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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Mar 17 Sep - 23:35

203 résultats trouvés pour historique

Mikhaïl Boulgakov

Le roman de monsieur de Molière

Tag historique sur Des Choses à lire Le-rom10


Il s'agit d'une biographie romanesque, où l’importance du vécu dans la création chez le fameux dramaturge m’a marqué ; il est vrai que la part de l’observation, sans même parler d’autobiographie, ne peut être que majeure chez un satiriste, a fortiori doué d'autodérision.
Passage notoire chez les précieuses ridicules, terrain particulièrement propice à l’ironie de Boulgakov :
« Il y eu Bossuet, qui se rendit par la suite célèbre en ne laissant pas passer un cadavre de quelque renommée en France sans prononcer sur la tombe de celui-ci un sermon inspiré. »

En connaisseur, Boulgakov se permet une appréciation personnelle :
« Molière avait bien raisonné : les censeurs du roi ignorent que tous les remaniements qu’on peut apporter à une œuvre ne changent pas d’un iota son sens profond et n’affaiblissent en rien l’indésirable influence qu’elle peut avoir sur le spectateur. »


Mots-clés : #ancienregime #biographie #historique #théâtre
par Tristram
le Ven 16 Aoû - 13:09
 
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Sujet: Mikhaïl Boulgakov
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Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné [Madame de Sévigné]

Tag historique sur Des Choses à lire Nicola10
Nicolas Foucquet

Les lettres à Monsieur de Pomponne (novembre et décembre 1664) valent reportage sur le procès du Surintendant Nicolas Foucquet, qui exerça cette charge de tout premier plan de 1653 jusqu'à son arrestation (à Nantes en septembre 1661).

L'on s'aperçoit, avec autant de liberté que Madame de Sévigné puisse s'en permettre, de tout ce qui fut ourdi contre l'accusé; le complot est tramé par Colbert, dans le camp des pro-Foucquet mis à mal par cette triste affaire on retrouve, outre Madame de Sévigné, Bussy-Rabutin dont il vient d'être question, La Rochefoucauld (oui, celui des Maximes), La Fontaine, etc...

D'emblée, Foucquet est sur la sellette,  s'y asseoir signifie qu'on assiste à son procès en qualité de coupable convaincu, autrement on répond debout, derrière le "Barreau".  
Foucquet, si l'on en croit Madame de Sévigné, répond avec beaucoup d'adresse à ses accusateurs, certains en notoire collusion avec ceux qui ont tout intérêt à le voir condamner, en particulier avec le Chancelier, homme de main et de paille de Colbert.
On croise aussi D'Artagnan, le vrai, un Monsieur d'Ormesson (est-ce un ancêtre de l'écrivain ?), on observe qu'un fait quasi-miraculeux (Madame Foucquet mère, très pieuse, donna un emplâtre à la Reine qui se trouva guérie de son mal) plaide autant si non plus que d'habiles réponses en faveur de Foucquet. Quelques déballages et autres assauts à fleurets mouchetés, avec tout le passé récent de la Fronde qui plane sur l'audience, sont susceptibles d'intéresser quiconque n'est pas indifférent à l'Histoire.

Au final Foucquet sauve sa tête et, mécontent de la sentence d'exil prononcée, le Roi fait ajouter l'emprisonnement à l'exil, à la citadelle de Pignerol, enclave française située dans le Piémont italien, en ne laissant pas la possibilité à son épouse de le rejoindre, ce qui scandalise Madame de Sévigné.
Et, pour faire bonne mesure, le Roi fait éparpiller toute la famille de Foucquet hors de Paris.



Mots-clés : #ancienregime #historique #justice #politique #regimeautoritaire #temoignage
par Aventin
le Jeu 15 Aoû - 8:30
 
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Sujet: Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné [Madame de Sévigné]
Réponses: 13
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Pascal Picq

De Darwin à Lévi-Strauss ‒ L’homme et la diversité en danger

Tag historique sur Des Choses à lire De_dar10

« Quand Christophe Colomb touche les Amériques en 1492, la même année, les juifs sont chassés d’Espagne, qui ne s’en remettra jamais. Les empires, les royaumes et les États s’écroulent quand ils commencent à exclure. Tel est le vieux monde pétri d’histoire et d’humanités, mais incapable d’apprendre de sa propre histoire alors qu’il prétend l’imposer au reste du monde. Y a-t-il de l’espoir dans le nouveau monde ?
Un siècle est passé entre l’arrivée de Darwin et celle de Lévi-Strauss au Brésil. Entre-temps, presque toute la Terre a été explorée, exploitée, aujourd’hui surexploitée. Tous deux, juste avant de mettre le pied à terre, ont décrit le spectacle étonnant de bancs de petites plantes dérivant le long des côtes. Après cet enchantement, l’un a découvert la luxuriance des tropiques, l’autre leur tristesse. L’un a aimé le voyage, l’autre pas. »

Ces quelques phrases présentent bien le projet épistémologique de ce livre, rapprochement entre ces deux génies et bilan de la dégradation de la planète par l’homme entre leurs voyages en Amérique du Sud à un siècle d’intervalle : pertes de diversité naturelle et culturelle, sauvage et domestique.
Ensuite, cet ouvrage est utile pour préciser les notions d’évolution (la descendance avec modification) et de biodiversité, si faciles à mésentendre, ainsi que les enjeux :
« Voilà un bon exemple de la fonction adaptative de la diversité : la probabilité qu’existent des individus différents susceptibles de mieux répondre à des changements de l’environnement. C’est la véritable assurance-vie d’une espèce. Quand on dit qu’une espèce "s’adapte, ce ne sont pas les individus qui se transforment. L’adaptation est la conséquence d’une sélection sur une diversité préexistante d’individus, dont certains étaient ou semblaient moins adaptés dans les circonstances précédentes. La diversité est la matière première, la condition nécessaire de la sélection et in fine de l’adaptation. »

Pour Pascal Picq, diversité biologique et diversité culturelle sont tout un :
« Depuis, nous savons que nous vivons dans un monde qui change constamment. En revanche, ce dont nous avons moins conscience ‒ et que Darwin avait déjà compris ‒, c’est que l’homme a déjà engagé une entreprise de destruction de la diversité naturelle et qu’il en va de même pour les populations humaines confrontées à l’expansion planétaire de la société occidentale. »

Il précise la notion de coévolution :
« La coévolution, c’est l’évolution qui s’appuie sur la biodiversité et les interactions entre les espèces. »

« Or la biodiversité n’est pas une question d’espèce : c’est l’ensemble de la diversité des gènes, des interactions, des individus et des populations des espèces qui constituent un écosystème. Par conséquent, si un acteur d’éteint, c’est l’ensemble de la communauté écologique qui est menacée. Pourquoi ? Parce que la biodiversité est intrinsèquement liée à la coévolution. »

Picq insiste sur la mobilité de l’homme ‒ voyages, migrations ‒ mais on peut rester dubitatif quant à ses motivations :
« Trois faits majeurs caractérisent le genre Homo [à sa sortie d’Afrique]. Sur le plan biologique, il hérite d’une bipédie et d’une physiologie qui l’autorisent à faire de longs déplacements et à transporter armes et objets ; il avance dans le monde. Sur le plan technique, il invente des outils de pierre taillée plus efficaces, met au point des chaînes opératoires complexes d’une structure cognitive identique à celle du langage, maîtrisant le feu et construisant des abris ; il transforme le monde. Sur le plan cognitif, il développe le langage et témoigne d’expressions symboliques complexes par l’esthétique des bifaces ‒ matière, couleur, forme ‒ et l’usage de colorants ; il construit des représentations symboliques du monde. »

« Homo sapiens ne s’arrête pas comme cela puisqu’il navigue depuis plus de cent mille ans. Plusieurs vagues atteignirent l’Australie, les Amériques et l’Océanie. Comme ces migrations ne sont pas le fait d’une seule population, il s’agit donc d’une étrange pulsion de notre espèce à aller par-delà les horizons et les lignes de crête. C’est certainement la conséquence de sa propension à s’inventer des mondes. »

Il souligne aussi l’érosion de la biodiversité domestique :
« Aujourd’hui, on évoque rarement la disparition en quelques décennies de toute cette biodiversité de races et de variétés de plantes et d’animaux domestiques, et encore moins les pratiques et les savoir-faire qui allaient avec. Les nouvelles plantes génétiquement modifiées et qui éliminent toutes les autres formes d’agriculture, sont un déni de l’évolution : le "cauchemar de Darwin". »

« Cette agrodiversité est liée à des pratiques et à des savoir-faire portés par des mots, des langues, des gestes et des croyances. C’est l’un des facteurs les plus fondamentaux pour espérer conserver toute la biodiversité ; il faut œuvrer pour que les peuples, les langues et leurs savoirs ne disparaissent pas, ce qui serait un désastre d’une ampleur encore plus dommageable que l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie. »

On arrive à l’avenir de notre alimentation (et survie) :
« Toutes les recherches entreprises depuis une quinzaine d’années aboutissent au même résultat : plus il y a de la diversité dans un écosystème, quelle que soit sa superficie, plus la productivité de chaque variété est augmentée, la stabilité de la communauté écologique renforcée et la qualité des sols en nutriments améliorée. »

Il y a aussi un intéressant détour par la médecine (qui a particulièrement retenu mon attention comme je pâtis actuellement d’une bactérie opportuniste qui serait d’après la faculté cause de maladies nosocomiales en métropole) :
« On persiste de plus en plus à vouloir éradiquer les maladies et les agents pathogènes, ce qui conduit à l’aberration des maladies nosocomiales. D’une manière générale, en éliminant des bactéries avec lesquelles nous avons coévolué ‒ et même si elles ont des effets peu désirables ‒, on a libéré des "niches écologiques" pour d’autres agents pathogènes redoutables, non pas en soi, mais parce qu’on a aucune histoire épidémiologique avec eux.
D’une manière plus générale, on lit de plus en plus de travaux qui évoquent la moindre résistance aux infections ou la diminution de la tolérance à certaines nourritures, sans oublier les allergies. […] D’une certaine façon, la médecine évolutionniste nous enseigne qu’il vaut mieux coévoluer avec des maladies qu’on sait soigner que de les éradiquer au risque d’en favoriser d’autres. »

