; dans un Lieu (une petite ville du Midwest encerclée par le wild désertique, où se situe le ranch des Valen) ; vu par les yeux des personnages, vécu de l’intérieur.
Ce drame rappelle aussi Jim Harrison, et pas seulement par l’aspect nature writing.



Mots-clés : #romanchoral #thriller
par Tristram
le Jeu 11 Avr - 0:21
 
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Sujet: Kent Meyers
Réponses: 17
Vues: 439

Leopoldo Alas dit Clarín

Tag romanchoral sur Des Choses à lire 97822110

La Régente

Voilà un livre que j’ai lu tout à fait par hasard : je l’ai aperçu en regardant les rayons d’une bouquinerie. Je ne connaissais même pas l’auteur de nom. J’avais trouvé quelque part un autre livre assez étrange, très intriguant, dans cette même édition Fayard, et c’est ce qui m’a fait tilter sur La Régente ― je dois dire que je trouve ces bouquins affreux, mais il s’agit ici d’aller au-delà des apparences ― qui était un autre livre absolument inconnu. C’était L’Ile du second visage d’Albert Vigoleis Thelen. Mais je veux parler ici du livre de Leopoldo Alas, connu sous le nom de Clarín. Il était par ailleurs un journaliste et critique très actif à son époque. On a l’idée en examinant ce livre d’un peu plus près, d’un écrivain très au fait de la littérature contemporaine (surtout française et espagnole) et des idées modernes, et qui souhaite y apporter une réponse originale.

Sur La Déshéritée de Benito Pérez Galdós publié en 1881 (soit quatre ans avant que La Régente soit entièrement publié), Clarín écrit :

Clarín a écrit:Un autre procédé employé par Galdós […] est celui déjà employé par Flaubert et Zola, avec des résultats si impressionnants : remplacer les observations sur la situation d’un personnage, faites fréquemment par l’auteur au moyen de sa propre voix, par l’observation du personnage lui-même et avec son propre style, mais non sous forme de monologue, mais comme si l’auteur était à l’intérieur de celui-ci.


Avec sa Régente, Clarín donne à lire un roman dont la narration multiplie ses formes, descriptive ou ironique, s’immisçant dans les pensées des personnages, dans leurs souvenirs, dans leurs stratégies ou leurs élucubrations. Le roman a quelque-chose de théâtral et même de musical, on aimerait bien voir les monologues s’interpréter, et voir quelques-unes de ses scènes se jouer. On dirait que tout Vetusta ― pendant fictif d’Oviedo, où l’intrigue du roman se déroule ― semble faire chorus aux incidents du récit, pour exprimer sa désapprobation. Dans un village, tout se sait, et La Régente (notre personnage) a une certaine notoriété. Par moments la narration nous laisse aussi imaginer la ville imaginaire dans son architecture, dans sa mentalité ambiante ainsi que son atmosphère météorologique : quelques passages où Clarín parle de l’humidité qui plombe les personnages ou les rendent malades, ou bien dans des moments apaisés, la lumière, les arbres et les feuillages de Vivero.

Tout le roman est en quelque sorte le portrait de Vetusta, en contraste avec tous ces efforts de modernité littéraire, cette ville porte bien son nom. Vétuste, figée et dans le passé et l’hypocrisie des traditions. Vetustain n’est pas seulement le nom de ses habitants, mais aussi le qualificatif d’un certain état d’esprit. Les personnages sont tous victimes (ou bourreau), des ragots des uns envers les autres, des médisances, ou des assiduités érotiques d’intrigantes ou de vicieux, à moins d’en être exclu par disgrâce. Par ailleurs il faut croire et respecter dieu (l'athéisme est "accepté" pourvu qu'il ne fasse pas trop de vagues), mais pas trop, c'est-à-dire ne pas l'adorer. Dans la même logique, on ne laisse pas trop voir qu’on est débauché. Tout ce qui sort de ce bon ton est stigmatisé, a-t-on un mot un français, pour désigner tout cela simplement ?

Clarín a écrit:Rien de plus ridicule à Vetusta que le romantisme. Et l’on appelait romantique tout ce qui n’était ni vulgaire, ni grossier, ni commun, ni routinier. Visita était le pape de ce dogme antiromantique. Regarder la lune pendant plus d’une demi-minute était pur romantisme ; contempler en silence le coucher du soleil… idem ; respirer avec délices l’air embaumé de la campagne à l’heure où soufflait la brise… idem ; parler des étoiles… idem ; saisir une expression d’amour dans un regard, sans qu’il fût besoin de rien dire… idem ; s’apitoyer sur les enfants pauvres… idem ; manger peu… Oh ! C’était le comble du romantisme.


Ana Ozores, la fameuse régente, s’inscrit donc en faux de cette tendance qui l’a répugne en son for intérieur ― elle est très loin, hélas, de manifester un engagement quelconque ― elle reste attachée à une vie de l’esprit qui se convertit suite aux circonstances et aux influences, en une piété vertueuse voire bigote. C’est que Don Fermín de Pas, un chanoine aussi nommé Le Magistral, avide d’influence sur les autres et habile dans l’expression cherche à la garder dans le giron de l’Eglise puis à la séduire physiquement. Il a pour adversaire un Don Juan plutôt matérialiste ― mais un matérialisme fort peu intellectuel ―, Don Alvaro Mesía. Les deux découvrent qu’ils sont amoureux.

On voit Ana balancer entre une forme de transcendance ― qui n’a rien de naïf, mais qui n’a ni le temps ni la possibilité de se développer de manière autonome ― et une attirance inavouée pour l’amour physique. L’origine de cette irrésolution entre deux penchants que Ana n’arrive pas à concilier est en quelque sorte raconté par elle-même, toujours dans un style indirect libre qui fait la spécificité du roman : elle se rappelle d’une escapade ― finalement tout à fait innocente ― avec un garçon. Une culpabilité toujours sous-jacente est née du scandale et des reproches que cela a causés. A la suite de cela, elle se promet une vie dénué de l’élément masculin, mais on lui impose vite un mari (le personnage au demeurant le plus drôle et le plus touchant du roman, un ornithophile créateur de machines vivant dans le monde de Calderón). Les souvenirs lumineux de ses premières lectures, la manière dont celles-ci résonnaient en elle, a favorisé en contrepoint une ferveur que son libidineux confesseur appelle panthéisme. Avec tous ces éléments, je n’ai pu m’empêcher de repenser à Anne-Marie, le personnage des Deux Etendards. La comparaison n’est pas à l’avantage d’Ana Ozores ― il est vrai qu’on est un demi-siècle plus tôt ― mais avec toutes ces promesses on aimerait la voir moins vulnérable, plus dégourdie.

