Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 24 Sep 2020, 23:48

132 résultats trouvés pour humour

Kate Atkinson

Dans les replis du temps

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy142

Se plaçant clairement sous l’influence de Shakespeare et du Songe d ‘une nuit d’été, Kate Atkinson nous raconte une histoire qui est en scène la fantaisie, les sortilèges, le mystère avec des allers-retours dans le temps, dans le règne de l’onirique et l’imaginaire.
C’est l’occasion de raconter Isobel,  cette adolescente tragiquement privée de sa mère sans explications depuis tant d’années, sans beaucoup d’amour de remplacement et sans réelle personne  étayante en compensation.

Le fonds est donc une histoire totalement tragique d’une jeune fille qui se débat avec ses interrogations sur la vérité, le double, la disparition, et au final le sens de la vie ; et sans du tout occulter cet aspect sérieux, c’ est traité avec la légèreté habituelle de Kate Atkinson, qui prend selon les moments un aspect comique,  ou fantasque, avec de grands allers-retours entre le bouffon et le burlesque.

J’ai donc une grande  ambivalence vis-à-vis de ce roman, ou j’ai trouvé du très  réussi et du un peu lourdingue. J’ai eu la même impression que quand je vois une représentation du Songe d’une nuit d’été : quelque chose de très poétique, plein de folles idées, à l’imagination débridée, d’une inventivité qui peine à s’épuiser, mais sans doute un peu trop pour moi, par moments pleinement abouti, à d’autres fois presque démonstratif. Avec l’impression aussi que l’auteure s’amuse énormément.



mots-clés : #enfance #fantastique #humour
par topocl
le Lun 18 Mar 2019, 09:34
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Kate Atkinson
Réponses: 44
Vues: 2047

François Bégaudeau

Molécules

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy122

Vous croyez commencer à lire un polar :  Ben oui puisqu’il y a un meurtre, une victime, une policière, un adjoint, des indices, une concierge portugaise pour mettre sur la voie. Ah oui, Bégaudeau, il fait ça aussi ? Rassurez-vous, il fait ça à sa façon bien singulière : la victime travaille dans un service de psychiatrie, la policière ne manque pas de répartie, chacun a ses petites obsessions, l’adjoint est le roi de la statistique, la concierge juge Dieu supérieur à la justice humaine, la fille de la victime s’incarne dans une science revendiquée. Apparaissent ensuite un assassin, une juge d’instruction, des avocats, des  jurés . Et là, mais oui, tout est résolu, mais la vie continue. Ils sont encore  là « les survivants » , leur histoire se poursuit, il ne suffit pas d’élucider.

C’est donc bien plus qu’un polar, c’est un attachant roman qui s’intéresse à ses personnages jusqu’au bout, et les aime tous à sa façon marrante, attentive, quasi affectueuse, qui donne  la parole à un autiste, c’est vous dire. Et jusqu’à Bégaudeau encore étudiant qui vient tenir un petit rôle épatant pour faire avancer son intrigue.

Au-delà de cette histoire perpétuellement malicieuse, Bégaudeau (l’auteur, pas le personnage), traque le sens des choses et des mots, et tout ce que leur non-sens implique aussi, le poids des stéréotypes verbaux et comportementaux. Il   instille de l’humour à chaque page, un truc discret, pince sans rire, dévastateur. La légèreté est ici un atout,  le sérieux se cache sous le gracieux. J’ai adoré.

mots-clés : #humour #polar #vengeance
par topocl
le Sam 16 Fév 2019, 09:32
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: François Bégaudeau
Réponses: 61
Vues: 1545

Fédor Dostoïevski

Le Rêve d'un homme ricidule, Bobok et La Douce. J'aime aussi ces trois nouvelles souvent réunies.
Si Dans mon souterrain est un livre en partie métaphysique, sa problématique est celle de la condition humaine. Et sur ce plan, il est étonnamment prophétique.

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 41d02p10

Dans La Douce, le personnage central interpelle lui aussi des interlocuteurs imaginaires. Mais contrairement au souterrain où le protagoniste cherche uniquement à se ronger et, finalement, à se détruire devant le corps de sa femme,  le mari de La Douce, lui, est hanté par des questions précises : que s'est il passé, et pourquoi serait-il responsable du suicide de sa femme ?
La quête angoissée d'une réponse, c'est le sujet même de la nouvelle.
"L'homme est est seul sur la terre", conclue t-il, ayant essayé  en vain de prier un Dieu absent.
C'est aussi un des premiers exemples de ce qu'on appellera plus tard "monologue intérieur."

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 51ydqk10

Le rêve d'un homme ridicule est un récit très curieux. Voilà un homme qui rentre chez lui désespéré et songe à se suicider.
Il s'endort et fait un rêve carrément édénique qui l'arrache à sa mortelle inertie.
Il a eu la révélation de l'amour et pense que sa mission désormais est d'apporter la bonne nouvelle aux hommes. Mais il se heurte à leur incompréhension. A leurs yeux, il est devenu plus ridicule encore. Pire, il est peut-être devenu dangereux.

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 51xbqu10

Quant à Bobok , c'est un exemple rare d'humour dans l'oeuvre de Dostoievski.
Un humour grinçant, méchant.
Voilà que les morts parlent entre eux dans un cimetière.
Quel est le sens de cette boufonnerie macabre, mélange de fantastique, de dérision et même d'érotisme ?
En tout cas, c'est un exemple d'une noirceur qui en surprendra plus d'un, habitué à une autre image de l'auteur.


mots-clés : #fantastique #humour #nouvelle #psychologique
par bix_229
le Mer 09 Jan 2019, 19:00
 
Rechercher dans: Écrivains Russes
Sujet: Fédor Dostoïevski
Réponses: 54
Vues: 2547

Dany Laferrière

Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Mythol11

Déjà, drôle de titre, de quoi s'agit-il ? On constate très vite, non sans mélancolie, qu'il ne s'agit pas d'un guide. Le narrateur, on s'en aperçoit, écrit (selon toute probabilité) le roman que nous sommes en train de lire :
C'est l'histoire de deux jeunes Noirs qui passent un été chaud à draguer les filles et à se plaindre. L'un est amoureux de jazz et l'autre de littérature. L'un dort à longueur de journée ou écoute du jazz en récitant le Coran, l'autre écrit un roman sur ce qu'ils vivent ensemble.

(et j'ajoute : c'est à Montréal).

Ce résumé est l'œuvre d'une présentatrice de Radio-Canada, qui accueille le narrateur pour un entretien autour de son premier roman, succès critique et de librairie. Ce n'est qu'un rêve imbibé, le roman est toujours sur le métier, mais le résumé est tout à fait valable.

Le titre n'est pas tout à fait mensonger : les scènes de sexe y sont (assez) nombreuses, et aussi crues que ce titre le laissait présager. Mais dans celles-ci, pas la moindre vulgarité, ce qui m'aurait agacé comme m'ont prodigieusement agacé les scènes de sexe d'Un tout petit monde de David Lodge. Sans doute l'humour du narrateur désamorce-t-il toute gêne, un humour qui feint de regarder droit devant soi, qui n'a pas vocation à mettre le narrataire dans sa poche ni à établir la moindre connivence, dans la manière de Ferdinand Bardamu (mais la comparaison s'arrête là bien sûr !)

L'un des sujets principaux du livre est celui du rapport entre les blancs et les noirs, souvent traité sur un mode délirant ou quasi-burlesque (pour mieux faire tomber les clichés je suppose ?); et d'ailleurs toutes les femmes avec qui le narrateur fait l'amour sont des blanches, ce qui n'est pas indifférent pour les théories qu'il énonce.
(Et non, je ne dis pas "Nègre" comme le narrateur : ce faisant ou ce ne faisant pas, j'ai vaguement l'impression d'être infidèle à l'esprit du livre, tant pis pour moi).
C'est ça, le drame, dans les relations sexuelles du Nègre et de la Blanche : tant que la Blanche n'a pas encore fait un acte quelconque jugé dégradant, on ne peut jurer de rien. C'est que dans l'échelle des valeurs occidentales, la Blanche est inférieure au Blanc et supérieure au Nègre. C'est pourquoi elle n'est capable de prendre véritablement son pied qu'avec le Nègre. Ce n'est pas sorcier, avec lui elle peut aller jusqu'au bout. Il n'y a de véritable relation sexuelle qu'inégale. La Blanche doit faire jouir le Blanc, et le Nègre, la Blanche. D'où le mythe du Nègre grand baiseur.


Le trouble vient sans doute de ce que le narrateur n'est pas forcément très fiable, qu'il est volontiers menteur comme il le suggère lui-même :
Elles sont tellement infectées par la propagande judéo-chrétienne que dès qu'elles parlent à un Nègre, elles se mettent à penser en primitives. Pour elles, un Nègre est trop naïf pour mentir. C'est pas leur faute, il y a eu, auparavant, la Bible, Rousseau, le blues, Hollywood, etc.


De sorte que l'on ne sait jamais très bien si on doit le prendre au sérieux où si l'on n'est pas l'objet d'une mystification.

Dans tout cela, le titre, que signifie-t-il, puisque ce n'est pas un guide ? "Faire l'amour" doit-il prendre un sens figuré (pénétration des lettres imprimées dans la rétine du lecteur, pénétration du texte dans son esprit, communion du lecteur et de l'auteur ?) Mais c'est bien oiseux : peut-être, Arturo, as-tu une explication plus convaincante ?

Par ailleurs, le narrateur répond souvent, lorsqu'on lui demande ce qu'il écrit, qu'il s'agit de fantasmes : sans doute est-ce une clé, quoique les fantasmes doivent être (presque) absents du texte qui est supposé raconter un été de sa propre vie. On aboutit à cette indécidabilité : raconte-t-il sa vie comme on le croit, où n'est-ce de la part du narrateur qu'une gigantesque fumisterie d'écrivain, une fiction purement fantasmatique, Bouba (son collocataire) ainsi que tout le reste n'existant que dans son texte ?

Le brouillage narratif intervient sur tous les plans, puisqu'il pourrait tout à fait s'agir des fantasmes (sexuels, ou plus vraisemblablement : d'écriture) de l'auteur lui-même qui se mettrait en scène en train d'écrire et en train de séduire (mais attention, terrain miné, je m'arrête ici).
D'ailleurs nous ne sommes même pas sûrs que le roman que nous lisons soit l'œuvre du narrateur : son livre s'intitule : Paradis du jeune dragueur Nègre (mais rien n'indique qu'il s'agisse du titre définitif, puisqu'il est en cours de rédaction, sous nos propres yeux).

C'est, enfin, un texte riche, d'une langue jouissive (tiens, tiens !), que j'ai savouré par petits morceaux (les chapitres sont très courts, de petites bouchées), dans lequel Laferrière esquisse ce qui semble bien être sa bibliothèque idéale.
Je suis bluffé. Même si c'est un court roman, peut-être pas ce qu'on appelle un chef d'œuvre, c'est l'oeuvre d'un grand auteur.
Quelques citations pour se régaler :

J'entends, distinctement, l'eau couler du lavabo. Eau intime. Corps mouillé. Être là, ainsi, dans cette douce intimité anglo-saxonne. Grande maison de brique rouges couvertes de lierre. Gazon anglais. Calme victorien. Fauteuils profonds. Daguerréotypes anciens. Objets patinés. Piano noir laqué. Gravures d'époque. Portrait de groupe avec cooker. Banquiers (double menton et monocle) jouant au cricket. Portrait de jeunes filles au visage long, fin et maladif. Diplomate en casque colonial en poste à New Delhi. Parfum de Calcutta. Cette maison respire le calme, la tranquillité, l'ordre. L'Ordre de ceux qui ont pillé l'Afrique. L'Angleterre, maîtresse des mers… Tout est, ici, à sa place. Sauf moi. Faut dire que je suis là uniquement pour baiser la fille. Donc je suis, en quelque sorte, à ma place, moi aussi. Je suis ici pour baiser la fille de ces diplomates pleins de morgue qui nous giflaient à coup de stick. Au fond, je n'étais pas là quand ça se passait, mais que voulez-vous, à défaut de nous être bienveillante, l'histoire nous sert d'aphrodisiaque.


