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Message par Bédoulène Jeu 15 Déc - 16:27

merci Tristram, cette histoire de femmes retenues peut-être basée sur des faits réels ?

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Message par Tristram Jeu 15 Déc - 16:33

C'est plausible, mais je n'en sais pas plus.

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Message par Tristram Ven 10 Mar - 11:56

Le Grand Vestiaire

Romain Gary - Page 6 Le_gra12

Le narrateur, Luc Martin, quatorze ans au sortir de la Deuxième Guerre et à la mort de son père, devient pupille de la nation. Mais très vite il est recueilli par le vieux Vanderputte, un des nombreux escrocs dans le chaos de la Libération, et volontiers métaphysicien...
« Il rejeta sa casquette en arrière, remua rapidement sa moustache, et braqua sur moi son ongle sale, tout en regardant soigneusement de côté.
– Apprenez cela, jeune homme, dès aujourd'hui : dans la vie, il s'agit de ne pas être là au bon moment, voilà tout. Il faut se faufiler adroitement entre les années, le ventre rentré et sans faire de silhouette, pour ne pas se faire pincer. Voilà ce que c'est, la vie. Pour cela, naturellement, il faut être seul. Ab-so-lu-ment ! La vie, c'est comme l'assassinat, il ne faut pas avoir de complice. Ne jamais se laisser surprendre en flagrant délit de vie. Vous ne le croirez peut-être pas, jeune homme, mais il y a des millions de gens qui y arrivent. Ils passent inaperçus, mais à un point... ini-ma-gi-nable ! C'est simple : à eux, la destinée ne s'applique pas. Ils passent au travers. La condition humaine – vous connaissez cette expression ? – eh bien, elle coule sur eux, comme une eau un peu tiède. Elle ne les mouille même pas. Ils meurent de vieillesse, de décrépitude générale, dans leur sommeil, triomphalement. Ils ont roulé tout le monde. Ils ne se sont pas fait repérer. Pro-di-gieux ! C'est du grand art. Ne pas se faire repérer, jeune homme, apprenez cela dès ce soir. Rentrer la tête dans les épaules, écouter s'il pleut, avant de mettre le nez dehors. Se retourner trois fois, écouter si l'on ne marche pas derrière vous, se faire petit, petit, mais petit ! Être, dans le plein sens du terme, homme et poussière. Jeune homme, je suis persuadé qu'en faisant vraiment très attention, la mort elle-même ne vous remarque pas. Elle passe à côté. Elle vous loupe. C'est dur à repérer, un homme, lorsque ça se planque bien. On peut vivre très vieux et jouir de tout, naturellement, en cachette. La vie, jeune homme, apprenez-le dès maintenant, c'est uniquement une question de camouflage. Réalisez bien ceci et tous les espoirs vous sont permis. Pour commencer, tenez, un beau vieillard, c'est toujours quelqu'un qui a su éviter la jeunesse. C'est très dangereux ça, la jeunesse. Horriblement dangereux. Il est très difficile de l'éviter, mais on y arrive. Moi, par exemple, tel que vous me voyez, j'y suis arrivé. Avez-vous jamais réfléchi, jeune homme, au trésor de prudence et de circonspection qu'il faut dépenser pour durer, mettons, cinquante ans ? Moi, j'en ai soixante... Co-los-sal ! »
Venu du maquis du Véziers à Paris avec Roxane la chienne de son père instituteur tué dans la Résistance (et son « petit volume relié des Pensées de Pascal » qui lui reste hermétique), Luc le rat des champs se sent perdu parmi les rats des villes.
« Mon père aimait à me plonger ainsi dans une atmosphère de mystère et de conte de fées ; je me demande, aujourd'hui, si ce n'était pas pour brouiller les pistes, pour atténuer les contours des choses et adoucir les lumières trop crues, m'habituant ainsi à ne pas m'arrêter à la réalité et à chercher au-delà d'elle un mystère à la fois plus significatif et plus général. »
Intéressante vision du cinéma et de son influence :
« La beauté des femmes, la force des hommes, la violence de l'action [… »

« Je cherchais alors à bâtir toute ma personnalité autour d'une cigarette bien serrée entre les lèvres, ce qui me permettait de fermer à demi un œil et d'avancer un peu la lèvre inférieure dans une moue qui était censée donner à mon visage une expression extrêmement virile, derrière laquelle pouvait se cacher et passer inaperçue la petite bête inquiète et traquée que j'étais. »
Avec Léonce (et comme beaucoup de gosses), ils rêvent d’être adultes, d’aller en Amérique, de devenir gangsters et riches. Il est amoureux de Josette, la sœur de Léonce, mais fort embarrassé.
« – Quelquefois, ça se guérit, me consolait-elle. Il y a des médecins qui font ça, en Amérique. On te colle la glande d'un singe et du coup, tu deviens sentimental. »
Vanderputte, un destin misérable :
« Je posais pour un fabricant de cartes postales. Sujets de famille, uniquement. J'ai jamais voulu me faire photographier pour des cochonneries. On pouvait me mettre dans toutes les mains. »