Clarín a écrit:Pendant ces nuits-là, Ana fit des rêves horribles […] Une nuit, La Régente reconnut dans ce souterrain les catacombes, d’après les descriptions romantiques de Chateaubriand et de Wiseman ; mais au lieu de vierges vêtues de blanches tuniques, elle voyait errer, dans ces galeries humides, étroites et basses, des larves dégoûtantes, décharnées, revêtues de chasubles d’or, de chapes et de manteaux de prêtres qui, au contact, étaient comme des ailes de chauves-souris. Ana courait, courait à perdre haleine sans pouvoir avancer, à la recherche de l’ouverture étroite, préférant y déchirer ses chairs plutôt que de supporter la puanteur et le contact de ces masques repoussants ; mais quand elle parvenait à la sortie, les uns lui demandaient des baisers, les autres de l’or, et elle cachait son visage en distribuant des monnaies d’argent et de cuivre, tandis qu’elle entendait chanter des requiems sardoniques et que son visage était éclaboussé par l’eau sale des goupillon qui s’abreuvaient dans les flaques.


Le livre est épais, oui, mais les pages sont épaisses. On dirait que Fayard cherche à canaliser ses textes fleuves dans de longues lignes et de grandes pages... un monde se referme lorsqu'on a terminé le livre. Mais qu'on se rassure, la bêtise, comme l'a dit l'autre, est infinie.


mots-clés : #psychologique #religion #romanchoral #xixesiecle
par Dreep
le Ven 30 Nov - 12:47
 
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Sujet: Leopoldo Alas dit Clarín
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Nina Gorlanova

Le Roman d'une éducation

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Un roman qui me fait énormément penser à la Cité Dolente de Daniela Hodrovà en termes d'atmosphère et de mélange entre l'onirique et le réalisme.
Une oeuvre étrangement moderne alors qu'elle a désormais plus de 20 ans et qu'elle situe son récit dans les années 70. On assiste d'une certaine manière à toutes les strates nous permettant de comprendre l'URSS de l'époque, que ce soit selon un prisme de classes sociales ou selon un prisme culturel.
Un bémol cependant, j'ai eu de la chance de m'y connaître sur l'histoire et la culture de ce pays car sans cela il est des références ou des moments qu'on ne comprend pas facilement.
Il n'empêche que l'histoire est intéressante, cette petite fille revêche, d'un autre monde que la famille qui l'entoure avec un don qui n'a rien d'utilitariste dans un pays pourtant fort pragmatique, avec une personnalité qui n'a aucune envie d'être douée et qui n'a qu'une envie, être et être par soi-même.
La famille se révèle attachante malgré un côtoyé qu'on pourrait qualifier de "bobo sans le sou" .
L'écriture est structurée, assez poétique par moments, elle est à l'image du récit, oscillant entre ce souhait d'onirisme et cette envie descriptive et réaliste.

Une Belle histoire pour un très bon moment.


mots-clés : #adoption #famille #relationenfantparent #romanchoral
par Hanta
le Sam 17 Nov - 9:23
 
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Sujet: Nina Gorlanova
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Stieg Larsson

La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette

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Il ne faut pas craindre l'accumulation ou  le trop plein. Stieg Larsson était un obsessionnel, qui n'hésitait pas à écrire une page entière sur l'achat de mobilier de Lisbeth à ikea, sur sa liste de courses à 7-eleven, à ne louper aucun café avalé (en précisant de quel café il s'agit)  aucune cigarette fumée, aucune douche prise, aucune biographie détaillée, aucune marque d'arme à feu, aucun itinéraire etc...Et qui manifestement jubilait à entrecroiser les nœuds de sa pelote soigneusement emmêlée, d'y ajouter des couches, des complications, des liens externes,  des complications encore. Un type à la logique si implacable que même les multiples coïncidences deviennent acceptables..

Ceci admis , c'est avec un parfait plaisir qu'on retrouve Lisbeth Salander, soigneusement occupée à effacer toute trace d'elle sur terre (dans une première partie il est vrai un peu longuette - mais après, quand ça démarre, ça démarre à 100 à l'heure). Cette habile manipulation va malheureusement aboutir au résultat de la placer sous les projecteurs, comme principale suspecte de trois meurtres opérés en une même soirée. Le lien s’avérera être le commerce du sexe, thème féministe une fois de plus chez cet auteur.

Lisbeth tient la place centrale dans ce roman, qui non seulement nous découvre ses origines dans une enfance plutôt corsée (et même plus), une adolescence manipulée sans que nul ne le sache par les services secrets. Elle reste cette Lisbeth si atypique, et ses talents de super-woman augmentent encore, capable de hacker n'importe quel ordinateur, de défier n'importe quel système de surveillance, de fixer n'importe quel document en détail dans sa mémoire hypermnésique, de terrasser n’importe quel agresseur deux fois plus lourd qu'elle, et le pire c’est qu'on y croit!  Dans son libertarisme solitaire, sa logique très personnelle, sa violence intériorisée et extériorisée, sa détermination insondable, son mètre cinquante, elle reste épatamment séduisante (pour une héroïne de roman en tout cas), déroutante et invincible.

Dans cette enquête bien corsée, trois équipes font la course et interagissent, la police, globalement convaincue de la culpabilité de Lisbeth, et ses deux amis : Dragan l'ancien employeur  qui voudrait bien comprendre et Mikael Blomkvist convaincu de son innocence. On est dans un sacré roman choral, avec un aspect militant pour la liberté  et les droits de l'homme et de la femme. qui prend alternativement le point de vue de Lisbeth, des divers enquêteurs, et des malfrats pour dresser des portraits incisifs  sans négliger personne. On passe un vraiment bon moment, on sait très bien que Lisbeth s'en sortira, et qu'importent les moyens



mots-clés : #conditionfeminine #criminalite #polar #politique #relationenfantparent #romanchoral #vengeance
par topocl
le Sam 16 Juin - 10:41
 
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Sujet: Stieg Larsson
Réponses: 10
Vues: 573

Larry McMurtry

Lune Comanche

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Et il continue, Larry McMurtry, il nous offre une  suite au préquel, les quelques années avant et après la Guerre de Sécession.   Exterminés par les guerres et les maladies apportées par les blancs, la famine du fait du "génocide" des bisons, usés, peu à peu les Comanches, ces Indiens farouches qui se croyaient invincibles, abdiquent peu à peu,  acceptent la fausse amitié des Blancs, se regroupent dans des réserves où ils vont se mettre à la l'agriculture, refoulant les merveilles (et les horreurs ) de leur civilisation.