Je l'ai achetée chez un brocanteur de la rue Ontario qui vend des machines à écrire avec pedigree. De vieilles machines. Il les vend à de jeunes écrivains car qui d'autre qu'un jeune écrivain serait assez gogo pour croire à un truc si vulgairement commercial. Et qui d'autre aussi se croirait écrivain parce qu'il possède une machine ayant appartenu à Chester Himes, James Baldwin ou Henry Miller ? Alors, lui, il vend des machines selon le style de bouquin que vous voulez écrire.


La toile, c'est "Grand intérieur rouge" (1948). Des couleurs primaires. Fortes, vives, violentes, hurlantes. Tableaux à l'intérieur du grand tableau. Des fleurs partout dans des pots de différentes formes. Sur deux tables. Une chaise sobre. Au mur, un tableau de l'artiste (L'Ananas) séparé par une ligne noire de démarcation. Sous la table, un chat d'indienne poursuivi par un chien. Dessins allusifs, stylisés. Flaques de couleurs vives. Sous les pieds arqués de la table de droite, deux peaux de fauve. C'est une peinture primitive, animale, grégaire, féroce, tripale, tribale, triviale. On y sent un cannibalisme bon enfant voisinant avec ce bonheur immédiat. Direct, là, sous le nez. En même temps, ces couleurs primaires, hurlantes, d'une sexualité violente (malgré le repos du regard), proposent dans cette jungle moderne une nouvelle version de l'amour. Quand je me pose ces questions - Ô combien angoissantes - sur le rôle des couleurs dans la sexualité, je pense à la réponse de Matisse. Elle m'accompagne depuis.



Merci beaucoup à toi, Arturo, pour cette très belle découverte. A ceux qui voudraient le lire, il est difficile de le trouver autrement que dans l'édition "intégrale" dont j'ai mis la couverture au début de ce commentaire. Mais alors, je le recommande sans réserve.


mots-clés : #creationartistique #humour #identite #québec #sexualité
par Quasimodo
le Mer 09 Jan 2019, 16:11
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Dany Laferrière
Réponses: 32
Vues: 1927

Jørn Riel

La vierge froide et autres racontars

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 La-vie10

Ici, c'est plus pour les grands.
Une station par district, au Groenland, avec chacune la cabane pour un à deux chasseurs qui y hibernent ; une suite d’histoires assez courtes, autant chapitres que nouvelles, autant de récits quasi autonomes qui racontent chacun une péripétie des reclus dans l’immensité.
Le trait marquant, c’est l’humour, même si les évènements portent a priori rarement à rire (la scène de l’enterrement à laquelle Topocl fait allusion constitue en effet un sommet du genre).
« Museau était un chasseur de premier ordre jusqu’à ce qu’il perde ses lunettes. Mais à partir de ce moment-là ç’a été la nuit pour lui. La nature n’accepte pas qu’un chasseur perde ses lunettes. »

Les accidents qu’occasionne cette existence isolée sur des individus qui n’ont pas inventé l’eau tiède fourni le thème de chaque épisode.
Ils sont durs voire cruels, plus ou moins excentriques voire insensés, et forment une superbe petite galerie de personnages à la fois comiques, originaux et affreux.
« Il se fit tatouer quatre cœurs sur les avant-bras, avec quatre noms de filles différents. C’était beau, mais ça faisait un brin vantard. En plus, il eut droit à un trois-mâts carré, toutes voiles dehors, et, sur le dos, à un dragon crachant des flammes. C’était fantastique de regarder Bjørken depuis qu’il s’était fait peinturlurer. Lui n’était pas du genre à se faire prier. "Un tel dragon, disait-il le soir, en enlevant son maillot de corps, ça vous réchauffe. Autrefois on pouvait rester à l’intérieur avec maillot et chandail islandais et tout, mais depuis qu’on a ce gars sur le dos, on se sent mieux le ventre nu." »

« Il a décroché le gigot de renne, que nous avions toujours, suspendu au plafond, et il s’est pendu à la place. Quand je suis rentré de la tournée des pièges et que j’ai voulu me couper une bonne tranche en guise de quatre heures, j’ai failli trancher une des fesses de Monsieur le gibier de potence. Quelle histoire, Lasselille ! On doit toujours être prudent quand on fréquente des gens qui ont des idées. »

Il n’y a que des hommes, et les plus jeunes sont douloureusement frustrés de femmes qui les hantent :
« – Emma, tiens, c’est comme si elle était faite rien qu’avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets, mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge. »

« Oui, elle est rose et ferme et lisse comme un cochon de lait qu’on aurait rasé. »

Les conditions de vie sont assez ahurissantes :
« La station était vieille et mal entretenue. Tout le monde savait ça. Quand le vent de nord-ouest soufflait, Herbert devait monter des paravents de boîtes de biscuits autour des bougies pour qu’elles ne s’éteignent pas. Et par vent chargé de neige, il lui fallait déblayer le plancher à grands coups de pelle, plusieurs fois par jour. »

« Ils allumèrent la cuisinière et firent bouillir de la viande. Après ils mirent du thé dans l’eau de cuisson et ils la filtrèrent à travers un bonnet tricoté pour séparer les feuilles de thé et les poils de renne. »

J’ai ressenti la vive impression que ces histoires étaient fortement imprégnées de vécu (ce qui fait s'interroger dans certains cas).
Les visites entre solitaires, occasions d’abus de distillats maison, m’ont ramentu Dans les forêts de Sibérie, de Tesson.
J’ai gardé le sourire tout le long de ma lecture, sans compter les moments où j’ai franchement ri ; je recommande cette lecture ‒ d’autant plus qu’il y a une dizaine de livres à la suite ‒ en cas de crise de mélancolie importune.
« Ils restèrent assis, s’enfoncèrent en eux-mêmes, abandonnant leurs ombres énormes et laineuses sur le mur de bois rugueux. »


mots-clés : #huisclos #humour #nature
par Tristram
le Jeu 03 Jan 2019, 15:06
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: Jørn Riel
Réponses: 33
Vues: 2285

Fédor Dostoïevski

Le Bourg de Stépantchikovo et sa population

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Dosto10

Titre original: Степанчиково и его обитатели (Selo Stépantchikovo i iévla obitatli).
Sous-titré: Extrait des carnets d'un inconnu.
Roman, publié en 1859, 370 pages environ.

C'est un des premiers écrits parus après ses dix années de bagne, concrètement le second roman post-Sibérie, après Le Rêve de l'Oncle. Comme Le Rêve de l'Oncle, c'est une comédie.

Le narrateur, Sergueï, en général désigné par le diminutif affectueux Serioja, étudiant de 22 ans, est convié par son oncle propriétaire terrien à l'époque du servage (c'est-à-dire "gens et biens"), un certain Iégor Illitch Rostanev, lequel est colonel et fortuné, à se rendre au plus vite à sa propriété de Stépantchikovo.
Cette demande est faite par une lettre un peu confuse, où transparaît l'urgence, dans laquelle l'oncle laisse entrevoir au neveu (le neveu n'a que l'oncle comme famille) l'obligation d'épouser une jeune gouvernante qui est à son service.

Peu avant Stépantchikovo, il rencontre chez un forgeron un familier de la maison de son oncle, Stépane Alexéïtch, qui lui dépeint les gens vivant sous le toit familial comme possédés par un certain Foma Fomitch, qui règne là-bas sans partage, et fait la pluie et le beau temps sous la protection de la Générale, la mère de l'oncle Iégor Illitch.

En effet, après un conciliabule avec son oncle, le jeune homme rate son entrée dans cet "asile d'aliénés" (c'est l'impression qu'il en a), en se prenant les pieds dans le tapis du salon, salon peuplé comme il se doit ce jour-là d'yeux non désintéressés guettant son arrivée...

Il y a une grande théâtralité dans ce Dostoievski-là.
C'est assez enlevé, drôle mais grinçant, douloureux par séquence.
Foma Fomitch est un caractère de manipulateur intéressé, type Tartuffe de Molière, pervers narcissique, pas très loin par instants de Thierry Tilly dans la vraie vie (vous savez, l'affaire dite des Reclus de Monflanquin), mais peut-être d'une moindre dangerosité que ce dernier spécimen.

Son emprise est totale, et il foule, rejette, ridiculise ou assouvit ceux qui le rejettent (au nombre desquels se comptera Sergueï).
(NB: Toujours à propos des Reclus de Monflanquin, j'ai lu que l'avocat des victimes, Me Daniel Picotin, ferraille toujours pour que le délit d'emprise soit juridiquement reconnu).

Iégor Illitch est riche, maladivement pusillanime et soucieux au plus haut point d'une tranquillité, disons même d'une harmonie dans les relations humaines, Foma Fomitch tient là une victime idéale...

Mais, c'est une comédie et non un drame, quelques amours, quelques plans plus ou moins pitoyables échafaudés, quelques pantalonnades pimentées d'un zeste de grandiloquence et d'affectation (du moins à nos yeux d'aujourd'hui -et d'ici- pour ces deux derniers qualificatifs), quelques imprévus et autre improbabilités rendent le livre d'un parcours fort agréable.  
 
Et puis il y a...

Cette façon de Dostoievski de fouiller au scalpel les âmes, d'exacerber les caractères, une manière d'aller au bout du travail d'écrivain lorsqu'un personnage est sorti de sa plume.
C'est un roman fort peuplé de personnages, Dostoievski excelle, comme toujours direz-vous, à d'abord le peindre en trois ou quatre traits efficaces, à bien le marquer dans l'esprit du lecteur, et ensuite à en tirer le maximum.

Et puis il y a...

Cette lave d'écriture parfois, ces élans d'encre bouillante, toujours contenus, dont les exemples les plus vifs qui me restent en tête proviennent de Souvenirs de la maison des morts, et qui font qu'une fois Le Bourg de Stépantchikovo... refermé, je me dis, comme ça, que mes lectures de L'Idiot comme des Frères Karamazov, lectures que j'avais reçues de plein fouet en fin de lycée (oui, je sais, ça remonte !) mériteraient d'être effectuées de nouveau...


mots-clés : #humour #psychologique #xixesiecle
par Aventin
le Lun 31 Déc 2018, 18:29
 
Rechercher dans: Écrivains Russes
Sujet: Fédor Dostoïevski
Réponses: 54
Vues: 2547

Romain Gary

Gros-Câlin

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Gros-c10

Je ne le fait pas exprès, mais je suis actuellement dans une veine de lecture à tendance humoristique : Svevo, Durrenmätt et maintenant Emile Ajar, alias Romain Gary, l’une des plus grandes supercheries dans l’histoire des Lettres.
Monsieur Cousin, trentenaire au « style anglais », est statisticien. Il adopte dans son deux-pièces parisien un python de 2m 20 de long et rédige un traité d’herpétologie, consacré particulièrement aux pythons, en l’occurrence le sien, et qui doit faire date dans l’histoire des sciences.
Monsieur Cousin présente d’étranges affinités avec son animal familier. Surtout, M. Cousin crève de solitude dans une ville surpeuplée. Bien sûr, il y a sa collègue de travail, mademoiselle Dreyfus, une jeune guyanaise, mini-jupe et bottes de cuir, « seins sincères ». Il prend avec elle l’ascenseur chaque matin et traverse amoureusement chaque étage baptisé Bangkok, Singapour etc… Leurs relations ont du mal à dépasser ce stade. Il faut dire que monsieur Cousin est timide, délicat et scrupuleux. Alors, il trouve parfois réconfort auprès du serpent Gros-Câlin qui s’enroule autour de lui.
M. Cousin va chercher à résoudre ses problèmes existentiels successivement auprès d’un curé, d’un psychiatre, d’un thérapeute ventriloque, de voisins... 
A l’image de Gros-Câlin, M. Cousin a une pensée serpentiforme faite de circonvolutions, d’enroulements et de nœuds. Il manie la langue française avec une originalité certaine.  En voici quelques exemples qui montrent l’humour d’un Romain Gary jouant sur les mots, les dérivations et glissements de sens, l’absurde:

Je pense que le curé a raison et que je souffre de surplus américain. Je suis atteint d’excédent. Je pense que c’est en général, et que le monde souffre d’un excès d’amour qu’il n’arrive pas à écouler, ce qui le rend hargneux et compétitif. Il y a le stockage monstrueux de biens affectifs qui se déperdissent et se détériorent dans le fort intérieur, produit de millénaires d’économies, de thésaurisation et de bas de laine affectifs, sans autre tuyau d’échappement que les voies urinaires génitales. C’est alors la stagflation et le dollar.