« Cet amour instinctif qu'il avait pour les objets déchus, cette espèce de sollicitude fraternelle dont il les entourait, avaient je ne sais quoi de poignant et c'est lorsque je le vis pour la première fois s'arrêter dans la rue, ramasser un peigne édenté et le glisser dans sa poche, que je me rendis compte à quel point ce vieil homme était seul. Les antiquités, les beaux objets de valeur finement travaillés ne l'intéressaient pas : il ne s'attachait qu'aux épaves. Elles s'accumulaient dans sa chambre et la transformaient en une immense boîte à ordures, une sorte de maison de retraite pour vieilles fioles et vieux clous. »
Avec son ami l’Alsacien Kuhl (son antithèse, épris d’ordre et de propreté ; employé à la préfecture de police, il reçoit mensuellement une enveloppe de Vanderputte), les deux cultivent un humanisme sentimental, convaincus de la décadence civilisationnelle.
Galerie de portraits hauts en couleur, tel Sacha Darlington « grand acteur du muet » et travesti vivant reclus dans un bordel, ou M. Jourdain :
« Le fripier, un M. Jourdain, était un bonhomme âgé ; il portait sa belle tête de penseur barbu, une calotte de velours noir extrêmement sale ; il était l'éditeur, le rédacteur en chef et l'unique collaborateur d'une publication anarchiste violemment anticléricale, Le Jugement dernier, qu'il distribuait gratuitement tous les dimanches à la sortie des églises et qu'il envoyait régulièrement, depuis trente-cinq ans, au curé de Notre-Dame, avec lequel il était devenu ami. Il nous accueillit avec une mine sombre, se plaignit du manque de charbon – on était en juin – et à la question de Vanderputte, qui s'enquérait de l'état de ses organes, il se plaignit amèrement de la vessie, de la prostate et de l'Assemblée nationale, dont il décrivit le mauvais fonctionnement et le rôle néfaste en des termes profondément sentis. »
Vanderputte tombe fréquemment amoureux d’un vêtement miteux, tel celui d’un Gestard-Feluche, fonctionnaire médaillé, qui ira augmenter le grand vestiaire de sa chambre.
Dans une France en pleine pagaille (et dans la crainte du communisme, de la bombe atomique), Léonce et Luc passent du trafic de « médicaments patentés » au vol de voitures, et envisagent un gros coup.
Josette meurt de la tuberculose, et Luc s’interroge toujours sur la société.
« Où étaient-ils donc, ces fameux hommes, dont mon père m'avait parlé, dont tout le monde parlait tant ? Parfois, je quittais mon fauteuil, je m'approchais de la fenêtre et je les regardais. Ils marchaient sur les trottoirs, achetaient des journaux, prenaient l'autobus, petites solitudes ambulantes qui se saluent et s'évitent, petites îles désertes qui ne croient pas aux continents, mon père m'avait menti, les hommes n'existaient pas et ce que je voyais ainsi dans la rue, c'était seulement leur vestiaire, des dépouilles, des défroques – le monde était un immense Gestard-Feluche aux manches vides, d'où aucune main fraternelle ne se tendait vers moi. La rue était pleine de vestons et de pantalons, de chapeaux et de souliers, un immense vestiaire abandonné qui essaye de tromper le monde, de se parer d'un nom, d'une adresse, d'une idée. J'avais beau appuyer mon front brûlant contre la vitre, chercher ceux pour qui mon père était mort, je ne voyais que le vestiaire dérisoire et les milles visages qui imitaient, en la calomniant, la figure humaine. Le sang de mon père se réveillait en moi et battait à mes tempes, il me poussait à chercher un sens à mon aventure et personne n'était là pour me dire que l'on ne peut demander à la vie son sens, mais seulement lui en prêter un, que le vide autour de nous n'est que refus de combler et que toute la grandeur de notre aventure est dans cette vie qui vient vers nous les mains vides, mais qui peut nous quitter enrichie et transfigurée. J'étais un raton, un pauvre raton tapi dans le trou d'une époque rétrécie aux limites des sens et personne n'était là pour lever le couvercle et me libérer, en me disant simplement ceci : que la seule tragédie de l'homme n'est pas qu'il souffre et meurt, mais qu'il se donne sa propre souffrance et sa propre mort pour limites... »
Les « ratons » (vaut tantôt pour petits rats, tantôt pour Nord-Africains) entrent dans le monde des « dudules » (vaut apparemment plus pour adultes, individus, que pour idiots) : le « gang des adolescents » devient célèbre pour ses braquages de transports de fonds. Léonce est tué ; Luc se retrouve dans la peau de Vanderputte, qu‘il craint de devenir cinquante ans plus tard. Ce dernier est poursuivi : entré dans la Résistance et arrêté par les Allemands, il avait très vite collaboré et dénoncé, principalement des juifs. Luc s’enfuit avec lui, pris par la pitié, mais…

\Mots-clés : #corruption #criminalite #deuxiemeguerre #enfance #humour #initiatique #jeunesse #portrait #vieillesse #xxesiecle

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Message par Bédoulène Sam 11 Mar - 10:33

merci Tristram, c'est bien tentant

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Message par Tristram Dim 4 Juin - 14:06