On est répartis pour 750 en compagnie de Gus et Call les jeunes rangers texans promus capitaine. Cavalcades, pistages, attaques, tortures, McMurtry ne lésine pas sur la marchandise. Mais la force de ce nouvel épisode, plus que le roman d'aventure (une fois de plus sans aucune zone d'ennui), c'est son aspect  choral, qui adopte autant le point de vu des deux héros, que celui de leurs chefs, de divers personnages secondaires, des bandits mexicains ou surtout des Comanches qu'ils combattent.

Que les choses soient mystérieuses ne les rendait pas moins valable. Le mystère des oies volant vers le Nord l'avait toujours habité ; elle volait peut-être jusqu'au bout du monde, aussi avait-il composé un chant pour elles, car il n'y avait pas plus grand mystère aux yeux de Famous Shoes que celui des oiseaux. Tous les animaux à sa connaissance laissaient des empreintes derrière eux, mais les oies qui déployaient leurs ailes et s'envolaient vers le Nord n'en laissaient aucune. Les oies devaient savoir où vivaient les dieux, pensait Famous Shoes, et du fait de cette connaissance, les dieux les avaient exemptés d'empreintes. Les dieux ne voudraient pas qu'on vienne les voir en suivant simplement une piste, mais leurs messagers, les grands oiseaux, étaient autorisé à leur rendre visite. C'était une chose merveilleuse à laquelle Famous Shoes ne se lassait jamais de penser.
A la fin de son chant, Famous Shoes vit que le jeune Blanc s'était endormi. Au cours de la journée, il n'avait pas été assez confiant, il s'était épuisé dans d'inutiles courses. Le chant qu'il venait de terminer avait peut-être eu un effet sur les rêves du jeune homme ; peut-être qu'en vieillissant, il apprendrait à faire confiance aux mystères plutôt qu'à les redouter. La plupart des Blancs ne pouvaient pas faire confiance aux choses autour d'eux tant qu'ils n'arrivaient pas à les expliquer ; mais les plus belles, comme le vol des oiseaux sans trace, demeurait à jamais inexplicables.


Mc Murtry s'attache une fois de plus à une intime connaissance de ses personnages, ces hommes forts, violents, fougueux, passionnés, qui ont leurs zones d'ombre: des peines cœur, des maladresses à vivre, des certitudes mêlées d' interrogations, des doutes...

On attend la suite annoncée par Gallmeister  Tag romanchoral sur Des Choses à lire 1171367610  !


mots-clés : #aventure #historique #romanchoral #xixesiecle
par topocl
le Sam 20 Jan - 14:27
 
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Réponses: 4
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Amulya MALLADI

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En Inde, le mariage est la grande affaire d’une vie. Alors, quand on a présenté à Anjali un jeune et beau militaire, elle n’a pas hésité longtemps. Malheureusement pour elle, très vite, le prince charmant s’est transformé en crapaud. Un soir, il a tout simplement oublié d’aller la chercher à la gare. Hors, ce soir-là, à Bhopal, l’usine d’Union Carbide a explosé. Asphyxiée par les gaz toxiques, Anjali a failli mourir. Peu après, elle a décidé de ne plus gâcher sa vie avec ce mufle, et a demandé le divorce. Une décision d’autant plus courageuse qu’en Inde, le divorce, synonyme d'ostracisme et, même, très souvent, de rejet familial, est encore impensable pour une femme de la classe moyenne.
Malgré tout, Anjali a réussi à rebondir : elle a repris ses études, et a refait sa vie avec un charmant professeur. Et ils ont eu un fils. Hélas, les gaz de Bhopal et leurs insidieuses conséquences ont terni leur bonheur : le petit garçon est né terriblement malade, condamné à brève échéance. Pour eux, dorénavant, c’est la vie vaille que vaille, l’espoir malgré tout, le sourire pour seule arme.
Un jour, hasard des affectations, l'ex-mari d'Anjali est muté dans la ville où elle a refait sa vie. Leur rencontre est inéluctable... Pour Anjali, c'est la confusion des sentiments. Pour l’ex-mari, confronté au triste résultat de son inconséquence, les remords, la honte, les pitoyables tentatives de se racheter. Et pour le mari actuel, la jalousie, l’amour, le doute, l’abnégation, l’amour encore.

Voilà. C’est donc un livre à trois voix, qui entend plonger au plus intime de ses personnages. Ce livre parle de reconstruction, de pardon, de maladie. Il évoque des sujets tabous en Inde, et se veut le reflet de toute l’ambiguïté des sentiments humains. On ne peut pas dire que ce soit simpliste, alors, pourquoi n’ai-je pas adhéré à ce roman ?

Comme d’autres livres indiens publiés récemment par Mercure de France, Une bouffée d’air pur répond à un certain schéma. Et s’il se lit si facilement, c’est peut-être, _Allez, j’ose le dire ?_ grâce à son écriture calibrée pour plaire à un certain public, de toute évidence féminin. Un public dont on présuppose qu’il consent à être bousculé, mais pas trop ; qu’il admet des drames, mais pas sans amour immortel ; qu’il accepte l’inéluctable, tant qu’on ne lui interdit pas de rêver quand même…
Pour moi, c’est là qu’est le hic. En effet, il suffit d’un peu de lucidité pour voir que le destin d’Anjali, si douloureux soit-il, n’est guère crédible. Ca ne doit pas être si fréquent qu’une femme indienne, divorcée, rejetée par les siens  -et donc quasi sans ressources-, puisse ainsi reprendre des études, rencontrer des amis « pour la vie » absolument merveilleux, puis un homme « pour la vie »  non moins merveilleux (et orphelin, ce qui, vous l’avouerez, est bigrement pratique pour l‘écrivain, les parents n'étant plus là pour s’opposer au mariage).
Ils ne doivent pas être si nombreux non plus, les ex-maris mufles-crapauds, qui, d’un coup d’un seul, sont bourrelés de remords et prêt à tout pour se racheter… (avec _ attention spoiler_  l’aide de leur nouvelle femme, tout amour et compréhension sous ses airs de mégère non apprivoisée).
Alors, que dire de la probabilité que ces bons sentiments soient tous réunis en même temps ? Quasi nulle, bien sûr.
Bon, il y a aussi quelques méchants irrécupérables, dans ce livre. Mais comme un passage obligé...