« D’une façon plus générale et sans nier les apports de la biologie fondamentale, il serait grand temps de comprendre que la plupart des maladies qui affectent l’homme proviennent de ses activités (agriculture, élevage, villes, pollutions, comme en atteste la direction REACH de la Commission européenne). »

Picq rappelle des évidences utiles à garder à l’esprit pour éviter toute dérive suprématiste :
« Aucune lignée n’est restée en panne d’évolution ou à un stade ancien par rapport à la nôtre. Toutes les espèces qui nous entourent sont les représentantes actuelles de leurs lignées respectives. »

L’ouvrage s’achève par une Esquisse des progrès de l’esprit et des sociétés humaines en annexe, qui distingue les époques et révolutions de façon nouvelle.
« Dans une perspective darwinienne, il faut toujours distinguer la question de l’apparition d’un caractère ou de son origine de celle de sa diffusion et de sa participation au succès d’une espèce (adaptation). C’est aussi la différence épistémologique, au sens de Joseph Schumpeter ‒ qui avait très bien lu Darwin ‒ entre invention et innovation. Un changement de société, ce n’est pas tout inventer, mais appréhender et arranger des inventions déjà existantes et les intégrer dans un projet porté par une nouvelle représentation du monde. Sans savoir où nous allons, tout ce qui a accompagné l’idée de progrès ‒ économie, démocratie, travail, politique, société ‒ est en train de changer ; en un mot, les rapports de l’homme à son évolution et à la nature du progrès sont à inventer. »

Peu de bouleversements peut-être dans cette actualité des sciences de l’évolution (2013), mais les pensées sont magistralement synthétisées en quelques mots qui disent beaucoup :
« Le début du XXe siècle hérite d’une tension formidable entre les utopies scientistes et progressistes exprimées par la naissance de la science-fiction ‒ Jules Verne, H. G. Wells ‒ et les promesses d’utopies sociales nourries par la condition misérable des classes sociales dont témoignent les œuvres de Charles Dickens et d’Émile Zola. Le rêve d’un progrès de l’humanité s’effondre dans l’horreur de la Première Guerre mondiale, où les hommes sont broyés par les machines. »

Ce livre collationne beaucoup de faits, d’ordres de grandeur, de moyens d’appréhension, de rapprochements parlants.
Picq fait référence à Jay Gould aussi bien qu’à Hampâte Bâ ou Conrad.
Bien que ce ne soit pas du tout nécessaire pour cette lecture, il est quand même recommandé d’avoir lu Claude Lévi-Strauss, au moins Tristes tropiques, et bien sûr, sinon d’avoir lu Darwin (pourtant passionnant même pour qui a peu de bagage scientifique, mais le goût des voyages aventureux), de connaître un minimum la théorie de l’évolution (et ça, ça devrait être au programme de tous).
Fait partie de ces ouvrages de vulgarisation qui sont si stimulants, au moins pour l’imagination !

Mots-clés : #ecologie #essai #historique #minoriteethnique #mondialisation #nature #science
par Tristram
le Lun 12 Aoû - 14:18
 
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Sujet: Pascal Picq
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Thierry Jonquet

Du passé faisons table rase

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Un vrai régal que ce roman qui n’est pas vraiment policier, ni même d’espionnage, mais… politique ! Le personnage central de René Castel ramentoit furieusement Georges Marchais, un Secrétaire général de ce Parti tellement au-dessus des individus que la fin justifie tous les moyens. Le souvenir du bonhomme à la télé (en noir et blanc) colle avec l’image d’un pantin, d’un homme de paille sous la botte de Moscou : c’est vrai que les activités du personnage pendant l’Occupation ont été questionnées, et que l’appareil soviétique savait tenir les hommes politiques en main, gardant trace de ce qu’ils avaient à cacher :
« …] à chaque fois qu’un camarade grimpait un échelon, il lui fallait passer par le rite obligé de la rédaction de sa "bio". Personne ne pouvait conserver un double de ses déclarations. Des anomalies, même minimes, étaient parfois décelables lors des rédactions successives, à des années de distance. »

Judicieusement agrémenté de citations d’Aragon, ce livre dont le titre est tiré de L'Internationale est paru en 1982 sous le pseudonyme de Ramon Mercader (assassin de Trotski sur ordre de Staline, NDT) ; et Thierry Jonquet fut lui-même un trotskiste engagé…

Mots-clés : #historique #polar #politique
par Tristram
le Mer 7 Aoû - 22:21
 
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Sujet: Thierry Jonquet
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Halldor Laxness

La Cloche d’Islande

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Merci @Avadoro, qui m’a aussi fait découvrir Le pont sur la Drina, d’Ivo Andrić, dans la chaîne d’hiver 2017 !
L’impression calamiteuse (mais bon marché) de l’édition GF-Flammarion me transporte d’entrée aux temps héroïques des balbutiements de la typographie.
L’ouvrage comprend une utile mise en situation du traducteur-préfacier, Régis Boyer.
Le roman est construit en trois livres, publiés de 1942 à 1946 (500 pages en tout) :

La Cloche d'Islande
:
C’est l’histoire de l’increvable croquant, Jon Hreggvidsson de Rein, fermier du Christ, picaresque incarnation de la résilience populaire : ce pauvre paysan noir de poil et noirci par les épreuves est indûment condamné à mort comme meurtrier du bourreau qui venait de le flageller pour le vol d’une corde qui lui aurait permis de pêcher. L’action de cette fresque historique se déroule au XVIIIe siècle, lors de la famine dans ce pays asservi par les Danois qui le privent du nécessaire ‒ dont la corde, qui deviendra un leitmotiv du roman : ainsi, c’est à Jon que le bourreau commanda de couper la corde de la cloche de l’Althing (l’assemblée parlementaire nationale), réquisitionnée pour être fondue.
« Le junker suivit Ture Narvesen jusqu’à la soue aux porcs. On gardait là les bêtes qui, seules de toutes les créatures, vivaient dans le bien-être et l’honneur en Islande, surtout depuis que le représentant spécial du roi avait strictement interdit aux bipèdes de manger vers et vermine. Parfois, par miséricorde, les croquants obtenaient la permission de contempler ces bêtes merveilleuses à travers un grillage et ils en avaient la nausée, d’autant que ces animaux, par leur couleur, ressemblaient à des hommes nus, avec une chair de gens riches, et de plus, vous regardaient avec des yeux raisonnables de pauvres ; à cette vue, beaucoup vomissaient de la bile. »

« ‒ Vôtre Grâce préfère-t-elle laisser le roi acheter des graines de mauvaises années pour ces gens plutôt que de leur permettre de pêcher du poisson ?
‒ Je n’ai jamais dit cela, dit le Conseiller d’État. Mon opinion est que nous avons toujours manqué, en Islande, d’un fléau suffisamment radical pour que la canaille qui infeste ce pays disparaisse une bonne fois pour toutes, afin que les quelques gens qui sont bons à quelque chose puissent, sans être dérangés par les mendiants et les voleurs, tirer le poisson dont la Compagnie a besoin et préparer l’huile de baleine qu’il faut à Copenhague. »

« ‒ Il faut parer au plus pressé, dit Arnas Arnaeus. Il faut maintenir les bals masqués, cela coûte de l’argent. Un bon bal masqué engloutit les intérêts d’une année de revenus de tous les couvents islandais, Votre Grâce. »

« L’homme qui veut étrangler une petite bête peut finir par se fatiguer. Il la tient à bout de bras, resserre tant qu'il le peut son étreinte autour de sa gorge, mais elle ne meurt pas, elle le regarde, toutes griffes sorties. Elle ne s'attend à aucun secours, quand bien même un troll amicalement disposé surviendrait qui dirait vouloir la délivrer. Tout son espoir de survivre vient de ce qu'elle attend que le temps agisse à son avantage et affaiblisse les forces de son ennemi.
Si un petit peuple sans défense a eu la chance, au milieu de son malheur, d’avoir un ennemi pas trop fort, le temps finira par conclure un accord avec lui comme avec la bête que j’ai prise en exemple. Mais si, dans sa détresse, il se met sous la protection du troll, il sera englouti en une bouchée. […]
Un serviteur gras n’est pas un grand homme. Un esclave que l’on roue est un grand homme, car dans sa poitrine habite la liberté. »

S’ensuivent nombre de péripéties comme Jon s’enfuit et traverse l’Islande pour embarquer vers la Hollande, l’Allemagne et le Danemark, où il entend faire réviser son procès par le roi ‒ et à l’issue de chaque péril, il déclame les « Rimes de Pontus ».

La Vierge claire :
C’est Snaefrid, blond soleil rayonnant avec la « gloire dorée » de sa chevelure, fille du gouverneur Eydalin, épouse de Magnus Sigurdsson, junker de Braedratunga (chef de vieille souche et propriétaire terrien), aussi bel artisan doué, mélancolique et ivrogne ‒ truculent avatar de la démesure cyclique dans sa ruineuse immodération, capable de vendre son domaine ou sa femme lors d’une de ses « expéditions », sinon repentant, réparateur, rongé de dépit et de remords…
C’est Snaefrid qui fit s’évader Jon, et l’envoya rencontrer au Danemark Arnas Arnaeus, l’homme qu’elle aime, et qui revient quinze ans plus tard en tant que commissaire du roi, pour statuer sur la conduite injuste des juges et du gouverneur, notamment envers ledit Jon…
Islandais réfugié au Danemark, Arnas collecte les antiques manuscrits islandais pour les sauvegarder.
L’archiprêtre Séra Sigurd, un pieux protestant, est aussi un vieux prétendant de Snaefrid. Laxness profite de son intervention pour régler des comptes avec le luthéranisme et le papisme… À propos, il passe habilement d’un style à un autre, et sa palette comprend humour, lyrisme, poésie, description réaliste, etc.
« Celui qui ne peut jamais arracher sa pensée de sa misérable chair, la fixant en peinture sur un mur, chez soi, sous forme d’une idole transpercée de clous, ou qui témoigne de ce désir selon les livres saints, jamais ne comprendra celui qui s’est consacré corps et âme au service des gens sans défense et au rétablissement de son peuple. »

Elfe, Snaefrid est insondable, imprévisible, telle un être surhumain ; elle paraît aussi inhumaine, scandaleuse, voire cruelle (cf. le sacrifice du cheval).