Les Mangeurs d'étoiles

Romain Gary - Page 6 Les_ma11

« Le vol fut agréablement dépourvu d'intérêt. C'était la première fois que le Dr Horwat s'aventurait sur un avion d'une ligne non américaine, et il était obligé de reconnaître que, pour peu qu'on les aidât, ces gens-là apprenaient vite. »
Dans cet incipit qui donne le ton, c’est un pasteur évangélique, prédicateur à succès, qui se rend à l’invitation du général José Almayo, lider maximo d’un petit pays sous-développé d'Amérique centrale, avec l’intention d’y combattre le Démon (« le Mal »).
« La Vérité n'était-elle pas un produit de première nécessité et fallait-il hésiter à utiliser les méthodes modernes pour assurer sa diffusion ? Certes, il n'était pas question de comparer la conquête des âmes à celle des marchés, mais il eût été aberrant que, dans un monde où la concurrence était impitoyable, Dieu se privât des conseils des experts passés maîtres dans le maniement des foules. »
Avec Charlie Kuhn, un illassable prospecteur de talents de music-hall, Mr John Sheldon, avocat s'occupant des intérêts d’Almayo aux États-Unis, un superman cubain (performeur porno), M. Antoine, un jongleur marseillais avide d’excellence, Agge Olsen, un ventriloque danois et son pantin, M. Manulesco, un pathétique violoniste classique prodige roumain qui joue sur la tête, déguisé en clown blanc, afin d’être reconnu pour son talent, la mère abêtie par les « étoiles » des drogues locales et la « fiancée » américaine (comprendre nord-américaine) du dictateur, ils vont être fusillés par le capitaine Garcia, afin de faire porter la responsabilité de leur mort aux insurgés d’une soudaine insurrection. Histrions d’un vrai cirque !
Otto Radetzky, aventurier cynique, ancien nazi et conseiller militaire du dictateur, est presque parvenu à comprendre ce dernier, un Indien « cujon » avec un peu de sang espagnol, ancien élève des Jésuites qui, soutenu par un gros corrompu, tenta de devenir torero, et pense avoir trouvé comment favoriser sa chance, protección qu’il croit allouée par le Diable, le vrai Maître du monde, El Señor par euphémisme.
« Radetzky avait connu quelques-uns des plus grands aventuriers de son temps : leur foi profonde dans la puissance du mal et dans la violence l'avait toujours beaucoup amusé. Il fallait une bonne dose de naïveté pour imaginer que les massacres, la cruauté et le « pouvoir » pouvaient vous mener quelque part. Au fond, ils étaient des croyants et manquaient totalement de scepticisme. »

« Dieu est bon, dit-il [Almayo], le monde est mauvais. Le gouvernement, les politiciens, les soldats, les riches, ceux qui possèdent la terre sont des... fientas. Dieu n'a rien à voir avec eux. C'est quelqu'un d'autre qui s'occupe d'eux, qui est leur patron. Dieu est seulement au paradis. La terre, c'est pas à Lui. »
La progression d’Almayo est retracée depuis son enfance, avec ses efforts incessants pour être élu par le Mal.
« Quand on est né indien, si on veut en sortir, il faut le talent, ou il faut se battre. Il faut être torero, boxeur ou pistolero. Sinon, on n'arrive nulle part. Ils ne vous laissent pas passer. Vous n'avez aucune chance de vous frayer un chemin. Tout est fermé, pas moyen de passer. Ils gardent tout ça pour eux-mêmes. Ils se sont arrangés entre eux. Mais si on a le talent, même si on n'est qu'un Cujon, ils vous laissent passer. Ça leur est égal, parce qu'il n'y en a qu'un sur des millions, et puis ils vous prennent en main, et ça leur rapporte. Ils vous laissent passer, ils vous laissent monter, vous pouvez avoir toutes les bonnes choses. Même leurs femmes, elles ouvrent les cuisses, et on peut vivre comme un roi. Seulement, il faut avoir le talent. Sans ça, ils vous laissent pourrir dans votre merde d'Indien. Il n'y a rien à faire. J'ai ça en moi, je le sais. Le talent, je l'ai, je le sens là, dans mes cojones... »
Entre le ressentiment d’une misère séculaire et l’éducation catholique inculquée par les frates de l’Inquisition venus avec les conquistadores, les Indiens, qui regrettent leurs anciens dieux sanguinaires, se tournèrent vers le Diable. La « señora Almayo » à l’évangéliste :
« En fait, tout était mal, il n'y avait de bien que la résignation, la soumission, l'acceptation silencieuse de leur sort et la prière pour le repos de l'âme de leurs enfants morts de sous-alimentation ou d'absence totale d'hygiène, de médecins ou de médicaments. Tout ce qu'ils avaient envie de faire, les Indiens : forniquer, travailler un peu moins, tuer leurs maîtres et leur prendre la terre, tout cela était très mauvais, non ? Le Diable rôdait derrière ces idées, on leur expliquait ça sans arrêt. Alors, il y en a qui ont fini par comprendre et qui se sont mis à croire très sérieusement au Diable, comme vous le leur conseillez. »