Pour être tout à fait honnête, je suis dure envers ce roman, qui n’a quand même rien d’une bluette à la Barbara Cartland, et auquel je reconnais des qualités. Mais j'en attendais beaucoup plus, et j'ai été déçue. En vérité, cette écriture « aseptisée » ne correspond tout simplement pas au public que je suis aujourd'hui.
Reste quand même, au milieu de tout cela, un enfant condamné par le cynisme des hommes. Et là, malgré toutes mes réserves, j'avoue, à la fin, j’ai pleuré...


mots-clés : #conditionfeminine #famille #pathologie #psychologique #romanchoral
par Armor
le Lun 9 Oct - 22:50
 
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Sujet: Amulya MALLADI
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Jiri Weil

Mendelssohn est sur le toit

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Jiri Weil fait, à mon humble avis partie des trois plus grands écrivains tchèques avec Kafka et Hrabal.
L'importance de son travail littéraire en République Tchèque est considérable et son étude habituelle dans les cercles universitaires.
Sa réflexion sur la situation des juifs pendant la seconde guerre mondiale et après l'est tout autant.
Ce roman raconte l'histoire de soldats nazis ayant pour mission de retirer toutes les statues rendant hommage à des artistes juifs dont le compositeur de musique Mendelssohn. Le sujet prête à rire s'il n'était hélas authentique. Weil prend garde de bien mettre en avant l'absurdité d'une telle démarche avec des débats entre les soldats mémorables sur la façon de reconnaître une statue juive. Hélas il y a aussi le drame, Weil nous le rappelle par son style laconique, triste, d'une simplicité humble et réaliste. On lit les pages on s'amuse, on culpabilise de s'amuser mais il y a aussi une émotion dont on ne connaît précisément l'origine et qui nous étreint. On referme le livre, on le repose, et il est impossible de ne pas être différent d'avant la lecture car ce récit transforme, par sa réflexion, par son histoire tout lecteur interpellé par cette époque tragique. Un grand roman.



mots-clés : #antisémitisme #communautejuive #deuxiemeguerre #romanchoral
par Hanta
le Dim 19 Fév - 19:27
 
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Sujet: Jiri Weil
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Mary Anne Mohanraj

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Colombo Chicago

Colombo-Chicago se concentre sur les destins croisés de deux famille sri-lankaises, les Kandiah et les Vallipuram, sur une durée de près d'un demi-siècle.
Plutôt que d'un roman, on pourrait d'ailleurs parler d'un recueil de nouvelles, chaque chapitre étant consacré aux tourments amoureux et familiaux d'un des membres de la famille, à un instant T de sa vie.
L'amour est le thème central de Colombo-Chicago : Passions interdites, violences conjugales, mariages arrangées, amour non payés de retour, homosexualité… Mary Anne Mohanraj semble avoir voulu explorer chacune des multiples facettes de ce sentiment…

Les personnages sont tous, quelque part, des êtres empêchés. La culture sri-lankaise, omniprésente, pèse de tout son poids sur les décisions parentales et les émois adolescents. Même l'exil à l'étranger, les études ou l'émancipation sexuelle ne sont qu'une libération illusoire face au carcan culturel et familial.
Alors, la joie se teinte d'amertume, le bonheur _ aussi éphémère soit-il_ ne se gagne pas  sans sacrifices, et les promesses d'avenir radieux sont assombries par un doute lancinant…

Je ne vais pas nier que ce roman est un vrai tourne-pages, et plutôt agréable. Alors, pourquoi sa lecture a-t'elle aussi généré en moi un véritable sentiment de frustration ?

La multiplicité des personnages ne m'a pas dérangée, contrairement à d'autres lecteurs. Ce qui est véritablement décevant, par contre, c'est de ne recevoir aucune explication sur leur évolution (pourtant parfois bien déroutante !) lorsqu'il nous arrive de les recroiser au détour d'une phase.
L'écriture de Mary Anne Mohanraj n'a rien d'original, j'ai d'ailleurs parfois tiqué à la lecture de certains passages désespérément plats et explicatifs. Pourtant, l'auteur a su trouver un ton bien à elle, fluide, efficace, émouvant parfois. Mais à la réflexion, je crois que c'est là que réside ne noeud de ma frustration. En effet, tous les chapitres nous sont narrés avec la même petite musique, et un procédé narratif qui m'a finalement semblé trop bien rôdé…. Qu'elle nous parle d'une jouvencelle de 17 ans qui accepte un mariage arrangé dans un pays qu'elle ne connaît pas, ou évoque les tourments amoureux d'un médecin américain homosexuel, la mécanique est toujours la même ; certes efficace, mais au final quelque peu lassante...

Je ne voudrais pas paraître trop dure avec ce roman qui ne manque pas de qualités et se lit facilement, avec un certain plaisir même. Mais après l'avoir refermé, c'est bel et bien un sentiment d'inachevé qui domine…


mots-clés : #immigration #famille #romanchoral
par Armor
le Mer 8 Fév - 18:30
 
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Sujet: Mary Anne Mohanraj
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Metin Arditi

Tag romanchoral sur Des Choses à lire 97827417

Le Turquetto

Si d'aventure une personne vous parlait de ce livre, de son héros à la vie improbable, de la foule bigarrée du bazar de Constantinople, avec ses mendiants hauts en couleurs, ses fabricants d'encre et de babouches, ses marchands d'esclaves, si cette personne vous racontait Venise, son foisonnement artistique et ses intrigues, si enfin elle évoquait les trois grandes religions monothéistes, alors, vous auriez l'impression que l'on vous parle d'un pavé de 800 pages. Et quelle ne serait pas votre surprise, en ouvrant le Turquetto, de découvrir un livre d'à peine 280 pages, et encore, très aérées.

C'est que nous avons là affaire à un écrivain maîtrisant merveilleusement son art, et qui vous pose un décor comme personne. Quelques détails, disséminés au fil des phrases, et c'est le lecteur qui se construit tout un monde.
L'auteur mélange à merveille imaginaire et grande Histoire, cette Histoire qui ballotte les êtres, et notamment ce pauvre Elie, né juif à une époque où il ne faisait guère bon l'être, et où les trois religions du livre se regardaient en chiens de faïence.

Un personnage un peu éthéré, ce Turquetto, qui connaîtra le rejet, la déchéance sociale comme la gloire et les honneurs, mais traversera tout cela sans guère y attacher d'importance, en homme aussi libre que possible des entraves infligées par la société et ses codes imbéciles. Une seule obsession le guidera toute sa vie, et lui sera aussi nécessaire que de respirer : le dessin.
Peut lui chaut d'être juif, chrétien ou musulman ( ou du moins, voudra-t'il le croire...) Pour lui, seule compte la magie du trait, sa célébration de la piété, sa faculté à révéler la vérité des êtres.