Il hésita un moment. Il ne voulait pas être désagréable. Mais il n’a pas pu s’empêcher pour sortir.
-Vous savez, il y a des enfants qui crèvent de faim dans le monde, dit-il. Vous devriez y penser de temps en temps. Ca vous fera du bien.
Il m’a écrasé et il m’a laissé là sur le trottoir à côté d’un mégot. Je suis rentré chez moi, je me suis couché et j’ai regardé le plafond. J’avais tellement besoin d’une étreinte amicale que j’ai failli me pendre. Heureusement Gros-Câlin avait froid, j’ai astucieusement fermé le chauffage exprès pour ça et il est venu m’envelopper, en ronronnant de plaisir. Enfin, les pythons ne ronronnent pas, mais j’imite ça très bien pour lui permettre d’exprimer son contentement. C’est le dialogue.


Il ne me reste plus, pour faire le pas décisif, qu’à surmonter cet état d’absence de moi-même que je continue à éprouver. La sensation de ne pas être vraiment là. Plus exactement, d’être une sorte de prologomène. Ce mot s’applique exactement à mon état, dans « prologomène » il y a prologue à quelque chose ou à quelqu’un, ça donne de l’espoir ? Ce sont des états d’esquisse, de rature, très pénibles, et lorsqu’ils s’emparent de moi, je me mets à courir en rond dans mon deux-pièces à la recherche d’une sortie, ce qui est d’autant plus affolant que les portes ne vous aident pas du tout.



cest ce qu’on appelle justement des prologomènes, de l’anglais, prologue aux men, hommes, au sens de pressentiment.


La vérité est que je souffre de magma, de salle d’attente, et cela se traduit par un goût nostalgique pour divers objets de première nécessité, extincteurs rouge incendie, échelles, aspirateurs, clés universelles, tire-bouchons et rayons de soleil. Ce sont des sous-produits de mon état latent de film non développé d’ailleurs sous-exposé. Vous remarquerez aussi l’absence de flèches directionnelles.


Par exemple, elle [la société] ferme les bordels, pour fermer les yeux. C’est ce qu’on appelle morale, bonnes mœurs et suppression de la prostitution par voies urinaires, afin que la prostitution authentique et noble, celle qui ne se sert pas de cul mais des principes, des idées, du Parlement, de la grandeur, de l’espoir, du peuple, puisse continuer par des voies officielles.


J’ai parfois l’impression que l’on vit dans un film doublé et que tout le monde remue les lèvres mais ça ne correspond pas aux paroles. On est tous post-synchronisés et parfois c’est très bien fait, on croit que c’est naturel.


Lorsqu’on tend au zéro, on se sent de plus en plus, et pas de moins en moins. Moins on existe et plus on est de trop. La caractéristique du plus petit, c’est son côté excédentaire. Dès que je me rapproche du néant, je deviens en excédent. Dès qu’on se sent de moins en moins, il y a à quoi bon et pourquoi foutre. Il y a poids excessif. On a envie d’essuyer ça, de passer l’éponge. C’est ce qu’on appelle un état d’âme, pour cause d’absence.


Je passai une journée sinistre, au cours de laquelle je remis tout en cause. J’étais plein de moi-même avec bouchon.


Je n’ai pas compris et j’en fus impressionné. Je suis toujours impressionné par l’incompréhensible, car cela cache peut-être quelque chose qui nous est favorable. C’est rationnel chez moi.


Je n’écoutais pas ce que le père Joseph disait, je laissais faire, il poussait à la consommation. Il paraît que dieu ne risque pas de nous manquer, parce qu’il y en a encore plus que de pétrole chez les Arabes, on pouvait y aller à pleines mains, il n’y avait qu’à se servir.


-Monsieur le commissaire, dans ces affaires-là, on ne choisit pas, vous savez. C’est des sélectivités affectives. Je veux dire, des affinités électives. Je suppose que c’est ce qu’on appelle en physique les atomes crochus.


On rit beaucoup, bien sûr, en lisant « Gos-Câlin », mais c’est un rire tendre car se trouve toujours présent chez l’auteur cette profonde humanité. Romain Gary traduit avec humour le drame de l’individualisme, la misère affective des grandes villes.  

Les gens sont malheureux parce qu’ils sont pleins à craquer de bienfaits qu’ils ne peuvent faire pleuvoir sur les autres pour causse de climat, avec sécheresse de l’environnement, chacun ne pense qu’à donner, donner, donner c’est merveilleux, on crève de générosité, voilà. Le plus grand problème d’actualité de tous les temps, c’est le surplus de générosité et d’amitié qui n’arrive pas à s’écouler normalement par le système de circulation qui nous fait défaut, Dieu sait pourquoi, si bien que le grand fleuve en question en est réduit à s’écouler par voies urinaires. Je porte en moi en quelque sorte des fruits prodigieux invisiblement qui chutent à l’intérieur avec pourrissement et je ne puis les donner tous à Gros-Câlin, car les pythons sont une espèce extrêmement sobre et Blondine la souris, ce n’est pas quelque chose qui a de gros besoins, le creux de la main lui suffit.
Il y a autour de moi une absence terrible de creux de la main.


Quand j’étais gosse au dortoir je faisais venir la nuit à l’Assistance un bon gros chien que j’avais inventé moi-même dans un but d’affection et mis au point avec une truffe noire, de longues oreilles d’amour et un regard d’erreur humaine, il venait chaque soir me lécher la figure et puis j’ai dû grandir et il n’y avait plus rien. Je me demande ce qu’il est devenu, car celui-là, il ne pouvait vraiment pas se passer de moi.


J’ai même regardé dans le dictionnaire, mais il y avait une faute d’impression, une fausse impression qu’ils avaient là. C’était marqué : être, exister. Il ne faut pas se fier aux dictionnaires, parce qu’ils sont faits exprès pour vous. C’est le prêt-à-porter, pour aller avec l’environnement. Le jour où on s’en sortira, on verra qu’être sous-entend et signifie être aimé. C’est la même chose. Mais ils s’en gardent bien.



Mots-clés : #absurde #humour #solitude
par ArenSor
le Dim 23 Déc 2018, 20:08
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Romain Gary
Réponses: 37
Vues: 1666

Leo Perutz

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Turlup10


Tancrède Turlupin respectait les jeûnes et tous les commandements de l'Eglise, il pratiquait la charité et jamais il ne passait devant un mendiant sans lui faire l'aumône. Il agissait ainsi par prudence et par sagesse, car en réalité, il haïssait les mendiants et leur souhaitait tous les malheurs qui se fussent jamais abattus sur une créature ; s'il avait osé, il les aurait tous étranglés de ses propres mains. C'étaient des espions de Dieu, des prétentieux, de misérables traîtres. Ils recouvraient l'aumône comme on lève un tribut. Et quand quelqu'un passait sans faire attention à eux, ils le maudissaient aussitôt, et leurs paroles s'élevaient vers le ciel jusqu'à l'oreille de Dieu. Ils étaient conscients de leur pouvoir et toujours prêts à dépouiller les gens honnêtes et travailleurs. Tancrède Turlupin leur donnait sa menue monnaie plein d'une rage contenue et en grinçant des dents.

Gravement malade, sur le point de mourir, le cardinal de Richelieu poursuit encore sa vieille obsession, se débarrasser de la noblesse. Radicalement et une fois pour toutes. Une sorte de Saint Barthélémy des aristos. Mais son but n'est pas de de protéger Louis XIII et la royauté, mais d'établir une république à l'image de celle de Cromwell. L'occasion, il va la trouver lors des obsèques d'un pair de France qui réunissent une grande partie d'entre eux. Le moment venu, il s'agira d'inciter le peuple de mécontents à se soulever et de massacrer les nobles présents. Pour commencer. A cet effet, il a soudoyé un agent provocateur qui donnera le signal.

Un projet grandiose  !

Tout est prêt, mais voilà ! Un grain de sable inattendu va gripper la machine en marche. Turlupin est son nom. Un jeune homme abandonné à a naissance, puis recueilli, il est devenu barbier et telle pourrait être sa vie. Banale mais sure. Et ce serait mieux pour lui, vu qu'il est un peu béta. Pas méchant, non, mais pas futé non plus. La preuve en est qu'il s'est mis en tête qu'il est de noble ascendance. Présent aux obsèques du noble pair, il s'imagine que sa veuve le fixe du regard pendant la cérémonie. Et il se persuade qu'elle est sa mère. En fait elle est aveugle, mais moins que lui. Décidé à se faire connaitre, il parvient, déguisé en noble, à s'introduire dans le château et à se glisser parmi les invités. C'est le passage le plus drôle du livre. Il se rend très vite compte qu'ils ont tous en commun d'être incroyablement vains, futiles, imbus de leurs privilèges, belliqueux et en plus tous pochards. Comme il ne connait pas les moeurs de ces oligarques, il multiplie les impairs et se met en danger.

Ce qui se passe ensuite, vous le saurez en lisant le livre. Et sachez que Perutz, comme dans tous ses romans, multiplie les plaisirs et divertissements, les intrigues riches en rebondissements, les fausses citations. Les personnages principaux et secondaires sont nombreux et savoureux.

Alexandre Dumas et Leo Perutz ont des points communs. Mais Dumas s'intéresse plutôt à l'héroïsme et aux intrigues politiques et amoureuses. L'Histoire pour Perutz est une suite de hasards et de malentendus, d' absurdités.
Les personnages sont dérisoires et se cherchent en vain. Tel ce Turlupin, propulsé au coeur de l'action pour inverser le cours de l'histoire sans se rendre compte qu'il est manipulé.

Au fond, la vision de la société et de l'Histoire est pessimiste chez Perutz. La mort rode et n'est jamais bien loin. Et cette oeuvre est sans doute le reflet d'un lieu et d'une époque, même si dans ce cas précis, c'est Paris et non Prague en toile de fond.


mots-clés : #complotisme #historique #humour
par bix_229
le Sam 15 Déc 2018, 18:28
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Leo Perutz
Réponses: 24
Vues: 1524

Éric Chevillard

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Chevil10


Oreille rouge

Cet écrivain aime sa chambre, sa table, sa chaise, dans la pénombre : on l'envoie en Afrique où sont les lions, dans le soleil. Que va-t-il chercher là-bas ? Un grand poème, dit-il. Ou ne serait-ce pas plutôt l'inévitable récit de voyage que tant d'autres avant lui ont rapporté ? On l'a lu déjà, et relu. L'auteur va prétendre que des indigènes l'ont sacré roi de leur village. Il aura percé à jour les secrets des marabouts et appris de la bouche d'un griot vieux comme les pierres quelque interminable légende avec métamorphoses. Le pire est à craindre. Par bonheur, l'aventure tourne court. L'hippopotame se cache. L'Afrique curieusement ne semble guère fascinée par le courageux voyageur. En revanche, celui-ci prend des couleurs : est-ce le soleil ou la honte ? Nous l'appellerons Oreille rouge.


D'emblée Chevillard nous met en garde contre son héros. "Passif, défaillant, pusillanime."
Héros d'ailleurs est hors de propos. Anti héros, encore moins : Albert Moindre, tel est son nom n' est pas du genre à s' opposer.
L' inviter "en résidence d' écriture" au Mali est une folie.
Pire, une provocation. C'est ainsi qu'il le ressent.
Et d' abord, pourquoi aller en Afrique pour écrire ? Certes Gide y est allé, mais c'était il y a longtemps.  Et il en est revenu, dans tous les sens du terme.
Pourquoi faudrait-il partir ?

Et s'il était plus aventureux de rester ? La vie est là, de toute façon. Il se demande si ceux qui partent ne bercent pas sans se l'avouer le rêve d'aller où elle n'est pas. Il développe de solides argumentations sur la beauté des habitudes. Il hoche sa lourde tête de philosophe. Son regard erre sur les murs de sa chambre. Oh ! mais il ne va pas y aller... Au Mali, pas de sitôt. C'est à peine si on sait où c'est. Encore un de ces pays. Il se trouve bien, lui, sur le sol natal. Il connait le coin. Parfois il caresse le projet de faire un tour à Prague, ou au Portugal... Mais le Mali quelle idée....

Que lui inspire comme ça, vite fait, l' Afrique ?
La girafe, l'éléphant...
L'Afrique n'a jamais été qu'une invention poétique.

Il n'ira pas.

Quoique.