« …] les bons hériteront le ciel, et les méchants hériteront la terre. »
Almayo est fasciné par les saltimbanques et charlatans, dans l’espoir que l’un d’eux lui permettra par son talent d’accéder au pouvoir : il acquiert dès que possible la boîte de nuit El Señor.
« Il fallait être prudent avec ces Indiens primitifs et superstitieux. Ils étaient tous croyants. Seulement, on leur avait pris leurs dieux anciens, et le nouveau Dieu qu'on leur avait enfoncé dans la gorge à coups de fouet et de massacres, ils ne le comprenaient pas. On leur avait dit que c'était un Dieu de bonté, de générosité et de pitié, mais pourtant ils continuaient à crever dans la faim, l'ordure et la servitude malgré toutes leurs prières. Ils gardaient donc la nostalgie de leurs dieux anciens, un besoin profond et douloureux de quelque manifestation surnaturelle, ce qui faisait d'eux le meilleur public du monde, le plus facile à impressionner et le plus crédule. Dans toute l'Amérique centrale et en Amérique du Sud, il s'était toujours efforcé de choisir un Indien comme sujet. Pour un hypnotiseur, ils étaient vraiment du pain bénit. »
Les hommes de pouvoir sud-américains inspirent Almayo : Batista, Trujillo, Jimenez, Duvalier (Hitler est aussi un modèle fort inspirant).
« Il continuait à se rendre de temps en temps dans le petit magasin d'archives historiques derrière la place du Libérateur, pour nourrir ses yeux respectueux et graves de documents photographiques, portraits de toutes les grandes figures nationales, politiciens, généraux, qui s'étaient rendus célèbres par leur cruauté et leur avidité, et qui avaient réussi. Il était décidé à devenir un grand homme. »
Les communistes confortent Almayo dans sa conviction :
« Il se mit à prêter une grande attention à la propagande anti-yankee qui déferlait sur le pays et commença à être vivement impressionné par les États-Unis. Il s'arrêtait toujours pour écouter les agitateurs politiques sur les marchés, qui expliquaient aux Indiens combien il était puéril et stupide de croire que le Diable avait des cornes et des pieds fourchus : non, il conduisait une Cadillac, fumait le cigare, c'était un gros homme d'affaires américain, un impérialiste qui possédait la terre même sur laquelle les paysans trimaient, et qui essayait toujours d'acheter à coups de dollars l'âme et la conscience des gens, leur sueur et leur sang, comme l'American Fruit Company qui avait le monopole des bananes dans le pays et les achetait pour rien. »
Sa liaison avec une Américaine relativement cultivée, membre du Peace Corps de Kennedy, lui est opportune pour asseoir son ascension sociale. La jeune idéaliste est transportée par son aspiration à participer au progrès social du pays. Empêtrée dans ses troubles psychologiques, elle s’adonne progressivement à l’alcool, passe même par l’héroïne ; aveuglée par sa conception d’une moralité différente selon les pays, elle admet le maintien des « mangeurs d’étoiles », cette culture qui soulagerait les misères populaires et enrichit son trafiquant de compagnon, quant à lui fourvoyé dans sa vision faustienne du monde, ce « déversoir des surplus américains ».
« Il avait besoin d'elle et lorsque vous trouvez enfin quelqu'un qui a besoin de vous, une bonne partie de vos problèmes sont résolus. Vous cessez d'être aliénée... d'errer à la recherche d'une identité, d'une place dans le monde, d'un but qui vous permettrait de vous libérer de vous-même, de choisir, de vous engager...
– Vous pouvez enfin vous justifier... C'était très important pour moi. »
Elle rêve d’épouser enfin Almayo, quoique assumant, à cause de l'antiaméricanisme de rigueur, de n’être qu’une de ses maîtresses (sans compter les dernières starlettes du « firmament de Hollywood » qu’il couvre d’étincelants bijoux) tandis qu’il devient l’homme fort du pays – lui qui craint son influence bénéfique de « propre » sainte destinée au Paradis. Elle le décide à installer un réseau téléphonique moderne, un grand Centre culturel et une nouvelle Université dans ce pays d’une insondable misère, « où quatre-vingt-quinze pour cent de la population ne savaient pas lire ».
« Elle avait toujours cru que l'art et l'architecture, la grande musique aussi pouvaient transformer radicalement les conditions de vie d'un peuple. Dès que de grands ensembles architecturaux conçus par des hommes comme Niemeyer couvriraient le pays, la solution des problèmes sociaux et économiques suivrait automatiquement comme une sorte de sous-produit de la beauté. »
Il y a bien sûr des soubresauts populaires malgré la grande "popularité" du despote, comme lorsqu’il doit condamner le ministre de l'Éducation pour détournement de l’aide nord-américaine afin de construire la nouvelle Université et la Maison de la Culture :
« Le ministre fut condamné à mort pour sabotage et détournement de fonds, mais, sur l'intervention de l'Alliance des États interaméricains, il ne fut pas fusillé mais simplement envoyé comme ambassadeur à Paris. »
Le pantin d’Agge Olsen, à propos de « l'illusion du pouvoir surnaturel » :
« Personne n'a encore jamais réussi à vendre son âme, mon bon monsieur. Il n'y a pas preneur. […]
Car la vérité sur l'affaire Faust et sur nous tous, qui nous donnons tant de mal et qui faisons, si je puis dire, des pieds et des mains pour trouver preneur, c'est qu'il n'y a hélas ! pas de Diable pour acheter notre âme... Rien que des charlatans. Une succession d'escrocs, d'imposteurs, de combinards, de tricheurs et de petits margoulins. Ils promettent, ils promettent toujours, mais ils ne livrent jamais. Il n'y a pas de vrai et de grand talent auquel on pourrait s'adresser. Il n'y a pas d'acheteur pour notre pauvre petite camelote. Pas de suprême talent, pas de maîtrise absolue. C'est là toute ma tragédie en tant qu'artiste, mon bon monsieur, et cela brise mon petit cœur. »
Le castriste Rafael Gomez, provocateur manipulé par Almayo, se retourne contre lui et le chasse du pouvoir. Le Cujon et son « cabinet d'ombres » (dont Radetzky) se réfugient à l’ambassade d’Uruguay, et c’est une nouvelle scène de guignol. Ils prennent la fuite en emmenant la fille de l’ambassadeur en otage.
« Une révolution qui hésite devant le sang des femmes et des enfants est vouée à l'échec. C'est une révolution qui manque d'idéal. »