J'ai vécu ce livre comme une succession d'émotions, subtiles et contrastées. La construction de l'ouvrage rappelle un peu une pièce de théâtre, avec ses trois actes divisés en courtes scénettes.
Il faut avouer une chose : on ne s'attache pas vraiment au personnage principal, ce Turquetto omniprésent, passionné, tourmenté, et pourtant insaisissable. Paradoxalement, les personnages secondaires ont parfois plus de corps que le Turquetto lui-même. Certains sont particulièrement marquants, comme le calligraphe amoureux de son art, la vieille et sensuelle "éducatrice" de futures concubines, ou encore l'homme d'église migraineux et désabusé.
Avec une vraie économie de mots, Metin Arditi nous livre l'intimité de tous ces êtres, en de courts chapitres qui, chaque fois, suscitent l'émotion, la réflexion devant la richesse des thèmes abordés, et l'admiration du lecteur devant son art consommé de la chute.


PS : Ne lisez pas la quatrième de couverture, elle en dit bien trop.

(ancien commentaire remanié)


mots-clés : #creationartistique #historique #renaissance #romanchoral
par Armor
le Sam 28 Jan - 14:39
 
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Sujet: Metin Arditi
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Alaa al-Aswany

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l'Immeuble Yacoubian

Comme certains ce sont les nombreuses références à Dieu qui m'ont interpellée. Mais que ces appels à Dieu soient faits par des voleurs, escrocs, pervers, politiciens véreux n'est pas à lier uniquement à l'Egypte ; les voyous de toute religion, de tout pays utilisent ces appels en "protection" avant et après (remerciement) leurs délits.

Les personnages et les lieux sont décrits précisément.

La construction des parties ne m'a pas gênée, j'ai bien suivi ces nombreux personnages, même si parfois j'oubliais les noms, car leurs actions et paroles me les rendaient reconnaissables.

l'histoire de cet immeuble est lié à l'histoire du pays.

Je pense aussi que la langue est riche en mots.

Le cheminement du jeune Taha jusqu'à son endoctrinement par les Islamistes extrémistes est réaliste et c'est celà qui m'a le plus effrayée. (c'est hélas d'actualité plus que jamais)

Et évidemment, la condition Féminine catastrophique et celle des Homosexuels m'ont touchée.

En résumé, j'ai apprécié ce livre.


(message rapatrié)


Mots-clés : #corruption #religion #romanchoral #terrorisme
par Bédoulène
le Ven 6 Jan - 23:45
 
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Sujet: Alaa al-Aswany
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Lao She

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Quatre générations sous un même toit

Le vieux monsieur Qi ne craignait rien ni personne. Les guerres ne l'avaient pas effrayé, la paix le réjouissait. Il avait seulement  la hantise de ne pouvoir célébrer son quatre-vingtième anniversaire. (…) Il menait une vie honnête, sans chercher à sortir de  sa condition, n'aspirant qu'à jouir d'une vie paisible débarrassée des soucis matériels ; la guerre même ne le prendrait pas au dépourvu. Il gardait toujours chez lui des réserves de farine, de riz et de légumes salés, de quoi nourrir sa famille durant des mois. Les obus pouvaient percer le ciel, les soldats galoper dans les rues, il fermerait sa porte en la calant avec une grande jarre ébréchée remplie de pierres. Cela suffirait à le préserver de tout désastre.

1942. Les Japonais on envahi Pékin. Durant de longues années, ils vont tenir la population sous leur joug. L'action se déroule quasi exclusivement dans la rue du "Petit bercail", hutong populaire comme il n'en existe quasiment plus aujourd'hui. Dans cette ruelle cohabitent de nombreuses familles issues de milieux sociaux très divers. S'y côtoient des érudits, des artisans et de pauvres gens. Ils s'aiment, se querellent, s'entraident ou se dénoncent les uns les autres. Et surtout, tentent de survivre au jour le jour…

Depuis des décennies, la Chine n'est plus "qu'un simple morceau de lard que tout le monde se partage". Mais l'occupation japonaise se montre particulièrement cruelle : rien n'est épargné aux Pékinois impuissants. Les persécutions, les privations et le climat de peur permanents révèlent les caractères, la résistance active et la collaboration la plus abjecte cohabitant parfois au sein d'une même famille. Mais même les plus viles compromissions ne peuvent garantir fortune et sécurité...

Lao She décrit le peuple de Pékin comme personne, de son style inimitable et savoureux qui, selon moi, atteint ici sa plénitude. Il fait revivre sous nos yeux la Chine des années 40, ses petits métiers, ses spécialités culinaires, ses rites ancestraux, tout un mode de vie en apparence immuable, mais en apparence seulement... Lao She nous narre son déclin avec un mélange de nostalgie et d'appétance pour les idées nouvelles.…
Lao She a l'art de croquer en quelques traits des personnages qu'il approfondit ensuite par petites touches, nous faisant partager leurs émotions et questionnements les plus intimes. S'il ne craint pas d'user parfois de la caricature, c'est pour mieux retomber dans une sensible évocation des tourments humains.
L'auteur affectionne les métaphores originales, souvent animalières ou végétales. Elles surgissent au détour d'une phrase, alors qu'on ne les attendait pas ; elles peuvent surprendre, mais leur pertinence nous arrache immanquablement un sourire… Car l'humour est l'une des caractéristiques de l'écriture de Lao She. Grinçant, bon enfant, outrancier ou plus subtil… il en maîtrise toute la palette.

Le récit alterne moments de tendresse familiale, disputes animées entre voisins, pensées et projets des uns et des autres, mais aussi descriptions terribles des multiples exactions commises par les occupants. De plus en plus sombre au fur et à mesure que l'étau japonais se resserre, le roman ne tombe pourtant pas dans la désespérance. Lao She est avant tout un auteur de la vie, la vie qui continue coûte que coûte. Et c'est superbe.

Il m'est impossible de décrire ce que j'ai ressenti durant cette lecture, tant elle m'a marquée. 1900 pages qui se lisent d'une traite et auxquelles on repense longtemps après avoir, à regret, refermé le dernier tome. Assurément l'un des plus gros coups de coeur de ma vie de lectrice !

N'étant jamais allée en classe, elle n'avait pas de vrai prénom ; en effet, on ne donnait alors un prénom aux enfants qu'à leur entrée à l'école. Ce fut donc son mari qui, après leur mariage, lui donna le prénom de Yun Mei, un peu comme on décerne le titre universitaire de "docteur". ("yun" signifie charme, "mei" "prunier")
Ces deux caractères, Yun Mei, ne furent jamais bien accueillis dans la famille Qi. Les beaux-parents n'avaient pas l'habitude d'appeler leur bru par son prénom, pas plus que le grand-père ; d'ailleurs ils n'en voyaient pas la nécessité. Les autres la considéraient un peu comme la bonne à tout faire et ne voyaient rien en elle qui puisse évoquer le "charme" ou les "fleurs de prunier". Comme les deux caractères Yun Mei se prononcent exactement de la même façon que deux autres caractères qui signifient "transporter le charbon", le vieux Qi croyait qu'ils étaient synonymes.
"Eh bien, elle est déjà bien occupée du matin au soir, et en plus on a la cruauté de lui faire transporter le charbon?"
Du coup, son mari n'osa plus l'appeler par son prénom.


