Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 16 Déc - 13:59

52 résultats trouvés pour identite

Patrick Chamoiseau

La matière de l’absence

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Dans le prolongement des récits autobiographiques sur son enfance, et d’un essai comme Écrire en pays dominé, Chamoiseau reprend une fois encore cet héritage du passé fatidique, « le manque fondateur, l’effacé structurant », la Traite impossible à oublier, avec des mots et une verve renouvelés en variations lyriques.
Roman ? participe plus de l’essai, dans un va-et-vient des souvenirs à l’approfondissement des réflexions.
Sous forme de dialogues avec la Baronne sa sœur à propos de Man Ninotte, leur mère décédée, évocation de la mort dans le monde créole, superstitions, rituels, vide/ en-dehors/ mystère/ disparition :
« Il ne se passait pas un jour sans qu’on ne les remplisse, leur amenant des personnes décrochées des dernières espérances, à croire qu’à la manière de pêcheurs clandestins les cimetières envoyaient vers la vie des lignes chargées d’hameçons, et en ramenaient des trâlées de victimes. »

« Sauf circonstances extraordinaires, et même si les sépultures seront en certains lieux réservées aux personnages marquants, nulle part sur cette planète (sauf durant la Traite des nègres, l’esclavage américain ou dans les camps nazis) un mort ne se verra abandonné sans un bout d’enchantement, et sans qu’il ne serve à étayer une quelconque autorité. »
(Impact, Légendaire du retour)

…théorie de la « grappe » comme groupe de Sapiens ; les Traces, concept venu de Glissant, ce à quoi se résume la culture perdue des esclaves déportés (en parallèle avec la narration de Man Ninotte proie d’Alzheimer après avoir vaillamment combattu la déveine ‒ stratégie de survie dans la misère) ; le jazz, notamment celui de Miles Davis ; un beau passage à propos des plantes, « mémoires végétales » connues des « marchandes-sorcières », les herboristes (pp 187-188) ; dissertation sur les origines de la beauté, de la poésie (et Césaire sera à son tour rappelé) :
« Parlons du sentiment de la beauté.
Imagine cette conscience humaine balbutiante qui s’ouvre sur trois immensités : sur la menace de l’inconscient humain chargé de toutes les animalités ; sur l’omnipuissance de la nature et du vivant ; sur l’infinie désolation de la mort…
Imagine ce qui lui arrive…
Elle commence à se détacher de l’inconscient et d’une indistinction avec le monde. […]
Il faut appeler "présence" le rayonnement indéfinissable de la chose vivante ou minérale à son plus bel éclat. […]
La conscience archaïque percevra tout présence comme vivante : les éléments, les grottes, les pierres, la nuit, le vent, le soleil… Elle y soupçonnera un être imprévisible, secret, obscur, invisible et puissant ‒ je veux dire : une beauté. L’éclat du beau est dans l’intensité de la chose existante lorsque celle-ci inspire la sensation d’une présence. […]
La sacralisation qui donne du sens à l’existant est l’énergie première de la beauté.

Le sentiment du beau ouvre à l'état poétique : cette partie de la vie qui échappe aux obligations des survies immédiates. »
(Éjectats, Légendaire du langage)

Il y a d’ailleurs une réelle poétique chez Chamoiseau, quoiqu’il en dise ; ici, à un lever de jour :
« La ville perdait ses immobilités dans une marée d’éveils. »
(Impact, Légendaire de l’annonce)

Expérience déterminante du gouffre, la cale du navire négrier, d’où l’on doit se refonder, individu séparé du collectif vers la Relation au Tout-monde (notions de Glissant) ; puis le cimetière.

« Les nuits sont toujours enceintes, nous disent les Arabes, elles sont les seules qui, dans un même mouvement, peuvent dissiper les certitudes du jour et recharger le monde pour la splendeur d’une aube. C’est ce genre de nuits qui se vivait dans mes antans d’enfance. »
(Impact, Légendaire du retour)





mots-clés : #devoirdememoire #esclavage #fratrie #identite #insularite #lieu #mort
par Tristram
le Sam 20 Oct - 19:56
 
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Sujet: Patrick Chamoiseau
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Aki SHIMAZAKI

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Le poids des secrets

Le poids des secrets : cinq livres pour autant de visions d'une même histoire. Cinq livres pour cerner au mieux la personnalité de chacun, les raisons des silences, des faux-semblants, et des secrets soigneusement enfouis parce qu'il serait trop douloureux de les dévoiler. L'histoire ? Mieux vaut ne pas en parler, tant le charme de cette série réside dans le fait d'en découvrir peu à peu toutes les facettes. Tout au plus puis-je vous dire qu'elle se déroule principalement dans les années 30-40,  et qu'il y est question des deux enfants d'un même homme, l'un légitime et l'autre non, qui se rencontreront et s'aimeront... Il est aussi beaucoup question de la seconde guerre mondiale, et des aberrations d'un régime autoritaire alors en pleine rhétorique guerrière, avant que ne survienne le désastre de Nagasaki...

L'écriture d'Aki Shimazaki est précise, concise, épurée à l'extrême. D'ordinaire, j'affectionne plus de rondeur, et ce minimalisme assumé m'a de prime abord déroutée. Mais c'était sans compter sur le charme qui en émane et qui vous accroche tout en douceur avant de vous happer... J'ai lu les cinq volumes d'une traite.

De cette lecture, je ne garderais volontiers que le positif. Mais je ne serais pas tout à fait honnête si je n'évoquais pas mes quelques bémols... Pour commencer, je regrette tout de même que, de livre en livre, le style reste strictement identique. Chaque récit émanant d'un être différent j'aurais aimé que, sans renoncer à sa singularité, Aki Shimazaki use d'un «petit quelque chose » qui différencie chaque narrateur. J'ai également moins adhéré au dernier volume de la série, le procédé choisi pour distiller quelques clés de compréhension cruciales me paraissant quelque peu factice et forcé dans sa volonté didactique.

Mais je ne voudrais pas que ces quelques bémols vous donnent une fausse idée de ma lecture ; car sans être aussi conquise que d'aucuns ont peu l'être avant moi, j'ai beaucoup apprécié cette découverte. Je garde en tête le charme évanescent de l'écriture, et la sensible évocation des tourments intimes d'hommes et de femmes englués dans le carcan des convenances d'une époque sans concession. Les visions multiples se cherchent et se répondent, les secrets se dévoilent et pourtant, une fois le dernier volume refermé tout n'est pas explicité, tout n'est pas décortiqué. A chacun sa part d'inconnu et d'irrationnel. Et c'est, je le crois, très bien ainsi.



mots-clés : #amour #deuxiemeguerre #famille #identite #intimiste
par Armor
le Sam 13 Oct - 19:12
 
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Sujet: Aki SHIMAZAKI
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Toni Morrison

L'origine des autres

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"l’auteur se replonge dans ses propres souvenirs mais également dans l’histoire, la politique, et surtout la littérature qui joue un rôle important – notamment la littérature de William Faulkner, Flannery O’Connor et Joseph Conrad – dans la notion de « race » aux États-Unis, que ce soit de manière positive ou négative. L’auteur s’intéresse à ce que signifie être noir, à la notion de pureté des « races » et à la façon dont la littérature utilise la couleur de peau pour décrire un personnage ou faire avancer un récit. Élargissant la portée de son discours, Toni Morrison étudie également la mondialisation et le déplacement des populations à notre époque. " Babelio
« Toni Morrison retrace, à travers la littérature américaine, les modes de pensée et de comportement qui désignent, de manière subtile, qui trouve sa place et qui ne la trouve pas… L’Origine des autres associe l’éloquence caractéristique de Toni Morrison à la signification que revêt, de nos jours, l’expression citoyen de monde. " The New Republic


Je copie les commentaires ci-dessus parce qu'ils synthétisent bien l'objet de cet essai.
Morrisson décortique les mouvements culturels et les postures identitaires, et c'est passionnant. Sa langue reste très accessible, i vous êtes intéressés par l'auteur et son engagement, à travers son écriture, mais que vous hésiteriez pourtant à lire un texte plus directement analytique, essayez tout de même, ce n'est pas du blabla, Morrisson donne beaucoup d'éléments d'analyse, des extraits littéraires, elle explique et met à jour des traits fondamentaux, son analyse historique et sociologique sont très pertinentes, neuves sans doute, mais surtout elle transmet cela d'une manière très intéressante et accessible, je le redis.

Elle n'hésite pas non plus à parler de son propre travail d'écriture, et cet aspect est aussi passionnant : comment choisir l'énonciation , la faire politique.

En somme, un très court mais très dense livre qui nous donne des clefs fondamentales pour mettre en question nos postures face à nos identités construites, et qui nous invite à devenir créateurs d'un monde meilleur. J'ai été très impressionnée notamment par l'analyse qu'elle fait de la société américaine, difficile à appréhender pour un occidental avec une réelle pertinence, pertinence qu'elle nous offre, nous descillant sur de subtils oublis de fondamentaux.

"La romancière montre aussi  comment l'obsession de la couleur n'a cessé de s'exprimer en littérature, par exemple chez Faulkner et Hemingway, participant à la perpétuation de tropes racistes. Elle revient sur les raisons qui l'ont poussée, pour sa part, à "effacer les indices raciaux" dans plusieurs romans et nouvelles, notamment Beloved et Paradise. Laissant longuement parler la littérature, elle invite à une transformation des regards, par l'éthique et par les livres. La langue comme champ de bataille, et comme lieu de résistance. " Lenartowicz pour l'Express

mots-clés : #creationartistique #esclavage #essai #historique #identite #mondialisation #politique #racisme
par Nadine
le Mar 2 Oct - 11:02
 
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Jim Harrison

En route vers l’Ouest

Regroupe 3 novellas, En route vers l'ouest, La Bête que Dieu oublia d'inventer, J'ai oublié d'aller en Espagne.