L'Incendie de Copenhague :
Magnus a publiquement accusé sa femme d’adultère, gagné son procès à ce propos, puis est mort. Varient les rapports entre Snaefrid et Arnas (chez qui Jon Hreggvidsson est réfugié). Outre ces trois personnages principaux, d’autres sont notables, comme le docte Jon Gudmundsson de Grindavok, copiste (et écrivain) de la bibliothèque d’Arnas, ou Jon Marteinsson, le voleur qui déroba à ce dernier la Skalda, précieux livre antique (voilà trois Jon…)
Le récit culmine dans l'incendie de Copenhague :
« Les gens se précipitaient par la ville, frappés de terreur, ‒ comme, en Islande, quantité de vermisseaux sortent en rampant d’une lompe que l’on fait cuire sur la braise pour les bergers ‒ certains avec des enfants dans les bras, une quantité portant quelques affaires dans un sac, d’autres, nus et dépourvus de tout, affamés et assoiffés, certains hors de sens et multipliant gémissements et plaintes : une femme n’avait réussi à sauver qu’un tisonnier, et restait là, nue. »

Dans ce roman fort curieux et dépaysant est omniprésente l’Islande (nation occupée à l’époque, et même colonie danoise), c'est-à-dire son histoire de reliquaire des héritages héroïque et cosmogonique viking et plus généralement scandinaves (aussi celte et Moyen Âge chrétien) : Eddas, scaldes et sagas (et trolls, elfes, géants…) Laxness a d’ailleurs reçu le Nobel 1955 pour "avoir ressuscité l'ancienne tradition narrative islandaise." Et dans ses personnages à la fois iconiques et complexes sourd de nouveau la sève et la verve des anciennes divinités, dans un curieux syncrétisme où leurs destins se mêlent inextricablement.
C’est encore un bel éloge des livres (d’occasion), auquel les Chosiens seront sensibles :
« Il reste encore sur le rebord de la fenêtre, à demi enveloppé d’un linge de soie rouge, un antique livre sur parchemin, racorni, noir de suie, plein de marques de doigts graisseux : il a appartenu à des gens morts depuis si longtemps qu’il ne subsiste de leur séjour ici-bas que ces marques de doigts. »


Mots-clés : #colonisation #historique #insularite
par Tristram
le Dim 21 Juil - 23:04
 
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Leo Perutz

Le Judas de Léonard

Tag historique sur Des Choses à lire Le_jud10


Roman historique basé sur une anecdote réelle, le dernier roman de Leo Perutz est aussi allégorique.
Léonard de Vinci cherche les traits du Judas de sa Cène en lente préparation mentale, le péché de cet apôtre étant d’avoir trahi par orgueil l’amour qu’il éprouvait pour le Christ.
Joaquim Behaim est un commerçant voyageur qui tombe amoureux de Niccola, qu’il ignore être la fille de Boccetta, l’avare prêteur dont il s’efforce de recouvrer une dette.
Divulgâchage:
Il renoncera à la femme aimée pour l’argent récupéré en la sacrifiant, et sera le modèle choisi par Léonard. Et l’auteur révèle dans une conclusion que Mancino, l’amnésique poète chevaleresque et de mauvaise vie, également amoureux de Niccola et tué par Boccetta, ne serait autre que Villon !


Mots-clés : #historique #renaissance
par Tristram
le Jeu 4 Juil - 12:17
 
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Sujet: Leo Perutz
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Joseph O'Connor

Redemption Falls
Tag historique sur Des Choses à lire 41uq1n10
Un livre qui se parcourt comme on fouillerait dans une boîte d'archives en désordre : on feuillette les coupures, les témoignages, les photographies, les chansons, les pages de journaux, etc.
on peine d'abord à retracer la chronologie, à remettre les protagonistes, puis avec un peu de patience les pièces s'assemblent pour composer un tableau qui ne cesse de s'enrichir et de dévoiler sa profondeur.
Nous sommes aux derniers jours de la Guerre de Sécession ; au centre du tableau le personnage de O'Keeffe, gouverneur des territoires de Redemption Falls, ancien soldat et héros de guerre déchu, dévoré par ses humeurs et son passé ombrageux, vouant à sa femme Lucia un amour aussi passionné qu destructeur, dont l'équilibre déjà fragile finit par s'écrouler lorsque O'Keeffe décide de prendre sous son aile un jeune garçon à moitié sauvage, probablement muet, jeté à la guerre et marqué au fer par les atrocité qu'il y aura vues et commises. Quand ce dernier est fait prisonnier par une bande de desperado, O'Keeffe et les siens s'engagent dans une course poursuite dont l'on comprend qu'elle ne pourra se terminer que tragiquement.
Un récit virtuose, documenté et passionnant... passé le cap de 200 difficiles premières pages où la composition fragmentaire, chorale et non linéaire donne du fil à retordre au lecteur!
M'enfin, on aurait vraiment bien envie de les relire arrivé au bout  clown


Mots-clés : #guerre #historique #romanchoral
par Burlybunch
le Jeu 27 Juin - 21:45
 
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François Cheng

Quand reviennent les âmes errantes
Sous-titré: Drame à trois voix avec chœur.

Tag historique sur Des Choses à lire Quand10
Court roman, 140 pages environ, paru en 2012.

François Cheng a bâti ce livre comme un opéra, voir le sous-titre en guise de clin d'œil musical.
Cinq actes comme autant de Mouvements, et un chant final.

Tout comme dans Le Dit de Tian-Yi le cœur de l'ouvrage est une relation à trois, une femme, Chun-niang (qui incarne la Beauté) et deux hommes, Jing Ko (le Chevalier) et Gao Jian-li (le Barde).
Ce trio prend le "je" narratif à tour de rôle, mais il y a aussi un narrateur extérieur: cela concourt à cet aspect presto ! qui semble être la marque de fabrique formelle de ce roman.

C'est aussi un roman historique, situé au troisième siècle avant Jésus-Christ, c'est la période, noire, trouble, des Royaumes combattants, avec la victoire unificatrice de l'autocrate plus que très cruel Qin Shi Huang (Zheng dans le roman), le Premier Empereur de Chine, considéré comme le père de la Grande Muraille, qui pense fonder une dynastie pour "dix mille générations", or elle ne lui survivra...que trois ans.  

La poétique (un lyrisme voyant mais jamais criard) et le découpage à la façon musicale ne viennent en rien estomper l'intensité et la noirceur de ce qui est une dramatique, quelques pages (dispensables pour les âmes sensibles) de tortures nous rappellent combien cru et cruauté s'accordent.

Opus un peu en-dedans par rapport aux splendeurs déployées par Le Dit de Tian-Yi, la comparaison ne tourne pas en faveur de Quand reviennent les âmes errantes, peut-être même faut-il conseiller de commencer par ce dernier livre avant d'entreprendre la lecture du Dit (le lecteur pressé et soucieux de quelques éléments de la thématique du trio amoureux chez M. François Cheng y verra une bonne aubaine, d'ailleurs) ?

Le chant final, je ne sais pas ce qu'il vaut en chinois, ni s'il a été composé en français directement (probablement), mais il sonne un peu trop "traduit du" pour valoir...emballage final: allez, lecteur exigeant et conscient du talent de l'auteur, je le dis: j'attendais mieux de M. François Cheng, poète de qualité.

Reste que, et ça va peut-être vous sembler contradictoire avec ce que je viens d'écrire, l'écrivain élégant qu'il est, racé sans préciosité, limpide, est toujours un bonheur de lecture.  


Acte III a écrit: Le repas terminé, Gao Jian-Li se lève et se met à l'écart. Son zhou posé sur les genoux, il joue. Tout d'abord un morceau grave et solennel, puis il entre dans le mode zhi, celui du ton rompu. C'est dans ce mode que les musiciens expriment les sentiments les plus tragiques. À mesure que le chant avance, les sons mêlés au bruit de l'eau sont plus poignants, plus intenses. Les participants à la scène ont les yeux exorbités et les cheveux dressés.  


Acte I a écrit:À peine deux ans plus tard arriva le malheur. Le vert de la nature vira au jaune terreux. Privé de pluie, accablé de chaleur, le sol se mit à craqueler. La sécheresse s'installa, inexorablement, suivie d'une terrible famine. Partout plantes et bétail périssaient. Torturés par la soif et la faim, nous étions réduits à traquer le moindre fruit sauvage, la moindre flaque d'eau, le moindre brin d'herbe, le moindre insecte. Une nuit, la poitrine creuse et le ventre gonflé, mon frère expira dans les bras de ma mère. Le lendemain, enveloppé d'un drap, son pauvre corps fut enterré. L'inexorable exode commença. Nous fuyions sur la grand-route jonchée de cadavres. Mes parents, exténués, devaient me porter tour à tour car, totalement épuisée, je ne pouvais plus avancer d'un pas. Afin que j'ai une chance d'avoir la vie sauve, ils furent acculés à me laisser à un couple d'aubergistes, en échange d'une petite somme d'argent. C'est ainsi que je fus vendue à des étrangers en un rien de temps.  




Mots-clés : #conditionfeminine #guerre #historique #mort #regimeautoritaire
par Aventin
le Dim 9 Juin - 18:50
 
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Sujet: François Cheng
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Vues: 642

Edith Pargeter (Ellis Peters)

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La vierge dans la glace

Second essai chez Peters pour moi, même plaisir, né de la limpidité et modestie de son entreprise et de son style..

Cette fois c'est l'hiver et je découvre la palette purement expressive de l'auteure , qui sait habilement peindre les affres de cet élément et ses nuances. C'est presque un personnage, la tempête, la neige, le givre, les congères, la poudreuse, moi qui me tiens le plus éloignée possible de ces manifestations météorologiques, je dois reconnaitre qu'ils y sont traduits avec une aussi grande expressivité que mon apprehension envers elles. Elle utilise cette saison avec beaucoup d'esthetisme et de poésie.

Cet épisode de la série Cadfael nous fait rencontrer la famille directe de ce dernier, intéressant si l'on a déjà un peu de tendresse pour cette figure.Je ne divulgâche pas davantage.

Je note un récit encore une fois très enlevé d'une bataille, un beau morceau. Un siege , un assaut. L'ambiance est vraiment très bien transmise. Elle est douée.