Il s'interroge. Se gargarise soudain de l'idée d'y aller.
Lui, pantouflard, mou du genou, court d'imagination. Bouvard et Pécuchet à lui tout seul.
Mais quand même.
Si par hasard.
Voilà qu'il imagine le profit de l'aventure. Se pose soudain en connaisseur, en théoricien. Il fait le beau en public, même s'il panique le soir dans sa chambre.
Mais voilà.

Pour s'être trop vanté, il est piégé, forcé de partir. Il fait provision de médicaments, rédige son testament. Le sort en est jeté. Le voilà dans l'avion. Il n'y reste pas longtemps. Voilà qu'un fou furieux lui met un poing sur la gueule. Héroïque, il prend un autre avion.
Et le voilà rendu. Sur place se regardant regarder la pays et ses indigènes. A la recherche de l' hipopo  le jour, chassant les moustiques la nuit, regardant sous le lit au cas où s' y cacherait un crocodile.
Et il compose le poème.

L'Afrique va le sentir passer. De son côté, il promet de reste à l'écoute. Il serre des mains. Goûte les spécialités locales avec des moues appréciatives... Son écriture va être grandement modifiée, remuée par l' Afrique, comment en douterait-il ?
On saura désormais où est le Mali.
Dans son livre.


Mais tout a une fin. Voilà Oreille rouge de retour au pays. Dans sa ville grise.

Il est l' Africain. Dès qu'il entend le mot Mali, il intervient. Et lorsque le Mali n'est pas dans la conversation il l'y met, on peut compter sur lui... Et quand le silence règne, il le rompt pour faire observer que le silence n'est pas le même au Mali.


Et bref, il brode, affabule, ressasse, fait la roue.
On aurait pu aussi bien l'appeler Queue de paon.
Ce petit blanc minable.
Il lasse tout le monde et même son auteur.
A vrai dire le lecteur aussi.

Chevillard a le sens du mot, de la formule, de la situation. Il est drôle, désinvolte, inattendu, brillant. Son style fait penser à un feu d'artifice. C'est beau tant que ça flambe et que ça rutile. Chevillard, c'est presque un genre littéraire à lui seul.
Mais il va falloir qu'il fasse encore quelques pas vers moi et que je fasse de même.

Chiche !


mots-clés : #humour #voyage
par bix_229
le Mer 21 Nov 2018, 18:46
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Éric Chevillard
Réponses: 84
Vues: 3280

Éric Chevillard

@Louvaluna a écrit:Mais, dans ce cas, je conseillerais au panda mignon d'y mettre la patte en commençant par Ronce-Rose. Wink


C'est parti pour la patte :

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 418wtm10

Ronce-Rose

J'y suis donc allé du bout de la patte et j'ai surtout tourné autour. Pourtant dans cette histoire à hauteur de petite fille et un poil décalée on est assez vite dedans. C'est très fluide et sa manière de pied / contre-pied est au point et assez efficace même, il y a même des attentions qui me plaisent, tour de passe-passe nonchalant autour d'un petit rien, dans la démarche ça me plait. En pratique je suis prêt à trouver ça sympathique sans avoir réussi à vraiment me couler dans le texte. L'impression qu'il pourrait en faire des kilomètres sur le même mode sur presque tout, peut-être ? Ce qui ne m'empêche heureusement pas d'avoir apprécier et souri à certains passages et de ne pas du tout regretté cette expérience. clown

Dans ce passage par exemple, si l'ensemble ne m'emballe pas forcément, j'aime bien la phrase en gras :

Rascal en ce moment est noir avec une tache blanche si large qu'on pourrait aussi bien dire le contraire. Il ne fait pas de différence entre l'affût et la sieste et il y consacre presque tout son temps. Peut-être qu'il attire ses proies en rêvant de baies et de graines. Mais là, il s'est remué, il a même cru pouvoir attraper une mésange dans le sureau. Maintenant, il est coincé là-haut, incapable de redescendre et il regarde les oiseaux qui picorent dans l'herbe les graines et les baies de son rêve. Si c'était une vache celui-là, il faudrait lui fourrer à la main le foin dans les bajoues !


cat

mots-clés : #contemporain #contemythe #enfance #humour #initiatique
par animal
le Mer 14 Nov 2018, 18:41
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Éric Chevillard
Réponses: 84
Vues: 3280

Jacques Réda

Accidents de la circulation

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Reda11


Je viens de commencer ce recueil de récits poétiques et de petits voyages piétonniers de Jacques Réda.
Et je retrouve comme toujours, sa fantaisie légère et ses bonheurs d'expression. Je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques extraits...
Avec ces quelques lignes en préambule :

"A première vue, penserez-vous sans doute en lisant ce livre (mais lisez le d'abord), ce sont plutot des incidents que des accidents qu'il raconte.
Mais "incidents de circulation", ça ne se dit pas, alors qu'il existe cette belle expression : "incidents de frontière", qui peut etre aurait mieux convenu. Gardons-la pour un autre livre. Et d'ailleurs : quelle frontière ?
Eh bien, celle qui passe par exemple entre le troisième et le dixième arrondissement de Paris, entre Montreuil et Bagnolet, le long d'une voie ferrée désaffectée en Bourgogne ou dans un jardin botanique de Madrid.
Car (on a beau circuler) c'est toujours et partout la meme : invisible,
certaine, de plus en plus proche.
Est-ce qu'on va enfin la franchir ? Oui, mais rien ne presse."

Récupéré


mots-clés : #autobiographie #humour #lieu
par bix_229
le Mer 07 Nov 2018, 00:30
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Réda
Réponses: 25
Vues: 1452

Joseph Heller

Catch 22

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Catch_10

Histoire d'une escadrille d'aviateurs américains basée sur une petite île italienne pendant la Seconde Guerre mondiale, épopée burlesque dont le narrateur, le navigateur-bombardier Yossarian, tente essentiellement de sauver sa vie, cette visée égoïste n’étant finalement pas dépourvue de toute éthique.
« ‒ Ils essaient de me tuer, lui déclara calmement Yossarian.
‒ Personne n’essaie de te tuer, cria Clevinger.
‒ Alors pourquoi me tirent-ils dessus ? demanda Yossarian.
‒ Ils tirent sur tout le monde, riposta Clevinger. Ils essaient de tuer tout le monde.
‒ Et alors, qu’est-ce que ça change ? […]
…] Yossarian avait des preuves de ce qu’il avançait : des étrangers qu’il ne connaissait même pas le canardaient chaque fois qu’il s’élevait dans les airs pour les arroser de bombes, et ça n’était pas drôle du tout. »

« ‒ L’ennemi, rétorqua Yossarian en pesant ses mots, c’est quiconque t’envoie à la mort, de n’importe quel côté qu’il soit, colonel Cathcart inclus. »

Le titre signifie "Comprendre (l’Article) 22". Cet « Article » du règlement intérieur de la base aérienne stipule que « quiconque veut se faire dispenser de l’obligation d’aller au feu n’est pas réellement cinglé. » Sachant que seuls les malades, y compris mentaux, sont dispensés de missions aériennes s’ils en font la demande, on mesure tout ce qu’a d’inextricable cette aporie. C’est le cercle vicieux, le principe de "double contrainte", où deux injonctions s'opposant paradoxalement mènent à la schizoïdie. Pour faire bonne mesure, l’infirmerie est « fermée jusqu’à nouvel ordre », en prévision du « Grrrand Siège de Bologne »… D’autres situations existentielles semblablement paradoxales surgissent dans le récit.
« L’Article 22 dit qu’ils ont le droit de faire tout ce que nous ne pouvons pas les empêcher de faire. »

« L’Article 22 était une pure fiction, il en était certain, mais ça ne faisait pas la moindre différence. Le problème était que tout le monde croyait à son existence, ce qui était bien pire, car il n’y avait pas de texte susceptible d’être ridiculisé, réfuté, critiqué, attaqué, haï, injurié, maudit, déchiré, piétiné ou brûlé. »

Le roman tourne autour de la folie, celle de la société, mais aussi celle des combattants en état de choc, et celle que simulent les hommes pour la fuir ‒ le non-sens par le nonsense :
« Des hommes devenaient fous et recevaient des médailles en récompense. »

Cette satire n’est pas gratuite (qu’on songe au délire maccarthyste, évoqué dans le livre). L’armée est ici une vaste administration bureautique dont le fonctionnement absurde et vicieux broie les hommes. Ainsi, le quota de missions rempli, chaque membre de l’escadrille attend vainement son rapatriement jusqu’à ce que le quota soit augmenté, le renvoyant au combat. L’humour incessant élude mal le principal sentiment des militaires ‒ la peur de la mort inévitable ‒, et renforce le kafkaïen de la machinerie qui les écrase.
« "Les hommes râlent, le moral se détériore ; tout est de votre faute.
‒ Non, c’est de votre faute, riposta Yossarian. Vous n’aviez qu’à ne pas augmenter le nombre des missions.
‒ Permettez, répliqua le colonel Korn. C’est de votre faute, car c’est vous qui avez refusé de voler. Les hommes acceptaient tout à fait d’accomplir autant de missions que nous le demandions, tant qu’ils pensaient ne pas avoir d’alternative. »

Toute une escadrille de figures caractéristiques est décrite, en passant par Mudd, « l’homme mort dans la tente de Yossarian » (abattu en vol avant même d’être intégré dans le groupe), un « soldat inconnu » comme « le soldat en blanc », anonyme momie de plâtre à l’hôpital. Aventures amoureuses sensiblement rapportées, avec une belle Italienne, la femme du lieutenant Scheisskopf ("tête de merde", le passionné des concours de défilés…), l’infirmière Duckett.  
Voici un portrait exemplaire d’un des protagonistes, qui donne à évaluer le style :
« Tout le monde s’accordait à dire que Clevinger irait loin dans la carrière universitaire. En bref, il était de ces gens dotés d’une grande intelligence, mais dépourvus de jugeote – tout le monde le savait, sauf ceux qui n’allaient pas tarder à le découvrir.
En un mot, c’était un imbécile. Yossarian le comparait souvent à ces individus dont les portraits figurent dans les musées d’art moderne, avec les deux yeux d’un seul côté de la figure. Bien sûr, c’était une illusion, due à la tendance très nette de Clevinger à considérer uniquement un seul côté de chaque question et à laisser l’autre dans l’ombre. Politiquement, il était humanitariste, il savait distinguer la droite de la gauche et se trouvait toujours coincé entre les deux. Il prenait constamment la défense de ses amis communistes devant ses ennemis de droite, et celle de ses amis de droite devant ses ennemis communistes ; les deux groupes le détestaient cordialement et ne le défendaient jamais, parce qu’ils le considéraient comme un imbécile.
Mais c’était un imbécile très sérieux, très sincère et très consciencieux. Impossible d’aller au cinéma avec lui sans se faire entraîner dans une discussion sur l’empathie, Aristote, les Universaux, les messages et les devoirs du cinéma en tant que forme artistique dans une société matérialiste. Les filles qu’il invitait au théâtre devaient attendre le dernier entracte pour savoir si elles voyaient une bonne ou une mauvaise pièce – ce qui leur permettait de tomber immédiatement d’accord avec lui. C’était un idéaliste militant qui menait campagne contre le sectarisme racial en s’évanouissant devant ses adversaires. Il savait tout de la littérature, sauf y prendre plaisir. »

Le célèbre arbitraire égalitaire de l’armée :
« ‒ Popinjay, votre père est-il millionnaire ou membre du Sénat ?
‒ Non, sir.
‒ Tant mieux. Z’êtes dans la merde jusqu’au cou, Popinjay, et c’est pas fini. Au fait, il n’est pas non plus général ou haut fonctionnaire par hasard ?
‒ Non, sir.
‒ Tant mieux. Que fait votre père ?
‒ Il est mort, sir.
‒ De mieux en mieux. Vous êtes vraiment dans la mouise, Popinjay. »

La fameuse lettre type de l’administration, qui malgré sa polyvalence peut s’avérer inexacte (lorsqu’il s’agit d’une erreur ‒ administrative ‒ sur la personne) :
« "Chère Madame, Monsieur, Mademoiselle, ou Monsieur et Madame Daneeka, aucun mot ne saurait exprimer la profonde douleur que j’ai ressentie, quand votre mari, fils, père ou frère, a été tué, blessé ou porté disparu." »

