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329 résultats trouvés pour historique

Alice Zeniter

L'art de perdre

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 51izds10

Il y a Ali, le maître incontesté du clan, un kabyle qui a trouvé un certaine richesse. Il a donné deux ans de sa vie pour la France, pendant la guerre. il n'en a jamais parlé. Au moment de la guerre d 'Algérie, il a choisi le "mauvais" côté (choisi? le "choix" d'être "protégé d'assassins qu'il déteste par d'autres assassins qu'il déteste") et il a du fuir la vengeance du FLN en 62, avec sa famille et guère de bagages.
La France l'a "accueilli" dans un camp, sous une tente, puis dans des baraquements , et des années après, quand on lui a attribué un appartement, c'était à des centaines de kilomètres de là. Il a continué à se taire.

Son aîné Hamid a grandi dans cette misère et ce renoncement, puis  s'est peu à peu détaché, "émancipé" dit-on, il a mis une distance, a construit autre chose, l'islam se perd en route.. Mais lui aussi s'est toujours tu sur son passé et ses blessures. "Il a confondu l'intégration avec la technique de la terre brûlée".

Sa fille ainée Naïma, qui a été nourrie à ce silence, a longtemps fait comme si de rien n'était. mais c'était là, évidement, l'histoire était là, incrustée d'Histoire,  les haines autour d'elle persistaient, et il a bien fallu une espèce de retour, même si

-Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout. Tu viens d'ici mais ce n’est pas chez toi.


Il s'agit donc du récit de ces pertes diverses mais semblables, auxquelles  chaque génération donne sa problématique propre. Ces pertes chacun  les mène  avec son art propre, silence ou parole, avec ou sans bonheur, mais vaille que vaille, chacun à sa façon.

Tout cela donne un beau roman, quoique un peu appliqué dans le style, sans doute un peu trop sage dans la forme, mais dont l'intelligence humaine et géopolitique portant sur tout un siècle font que je lui "pardonne". Il y a pas mal de maladresses, surtout dans la première partie où, comme églantine, j'ai du mal à entrer et sentir les personnages incarnés. Dans ce début,  Alice Zeniter ne sait pas trop jouer de l’œil de Naima sur l'histoire de ses ascendants (soit trop soit pas assez présent) , adopte par moments un discours plus documentaire que romanesque. Et puis,, quand la révolte de Hamid se construit, la sauce a fini par prendre pour moi, et je me suis attachée à ces hommes et ces femme que je ne connaîtrai jamais (même si je les ai parfois ne face de moi), mais que l'auteur m'apprend à connaître au delà de mes  (nos)idées toutes faites.

Il y a beaucoup à apprendre, bien au delà des seuls faits dans l'art de perdre.
Car  l'extrême talent  d'Aiice Zeniter est  de faire de cette histoire que d'aucuns pourraient trouver simple (les harkis, l'immigration maghrébine, et les générations suivantes) ou en tout cas plus simple qu'elle n'est, tout un nœud de complexités,  de contradictions, de nuances, un nœud inextricable mais qui permet de voir l'autre aussi différent qu'il soit, comme un possible - et un possible souffrant.  C'est un appel vivant à une compréhension mutuelle.

mots-clés : #colonisation #devoirdememoire #exil #guerredalgérie #historique #identite #relationenfantparent
par topocl
le Jeu 17 Mai - 10:38
 
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Sujet: Alice Zeniter
Réponses: 35
Vues: 3036

Ernesto Sábato

Alejandra

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 97820210


Le livre commence sur l'annonce d'un fait divers : l'assassinat par Alejandra de son père Fernando dans la chambre de la tour de la famille suivi du  suicide de la jeune femme par le feu puisqu'elle provoque un incendie. Le "rapport sur les aveugles" découvert dans les restes de la chambre peut-il expliquer ce drame, celui d'une grande famille de Buenos Aires ?

1ère partie : Martin le jeune homme amoureux d'Alejandra conte sa rencontre avec la jeune femme insaisissable, mystérieuse, laquelle dit avoir besoin de lui mais cèdera néanmoins avec réticence à l'amour physique.

2ème partie : le rapport sur les aveugles établi par le père d'Alejandra, Fernando, visiblement paranoïaque révèle sa peur obsessionnelle des aveugles, depuis l'enfance

3ème partie : la voix de Bruno ami de la famille qui en connait le passé et qui a aimé Georgina la femme de Fernando et à travers elle Alejandra.


Ce que j'ai trouvé intéressant  :  

- la partie du rapport sur les aveugles bien maîtrisé dans les hallucinations, les élucubrations, repoussant,  construit par  Fernando ;

-  la fuite des soldats qui accompagnent Lavalle, qui est en fond de l'histoire de la famille et de l'Histoire de l'Argentine ; cette suite qui scande le récit adroitement.

Je me suis un peu lassée des états d'âme du jeune homme, des sautes d'humeur d' Alejandra.


L'atmosphère du livre est trouble, dérangeante, par moment je ressentais le besoin de  "prendre l'air". La dernière page tournée je ne sais toujours pas pourquoi Alejandra a tué son père, pourquoi elle s'est suicidée par le feu (même si elle "voyait souvent un incendie" dans ses rêves) donc je suis frustrée.  Alejandra garde sa part d'ombres, de ses rapports avec ses parents nous ne savons pas grand chose, mais ils semblent également malaisés et maléfiques.

Il est vrai que le destin des membres de cette branche de la famille a subi les soubresauts de l'Histoire de l'Argentine, plus que toute autre et qu' ils sont tous "plus ou moins" atteint de folie.


c'était une bonne lecture tout de même et le lien avec le précédent Tunnel est visible.


mots-clés : #amour #criminalite #famille #guerre #historique #pathologie
par Bédoulène
le Jeu 17 Mai - 8:57
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Claudio Magris

Danube

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 Danube10

C’est la descente de ce fleuve, avec au fil de son cours la mosaïque de la Mitteleuropa, contrée des particularismes, et d’un certain art de vivre comme en perpétuel déclin, empreint d’une mélancolie propre…
Voici d’ailleurs qui éclaire certaines œuvres mitteleuropéennes :
« Le Danube est un fleuve autrichien, et autrichienne est la méfiance envers l’Histoire, qui résout les contradictions en les éliminant, dans une synthèse qui domine et annule les termes du débat, en un futur qui est bien proche de la mort. Si la vieille Autriche, aujourd’hui, nous apparaît souvent comme une patrie selon notre cœur, c’est peut-être parce qu’elle était celle d’hommes qui doutaient que leur monde pût avoir un avenir, et ne voulaient pas résoudre les contradictions de leur vieil empire, mais bien plutôt différer leur solution, dans la mesure où ils se rendaient bien compte que toute solution eût impliqué la destruction de quelques-uns des éléments essentiels à l’hétérogénéité de l’empire, et donc la fin de cet empire même. »

Commentaires fort bien nuancés sur Heidegger, Hamsun, Céline ; éclairages sur beaucoup d’autres auteurs (comme Celan, Canetti, Cioran, Ionesco, Istrati, parmi ceux que j’ai un peu lu) :
« Kafka et Pessoa font un voyage au bout, non pas d’une nuit ténébreuse, mais d’une médiocrité incolore encore plus inquiétante, dans laquelle on s’aperçoit qu’on n’est qu’un portemanteau de la vie et au fond de laquelle il peut y avoir, grâce à cette conscience, une ultime résistance de la vérité. »

…et sur l’Histoire, la géographie :
« …] peut-être ne serons-nous vraiment sauvés que lorsque nous aurons appris à sentir, concrètement et presque physiquement, que chaque nation est destinée à avoir son heure et qu’il n’y a pas, à l’absolu, de civilisations majeures ou mineures, mais bien plutôt une succession de saisons et de floraisons. »

… et sur la littérature en général :
« De la littérature comme déménagement ; et, comme dans tout déménagement, il y a des choses qui se perdent et d’autres qui resurgissent de recoins oubliés. »

« La littérature offre une compensation à l’absence, grâce à ce qu’elle transfère sur le papier en le volant à la vie, mais en laissant cette dernière encore plus vide et absente. Un écrivain, dit Jean-Paul, ne conserve toutes ses connaissances et toutes ses idées qu’à travers ce qu’il a écrit, et celui dont on jette au feu les manuscrits reste démuni et ne sait plus rien ; quand il erre dans les rues sans ses carnets il est complètement ignorant et stupide, "pâle silhouette et copie de son propre moi, son représentant en curator absentis". »

« Quand seront partis encore quatre ou cinq auteurs significatifs, me dit Csejka, moi j’écrirai mes critiques et mes essais pour personne. Mais d’un point de vue littéraire c’est peut-être aussi un avantage d’écrire pour personne, à une époque où partout l’organisation de la vie culturelle prétend, faussement, représenter tout le monde. »