Préférence pour le précédent peut-être, plus posé dans l'action narrative, car dans celui-ci les protagonistes ne cessent de se courir après, se trouver, se reperdre, c'est peut-être à peine un peu lassant finalement.
Les postures morales, déjà découvertes en premiere lecture de l'auteure, ne sont plus une surprise, ici elles sont équivalentes donc moins rafraichissantes : reste donc ce brio à raconter l'Histoire, le mouvement et sa magie du rythme.
Mais j'ai lu d'une traite et avec la même joie de l'oubli, dans la bulle du divertissement d'un autre temps.


Mots-clés : #historique #polar
par Nadine
le Dim 2 Juin - 22:26
 
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Sujet: Edith Pargeter (Ellis Peters)
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Ali al-Muqri

Le beau Juif

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Originale: Al-Yahūdī al-Ḥālī (Arabe/Yemen, 2009)

Présentation de l'éditeur a écrit:Dans le Yémen du XVIIe siècle, les communautés cohabitent et s'affrontent. Alors quand Fatima, la fille du mufti, s'éprend du bel adolescent juif qui répare les fenêtres ajourées du palais de son père, leur histoire est forcément destinée à connaître un parcours semé d'embûches. Quant à l'enfant de cette union interdite, ni les Musulmans ni les Juifs ne veulent le reconnaître. Que son père se convertisse à l'islam n'y change rien. Et quand, vers 1660, un certain Shabbataï Tsevi prétend être le Messie et redonne vie au rêve d'émancipation des Juifs, les rapports inter-religieux se compliquent encore... Ce roman dresse un tableau vivant d'un Yémen fécond et multiculturel.  


REMARQUES :
C’est avec un certain recul - au début de sept ans - que Salem le Juif, raconte en 1644 des rencontres avec Fatima, la fille du Mufti, de cinq ans son aînée ! S’installe pendant une période un vrai apprentissage mutuel des cultures de l’un et de l’autre à Rayda : Salem apprend l’écriture, la poèsie arabe, évidemment aussi grâce aux grands spirituels de l’Islam, et aussi le Coran lui-même. Et Fatima est assidue à apprendre le Hébreu, à étudier les textes de la Torah. Ô, là où l’amour naît on veut tout savoir et apprendre de l’autre. Mais bien sûr qu’on apprécie - et qu’on peut apprécier ! - ce qui fait plaisir et vivre à l’autre ! Et peu à peu les deux s’imprègnent de la culture, de la foi de l’autre ! Salem, plus tard, va se dire « appartenant au rite de Fatima », muselman à sa façon à elle : ouverte, tolérante. Et vice versa. Comme si là où la relation et le respect entre des individus sont accordés, on ne peut plus s’exclure !  

Mais quand on craind, des deux cotés, que cela va virer vers une relation amoureuse « impossible » dans le temps (on cite des exemples suicidaires de jeunes amants…), on baigne dans les affrontements intra-communautaires qui frisent la haine, voir l’exclusion et l’oppression. Dans le contexte du Yemen du XVIIème siècle ce sont plutôt des Juifs qui seront des victimes d’exactions, et qui sont poussés vers l’obéissance. Néanmoins, avec leur rêve d’un Messie vainqueur à l’horizon, on les voit aussi capables de pousser les Muselmans vers l’exclusion…, en théorie.  

Dans ce contexte : quelle sera le chemin des deux amoureux qui ont grandi entre-temps ? Je vous le laisse découvrir. La langue est belle. On pourrait être étonné d’un changement de ton quand le vieux Salem donne le récit de l’histoire des Juifs, de leur attente, comment ils sont traités. Et cela s’appelera à juste titre dans cette partie « Chronique ». Mais cela contribue à donner chair à un récit qui n’est pas seulement une histoire d’amour, mais un récit de l’histoire d’une minorité dans un pays arabe.

Assez osé pour un roman de ses contrées-là, touchant, poignant ! Cela m’a plu et je remercie T.

Mots-clés : #amour #historique #religion
par tom léo
le Mar 21 Mai - 22:30
 
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Edith Pargeter (Ellis Peters)

(Merci aux petites mains qui ont mis en forme soin pseudonyme comme il le fallait !)

Un cadavre de trop

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Ce roman policier "soft", comprendre non sanguinaire, a été trouvé dans une boîte à livre, quel joli cadeau du hasard : j'ai beaucoup apprécié le lire.

L'intrigue :

(Wikipedia)
"Étienne de Blois et Mathilde l'Emperesse se disputent le trône d'Angleterre.
En août 1138 (du 22 au 27), Étienne, roi d'Angleterre de fait,
assiège Shrewsbury défendue par Guillaume Fitz-Alan,
qui tient la ville pour Mathilde, assisté de Arnulf de Hesdin,
présenté comme son oncle.
La place résiste une semaine, c'est trop et tous les membres de la garnison vaincue sont pendus.
Guillaume Fitz-Alan parvient toutefois à prendre la fuite.

Aux moines de l'abbaye de Shrewsbury, échoit le soin de s'occuper des morts. Frère Cadfael, Sherlock Holmes du Moyen Âge, constate alors, avec stupeur qu'il y a un cadavre de trop. Qui plus est, les traces que porte ce cadavre sont différentes de celles que laisse une exécution par pendaison où le supplicié a les mains liées. Frère Cadfael veut rendre justice à cet homme et à sa famille.

À noter qu'en lieu et place d'un classique tribunal, l'épilogue de cette enquête est un jugement de Dieu, combat à l'outrance. "

Combat très bien écrit d'ailleurs .
Je lis ici et là que cette auteure que je ne connaissais pas se documentait énormément et que la caractéristique de ses romans moyen-ageux est la précision à tous points de vue.
C'était tout à fait dépaysant, en effet,
le moine a une psychologie absolument réjouissante, humaniste et rusé, bonhomme et bourru, tous les ingredients pour séduire . Son adversaire est paré de toute subtilité ce qui rend leur pas de deux vraiment subtil et porteur de valeurs .

L'intrigue ne suspend pas l'haleine, dans le sens où nous n'errons pas dans d'affreuses spéculations : en cela c'est vraiment soft, en effet on découvre quasiment en même temps que les personnages les étapes, pour autant c'est toujours très bien amené et surtout l'occasion de dépeindre les protagonistes avec finesse.
Je recommande triplement pour ceux que l'époque et le genre attirent. J'ai adoré, ça a été un moment de détente merveilleux.

Le contexte de guerre civile est bien rendu, évidemment il est aussi l'occasion d'observer comment des troubles terribles malmènent les éthiques individuelles.


Mots-clés : #historique #moyenage #polar
par Nadine
le Lun 13 Mai - 19:40
 
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Daniel Defoe

Journal de l’année de la peste

Tag historique sur Des Choses à lire Defoe10

« Affreuse peste à Londres fut
En l’an soixante et cinq
Cent mille personnes elle emporta
Quant à moi, pourtant, toujours je suis là »

Le livre n’est pas vraiment un roman, bien qu’il comporte des épisodes dont la forme de narration appartient à ce genre, ni vraiment un récit ou un témoignage. Il est un peu de tout cela à la fois – peut-être comme Robinson Crusoë que je n’ai jamais lu ?  Crying or Very sad
Il se présente comme un vrai-faux journal. Faux puisque l’auteur n’avait que cinq ans à l’époque de la grande peste qui ravagea Londres en 1665. Cependant, Defoe a pu recueillir des témoignages de première main, consulter nombre de documents disparus aujourd’hui ; n’oublions pas que la capitale sera touchée l’année suivant par un terrible incendie qui la dévasta complètement. Habile romancier, Defoe multiplie les petits détails concrets qui laissent supposer au lecteur qu’il a assisté réellement à certaines scènes décrites. Parfois, il revendique l’exactitude d’un fait parce qu’il l’a observé, d’autres fois, il avoue n’en savoir rien car il s’est basé sur des témoignages.
Le journal est donc supposé rédigé par un bourgeois, sellier de son état, mais l’auteur à un moment déclare qu’il s’agit du journal de son oncle ! Defoe adopte donc le mode d’écriture de ce type de personnage, insistant parfois lourdement sur certains faits, répétant à plusieurs reprises la même chose. A ce sujet, évitez de lire des traductions trop anciennes qui ont lissé le texte, lui enlevant ainsi une grande partie de son charme.
Defoe sait ménager le suspens : début de l’épidémie qui ne semble pas bien méchante et toucher seulement quelques quartiers, multiplication des décès et affolement de la population jusqu’à l’apocalypse de l’automne, enfin, la décrue du nombre des morts au cours de l’hiver.
Lorsque Defoe écrit son « journal », publié en 1722, il a en tête un événement et un but précis : l’épidémie de peste qui a dévasté Marseille et la Provence en 1722. Que ferait-on si la peste revenait à Londres ?
Le livre se présente donc également et surtout comme une enquête précise et, il faut le souligner, très intelligente, sur les mécanismes de l’épidémie et les moyens de s’en prémunir.
Ainsi Defoe s’interroge sur :
1- les statistiques des morts et fait remarquer qu’au départ le nombre de décès s’accroit mais que les cas sont attribués à différentes causes, fièvres, coliques etc. on ne reconnait pas la maladie, puis on la cache pour ne pas effrayer la population avec le mot « peste ».
2- les différentes formes de la maladie sans pouvoir toutefois distinguer clairement peste bubonique et peste pneumonique. Il comprend néanmoins que la maladie présente plusieurs aspects dont certains sont plus dangereux que les autres.
3- les mesures prophylactiques à adopter. Defoe fait un sort aux astrologues et fabricants de remèdes miracle, premières victimes de leurs prédictions et de leurs remèdes. Il comprend que le mal se propage par contact, sans bien sûr soupçonner le rôle des rats et des puces ; mais tous les chiens et chats ont été zigouillés dès le début de l’épidémie.
4- Defoe s’interroge longuement sur le bien-fondé d’une mesure qui a soulevé de nombreuses critiques à l’époque : le fait de consigner les familles chez elles en cas d’infestation. De fait, la mesure était particulièrement cruelle puisqu’elle condamnait pratiquement toute la famille à mourir de la peste. Surtout, souligne Defoe, elle a été inefficace car beaucoup d’habitants ont pu s’enfuir. D’autre par, des membres de la famille avant déclaration de la maladie ont pu diffuser le virus alors qu’ils se croyaient sains
5- la meilleure défense pour Defoe est la fuite à l’extérieur, mais rapidement des barrages ont été établis pour éviter que les Londoniens propagent la peste dans les campagnes. Il préconise aussi de s’enfermer chez soi avec des vivres et de limiter les contacts avec l’extérieur.
6- Defoe souligne le courage et l’efficacité des édiles qui ont réussi à approvisionner en nourriture la population et qui a combattu comme elle l’a pu l’épidémie.
7- Defoe parle de la détresse économique de la ville : artisans et ouvriers n’ayant plus de travail tombent dans la misère ; les navires anglais ne peuvent plus accoster dans les grands ports d’Europe.
Toutes ces considérations n’alourdissent pas un récit enlevé qui alterne moments terrifiants : les charrettes des morts déversant la nuit leur contenu dans les fosses communes au milieu des feux censés purifier l’air de la pestilence, des épisodes comiques comme le joueur de cornemuse ivre qui se réveille dans la charrette des morts ou romanesques avec les aventures d’un groupe fuyant la ville et que suit un temps l’auteur.
Hautement recommandable ! Very Happy