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En route vers l'ouest
Où l’on retrouve Chien Brun (C.B.), déjà personnage dans La femme aux lucioles et Julip… Loin de son Michigan natal (pêche, forêts et fraîcheur), il découvre Los Angeles (occasion d’un réjouissant déluge de surprises et méprises), bientôt avec Bob, un scénariste morfal où l’on a reconnu l’auteur soi-même ‒ mais C.B. lui-même, entre pur crétin seulement motivé par le sexe, l’alcool et la bouffe, « autochtone » au rôle de Candide "simple d’esprit", n’a-t-il pas un peu de Big Jim dans son approche du monde ?
« Le plus difficile pour un homme de la campagne débarquant dans une vaste métropole est de comprendre le rapport entre le métier des citadins et l’endroit où ils habitent. »

« Au plus profond des feuillages tout proches du bosquet de bambous, il se demanda si sa propre existence recelait le moindre secret ou si on lisait en lui à livre ouvert comme dans un vieux bouquin de poche tout fripé. Ce doute lui passa rapidement lorsqu’il remarqua que les carpes orange nageaient invariablement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre au milieu de leur bassin miniature et ombragé. Sans conteste, ces carpes étaient plus intéressantes à observer que les divagations nombriliques d’un type en proie au doute métaphysique. Comme nous tous, C.B. ignorait les tenants et les aboutissants de l’existence. Soudain, la carpe de tête exécuta un demi-tour tort gracieux et se mit à entraîner son banc dans le sens des aiguilles d’une montre. Là se trouvait sans doute l’une des réponses aux millions de questions que la vie ne posait pas. »

« À la taverne, deux vieux vétérans de la Seconde Guerre mondiale lui avaient confié que, dans l’Europe ou le Japon en ruine, on pouvait faire l’amour en échange d’une barre de chocolat, mais cette transaction lui avait paru tout sauf admirable. Le moins qu’on puisse faire, c’était de rôtir un poulet et de préparer de la purée pour la pauvre fille, avant de lui mitonner un pudding aux pommes avec du sucre brun et beaucoup de beurre. »




La Bête que Dieu oublia d'inventer


Le narrateur, un vieux solitaire un peu aigri, établit un témoignage ‒
« Peut-être les écrivains racontant une histoire procèdent-ils en réalité à l’enquête d’un coroner… »

‒ sur son jeune ami disparu (suicide par natation), Joe, au comportement insensé suite à un traumatisme cérébral (une sorte de perception modifiée/ directe du monde, particulièrement "sauvage", car perdue sa mémoire visuelle il « voyait chaque chose pour la première fois ») :
« Est-il un chien malade qui désire se terrer, un mammifère qui trouve sa sécurité dans le secret, un jeune homme blessé qui tente vaillamment de mettre un peu d’ordre dans toute sa confusion ? »

Ayant « perdu toute une vie de conditionnements et d’habitudes », « Joe est parti à pied pour dresser de nouvelles cartes du monde, ou plutôt du seul monde que ses sens toléraient. »
Il y a nombre de réflexions typiques de la manière de Big Jim, tournant comme souvent chez lui sur handicap/ infirmité/ déficience/ incapacité/ diminution physique.
Que le narrateur soit fort cultivé légitime de nombreuses références érudites, et pas que littéraires ‒ comprenant une quantité confondante d’auteurs que je ne connais guère ‒, comme Le Darwinisme neuronal d’Edelman (qui au passage explicite le fait que nous soyons tous des individus différents).
Cette dimension "métaphysique" du texte en rend la lecture complexe, le fil des péripéties étant lui aussi très riche, avec une profusion de détours anecdotiques qui ne nuisent cependant pas à la cohérence à l’ensemble.
J’ai aussi apprécié les remarques, probables fruits de l’expérience personnelle de l’auteur, concernant les observations interspécifiques (geais, corbeaux, ours).
« J’ai actuellement l’impression que mon réservoir humain est vide et que j’en constitue le sédiment, la couche de saleté amassée au fond, le résidu de mes propres années. »

« Je ne veux pas dire qu’une rivière serait une panacée, seulement que notre cerveau est incapable de maintenir ses structures troublées lorsqu’il se trouve confronté à une rivière. Je pense que c’est la raison non avouée qui pousse tant de gens à pêcher la truite, alors que la plupart sont tellement incompétents qu’ils ont très peu de chance d’attraper un seul poisson sur leur mouche. »

« Assis sur la terrasse en somnolant de temps à autre, j’ai pensé qu’on avait beaucoup de mal à reconnaître la part immense de notre vie consacrée à de monstrueuses conneries. »

« Je monte et descends, je tourne en rond, ainsi que le veut la condition humaine, mais ne peut-on faire un nombre limité de nœuds sur une longueur de corde donnée ? »

« …] j’ai toujours trouvé plus intéressantes les raisons pour lesquelles un homme croit à quelque chose, que ce qu’il croit. Il ne s’agit pas là d’une subtilité, mais d’une flagrante évidence. »

« Mon esprit a tourbillonné un instant à l’idée qu’un toubib doit dire au revoir aux vivants, alors que le croque-mort, lui, n’a pas besoin d’attendre la moindre réponse. »

« L’angoisse provient de la monotonie du train-train, de cette "vie non vécue" dont on parle si souvent, de l’impression d’occlusion qui accompagne tout naturellement une curiosité étouffée, ou une curiosité qui s’est enterrée dans un trou familier. »

« Depuis ma jeunesse j’ai toujours eu le sentiment de rater quelque chose, sans doute parce que c’était la vérité. »





J'ai oublié d'aller en Espagne

Encore un quinquagénaire, un écrivain producteur de brèves biographies à défaut des œuvres qu’il avait rêvées, riche, raté et ridicule.
Peut-être parce que la fascination mâle pour les croupes féminines devient lassante, ou qu’il n’y a là pas d’autre vue sur la nature qu’un aperçu du Mississippi, c’est assez décevant.

« Il m’est impossible de considérer mon comportement sexuel autrement qu’en termes comiques, même si j’y trouve des motifs d’émerveillement. »

« Ils auraient mieux fait de brûler mes recueils de poésie. Car mes livres appartenaient à une culture qui n’était désormais plus la nôtre. Les idéaux de la jeunesse vous tuent parfois, mais ils méritent de le faire. Les idéaux de la jeunesse sont façonnés à grand-peine par les maîtres des siècles passés, de Gongora à Cela, de Villon à Char, d’Emily Dickinson jusqu’à nous autres, pauvres Bartleby. »

Question : « mon chien incapable, Charley », dans En route vers l'ouest, « mon pathétique clébard Charley », dans La Bête que Dieu oublia d'inventer, seraient-ce des allusions à Mon chien stupide, de John Fante ?


mots-clés : #humour #identite #nature #vieillesse
par Tristram
le Ven 28 Sep - 20:09
 
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Sujet: Jim Harrison
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Jonathan Coe

La Femme de hasard

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The Accidental Woman, titre que personnellement j’aurais peut-être traduit par « La femme fortuite », est le premier roman de Coe, et l’histoire de Maria.
« Maria, qui était fondamentalement d’une nature confiante, avait toujours cru en Dieu, mais en revanche elle n’avait pas la moindre preuve qu’il croie en elle. »

On profite déjà amplement dans cet ouvrage de l’humour qui rendit son auteur célèbre : les collègues (masculins) de Maria dans un magazine à lectorat féminin (p. 122), les misères de la colocation (ici, une offre lesbienne lui occasionnera une réplique bartlebyenne) :
« ‒ On va explorer nos corps, y a rien à voir à la télé.
‒ Non merci, j’aime mieux pas. »

J’ai particulièrement goûté les immixtions de l’auteur dans le cours de son ouvrage, procédé sternien que j’ai toujours savouré (merci papa, pour cette complicité de l’écrivain avec son lecteur, voire son personnage) :
« Mais je crois comprendre leur point de vue, moi-même, rien que de l’écrire, ça me déprime.
[…] Honnêtement, je commence à en avoir marre de Maria, et de son histoire, tout comme Maria commence à en avoir marre de Maria, et de son histoire. […] Avançons donc, car il ne me reste plus à relater qu’un seul épisode de la vie de Maria, et ensuite ce sera fini, et on pourra prendre congé.
Et voilà, on commence à bavarder avec le lecteur, et sans s’en rendre compte on perd complètement le fil du récit. »

« Ça ne vous dérange pas que je raconte ça au passé ? Je trouve l’autre temps vraiment épuisant. »

Mais, hormis cette approche réjouissante, c'est un peu La fête de l'insignifiance, pour reprendre le mot de Kundera. L’histoire de cette jeune femme calme et assez indifférente, sans vrai désir ou projet, et partant sans vraie (réussite dans la) vie, m’a étonnamment touché, finalement.
La trouvaille romanesco-métaphysique de la toute fin est excellente, mais je crois devoir pudiquement la celer ?
Dernière phrase :

« Pendant l’ascension, elle [une alouette] lui lança un nouveau regard, la vit rapetisser, vrilla, la vit bouger, la vit rétrécir et rétrécir encore, monta, regarda de nouveau, vit la petite silhouette à flanc de colline, montant plus haut, toujours plus haut, et alors elle ne vit plus que la colline, où nous devons l’abandonner, l’abandonner à son calme ultime, Maria, un point dans l'imperceptible, sur le chemin du retour, seule, et indifférente, indifférente jusque face à la mort qui, sait-on jamais, est peut-être la prochaine surprise que le hasard lui réserve. »




Mots-clés : #identite #social #viequotidienne
par Tristram
le Mar 18 Sep - 13:24
 
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Sujet: Jonathan Coe
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Sabyl Ghoussoub

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Le nez juif


Originale : Français, 2018

4ème de couverture a écrit:Depuis tout petit, la mère d'Aleph lui répète : « T'es moche, j'espère que tu te referas le nez quand tu grandiras. Et en plus tu ressembles à un Juif. » Mais Aleph sort en boîte, séduit les filles, se fait des amis. Il s'engage, il voyage. Beaucoup au Liban. Il tombe amoureux, se retrouve dans le cinéma et rien ne se passe jamais comme prévu. Entre Paris et Beyrouth, Palestine et Israël, Hezbollah et Mossad, Aleph doit faire des choix. Arabe sous une peau de Juif, il est en quête permanente d'identité.