Egalement des observations toujours d’actualité, voire avant-gardistes (essai publié en 1986) :
« …] l’automatisme mécanique de l’histoire et de l’économie mondiales, qui englobe la vie personnelle en en faisant une simple donnée statistique, broyant et recyclant l’individu dans des processus collectifs et substituant à l’universel la loi des grands nombres. »

« Aujourd’hui les media sont le message, ils modifient et effacent l’Histoire, tel Big Brother dans 1984, d’Orwell. »

« L’anticapitalisme romantique idéalise indûment le monde rural archaïque, la communauté avec son chaud souffle d’étable, et oublie ce qui s’y mêlait presque toujours de misère noire et de sombre violence. La société urbaine, si souvent et si tendancieusement accusée d’aliénation, a libéré l’individu, ou tout au moins mis en place les prémisses de sa libération. »

Magris recourt au concept de « persuasion » (au sens passif du fait d'être persuadé, de l’état de celui qui est persuadé, acception qui participe des notions d’assurance, de conviction, voire de confiance) :
« La persuasion, a écrit Michelstaedter, c’est la possession toujours présente de sa vie et de sa personne, la capacité de vivre à fond dans l’instant sans l’obsession délirante de le brûler au plus tôt, de le prendre et de l’utiliser en vue d’arriver le plus vite possible au futur et donc de le détruire dans l’attente que la vie, toute la vie, passe rapidement. Celui à qui la persuasion fait défaut consume son être dans l’attente d’un résultat qui doit toujours venir, et qui ne vient jamais. »

Il parle déjà de post-modernisme :
« Vienne est la ville du post-moderne, dans laquelle la réalité cède devant sa représentation et devant les apparences, où les catégories fondamentales se diluent, où l’universel s’actualise dans le transcendant quand il ne se dissout pas dans l’éphémère, et où la mécanique des besoins emporte les valeurs dans son tourbillon. »

C’est aussi l’interface entre Occident et Orient ‒ la route des invasions.
Une ballade érudite, donc, qui peut d’ailleurs se rattacher à la littérature de voyage.
Ses compagnons de voyage apparaissent au détour d’une vue, silhouettes à peine esquissées...
Le mot qui revient le plus est peut-être « aimable » ; effectivement…

« La civilisation et la morale se fondent sur une distinction nécessaire, et fort difficile à établir, entre l’homme et l’animal. Il est impossible de vivre sans détruire de vie animale, ne serait-ce que celle d’organismes microscopiques qui échappent à notre perception, et il est impossible de reconnaître aux animaux des droits universels et inviolables, de considérer d’une manière kantienne chaque animal comme une fin plutôt que comme un moyen ; la solidarité fraternelle peut aller jusqu’à embrasser l’humanité entière, mais pas au-delà. Impossibilité qui rend inévitable la séparation entre monde humain et monde naturel et qui contraint la culture, qui lutte contre les souffrances infligées aux hommes, à bâtir son édifice sur celles infligées aux animaux, en cherchant à les adoucir mais en se résignant à ne pas pouvoir les éliminer. L’irrémédiable douleur des animaux, ce peuple obscur qui accompagne comme une ombre notre existence, rejette sur cette dernière tout le poids du péché originel. »

« Mais les vagabonds qui gribouillaient sur ces tables [écrivains viennois dans les cafés] défendaient, avec ironie et sans illusions, les dernières marges d’un individualisme irréductible, les derniers reflets d’un charme – quelque chose d’impossible à reproduire, et qui ne se laisse pas complètement niveler par la fabrication en série. La vérité cachée ou inaccessible n’était pas pour eux un vain mot, et surtout ils n’annonçaient pas sa mort avec satisfaction – comme le font les théoriciens verbeux de l’insignifiance. »




mots-clés : #historique #identite
par Tristram
le Sam 28 Avr - 16:02
 
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Sujet: Claudio Magris
Réponses: 17
Vues: 2370

Jorge Semprun

L’écriture ou la vie

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 Leyycr10

Dans ce récit, Semprun raconte son expérience de la déportation en commençant par la libération ‒ en évoquant les regards de ceux qui n’ont que la mort, « s’en aller par la cheminée » (partir en cette fumée omniprésente, nauséabonde, qui a fait fuir tous les oiseaux), le regard haineux du nazi, le regard horrifié des libérateurs. Jeune étudiant en philosophie, communiste et germanisant, capturé comme résistant, la fonction de Semprun dans l’administration de Buchenwald est d’effacer et d’inscrire les noms sur des fiches.
D’une « rayonnante vitalité » après avoir « traversé la mort », il est revenant de la mémoire de la mort et veut "témoigner", ce qui ne peut passer que par une certaine forme d’artifice, d’art ‒ mais le renvoie immanquablement à la mort : il garde le silence pour oublier, et renoncera à l’écriture pendant des années. Près de vingt ans plus tard, il écrira Le grand voyage, qui ramènera la mort dans son présent, jusqu’à ce que le suicide de Primo Levi, vingt-cinq ans encore plus tard, la ramène devant lui, le poussant à écrire ce livre sur l’angoisse mortifère qui revient toujours.
« …] l’ombre mortelle où s’enracine, quoi que j’y fasse, quelque ruse ou raison que j’y consacre pour m’en détourner, mon désir de vivre. Et mon incapacité permanente à y réussir pleinement. »

« "È un sogno entro un altro sogno, vario nei particolari, unico nella sostanza…"
Un rêve à l'intérieur d'un autre rêve, sans doute. Le rêve de la mort à l'intérieur du rêve de la vie. Ou plutôt : le rêve de la mort, seule réalité d'une vie qui n'est elle-même qu'un rêve. Primo Levi formulait [dans La Trêve] cette angoisse qui nous était commune avec une concision inégalable. Rien n'était vrai que le camp, voilà. »

Tout le propos du livre est là : c’est la difficulté, le combat de l’auteur pour témoigner de Buchenwald dès qu’il en sort, cette approche constituant une forme de ce témoignage d’un « passé peu crédible, positivement inimaginable », « l’horreur et le courage ».
« Il y aura des survivants, certes. Moi, par exemple. Me voici survivant de service, opportunément apparu devant ces trois officiers d'une mission alliée pour leur raconter la fumée du crématoire, la chair brûlée sur l'Ettersberg, les appels sous la neige, les corvées meurtrières, l'épuisement de la vie, l'espoir inépuisable, la sauvagerie de l'animal humain, la grandeur de l'homme, la nudité fraternelle et dévastée du regard des copains.
Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ?
Le doute me vient dès ce premier instant.
Nous sommes le 12 avril 1945, le lendemain de la libération de Buchenwald. L'histoire est fraîche, en somme. Nul besoin d'un effort de mémoire particulier. Nul besoin non plus d'une documentation digne de foi, vérifiée. C'est encore au présent, la mort. Ça se passe sous nos yeux, il suffit de regarder. Ils continuent de mourir par centaines, les affamés du Petit Camp, les Juifs rescapés d'Auschwitz.
Il n'y a qu'à se laisser aller. La réalité est là, disponible. La parole aussi.
Pourtant un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l'expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d'un récit possible, mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l'artifice d'un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. Mais ceci n'a rien d'exceptionnel : il en arrive ainsi de toutes les grandes expériences historiques. »

« Le bonheur de l’écriture, je commençais à le savoir, n’effaçait jamais ce malheur de la mémoire. Bien au contraire : il l’aiguisait, le creusait, le ravivait. Il le rendait insupportable. »

« Tel un cancer lumineux, le récit que je m’arrachais de la mémoire, bribe par bribe, phrase après phrase, dévorait ma vie. Mon goût de vivre, du moins, mon envie de persévérer dans cette joie misérable. J’avais la certitude d’en arriver à un point ultime, où il me faudrait prendre acte de mon échec. Non pas parce que je ne parvenais pas à écrire : parce que je ne parvenais pas à survivre à l’écriture, plutôt. Seul un suicide pourrait signer, mettre fin volontairement à ce travail de deuil inachevé : interminable. Ou alors l’inachèvement même y mettrait fin, arbitrairement, par l’abandon du livre en cours. »

« À Ascona, sous le soleil de l'hiver tessinois, à la fin de ces mois du retour dont j’ai déjà fait un récit plutôt elliptique, j'avais pris la décision d'abandonner le livre que j'essayais en vain d'écrire. En vain ne veut pas dire que je n'y parvenais pas : ça veut dire que je n'y parvenais qu'à un prix exagéré. Au prix de ma propre survie en quelque sorte, l'écriture me ramenant sans cesse dans l'aridité d'une expérience mortifère.
J’avais présumé de mes forces. J’avais pensé que je pourrais revenir dans la vie, oublier dans le quotidien de la vie les années de Buchenwald, n’en plus tenir compte dans mes conversations, mes amitiés, et mener à bien, cependant, le projet d’écriture qui me tenait à cœur. J’avais été assez orgueilleux pour penser que je pourrais gérer cette schizophrénie concertée. Mais il s’avérait qu’écrire, d'une certaine façon, c'était refuser de vivre.
À Ascona, donc, sous le soleil de l'hiver, j'ai décidé de choisir le silence bruissant de la vie contre le langage meurtrier de l'écriture. »