Mots-clés : #documentaire #historique #journal #mort #pathologie
par ArenSor
le Dim 12 Mai - 20:05
 
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Sujet: Daniel Defoe
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Alexandre Sergueïevitch Pouchkine

La fille du capitaine

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C'est avec grand plaisir que j'ai lu ce livre, dans le cadre d'une chaîne de lecture. merci à Quasimodo pour sa proposition.
Je n'avais lu, de Pouchkine, que Boris Godounov, dans le cadre d'une lecture thématique sur la figure du tyran, en litterature comparée, lors de mes années de faculté. (Et je n'en ai que peu de souvenirs malheureusement.)

Piotr Andréievitch Griniov est envoyé par son père dans un fort, pour se frotter à la vie d'homme. Ce dernier espère ainsi l'écarter des premieres tentations de débauche et de boisson. Avant d'arriver sur le site, en compagnie de son valet Savélitch , le jeune homme commence son apprentissage du monde extérieur. Des tavernes, des voyous, des tempêtes, son voyage n'est pas de tout repos, et Savélitch, fidèle et bienveillant, s'avère précieux pour le guider, le réprimander, ou l'accompagner tout simplement. La libéralité de l'un compense la grande prudence de l'autre et vice versa. ils aideront pourtant un homme, en route, enigmatique.Arrivés au fort, recommandation en main, Piotr croit déchanter, quelle tranquilité, quel simulacre guerrier l'attend. Le chef cosaque Pougatchev, qui se fait instituer empereur Pierre III à la force du combat, a beau être dans la région, et se rappeler au souvenir du capitaine et ses troupes, le hâvre ne semble promettre aucun véritable drame . La femme et la fille du Capitaine  vivent parmis les hommes, sagement, et l'esprit familial prédomine sur le militaire. Une romance pudique nait entre Piotr et Maria, des jalousies s'en mêlent, Chvabrine, un autre militaire, n'a de cesse de perturber l'idylle. Mais la menace la plus grande est arrivée et se révèle sans fard, le fort tombe aux mains des troupes de Pougatchev.
Griniov et sa bien-aimée échappent seuls au massacre, avec le valet et quelques villageois.
Je ne raconte pas la suite car ce serait divulgâcher, mais disons que le roman d'apprentissage se corse de douleur et de decillages.

Le contexte :

Ecrit un an avant la mort de l'auteur.

Wikipédia :
"Pouchkine s'est documenté sur la révolte de Pougatchev, avec comme objectif d'en rédiger un compte-rendu historique : l'Histoire de Pougatchev, restée à l'état d'ébauche. C'est ce qui lui permet de mêler ici réalité historique et invention romanesque (...) Il brosse aussi un tableau de la société russe de la fin du XVIIIe siècle : organisation sociale et situation politique (soulèvements populaires, contestation dynastique, expansion de l'empire vers l'est). Le tableau de la Russie, de ses immenses steppes et de son climat extrême, constitue un autre centre d'intérêt du roman.
(...) Pougatchev est (...) complexe, cruel et magnanime à la fois, contrairement à la représentation officielle de l'époque. C'est sans doute que, comme Mazeppa ou le faux Dimitri, autres personnages historiques apparaissant dans l'œuvre de Pouchkine (respectivement dans Poltava et dans Boris Godounov), il est un symbole de l'impossible résistance à l'autocratie, un thème qui a toujours fasciné un écrivain constamment opprimé par les empereurs Alexandre Ier puis Nicolas Ier."

Je confirme, ce roman est l'occasion de réaliser une page d'histoire, et de plonger dans une société dont j'ignorais quasiment tout.

J'ai beaucoup apprécié. Je ne sais si c'est bien traduit (par Raoul Labry) mais cette prose est d'un élégant classicisme.
Le fil de narration est épuré de toute scorie, très relié à la voix centrale du protagoniste, que l'on accompagne au fil du récit qu'il nous fait comme en "conscience".
Du coup, l'initiatique perd sa valeur traditionnellement demonstrative, il est certes induit, mais est particulièrement inclusif à la vie. Piotr conte en effet toujours au même rythme, qui repose sur une sincérité et une candeur, une sorte d'objectivité , non maniériste, Du coup nous est transmis implicitement que la vie initie tout bonnement, car le narrateur ne prend pas lui même compte de ces révélations pour nous en faire un laïus particulièrement appuyé. Le rythme prime, et le ton de Piotr est remarquablement stable.. Aucun changement stylistique, de valeur, entre le jeune homme du debut et de la fin , et pourtant son discours , etroitement relié à la trame vécue, continue d'être vrai.
On est plongé dans une ecriture qui traduit l'évolution intime en n'en prenant pas acte formellement, et c'est fabuleux. ça produit un sentiment de dépaysement, de désuetude, qui à bien réfléchir doit valoir plus que cela : comme un paradis perdu où l'Ego , au centre de la réception, ne ramènerait sa fraise qu'à bon escient.

Enfin, il y a dans mon édition librio un supplément au chapitre final.

Ce dernier est clôs par une "fausse" note d'éditeur "ici s'arrêtent les souvenirs de P.A.Griniov " etc.

Le supplément, lui, développe et dépeint une tentative de massacre survenue lors d'une étape de leur avancée vers le bonheurs. C'est fait selon ce même prisme du narrateur, qui reflète plutôt que réfracte ou disperse. C'est très violent, émotionnellement, on réalise que l'auteur aurait pu sans doute décrire "historiquement" bien plus de carnages, c'est en cela que j'en ai été particulièrement touchée. Je n'ai pas d'explication à cet appendice, je ne sais si il a été censuré ou s'il a été sciemment ôté par l'auteur. Mais c'est un fragment qui donne à voir avec encore plus d'écho l'humanisme certain de Pouchkine. Je devrais relire pour commenter, car l'émotion porte un peu d'imprecision , du coup, mais tant pis. Ce supplément vient après une sorte de "happy end", aussi il replace les enjeux societaux, et politiques, que Pouchkine  incluait certainement dans son oeuvre. C'est touchant.

J'ai aimé qu'il distorde les manichéismes, il dépeind la violence, les raisons supérieures, mais aussi les nuances en chaque personnage. Ses personnages sont clairement situables, certes (gentils, méchants etc) mais il sait donner à chacun la touche qui relativise et contextualise l'argument de chacun.
Impressionnée.


Final du chapitre XI :
Pougatchov eut un sourire amer. "Non, répondit-il. Il est trop tard pour me repentir. Pour moi il n'y aura pas de miséricorde. Je continuerai comme j'ai commencé. Qui sait ? Peut-être aussi réussirai-je ! Grichka Otrepiev a bien règné sur Moscou.
- Mais sais-tu comment il a fini ? On l'a jeté par la fenêtre, dépecé, brûlé, on a chargé de sa cendre un canon et tiré !
-Ecoute, dit Pougatchov, avec une sorte d'inspiration sauvage. Je vais te conter un conte, que dans mon enfance j'ai entendu d'une vieille Kalmouke. Un jour l'aigle demanda au corbeau : " Dis-moi, oiseau corbeau, pourquoi vis-tu sous le soleil 300 ans et moi 33 seulement en tout et pour tout , - c'est parce que toi, mon cher, répondit le corbeau, tu bois du sang frais, tandis que moi je me nourris de charogne." L'aigle réfléchit : "Allons, essayons nous aussi de nous nourrir de même." Bon. L'aigle et le corbeau prirent leur vol. Et voilà qu'ils aperçurent un cheval crevé. Ils descendirent et se posèrent. Le corbeau se mit à becqueter et à louer la pitance. L'aigle donna un premier coup de bec, en donna un second, battit de l'aile et dit au corbeau : "non, frère corbeau; plutôt que de me nourrir 300 ans de charogne, je préfère me gorger une seule fois de sa&ng frais; et puis , à la grâce de Dieu !" Que dis-tu de ce conte Kalmouk ?
-Il est ingénieux, lui répondis-je. Mais vivre de meurtre et de brigandage, c'est pour moi becqueter de la charogne.
Pougatchov me regarda avec étonnement et ne répondit rien. Nous nous tûmes tous les deux, chacun plongé dans ses réflexions. Le tatare entonna une chanson plaintive; Savélitch, sommeillant, vacillait sur le siège. La kibitka volait sur la route d'hiver toute lisse. Soudain je vis le petit village, sur la rive escarpée du Yaïk, avec sa palissade et son clocher, et un quart d'heure après nous entrions dans le fort de Biélogorsk.



Mots-clés : #exil #guerre #historique #independance #initiatique #insurrection #ruralité #trahison
par Nadine
le Dim 12 Mai - 14:11
 
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Olga Tokarczuk

Dieu, le temps, les hommes et les anges

Tag historique sur Des Choses à lire Proxy180

Comme dans tout village polonais, on a vu passer des Russes et les Allemands Les homme sont partis à la guerre, plusieurs fois, les femmes ont été violées et les maisons dévastées. Cela  n’ a pas empêché chacun de faire sont travail, quelques trafics au marché noir,  élever des enfants, construire des maisons, et arrose tout ça de vodka. Mais aussi les hommes et les femmes ont rêvé, souffert,  entretenu d vieux fantômes, partagé l’énergie de la nature, cherché le sens de Dieu et de la vie.