(Ancien commentaire très remanié)


mots-clés : #corruption #famille #guerre #traditions #romanchoral
par Armor
le Mer 4 Jan - 11:30
 
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Sujet: Lao She
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Anjana APPACHANA

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L’année des secrets

« A cette époque enfouie et lointaine, vivaient sous notre toit ma mère, constamment affligée, sa sœur, vive et enjouée, et mon père, absent à qui donnait corps le terrible silence de ma mère. Notre maison était un puits rempli de cette absence et de ce silence, et c'est dans ces eaux-là que mon histoire commença.»


Mallika a grandi entourée de l'amour exclusif et passionné de sa mère et de sa tante, pressentant depuis toujours qu'un mystère plane sur l’absence de son père. De ce secret jalousement gardé par les femmes de ce roman, chacune va nous relater sa version, forcément parcellaire, et en partie fantasmée. Au lecteur de reconstituer le puzzle et d'avoir une vision d'ensemble que ne possède aucun des protagonistes.
La trame est déjà vue, et le lecteur croit bien vite détenir la clé du mystère _ Tout ça pour ça ? _  mais, telles des poupées gigognes, les multiples facettes de la vérité vont se révéler peu à peu, dans un récit maîtrisé de bout en bout.

Les femmes constituent le cœur de ce roman, et au-delà de l'intrigue, c'est la description sans fard de leur condition dans une Inde très largement patriarcale qui m'a le plus intéressée. Jeunes filles nourries de rêves et de romans victoriens, toutes s'imaginent un avenir fait de drames et de passion, un amour qui leur permettra de fuir « avant que les tâches ménagères blêmes clapotent autour de leurs chevilles et montent, mine de rien, pour les engloutir jusqu’au cou.» Si souvent pourtant, elles finissent par gommer toute ambition personnelle, remisant dons et diplômes au placard afin de se conformer à ce que la société attend d'elles. Reléguées aux taches ménagères sous le regard d'un mari indifférent.

« Combien d'hommes avait-elle rencontré qui, lorsqu'on les questionnait, répondaient : Je veux une jeune fille intelligente ? Pas un. Ils voulaient de la beauté, du talent dans les domaines de la cuisine, de la maison, ils voulaient de la culture, une bonne famille. A l'heure actuelle, ils voulaient même de l'instruction. Une maîtrise au minimum. Mais l'intelligence ? Non. Le mariage et la maternité exigeaient du bon sens et de l'intuition, pas de l'intelligence. Entretenir ses capacités intellectuelles impliquait, pour une femme, de négliger son foyer et ses enfants, et entretenir sa maison et ses enfants, de négliger le reste. Méditer sur sa vie revenait à laisser attacher le riz. Et réfléchir aux relations humaines, à affamer les enfants.»


Alors, sous le masque serein et souriant de la mère et épouse dévouée, la révolte gronde, les regrets s'amoncellent, la culpabilité sourd. Pourtant ces femmes n'en perpétuent pas moins le schéma classique ; privilégiant les fils au détriment des filles, rabaissant les brus. Et préparant leurs filles à se taire à leur tour, à accepter, à nier leurs désirs pour satisfaire ceux des hommes. Parce qu'en Inde, une femme qui ose déroger aux règles bien établies, qui ose aimer, qui ose se rebeller, le paye au prix fort. Même pour ceux qui aiment à professer leur ouverture d'esprit, le constat se fait souvent amer : « en ce qui concerne ses filles, Appa n'acceptera jamais les conséquences de ses propres croyances... »

Anjana Appachana, auteur de l'excellent recueil de nouvelles Mes seuls Dieux, a l'art de brosser un personnage en quelques mots, quelques gestes, quelques pensées intimes. Elle fouille ensuite au plus profond des âmes, nous révélant les sentiments de ses personnages dans toute leur complexité, dans un récit fort, et très riche, passionnant malgré quelques inévitables longueurs. Le lecteur s’y plonge pour n'en ressortir que des heures plus tard, quelque peu estourbi par l'ampleur des drames qui se jouent en silence dans les arrière-cours, et pardonne bien volontiers les quelques invraisemblances du dernier chapitre, encore hanté par les visages de ces héros auxquels l’auteur a insufflé tant de vie…

(Ancien commentaire remanié)


mots-clés : #psychologique #famille #romanchoral
par Armor
le Ven 30 Déc - 16:21
 
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Alaa al-Aswany

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Automobile club d'Egypte

Egypte, fin des années 40. Le pays est sous domination britannique, avec à sa tête un roi fantoche et débauché. Si son attitude choque le peuple, les puissants, quant à eux, ne reculent devant aucune flagornerie pour obtenir de nouveaux privilèges, quitte à offrir sans vergogne les services de leurs épouses ou de leurs filles. C'est bien connu, une fois satisfait, le roi n'est pas avare de ses prodigalités...
Tout ce beau monde a coutume de se retrouver au très sélect Automobile Club, où l'implacable El-Kwo, le tout-puissant chambellan du roi, règne sur une armée de serviteurs qu'il martyrise à l'envi ; totalement soumis, ceux-ci sont incapables de se révolter contre le traitement inhumain qu'ils subissent, tant on leur a inculqué l'idée que cela était dans l'ordre des choses...

"Leur existence reposait sur une vérité unique : El-Kwo était une force absolue contre laquelle ils ne pouvaient rien. Si leur croyance en cela était ébranlée, tout changeait. L'image de leur tout-puissant maître enracinée dans leurs esprits les rassurait en même temps qu'elle les terrorisait. Il était dur avec eux. Il les opprimait, mais également il était le garant des fondements de leur existences."

Le roman s'articule autour de deux pivots : la vie à l'Automobile Club, et celle des membres de la famille d'un des serviteurs, Abdelaziz Hamam. Descendant ruiné d'une puissante famille de Haute-Egypte, il s'est réfugié au Caire dans l'espoir d'améliorer le sort de sa famille.