« …] la réalité a souvent besoin d’invention, pour devenir vraie. C'est-à-dire vraisemblable. Pour emporter la conviction, l’émotion du lecteur. »

Le récit est construit en une remémoration chronologique, un fil linéaire avec des dates, mais avec aussi de brefs retours en arrière, l’évocation d’épisodes autobiographiques mettant en situation ses pensées et actes d’alors, et même quelques reprises conjoncturelles, donnant l’impression d’un texte écrit d’une seule traite (en fait en trois parties), clairement, presque sur le ton de la conversation par endroits. A un moment, il évoque le projet d’un livre architecturé sur les musiques de Mozart et Armstrong. A un autre, il entrelace savamment deux fils de récit, d'une part la séance où douze éditeurs d’autant de pays lui remettent chacun son premier roman, Le grand voyage, traduit dans leur langue, et d'autre part ses souvenirs (Prague, Kafka, Milena et son éviction du parti communiste) remémorés simultanément.
La visite à Weimar, avec sa présence goethienne, tout à côté de Buchenwald juste libéré, en compagnie d’un officier états-unien, Juif allemand exilé ‒ « ville de culture et de camp de concentration » ‒, répond à celle qu’il y fait cinquante ans plus tard, cinq ans après la mort de Primo Levi, et qui lui permet d’achever le présent récit.
Quelques leitmotiv (la fumée, la neige d’antan), des images récurrentes (le soldat allemand abattu, les agonisants dans ses bras), donnent un rythme à la narration.
Je me suis souvent ramentu les textes de Kertész, pour plusieurs motifs ; lui et Semprun ont œuvré sur la même tentative de nous faire appréhender les camps nazis.
Anecdotes troublantes qui m’ont incidemment interpellé : le vieux communiste bibliothécaire, qui réclame les livres parce qu’à ses yeux le camp et sa bibliothèque ne vont pas disparaître, mais être réutilisés pour réprimer les nazis (et les bolcheviks vont réutiliser Buchenwald pour cinq ans) ; le jeune kapo russe, trafiquant profiteur, qui n’envisage pas de rentrer en Union soviétique mais de poursuivre son destin opportuniste à l’Ouest, tout en aidant à la réalisation d’un gigantesque portrait de Staline dans la nuit qui suit la libération.
Semprun note que le communisme ajoute « l'accroissement du rôle de l'État, providence ou garde-chiourme ‒ le communisme, donc, aura ajouté la violence froide, éclairée, raisonneuse : totalitaire, en un mot, d’un Esprit-de-Parti persuadé d’agir dans le sens de l’Histoire, comme le Weltgeist hégélien. » (II, 6, page 233 de l’édition Folio, pour qui veut approfondir ce point de vue.)
« Une sorte de malaise un peu dégoûté me saisit aujourd’hui à évoquer ce passé. Les voyages clandestins, l’illusion d’un avenir, l’engagement politique, la vraie fraternité des militants communistes, la fausse monnaie de notre discours idéologique : tout cela, qui fut ma vie, qui aura été aussi l’horizon tragique de ce siècle, tout cela semble aujourd’hui poussiéreux : vétuste et dérisoire. » 

« L’histoire de ce siècle aura donc été marquée à feu et à sang par l’illusion meurtrière de l’aventure communiste, qui aura suscité les sentiments les plus purs, les engagements les plus désintéressés, les élans les plus fraternels, pour aboutir au plus sanglant échec, à l’injustice sociale la plus abjecte et opaque de l’Histoire. »

De très belles pages, comme sa reprise de conscience après une chute d’un train (peut-être une tentative de suicide) ‒ pour se retrouver sur le quai de Buchenwald ‒ lorsque « cette mort ancienne reprenait ses droits imprescriptibles ».

Un des rares ouvrages que je vais conserver pour relecture ultérieure, qui constitue entr’autres une leçon de courage de la part de ce polyglotte portant toute une bibliothèque humaniste dans sa mémoire, et une réponse explicite à la question du pourquoi de la littérature.
« Il [son ancien professeur, Maurice Halbwachs, mourant] ne pouvait plus que m'écouter, et seulement au prix d'un effort inhumain. Ce qui est par ailleurs le propre de l'homme. »

« Il m’a semblé alors, dans le silence qui a suivi le récit du survivant d’Auschwitz, dont l’horreur gluante nous empêchait encore de respirer aisément, qu’une étrange continuité, une cohérence mystérieuse mais rayonnante gouvernait le cours des choses. De nos discussions sur les romans de Malraux et l’essai de Kant, où s’élabore la théorie du Mal radical, das radikal Böse, jusqu’au récit du Juif polonais du Sonderkommando d’Auschwitz – en passant par les conversations dominicales du block 56 du Petit Camp, autour de mon maître Maurice Halbwachs – c’était une même méditation qui s’articulait impérieusement. Une méditation, pour le dire avec les mots qu’André Malraux écrirait seulement trente ans plus tard, sur “la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité”. »



mots-clés : #campsconcentration #devoirdememoire #historique #mort #philosophique
par Tristram
le Lun 16 Avr - 0:07
 
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Sujet: Jorge Semprun
Réponses: 30
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Wilfried N'Sondé

Un océan, deux mers, trois continents

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 Proxy_27

On est à la frontière du  XVIème  et du XVIIème siècle. A l'instigation des Portugais, et avec la complicité active des chefs locaux qui y voient moyen d’asseoir leur pouvoir et d'éliminer leurs contradicteurs, la traite des esclaves bat son plein.
Jeune Kongolais ordonné prêtre, Nsaku Ne Vunda rebaptisé Dom Antonio Manuel, plein de piété et de mansuétude, est envoyé par son roi au Pape comme ambassadeur. Le pape veut en tirer le bénéfice d'alliances au détriment des Portugais et  des Espagnols, le roi africain croit y gagner une reconnaissance à l’égal des puissants européens, et  Dom Antonio Manuel  est  persuadé qu'il décidera le pape, si pieux et plein de bonté, à interdire 'l’esclavage, rien que ça.

S'ensuit un long  voyage  pour rejoindre Rome, qui va le faire accompagner une cargaison d'esclaves au Brésil, se mettre sous la protection de pirates, être coffré dans les geôles de l'Inquisition espagnole.

Mi-roman historique (puisque le personnage est véridique), mi-roman d'aventure (dont on se demande une fois  de plus comment séparer le réel du fictif), Un océan deux mers trois continents trace un  portait un peu simpliste de cet homme naïf, aux larmes faciles et au destin original, emporté par l'Histoire. Au milieu des nombreuses péripéties, pas toutes originales, j'ai apprécié les éclairages plus didactiques sur la façon dont les puissants quels qu'ils soient servent leurs intérêts au détriment des petits, autorisant par leur arrogance les petits chefs à les imiter. Rien n'a beaucoup changé.




mots-clés : #aventure #esclavage #historique
par topocl
le Ven 13 Avr - 13:43
 
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Sujet: Wilfried N'Sondé
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Drago Jancar

Et l'amour aussi a besoin de repos.

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 97827510


La guerre est là. Personne n'est ce qu'il était ni ce qu'il aurait voulu être. Le mal, crescendo.



Drago Jancar raconte Maribor , Slovénie, en 1944; la  guerre  se termine, exacerbant les passions jusqu'à la folie. Ce n'est pas une histoire de combats et de front,  mais celle d'une ville en ruine, exsangue, une ville occupée où la l'insouciance n’est plus. Finies les promenades dans le parc, finis l'amour et la poésie. Ludwig  est revenu après sa formation en Allemagne, il est  membre de la Gestapo, passionnément dévoué au culte nazi, "d'une discipline complète, inconditionnelle". Sonja, qui l'a connu alors qu'il n'était que Ludek, le supplie de libérer  son amoureux Valentin, partisan torturé dans ses geôles. Les loyautés sont flétries par la guerre, elles inscrivent le trio des personnages dans une spirale maléfique où trahison et fidélité se téléscopent  :   Sonja salie par son contact avec l'occupant, Valentin par sa libération suspecte. Les vies sont broyées, les destins sont saccagés;  la paix n'apportera aucun  apaisement, les alliances ont seulement changé, la haine est différente, l'humiliation ne laisse aucun répit, le retour est impossible.

C'est un magnifique roman, passionné et douloureux , qui vit l'intime de ces êtres ballottés, déchirés, alors qu'à la vie ils ne demandaient que la légèreté du souffle du vent sur leurs visages. Une implacable leçon d'histoire se révèle à travers l'intimité des personnages,  leurs pensées intérieures, leurs ressassements obsédants. leurs espoirs figés, les souvenirs qui émergent et prennent à la gorge. Seul le paysage , avec ses brumes cotonneuses, peut faire croire par instant qu'un répit est possible.