Le relai se passe  de l’un à l’autre par petits chapitres, pour décrire ces vies les deux pieds solidement ancrés dans la terre mais menées par l’espoir et  la fantasmagorie.  Il ressort un charme certain de ce récit où le quotidien se pare   de rêves, visions, sorcellerie,  folie douce et questionnement existentiel.



Mots-clés : #historique #lieu
par topocl
le Sam 11 Mai - 21:18
 
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Paul Greveillac

Maîtres et esclaves

Tag historique sur Des Choses à lire Proxy175

Fils d’un peintre dilettante étiqueté droitiste, le talent artistique de Kewei lui vaut de pouvoir  mettre la distance avec l'opprobre et la misère familiale:il est envoyé étudier aux Beaux-Arts à Pékin. Vite distingué par ses talents, imprégné de maoïsme obséquieux, il devient un peintre propagandiste apprécié, puis grand manitou qui sélectionne les œuvres conformes ou non conformes à l'idéologie en place. Le virage vers l'économie de marché à la fin des années 70, la dissidence de son fils ont du mal à  remettre en question ce bloc de fidélité à la pensée dominante.

Cette biographie d'un jeune homme manipulé par la dictature jusqu'au plus profond de lui-même, nous mène du fin fond du Sichuan à la place Tian'anmen en 1989. On appréhende l'ampleur de la maîtrise totalitaire sur le quotidien des Chinois en général, et plus particulièrement sur la culture et l'art pictural.C'était une lecture opportune en parallèle à vos discussions sur la démocratie.

Si j'ai trouvé l'aspect documentaire tout à fait intéressant, les péripéties romanesques n'ont pas réussi à effacer en moi un certain ennui.


Mots-clés : #creationartistique #historique #regimeautoritaire
par topocl
le Mer 8 Mai - 17:39
 
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Ilya Ehrenbourg

Tag historique sur Des Choses à lire 617ssz10

Dix chevaux-vapeur

Derrière la jolie couverture, on trouve un texte daté au sens où il s'inscrit dans, si ce n'est revendique son appartenance aux événements de son moment et aux formes radicales d'alors.

Ca déménage ! Vignettes historiques ou épisodes particuliers, avec en trame de fond la 10 cv Citroën (plus connue sous le nom de 10 HP ?), Ilya Ehrenbourg déroule un film de la naissance de l'automobile et de l'exploitation industrielle. Exploitation en Occident mais aussi dans le monde entier pour le caoutchouc et le pétrole. Et la bourse aussi le jeu de la bourse, la spéculation.

En ligne de mire l'accélération toujours plus furieuse, la machine économique s'emballe pour broyer les hommes, la mécanique automobile emballe son conducteur qui écrase son semblable !

La folie intrinsèque de l'automobile est un des objets du livre. Par ailleurs efficace et instructif par sa vision d'ensemble et sa volonté documentaire, c'est dans sa radicalité et par ses excès qu'il pêche un peu par simplisme ou artificialité.

De belles formules à ne pas sous-estimer, cette forme vive et kaléidoscopique, son cosmopolitisme et même ses débordements sont des atouts pour les curieux. Il n'y a pas que les nouveaux Goncourt pour râler et garder un parfum d'actualité ?


Mots-clés : #historique #mondialisation #politique #social
par animal
le Lun 6 Mai - 22:17
 
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Réponses: 11
Vues: 180

Felix Timmermans

La harpe de Saint François

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Titre original: De harp van Sint Franciscus, paru en 1933, roman, 245 pages environ, 15 chapitres, traduction et avant-propos par Camille Melloy.


Que l'exercice de l'hagiographie soit particulièrement ardu, le fait est peu contesté.
Histoire, peut-être, d'ajouter encore de la difficulté, Timmermans choisit celle d'un des saints les plus notoires, l'un de ceux dont l'intercession est toujours invoquée avec la même constance depuis des siècles, et sur lequel il a énormément été écrit (et qui, lui-même, nous a laissé des écrits, et un Ordre toujours bien vivant et actif de nos jours).

Tout ces écrits, Timmermans les a lus, médités. De cette somme de lecture, il dit avec une humilité toute...franciscaine, en guise de conclusion à l'ouvrage:
Ainsi me suis-je représenté ces choses après avoir lu les livres que les savants ont écrits sur cette belle vie.
Ainsi les ai-je vues s'accomplir. Et ces images, je les ai dédiées à ma femme et à mes enfants, au Révérend Giuseppe Pronti, prêtre d'Assise, et à quelques humbles gens de notre rue, en l'honneur de saint François.

Complétons un peu cet assaut de grande modestie (normale, vu le sujet):

- Tenter d'appréhender la mystique à l'approche de François ne l'effarouche guère, il n'élude pas le thème, ni le réduit à une observation clinique, encore moins à un foisonnement cédant au merveilleux, au fantastique, à l'imaginaire (bref lles travers les plus pénalisants sont évités).

- L'historicité comme discipline technique n'est pas le but de l'ouvrage, toujours est-il qu'autant qu'il me soit donné de pouvoir en juger, Timmermans reste toujours en phase avec celle-ci, comme un cadre imposé, mais ne réduit jamais son propos à l'"approche historique de...".
Peut-être un point ou deux (mineurs) me font tiquer, comme le fait que la mère de François était provençale et non française, ce qui était très distinct à l'époque, et que donc lorsque, jeune, il s'envisageait troubadour (et non trouvère comme indiqué) c'était en provençal et non en français qu'il chantait, langue dans laquelle il entonnera psaumes et cantiques par la suite.

- Tendresse, délicatesse, poétique rurale et naturaliste, humilité, petites gens, pauvreté -grande qualité des cœurs simples, sont les grands ingrédients de sa recette (autant de qualificatifs qui jalonnent, si j'ai bien compris son œuvre). Seul bémol sur son approche, à mon humble avis, elle est à tout le moins doloriste (à l'excès ?).

- Quand Timmermans veut bien desserrer le frein à main du lyrisme (il ne le fait jamais longtemps, du moins jamais assez longtemps à mon goût), le peintre qu'il est aussi n'est jamais loin, et nous avons là des passages de haute tenue qui donnent envie de se plonger plus avant dans ses écrits, comme:

Chapitre 8, Une couronne de roses et d'épines a écrit:
Un tournoi venait de finir, un autre allait commencer. Les trompettes allaient sonner, lorsque tout à coup, sans être invité ou attendu, un petit moine se tint debout au milieu de l'arène. Les spectateurs étaient surpris, mais avant qu'on eût pu crier un mot pour ou contre, François se mit à chanter la strophe d'une ballade, puis à prêcher sur la grande valeur d'une vie pénitente. Il était là, hirsute, émacié, déguenillé, - parlant et criant à toute cette noblesse et tous ces maîtres du pays. Ses gestes étaient vifs, sa voix aigüe, et par moments son ardeur l'emportait à tel point qu'il dansait presque. Et tous l'écoutèrent - comme on écoute le tonnerre et la musique, dans un silence tel qu'on entendait frissonner les bannières et les oriflammes dans l'air. Il y eut des larmes, des paupières baissées, des cœurs battants,  des soupirs. Et lorsqu'il s'en alla, ce fut dans un grand enthousiasme d'ovations et de voiles agités.  


Sur la richesse de sa palette descriptive, richesse contenue, non foisonnante, précise, efficace, Timmermans-peintre ne faisant qu'un avec l'écrivain - comment ne pas évoquer les peintres flamands, surtout lesdits "primitifs":

Chapitre 6 Des poètes par douzaines a écrit:
La nuit tombée, la pluie redoubla. Les gouttes égrenaient d'interminables rosaires à travers le toit sur leurs capuchons, sur leurs pieds nus, dans le petit feu fumant de bois humide. À certains moments, la fumée était si épaisse dans la cabane qu'il valait encore mieux se tenir dehors, sous la pluie. Mais frère Genièvre agitait son manteau pour dissiper la fumée. François proposa une belle méditation sur la pauvreté de la Sainte Vierge; ils récitèrent et chantèrent ensuite quelques psaumes; enfin, ils se couchèrent: il leur suffisait, pour être au lit, de s'étendre où ils se trouvaient. L'âcre fumée du petit feu demeura suspendue sous le toit. Par les fentes, l'eau tombait, avec un bruit mat, sur leur bure mince. La nuit grimpait lentement sur la terre.  






Mots-clés : #biographie #historique #moyenage #religion #spiritualité
par Aventin
le Sam 27 Avr - 16:15
 
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Emile Zola

La Débâcle

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« Enfin, après une heure encore d'attente, le 106e reçut l'ordre d'avancer. Seulement, le pont était toujours si encombré par la queue de la division, que le plus fâcheux désordre se produisit. Plusieurs régiments se mêlèrent, des compagnies filèrent quand même, emportées ; tandis que d'autres, rejetées au bord de la route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble à la confusion, un escadron de cavalerie s'entêta à passer, refoulant dans les champs voisins les traînards que l'infanterie semait déjà. Au bout de la première heure de marche, toute une débandade traînait le pied, s'allongeait, attardée comme à plaisir. »

« Maintenant, ils en étaient à l'effroyable déroute qui avait suivi, les régiments débandés, démoralisés, affamés, fuyant à travers champs, les grands chemins roulant une affreuse confusion d'hommes, de chevaux, de voitures, de canons, toute la débâcle d'une armée détruite, fouettée du vent fou de la panique. »

« C'est drôle tout de même, de se replier à six heures du soir, devant la menace d'un danger, et d'aller à minuit tête baissée dans ce danger, lorsque la situation reste identiquement la même ! »

« C'était un piétinement de troupeau pressé, harcelé par les chiens, se bousculant vers cette Meuse tant désirée, après des retards et des flâneries sans fin. »