« Depuis qu'ils avaient quitté l'ambassade, elle n'avait pas manifesté la moindre trace d'inquiétude et avait conservé cet air d'indifférence un peu hautaine qui n'était peut-être que l'effet de sa beauté. […]
Il n'y avait pas de mystère, et c'était bien pour cela que les hommes se contentaient de beauté. »
Radetzky se révèle être un journaliste suédois infiltré pour enquêter sur Almayo (un des nombreux personnages à peine esquissés par Gary, comme le mystérieux Jack).
Descendant de bandits des montagnes, Garcia n’a pas exécuté les otages, et les a emmenés dans la Sierra, escomptant négocier son exfiltration. Bien sûr les deux groupes se rencontrent, ce qui occasionne une cascade de rebondissements.
« Car, après tout, il n'existait pas d'autre authenticité accessible à l'homme que de mimer jusqu'au bout son rôle et de demeurer fidèle jusqu'à la mort à la comédie et au personnage qu'il avait choisis. C'est ainsi que les hommes faisaient l'Histoire, leur seule authenticité véritable et posthume. »

« Les généraux à la peau noire ou jaune dans leurs blindés, dans leurs palais ou derrière leurs mitrailleuses, allaient suivre pendant longtemps encore la leçon que leurs maîtres leur avaient apprise. Du Congo au Vietnam, ils allaient continuer fidèlement les rites les plus obscurs des civilisés : pendre, torturer et opprimer au nom de la liberté, du progrès et de la foi. Il fallait bien autre chose que l'« indépendance » pour tirer les « primitifs » des pattes des colonisateurs. »
Cette analyse des ressorts du despotisme et de ses dérives, assurément basée sur les observations d’un Gary bien placé pour les faire, est marquée d’un regard qu’on pourrait juger réactionnaire de nos jours ; mais j’y ai trouvé des vues pertinentes, si je me base sur ce que je sais des dictateurs (rencontrés dans la littérature) et des sphères du pouvoir (surtout en Afrique). Cette approche est à contre-courant du mouvement actuel d’adulation un peu béate de tout ce qui est autochtone, rejetant peut-être un peu trop vite toute idée de superstition obscurantiste. Le rôle prépondérant des États-Unis, vus d’une part comme puissant empire du Mal et de l’autre comme dispensateur d’une importante aide financière (détournée), également marché pour l'écoulement de la drogue, me paraît bien exposé.
Cette farce tragi-comique, assez cinématographique, est malheureusement desservie par des longueurs et redites, et des lourdeurs de traduction mal relue. Me reste à lire le deuxième tome de La Comédie américaine, Adieu Gary Cooper.

\Mots-clés : #amérindiens #discrimination #misere #politique #portrait #regimeautoritaire #religion #social

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Message par topocl Dim 10 Sep - 10:21

Les racines du ciel

Ma lecture a sans doute pâti d’un temps très long et très hâché, le vie décidant parfois de ne pas se plier à mes envies/besoins de lecture, c’est le comble…

Il ressort cependant de ma lecture une densité extrême, une noirceur sauvage, dans un style riche et fluide, mais surtout une préoccupation éthique qui est le reflet de la profondeur et de la sincérité de Romain Gary : tristes humains que nous sommes, simplement préoccupés de nous-mêmes – notre petit orgueil, notre grande vanité -, tout prêts à fermer les yeux, manipuler, comploter.

Mais ce marasme d’individualisme cache une solitude désespérée à laquelle nul·le n’échappe. Dieu merci il émerge à l’occasion un individu charismatique et salvateur à la vision plus universelle et généreuse  : certes sa parole est vaine dans un monde perverti, certes sa « folie » se heurte au dédain et à la moquerie. Mais au moins il est là, il fait rêver, il crée un lien et un espoir, il nous rend notre humanité. Et autour de lui, autant de paumés dans un superbe cortège héroïque et absurde.

Un peu plus resserré aurait été parfait, je te l’accorde, tristram (commentaire page 1)!

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Message par Tristram Dim 10 Sep - 12:12

Je suis content que t'ait plu ce livre qui m'a captivé, Topocl, malgré cette réserve sur la forme !