REMARQUES :
Aleph (première lettre de l’alphabet hébreu ET arabe!!!) est Libanais maronite, grandissant à Paris. Mais depuis toujours, même dans sa propre famille, et dans l’école il est cible de railleries, voir d’insulte : Sale Juif ! Sale Arabe ! Et autres… Tout cela à cause de son nez… juif ? Donc, même à l’intérieur de sa propre famille et communauté il restera souvent étranger. Jeune, il va réjoindre le Liban ! Là, pas de problème ! Vraiment ?

On comprendra que ce roman est un roman de quête d’identité. Les mouvements extérieurs en sont un signe : des nombreux voyages, lieux de vie transitoires. Souvent au milieu d’une vie un peu… en désordre, loufoque, entre disco, rap arabe et autre, des histoires de sexe. Le coté débridé peut un peu rebuter et enlèver le plaisir à certains de cette lecture, mais derrière cela se dégage la question des différences vraies entre Arabes et Juïfs, ou c’est-à-dire : de la relativité de ces différences ? Arabe juif, Juif arabe ?

C’est très probablement en puisant dans sa propre vie et recherches, (voir parallèles entre certaines chroniques trouvées sur le WEB p. ex. : https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/quand-des-israeliens-chantent-dans-la-langue-de-l-ennemi,1409 et des sujets du livre) que Ghoussoub est amené à se poser sans complexe des questions sur l’identité. Et si le « handicap » du « nez juif » lui montre un chemin ???

Je suis pas trop heureux avec le style et certaines legèretés, mais dans certains énoncés et vécus intéressants !


mots-clés : #discrimination #identite
par tom léo
le Mer 5 Sep - 22:14
 
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Sujet: Sabyl Ghoussoub
Réponses: 2
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Eduardo Halfon


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Monastère

"Une cage allait à la recherche d'un oiseau." Kafka

"3/4 arabe, 1/4 polonais et juif parfois."

Ainsi se définit Eduardo Halfon, la narrateur. Le narrateur qui n' est pas l' auteur.
Enfin pas tout à fait...
Et il ajoute :

"Trois grands parents arabes juifs, venus d' Egypte, du Liban, de Syrie, envoyés en Amérique Latine et un grand père paternel, juif et polonais arrêté à Lodz par les nazis à 16 ans, et envoyé en camps de concentration."


Il est le fruit et le mélange de cette hérédité, exilée au Guatemala.
Un mélange identitaire plutôt mal assumé, turbulent et instable.
D' où son malaise quand il est invité en compagnie de son frère au mariage de sa sœur à Jérusalem.

Sa soeur, il nous la présente jeune, belle, intelligente, ouverte.
Or, ne voilà t-il pas qu' elle va épouser un juif de Brooklyn, ultra orthodoxe.
Eduardo n' a pas envie d' assister à ce mariage.
Moins encore, lorsque mis en présence de ce futur beau frère, il le découvre vain, arrogant, dogmatique et agressif comme tous les néo convertis.
De ce mariage, nous n' en saurons pas d' avantage.

Ce qu' il voit d' Israel, dès le tarmac de l' aérodrome, accentue son malaise.
Un chauffeur de taxi lui demande s' il est arabe et lui déclare tout de go que les arabes sont méchants et qu' il faudrait les tuer tous.
Et puis, il y a ce fameux mur que les Israéliens ont édifié pour être séparés des palestiniens.
Les jours je font que l' enfoncer dans une torpeur étouffante accentuée par la chaleur de l'été.

Jusqu' au jour où il rencontre Tamara,  une femme qu' il a connue et aimée.
Une israélienne forte et rien moins que conformiste.
Elle le conduit au bord de la Mer Morte et cette excursion est l' occasion pour lui  de se confronter à son passé et à son histoire familiale.
Pour elle, de le faire parler, se raconter.
Avouer ses doutes, le fait de ne pas se reconnaitre juif.
Elle lui dit que son histoire familiale fait partie de ses racines, c' est aussi son histoire à lui.
"Notre histoire, conclue-t-elle, est notre seul patrimoine."
J' ai aimé cette histoire brillamment racontée et qui sait nous montrer sans insister, à quel point les êtres humains sont multiples, contradictoires, surtout quand ils sont prisonniers des soubresauts de l' Histoire.


mots-clés : #autobiographie #communautejuive #famille #identite
par bix_229
le Lun 27 Aoû - 20:05
 
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Sujet: Eduardo Halfon
Réponses: 10
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Steve Tesich

Commentaire, impressions plutôt écrits pour ceux qui ont déjà lu le livre !

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Karoo


A mon avis derrière un récit d'une apparente simplicité (dans toutes ses détours), se cachent plusieurs niveaux de lectures et de compréhensions possible. Et cela m'était un bonheur d'essayer de voir plus loin que le bout du nez : ces abords possibles vont du récit, roman d'un simple cynique, via l'auto-dérision, via une vraie détresse jusqu'à une possible lecture métaphysique, existentielle d'une recherche et des observations très justes de l'être humain...

Saul est un personnâge qui au même moment vit des choses apparemment loin de notre expérience, et pourtant incarne (sujet qui revient) un homme d'aujourd'hui : séparé, mais pas encore divorcé, tiraillé, fuyant, mais lucide... Et aussi toutes les descriptions sur ces fuites et problèmes : à voir de plus près on reconnaît des motivations de beaucoup de nos contemporains, voir l'absence de vraie motivation et tout simplement … : la fuite. Cela me semble dominer dans ce caractère. Même l'alcool est une recherche éperdue de fuite, de l'oubli.
Ou la fuite de l'intimité. Cela semble presque contraire à ce qu'on dirait de soi et son désir; pourtant n'est-ce pas profondement vrai qu'aujourd'hui, comme Saul, on n'est pas (ou plus) capable de bien nous affronter nous-mêmes dans une certaine solitude ET l'autre dans une vraie intimité (il ne se sent à l'aise que devant un public...)? Karoo va, dans un certain sens, au bout d'une logique qui anime la plupart des gens dans leurs rapports avec les drogues, l'argent, les autres, la liberté, l'espace privé etc. Comment affronter la réalité : de soi-même, des autres (« La simple pensée à faire face à mes soucis me donnait la nausée. ») ? Pendant une large partie du roman Saul est la narrateur de son histoire. Cela ne change que vers la fin dans une narration apparemment plus distancée par un narrateur omniscient.

Constamment on se meut entre un cheminement d'évitements ET une grande lucidité, car ce Karoo  est derrière ces évitements très lucide, capables de se voir dans ses motivations. Et cela n'est pas un titre de gloire, mais constamment ou souvent une vraie source de frustration : Il ne fait pas ce qu'il veut et il fait ce qu'il ne veut pas. Pourtant en racontant dans l'Imparfait et le passé il a alors une distance vers ce qu'il raconte et nous sous-entendons la possibilité d'un vrai changement pour un avenir, soit pour un « aujourd'hui autre ». A voir.

Ici on s'approche sur une possible signification du choix du prénom : Saul. Ce premier nom de l'apôtre est associé avec Paul (vous vous souvenez du jeu de noms que le Père de Saul fait avec son fils?!), figure (dans l'imaginaire universel) de la conversion. Car finalement notre Saul ici aussi attend une redemption, un changement, une conversion. Bien sûr cela ne correspond pas complètement à la vie de Saint Paul, mais on ne peut pas s'empêcher de faire le rapprochement. Dans la réalité biblique et aussi ici, il s'agit pas juste d'une coupure si nette que les tranches de vie avant et après n'ont pas de lien. Non, il y a une forme de dédoublement, voir de coexistence d'une conscience de ce qui est juste au milieu de ce vie presque... ratée. Figure/symbole de conversion – chez le Père et Saul on trouve la mention des deux noms pour lui ! J'approche cette remarque d'une citation : « ...malade comme je l'étais, j'avais toujours un fragment intact de bonté au fond de moi ».

Certaines pierres d'achoppements, des rencontres faites dans la vie, des questions incontournables sont comme des invitations d'une mise en question de soi-même, des possibilités de saisir une occasion de changer. On peut les fuir.

En ce qui concerne son travail de découpeur de films des autres, voir des chef-d'oeuvres, on peut relèver tant de choses... Certes, il s'agit de détruire l'oeuvre d'un autre. Au-délà encore, un moment donné, la vie de Saul « consiste de ces bouts de graisse, d'inutilités coupées dans le film ». Combien des choses non-essentielles occupent la place ? Qu'est-ce qu'on enlève de notre vie pour trouver la cohérence d'une banalité attirante (mots très directs qui viendront plus tard)...  

Encore une fois : Karoo est lucide et proche de présentir que ce que d'autres appèllent la liberté est associé pour lui à « la fuite ». « Parler de changement était admirable. Esayer de changer était héroïque. » Le flot des paroles, ici et là : et on parle, on parle, pour immerger l'autre, pour « le  baiser » (rôle de Cromwell, presque diabolique, dans les yeux de Karoo, derrière certains accès d'apparente bien-veillance). Et où est la différence avec certains moments de la vie de Saul ?

Même si la première moitié pourrait être pris comme une introduction dans le caractère de Saul, je trouvais cela passionant. Dès un certain moment (Pittsburg ? Espagne?) la catastrophe entre les trois semble annoncée. Pas de surprises pour moi. Peut-être là l'histoire s'étire pour mon goût un peu trop.
Et inclus en cela : la catastrophe existentielle intérieure à venir. Et puis ? Saisira-t-il la chance ou pas ? Hésitations... Quel besoin de pardon... ! D'un coup, avec sa mère il arrive à se lâcher. Puis, physiquemment, chez Cromwell, puis la décision intérieure... : se débarasser de toutes excuses.

La fin me semble magnifique : le questionnement jamais abouti d'une histoire d'un Ulysse moderne dans lequel se retrouve Saul. Et il devient évident quelle est l'enjeu. Quelles sont les questions essentielles qu'il a fui toujours. Magnifique !

On a appelé les derniers pages – si je comprends bien – comme une chute vertigineuse ! Eh bien, qui a écrit ce commentaire ? Il me semble que l'ensemble se tient et est mu d'un grand réalisme. Bien sûr, je n'ai pas « prévu » les détails des derniers chapitres, néanmoins il y a là un « réalisme existentiel » qui tient la route. A voir de plus près, tout le roman, tout le cheminement de Karoo visait un issu. Et qui sera surpris que la question essentielle est métaphysique, existentielle, « réligieuse » ? Cela était sous-jacent sous toute l'histoire.