Comment ça marche :
« Sans comprendre comment c’était arrivé, les hommes en service actif découvrirent qu’ils étaient à la merci des administratifs payés pour les aider. Ils étaient malmenés, insultés, harcelés, bousculés du matin au soir. Quand ils se fâchaient, le capitaine Black répliquait que des gens vraiment loyaux ne verraient pas d’inconvénient à signer tous les serments de fidélité qu’on exigeait d’eux. »

« "L’essentiel, c’est de pouvoir les faire signer sans arrêt, expliqua-t-il à ses amis. Peu importe qu’ils soient sincères ou non. C’est pour ça qu’on demande aux bambins de vouer allégeance au drapeau avant même de comprendre ce que signifie “vouer” et “allégeance”. »

Éblouissante démonstration de trading où « chacun a sa part » dans le syndicat grâce à son fondateur, Milo Minderbinder, l’officier de mess qui achète des œufs sept cents pièce et les revend cinq cents, l’allégorie du commerce planétaire : ce génie rentabilise la guerre au marché noir, réquisitionnant les avions pour faire tourner les marchandises, et va jusqu’à faire bombarder son propre groupe pour le compte de l’ennemi ‒ avec profit, ce qui l’absout :
« Milo secoua la tête avec lassitude et patience. "Les Allemands ne sont pas nos ennemis. Oh ! je sais bien ce que vous allez me répondre. Bien sûr, nous sommes en guerre avec eux. Mais les Allemands sont aussi d’honorables membres du syndicat, et c’est mon devoir de protéger leurs droits d’actionnaires. Peut-être ont-ils commencé cette guerre, peut-être sont-ils en train de tuer des millions de gens, mais n’empêche qu’ils payent leurs factures beaucoup plus rapidement que certains de nos alliés que je ne nommerai pas. Vous ne comprenez donc pas que je dois respecter le caractère sacré de mon contrat avec l’Allemagne ? Vous ne comprenez donc pas mon point de vue ?
‒ Non", répliqua sèchement Yossarian.
Milo fut blessé et ne fit aucun effort pour dissimuler sa peine. »

L’ouvrage n’est pas dénué de causticité, voire de cynisme :
« Un jour, il faudrait bien que quelqu’un fasse quelque chose. Chaque victime était coupable, chaque coupable une victime, mais un jour il faudrait que quelqu’un brise ce cercle vicieux d’habitudes héréditaires qui les détruisait tous. Dans certains pays d’Afrique, des marchands d’esclaves continuaient à voler des petits garçons pour les vendre à des hommes qui les éventraient et les mangeaient. Yossarian s’étonna que des enfants pussent supporter des sacrifices aussi barbares sans se plaindre ni hurler de terreur. Il y vit une preuve de stoïcisme. Autrement, se dit-il, cette coutume aurait disparu, car aucun être humain n’oserait sacrifier des enfants pour satisfaire sa soif de richesses ou d’immortalité. »

Le moteur qui régit toutes les actions des gradés semble annoncer le principe de Peter :
« ‒ Pourquoi veut-il être général ?
‒ Pourquoi ? Pour la raison qui me pousse à vouloir être colonel. Qu’avons-nous d’autre à faire ? Tout le monde nous enseigne à viser plus haut. Un général est plus haut placé qu’un colonel, et un colonel qu’un lieutenant-colonel. Nous essayons donc de monter en grade tous les deux. »

« Un colonel de plus dans son état-major lui permettait de commencer à réclamer deux majors supplémentaires, quatre capitaines supplémentaires, seize lieutenants supplémentaires et une quantité indéfinie de soldats supplémentaires, de machines à écrire, bureaux, classeurs, voitures et autres équipements et fournitures non négligeables, qui rehausseraient d’autant son prestige et augmenteraient la puissance de sa force de frappe dans la guerre qu’il [le général Peckem] avait déclarée au général Dreedle. »

Une recette stylistique récurrente de l’ouvrage, c’est celle de faire allusion à un épisode, mais de ne le narrer que plus tard. Comme il n’y a pas de temps mort, le lecteur est immergé dans un vaste tourbillon qui le ramène parfois dans le passé, quand le quota de missions à effectuer était moindre. Ces boucles induisent le ressenti d’un vortex fermé auquel les cadets n’échappent pas ‒ et expliquent pourquoi il est fait référence à un épisode avant qu’il soit relaté. C’est aussi la solution toute trouvée aux sensations de déjà-vu du pauvre aumônier. J’ai eu par moments l’impression d’une grande fraise qui entamerait un peu plus à chaque tour la réalité brute. Les répliques répétitives, les reprises de certaines scènes (comme Snowden blessé) participent du même procédé, qui progressivement se révèle particulièrement grinçant (surtout déployé sur environ 600 pages). Le tout forme un ensemble aussi original qu’efficace, une belle réussite.

Remarques :
Puisqu’il n’y a pas de note à son propos, je précise que l’Atabrine est un médicament préventif de la malaria dont la prise était obligatoire dans l'armée américaine (malgré ses effets secondaires) ; c’est la nivaquine, que l’armée française contraignait les soldats à consommer outremer, encore à la fin des années 70 (témoignage personnel).
Hungry Joe, qui hurle dans ses cauchemars de chaque nuit et aura une mort des plus hilarantes, m’a fait penser à G.I. Joe version verso.
Ce livre rappelle plusieurs séries ou films, qu’il a peut-être d’ailleurs inspiré, mais qui n’atteignent pas à sa complexe densité pour ceux que j’ai pu voir. Il n’y a pas que du loufoque dans le tragi-comique, mais aussi de l’horrible, comme la mort de Kid Sampson (et toujours de l’absurde).
Comme souvent avec un livre écrit dans une langue qu’on connaît un peu, j’ai deviné un peu de ce que je manquais à en lire une traduction, même bonne ‒ l’intraduisible, cet esprit spécifique qui infuse quand même.
Son antimilitarisme et l’approche baroque d’un sujet difficile mais personnellement vécu rappelle Abattoir 5 (Kurt Vonnegut).

« Nately prit immédiatement la mouche : "Il n’y a rien d’absurde à risquer sa vie pour son pays !
‒ Tiens donc ! Qu’est-ce qu’un pays ? Tout simplement un morceau de terre entouré de tous côtés par des frontières, artificielles en général. Les Anglais meurent pour l’Angleterre, les Américains meurent pour l’Amérique, les Allemands pour l’Allemagne et les Russes pour la Russie. Il y a maintenant cinquante ou soixante pays engagés dans cette guerre. Ces pays ne valent sûrement pas tous la peine qu’on meure pour eux.
‒ N’importe quelle raison de vivre, rétorqua dignement Nately, est aussi une raison de mourir.
‒ N’importe quelle raison de mourir, répondit le sacrilège, est aussi une excellente raison de vivre. »

« Dans un monde où le succès tenait lieu de vertu cardinale, il [l’aumônier] s’était résigné à l’échec. »

« La patrie était en danger, et Yossarian compromettait ses droits imprescriptibles à la liberté et à l’indépendance en ayant le culot de vouloir les exercer. »



Mots-clés : #absurde #deuxiemeguerre #guerre #humour
par Tristram
le Jeu 25 Oct 2018, 00:49
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Joseph Heller
Réponses: 3
Vues: 334

Kalman Mikszath

Kálmán Mikszáth
(1847-1910)

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Avt_ka11


Kálmán Mikszáth (16 janvier 1847 - 28 mai 1910) fut un romancier, journaliste et homme politique hongrois.

Mikszáth est né à Szklabonya (aujourd'hui Sklabiná, située en Slovaquie) dans une famille de la petite noblesse hongroise, sous l'empire des Habsbourg. Il fit des études de droit à l'université de Budapest de 1866 à 1869 sans obtenir de diplôme et écrivit pour de nombreux journaux hongrois, dont le journal de Pest.

Ses premières nouvelles décrivaient la vie de paysans et d'artisans; malgré leur faible popularité, s'y manifestait son talent pour forger des anecdotes humoristiques qu'on allait retrouver dans ses oeuvres ultérieures. Nombre de ses romans commentaient la société, parfois d'un ton satirique, et devinrent de plus en plus critiques envers l'aristocratie, et le fardeau que celle-ci, selon Mikszáth, avait donné à la société hongroise.

Mikszáth fut membre du parti libéral hongrois et fut élu en 1887 à l'Assemblée Nationale de Hongrie.


source : Babélio

Ouvrages traduits en français :


- Un étrange mariage
- Le parapluie de Saint-Pierre






Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Miksza10

Kalman Mikszath : Le Parapluie de Saint Pierre. - V. Hamy

Parce qu'un vagabond un peu cinglé dépose un parapluie sur le berceau d'une petite fille, la sauvant ainsi de l'orage, le dit parapluie est élevé bientôt au rang de sainte relique.
Et en tant que telle, il produit plus d'un miracle.
La réalité est évidemment plus prosaïque, mais elle n'intéresse visiblement pas le conteur, dont le plaisir est de se faire plaisir et de le communiquer. Et il a bien raison.
Pari réussi !

Voilà un récit très malin, fait de fausse naïveté, d'allégations mensongères de parfaite mauvaise foi, et que l'auteur se fait un plaisir de rapporter en dégageant sa responsabilité éventuelle. Où l'art de la digression est souverain et parfaitement assumé.
Les portraits très réussis et le sens de l'ellipse, le rythme entrainent forcément l'adhésion.
Surtout ne rien dévoiler les détails du récit pour ne pas frustrer le lecteur.

L'histoire est censée se passer dans la Hongrie du XIXe siècle, en une période de paix, et l'auteur, Kalman Mikszath, (1847-1910) malheureusement circonscrit aux limites de son pays.
Et c'est bien dommage !


mots-clés : #humour #xixesiecle
par bix_229
le Mer 24 Oct 2018, 18:45
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Kalman Mikszath
Réponses: 9
Vues: 424

Jim Harrison

En route vers l’Ouest

Regroupe 3 novellas, En route vers l'ouest, La Bête que Dieu oublia d'inventer, J'ai oublié d'aller en Espagne.

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 418tgb11




En route vers l'ouest
Où l’on retrouve Chien Brun (C.B.), déjà personnage dans La femme aux lucioles et Julip… Loin de son Michigan natal (pêche, forêts et fraîcheur), il découvre Los Angeles (occasion d’un réjouissant déluge de surprises et méprises), bientôt avec Bob, un scénariste morfal où l’on a reconnu l’auteur soi-même ‒ mais C.B. lui-même, entre pur crétin seulement motivé par le sexe, l’alcool et la bouffe, « autochtone » au rôle de Candide "simple d’esprit", n’a-t-il pas un peu de Big Jim dans son approche du monde ?
« Le plus difficile pour un homme de la campagne débarquant dans une vaste métropole est de comprendre le rapport entre le métier des citadins et l’endroit où ils habitent. »

« Au plus profond des feuillages tout proches du bosquet de bambous, il se demanda si sa propre existence recelait le moindre secret ou si on lisait en lui à livre ouvert comme dans un vieux bouquin de poche tout fripé. Ce doute lui passa rapidement lorsqu’il remarqua que les carpes orange nageaient invariablement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre au milieu de leur bassin miniature et ombragé. Sans conteste, ces carpes étaient plus intéressantes à observer que les divagations nombriliques d’un type en proie au doute métaphysique. Comme nous tous, C.B. ignorait les tenants et les aboutissants de l’existence. Soudain, la carpe de tête exécuta un demi-tour tort gracieux et se mit à entraîner son banc dans le sens des aiguilles d’une montre. Là se trouvait sans doute l’une des réponses aux millions de questions que la vie ne posait pas. »

« À la taverne, deux vieux vétérans de la Seconde Guerre mondiale lui avaient confié que, dans l’Europe ou le Japon en ruine, on pouvait faire l’amour en échange d’une barre de chocolat, mais cette transaction lui avait paru tout sauf admirable. Le moins qu’on puisse faire, c’était de rôtir un poulet et de préparer de la purée pour la pauvre fille, avant de lui mitonner un pudding aux pommes avec du sucre brun et beaucoup de beurre. »




La Bête que Dieu oublia d'inventer


Le narrateur, un vieux solitaire un peu aigri, établit un témoignage ‒
« Peut-être les écrivains racontant une histoire procèdent-ils en réalité à l’enquête d’un coroner… »

‒ sur son jeune ami disparu (suicide par natation), Joe, au comportement insensé suite à un traumatisme cérébral (une sorte de perception modifiée/ directe du monde, particulièrement "sauvage", car perdue sa mémoire visuelle il « voyait chaque chose pour la première fois ») :
« Est-il un chien malade qui désire se terrer, un mammifère qui trouve sa sécurité dans le secret, un jeune homme blessé qui tente vaillamment de mettre un peu d’ordre dans toute sa confusion ? »