Drago Jancar écrit comme on frappe du tambour, dans un rythme oppressé, à la limite de l'obsessionnel. On est pris dans le ressac de cette vague qui va et revient, et  emporte le lecteur sans répit, ni espoir de repos. Il martèle que la guerre est une prison cruelle, obstinée, dégradante et que nul n'y échappe.


mots-clés : #deuxiemeguerre #historique #jeunesse
par topocl
le Mar 10 Avr - 16:17
 
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Juan José Saer

L’ancêtre

Tag historique sur Des Choses à lire - Page 10 L_ancy10

Ce chef-d’œuvre nous parle de la rencontre entre deux mondes (l’"ancien" et le "nouveau"), confrontation suffisamment récente pour être quelque peu documentée. Cette entrevue nous interroge depuis l’époque jusqu’à aujourd’hui, où les autres "mondes" ont pratiquement disparu sous l’hégémonie du nôtre, phagocytés par la globalisation. Et tout le livre tourne autour de cette rencontre de l’Autre (avec la notion de l’"extérieur", de l’au-delà de « l’horizon circulaire », qui revient souvent dans le roman). La pratique de publications d’ethnologie permet de considérer que l’image donnée de la tribu amérindienne est plausible, cohérente avec ce type de fonctionnement social (Claude Lévi-Strauss aurait parlé de structure mythique ?) Ici, cette société gravite autour d’une sorte de carnaval ("enlever la viande") annuel, les Indiens succombant, entre un désir anticipateur et de dégoût subséquent, à la consommation d’étrangers massacrés en saison estivale. A chaque occurrence, dans une sorte de compensation, une des victimes est épargnée et honorée avant d’être renvoyée chez elle : c’est le cas du narrateur, un jeune mousse qui vécut ainsi dix ans chez ces Amérindiens (admirablement décrits en deux mots : « compacts et lustrés »). Ils l’appellent le Def-gui, et l’on apprendra que cette dénomination renvoie au « reflet des choses dans l’eau », soit une sorte de messager témoignant de leur permanent effort pour maintenir l’incertaine réalité du monde issu de l’indifférencié primordial, et un narrateur chargé de les garder en mémoire hors de « la pâte anonyme de l’indistinct » : c’est el entenado (titre original), le beau-fils, le fils adopté pour survivre (rien à voir avec le titre aberrant qui a été retenu en français).
« En-gui, par exemple, signifiait les hommes, les gens, nous, moi, manger, ici, regarder, dedans, un, éveiller et bien d’autres choses encore. »

Sont sous-jacents les concepts de régénération saisonnière par renversement des valeurs sociales et morales, du maintien de l’ordre coutumier par l’éternel retour de ces excès ponctuels, et d'adaptation étroite aux cycles naturels.
« Par tous les moyens, ils cherchaient à faire persister le monde incertain et changeant. »

« Il fallait maintenir entier et, dans la mesure du possible, identique à lui-même ce fragment rugueux qu’ils habitaient et qui semblait ne se matérialiser que grâce à leur présence. Tout changement devait avoir sa compensation, toute perte son substitut. L’ensemble devait demeurer, en forme et en quantité, plus ou moins le même à tout moment. C’est pour cela que, lorsque quelqu’un mourait, ils attendaient, anxieux, la naissance suivante ; un malheur devait être compensé par une satisfaction [… »

Le choc du contact avec les cannibales est surtout culturel. Et ne pas comprendre ou admettre une autre culture, aux valeurs échappant dans l’absolu aux nôtres, permet de la nier afin de l’éradiquer. Entre parenthèse, assimiler la "Nuit des noirs" du carnaval de Dunkerque à du racisme participe autant du malentendu et du "politiquement correct", voire de la récupération/ instrumentation.
« C’était comme s’ils dansaient sur un rythme qui les gouvernait, un rythme secret dont ils pressentaient l’existence, mais qui était inabordable, incertain, absent et présent, réel, mais indéterminé, comme la présence d’un dieu. »

Une part importante de la découverte de l’étrangeté doit au personnage du fleuve (ici vraisemblablement le Río de la Plata, et l’histoire serait inspirée de l’aventure du jeune mousse, Francisco del Puerto, enlevé par les indigènes en 1516 lorsqu’ils massacrèrent son capitaine Juan Díaz de Solís avec une partie de l’équipage « découvreur » de cette contrée), cette « mer d’eau douce », l’incarnation-même de l’envoûtante nature de l’Amérique du Sud (qui me donne grande envie de lire Le Fleuve sans rives, le « traité imaginaire » de Saer) :
« L’odeur de ces fleuves est sans égale en ce monde. C’est une odeur des origines, de formation humide et laborieuse, de croissance. Sortir de la mer monotone et pénétrer dans ces eaux fut comme descendre des limbes sur la terre. Il nous semblait presque voir la vie se refaire à partir des mousses en putréfaction, la boue végétale couverte des millions de créatures sans forme, minuscules et aveugles. Les moustiques noircissaient l’air aux alentours des marécages. L’absence humaine augmentait encore cette illusion de vie originelle. »

« Les hommes qui habitent dans ces parages ont la couleur de la boue des rivages, comme si eux aussi avaient été engendrés par le fleuve [… »

De retour en Europe, l’orphelin trouve enfin un père dans le religieux éclairé qui l’instruit,
« Par la suite, beaucoup plus tard, alors qu’il était mort depuis longtemps, je compris que s’il ne m’avait pas appris à lire et à écrire, le seul acte propre à justifier ma vie eût été hors de ma portée. […] tracer, au nom de ceux qui sont définitivement perdus, ces signes qui, incertains, cherchent leur durée. »

...puis devient comédien en créant son propre rôle, fort éloigné de toute véracité. A la vacuité existentielle des sauvages répond la sienne, avec l'image récurrente du puits :
« Toute vie est un puits de solitude qui va se creusant avec les années »

...puis, en pire, celle de ses congénères (à cause de leur hypocrisie) :
« La condition même des Indiens était sujette à discussion. Pour certains, ce n’étaient pas des hommes ; pour d’autres, c’étaient des hommes, mais pas des chrétiens ; et, pour beaucoup, ce n’étaient pas des hommes parce que ce n’étaient pas des chrétiens. »

« J’appris, grâce à ces enveloppes vides qui prétendent s’appeler hommes, le rire amer et un peu supérieur de qui possède, face aux manipulations de généralités, l’avantage de l’expérience. Plus que la cruauté des armées, plus que la rapine indécente du commerce et que les tours de passe-passe de la morale pour justifier toutes sortes de bassesses, ce fut le succès de notre comédie qui m’ouvrit les yeux sur l’essence véritable de mes semblables : la vigueur des applaudissements qui célébraient mes vers insensés prouvait la vacuité absolue de ces hommes, et l’impression que c’était une foule de vêtements bourrés de paille, ou des formes sans substance gonflées par l’air indifférent de la planète, ne laissait pas de m’assaillir à chaque représentation. Parfois, exprès, je changeais le sens de mes propres discours, les alambiquant et les transformant en phrases creuses et absurdes avec l’espoir que le public réagirait enfin et ferait s’effondrer l’imposture, mais ces manœuvres ne modifiaient en rien le comportement de la foule. »

Dans ses vieux jours, le narrateur médite sur le souvenir (citations disponibles sur simple demande), réfléchit au monde (mental) de ces Indiens totalement assujettis à l’obscure puissance instinctive de la visqueuse néantise primordiale, et c’est alors une fabuleuse approche anthropologique (j’ai pensé au Tlacuilo de Michel Rio). On croirait lire une étude scientifique basée sur l’observation des Guaranis (ou des « colastiné ») ; par exemple, les tueurs-rôtisseurs ne participent pas autrement aux agapes, et ce genre de tabou/ interdit rituel semble bien dans l’esprit de ce que rapportent les ethnologues :
« La simple présence des choses ne garantissait pas leur existence. Un arbre, par exemple, ne se suffisait pas toujours à lui-même pour prouver qu’il existait. Il lui manquait toujours un peu de réalité. Il était présent comme par miracle, par une sorte de tolérance méprisante que les Indiens voulaient bien lui accorder. »

« L’extérieur était leur principal problème. Ils n’arrivaient point, comme ils l’eussent voulu, à se voir du dehors. »

« Le mot qui désigne l’apparence désigne aussi l’extérieur, le mensonge, les éclipses, l’ennemi. »