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Message par Bédoulène Jeu 26 Oct - 20:53

je pense avoir lu la Vie en soi ou seulement le film ? c'est trop loin pour ma mémoire

Romain Gary - Page 6 Cvt_c_10

Donc ce berger allemand que Gary reçoit car il est amené par son chien Sandy et qui est affectueux avec Gary et Jean et même les chats de la maison se révèle être ce qu'aux USA on appelle un "Chien Blanc", soit un chien dressé par les Blancs, les policiers par exemple, pour attaquer seulement les Noirs. Gary pense que le chien peut être récupérable, il le souhaite car : C'est assez terrible, d'aimer les bêtes. Lorsque vous voyez dans un chien un être humain, vous ne pouvez pas vous empêcher de voir un chien dans l'homme et de l'aimer., il confiera le dressage du chien dans ce sens à Keys un ouvrier Noir qui travaille dans un Zoo.

Gary et Jean se sont mobilisés,  en faveur des Noirs, surtout Jean qui finance régulièrement les groupes de Noirs activistes.

" Il y a de petites organisations de Noirs dont le seul but est de soulager les Blancs, les soulager de leur argent, et soulager leur conscience. Ils mettent l'argent dans leurs poches et les Blancs se sentent mieux. Bientôt, chaque Blanc « coupable » qui est assez riche pour se le permettre aura sa propre organisation de Noirs chargée de l'aider à se sentir un type bien"

Gary lui est bien plus lucide que Jean, normal, elle a Amérique dans le coeur, lui est plus acteur de ce qui s'y passe et parfois il éprouve le besoin de sortir de toutes ses réunions de Noirs qui se déroulent à l'invitation de Jean dans leur maison.

"Bref, je déserte. Je ne veux plus assister à des réunions au cours desquelles on fait semblant de ne pas savoir qu'Abdul Hamid ici présent est un mouchard, que le nouveau groupement représenté ici par Bombadia, au crâne rasé, est probablement financé par le F.B.I. dans le but de semer la division dans le mouvement du « pouvoir noir » ; des réunions
où personne ne cherche à comprendre pourquoi tant de jeunes militants sont tués par leurs frères noirs, et sur ordre de qui. Bref, j'estime que ma conscience elle aussi a droit à des vacances, et Paris, avec son printemps, avec ses barricades qui fleurissent, la pour me changer les idées."


A travers la vie du couple se découvre le racisme prégnant, ancien, qui à présent grandit, devient vengeance de la part des Noirs qui se détruisent aussi entre-eux comme le note Gary et tel qu'il le dit à son ami Red chef d'un groupe activiste.

"Vous ne pourriez pas cesser de vous entre-tuer ?  – Difficile, lorsque tout le jeu de l'ennemi consiste à nous faire éliminer par nous-mêmes...  – Mais justement, alors..."

Jean en tant qu'artiste, femme Blanche, belle,  est jalousée  par les femmes Noires et la maison est attaquée par un groupe de "brutes" comme les qualifiera Gary, d'autant que deux de leurs chats sont empoisonnés. Quand il revient à Beverly il trouve sa chatte Maï mourante, elle est atteinte d'une grave maladie, il l'entourera de son affection jusqu'à sa fin.

" Ce n'est pas à proprement parler de la jalousie ou de l'envie... c'est du ressentiment. Nos femmes vivent dans l'état de siège, la peur, la pauvreté... mais elles ont quand même tout ça bien à elles. Alors quand une belle vedette de cinéma descend là-dedans  et attire tous les regards et les égards... elles se sentent volées. Elles ont l'impression qu'une star de cinéma vient de leur prendre un peu de leur bien, de leur drame, de leur fraternité...""

Les Noirs pensent que pour réussir il faut qu'ils soient eux-aussi au sommet de la cosa nostra et des syndicats, ils souhaitent créer l'Etat de New Republic of Africa, ce qu'expose Gary à Bobby Kennedy  (le seul homme politique accessible) :
"l'avocat Paul Ziffrin, m'avait prié d'exposer par écrit mes observations sur le « problème », tel qu'il apparaissait, en quelque sorte, vu de l'extérieur, aux yeux d'un étranger. J'avais indiqué à quel point était surprenante et inattendue l'idée d'un « Israël noir », l'État de New Republic of Africa tel que le réclamait le « pouvoir noir »"

qui réplique :
"– Impensable, délirant. Il faudrait pour en venir là un cataclysme nucléaire monstrueux, cent millions de morts, une anarchie totale de plusieurs années comme le Moyen Age en Europe, ou n'importe quelle aberration... Un tel défaitisme intellectuel relève d'une capitulation sans conditions de l'idéal démocratique américain..."


Quand Gary cherche à trouver Keys car il veut revoir Batka, il se trouve devant un chien agressif comme au début; Batka mort cruellement Lloyd qui accompagnait Gary, mort celui-ci au poignet puis stoppe, le regarde dans les yeux et s'enfuit.

"J'ai vu des camarades fauchés agoniser à côté de moi, mais lorsque je voudrai me rappeler ce que peut être une expression de désespoir, d'incompréhension et de souffrance, c'est dans ce regard de chien que j'irai le chercher.  Il leva brusquement la gueule et lança un hurlement déchirant, d'une tristesse de ténèbres.  L'instant après, il était dehors.."