Ayant « perdu toute une vie de conditionnements et d’habitudes », « Joe est parti à pied pour dresser de nouvelles cartes du monde, ou plutôt du seul monde que ses sens toléraient. »
Il y a nombre de réflexions typiques de la manière de Big Jim, tournant comme souvent chez lui sur handicap/ infirmité/ déficience/ incapacité/ diminution physique.
Que le narrateur soit fort cultivé légitime de nombreuses références érudites, et pas que littéraires ‒ comprenant une quantité confondante d’auteurs que je ne connais guère ‒, comme Le Darwinisme neuronal d’Edelman (qui au passage explicite le fait que nous soyons tous des individus différents).
Cette dimension "métaphysique" du texte en rend la lecture complexe, le fil des péripéties étant lui aussi très riche, avec une profusion de détours anecdotiques qui ne nuisent cependant pas à la cohérence à l’ensemble.
J’ai aussi apprécié les remarques, probables fruits de l’expérience personnelle de l’auteur, concernant les observations interspécifiques (geais, corbeaux, ours).
« J’ai actuellement l’impression que mon réservoir humain est vide et que j’en constitue le sédiment, la couche de saleté amassée au fond, le résidu de mes propres années. »

« Je ne veux pas dire qu’une rivière serait une panacée, seulement que notre cerveau est incapable de maintenir ses structures troublées lorsqu’il se trouve confronté à une rivière. Je pense que c’est la raison non avouée qui pousse tant de gens à pêcher la truite, alors que la plupart sont tellement incompétents qu’ils ont très peu de chance d’attraper un seul poisson sur leur mouche. »

« Assis sur la terrasse en somnolant de temps à autre, j’ai pensé qu’on avait beaucoup de mal à reconnaître la part immense de notre vie consacrée à de monstrueuses conneries. »

« Je monte et descends, je tourne en rond, ainsi que le veut la condition humaine, mais ne peut-on faire un nombre limité de nœuds sur une longueur de corde donnée ? »

« …] j’ai toujours trouvé plus intéressantes les raisons pour lesquelles un homme croit à quelque chose, que ce qu’il croit. Il ne s’agit pas là d’une subtilité, mais d’une flagrante évidence. »

« Mon esprit a tourbillonné un instant à l’idée qu’un toubib doit dire au revoir aux vivants, alors que le croque-mort, lui, n’a pas besoin d’attendre la moindre réponse. »

« L’angoisse provient de la monotonie du train-train, de cette "vie non vécue" dont on parle si souvent, de l’impression d’occlusion qui accompagne tout naturellement une curiosité étouffée, ou une curiosité qui s’est enterrée dans un trou familier. »

« Depuis ma jeunesse j’ai toujours eu le sentiment de rater quelque chose, sans doute parce que c’était la vérité. »





J'ai oublié d'aller en Espagne

Encore un quinquagénaire, un écrivain producteur de brèves biographies à défaut des œuvres qu’il avait rêvées, riche, raté et ridicule.
Peut-être parce que la fascination mâle pour les croupes féminines devient lassante, ou qu’il n’y a là pas d’autre vue sur la nature qu’un aperçu du Mississippi, c’est assez décevant.

« Il m’est impossible de considérer mon comportement sexuel autrement qu’en termes comiques, même si j’y trouve des motifs d’émerveillement. »

« Ils auraient mieux fait de brûler mes recueils de poésie. Car mes livres appartenaient à une culture qui n’était désormais plus la nôtre. Les idéaux de la jeunesse vous tuent parfois, mais ils méritent de le faire. Les idéaux de la jeunesse sont façonnés à grand-peine par les maîtres des siècles passés, de Gongora à Cela, de Villon à Char, d’Emily Dickinson jusqu’à nous autres, pauvres Bartleby. »

Question : « mon chien incapable, Charley », dans En route vers l'ouest, « mon pathétique clébard Charley », dans La Bête que Dieu oublia d'inventer, seraient-ce des allusions à Mon chien stupide, de John Fante ?


mots-clés : #humour #identite #nature #vieillesse
par Tristram
le Ven 28 Sep 2018, 20:09
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Jim Harrison
Réponses: 53
Vues: 3104

Frédéric Berthet

Daimler s'en va

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Image_13


J’ai hésité à ouvrir un fil pour un auteur qui n’a que très peu publié, mais comme j’avais voulu le faire pour Jean de La Ville de Mirmont,  pourquoi pas pour Frédéric Berthet.
De plus, « Daimler s’en va » me semble entretenir certaines parentés avec «Les Dimanches de Jean Dézert » : brièveté du texte, univers du quotidien, humour et intense sensibilité. Le texte de Berthet est cependant plus marqué par l’absurde et les procédés d’écriture de la seconde moitié du XXe siècle.
S’il y a bien un livre auquel s’appliquerait la formule de C. Marker « L’humour est la politesse du désespoir », c’est bien celui-ci. Raphaël Daimler (dit Ralph), probable autoportrait de l’auteur, se révèle comme un funambule, n’ayant pas appris le métier, et virevoltant avec grâce au bord d’un précipice. Il sait qu’il va tomber, mais l’important est de le faire avec une suprême élégance !  

Il est vrai que Raph, sorte de détective sans enquêtes, joue de malchance. Sa belle vient de le quitter pour les îles. Il va faire une vague tentative pour la rejoindre :

Daimler fait passer dans Le Figaro la petite annonce suivante : « Jeune homme sérieux, titulaire d’une licence de droit, bon en équitation, cherche place de précepteur ou secrétaire particulier aux Barbades anglaises » Il ne reçoit AUCUNE réponse.


Rapidement son attention se porte vers d’autres filles qu’il a l’occasion de rencontrer, mais sans grand succès.

Daimler a repéré, dans l’immeuble d’en face, une fille, qui passe et repasse devant une fenêtre (tout habillée). Daimler, quant à lui, est penché à sa propre fenêtre et tient à la main une poêle dans laquelle il vient de faire sauter quelques petites pommes de terre, taillées en cube. Il en lance quelques-unes, pour essayer d’attirer l’attention de la fille. Il rêve d’avoir son téléphone, de l’appeler et de lui dire, sur un ton excédé : « Ecoutez, ça fait un quart d’heure que je vous lance des petites pommes de terre sautées, et… »


Parfois, il observe sa chambre à partir des toits :

Il s’installe confortablement dans l’obscurité, le dos contre la cheminée, les pieds sur une antenne de télévision, et fume une cigarette. Il jette un coup d’œil en direction du fauteuil vide où il était assis une demi-heure avant, et constate avec satisfaction que, vue du dehors, la pièce a l’air paisible, presque studieuse ; elle ressemble à la cabine du capitaine, dans les vaisseaux fantômes.


Daimler souhaiterait beaucoup connaître la gloire littéraire et il s’y prépare :

En fait Daimler prépare déjà le discours qu’il prononcera à Stockholm, lorsqu’on lui donnera le prix Nobel et qu’il sera extrêmement âgé. Il se méfie de ce qu’il sera devenu à cet âge, et prend ses précautions avant.


Il trouve décevant ses tentatives pour renouer avec la poésie :

Quand il avait une quinzaine d’années, Daimler écrivait des poèmes, en octosyllabes, où il était question d’envols de corbeaux au-dessus des terres labourées, d’odeurs citronnées, de parfums capiteux et de femmes alanguies. Il se dit qu’il devrait s’y remettre. Ce qui donne :
Over
Rio Bravo appelle Tango II
Crapaud IV appelle Tango, bon sang
Coyote hurlant appelle Tango malade
Over

A part le fait qu’il soit passé au vers libre, son état d’esprit a changé. L’inspiration ne se commande pas.


Daimler a beaucoup d’états d’âme

Daimler va acheter des croissants. Daimler regarde le journal télévisé. Daimler va au restaurant. Daimler mène une vie normale.
- C’est hallucinant, pense-t-il.


Quand Daimler voit des pigeons dans la rue, il a envie de leur courir après. On lui demanderait pourquoi, et il expliquerait :
- C’est qu’ils manquent d’exercice.


Daimler fait parfois des rêves étranges :

Un autre rêve de Daimler : il est poursuivi par un œuf sur le plat géant, à peu près deux mètres de diamètre, et comme monté sur coussin d’air. Daimler dévale des collines, court à travers bois. De temps en temps, haletant, il se retourne : l’œuf sur le plat continue de le suivre.


Un jour, il aperçoit derrière la fenêtre un pantin le représentant, la tête en bas :

Daimler en a assez. De toute façon, il savait que ça se terminerait comme ça un jour. Ou autrement, mais il devait avoir vu trop de films de vampires
- Eh bien, entre, dit Daimler.
Et, par pure politesse, il va lui-même ouvrir la fenêtre.


Un petit livre drôle, charmant, touchant et qui en offrira beaucoup plus si affinités. Very Happy


Mots-clés : #absurde #humour #viequotidienne
par ArenSor
le Lun 24 Sep 2018, 18:53
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Frédéric Berthet
Réponses: 6
Vues: 467

Flannery O'Connor

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Les-br10

Les braves gens ne courent pas les rues

Le titre veut bien dire ce qu’il veut dire. Ou plutôt Flannery O’Connor a bien trouvé son titre. De surcroit, ce titre lui va bien, parce qu’il souligne bien son esprit, si observateur de ses contemporains et sa lucidité extrême à propos de leurs petits et grands travers. Ce qui n’exclut jamais la tolérance et la tendresse qu’elle ressent pour eux.

Certaines nouvelles peignent un personnage qui n’a rien de brave. Comme la première, qui décrit le départ d’une famille en vacances qui finira par rencontrer un homme pour le moins expéditif. Mais en contraste, bien que “Les braves gens ne courent pas les rues”, certains Braves, sont dans les rues, et dans ses nouvelles. Comme ce Grand-Père qui recueille le fils de sa fille, morte, et qui peine à l’élever.
C’est ce que je voulais dire par, “ce titre qui lui ressemble”. Si les braves gens ne courent pas les rues, pour les reconnaitre, il faut bien que par opposition, D’autres le soient, braves.  

Il y a bien sûr la maladie, les paons, les prédicateurs, les mégères, les enfants mal lunés. Tout y est, c’est encore elle.

mots-clés : #discrimination #humour #nouvelle #ruralité
par Pia
le Jeu 20 Sep 2018, 12:55
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Flannery O'Connor
Réponses: 31
Vues: 1264

Kurt Vonnegut, jr

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 51iip010

Tremblement de temps

quatrième de couverture a écrit:2001 : un « tremblement de terre temporel » renvoie tout le monde en 1991. Un nouveau départ ? Pas vraiment.
L'histoire recommence à l'identique. Les gens commettent des erreurs déjà commises, les mêmes catastrophes se produisent encore et encore. Qui délivrera l'humanité de son infernale apathie ? Kilgore Trout lui-même, l'alter ego littéraire de l'auteur ?

Tel aurait pu être le nouveau roman de Kurt Vonnegut, l'auteur culte d'Abattoir 5 et du Petit déjeuner des champions. Sauf que Kurt n'a pas envie de l'écrire. En tout cas, pas comme ça. À la place, il livre au lecteur la genèse de son récit avorté, et en profite pour l'embarquer dans un étourdissant voyage au pays de la fiction.

Brillante méditation sur les États-Unis, la guerre, les amis, la famille et les choix qui nous composent - la vie, quoi d'autre ? -, Tremblement de temps est un objet littéraire unique, à mi-chemin entre le roman et l'autobiographie. Vonnegut s'y dévoile comme jamais, et livre les clés d'une oeuvre dont le succès, ici comme ailleurs, ne s'est jamais démenti.


Amis de la trame linéaire et explicite passez votre chemin ? Amis du commentaire de lecture clair... aussi ? C'est un joli petit bazar ce Tremblement de temps, tissé d'anecdote, d'appels et de personnages historiques, un petit bazar où distinguer le vrai du faux risque de devenir superflu !

Et il faut en prime s'appuyer l'humour, léger, de l'auteur ainsi que l'omniprésence de Kilgore Trout. Envahissant ? Jusqu'à en devenir sympathique ? Pas impossible.