Alaa El Aswany a un talent de conteur incomparable ; il sait prendre son temps pour installer les situations et décrire au mieux les tourments intérieurs de ses personnages. Sous sa plume évocatrice, les nombreux épisodes s'entremêlent avec brio.
L'on pourrait regretter le procédé d'écriture, souvent vu _et souvent factice_  qui consiste à terminer ses chapitres par une situation en suspens. Mais ce procédé, l'auteur le maîtrise à la perfection ; à aucun moment je n'ai eu l'impression que certains passages faisaient office de remplissage. La force de l'auteur est, au contraire, d'avoir su donner à chaque épisode suffisamment d'intensité pour que le lecteur soit  totalement happé, incapable de refermer le livre.

Ce n'est certainement pas un hasard si Alaa El Aswany, écrivain engagé, a choisi d'ancrer son roman à la fin des années 40, peu avant que la révolution n'embrase le pays. Il décrit merveilleusement le lent éveil des consciences, la difficulté d'oser réclamer des droits dans un régime dictatorial qui asservit en toute impunité. Il saisit les peurs, les changements incessants d'opinion, les bravades et les reculades, pour nous dresser un tableau profondément attachant du petit peuple égyptien.

J'aurais pu vous parler des heures durant des aventures de la famille Hamam et des individus gravitant autour d'eux, mais je vous laisse le soin de découvrir leur difficile apprentissage de la vie adulte. Je ne peux vous dire qu'une chose : ils vous seront si attachants ou détestables que vous regretterez furieusement de les quitter...
Je n'aurai donc que deux conseils : oubliez les dix premières pages, assez ridicules et infatuées, et plongez avec délices dans ce récit vibrant et absolument passionnant.
Un grand coup de coeur, comme on en a rarement.

(Ancien commentaire remanié)


mots-clés : #historique #regimeautoritaire #romanchoral
par Armor
le Jeu 29 Déc - 18:18
 
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Manil SURI

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La mort de Vishnou

En Inde, il y a des hommes qui vivent sur les paliers des immeubles. Une place qu'ils achètent au précédent bénéficiaire, sans omettre de verser quelques pots de vin afin que l'aubaine ne soit pas ébruitée. Ils y entassent leurs maigres possessions, et la nuit, y déroulent leur couverture.
Vishnou est l'un de ceux-là. Pour survivre, il effectue de menues tâches payées une misère pour le compte des habitants du palier. Vishnou est toléré, méprisé, et en même temps, on lui voue un très vague attachement, comme à un meuble encombrant qu'on est pourtant bien obligé de garder.

Mais aujourd'hui, le corps agonisant et souillé de Vishnou gît sur le palier, et cet événement va agir comme un révélateur, bouleversant la petite vie tranquille de l'immeuble. Une routine bien rodée que Manil Suri prend un plaisir évident à nous conter, faite des chamailleries incessantes et tellement prévisibles de mesdames Asrani et Pathak, des souvenirs attendris d'un veuf reclus ou encore des rendez-vous amoureux de Kavita, hindoue et fille des Pathak, et de Salim, le fils musulman de la famille Jalal. D'ailleurs, ces deux-là projettent une évasion que la demoiselle, férue de films bollywood, imagine en technicolor.
Tout se petit monde forme un microcosme bien représentatif de la société indienne, cohabitation de castes et religions sereine en apparence, mais qu'un rien peut embraser.

Vishnou se meurt, les deux amoureux s'évadent ; ces deux événements vont se télescoper, et d'un quiproquo imbécile naîtra le drame, aussi soudain que terrifiant.

De tout cela, pourtant, Vishnou se moque bien. Des bribes de réalité parviennent encore à son esprit, mais il préfère flotter dans les limbes de ses souvenirs, et se prendre pour l'ultime réincarnation de son dieu éponyme.
Peu à peu, dans un contraste saisissant, la réalité terre à terre du drame se jouant quelques marches plus haut se mêle au délire ésotérique du mourant.
Dans la religion hindoue, Vishnou est le protecteur de l'univers, celui qui en garantit l'équilibre ; lorsque celui-ci est menacé, il descend sur terre sous forme d'avatar. La symbolique des événements simultanés se déroulant dans l'immeuble, cette petite Inde en miniature, semble alors évidente, quoique certaines subtilités m'aient très certainement échappé.

Ce roman souffre peut-être d'une trame déjà vue et de quelques imperfections, mais n'en reste pas moins marquant, et exempt du côté "mélo" que d'aucuns ont pu reprocher à Mother India. Avec tendresse parfois, avec ironie souvent, il nous dépeint une société à l'équilibre précaire, où superstitions, jalousie et ségrégation règnent en maîtres. Situations dramatiques ou faussement cocasses _ Ah, les délires mystiques de Monsieur Jalal ! _ nous dépeignent au final une société égoïste, figée dans sa soumission aux dictats de l'origine, de la religion et des castes.

Alors, certes, Vishnou se meurt... Mais au fond, tout le monde s'en fout. Cette mort au milieu de tous et pourtant si solitaire n'est pour chacun que le prétexte à assouvir ses bas instincts ou ses envies personnelles, dans un scénario sordide où Kavita, qui sait, pourrait bien trouver l'occasion de son premier grand rôle…

(Ancien commentaire remanié)


mots-clés : #social #spiritualité #romanchoral
par Armor
le Lun 26 Déc - 21:42
 
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Jaume Cabré

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Confiteor

Avec quelle habileté l'auteur lie les évènements du passé et du présent, interférant dans la lettre testament du narrateur(Adrià) à son fils.

Dans ce récit le destin des personnages est dévoilé grâce à l'âme des objets, textes anciens, dont la rareté les rend unique,   arrachés, pas toujours honnêtement par les protagonistes, et récupérés par Félix Averdol le père d'Adria.

Deux phrases illustrent la situation de l'enfant Adrià : " Ce n'est que hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j'ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. "

"Ce qui me pesait chez papa c'est qu'il savait seulement que j'étais son fils. Il n'avait pas encore compris que j'étais un enfant."

Pas étonnant que cet enfant, aussi doué fut-il et il l' était, ait choisi pour soutiens et  confidents deux jouets : le chef indien Aigle-Noir et le Shériff Carson (bravoure et sagesse)

En exergue de ce premier chapitre, ce pourrait-être le sentiment de l'enfant : "Je sera rien" Carles Camps Mundo

C'est le père d'Adria qui choisit l'éducation qui convient à son fils (lequel doit faire mieux que tous parce qu'il le peut et que son père le veut) effacement de la mère qui doit s'incliner.