« Ils semblaient, comme les animaux, contemporains de leurs actes, et on eût dit que ces actes, au moment même de leur réalisation, épuisaient leur sens. Pour eux, le présent ouvert et précis d’un jour vigoureux, sans commencement ni fin, semblait être la substance où, comme des poissons dans l’eau, ils se mouvaient. Ils donnaient l’impression, enviable, d’être en ce monde plus que toute autre chose. Leur manque de gaieté, leur air farouche étaient la preuve que, grâce à cet ajustement général, le bonheur et le plaisir leur étaient superflus. Je pensais que, reconnaissants de coïncider en leur être matériel et en leurs appétits avec ce côté disponible du monde, ils pouvaient se passer de la joie. Lentement, cependant, je finis par comprendre que c’était plutôt le contraire, que, pour eux, il fallait à tout moment réactualiser ce monde qui avait l’air si solide afin qu’il ne s’évanouît point comme un filet de fumée dans le crépuscule. »

« Cependant, en même temps qu’ils tombaient, ils entraînaient dans leur chute ceux qui les exterminaient. Comme ils étaient les seuls soutiens de l’extérieur, l’extérieur, réduit au silence, disparaissait avec eux dans l’inexistence à cause de la destruction de cela même qui le concevait. Ce que les soldats qui les massacraient n’arriveraient jamais à comprendre, c’est qu’eux aussi, en même temps que leurs victimes, abandonnaient ce monde. On peut dire que, depuis que les Indiens ont été anéantis, l’univers entier est parti à la dérive dans le néant. Si cet univers si peu sûr avait, pour exister, quelque raison, cette raison c’était justement les Indiens qui, au milieu de tant d’incertitudes, étaient ce qui semblait le plus certain. Les appeler sauvages est preuve d’ignorance ; on ne peut appeler sauvages des êtres qui assumaient une telle responsabilité. »

La responsabilité assumée par les Indiens pour soutenir la persistance du monde réel sorti de la boue originelle prend une dimension métaphysique ; il me semble que Saer a renoué ici avec la tradition humaniste d’un Montaigne.
« Qu’être, pour les Indiens, se dise paraître n’est pas après tout une distorsion excessive. »

« Mais savoir ne suffit pas. Le seul savoir juste est celui qui reconnaît que nous savons seulement ce qui condescend à se montrer. »

« Entre les Indiens et les soldats cela faisait beaucoup de corps, raides et indistincts, dérivant de plus en plus vite, comme une procession muette, jusqu’à ce que, comme le fleuve atteignait son embouchure, dans cette mer douce que dix ans auparavant le capitaine avait découverte, ils se dispersassent et se perdissent en direction de la haute mer, ouverte et hospitalière. Ce même jour, je sus que le navire allait la traverser, cette mer, comme un pont de jours immobiles, sous un soleil aveuglant, vers ce que les marins appelaient, non sans une certaine solennité obtuse, notre patrie. »


mots-clés : #historique #traditions #voyage
par Tristram
le Jeu 5 Avr - 15:03
 
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Sujet: Juan José Saer
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David Grann

La note américaine

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(Quel titre nul...
Titre original :Killers of the flower Moon, The Osage Murders and the Birth of the FBI)
Traduction Cyril Gay

A la fin du XIXème siécle, chassés par l'avidité des colons, les Indiens Osages achètent des terres dans ce qui sera l'Oklahoma. Des terres arides et dépeuplées dont personne ne veut. Mais quand on y découvre des gisements pétroliers, les prospecteurs affluent, les Indiens leur louent chèrement le droit d'exploitation et les voila riches à millions...Seulement  les Blancs ne sont pas si bêtes: ils ont déjà déclaré les Indiens inaptes à gérer leurs biens, leur ont imposé des curateurs, et l'argent est largement détourné. Mais cela ne suffit pas, une épidémie de morts violentes  terrorise la population, pour récupérer cet argent par arnaque à l'assurance ou héritages impliquant des couples mixtes.

En ces débuts du XXème siècle, la police locale était quasi inexistante, incompétente et corrompue, et il a donc fallu l'intervention des instances fédérales, en l’occurrence le Bureau of Investigations (futur FBI tout récemment repris en main par Hoover et dont c'est la première "grande enquête") pour vaincre les obstacles scrupuleusement échafaudés par les assassins, et mener à bien - au moins partiellement - l'enquête et les condamnations.

C'est sur cette histoire qu’enquête David Grann, un épisode fort peu glorieux de l'histoire américaine très largement occulté. Il rappelle les faits à notre mémoire et par certaines découvertes dans les archives, fait bouger le regard qu'on peut porter sur les faits, transformant un fait divers sordide en responsabilité collective impunie. Ce n'est pas génialement écrit, mais extrêmement documenté, illustré de photos magnifiques (un peu gâchées par le rendu d’impression) et  très intéressant,  tant sur ces fameux (un temps) richissimes Indiens Osages que  sur l’organisation policière et judiciaire de cette époque.

Mots-clés : #corruption #criminalite #discrimination #historique #justice #minoriteethnique
par topocl
le Mer 21 Mar - 20:26
 
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Eric Vuillard

L'ordre du jour

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J’avais un priori négatif sur Eric Vuillard. En effet, je me méfie beaucoup des livres qui s’appuient sur l’Histoire sans qu’on sache très bien ce que sous-tend le terme « récit » par rapport à la vérité historique. Mais je m’étais promis de lire un de ses livres, comme pour Eugène Carrère. L’occasion faisant le larron, lorsque j’ai trouvé « L’Ordre du jour » à Emmaüs, et comme de plus c’est un livre court…

Eh bien, j’ai été très agréablement surpris. En premier lieu, Vuillard possède une très belle plume, trop belle pourront dire certains, nous sommes en effet parfois à la limite du « surécrit ». N’empêche, c’est très beau. J’ai pensé au Pierre Michon de « Les Onze » ou de « L’Empereur d’occident », non seulement par la structure des phrases, leur rythme, mais aussi par les sujets à connotation historique traités sur un format court. La grosse différence est que Michon s’ancre plus volontiers dans la fiction.

Vuillard définit lui son dessein comme « histoire spectacle ». Effectivement, il regarde les événements par le «petit bout de la lorgnette », relevant un détail significatif par-ci par-là, prenant plaisir à dévoiler l’envers des choses : récits, photos, films... Et dans ce domaine il réussit très bien. Cette perspective le contraint toutefois à certaines formes de construction qui peuvent paraître incongrues, voire maladroites ; ainsi ce passage sur les vêtements historiques pour Hollywood. On en comprend mieux le sens par le chapitre suivant où l’auteur s’interroge sur les images que nous possédons de l’Anschluss, manipulées par la propagande de Goebbels qui en fait justement un spectacle d’allégresse. Concevoir toutefois l’événement comme spectacle cinématographique pourrait être humiliant pour les personnes qui ont souffert ou y ont perdu la vie. De fait, Eric Vuillard prend bien garde d’évoquer le drame humain dans les derniers chapitres de son livre. La réunification présentée comme un bel enthousiasme des populations en liesse cache toutes les violences et les milliers de morts qu’elle a entraînés.

Envisager les grands événements de l’Histoire par le détail constitue  une approche intéressante. Elle montre que cette Histoire est faite par des hommes avec leurs faiblesses, leurs grandeurs, leurs ridicules et leur crapulerie. Mais la démarche rencontre aussi très vite ses limites. L’Histoire n’est pas que cela, elle est aussi question d’environnement économique et social, d’équilibres internationaux et quantité d’autres paramètres que les acteurs ne maîtrisent pas obligatoirement. Un simple exemple : dans le chapitre consacré à la manipulation des images, intéressant de la part d’un cinéaste et je pense aux très belles émissions d’Arte où Marc Ferro décortiquait les actualités cinématographiques du III Reich – Eric Vuillard décrit d’une façon lapidaire la foule enthousiaste acclamant un fou. C’est un raccourci que ne se permettrait pas un historien. Dire que Hitler était « fou » est un peu simpliste, même si on peut penser que le personnage souffrait de troubles mentaux. Par ailleurs, l’auteur ne se pose jamais la question de savoir pourquoi la foule enthousiaste  acclame le führer !

Eric Vuillard est pour moi un peu comme Sacha Guitry dans ses films historiques, que j’aime beaucoup ceci dit. Ce sont des récits qui traitent d’événements historiques, qui s’appuient souvent sur des documents authentiques, qui offrent un éclairage particulier, mais qui ne sont pas à proprement parler de l’Histoire. Ceci ne nous empêche pas de goûter notre plaisir, mais je tenais à préciser cette distinction que je n’ai pas vue abordée dans les critiques concernant ce livre : « L’Ordre du jour » n’est en aucun cas un livre d’Histoire.


mots-clés : #deuxiemeguerre #historique
par ArenSor
le Dim 18 Mar - 19:14
 
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Sujet: Eric Vuillard
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Antonio Skármeta

Une ardente patience

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C'est un petit livre tout à la fois charmant et grave, un conte moderne, qui, sous une approche poétique, facétieuse, dresse le portrait politique du Chili au  XXème siècle à travers la figure emblématique de Pablo Neruda.