Déroute, débandade, débâcle (on pense à Le Bouquet, d’Henri Calet), désastre, détresse, désarroi, démoralisants désordre et désorganisation surtout, défaite dans la foulée des victoires napoléoniennes (et le spectre de l’empereur fantoche hante l’armée : c’est sous Napoléon III, la guerre de 1870, la fin du second empire), une « dégénérescence » française (« l’épuisement de la race »), une déchéance, et aussi un retournement de situation dû à quelque loi de l’évolution…
« Mais, repris par sa science, Maurice songeait à la guerre nécessaire, la guerre qui est la vie même, la loi du monde. N'est-ce pas l'homme pitoyable qui a introduit l'idée de justice et de paix, lorsque l'impassible nature n'est qu'un continuel champ de massacre ? »

« L'armée de la désespérance, le troupeau expiatoire, envoyé en holocauste, avait payé les fautes de tous du flot rouge de son sang, à chacune de ses stations. Et, maintenant, égorgée sans gloire, couverte de crachats, elle tombait au martyre, sous ce châtiment qu'elle n'avait pas mérité si rude. C'était trop, il en était soulevé de colère, affamé de justice, dans un besoin brûlant de se venger du destin. »

« Déjà, Otto levait le bras, dans un geste d'apostrophe. Il allait parler, avec la véhémence de ce froid et dur protestantisme militaire qui citait des versets de la bible. Mais un regard sur la jeune femme, dont il venait de rencontrer les beaux yeux de clarté et de raison, l'arrêta. Et, d'ailleurs, son geste avait suffi, il avait dit sa haine de race, sa conviction d'être en France le justicier, envoyé par le Dieu des armées pour châtier un peuple pervers. Paris brûlait en punition de ses siècles de vie mauvaise, du long amas de ses crimes et de ses débauches. De nouveau, les germains sauveraient le monde, balayeraient les dernières poussières de la corruption latine. »

Zola, écrivain naturaliste voire réaliste, même s’il semble coller à l’historique (sans oublier qu’il était journaliste, et accumula une importante documentation en préalable à la rédaction de ce livre), s’emballe aussi dans un lyrisme épique, aux comparaisons convenues, mais adroitement mêlé aux traits des personnages typiques de l’escouade dont il suit les marches et contre-marches.
« Des heures durent se passer, tout le camp noir, immobile, semblait s'anéantir sous l'oppression de la vaste nuit mauvaise, où pesait ce quelque chose d'effroyable, sans nom encore. Des sursauts venaient d'un lac d'ombre, un râle subit sortait d'une tente invisible. »

« Des bandes hurlaient parmi la fumée et les étincelles, dans l'effrayant vacarme fait de tous les bruits, des plaintes d'agonie, des coups de feu, des écroulements. À peine se voyait-on, de grandes poussières livides s'envolaient, cachaient le soleil, d'une insupportable odeur de suie et de sang, comme chargées des abominations du massacre. On tuait encore, on détruisait dans tous les coins : la brute lâchée, l'imbécile colère, la folie furieuse de l'homme en train de manger l'homme. »

Maurice, intellectuel « affamé de justice » qui « était pour la guerre, la vie même des peuples », et Jean (personnage principal de La Terre), paysan et caporal plein de simple bon sens et d’expérience, se lient d’amitié et forment le cœur/ noyau de l’œuvre, avec Henriette, sœur du premier, et Weiss, son mari, bourgeois myope mais plus avisé que l’état-major français… Ce dernier et Delaherche, civils curieux et connaissant la géographie locale, donnent le moyen à Zola d’explorer et d’exposer l’actualité tactique en évitant au mieux un auteur omniscient : ainsi, le spectacle éloigné de la remise de la lettre de reddition de l’empereur au roi de Prusse, observé par Delaherche à la lorgnette de la terrasse de sa maison en Sedan !
Héroïsme, pathos, et le regard sur l’ennemi enfin visible est assez partial (mais il évoluera) :
« C'étaient, en bas, dans la rue, des hommes noirs, petits, l'air sale, avec de grosses têtes vilaines, coiffées de casques, pareils à ceux de nos pompiers. On m'a dit que c'étaient des Bavarois… Puis, comme je levais les yeux, j'en ai vu, oh ! J'en ai vu des milliers et des milliers, qui arrivaient par les routes, par les champs, par les bois, en colonnes serrées, sans fin. Tout de suite, le pays en a été noir. Une invasion noire, des sauterelles noires, encore et encore, si bien qu'en un rien de temps, on n'a plus vu la terre. »

« Et un soldat s'avança, un Bavarois trapu, à l'énorme tête embroussaillée de barbe et de cheveux roux, sous lesquels on ne distinguait qu'un large nez carré et que de gros yeux bleus. Il était souillé de sang, effroyable, tel qu'un de ces ours des cavernes, une de ces bêtes poilues toutes rouges de la proie dont elles viennent de faire craquer les os. »

Psychologie datée ‒ ou hors d’âge ?
« …] lui, d'une nervosité de femme, ébranlé par la maladie de l'époque, subissant la crise historique et sociale de la race, capable d'un instant à l'autre des enthousiasmes les plus nobles et des pires découragements ; elle, si chétive, dans son effacement de cendrillon, avec son air résigné de petite ménagère, le front solide, les yeux braves, du bois sacré dont on fait les martyrs. »

… mais des sens de l’observation et description certains :
« On arrivait dans un vaste carré de choux, lorsque le capitaine cria, de sa voix brève : ‒ Tous les hommes par terre ! Il fallut se coucher. Les choux étaient trempés d'une abondante rosée, leurs épaisses feuilles d'or vert retenaient des gouttes, d'une pureté et d'un éclat de gros brillants. »

Les ambulanciers, les artilleurs, font l’objet de véritables témoignages dans leur précision technique ; les scènes de chirurgie de campagne sont impressionnantes, de même les chevaux égarés après la capitulation et l’un d’eux massacré par les rescapés affamés de l’escouade, ou les bois canonnés :
« À cette heure, c'était un bois effroyable, le bois de la désespérance et de la mort. Comprenant que des troupes se repliaient par là, les Prussiens le criblaient de balles, le couvraient d'obus. Et il était comme flagellé d'une tempête, tout agité et hurlant, dans le fracassement de ses branches. Les obus coupaient les arbres, les balles faisaient pleuvoir les feuilles, des voix de plainte semblaient sortir des troncs fendus, des sanglots tombaient avec les ramures trempées de sève. On aurait dit la détresse d'une cohue enchaînée, la terreur et les cris de milliers d'êtres cloués au sol, qui ne pouvaient fuir, sous cette mitraille. Jamais angoisse n'a soufflé plus grande que dans la forêt bombardée. »

Il y a un vrai souffle épique dans ce roman, un rythme bien maîtrisé ; on se rappelle la démesure hugolienne. Et on comprend aisément qu’après de tels sommets, en quelque sorte définitifs, notre époque ne puisse que se tourner vers des bluettes intimistes, épanchements omphaliques et autres drames micropuciens… des ouvrages plus brefs également que ce morceau de 600 pages…
Voici donc une partie du tableau des brancardiers, une de ces représentations pittoresques qui tendent à rassembler toutes les informations sur le sujet, à le peindre exhaustivement :
« Et c'étaient surtout les brancardiers qui faisaient preuve d'un héroïsme têtu et sans gloire. On les voyait, vêtus de gris, avec la croix rouge de leur casquette et de leur brassard, se risquer lentement, tranquillement, sous les projectiles, jusqu'aux endroits où étaient tombés des hommes. Ils se traînaient sur les genoux, tâchaient de profiter des fossés, des haies, de tous les accidents de terrain, sans mettre de la vantardise à s'exposer inutilement. Puis, dès qu'ils trouvaient des hommes par terre, leur dure besogne commençait, car beaucoup étaient évanouis, et il fallait reconnaître les blessés des morts. Les uns étaient restés sur la face, la bouche dans une mare de sang, en train d’étouffer ; les autres avaient la gorge pleine de boue, comme s'ils venaient de mordre la terre ; d'autres gisaient jetés pêle-mêle, en tas, les bras et les jambes contractés, la poitrine écrasée à demi. Soigneusement, les brancardiers dégageaient, ramassaient ceux qui respiraient encore, allongeant leurs membres, leur soulevant la tête, qu'ils nettoyaient le mieux possible. Chacun d'eux avait un bidon d'eau fraîche, dont il était très avare. Et souvent on pouvait ainsi les voir à genoux, pendant de longues minutes, s'efforçant de ranimer un blessé, attendant qu'il eût rouvert les yeux. […]
À une cinquantaine de mètres, sur la gauche, Maurice en regarda un qui tâchait de reconnaître la blessure d'un petit soldat, dont une manche laissait couler un filet de sang, goutte à goutte. Il y avait là une hémorragie, que l'homme à la croix rouge finit par trouver et par arrêter, en comprimant l'artère. Dans les cas pressants, ils donnaient de la sorte les premiers soins, évitaient les faux mouvements pour les fractures, bandaient et immobilisaient les membres, de façon à rendre sans danger le transport. Et ce transport enfin devenait la grande affaire : ils soutenaient ceux qui pouvaient marcher, portaient les autres, dans leurs bras, ainsi que des petits enfants, ou bien à califourchon sur leur dos, les mains ramenées autour de leur cou ; ou bien encore, ils se mettaient à deux, à trois, à quatre, selon la difficulté, leur faisaient un siège de leurs poings unis, les emportaient couchés, par les jambes et par les épaules. En dehors des brancards réglementaires, c'étaient aussi toutes sortes d'inventions ingénieuses, de brancards improvisés avec des fusils, liés à l'aide de bretelles de sac. Et, de partout, dans la plaine rase que labouraient les obus, on les voyait, isolés ou en groupe, qui filaient avec leurs fardeaux, baissant la tête, tâtant la terre du pied, d'un héroïsme prudent et admirable. Comme Maurice en regardait un, sur la droite, un garçon maigre et chétif, qui emportait un lourd sergent pendu à son cou, les jambes brisées, de l'air d'une fourmi laborieuse qui transporte un grain de blé trop gros, il les vit culbuter et disparaître tous les deux dans l'explosion d'un obus. Quand la fumée se fut dissipée, le sergent reparut sur le dos, sans blessure nouvelle, tandis que le brancardier gisait, le flanc ouvert. Et une autre arriva, une autre fourmi active, qui, après avoir retourné et flairé le camarade mort, reprit le blessé à son cou et l'emporta. »