Au fil des études d'Adria, de ses sentiments se révèle une vérité pas toujours comprise par l'enfant mais qui découvre l'homme qu'est Félix Ardèvol, le père. Un homme qui a épousé par intérêt la fille d' un paléographe, qui dans sa jeunesse a été indigne, adulte ignoble et dont la veuve demandera des années durant, la tête de l'homme qui l'a assassiné en le décapitant  (a capite)

Adrià apprend aussi le violon, mais ce n'est qu'à l'adolescence qu'il consentira à jouer devant un public.

j'ai dressé la chronologie de certains faits qui facilitent le suivi des choses et personnages

vers 1400 frère Julia de Sau (ex Fra Miquel moine hérétique  dernier vivant du monastère Sant Pere del Burgal (assassiné) avait en sa possession l'acte fondateur du monastère que récupèrera des siècles plus tard Félix Ardèvol

1690 Jachiam Mureda de Pardac tue Bulchanij Brocia incendiaire de la forêt et s'enfuit emportant le médaillon que lui donne sa petite soeur Bettina (médaillon de leur mère, représentant Santa maria dai Ciüf (médaille de Pardac)

Quelques années après Jachiam retourne à Pardac portant un chargement de bois d'érable et d'un autre bois noble, dans lesquels Lorenzo Storioni confectionnera son premier violon dénommé Vial (c'est une autre histoire d'assassinat) qui sera plusieurs siècles plus tard l'une des pièces de Félix Ardèvol

en 1918 alors qu'il est étudiant à Rome (ecclésiastique) Félix tombe amoureux de Carolina qui lui offre la médaille de Pardac héritée de son oncle (nous saurons certainement plus tard ce qu'il est advenu de Carolina)

à l'âge de 40 ans Félix Ardèvol se marie avec Carme Bosh ils ont un enfant, le narrateur Adria. J'ai aussi relevé dans l'écriture une récurrence ; il fait une description (n'importe le sujet) en tant que spectateur  aussitôt suivie d'une en tant qu'acteur (j'espère que vous me comprendrez avec cet exemple)

"Adrià était très content de connaître le cadre de vie de cette fille qui lui entrait dans la peau........"Et la chambre de Sara était plus grande que la mienne..."

une autre manière de liaison.

Après la disparition du père d'Adrià, une jeune femme (Danièla) se présente au domicile de la famille Averdol, elle revendique une part d'héritage, c'est la fille que Carolina a eu de Félix Averdol alors qu'il étudiait à Rome, et qu'il a lâchement abandonnée.

Adrià à présent âgé de 20 ans ne souhaite pas exercer en tant que violoniste, au grand dam de sa mère, il veut continuer à étudier et devenir "philosophe de la culture" comme il l'avait annoncé à l'un de ses camarades. Son amitié avec Bernat se poursuit, ils ont besoin l'un de l'autre, une amitié orageuse certes, mais quoi de plus beau quand l'un console l'autre en lui jouant un morceau au violon ?

Par sa demi-soeur, Adrià prend connaissance d'une personnalité de son père qui lui était inconnue, toute la part d'ombres. Il s'est aussi rendu compte du poids négatif que son père faisait peser sur sa mère, laquelle se révèle habile, autoritaire, gérant le magasin de façon utile. Mais leur relation restera ce qu'elle était, sans tendresse, dialogue restreint au minimum.

Les  plus belles pièces de la collection privée de Félix Ardevol ont été acquises en spoliant les Juifs pendant la seconde guerre mondiale ; le sang d'une victime signe d'ailleurs l'étui du violon Storioni le Vial. (après l'assassinat du violoniste Leclaire par Vial, le violon était donc en la  possession de cette vieille femme Juive)

Ce livre demande a être écouté pour la musique du rythme et des richesses.
Alors il m'apparait que le narrateur n'écrit pas à son fils, non, je pense à celle qu'il a aimée, Sara et que c'est son autoportrait dont il est question, à plusieurs reprises, et qui se trouve dans le bureau d'Adrià ! D'ailleurs il dit suite à une dispute avec sa mère : "Si un enfant m'avait répondu comme je répondais à maman, je lui aurais donné une claque mais je n'ai pas d'enfant."

Par contre, malgré des hauts et des bas dans leur relation il gardera l'amitié de Bernat  et c'est d'ailleurs à lui qu'il confiera le récit de sa vie alors qu'il se sait malade.

Sara sa bien-aimée s'enfuit à Paris, le laissant abattu devant cet acte incompréhensible pour lui ; il part pour l'Allemagne étudier et sa présence dans ce pays est l'occasion d'en connaître plus sur certains personnages. La mort d'un SS nommé Grübbe Franz atteint par les balles d'un ami étudiant de Félix Ardèvol à la Gregoria et qui pour défendre sa patrie a quitté la soutane, Drago Gradnik.

Adrià lit dans la presse qu'un psychiatre a été assassiné, il s'agit du Dr Voigt, alias Zimmermann, alias Falegnani, à qui Félix Ardèvol a acheté le violon Vial ; souvenons nous que cet ignoble docteur qui faisait des "expériences" sur les prisonnières des camps de concentration, avait lui-même volé ledit violon à une vieille Juive après l'avoir abattue. Adria à ce moment là ignore les faits qui le relient à ce docteur.

On apprend aussi la raison de l'assassinat de Frau Julia de Sau (ex Fra Miquel), il avait refusé de couper la langue à un Juif accusé à tort par l'Inquisiteur Nicolau Eimeric.

A travers les siècles  l'Inquisiteur et  l'Obersturmbannfürher Rudolf Hoss révèlent les mêmes exactions sur des victimes , cette alternance de l'un à l'autre  simule un échange entre ces deux personnages ignobles.


j'ai terminé ce livre  de passions,  de toutes les passions humaines les plus ignobles comme les plus belles, physiques, morales ou spirituelles.

En suivant le destin de ces objets, animés dans ces pages  ;  violons, médaille, tableaux, tissu, manuscrits et incunables le lecteur suit celui de l'humanité, en Europe notamment sur des siècles. Ces objets sont des témoins de l'histoire, du Mal qui a sévit dans ces siècles et jusqu'au dernier jour d'Adria spolié par son ami.

J'ai bien apprécié l' "échange" entre les trois illustres du nouvel essai d'Adria : Lull, Berlin et Vico sur l'attentat de l'immeuble d'Oklahoma city.
Egalement "les gardiens" d'Adria qui dialoguent aussi, Aigle-Noir et le shériff Carson.

La métaphore faite par Adria avec la création du monde quand il emménage son appartement avec Benart.

Ce livre m'a passionnée, avec quelle maîtrise, quelle recherche l'auteur l'a composé, construit pour rendre crédibles tous les évènements, les personnages et que l'ensemble de ces morceaux d'histoire s'imbrique dans un tout harmonieux.

un violon Storioni

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Mots-clés : #Amitié, #Amour, #Creationartistique, #Culpabilité, #Relationenfantparent, #Romanchoral, #Violence
par Bédoulène
le Lun 5 Déc - 23:33
 
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Sujet: Jaume Cabré
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