Celui-ci s'est retiré à l'ïle Noire avec Matilde Urrutia, l'amour de sa vie, pour se consacrer au calme à la littérature. Mario, le jeune, facteur qui lui porte chaque jour des dizaines de lettres, arrive à l'approcher et dans sa naïveté sympathique, devient un ami  qui le relie au monde extérieur. Mario commence par apprendre ce qu'est une métaphore, vole quelques vers au Maître pour séduire sa belle, puis se met peu à peu à écrire ses propres vers. Tout le texte devient peu à peu une métaphore géante, dans un mécanise ingénieux et aérien.

Même si le monde est bien décidé à rattraper Neruda, envoyé par Allende en ambassade à Berlin, puis revenant mourir au moment du putsch, le livre reste d'une douceur amicale et plaisante. Les connaisseurs de Neruda y prendront sans doute un plaisir décuplé, car on se doute bien que le texte est truffé d'allusions, hommages et références à l’œuvre du poète.

mots-clés : #amitié #biographie #historique #humour
par topocl
le Sam 10 Mar - 10:13
 
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Sujet: Antonio Skármeta
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Jaume Cabré

L’Ombre de l’eunuque

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Histoire de la Can Gensana (la maison ‒ ou famille ‒ Gensana), le temps d’un repas dans ladite résidence, devenue restaurant à la mode de mauvais goût. Miquel II, ultime rejeton, se raconte ; devenu le camarade Simó, estudiantin révolutionnaire assez benêt, n’ayant pas empêché Franco de mourir dans son lit (urgence qui le détourna d’étudier), c’est une savoureuse autodérision ou satire d’une jeunesse idéalo-gonadiquement perdue :

« ‒ Je ne crois pas qu'un révolutionnaire puisse se marier.
‒ Comme les curés ?
‒ Bougre.
‒ Non, il a raison, il ne peut pas se marier. Mais il peut baiser.
‒ Comme les curés.
Mais nous ne baisions pas ; comme les curés. »


Miquel vécut cette expérience traumatisante avec son ami Bolós (alias Franklin), au cours de laquelle ils furent désignés pour achever sordidement un traître d’une « critique à la nuque »... Leur ami commun, Rovira, devint jésuite, choix également cause d’échec et de lamentables amours malheureuses. Curieusement, ces vies semblent peu affectées par la guerre, la dictature contemporaines.
Miquel, c’est aussi le prénom de Rossell, ouvrier de la manufacture familiale, anarchiste parti combattre le fascisme dans le maquis jusqu’à être abattu (trahi par son employeur), et amant de Maurici. C’est que, en parallèle de la piètre épopée catho-communiste de Miquel (II), l’oncle Maurici, « chroniqueur Officiel » de la famille Gensana, livre à celui-ci ses confidences d’enfant adopté, « Sans Terre » subitement devenu héritier pour un motif qui sera dévoilé plus tard, oisif esthète décadent, pianiste et papiroflexologue (il fabrique d’étonnantes cocottes en papier), et homosexuel secret. Car tout semble clandestin, secret chez les Gensana, et l’arbre généalogique aura trois versions.

« Un des signes qu'on s'installe dans l'âge mûr, c’est lorsqu’on accepte que, dans la vie, il n’y ait pas de replay. Que la vie est un jeu où l’on ne jette les dés qu’une seule fois. »

(un leitmotiv de l’œuvre)

Cabré joue de curieuses variations de distance focale dans la perception du narrateur (Miquel) par lui-même, une étrange distanciation qui lui fait dire "je", puis "il" en parlant de soi-même, dans un dédoublement déroutant.
Concerto orchestré avec maestria, des reprises de faits du passé approfondissent en passes successives les péripéties de ces vies aux compartiments étanches, en éclairant différemment les facettes, ou en modifiant leur sens. Ainsi, reprise da capo dans le troisième mouvement qui débute la seconde partie, soit la lettre testamentaire de Mauricio à Miquel (devenu critique musical). Puis suit le duetto de l’entrelacement de l’abandon de la maison vendue et de la séance avec une surprenante prostituée. Beaucoup de virtuosité narrative, traduisant le vertige du passé qu’on reprend et module :  

« Et ils reprenaient tous les trois le dialogue qu'un jour Brahms a fixé et qui au terme de cent longues années est répété, identique mais chaque fois différent, parce que différente est la vie de qui le dit et de qui l’écoute. »


Sur le sens du titre :

« Lorsqu’il regarde derrière soi, le critique voit l’ombre d’un eunuque.
‒ Eh ?
‒ Qui donc voudrait être critique s’il pouvait être écrivain ? »


Référence à l’aoriste, ici métaphore d’un temps hors de la durée, qui demanderait l’approfondissement des notions d’aspect et de procès en linguistique pour être explicitée :

« Ma vie est un immense aoriste. »


D’une façon générale, cette approche orchestrale de l’écriture s’apparente à celle d’auteurs comme Kundera, Kertész, Saer, Ponge, Baricco, Enard et d’autres.

La trame du roman suit le concerto pour violon et orchestre A la mémoire d’un ange d’Alban Berg, audible ici.


mots-clés : #contemporain #historique
par Tristram
le Mer 21 Fév - 20:20
 
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Sujet: Jaume Cabré
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Juan Gabriel Vásquez

Le corps des ruines

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Il va être difficile de rendre compte de ce roman tant il est tentaculaire, intelligent, maîtrisé, tant le roman et le non-roman y sont étroitement intriqués au bénéfice de l'esprit et d'une certaine générosité.

Juan Gabriel Vasquez s'y montre  écrivain à l’œuvre, s’appropriant peu à peu un sujet qui l'a initialement rebuté, à l'écoute des signes qu'au fil des années celui-ci peut lui envoyer, l'amenant à accepter de douter, de se remettre en question pour finalement se l'approprier au prix d'un itinéraire affectivo-intellectuel traversant le temps et les continents.

Ce sujet lui est apporté/imposé par une espèce de complotiste exalté, monomaniaque et  agaçant, Carlos Carballo, fasciné par deux assassinats politiques qui ont été  des tournants majeurs dans l'histoire de la Colombie:  celui de Rafael Uribe Uribe en 1914, et celui de Jorge Eliécer Gaitán en 1948, deux figures de l'opposition libérale. Pour ces deux assassinats,  les exécutants ont été châtiés, et Carballo soutient que la justice s'est refusée à remonter le fil des vrais commanditaires. La juxtaposition de ces deux affaires est l'occasion  d'interroger la société colombienne, pervertie d'avoir toujours frayé avec la violence,  de réfléchir au lien que celle-ci entretient avec le mensonge et la dissimulation, et de montrer comment la quête de la vérité, si elle est vouée à l'échec, permet cependant d'interroger sa propre intimité, mais aussi tout le corps social  notamment dans sa  dimension  politico-judiciaire.

On est  dans une démarche assez curieuse (et plusieurs fois revendiquée) qui mêle sciemment l'autofiction et  l'histoire d'un pays, mais aussi l'Histoire et la fiction  pour produire une œuvre protéiforme, mi-polar politique, mi-réflexion et quête de sens. Dans cette démarche qui n'est pas sans rappeler Cercas, mais portée ici par une écriture fluide et pleine de vivacité, parfois à la limite de la faconde, Juan Gabriel Vasquez communique, par un montage époustouflant,  sa passion, ses émotions  et son érudition. il tire un fil qui en révèle un autre, suggère sans imposer, les longueurs sont très rares (et sans doute indispensables), c'est de la belle ouvrage.




mots-clés : #autofiction #complotisme #creationartistique #historique #justice #politique #violence
par topocl
le Mar 20 Fév - 16:20
 
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Sujet: Juan Gabriel Vásquez
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Sylvain Pattieu

Le bonheur pauvre rengaine

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C'est un fait divers de l'après Grand Guerre, qui fit la une des journaux pendant plusieurs mois, et que  Pattieu, historien avant d'être écrivain, a ressorti des archives.

Il s’agit d'un crime trivial et sordide, survenu à Marseille dans le milieu de la pègre, parmi les souteneurs et les "femmes galantes", tout un petit monde issu du prolétariat et qui souhaite s'offrir mieux, à un moment où le désastre de la guerre laisse des "places à prendre" à un prolétariat miséreux et pas décidé à en rester là.

On se croirait dans une balade de Fréhel. C'est un saisissant portrait d'un lieu et d'une époque, mais surtout d'un milieu qui a alimenté de nombreux films noirs en noir et blanc, relaté ici  en un récit mêlant fiction, photos et archives judiciaires.


mots-clés : #conditionfeminine #criminalite #faitdivers #historique #social
par topocl
le Lun 5 Fév - 9:51
 
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Pierre Lemaitre

Couleurs de l'incendie

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En pleine crise de 29, un banquier et un politicard montent une escroquerie bien machiavélique qui va ruiner Madeleine Péricourt, cette "faible femme" qui n'a rien à faire dans leur cour. Mais elle n' a pas dit son dernier mot, sa vengeance sera rapide, terrible, inventive.