Keys est triomphant.
 ... C'est ça que vous avez voulu, que vous avez cherché, dès le début ? Que Chien Blanc devienne Chien Noir ? Vous avez gagné, bravo ! Et merci. Comme ça, au moins, nous ne sommes pas seuls à nous déshonorer !  
–  Oui, nous avons appris de vous pas mal de choses. Now, we can even do the teaching... A présent, nous pouvons même vous donner des leçons


Gary retrouve Jean à la maison avec Batka dans les bras. Le chien est venu mourir devant la porte (noble animal victime des hommes)

Red leur ami sera tué plus tard.


J'ai beaucoup apprécié cette lecture, la personnalité de Romain Gary, son intelligence sur la compréhension du problème Noir, sa lucidité, son honnêteté.

Il nous donne aussi à voir les artistes qui viennent donner des fonds pour la cause des Noirs, marche ou autre.
Le climat politique, il pense d'ailleurs que Bobby sera assassiné lui aussi.
Il parle du caractère des américain Blancs et de leur sentiment de culpabilité.

Je vais continuer ma rencontre avec R.Gary


une anecdote de Pancol qui l'a bien connu : "En 1974, j'avais 20 ans et un chien affreux. Un jour, je pars acheter des cigarettes. Tandis que mon chien, Kid, m'attend devant le bar-tabac, j'entraperçois un homme de dos en train de lui parler. Je l'entends dire : "Toi, tu es un beau chien." L'homme se retourne, il s'agissait de Romain Gary, l'écrivain qui m'avait accompagnée durant toute mon enfance! "

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“Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal.”
― Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia



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Message par Silveradow Jeu 26 Oct - 22:19

Super commentaire Bédoulène ! Mais je crois que si je me relance à lire du Gary, ça ne sera pas par celui là. Il y a déjà trop de racisme dans l'air ambiant à mon goût ...
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Message par Albert Ven 8 Déc - 9:47

Je viens de terminer le livre, je n'ai rien à ajouter au commentaire de Bédoulène, parfait! En ce moment la résonance sur la violence de cette société de consommation qui expose de façon indécente l'appel à la surconsommation à des gens qui peinent à nourrir leurs familles est particulièrement d'actualité. La finesse de Gary, et son humour: s'habiller en bourgeois pour aller sur les barricades de 68 à Paris par provocation m'enchantent.
Le livre m'avait été fortement recommandée par une amie américaine, francophile. La violence des relations blancs/noirs et la manipulation de certains activistes noirs qui les entrainent à se tuer entre eux est affligeante, mais me semble malheureusement tellement crédible.

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Message par Bédoulène Ven 8 Déc - 11:12

merci Albert !
et hélas on retrouve aussi du racisme plus intense, chez nous en ce temps

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Message par Tristram Mar 27 Fév - 11:06

Adieu Gary Cooper

Romain Gary - Page 6 Images15

Deuxième et dernier tome de La Comédie américaine, après Les Mangeurs d'étoiles, et originellement paru en anglais sous le titre The Ski Bum.
Bug Moran héberge dans les Alpes suisses de jeunes vagabonds des neiges, les ski bums, « clochetons » américains fous de glisse, paumés fuyant le Vietnam, comme Lenny, qui « ressemblait à un très jeune Gary Cooper. »
« Son chalet, c’était un sanctuaire, il ramassait des paumés de tout poil, il paraît que les églises servaient à ça, jadis, quand elles servaient encore à quelque chose. »

« Ces coins vides étaient pleins de vraie vie. Il fallait simplement faire attention de ne pas se laisser aller à geler complètement, dans un moment de satisfaction. »

« C’est ainsi que se forment les légendes : quand personne ne vous voit. »

« La montagne blanche, c’est une vraie sirène. Ça vous appelle, ça vous promet. Les sommets. Le ciel. Pour un peu, on se mettrait à penser à Dieu. C’est une question d’altitude. »

« L’Amérique est un pays formidable, et vous n’avez aucune chance de vous en tirer, là-bas, mais alors aucune. »

« Tu veux que je te dise, Lenny ? C’est fini, Gary Cooper. Fini pour toujours. Fini, l’Américain tranquille, sûr de lui et de son droit, qui est contre les méchants, toujours pour la bonne cause, et qui fait triompher la justice et gagne toujours à la fin. Adieu l’Amérique des certitudes. Maintenant, c’est le Vietnam, les universités qui explosent, et les ghettos noirs. Ciao, Gary Cooper. »

« L’avocat lui parla de l’Amérique qu’il connaissait bien parce qu’il n’y était jamais allé, ce qui lui donnait de la perspective. L’Amérique, c’est un pays qu’on connaît sans y aller, parce que c’est entièrement exportable, on trouve cela dans tous les magasins. Lenny était d’accord : il avait pour principe d’être toujours d’accord, lorsqu’il n’était pas d’accord, parce qu’un gars qui exprime des opinions idiotes est toujours terriblement susceptible. Plus un type a des idées connes, et plus il faut se montrer de son avis. Bug disait que la plus grande force spirituelle de tous les temps, c’était la connerie. Il disait qu’il fallait se découvrir devant elle et la respecter, parce qu’on pouvait encore tout attendre d’elle. »