La sensation d'une lecture décousue mais sympathique, ce Vonnegut a décidément l'air de quelqu'un de bien. L'argument prophétique de la science-fiction est a l'air presque inexploité et en même temps il est là tout le temps, au présent, libre arbitre ? c'est explicite. Tout le reste qui fait une pâte d'images et d'habitudes ça l'est moins et pourtant là-dedans il cherche, retourne, repositionne, rappelle, adoucit beaucoup de choses... sans oublier de dire tout ce qui ne tourne pas rond pour lui, la ligne pacifiste et humaniste est toujours aussi claire.

Et il est observateur. On s'y perd, on s'y amuse, on s'y égare... ça ne donne aucune impression de grand livre mais avec sa manière de brouiller autant les pistes que les niveaux de lecture et pour sa sincérité on en sort forcément mieux qu'on y rentre.

Ca me va moi. Et je reviendrai avec des extraits !

"Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Vous avez à nouveau votre libre arbitre, et il y a du pain sur la planche !"

mots-clés : #contemporain #humour #sciencefiction
par animal
le Lun 17 Sep 2018, 22:08
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Kurt Vonnegut, jr
Réponses: 79
Vues: 2210

Romain Gary

Adieu Gary Cooper

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Images15

Ce n’est certainement pas le plus connu des romans de Romain Gary, mais c’est une satire quelque peu déjantée, et que j’ai trouvé très amusante, de la société des années 60.
En résumé, quelques jeunes hommes américains viennent se réfugier en Suisse pour échapper à la conscription pour le Vietnam. Ils forment une communauté de « ski bums » qui ne se sentent bien que dans la neige, à au moins deux mille mètres « au-dessus de la merde ».

« La montagne blanche, c’est une vraie sirène. Ca vous appelle, ça vous promet. Les sommets. Le ciel. Pour un peu, on se mettrait à penser à Dieu »


Il y a parmi eux Bug Moran, riche homosexuel qui drague dans les toilettes de Zurich et qui rédige des télégrammes d’humour noir lorsqu’un des membres de la communauté va s’immoler par le feu sur les cimes pour des motifs obscurs (c’est l’époque où des bonzes s’immolent de cette façon au Vietnam).

« Votre fils s’était immolé par le feu pour protester contre le briquet de mauvaise qualité qu’on lui avait vendu stop Il est mort dans d’atroces souffrances ce qui explique pourquoi ses dernières pensées furent pour ses chers parents stop Prions chère maman venir recueillir pied gauche demeuré à peu près intact stop Vous assurons que le sacrifice de votre enfant sera pas inutile signé pour l’Association de Lutte pour l’Amélioration des Briquets, Bug Moran, pédéraste ». La poste suisse avait exigé de Moran qu’il supprimât le mot pédéraste. Cela les avait choqués.


On rencontre aussi Al Capone, un poète nouvellement arrivé, mais qui se révèle de la pire espèce :

« Et ce n’était pas tout, l’affreux mec, qui était tout barbu, avec le signe rouge de Brahma peint entre les sourcils, et qui sentait encore le tunnel – tous ses vêtements étaient imbibés de suie – s’était lancé aussitôt dans la philosophie. Bug, sans le savoir, leur avait ramené un « hippy », et s’il y avait une chose que les clochetons, les vrais de vrai, avaient en horreur, c’étaient les « hippies » qui étaient tous des fascistes, enfin, des types qui voulaient sauver le monde, bâtir une nouvelle société, chiasse de merde. Comme si celle qu’on avait n’était pas déjà pas assez jolie. »

Et Lenny (en hommage à Lenny Bruce ?), beau comme un dieu, totalement détaché des valeurs et agitations du monde qui ne possède que deux choses sacrées : sa paire de skis et une photo dédicacée de Gary Cooper, ce qui fait rire ses amis :

« Tu veux que je te dise, Lenny ? C’est fini, Gary Cooper. Fini pour toujours. Fini, l’Américain tranquille, sûr de lui et de son droit, qui est contre le méchants, toujours pour la bonne cause, et qui fait triompher la justice et gagne toujours à la fin. Adieu l’Amérique des certitudes. Maintenant, c’est le Vietnam, les universités qui explosent, et les ghettos noirs. Ciao, Gary Cooper. »


Et c’est bien de cela dont il s’agit dans ce roman, la fin des illusions et d’une conception traditionnelle de l’Amérique avec ses valeurs :

« Il y avait, derrière tout cela, une frontière perdue. Allumer un feu, seller son cheval, abattre son gibier, bâtir sa maison. Il n’y avait plus rien à décider. Toutes les décisions étaient déjà prises. On était toujours chez les autres. On prenait place, on entrait en circulation. Votre vie n’était plus qu’un jeton, vous étiez un jeton qui s’insérait dans le distributeur automatique. Insérez une pièce. Insert one. »


« Perdu rêve américain bon état Dieu famille liberté individualisme. Rapporter contre récompense, si possible avec terres vierges de l’Ouest. Révolutionnaires s’abstenir. »


Lenny comme les autres ski-bums se méfie beaucoup de types comme Al Capone qui prétendent réformer le monde :

« Jésus, pensait Lenny, ça y est. On y est. Psychologie. Sociologie. Analyse. Fais voir ton pipi je te ferai voir le mien. Il n’y a pas moyen de les semer. C’est tout de même pas croyable. Ils ont bâti un monde tellement con et tellement dégueulasse que c’est un vrai Madagascar, bourré de vierges et de poissons néfastes, avec seulement l’aliénation qui a survécu par miracle, quand on arrive à la trouver, et à la garder, et voilà qu’ils vous font encore des leçons de psychologie, de politique, et vous expliquent ce qui ne va pas, comme si quelque chose allait à part la plus grande force spirituelle de tous les temps, comme disait Bug. »


" L'Amérique maintenant c'est Freud, l'angoisse, le doute et la merde. »


« Le marxisme a quand même réussi une chose : nous sommes condamnés à nous branler. C’est ce qu’on appelle « l’absurde ».


En fait, il veut qu’on lui fiche la paix Lenny, quitte à se réfugier en Mongolie extérieure ou plus loin encore :

« Comment s’appelait déjà cet endroit qu’ils ont en Asie, comme la Mongolie extérieure, seulement encore plus loin ? Euthanasie, c’est ça. »


Ils sont parfois un peu rudes les « ski bums », comme pour cette fille, un peu paumée, que Bug a recueilli dans les toilettes de Zurich :

« De millions et des millions de spermatozoïdes qu’ils lâchent dans la nature, et après, ils appellent ça l’Amérique. Regardez-là. Complètement paumée. Les énormes conséquences de la copulation sont totalement ignorées par le couple au cours de l’acte. Cette fille n’aurait jamais dû être mise au monde, ça crève les yeux. Foutre des bébés n’importe où n’importe comment pour qu’ils deviennent n’importe quoi, c’est du génocide. Des naissances comme ça, c’est un assassinat du spermatozoïde. Vous vous rendez compte de ce qu’un spermatozoïde moyen devient aujourd’hui ? Regardez-moi ça. »


Mais quand la fille éclate en sanglot, leur bon cœur réapparait instantanément :

« Les larmes, c’est toujours intelligent. Ca vient de la compréhension. »


La philosophie des « ski bums », qu’ils formulent souvent sous forme de haïkus, est donc quelque peu désabusée et … prudente :

« Le Monde est vachement réussi
Mais que font donc les hommes ici ?
Debout, les damnés de la terre
Foutez-vous bien vite tous en l’air »


« La mort, on connaît pas encore assez là-dessus. C’est comme pour le cancer. C’est pas encore au point. J’aime mieux attendre. »


« Karl Heidegger nous dit qu’au fond,
La mort à quelque chose de con.
D’où, je tire mon argument :
Mourez, mais très, très prudemment. »


Et cette formule qui me ravit :

« Il faut surtout pas aimer ton prochain comme toi-même, il est peut-être quand même un type bien. »


Mais voilà, Lenny qui ne craint rien tant que l’attachement va trouver l’amour en la personne de Jess, fille de diplomate français, milieu que Gary connait bien et qu’il égratigne au passage :

« Vous savez très bien ce que c’est, l’immunité. Vous êtes sous votre cloche en verre en train de regarder le niveau du sang monter autour de vous, et vous traversez de temps en temps le sang dans votre Cadillac pour faire une visite protocolaire au doyen du Corps Diplomatique ou remettre aux assassins une « note verbale » dans laquelle « le gouvernement des Etats-Unis a l’honneur d’informer le gouvernement d’Irak que… » Vous êtes de retour juste à temps pour la réception que vous donnez en l’honneur d’une délégation commerciale venue pour faire des affaires avec les bourreaux… »


Jess est l’exact contraire de Lenny. Elle appartient à un groupe d’activistes parmi lesquels figure un certain Karl Böhm ! Le couple va se trouver entrainé dans une sombre affaire de trafic de devises…

On le devine, transparaît dans ce roman la vision pessimiste d’un Romain Gary qui n’est pas dupe des idéologies et de « l’air du temps », mais qui observe avec ironie, lucidité et tendresse l’univers qui l’entoure. Et toujours chez Gary il y a cet espoir, cette possibilité » de rencontre incongrue entre un Lenny et une Jess  et qui sauve tout.

« Moïse Calvin. Notre chef spirituel. Le grand mufti de Genève. C’est notre Gandhi, quoi. Che Guevara, si vous préférez. »



« La révolte des jeunes bourgeois contre la bourgeoisie était condamnée au canular ou au fascisme, la seule différence entre les deux étant quelques millions de morts. »



" Un journal a écrit que ce qui nous manque, aux jeunes, c'est une guerre, ce qui ne nous apprend rien sur les jeunes mais en dit long sur les vieux. »



Terminons sur ces quelques mots qui pourraient résumer la trajectoire de l’auteur


« Après elle va encore croire que je suis cynique.  Je suis pas cynique, moi. Je voudrais seulement choper la maturité, comme les gars qui se foutent enfin une balle dans la tête. »


Bon, j'édite mais finalement je laisse, ce sont deux citations qui m'ont fait rire (je sais, je suis un grand enfant  Very Happy )

« C’est le genre de sourire qu’un gorgonzola vieux de mille ans aurait eu, s’il avait encore la force de sourire, au lieu de se contenter de puer. »


« Le garçon sortit en courant du café et les regarda avec une expression de veau qui fait une prise de conscience et se rend brusquement compte avec horreur que sa mère est une vache. »


mots-clés : #aventure #humour #politique
par ArenSor
le Mar 21 Aoû 2018, 18:16
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Romain Gary
Réponses: 37
Vues: 1666

Raymond Queneau

Le Chiendent

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 Le_chi10


La scène se tient à Paris, et surtout sa banlieue, début des années trente (roman paru en 33), dans les classes populaires.
Etienne Marcel (comme la rue et la station de métro), d’abord une silhouette, devient un « être plat », puis un « être de consistance réduite », un « être de réalité minime », prenant de l’épaisseur aux yeux de l’observateur, Pierre Le Grand :
« Au lieu d’être découpé comme un soldat d’étain, ses contours s’adoucissent. Il se gonfle doucement. Il mûrit. L’observateur le distingue fort bien, mais n’en aperçoit aucune raison extérieure. Il a maintenant en face de lui un être doué de quelque consistance. Il constate avec intérêt que cet être doué de quelque réalité a les traits légèrement convulsés. Que peut-il se passer ? Cette silhouette est un être de choix. »

« J’observe un homme.
‒ Tiens. Romancier ?
‒ Non. Personnage. »

… et prenant conscience du monde et de lui-même, devenant « un homme qui pense » ; c’est la naissance d’un personnage au travers de ses propres sensations de narrateur :
« Il m’a suffi de tourner la tête à droite au lieu de la tourner à gauche, de faire un pas de plus et j’ai découvert des choses à côté desquelles je passais chaque jour, sans les voir. Je ne tournais pas la tête ; je l’ai tournée. Mais pourquoi l’ai-je tournée ? »

« …] j’ai beaucoup changé ces derniers temps je m’en aperçois maintenant oui le monde n’est pas tel qu’il apparaît, du moins quand on vit tous les jours la même chose alors on ne voit plus rien il y a pourtant des gens qui vivent pareil tous les jours moi, au fond je n’existais pas [… »