Vous avez envie d'une lecture-détente alerte, maline, qui roule à 100 à l"heure?  Prenez Couleurs de l'incendie, ce thriller vivifiant, plein d'humour, à la prose féconde, souvent mordante, aux personnages bien campés, au suspense jamais démenti. On ne s'ennuie pas une minute, on s'amuse, on applaudit!

mots-clés : #historique #polar
par topocl
le Mar 30 Jan - 15:49
 
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Colson Whitehead

Underground Railroad

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Colson Whitehead raconte la fuite de Cora, jeune esclave d'une plantation de Georgie. C'est une épopée romanesque puissante, aux multiples rebondissements, qui permet à l'auteur de tracer un portrait du Sud peu avant la guerre de Sécession. Il s'attache plus particulièrement aux esclaves marrons, ainsi qu' à ceux qui les aident (abolitionnistes les cachant et les convoyant,  organisés autour de fameux Underground Railroad ou Chemin de Fer Clandestins), ceux qui leur offrent un paternalisme déguisé, et ceux qui les traquent (milices et chasseurs d'esclaves).

Au fil des péripéties, on traverse les différents Etats du Sud, dont Whitehead nous révèle les singularités et les "raffinements" dans l'exécration de Noirs. C'est un récit aussi  attachant que révoltant, peuplé de figures fascinantes, dont l'écriture ne faiblit à aucune page, palpitant, qui sait en permanence trouver la bonne distance.

mots-clés : #esclavage #historique #xixesiecle
par topocl
le Sam 27 Jan - 21:06
 
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Arundhati ROY

Le Ministère du Bonheur Suprême

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C'est un roman qui se veut total, brillant, phénoménal. Qui emprunte au conte merveilleux façon Rushdie, à la folie façon Garcia Marquez, au militantisme tous azimuts façon Arindathi Roy, le tout saupoudré d'instants de poésie magique. L'auteur y multiplie les détails, les joyaux, les extravagances entrecroisés avec passion. On ne compte plus les personnages, les lieux, le temps éclate pour n'être plus linéaire. Tout cela est d'une richesse inouïe, mais un peu gaspillée car l'effet final est  d'une confusion (sans doute alimentée par la pauvreté de ma culture en histoire indienne) qui a fini par me mener à l'ennui. Tant de péripéties donnent paradoxalement  l'impression qu'il ne se passe pas grand chose, et les personnages, à force de singularité, deviennent archétypaux et désincarnés.

Y échappe Anjum, la hijrat, femme dans un corps d'homme, construisant une chambre d'hôtes entre les tombes, accueillante aux hommes et aux  animaux, curieux symbole d'une Inde déchirée entre ses diverses identités, et qui donne une belle vie aux 200 premières pages (malheureusement il en reste 350...).

Mots-clés : #historique #identitesexuelle #regimeautoritaire
par topocl
le Ven 26 Jan - 13:38
 
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Sujet: Arundhati ROY
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Pierre Michon

Les Onzes

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Quelle puissance narrative dans ce roman ! Michon nous narre l'exécution d'un tableau fictif par Corentin peintre assujetti aux oeuvres habituellement de David.
Les onzes, ce sont les onze membres du comité de salut public, le deuxième, non celui de Danton mais celui dirigé par Collot et Robespierre.
Le peintre a pour ordre de les représenter impérieux et grandioses.
Michon nous narre d'abord le vécu du peintre puis sa place lors de la commande. En mélangeant éléments historiques et éléments fictifs nous sommes transportés dans le récit qu'on prendrait pour vrai.
Le style de Michon est parfait, un vocabulaire richissime (malgré la répétition de certains qualificatifs) et la prose délicate avec néanmoins une causticité certaine. Il y a du caractère dans la douceur apparente du style. un caractère parfois énervant tant on peut déceler du conservatisme dans certains propos et un certain mépris. Michon est un auteur que je devrais détester mais c'est un génie au sens où son talent lui permet d'être aimé de tous. Et j'admire profondément cet auteur pour sa capacité à magnifier la langue française. L'histoire me laisse toujours un peu de côté mais lorsqu'on touche le firmament de notre langue maternelle, le reste est accessoire.

*****
mots-clés : #creationartistique #historique #revolution
par Hanta
le Jeu 25 Jan - 9:02
 
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Larry McMurtry

Lune Comanche

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Et il continue, Larry McMurtry, il nous offre une  suite au préquel, les quelques années avant et après la Guerre de Sécession.   Exterminés par les guerres et les maladies apportées par les blancs, la famine du fait du "génocide" des bisons, usés, peu à peu les Comanches, ces Indiens farouches qui se croyaient invincibles, abdiquent peu à peu,  acceptent la fausse amitié des Blancs, se regroupent dans des réserves où ils vont se mettre à la l'agriculture, refoulant les merveilles (et les horreurs ) de leur civilisation.

On est répartis pour 750 en compagnie de Gus et Call les jeunes rangers texans promus capitaine. Cavalcades, pistages, attaques, tortures, McMurtry ne lésine pas sur la marchandise. Mais la force de ce nouvel épisode, plus que le roman d'aventure (une fois de plus sans aucune zone d'ennui), c'est son aspect  choral, qui adopte autant le point de vu des deux héros, que celui de leurs chefs, de divers personnages secondaires, des bandits mexicains ou surtout des Comanches qu'ils combattent.

Que les choses soient mystérieuses ne les rendait pas moins valable. Le mystère des oies volant vers le Nord l'avait toujours habité ; elle volait peut-être jusqu'au bout du monde, aussi avait-il composé un chant pour elles, car il n'y avait pas plus grand mystère aux yeux de Famous Shoes que celui des oiseaux. Tous les animaux à sa connaissance laissaient des empreintes derrière eux, mais les oies qui déployaient leurs ailes et s'envolaient vers le Nord n'en laissaient aucune. Les oies devaient savoir où vivaient les dieux, pensait Famous Shoes, et du fait de cette connaissance, les dieux les avaient exemptés d'empreintes. Les dieux ne voudraient pas qu'on vienne les voir en suivant simplement une piste, mais leurs messagers, les grands oiseaux, étaient autorisé à leur rendre visite. C'était une chose merveilleuse à laquelle Famous Shoes ne se lassait jamais de penser.
A la fin de son chant, Famous Shoes vit que le jeune Blanc s'était endormi. Au cours de la journée, il n'avait pas été assez confiant, il s'était épuisé dans d'inutiles courses. Le chant qu'il venait de terminer avait peut-être eu un effet sur les rêves du jeune homme ; peut-être qu'en vieillissant, il apprendrait à faire confiance aux mystères plutôt qu'à les redouter. La plupart des Blancs ne pouvaient pas faire confiance aux choses autour d'eux tant qu'ils n'arrivaient pas à les expliquer ; mais les plus belles, comme le vol des oiseaux sans trace, demeurait à jamais inexplicables.


Mc Murtry s'attache une fois de plus à une intime connaissance de ses personnages, ces hommes forts, violents, fougueux, passionnés, qui ont leurs zones d'ombre: des peines cœur, des maladresses à vivre, des certitudes mêlées d' interrogations, des doutes...

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mots-clés : #aventure #historique #romanchoral #xixesiecle
par topocl
le Sam 20 Jan - 14:27
 
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Sujet: Larry McMurtry
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Philippe Sands

Retour à Lemberg

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Lemberg, ville aujourd'hui ukrainienne, qui fut aussi Lwow, Lviv selon  la souveraineté  autrichienne ou polonaise,  l'occupation allemande ou soviétique, au fil du XXème siècle.

Lemberg, villle d'origine de Leon , grand-père de l'auteur, qui a fui d'abord à Vienne, puis à Paris l'oppression nazi, survivant muet sur son passé, comme tant d'autres, et dont Philippe Sands va, tel une fourmi obstinée et besogneuse, décrypter le passé à partir de quelques lettres, photos, recueillant des témoignages auprès de survivants éparpillés dans la diaspora.

Mais à Lemberg sont aussi nés Lauterpacht et Lemkin, deux éminents juristes de renommée internationale, qui eux aussi ont fui les discriminations , eux aussi laissé derrière eux des familles destinées à l'assassinat de groupe. Chacun à sa façon, a travaillé à analyser ces actes d'infamie, à leur donner une tournure, un nom afin de permettre au Droit International, dont la première étape fut le procès de Nuremberg, de se positionner et de porter sereinement son verdict. Le droit international est en train de naître, Philippe Sands, là encore gorgé de lectures et d'archives, interlocuteur de descendants,  nous en livre les balbutiements et les subtilités. Il décortique pour le lecteur profane l'opposition des deux écoles : Lauterpacht décrit la notion de crimes contre l'humanité, perpétrés sur des individus, fussent-ils multiples. Lemkin introduit celle de  génocide (et crée le mot) , qui s'adresse à des groupes, raciaux, religieux ou nationaux

Et c'est sur Lemberg encore qu'a régné Franck,  Gouverneur Général de la Pologne occupée, opprimant, humiliant, exilant, spoliant, assassinant les juifs par milliers. Franck condamné à la pendaison par le Tribunal de Nuremberg, fustigé par son fils Niklas, contrairement à l’attitude de la plupart des enfants de responsables nazis.