Un livre qui invite presque à une lecture commune !

On sent un auteur, proche de sa propre mort, interrogé par la sincerité des vraies questions. Splendide !

mots-clés : #addiction #contemporain #identite #spiritualité
par tom léo
le Sam 18 Aoû - 8:01
 
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Sujet: Steve Tesich
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Claire Messud

La fille qui brûle

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C'est l'histoire du passage à l'adolescence entre deux amies de la toute petite enfance, celle qui  raconte, et s'en sort pas mal, et l'autre moins bien dotée au départ, qui s'éloigne, s'enfonce dans des comportements que plus personne ne comprend, entraînant un rejet qui ne fait qu'aggraver sa détresse.

C'est très finement observé, cette fragilité d'une période où se révèlent les carences de l'enfance jusque-là masquées, où explosent les questionnements, et tout est si difficile si on ne trouve pas les bonnes alliances.

Le récit est tout en nuance, en bonnes trouvailles, c'est parfaitement maîtrisé, presque trop, les sentiments sont pour ainsi dire remplacés par cette acuité. C'est une bonne lecture, d'un roman bien structuré, qui  remue des périodes de trouble que nous avons vécues, mais où, peut-être, justement, il manque un certain trouble.

Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Sanato10



mots-clés : #amitié #conditionfeminine #enfance #identite #initiatique #psychologique #relationenfantparent #solitude
par topocl
le Mer 8 Aoû - 9:27
 
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Robert Pinget

Fable

Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Fable10

Je pense n’avoir pas tout compris de cette Fable, mais qu’importe ; suffisamment en tout cas pour me rendre compte que Robert Pinget est un auteur important qui mérite d’être (re) découvert.
Bien sûr, c’est une lecture qui peut être quelque peu déroutante au premier abord. L’image qui me vient à l’esprit est celle du puzzle : une réalité éclatée en de multiples fragments que l’auteur/lecteur assemble peu à peu. Parfois, il se trompe, parfois non et donne alors des bribes de compréhension. Mais à la différence du puzzle il n’y a pas qu’une seule possibilité d’assemblage, mais de multiples qui ébauchent de nouvelles pistes, entrouvrent d’autres possibles, valides ou non. Enfin pour garder la métaphore, la notion de jeu me semble ici essentielle.
Claude Mauriac écrivait lors de la sortie de Fable :

« La fable, la voici : on l’appelle Miette, mais son nom est Narcisse. Il s’éprend moins de son image qu’il ne cherche à en recoller les morceaux brisés. Nous reconnaissons les lieux en même temps que lui. Le temps est retrouvé. Mais, de nouveau, l’espace disparaît, la chronologie s’évanouit. Futur, passé, chronologie à dissoudre. »


C’est tout à fait cela, un individu qui cherche à reconstruire son identité, morceaux par morceaux. Les habitués reconnaitront ici une parenté étroite avec Beckett.

Il y a des temps de désespoir d’abord qui alternent avec d’autres où l’âme se libère mais peu à peu l’alternance ne se fait plus et c’est alors que la tête pourrit


Le temps qui est le mal à la petite semaine, joie qui déserte, conscience de toute vanité, la carcasse se dirige sans boussole vers son dernier asile comme si le thème de la survie était désormais hors d’usage.


Ma vie est faite depuis beau temps, tu y avais mis un grain de futur, il n’a pas levé."]Ma vie est faite depuis beau temps, tu y avais mis un grain de futur, il n’a pas levé.


Mais la ville fumait toujours sous les décombres, l’ancien cauchemar se réveillerait et les grincements de dents, ce passé à dissoudre comme ne faisant plus partie du système, racines plongeant dans le néant, futur itou.

Il y a de belles explorations archéologiques à faire dans ce qui fut appelé le « Nouveau roman »  Very Happy


mots-clés : #identite #nouveauroman
par ArenSor
le Mar 31 Juil - 19:25
 
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Robert Penn Warren

Tous les hommes du roi

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Après tant de mois, j'y étais enfin. Car rien ne se perd, rien ne se perd jamais. Il y a toujours un indice, une facture, une marque de rouge à lèvres, une empreinte de pied dans la plantation, un préservatif sur le sentier du parc, une vieille blessure qui lance, un souvenir d'enfance, une infection dans le sang. Et le passé, le présent et le futur ne sont qu'un seul et même temps, et les morts n'ont jamais vécu avant que nous leur donnions vie, et leurs yeux, au-delà des ténèbres, nous implorent.


Que voilà un roman majestueux, virtuose, prolifique! Un roman noir qui emprunte au meilleur du genre, ses politiques véreux mais pathétiques, suant dans leurs costumes  élégants, ses petits malfrat obéissant dans la chaleur humide du Sud, où il ferait si bon boire et fumer sur les vérandas, si seulement la vie décidait d'être douce et simple, si seulement ces personnages crapuleux n'étaient pas aussi des hommes souffrants... Mais non, l'homme est par nature tourmenté, ballotté par la douloureuse splendeur du ballet de ses sentiments, désespéré de trouver un sens à la vie, une réponse aux aspirations de l'enfant qu'il était, de se définir en tant qu'individu cohérent, de dénouer l’inextricable nœud des responsabilités.

Racontée depuis les temps tardifs de l'apaisement, cette tragédie digne des Atrides nourrit un grand roman des illusions perdues, disserte sur le bien et le mal, la pureté impossible et la rédemption interdite.

C'est jack Burden qui raconte, Jack qui est celui qui ne se salit pas les mains, ou y croit, en tout cas.

il a dit que si le monde était  un tas d'ordures, l'homme, pour sa part, n'avait pas à l'être.


Tout à la fois journaliste et historien il  va comprendre que la quête de la Vérité ne suffit à sauver le monde :  "L'ignorance, c’est le bonheur".

Mais le monde est une gigantesque boule de neige qui dévale une montagne, et jamais on ne la voit remonter la pente pour revenir à l'état de flocons, à l'état de rien.


Car oui,  aussi : "La connaissance c'est le pouvoir", c'est ce qu'a compris Willy Stark, dont il est le bras droit, un "grand couillon naïf" parti de rien et devenu  Gouverneur "intense, inquisiteur, exigeant",  un populiste adulé par les petits, qui sait corrompre, asservir, terroriser.

-Tu as cru que tu pouvais me rouler...faire en sorte que je l'achète. Eh bien je ne vais pas l'acheter! Je vais l'écraser! J'ai déjà acheté trop de fils de pute. Si tu les écrases, au moins ils ne mouftent plus, mais quand tu les achètes, impossible de savoir combien de temps ils vont rester à ta botte.


Ces deux hommes pleins d'estime l'un pour l'autre dans leurs différences,versions pile et face de l'espèce humaine, se répondent en fait comme deux miroirs face à face, et ces miroirs mettent en lumière leurs ambiguïtés. Racontant Willy Stark, Jack Burden se dévoile, solitaire crâneur, homme d'amour et d'amitié, fils orphelin, il  pêche à la fontaine du souvenir , car tout se tient,  "c'est uniquement avec le passé que se forge le futur"

Il y a ce récit tragique aux accents déchirants, ces héros haïssables et qu'on aime pourtant, fasciné, charmé. Il y a aussi l'inventivité, l'acuité, le lyrisme de l'écriture de Robert Penn Warren, tout à la fois sensuelle et vigoureuse, patiente, attentionnée, liquide.  Il y a les pièces du puzzle patiemment accolées, les allers et retours, les chemins transversaux. Il y a les leitmotivs, les réminiscences obsédantes,. il y a les métaphores, leur pertinence, leur sensualité, leur poésie.

Le monde entier, les troncs nus des autres arbres, qui avaient perdu leurs feuilles désormais, le toit des maisons et même le ciel lui-même avaient un air pâle, lavé, soulagé, similaire à celui que peut avoir un homme souffrant d'une longue maladie qui se sent mieux et pense qu'il va peut-être guérir.


Il y a une lectrice comblée.




Ton Ami de Jeunesse est le seul ami que tu auras vraiment, car il ne te voit pas tel que tu es. Dans son esprit, il voit un visage qui n'existe plus, prononce un nom - Spike, Bud, Snip, Red, Rutsky, Jack, Dave - qui appartient à ce visage sans existence, mais qui, par quelque confusion absurde et sénile de l'univers, se rattache maintenant à un étranger ennuyeux qu'on regrette d'avoir rencontré. Mais il se plie à cette confusion sénile, incontinente, de l'univers et continue d'appeler ce pénible étranger par le nom qui n'appartient vraiment qu'à ce jeune visage d'autrefois, à l'époque où sa jeune voix appelait faiblement par-dessus le fruit des flots en fin d'après-midi, murmurait la nuit près d'un feu de camp, ou disait au milieu d'une rue bondée : « Oh, écoute un peu ça : « Aux confins du Welnlok, anxieuse est la forêt... Le Wrekin a gonflé  sa haute toison d'arbres » » Ton Ami de Jeunesse ne reste un ami que parce qu'il ne te voit plus.


Mots-clés : #amitié #amour #corruption #culpabilité #identite #relationenfantparent #trahison
par topocl
le Lun 9 Juil - 21:36
 
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Sujet: Robert Penn Warren
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Luigi Di Ruscio

La neige noire d'Oslo

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L’auteur a émigré sous la période fasciste d’Italie à Oslo en Norvège où il vivra jusqu’à sa mort en 2011. Il conservera toujours son « italianitude » comme il l’appelle, ses écrits seront en langue italienne, langue qu’il se gardera d’apprendre à sa famille norvégienne ; la langue italienne ou plutôt le dialecte de Fermo préserve son identité italienne, malgré l’exil, malgré les demandes de sa femme qui souhaiterait qu’il se normalise Norvégien.