« Cela ne signifiait pas du tout que Lenny était contre la société. Au contraire, il était pour. Il la leur souhaitait de tout cœur. C’était bien fait pour leur gueule. »

« Il faut surtout pas aimer ton prochain comme toi-même, il est peut-être quand même un type bien. »
Vient l’été, la neige laisse la place à la terre, certains abandonnent.
« D’autres s’étaient simplement évanouis dans les airs, et on n’en entendrait plus parler jusqu’au jour où leurs corps gras et gonflés seraient découverts, flottant à la surface de quelque agence de publicité à Manhattan, achetant une maison à crédit, fondant une famille, pour couler enfin complètement et s’échouer dans la vase au fond de la démographie universelle. »
Ils savent « très bien qu’on ne peut pas bâtir un monde nouveau avec le monde. »
« Et ils étaient contre la révolution, parce que, dès qu’une révolution est réussie, cela veut dire qu’elle est foutue. »
Une note autobiographique (Gary a notamment été en poste en Suisse et aux États-Unis) ?
« Les idéalistes ne devraient pas avoir le droit de représenter leur pays à l’étranger : ils ne peuvent absorber que des doses très limitées de réalité, de préférence avec du gin. »
Jess, la fille du consul des U.S.A. à Genève, va chercher son père qui sort de cure de désintoxication.
« Le premier syndrome de sevrage, dès qu’ils vous coupent l’alcool, ce sont des hallucinations… C’est le premier contact avec la réalité. Cela en dit long sur quelque chose, je ne sais au juste sur quoi. »

« Vous voyez trop de réalité horrible autour de vous, sans qu’elle ait le droit de vous toucher, vous êtes en dehors de tout, sous votre cloche de verre, l’immunité diplomatique, et vous finissez par vous appeler au téléphone au milieu de la nuit pour vous assurer que vous avez encore une existence réelle, que vous êtes encore là. »
Lenny utilise l’immunité diplomatique de Jess, qui est tombée amoureuse de lui, pour faire passer la frontière française à de l’or, son job de cet été-là…
La question du « Rêve Américain » est centrale dans le roman :
« Sans parler que le Weltschmerz, le Sehnsucht, le mal du siècle, ça se pose un peu là, comme révolution culturelle. »
Le chapitre IX commence par la description d’un prestigieux restaurant conservateur qui résume brillamment l'entre-deux-guerres, non sans humour, voire cynisme. Mais Gary reste profondément mélancolique.
« On voyait par le hublot les mouettes qui s’agitaient dans la grisaille laiteuse d’un matin qui n’arrivait pas à se décider, je me lève, je me lève pas, et on entendait leurs cris aigres et bêtes, on croit toujours qu’elles en ont lourd sur le cœur, les mouettes, alors que ça ne veut rien dire du tout, c’est votre psychologie qui vous fait cet effet-là. On voit partout des trucs qui n’existent pas, c’est chez vous que ça se passe, on devient une espèce de ventriloque qui fait parler les choses, les mouettes, le ciel, le vent, tout, quoi. […] Vous montez au sommet du Scheidegg, la nuit, et vous regardez les étoiles et vous vous sentez bien, tout près de quelque chose ou de quelqu’un, mais les étoiles, elles sont même pas là, rien que des cartes postales qui vous arrivent de nulle part, la lumière les a plaquées il y a des millions d’années, grâce aux progrès de la science. Vous vous émerveillez, debout sur vos skis, appuyé sur vos bâtons, mais il y a rien, là-haut, c’est encore chez vous que ça se passe. La science, c’est un drôle de pistolet. Ça se charge de tout. Pan, pan ! Il reste plus rien. Alors, vous faites le ventriloque. Vous faites tout parler, le silence, le ciel, les mouettes. »

« "Il faut qu’on se mette tous ensemble et qu’on change le monde." Mais si on pouvait se mettre tous ensemble, le monde, on aurait plus besoin de le changer. Il serait déjà complètement différent. Seul, tu peux faire quelque chose. Tu peux changer ton monde à toi, tu peux pas changer celui des autres. »
Une remarque, que je trouve excellente, à propos de la langue :
« C’est un drôle de piège, le vocabulaire. C’est toujours quelqu’un d’autre qui parle, même quand c’est vous. »
À propos des Noirs Américains :
« Quand vous n’êtes que vingt millions, ça veut dire que vous êtes encore quelqu’un. Quand vous êtes deux cents millions, ça ne veut plus rien dire du tout, vous êtes plus que du magma. »
De courts poèmes, entre quatrains, limericks et haïkus, émaillent le texte. Les références à la Beat Generation, et notamment aux Clochards célestes de Jack Kerouac (paru en 1958), sont évidentes dans cette peinture d’une jeune génération assez inculte, déboussolée, désespérée, entre perte de l’idéal et soif d’absolu dans cette fuite de la société surpeuplée. Et je n'ai pas trouvé anodin que cette comédie "américaine" soit située... en Europe.

\Mots-clés : #jeunesse #xxesiecle

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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