Ce récit historique, parcouru tout au fil des  pages d'un puissant souffle romanesque, s’attache à ces quatre figures pour raconter, une fois de plus, le destin tragique des Juifs sous le nazisme. Une fois de plus, oui, c'est cette histoire si connue, sa montée en puissance, son écrasante dévastation. Et une fois de plus les destins individuels au milieu de cette destinée universelle émergent avec toute leur  singularité. Les histoires racontées sont un miroir tendu à la réflexion des deux juristes: destins individuels, destin du groupe, indissociables et complémentaires.

Philippe Sands est impressionnant d'érudition, il fournit un travail de titan,  traque l'information, aiguille dans le tas de foin des archives et souvenirs, ne lâche pas une piste si infime soit-elle, : le résultat est époustouflant. On pense aux Disparus de Daniel Mendelsohn, où la littérature et la mythologie, mise en abîme de l'Histoire,  sont remplacées par le droit. C'est sans doute un peu plus sec, un peu moins habité. Mais c'est une contribution indispensable, une invitation à la réflexion, à l'heure où nationalismes et antisémitisme sont, encore et toujours, à nos portes.

Ah, j’oubliais il y a a plein de photos, de gens et de documents. c'est passionnant, terriblement émouvant évidemment, instructif et plein de pistes, on en croirait que le droit international, c'est simple.

Chaude recommandation.



mots-clés : #communautejuive #deuxiemeguerre #genocide #historique #justice #lieu #minoriteethnique
par topocl
le Sam 13 Jan - 20:32
 
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Sujet: Philippe Sands
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Umberto Eco

Le Cimetière de Prague

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Roman, 540 pages environ, publié en italien en octobre 2010, en mars 2011 pour la traduction française.
Titre original: Il cimitero di Praga.

L'éminent sémiologue nous sert là d'un drôle de pudding, cependant exhaussé sans cesse d'une part foutraque, un loufoque de situation propice au rire jaune; est-ce de peur de perdre le lecteur lambda ? Attention toutefois: cette drôlatique est d'un goût quelque peu noir.
Petits appétits, régimes, souci de la ligne écrite s'abstenir.  
(NB: au reste, au premier degré, c'est un livre où dîners et recettes sont mises en exergue !).


Le sujet de ce demi-kilogramme de pages imprimées, c'est rien moins le XIXème historique, en Italie, en France (l'action se déroule très majoritairement à Paris), voire via l'Allemagne et la Russie.
Mais le XIXème balayé sous l'angle du complotisme, de l'espionnage, du faux et usage de faux, de l'antisémitisme, du racisme et de quelques autres préjugés poisseux du même tonneau, aussi néfastes et nauséabonds, genre anti-jésuites, anti-maçonniques, anti-garibaldistes, anticlérical, anti-républicain, misogynie, manipulation, chantage, messes sataniques, confréries occultes, meurtres, trahisons et je vous en passe des guère plus reluisants:
Sujet pas de première facilité, plutôt incongru pour une parution guettée.

Une foultitude de personnages, de faits (et aussi de livres), lieux et...restaurants absolument réels habitent ces pages.
Encore une lecture qui gagne à s'effectuer non loin de son moteur de recherches (mais comment faisions-nous avant ?).

Seuls le (détestable) personnage principal Simonini - même si Eco s'applique à le rendre moins antipathique (disons pas pire que les autres), histoire de troubler encore l'épaisse sauce de ce bouquin- et son alter ego Dalla Piccola, ainsi qu'une poignée de personnages secondaires sont fictifs.

Le cadre historique habille l'ensemble, c'est incontestable, les recherches sont fouillées, et on ne s'en étonne pas; la puissance de feu d'Eco en matière de documentation au service de l'écriture de ses romans est une de ses marques de fabrique.

Même bien accroché à la dimension historique, même abreuvé à chaque page par un petit cul-sec de cynisme arrachant un vague sourire tenant de la cicatrice, il est difficile de ne pas trouver cette lecture quelque peu roborative, et on perdra bien du lecteur dans les méandres d'Eco (pour ne pas simplifier, c'est écrit sous forme de journal à deux mains, avec des retours en arrière, etc...):
Comme c'est longuet, bien qu'il se passe toujours quelque chose, et que pissent les traits d'esprit ou les répliques de qualité, on éprouve parfois une petite panne d'appétit pour ces procédés littéraires tentaculaires, disons manières d'écrire dignes d'une pieuvre épileptique.
Mais enfin c'est là son style, n'est-ce pas, rien de nouveau.

Adoncques, qu'entend démontrer il Professore Eco ?
Qu'on a besoin d'ostraciser, de haïr, et donc de l'autre, de l'Ennemi majuscule, plus il est rampant, diffus, présumé puissant et tendu vers la quête du pouvoir et de l'argent, mieux c'est.  
D'où le succès de l'entreprise (d'ultime égout) de Simonini, reposant sur le fait que le complotisme a besoin de sa substance ordinaire pour le sustenter, le vrai et le faux c'est secondaire.

Pierre-André Taguieff, interview au Figaro du 17 mars 2011 a écrit:Ce roman aurait pu s'intituler: voyage d'un antisémite à travers l'Europe du XIXe siècle. Le personnage principal, Simon Simonini, est hanté par l'idée d'un complot juif dont la finalité est d'anéantir la chrétienté. Comme tous les obsédés, il projette son fantasme sur tout ce qu'il voit et entend. Il pérégrine entre la France et la Sicile où il rencontre les partisans de Garibaldi, se retrouve à Paris durant la Commune, et c'est à Prague qu'il imagine la rencontre de rabbins venus fomenter un pacte de domination du monde.

Eco nous emmène à la rencontre de personnages qui ont existé et ont cru en l'existence de complots de tous ordres, notamment maçonniques ou jésuites. On y croise notamment l'abbé Barruel, qui voyait dans la Révolution et l'Empire la marque de l'influence maçonnique, le socialiste Toussenel, véritable inventeur de l'antisémitisme de gauche, qui était persuadé que le capitalisme servait les intérêts des Juifs, sans oublier Édouard Drumont, l'auteur de La France juive dont les articles défrayèrent la chronique durant l'affaire Dreyfus. «La haine est la vraie passion primordiale. C'est l'amour qui est une situation anormale. C'est pour ça que le Christ a été tué, il parlait contre nature» , écrit Eco en conclusion de ce roman plus erratique que convaincant.


Et le même critique de lâcher une lourde flatulence dans l'ascenseur avant de sortir à l'étage:
Pierre-André Taguieff a écrit:  Quant au produit, de mauvais esprits diraient que c'est du Dan Brown sophistiqué et bien documenté, du Dan Brown pour bac + 3

J'adôôôre le procédé "de mauvais esprits diraient que", mais pas moi, hein, mais c'est moi qui le dit quand même, hein...

Aujourd'hui les haines ont peut-être changé d'objet, et, aux temps du nombrilisme-individualisme, se sont multipliées (pas loin du chacun la sienne), mais demeurent; au reste, la Toile est un instrument rendant caduques les méthodes de faussaire de Simonini, mais en met une à disposition de tout un chacun, sans même nécessiter talent, entregent, savoir-faire et dangers affrontés.    

En cela, Eco a effectué un travail salubre, utilisé sa notoriété utilement pour appuyer là où ça fait mal, profité du statut de best-seller annoncé d'un livre pour faire passer un propos dérangeant.  

Alors oui, son repasse-plats permanent pourra paraître indigeste (combien de pages ai-je murmuré: "allez, c'est bon, on a compris, déjà dit, déjà illustré plus tôt" ?), oui, l'auteur surjoue l'histrion érudit, oui, son rentre-dedans littéraire frise par instants le matraquage de lecteur (mais enfin c'est son style qui est comme ça, comme dit plus haut, style qui peut-être est une des raisons de son succès, et n'a pas à me convenir à moi en particulier), etc.

De là à moquer ou disqualifier l'ouvrage, pour ma part, c'est non certainement pas: livre à recommander, pourquoi pas avec une certaine chaleur, mais pas à tout le monde, sans nul doute !


Spoiler:


mots-clés : #complotisme #historique
par Aventin
le Lun 8 Jan - 17:23
 
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Sujet: Umberto Eco
Réponses: 69
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