Zola frappe à l’estomac…
« Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras, achetée en Belgique, la conversation tourna, s'arrêta un instant au poisson de la Meuse qui mourait empoisonné, finit par tomber sur le danger de peste qui menaçait Sedan, au prochain dégel. En novembre, des cas d'épidémie s'étaient déjà déclarés. On avait eu beau, après la bataille, dépenser six mille francs pour balayer la ville, brûler en tas les sacs, les gibernes, tous les débris louches : les campagnes environnantes n'en soufflaient pas moins des odeurs nauséabondes, à la moindre humidité, tellement elles étaient gorgées de cadavres, à peine enfouis, mal recouverts de quelques centimètres de terre. Partout, des tombes bossuaient les champs, le sol se fendait sous la poussée intérieure, la putréfaction suintait et s'exhalait. Et l'on venait, les jours précédents, de découvrir un autre foyer d'infection, la Meuse, d'où l'on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de chevaux. L'opinion générale était qu'il n'y restait plus un cadavre humain, lorsqu'un garde champêtre, en regardant avec attention, à plus de deux mètres de profondeur, avait aperçu sous l'eau des blancheurs, qu'on aurait pris pour des pierres : c'étaient des lits de cadavres, des corps éventrés que le ballonnement, rendu impossible, n'avait pu ramener à la surface. Depuis près de quatre mois, ils séjournaient là, dans cette eau, parmi les herbes. Les coups de croc ramenaient des bras, des jambes, des têtes. Rien que la force du courant détachait et emportait parfois une main. L'eau se troublait, de grosses bulles de gaz montaient, crevaient à la surface, empestant l'air d'une odeur infecte.
‒ Cela va bien qu'il gèle, fit remarquer Delaherche. Mais, dès que la neige disparaîtra,
Et, sa femme l'ayant supplié en riant de passer à des sujets plus propres, pendant qu'on mangeait, il conclut simplement :
‒ Dame ! Voilà le poisson de la Meuse compromis pour longtemps. »

Pour ce qui est du moral des troupes, c’est propagande contre complotisme (on a été vendus) :
« D'autres, aussi, se fâchaient, car l'effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par être désastreux. Toute confiance était morte, on ne croyait plus à rien. »

« ‒ C'est bien simple, mon Dieu ! On sait les chiffres… Mac-Mahon a reçu trois millions, et les autres généraux chacun un million, pour nous amener ici… Ça s'est fait à Paris, le printemps dernier ; et, cette nuit, ils ont tiré une fusée, histoire de dire que c'était prêt, et qu'on pouvait venir nous prendre. »

On retrouve aussi l’origine, ou du moins une trace du cheminement de topos qui nous ont marqué avec leur permanence de clichés, tel le paysan pillé par les troupes, un roué qui leur cache ses provisions, profiteur qui s’enrichit de leur misère, et vend de la viande avariée à l’occupant… ou le vieil antagonisme provinces-capitale…
Puis c’est le siège de Paris, « la bête humaine », la Commune (grand massacre et petit espoir), Paris qui brûle ‒ et l’occasion, pour Maurice et Jean, d’enfin pouvoir tuer d’abondance avec leur chassepot (mais entre Français).

« La guerre, c'est la vie qui ne peut pas être sans la mort. »


Mots-clés : #guerre #historique
par Tristram
le Dim 21 Avr - 0:46
 
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Sujet: Emile Zola
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Daniel Defoe

Ah ben c'est qu'on se bidonne par ici ! pirat

J'en profite :

Tag historique sur Des Choses à lire Blackb10

Barbe Noire

Les Chemins de fortune, Histoire générale des plus fameux pyrates I

  Une anthologie de la piraterie ? Passé la très solide préface (de Michel Le Bris)qui a elle seule, s'intéressant à l'histoire du texte, avant et après publication, comme à l'auteur, tient déjà du roman d'aventure ou du presque fantastique et nous mets en état de lire la suite... On n'est mis tout de suite dans le bain. L'auteur doit se défendre de toute apologie et clamer le sérieux de ses sources avant d'attaquer par le menu les histoires des plus fameux pirates qui ont écumé les océans de Madagascar à Terre-Neuve en passant par les Caraïbes et l'Afrique Occidentale au début du XVIIIème siècle. Et une rapide synthèse des "parentés" entre équipages.

  De l'exotisme au menu donc. Et une série de récits portés sur l'énumération tous aussi édifiants et répétitifs les uns que les autres. Répétitif ça l'est et pourtant on ne se lasse pas vraiment, et on ne peut pas dire qu'un puissant souffle romanesque habite les pages, puisque le texte se veut documentaire. Certes quelques dialogues et quelques formes indirectes qui font travailler l'imaginaire...

  Mais pourquoi reste-t-on accroché à ce point ? Le schéma de base est le suivant : un équipage se mutine ou s'enfuit, il attaque d'autres bateaux et s'empare des marchandises de valeurs, voire du bateau lui-même et plus ou moins de gré ou plus ou moins de force une partie de l'équipage rejoint les pirates. Petite pause pour retaper les bateaux et les hommes et c'est reparti, jusqu'à constituer de petites flottilles de pirates qui n'hésitent pas à remonter les fleuves ou à attaquer des forts et des villes ! Plus ou moins cruels et filous les équipages se séparent, s'entretuent ou finissent par se faire coincer par des navires de guerre.

  Le bouquin aime bien raconter les procès faits aux pirates et leur absence de repentir ou le réveil d'une foi fervente à l'aube de la pendaison. Il est vrai qu'il y aurait de quoi faire des pages colorées avec ça entre les scènes de débauches ou de détresse les plus extrêmes, c'est que les erreurs de navigation et le manque d'eau douce ou de vivres ne sont pas rares.

  Le compte n'y serait pas encore. En effet notre auteur est assez retors, il suscite chez nous la fascination et un semblant de sympathie pour ces brutes de toutes nationalités et origines sociales. Ils nuisent au libre commerce des Anglais surtout, mais aussi des autres Espagnols, Portugais, Français mais pas seulement. Le commerce pas toujours légal des êtres humains se porte bien, les arrangements légaux divers aussi, les amnisties sont parfois bien pratiques... et le marin exploité n'est pas toujours le plus coquin et généralement pas le mieux nourri ou le mieux traité. Les volontaires pour tenter de changer de vie sont donc assez nombreux. Quelle vie alors ? Une égalité un peu rustique et parfois violente mais ou chacun aurait voix au chapitre. Des fois ça va mieux que d'autres et certains pirates semblent plus humains. On trouve aussi la tentation une fois fortune faite de se poser à terre pour profiter et vivre "normalement". (On observe aussi en filigrane et bien soulignée par la préface la question de la foi et de la liberté de culte qui a poussé à aller vivre à l'autre bout du monde une part non négligeable de "réformateurs" (je ne sais pas si le terme est juste et mes lacunes en histoire font le reste). ça tient aussi de l'étude de société alternative, de tentatives de sociétés alternatives.

 Le compte rendu est chronologique et il est amusant de suivre la progression du propos, plus lâche, la condamnation apparait moins lourde alors que les crimes sont de plus en plus barbares... et que les récits se rapprochent toujours plus de l'Europe et de l'Angleterre !

Cette somme attribuée au Capitaine Charles Johnson, ou pseudonyme pour Daniel Defoe est réputé être la principale source d'histoire (historique) et d'imaginaire pour ces pirates, mélangeant joyeusement les deux. Ce qui rend la chose encore plus particulière bien que l'effort documentaire sérieux semble avéré.

  Bizarre comme lecture, déroutant, étonnant, une sorte d'à côté du romanesque et d'à côté de l'historique, ou un docu-fiction avant l'heure et savamment tordu ?


Mots-clés : #criminalite #documentaire #historique
par animal
le Lun 8 Avr - 21:54
 
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Sujet: Daniel Defoe
Réponses: 13
Vues: 205

Ryszard Kapuscinski

Voyages avec Hérodote

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Après une enfance pauvre dans Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale, le jeune Kapuściński devient journaliste et est envoyé en Inde avec comme seul viatique les Histoires d’Hérodote. Ce récit autobiographique mêle souvenirs de Pologne, impressions de voyage et commentaires sur Hérodote.
Dans l’Inde infinie, à la misère incommensurable, son éducation communiste le fait se sentir solidaire des pauvres, et révolté des abus sociaux. Et l’empreinte est profonde :
« Mais quel rapport avec Hérodote dont le livre avait été écrit deux mille cinq cents ans plus tôt ? Il faut croire que ce rapport existait, puisque, en ce temps-là, toute notre pensée, toute notre manière de regarder et de lire le monde se trouvaient dominées par la hantise de l’allusion. Le moindre mot était équivoque, avait un double sens, cachait un sous-entendu, une acception mystérieuse, la moindre expression contenait un code secret habilement dissimulé. Rien n’était comme dans la réalité, clair et univoque, chaque objet, chaque geste et chaque mot renvoyaient à un signe allusif, à un clin d’œil de connivence. Celui qui écrivait avait du mal à atteindre le lecteur non seulement parce que en chemin son texte risquait d’être confisqué par la censure, mais aussi parce que, dans le cas où il arrivait à bon port, il faisait l’objet d’une interprétation totalement différente de celle que son auteur lui avait donnée. En le lisant, le lecteur se posait constamment la question : "Mais qu’a réellement voulu dire l’écrivain ?" »

Puis c’est la Chine de Mao, puis l’Égypte, le Soudan, puis le Congo, puis l’Iran, l’Éthiopie, la Tanzanie, l’Algérie, le Sénégal…
Malheureusement Kapuściński ne parle guère de ces pays et de ses expériences de reporter, mais beaucoup de sa lecture d’Hérodote, et se pose beaucoup de vaines questions qui apportent peu…
Intéressants aperçus cependant de la première démocratie :
« "Pour les Athéniens, la déroute de Milet est un coup terrible. Lorsque Phrynicos fit jouer son drame, La Prise de Milet, l’auditoire tout entier fondit en larmes" (Hérodote). Le dramaturge fut sanctionné par une amende draconienne de mille drachmes et mis à l’index, car les autorités de la ville d’Athènes estimaient que le but de l’art consistait à remonter le moral du public tout en le distrayant et non pas à raviver ses blessures. »




Mots-clés : #autobiographie #historique
par Tristram
le Ven 5 Avr - 16:37
 
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Sujet: Ryszard Kapuscinski
Réponses: 6
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