L'exil : «Quand j’ai émigré, j’avais trois livres dans mon carton : la Divine Comédie, la grosse anthologie Poesia italiana del dopoguerra publiée en 1958 et qui incluait mes poésies, ainsi que Non possiamo abituarci a morire, mon premier recueil édité en 19531. »

« J’ai transplanté à Oslo tout l’univers linguistique de Fermo lequel, à cause des communications de masse, disparaissait dans sa patrie d’origine. »

L’ouvrier : "J'avoue : je m'autorise à me foutre de la gueule du moi soussigné, par contre du moi métallo jamais."


Dans cette autobiographie il parle brièvement de son enfance en Italie à Fermo dans le Piceno, de sa vie d’ouvrier métallo dans une usine d’Oslo,  durant de nombreuses années, de sa famille, femme et enfants, de la politique, des syndicats et surtout de l’écriture, la poésie, toujours, tous les jours, comme un forcené il écrit…………..

C’est dans sa vieillesse et la solitude qu’il rédige ce livre et je préfère vous livrer ses mots qui dans la lucidité le révèlent :

« voilà que je me prends à rêver d’une poésie du Piceno, moi qui me proclamais internationaliste, je fus accusé de jdanovisme, un obstiné qui noircit des feuilles la nuit a écrit Fortini dans Paysage avec serpent, on me promit même d’être publié dans l’Almanacco delle Specchio, j’étais bouffi de satisfaction, essayer de m’imaginer consacré par tant d’honneur littéraire, on te publiera l’année prochaine ou celle d’après, dix ans passèrent et le plus beau c’est que l’Almanacco est mort tandis que je suis encore envie, certes, je n’avais pas conscience de mes limites orthographiques et syntaxiques et le décravaté que j’étais  ne savait rien de la construction verticale de la langue, seule une écriture aussi désespérée que forcenée, un langage baladé jusqu’aux confins des terres nordiques où les restes de l’ère glaciaire s’entêtent de perdurer. »

L’auteur ironise souvent sur sa personne, l’église et ses représentants, les politiques, les critiques ….

« Verdino m’a fait la préface gratis, il y a des poètes qui perçoivent une petite rétribution quand ils publient leurs poésies, même s’il serait plus juste de payer le lecteur qui doit s’embarquer dans une lecture éreintante pleine de pièges et d’énigmes. »

« Si j’étais néoréaliste ce n’était pas parce que j’aimais le réel mais parce qu’il me répugnait profondément, ceux qui aiment l’état actuel des choses ont toujours été antiréalistes par nature et mon écriture à moi parle de rêves. »


Ne s’empêche aucune réflexion et s’il avoue son faible niveau d’instruction  il a lu, beaucoup et cite d’ailleurs en argumentation de ses propos,  et de ses nombreuses digressions, des auteurs, des livres.

« Ne pas avoir de doutes, ne pas comprendre que tout est incertain, ne pas comprendre que tout est à la fois vrai et faux, qu’il n’y a de juste que la compassion. »

Il retourne régulièrement en Italie et s’intéresse à la politique de son pays de naissance, comme de son pays de vie.

« Imaginez un peu le choc quand de retour en Italie pour les vacances je vis la police armée postée devant les banques, qui me dévisageait avec sa mitraillette. Puis un défilé de cinquante-cinq mille prêtres et autant de moines sans compter les polices de trois ministères différents, des élections provinciales en plus des régionales, un nombre démesurés de députés et de sénateurs dont plus de quatre-vingts pour cent ne sert à rien, un nombre incalculable de véhicules payés par l’Etat italique sans parler des portables gratis avec lesquels ils appellent leurs putes, une foule énorme de fourbes et d’andouilles et voilà qu’arrive le politicien de luxe qui veut réformer :les protections sociales et s’écharne sur les misérables retraites, réformons plutôt les protections sociales des charognes, arrêtez de vous acharnez sur les miséreux, honte à vous ! »
Conscient des dramatiques évènements  qui ont sévi au XXème siècle dans le monde,  mais anarchiste de  cœur,  rêve encore de la dictature du prolétariat, malgré une utopie devenue cauchemar.


Relations avec la religion :

[…]cette mort m’a poinçonné à jamais, chaque homme étant à l’image de Dieu c’était comme si l’on avait craché sur le sacré. »

« Revoilà le vicaire du Christ dans toute sa suffisance, il lutte désespérément contre la mort bien qu’il ait une merveilleuse vie éternelle à portée de main, exaspération des conditions météorologiques, un 15 août avec un froid nordique embusqué sur les cimes… »

« Durant l’interrogatoire (en Norvège) quelqu’un m’a demandé : pourquoi ne rentrez-vous pas en Italie puisque vous vous sentez italien ? Si les démocrates-chrétiens m’avaient donné ne serait-ce qu’une place de balayeur je serais resté en Italie, et si l’archevêque de Fermo m’avait pistonné pour me faire embaucher dans une usine italienne je serais resté aussi. Choses plus qu’improbables pour un communiste et poète blasphérique, j’ai donc été obligé d’émigrer pour sauver toute mon italianitude, pour ne pas dévoyer mon âme.
On m’interrogea aussi sur mon pessimisme joyeux et mon optimisme triste. »


Justifie de son honnêteté morale de citoyen et de ses choix politique et syndical :

« Je me sens tout-puissant bien qu’au seuil du gâtisme, nous avons toujours, à tour de rôle, lavé notre vaisselle, cuisiné nos soupes, déblayé la neige amoncelée devant notre porte, la plus haute moralité c’est de ne pas être un larbin et surtout de ne pas avoir besoin de larbins, restons jusqu’au  dernier jour de notre vie en dehors de ce christianisme encenseur de larbins, parce que c’est la religion des patrons, et quand j’écris ne fais pas semblant d’ausculter le souffle de Dieu sur les décharges déployé…………… »

(une anecdote au sujet de son père, maçon : les ouvriers n’avaient pas le droit de porter une montre en travaillant, ils étaient tenus de travailler jusqu’à plus jour, fi du nombre d’heures !)

Autres extraits :

« […..]qui est le plus méchant ? Celui qui fait du mal parce qu’il en éprouve du plaisir ou celui qui fait du mal et n’en éprouve aucun plaisir aucun bien au contraire ? »

« Une petite réduction de ma retraite réelle suffit à me plonger dans le désespoir absolu, car on sait pertinemment qu’ils ne pourront jamais rééquilibrer le budget de l’Etat sans rendre les misérables encore plus misérables. Peut-être pensent-ils que la retraite qu’ils me donnent est déjà trop pour quelqu’un comme moi, émargination permanente comme étranger, comme communiste et comme poète extrême, jamais je n’ai vendu mon intelligence, ma bite non plus, depuis que je suis retraité je fais quelques courses pour un cordonnier, j’espère pouvoir à nouveau passer les vacances en Italie sans que le tout voyage dans un cercueil. »


--------------------------------------------------------


La préface est intéressante pour cerner la personnalité de l’auteur, la nature de l’exil et l’étonnante écriture que certains ont qualifiée de « jazzée ».

C’est bien sur une réflexion sur l’identité et l’exil. Mais Di Ruscio est avant tout un poète et un écrivain, c'est dans l'écriture qu' il peut s'exprimer librement ; mais il ne concevait son écriture qu' en langue italienne.

J’ai apprécié ses idées, ses arguments et son honnêteté, son humour et son ironie. Les relations avec sa femme notamment sont présentes tout au long de ce récit, mais avant tout j’aime quand il parle du soussigné poète, alors il me fallait absolument chercher ses poèmes.

Pas pu trouver en français puisque l’auteur n’écrit qu’en italien donc j’ai fait une traduction sur le net (avec tout ce que ce genre de traduction peut avoir d’aléatoire)

QUAND JE DÉCOUVRIRA MON PÈRE

Quand j'ai découvert mon père en train de regarder les fourmis
le soleil a brisé les pierres et étourdi les maçons sans un chapeau de papier
un trou noir autour des grains de terre malaxée
et l'essaim de fourmis avec trop de graines traînées
et mon père avec dégoût a rampé son pied sur le nid
alors j'ai appris à regarder les fourmis et d'avoir ce dégoûtant
et l'humain dans mon père est dans ce dégoût abstrait
cet assaut des sens de la nullité que mon père noie
avec le match à remorquer et chaque victoire et chaque perdu la saluent avec du vin
et la gueule de bois lui apporte une sorte de fureur désespérée
et lance des assiettes et des verres contre le mur
et il se condamne dans cette fureur ou dans le silence
et dans l'effort qui est une bataille perdue sans sens et sans but
Mon père a découvert son image dans la fourmi et la détruit
le vin, la fatigue, la fumée, se cassent la poitrine avec une toux qui tousse
c'était présent dans tous mes rêves de mon enfance
l'habitude de regarder la fourmi a perdu mon père
et je vis maintenant dans cette fourmilière avec la même colère que mon père
ce qui détruit la fourmi industrieuse, dégoûtante.

Pour Catherine

tu devras résister à l'eau au feu dans l'obscurité
tu devras rester humain malgré la brutalisation généralisée
toucher tous les éléments de la mort jusqu'à la mort
vis tout ce qui a déjà été vécu et ne sera jamais revécu
ne crois même pas un mot de tous ceux qui vous diront
nous qui vivons aussi pour représenter tous ceux qui sont morts
et tous ceux qui viendront et jusqu'à ce que la résistance de l'un reste
la défaite n'est pas encore arrivé
pas la rose enterrée mais les communistes massacrés et enterrés
tout doit être avalé même par ce que je méprise profondément
la violence et la torture stabilisent le monde comme force de gravité
maintient le système solaire ensemble et toutes ces familles
maintenu debout par la violence du chef de famille
et tous les organismes étatiques et para-étatiques et tous superposés et subordonnés
et la violence légitime serait celle qui viole mon âme
il faut savoir absolument dans quel monde nous vivons
si je vois des mirages cela ne veut pas dire que le salut n'existe pas
une fois qu'il semblait assez proche pour être en mesure de l'attraper pour toujours
le soussigné a de la chance
la transition entre la conscience et rien ne sera très courte
Une agonie longue et spectaculaire ne nous est pas destinée
l'insulte d'être vivant sans conscience ne sera pas pour nous
les cliniciens les plus renommés ne nous prépareront pas de longues agonies
notre misère nous sauve
de l'insulte d'être vivant sans notre esprit
nous reviendrons tranquillement à rien d'où nous venons
c'est déjà tellement que le miracle de mon existence a été là
même réussir à vous voir tous


pour en savoir un peu plus : https://irisnews.net/il-poeta-operaio-le-poete-ouvrier-textes-luigi-di-ruscio-illustrations-pierre-rosin/

Une écriture qu’il faut apprivoiser et un auteur à découvrir.

Je continuerai d’ailleurs avec Palmiro.


mots-clés : #autobiographie #exil #identite
par Bédoulène
le Dim 1 Juil - 21:22
 
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Sujet: Luigi Di Ruscio
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Paolo Cognetti

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Sofia s'habille toujours en noir


Originale : Sofia si veste sempre di nero (Italien, 2012)

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:Depuis toujours la vie est une guerre pour Sofia. Une guerre contre sa famille, ses proches, contre le monde entier. Inquiète, débordante, excentrique, insaisissable, Sofia est toujours habillée en noir. Et son humeur aussi est souvent revêtue de noir. Pourtant elle fascine tous ceux qui l'observent depuis le jour de sa naissance. L'infirmière penchée sur sa couveuse ; le compagnon de jeu, Oscar, captivé par le monde des pirates ; la tante Marta, une militante d'extrême gauche un temps exilée à Paris ; les parents enfermés dans un quotidien traversé de tensions silencieuses. Chacun d'entre eux tente de s'inscrire dans le mouvement du monde. Des ghettos résidentiels s'installent en bordure des villes, le tissu industriel se défait, la politique perd de son aura. Et Sofia, fille unique de la petite bourgeoisie, semble flotter dans ce monde qui en trente ans, depuis les années 70, a profondément changé.
Paolo Cognetti joue à merveille de son savoir-faire de nouvelliste pour composer un roman-mosaïque original.


REMARQUES :
Dans ce roman de Cognetti on retrouve à nouveau une protagoniste féminine. L’oeuvre consiste de dix « nouvelles-chapitres », qui pourront presque exister de façon autonome, parlant chacune d’une autre période des trente années de vie de Sofia : en commençant dans l’enfance dans une famille bourgeoise qui est normal seulement en apparence, mais à l’intérieur sous le choc. La jeunesse sera marquée par la revolte et aussi des problèmes psychiques jusqu’à une tentative de suicide. Comme adulte, elle trouvera une place au théâtre…

Il s’agit donc d’un registre autre comme le « Garçon sauvage » ou « Les huit montagnes ». Dans chaque chapitre au premier regard on parle même d’une autre personne, mais toujours des environs autour de Sofia. Parfois elle ne semble même pas apparaître pendant des pages. Procédé étonnant !? Puis j’ai trouvé de plus en plus intéressant de faire connaissance d’une personne par l’intermédiaire d’autres personnes de son entourage, par ce qui a pu la marquer. Cela permet aussi différentes perspectives sur une même donnée en racontant une histoire de deux points de vue.

Sofia est à peu près de l’âge de l’auteur, née en 1977. Et ainsi naturellement influencée par diverses facteurs d’origine familiaire et sociétale.
- les parents bien situés selon la façade, mais se disputant toujours. La mère maniaco-dépressive, le père un Workoholic et ingénieur, menant double vie avec une maîtresse.
- les facteurs italien « église » et « Mafia »
- le milieu ouvrier des années 70 entre communisme et pauvreté
- la vie dans les écoles de théâtre, d’acteurs à Rome, puis New York (Cognetti qui connaît bien cette ville!)

Sofia se bloque parfois, se révolte comme fille et adolescente. Elle souffre sous les circonstances de vie, mais montre une tendance farouche de rester indépendante. Dans et surtout à cause de sa « sauvagerie » le lecteur va l’aimer. Elle vit entre ce qui la marque (sans l’avoir choisi) une forme d’intouchabilité et d’indépendance.

Le livre est plein de « bonnes observations » qui méritent qu’on s’en souvient. Un bon auteur déjà dans ce premier roman qui a entre-temps confirmé son talent.

mots-clés : #contemporain #famille #identite
par tom léo
le Mar 19 Juin - 12:05
 
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Sujet: Paolo Cognetti
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Chinua Achebe

Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Tout_s11

Tout s'effondre

Ce roman est celui de la culture et de la vie d'un clan du peuple igbo, centré sur la figure du guerrier le plus illustre des neuf villages du clan d'Umuofia; et d'une génération qui sera la première à subir la colonisation anglaise.
Les deux courtes dernières parties consacrées à l'arrivée des missionnaires puis de l'armée aux villages d'Umuofia ne sont que des esquisses de la colonisation, qui ne prétendent nullement être une étude détaillée. Les ellipses y sont nombreuses, qui jalonnent les différentes étapes de la métamorphose du clan, en ne nous conservant qu'un squelette du processus. Mais ce n'est pas un roman sur la colonisation : c'est à la fois l'hommage à cette culture brutalement dissoute, et l'acte de préservation de celle-ci.

La comparaison avec les poèmes d'Homère m'est souvent venue à l'esprit, comme réceptacle des multiples facettes de la culture et des savoirs de tout un peuple, œuvre de mémoire et de préservation. Sont représentés le travail des champs d'igname, la préparation des plats traditionnels tel que le foufou d'igname - plat de fête -, les divers usages sociaux et la nature du corps social, la hiérarchie des fautes et des crimes, les subtilités des croyances religieuses et des cérémonies; sacrifices, mariages, oracles, exorcisme des ogbanjes…

Il ne s'agit nullement d'un éloge. Presque aucun jugement, positif ou négatif, n'est porté sur cette société, qui est un mélange de belles et bonnes choses et de cruelles et d'impitoyables, et qui nous est simplement donnée à voir. Les seules réserves que l'on y trouve sont placées dans la parole ou la pensée de certains personnages qu'épuisent certaines coutumes qu'ils ne comprennent plus (comme l'abandon des jumeaux à la naissance).

Okonkwo, héros de l'histoire, obsédé par la faillite de son propre père, est une brute qui fait de la force virile la première des vertus, qui confère à l'homme toute sa dignité. Il se comporte en tyran avec ses femmes et ses filles, parce qu'elle sont femmes, avec son fils aîné, par crainte qu'il ne soit pas à la hauteur de sa condition de mâle. Sa notoriété de lutteur et de cultivateur (celui qui sait nourrir son opulente famille est un homme digne de respect), et son aisance financière font de lui un des notables des neuf villages du clan. Mais son ami Obierika, autre homme respecté mais plus réfléchi, est pour lui, si absolu dans son désir de domination et sûr de son bon droit, comme un contrepoids qui lui permet d'accepter ce qu'il a de sensibilité enfouie.

J'ai été particulièrement impressionné par les egwugwu, des hommes du clan portant de grands masques qui transmettent la parole des esprits, lors de certains rituels.

Un gong métallique retentit, soulevant une vague d'impatience dans la foule et tous les regards se tournèrent vers la maison des egwugwu. Gome, gome, gome, chantait le gong, et une flûte lança avec force une note suraiguë. Puis les voix des egwugwu s'élevèrent, gutturales et effrayantes. La vague frappa les femmes et les enfants, qui reculèrent dans une bousculade. Mais cela ne dura pas. Ils étaient déjà assez loin et ne manquaient pas de place pour se sauver dans le cas où l'un des egwugwu s'avancerait dans leur direction.
On entendit à nouveau le gong et la flûte. De la maison des egwugwu sortait maintenant un tumulte de cris chevrotants, les Aru oyim de de de dei! emplissaient l'air tandis que les esprits des ancêtres, tout juste sortis de terre, se saluaient dans leur langage ésotérique.[…]
C'est alors que les egwugwu apparurent. Les femmes et les enfants poussèrent un hurlement et s'enfuirent à toutes jambes. C'était instinctif. Dès qu'une femme voyait un egwugwu, elle se sauvait. Et quand, comme ce jour-là, neuf des plus grands esprits du clan apparaissaient ensemble, et masqués, c'était un spectacle terrifiant. Mgbafo elle-même voulut prendre ses jambes à son cou et ses frères durent la retenir.
Chacun des neuf egwugwu représentait un village du clan. Leur chef se nommait Forêt-Maudite. De la fumée sortait de sa tête.


Portrait d'egwugwu :
Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Egwugw11

La part du conte y est importante (ce qui touche une de mes cordes sensibles). Ceux-ci ne sont pas sans rappeler ceux de Boubou Hama, intégrés à un contexte plus large qui leur donne une saveur supplémentaire.

J'ai beaucoup, beaucoup aimé. Comme Djamilia (d'Aïtmatov), c'est un livre d'une grande discrétion et d'une beauté toute terrestre. Les amateurs ne seront pas déçus ! Mais comme Djamilia, mieux vaut oublier sa bruyante réputation, qui risquerait de laisser le lecteur fort déçu.

mots-clés : #colonisation #identite #traditions
par Quasimodo
le Jeu 14 Juin - 18:12
 
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Sujet: Chinua Achebe
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Elena Lappin

L'homme qui avait deux têtes

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Bref texte qui relate l'enquête d'Elena Lappin à propos de Fragments, une enfance (1939-1948) où Binjamin Wilkomirski relate ses souvenirs d’enfance à Riga, puis dans divers camps nazis, accusant la Suisse d'avoir effacé son passé, falsifié son identité et de l'avoir fait adopter comme petit Suisse abandonné par sa mère.
Après que ce récit ait été  adulé comme bouleversant, il est ensuite accusé de n'être qu'une invention de l'auteur.

Alors: réalité ou fiction, souvenirs ou mensonge, délire ou arnaque?
Elena Lappin rencontre l’auteur, des éditeurs de ce succès mondial, des survivants, des historiens... S'il semble avéré que Binjamin Wilkomski n'a pas pu exister, que le vrai enfant était bien Bruno Grosjean, il parait plus difficile de trancher entre traumatisme et mensonge ?
Le livre d'Elena Lappin, quoique très documenté, est   intéressant mais incomplètement abouti.

mots-clés : #autofiction #campsconcentration #devoirdememoire #identite
par topocl
le Lun 28 Mai - 10:15
 
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Sujet: Elena Lappin
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Brit Bennett

Le cœur battant de nos mères
Titre original : The Mothers

Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Coeur_10

C'est un roman du passage de l'adolescence à l'âge adulte, avec cette tonalité particulière que cela se passe en Californie, dans une communauté religieuse noire conservatrice, où les "mères", les vieilles femmes, surveillent, jugent, palabrent et racontent l'histoire. Le poids de la communauté, ses exigences comme ses hypocrisies, est énorme sur les individus et   leur formation, que ce soit par la soumission ou la rébellion.

Le fil directeur est la filiation, le rôle des mères, indispensables mais défaillantes, l'amour qu'on leur voue même pour celles  que l'on hait. L'une se suicide sans laisser de raison, elle a eu sa fille Nadia très jeune et celle-ci se demande si sa mère n'aurait pas eu une meilleure vie sans elle, et aurait donc survécu. L'autre n'est apte ni à proposer une vie stable à sa fille Aubrey, ni à la protéger des abus sexuels qui se passent sous son toit. Nadia et Aubrey sont deux amies de coeur, l'opposée l'une de l'autre unies/séparées sans le savoir par leur amour commun, mais si différent, pour Luke, le fils du pasteur.

Nadia fait le choix d'elle-même, se référant sans doute à sa mère, et quand elle est enceinte à 17 ans décide d'avorter, poids qu'elle va traîner comme un boulet malgré l'envol qu'elle prend, quittant sa vie tranquille, son père désespéré, pour devenir une avocate new-yorkaise brillante aux mœurs libérées.  Aubrey, au contraire fait le choix de "la sagesse", la religion vécue, le couple, le mariage, la fidélité, l'enfantement, toutes chose qui ne sont pas forcément faciles non plus.

Plus que l'opposition entre ces eux filles, très réussie mais assez classique,  j'ai aimé le contraste entre Nadia et Luke, qui jouent des rôles inversés de ce qu'il est habituel de distribuer aux hommes et aux femmes. Nadia choisit sa carrière son épanouissement par le mouvement et un certain égoïsme, l'aventure en quelque sorte . Luke au contraire fait le choix des concessions pour la stabilité, l'amour, la filiation. C'est la femme qui est "forte" et l'homme qui est doux.

Bon, au total, je ne vous cache pas qu'il n'y a pas de bon choix, et si j'ai longtemps eu peur que le livre ne soit une apologie de la raison et du renoncement au détriment de l’égoïsme et de l'individualité, il n'en est rien. Chacun souffre à sa manière. Ces trois jeunes ont grandi seuls et trop vite, leur chemin est plein d’embûches, mais que faire d'autre qu'avancer, faire des choix et - si possible - les assumer? Il s'agit de personnages ordinaires, pris dans les tourments d' un destin déjà souvent croisé dans la littérature, mais  l’œil de Britt Bennett, la vivacité de son récit, la touchante exploration des contradictions de la tendresse nous les rend attachants. Et derrière cette histoire qui reste plaisante et sensible si elle n'est lue qu'au premier degré, se cachent de nombreuses questions existentielles fondamentales.


mots-clés : #amitié #amour #conditionfeminine #identite #jeunesse #psychologique #relationenfantparent #religion
par topocl
le Sam 19 Mai - 11:10
 
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Sujet: Brit Bennett
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Patrick Modiano

Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Pourr_10

POUR QUE TU NE TE PERDES PAS DANS LE QUARTIER


"Il ne faut jamais éclaircir les mystères."


Il a vieilli Modiano et Jean Daragane, son double romanesque qui lui ressemble comme un frère, aussi.

Au début, il est chez lui, un peu vide, desocupado, sans relations. Sans le désir d' en avoir.
Mais voilà ! Le téléphone sonne et il commet l' erreur de répondre.
Un homme lui annonce qu' il a trouvé son carnet d' adresse et lui demande un rendez-vous pour le lui rendre. Mais il montre trop d' insistance et Daragane sent l' arnaque. Pourtant il va au rendez-vous et son impression se confirme. Une femme est là, une complice. Daragane la reverra seule.

Ce pourrait être un début d' intrigue. Ce n' est qu' une impasse. Mais voilà le passé qui frappe à la porte et les fantômes d' un passé enfoui qui surgissent. Et parmi eux, surtout, une femme. Une femme aimée qui lui a tenu lieu de mère dans l' enfance et peut être plus tard d' amante. Enfin peut être.

"Il croyait l' épisode oublié, mais la perte avive parfois la mémoire, surtout dans le cas d' un être aimé."

Et Jean va essayer de savoir ce qu' est devenue cette femme.

Le reste est du pur Modiano et ne se raconte pas.

Plus le temps passe et plus les souvenirs s' estompent, se brouillent, se transforment. Les acteurs de ces temps-là, les témoins, disparaissent ou ont disparu. Et c' est une lutte contre l' oubli qui se joue, une douleur aussi. Comme lorsqu' on perd un membre et qu' il persiste à vous faire souffrir. Le temps est passé par là, ne laissant ni repos, ni apaisement. Juste une nostalgie poignante.

Modiano dit dans une interview :  "Parfois, pour faire une oeuvre littéraire, il faut tout simplement rêver sa vie - un rêve où la mémoire et l' imagination se confondent."

Et ceci encore : "Je crois que le regard des écrivains et des enfants ont le pouvoir de donner du mystère aux êtres et aux choses qui, en apparence, n' en avaient pas. Il ne faut jamais éclaircir les mystères."

C' est pour cela qu' on l' aime Modiano !

mots-clés : #enfance #identite
par bix_229
le Ven 18 Mai - 18:05
 
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Sujet: Patrick Modiano
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Alice Zeniter

L'art de perdre

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Il y a Ali, le maître incontesté du clan, un kabyle qui a trouvé un certaine richesse. Il a donné deux ans de sa vie pour la France, pendant la guerre. il n'en a jamais parlé. Au moment de la guerre d 'Algérie, il a choisi le "mauvais" côté (choisi? le "choix" d'être "protégé d'assassins qu'il déteste par d'autres assassins qu'il déteste") et il a du fuir la vengeance du FLN en 62, avec sa famille et guère de bagages.
La France l'a "accueilli" dans un camp, sous une tente, puis dans des baraquements , et des années après, quand on lui a attribué un appartement, c'était à des centaines de kilomètres de là. Il a continué à se taire.

Son aîné Hamid a grandi dans cette misère et ce renoncement, puis  s'est peu à peu détaché, "émancipé" dit-on, il a mis une distance, a construit autre chose, l'islam se perd en route.. Mais lui aussi s'est toujours tu sur son passé et ses blessures. "Il a confondu l'intégration avec la technique de la terre brûlée".

Sa fille ainée Naïma, qui a été nourrie à ce silence, a longtemps fait comme si de rien n'était. mais c'était là, évidement, l'histoire était là, incrustée d'Histoire,  les haines autour d'elle persistaient, et il a bien fallu une espèce de retour, même si

-Ce qu'on ne transmet pas, ça se perd, c'est tout. Tu viens d'ici mais ce n’est pas chez toi.


Il s'agit donc du récit de ces pertes diverses mais semblables, auxquelles  chaque génération donne sa problématique propre. Ces pertes chacun  les mène  avec son art propre, silence ou parole, avec ou sans bonheur, mais vaille que vaille, chacun à sa façon.

Tout cela donne un beau roman, quoique un peu appliqué dans le style, sans doute un peu trop sage dans la forme, mais dont l'intelligence humaine et géopolitique portant sur tout un siècle font que je lui "pardonne". Il y a pas mal de maladresses, surtout dans la première partie où, comme églantine, j'ai du mal à entrer et sentir les personnages incarnés. Dans ce début,  Alice Zeniter ne sait pas trop jouer de l’œil de Naima sur l'histoire de ses ascendants (soit trop soit pas assez présent) , adopte par moments un discours plus documentaire que romanesque. Et puis,, quand la révolte de Hamid se construit, la sauce a fini par prendre pour moi, et je me suis attachée à ces hommes et ces femme que je ne connaîtrai jamais (même si je les ai parfois ne face de moi), mais que l'auteur m'apprend à connaître au delà de mes  (nos)idées toutes faites.

Il y a beaucoup à apprendre, bien au delà des seuls faits dans l'art de perdre.
Car  l'extrême talent  d'Aiice Zeniter est  de faire de cette histoire que d'aucuns pourraient trouver simple (les harkis, l'immigration maghrébine, et les générations suivantes) ou en tout cas plus simple qu'elle n'est, tout un nœud de complexités,  de contradictions, de nuances, un nœud inextricable mais qui permet de voir l'autre aussi différent qu'il soit, comme un possible - et un possible souffrant.  C'est un appel vivant à une compréhension mutuelle.

mots-clés : #colonisation #devoirdememoire #exil #guerredalgérie #historique #identite #relationenfantparent
par topocl
le Jeu 17 Mai - 10:38
 
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Sujet: Alice Zeniter
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Irmgard Keun

Gilgi

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Originale : Gilgi – eine von uns (Allemand, 1931)

CONTENU :
Cologne vers 1930 : Gilgi vit dans une famille petite-bourgeoise, un peu trop rodée. Elle cherche avec une grande discipline l’indépendance et l’avancement professionnel. Pit et Olga sont des très bons amis, à son coté, mais donnant aussi de temps en temps leur opinion forte pour dire clairement leurs idées. Au jour de son 21ème anniversaire Gilgi entend de sa mère qu’en fait elle était adoptée et qu’elle est arrivée chez eux par une certaine Mme Täeschler. Ebranlement leger, quête de la mère, des origines... - des questions nouvelles ?! Puis apparaît un certain Martin Bruck, Bohémien, grand voyageur devant l’Eternel, et ayant 20 ans de plus. Elle tombe follement amoureuse, mais il vit tellement autrement qu’elle, sans but précis si ce n’est le plaisir immédiat, ne se souciant pas de l’argent. Est-ce qu’elle enonçera à sa façon d’être? Qu’est-ce qui en résultera ?

REMARQUES :
Comme le roman était écrit en 1931 un sous-titre français peut sembler un peu fort, parlant "des années 30", même si sensiblement certains sujets apparaissent déjà dans l’arrière-fond de l’histoire. Le titre allemand « Gilgi – l’une de nous » met un autre accent : certains problèmes de Gilgi, ainsi mon interprétation, sont ceux des gens de son époque, peut-être surtout des femmes? Tiraillées entre indépendance, amour, renoncement et recherche d’épanouissement personnelle et professionnelle. On rencontrera ici des questions, ouvertement, dont à l’époque on parlait probablement pas, et surtout pas une femme : les grossesses multiples, l’enchainement par une famille, voir : par une relation prenant trop de place, « persécutions » sexuelles au poste de travail...

Gilgi a sa vie en main (ainsi la toute première phrase du roman!), et elle ne compte pas de la perdre. Mais les aléas de la vie l’ébranlent légèrement : quête de la mère (finalement on trouvera la bizarreries qu’elle en a trois, et aucune qui compte vraiment pour elle!), perte de l’emploi, et puis surtout cette relation avec Martin qui prend de plus en plus (trop?) de place dans sa vie jusqu’à lui faire faire des choses qu’elle ne voudrait pas faire. Ainsi on est dans une tension, une lutte entre la quête de liberté et indépendance et une certaine forme de dépendance (dans un sens vaste) dans une relation amoureuse. Donc, Gilgi veut être autre, mais elle est aussi « une de nous », et en beaucoup ?! Je ressentais comme un balancement dans un champ d’attentes, d’obligations, discipline, l’indépendance, insouciance et (perte de) contrôle, de souveraineté.

Je ne vais pas raconter plus de l’histoire, assez riche et touffue. Mais Irmgard Keun m’a convaincu par « Après minuit », et je continuais donc sa découverte ici avec un roman antérieur, un de ceux qui l’ont fait connaître. Les sujets vont ici probablement parler beaucoup aux uns, tandisque pour moi c’était ici encore une fois, et avant tout (avant certains thèses « existentielles », un certain contenu qui peuvent faire frémir, voir même choquer ?) la langue et le style qui sont une merveille. Au moins en allemand. C’est inimitable comment elle utilise la langue, et éventuellement à son époque (mais qu’est-ce que j’en connais?) une des pionnières : Une écriture entre dialogue intérieur, descriptions, être adressé par soi-même ou par l’auteur, un va-et-viens entre action extérieure et monologue intérieure etc. Tout cela devient difficilement séparable, forme un tout, un continuum de pensées sautant d’ici à là. Très impressionant !

S’y ajoute - mais est-ce qu’on peut le rendre en français ? - un colorit local de Cologne, lieu de tout le roman : utilisation du dialecte, description de la ville, d’une vie d’avant la guerre qui partiellement m’ont fait sourire et m’ont rendu nostalgique.

En lisant on rit, on devient pensif ; on devient calme et, de temps en temps, cela fait mal !


mots-clés : #amour #identite
par tom léo
le Lun 30 Avr - 21:56
 
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Sujet: Irmgard Keun
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Michel Houellebecq

Soumission

Tag identite sur Des Choses à lire - Page 2 Soumis10

Ce livre a déjà été abondamment et brillamment commenté, mais des citations furent réclamées, alors…
On retrouve d’emblée cette complaisance benoîte à préciser avec application notre propre médiocrité au travers de celle d’un narrateur type où l’on devine l’auteur. Houellebecq ne renonce pas à se rendre hostile une large part des lecteurs, non sans une certaine provocation plaisante, qui peut confiner au cynisme :
« Dans l'iconographie de l'ouvrage, il y avait la reproduction du prospectus d'un bordel parisien de la Belle Époque. J'avais éprouvé un vrai choc en constatant que certaines des spécialités sexuelles proposées par Mademoiselle Hortense ne m'évoquaient absolument rien ; je ne voyais absolument pas ce que pouvaient être le "voyage en terre jaune", ni la "savonnette impériale russe". Le souvenir de certaines pratiques sexuelles avait ainsi, en un siècle, disparu de la mémoire des hommes – un peu comme disparaissent certains savoir-faire artisanaux tels que ceux des sabotiers ou des carillonneurs. Comment, en effet, ne pas adhérer à l'idée de la décadence de l'Europe ? »

C’est une forme d’anticipation (le genre littéraire qui explore des évolutions possibles de nos sociétés), mais plus une sorte de diagnostic et de matière à réflexion qu’un pronostic ou une analyse argumentée.
C’est aussi le fil de Huysmans, sujet d’études du narrateur et de l’auteur, qui leur sert de vague référence existentielle :  
« Ç'aurait été une erreur d'accorder trop d'importance aux "débauches" et aux "noces" complaisamment évoquées par Huysmans, il y avait surtout là un tic naturaliste, un cliché d'époque, lié aussi à la nécessité de faire scandale, de choquer le bourgeois, en définitive à un plan de carrière [… »

« …] les plats pour micro-ondes, fiables dans leur insipidité, mais à l'emballage coloré et joyeux, représentaient quand même un vrai progrès par rapport aux désolantes tribulations des héros de Huysmans ; aucune malveillance ne pouvait s'y lire, et l'impression de participer à une expérience collective décevante, mais égalitaire, pouvait ouvrir le chemin d'une résignation partielle. »

Structure souple, enchaînement constant, sans temps mort ; une certaine élégance dans la narration, avec le côté clinique et détaché qui convient dans ce bilan d’une existence banale.
Savoureux regard sur la place de la carrière professionnelle (et les sujets de conversation entre collègues), la politique, l’intelligentsia et les médias, bref la société post 68 sur son erre : consommation de masse induite par la croissance, allongement et démocratisation de l'enseignement, émergence de "la jeunesse" comme nouveau groupe social et transformation des mœurs, sexe et détachement dans les rapports humains, solitude, vide de perspective…
« Que l'histoire politique puisse jouer un rôle dans ma propre vie continuait à me déconcerter, et à me répugner un peu. Je me rendais bien compte pourtant, et depuis des années, que l'écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nécessairement conduire à quelque chose de chaotique, de violent et d'imprévisible. La France, comme les autres pays d'Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c'était une évidence ; mais jusqu'à ces derniers jours j'étais encore persuadé que les Français dans leur immense majorité restaient résignés et apathiques – sans doute parce que j'étais moi-même passablement résigné et apathique. Je m'étais trompé. »

Les partis et personnages politiques sont donc particulièrement visés, ainsi que les médias (et c'est piquant à lire suite aux dernières élections) :  
« L'implosion brutale du système d'opposition binaire centre-gauche – centre-droit qui structurait la vie politique française depuis des temps immémoriaux avait d'abord plongé l'ensemble des médias dans un état de stupeur confinant à l'aphasie. »

« "Ce qui est extraordinaire chez Bayrou, ce qui le rend irremplaçable", poursuivit Tanneur avec enthousiasme, "c'est qu'il est parfaitement stupide, son projet politique s'est toujours limité à son propre désir d'accéder par n'importe quel moyen à la “magistrature suprême”, comme on dit [… »

« Sous l'impulsion de personnalités aussi improbables que Jean-Luc Mélenchon et Michel Onfray [… »

« La gauche avait toujours eu cette capacité de faire accepter des réformes antisociales qui auraient été vigoureusement rejetées, venant de la droite [… »

« Les fascismes me sont toujours apparus comme une tentative spectrale, cauchemardesque et fausse de redonner vie à des nations mortes [… »

« Et l'existence d'un débat politique même factice est nécessaire au fonctionnement harmonieux des médias, peut-être même à l'existence au sein de la population d'un sentiment au moins formel de démocratie. »

« …] mais les journalistes ayant une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu'ils ne comprennent pas, la déclaration n'avait été ni relevée, ni reprise. »

« L'absence de curiosité des journalistes était vraiment une bénédiction pour les intellectuels, parce que tout cela était aisément disponible sur Internet aujourd'hui, et il me semblait qu'exhumer certains de ces articles aurait pu lui valoir quelques ennuis ; mais après tout je me trompais peut-être, tant d'intellectuels au cours du XXe siècle avaient soutenu Staline, Mao ou Pol Pot sans que cela ne leur soit jamais vraiment reproché ; l'intellectuel en France n'avait pas à être responsable, ce n'était pas dans sa nature. »

La femme est particulièrement peu épargnée, cependant :
« Aucune femme n'avait été conviée, et le maintien d'une vie sociale acceptable en l'absence de femmes – et sans le support du foot, qui aurait été inapproprié dans ce contexte malgré tout universitaire – était une gageure bien difficile à tenir. »

Houellebecq donne une raison "scientifique" un peu biscornue au succès de l’islamisme : la prégnance de la polygamie (réservée aux dominants) du point de vue de la sélection naturelle !
« C'est à peine s'il revenait sur le cas des civilisations occidentales, tant elles lui paraissaient à l'évidence condamnées (autant l'individualisme libéral devait triompher tant qu'il se contentait de dissoudre ces structures intermédiaires qu'étaient les patries, les corporations et les castes, autant, lorsqu'il s'attaquait à cette structure ultime qu'était la famille, et donc à la démographie, il signait son échec final ; alors venait, logiquement, le temps de l'Islam). »

D’un point de vue religieux et historique, il en appelle (facilement) à Nietzsche pour discréditer la démocratie :
« L'idée de la divinité du Christ, reprenait Rediger, était l'erreur fondamentale conduisant inéluctablement à l'humanisme et aux "droits de l'homme". »

Quant au titre :
« "C'est la soumission" dit doucement Rediger. "L'idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C'est une idée que j'hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu'ils jugeraient peut-être blasphématoire, mais il y a pour moi un rapport entre l'absolue soumission de la femme à l'homme, telle que la décrit Histoire d'O, et la soumission de l'homme à Dieu, telle que l'envisage l'islam." »

Ce fut pour moi une lecture fort agréable (et pas trop longue), effectivement impossible à prendre au premier degré.
Et il m’en restera quelques phrases, comme celle-ci :
« Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d'imaginer le point de vue de ceux qui, n'ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière. »



mots-clés : #contemporain #identite #medias #politique #religion #romananticipation #sexualité #social
par Tristram
le Lun 30 Avr - 20:12
 
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Sujet: Michel Houellebecq
Réponses: 125
Vues: 3477

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