Le hasard fait donc se rencontrer Etienne (jeune employé de banque, propriétaire d'une villa inachevée dans la banlieue) et Pierre (oisif rentier), mais aussi Narcense, jeune saxophoniste de jazz au chômage et fasciné par les femmes, Sidonie Cloche, sage-femme avorteuse, Saturnin Belhôtel concierge, écrivain et philosophe à ses heures, Dominique qui tient une friterie à Blagny, Ernestine sa bonne, le père Taupe, vieux brocanteur misérable, « ivrogne et lubrique », les adolescent Théo et Clovis, le nain Bébé Toutout…
Imbroglio savamment intriqué de coïncidences, des bouts d’existences se croisent pour nouer l’intrigue structurée en boucle.
« Alors, ils quittèrent la clairière qui se trouve devant Carentan et, franchissant les fausses couches temporelles de l’éternité, parvinrent un soir de juin aux portes de la ville. Ils se séparèrent sans rien dire, car ils ne se connaissaient plus, ne s’étant jamais connus. »

Je tiens à préciser que la lecture de ce livre n’est pas laborieuse : le lecteur n’est jamais (vraiment, ou longtemps) égaré, et en définitive peu d’effort lui est demandé.
Accumulations rabelaisiennes, échos et rimes, rêves, stream of consciousness, (et même un désopilant fantasme/ digression, l’histoire du bilboquet), échanges épistolaires (ou d’« épistoles »), satires et tous genres d’humour, toutes formes de parodies (« Ernestine, Ernestine, disparue ! »), diverses techniques littéraires sont utilisées (sans jamais insister jusqu’à devenir lourd) ‒ et c’est toujours un grand plaisir de lecture.
La transcription phonétique qui caractérise partiellement son œuvre y apparaît déjà, comme une des sources de néologisme :
« Non, sa belle argent, elle l’aurait pas chtée comm’ ça su’ l’tapis vert, pour qu’aile s’envole et qu’aile la r’voie pus. Non. »

« Narcense n’ose se risquer. Il presquose, puis recule. »

D’une manière générale, c’est une vaste jubilation de mots, parfois aussi des archaïsmes :
« "Alibiforains et lantiponnages que tout cela, ravauderies et billevesées, battologies et trivelinades, âneries et calembredaines, radotages et fariboles !" se dit-elle. »

Souvent une certaine mélancolie affleure, teintée d’une réelle métaphysique :
« Sur le quai, des tas d’êtres humains tout noirs attendaient. On aurait dit du papier à mouches. Le jour, un peu abruti, n’était pas encore bien levé. L’air, parfaitement purifié par la nuit, recommençait à puer légèrement. À chaque instant, le nombre des attendants augmentait. Les uns ouvraient à peine des yeux rongés par le sommeil ; d’autres semblaient plus bas que jamais. Beaucoup étaient frais et dispos. Et presque tous avaient un journal à la main. Cette abondance de papier ne signifiait rien. »

« " C’est ça la vie, c’est ça la vie, c’est ça la vie." »

« Ils s’enfoncent dans leurs destins réciproques comme des crevettes dans le sable, ils s’éloignent et, pour ainsi dire, meurent. »

Une grande scène, celle des noces, qui se terminent par une macabre agonie :
« Elle ne saurait plus tarder ; l’autocar qui la transporte fend l’air ; sa carrosserie trépide d’impatience ; tel un cheval fougueux transportant sur son dos un capitaine de gendarmerie qui craint d’arriver à l’école du soir quand le cours de versification sera terminé, ainsi le puissant quadricycle emporte la noce joyeuse vers son destin, en avalant des kilomètres et en chiant de la poussière, rugissant comme un lion et ronflant comme un dormeur enrhumé. Il égrène un à un les villages de la route et bondit par-dessus les fossés, les ornières et les caniveaux ; les bicyclistes ne le font pas reculer, il aplatit les poules de son pneu increvable, les virages fascinés se laissent prendre à la corde, il foudroie la campagne et subjugue la ville, l’intelligent l’admire autant que l’imbécile. »

« C’est comme moi. I reste du pourri, mais la p’tite voix qui parle dans la tête quand on est tout seul, i n’en reste rien. La mienne quand è s’taira, è r’ parlera pas ailleurs. C’est ça qu’est drôle. C’est pas qu’ ça m’fâche autrement. On s’ passera d’moi. J’ m’en doute bien. Et je m’ passerai bien d’moi-même.
[...]
Bien sûr, y a quéque chose de très simple et tout l’ monde sait ça : la femme Taupe va mourir passque plus tôt ou plus tard, ça finit par arriver et si on vit c’est parce qu’on mourra. Pas vrai ? »

Grinçante caricature des "idéaux" petits-bourgeois :
« "Dans six mois au plus, songe Mme Belhôtel, nous aurons notre petite maison, notre petite maison close. Je la voudrais dans un quartier tranquille et sûr ; une clientèle bourgeoise et fidèle ; sept à huit filles, pas plus ; mais bien choisies. Il y aura tout plein d’or et de velours rouge, et l’on vivra dans l’abondance et le calme et Clovis deviendra ingénieur et il épousera la fille d’un gros industriel et les petits enfants auront une bonne anglaise avec de grandes dents et des rubans bleus flottant sur ses fesses osseuses. »

« Tu vas décrire avec régularité cette splendide trajectoire, Clovis, et rien ne pourrait t’en empêcher. (À moins qu’il ne crève en chemin, mais c’est pas la peine de le lui dire, il est d’un naturel si peureux, il se frapperait.) »

Queneau anticipe aussi la seconde Guerre Mondiale (roman écrit en 1932), avec « charge à la boyaux-nets » :
« Le conflit entre la Gaule et l’Étrurie va probablement tourner en conflagration mondiale. Les Ligures et les Ibères vont sans doute se joindre aux Gaulois ; les Ombriens, les Osques et les Vénètes aux Étrusques. Le peuple polonais a déclaré qu’il soutiendra son alliée de toujours et qu’il mettra sa Vistule à la disposition du gouvermint froncé. »

« Et de nouveau la culture française allait être sauvée, on allait même lui donner du bon engrais à cette culture, quelque chose de soigné, du sang et du cadavre. »

Impossible de ne pas penser à Céline, qui à la même époque publiait Voyage au bout de la nuit
Je suis particulièrement sensible au thème des personnages qui se savent dans un livre (fréquent dans l’œuvre romanesque de Queneau, pour ce que j’en ai lu) :
« ‒ Quel livre ? demandèrent les deux maréchaux errants.
‒ Eh bien, çui-ci. Çui-ci où qu’on est maintenant, qui répète c’ qu’on dit à mesure qu’on l’ dit et qui nous suit et qui nous raconte, un vrai buvard qu’on a collé sur not’ vie.
‒ C’est encore une drôle d’histoire, ça, dit Saturnin. On se crée avec le temps et le bouquin vous happe aussitôt avec ses petites paches de moutte. »

Parfois même le personnage (ou l’auteur ? ici Saturnin) apostrophe le lecteur :
« Gentil, gentil lecteur, soldat zou caporal, moule à gaufre, fesse de farine, je ne te cacherai pas plus longtemps, je suis soûl, soûl comme une vache, salement soûl. »

Le « coupe-œufs-durs-en-tranches-minces » vendu par un camelot, outre un témoignage des foires d’antan, marque l’absurde et le surréalisme qui affleurent dans ce beau roman.
Le titre fait je pense référence à la vie sous forme de reprises têtues, « multiples et complexes », cf. la première-dernière phrase.
Je regrette de n’avoir pas commencé ma découverte de Queneau par ce roman, certainement la meilleure porte d’entrée dans son univers.


mots-clés : #absurde #humour #universdulivre
par Tristram
le Dim 19 Aoû 2018, 13:39
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Raymond Queneau
Réponses: 33
Vues: 1717

Éric Chevillard

Défense de Prosper Brouillon
Fantaisie critique publiée en 2017

Tag humour sur Des Choses à lire - Page 3 97828810

« C’est un petit bijou d’ironie », selon mon amie H. à qui j’ai demandé de lire Défense de Prosper Brouillon. En effet, cette fantaisie critique écrite par antiphrases est d’une habileté tout à fait remarquable.

Éric Chevillard s’amuse d’abord à détourner quelques remarques destinées au critique un peu sévère afin de nous concocter l’hilarant tableau du « microcosme germanocreusois ».
D’un côté, vous avez Prosper Brouillon ruisselant de sueur, couvert de poussière, qui a œuvré tout le jour dans la carrière pour détacher un beau morceau du monde, un quartier de réel compact avec des gens plantés dessus ; de l’autre, ces prétendus esthètes, oiseux, amphigouriques comme le mot lui-même, celui-ci ayant au moins l’excuse d’être cohérent avec sa définition alors qu’ils ne sont que des faux jetons assoiffés de reconnaissance. Ils jappent en reculant devant les auteurs de best-sellers, ils espèrent être vus enfin dans leur lumière, goûter à leur gloire en leur mordillant les orteils. Quel spectacle navrant !

Quant à Prosper Brouillon, il est la « figure de synthèse d’une vingtaine d’auteurs contemporains », déjà passés à la moulinette dans le Feuilleton qu’Éric Chevillard a tenu durant six années (2011-2017) dans Le Monde des livres. Ici, ces auteurs ne sont pas nommés, mais leurs citations réintégrées dans un petit roman niais conçu pour articuler toutes ces trouvailles horrifiantes, où la dimension érotique, grossière et ridicule, finit par devenir sordide. Je vous laisse le plaisir d’en découvrir toute la délicatesse.
Se coucher dans l’ombre bleue d’un cyprès, à jamais délivré de toutes ces horreurs…

Et déjà notre main fébrile cherche un flingue.

Des imposteurs en littérature. Dont les livres sont souvent placés en tête de gondole dans les librairies. Et ces bouquins bancals, sûrement rewrités pour la plupart, sont alors pris pour ce qu’ils ne sont pas. Nombre de lecteurs doivent être dupés par l’autorité d’une prestigieuse maison d’édition ou les fanfaronnades d’un auteur agile sur les plateaux télévisés.

Il faut le croire. Ou comment comprendre un tel engouement pour ces histoires insignifiantes et parsemées de tournures d’une vulgarité extrême ? Lesquelles laissent entrevoir une vision non moins médiocre du monde, génératrice de représentations accablantes. Parmi les perles pêchées par Éric Chevillard :
Qu’avait-elle en tête ? Des rêves de boniche, des fantasmes puérils, des chimères de ménopausée. Elle allait, oui, se détériorer, devenir une pauvre chose flasque et ridée.

[…] il y a un moment où une femme doit choisir entre son visage et son corps. Grâce à la graisse, elle avait sauvé sa figure […], mais elle était devenue énorme en dessous.


Heureusement, le trésor empoisonné nous est livré dans un fabuleux écrin. On le ressort, on le relit. Pour l’humour caustique, l’écriture ciselée et les fascinantes figures acrobatiques d’Éric Chevillard. Pour les magnifiques illustrations de Jean-François Martin, qui contribuent elles aussi à nous élever toujours plus haut au-dessus de ce marécage, un terrain saturé de clichés nauséabonds, impropre à la culture de notre esprit.

On rit beaucoup. Mais on aurait quand même un peu envie de pleurer.
J’ai coché quelques passages, donc, en lisant Les Gondoliers. Mais je me suis vite fatigué. L’écriture en est aussi hardie de bout en bout. Il faut le savoir : c’est un livre dont on ne sort pas indemne. Le lecteur prend une vraie claque. Mieux : un uppercut le plie en deux, puis le genou le cueille à la mâchoire.

Qui se décroche.


Éric Chevillard, dans l’émission de radio « Caractères » présentée par David Collin, raconte ce qui l’a incité à écrire cette fantaisie critique corrosive :
Le problème est que ça finit par être toxique. Ce n’est pas seulement ridicule. Comme c’est beaucoup lu, ça fige un certain état de la langue aussi. Ça n’est pas sans influence sur le désespoir contemporain. Au bout d’un moment, nos représentations du monde aussi mal formulées finissent par… y’a un effet de retour qui se produit dans le réel et c’est le réel même qui nous paraît cafardeux d’un coup d’un seul. Donc je me sens non seulement le droit mais le devoir de stigmatiser ce type de littérature ; parce qu’elle est toxique.

mots-clés : #humour #universdulivre
par Louvaluna
le Ven 10 Aoû 2018, 23:26
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Éric Chevillard
Réponses: 84
Vues: 3280

Revenir en haut

Page 3 sur 7 Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7  Suivant

Sauter vers: